IV. tl
4ï8 PROJET D'ADRESSE.
Il y a dans cette immense question deux choses à distinguer : le système et la conduite tenue par le gouvernement. Quant à moi, je n'hésite pas à le dire, je me déclare complètement pour le système que le gouvernement a adopté. Mais, je dois le dire aussi, je n'approuve pas au même degré la conduite tenue par le gouvernement, une fois le système admis.
On a beaucoup parlé des divers systèmes que soulevait la question d'Orient. On a parlé du système turc, du système arabe, du système européen, du système du statu quo. Pour moi, tous les systèmes imaginés dans cette question se réduisent en réaUté à deux : celui que j'appellerai la poUtique active, qui tend, plus tôt ou plus tard, au partage de l'empire ottoman, et qui s'appuie sur la puissance qui semble la plus disposée à ce partage, c'est-à-dire sur la Russie. Il y a un autre système, c'est celui que me parait avoir adopté le gouvernement, et qui consiste, non pas à considérer l'empire ottoman comme éternel, comme impérissable, mais il le considérer, sinon comme facile à sauver, du moins comme pouvant être sauvé ; qui consiste, le danger subsistant toujours, à prendre toutes les précautions afin que, si la catastrophe arrivait, la France eût, dans cette question, la situation que ses intérêts et sa dignité exigent.
Tous les systèmes se rattachent, selon moi, à Tun des deux que je viens d'énumérer : la poljtique active, qui prévoit, qui souhaite le partage, et la politique de précaution, qui regarde ce partage comme possible et
cherche à prendre une position convenable pour le cas où la catastrophe arriverait. J'approuve tout à fait le gouvernement d'avoir préféré le second système.
Je ne dirai, Messieurs, que peu de mots sur ces deux systèmes, qui ne cessent pas d'être en présence depuis que la question a pris naissance.
Cette poUtique active, qui prévoit le partage comme inévitable et qui voudrait qu'on y tendît d'avance, sur quoi s'appuie-t-elle? Sur une supposition. C'est que la Russie elle-même sera, plus tôt ou plus tard, disposée à ce partage, qu'elle l'est déjà, qu'elle a des projets prochains, et que nous pourrions nous entendre avec elle.
Savez-vous ce qui m'a décidé à me prononcer contre cette poUtique? C'est une raison qui, pour les gens pratiques, a beaucoup de valeur : c'est qu'elle est tout simplement impossible. Je vais justifier ce mot, qui vous paraît peut-être bien absolu. Cette politique, dis-je, tend à supposer que la Russie a des projets immédiats, que dès lors nous pouvons nous entendre avec elle. Eh bien, je crois, moi, que la Russie n'a pas de projets immédiats, et que, par conséquent, il n'y a pas lieu de s'entendre avec elle. Je crois que la Russie est, comme tout le monde, pour le statu quo. Je justifierai tout à l'heure cette assertion.
Je sais que des esprits généreux, patriotiques, prétendent que, si la Russie ne cherche pas à s'entendre avec nous, c'est qu'il y a en nous, permettez-moi de le dire, quelque chose qui lui déplaît; c'est que nous avons fait une révolution. Je ne crois pas cela.
D'abord, je suis de ceux qui sont charmés que cette révolution ait été faite. Dans tous les cas, elle est faite, et il faut adopter une politique en harmonie avec elle.
Mais je ne crois pas que la Russie ait des préjugés : les grands cabinets n'ont pas de préjugés. Sans vouloir retracer les leçons de l'histoire, je me souviens qu'aune époque, la Russie, après avoir fait une guerre très vive, très acharnée, après avoir envoyé Suvarow avec 150,000 Russes sur nos frontières, a changé brusquement de politique, quand elle a pu croire qu'il était de son intérêt de s'entendre avec la France, qui cependant n'avait pas cessé d'être révolutionnaire.
Savez-vous pourquoi la Russie ne cherche pas à s'entendre avec vous? C'est qu'elle est pour le statu quOy c'est-à-dire pour la paix. Tout le monde est pour la paix en Europe, tout le monde, d'une manière très ferme et très décidée. {Semation,)
On nous dira, il est vrai, qu'il s'agit non pas de procéder à un partage immédiat, mais de s'y prendre longtemps à l'avance pour profiter, d'accord avec la Russie, de ce partage éventuel. Le projet serait donc de se concerter à l'avance avec elle sur la base plus ou moins indiquée du partage. Mais, je le demanderai, comment s'expliquer, comment arriver à parler sur ce sujet à un futur allié qui ne parait guère disposé à entrer dans ces vues? Comment? Par des allusions, des mots à double entente, des insinuations cachées qui signifieraient qu'au besoin nous donnerions telle
chose pour qu'on nous abandonnât telle autre... Messieurs, permettez-moi de vous le dire, en diplomatie on ne fait à personne de telles confidences. Savezvous pourquoi? C'est qu'on peut demander à un homme sa parole d'honneur de se taire ; on ne la demande pas à un cabinet. Si l'on avait su en Europe que vous formiez des projets sur l'empire turc, vous auriez été dénoncés au monde, vous auriez passé pour des ennemis de la paix générale, pour des brouillons dangereux et ridicules.
Ainsi je ne crois pas que l'on puisse, avec quelque fondement, quelque raison, abonder dans le système, qui supposerait un partage plus ou moins prochain et une entente de la France avec celle des puissances qui serait la plus intéressée au partage. Et, quand tout le monde est attaché au statu quo] même la Russie, ne serait-il pas étrange que ce fût la France seule qui voulût bouleverser le monde, dans des vues d'agrandissement fort problématiques, fort incertaines, peutôtre fort mal accueilUes de ceux qui devraient s'y associer?
La politique de partage étant impossible aujourd'hui, que reste-t-il? La politique de précaution, qui consiste à prendre une telle position dans la question d'Orient, que vous puissiez au besoin et sur-le-champ tenir la conduite que réclameraient vos intérêts et votre dignité.
Quelle était, dans cette hypothèse, la puissance avec laquelle il fallait s'associer pour les précautions
à prendre? Pour moi il n'y a pas de doute, cette puissance, c'est l'Angleterre.
Je ne rappellerai pas que, dans une question tou-
. jours pendante en Europe, la question de principes,
l'Angleterre est votre alliée naturelle ; mais, dans la
question d'Orient, pour la politique de précaution,
l'Angleterre était votre alliée nécessaire.
Quelle est la puissance la plus intéressée à ce que Constantinople ne soit pas occupée par la Russie? C'est l'Angleterre. Quelle est la nation qui a toujours, au plus haut degré, les moyens efficaces d'empêcher que Constantinople ne soit occupée? C'est encore l'Angleterre, parce que le danger est maritime et que l'Angleterre est maritime. Vous l'êtes comme elle. C'était une double raison de s'entendre; vous étiez alliés par le but, vous l'étiez aussi par les moyens. Permettez-moi de vous dire quelques mots sur la nature du danger auquel il fallait pourvoir.
Constantinople, vous le savez tous, est placée à quelques journées de Sébastopol ; et, grâce aux vents et au courant, une escadre partie de Sébastopol peut en trois ou quatre jours déposer une armée à Constantinople. Cela n'est pas une hypothèse : vous vous rappelez qu'en 1833, à une époque où la Russie n'était pas aussi préparée qu'aujourd'hui, 10,000 Russes ont été transportés en quelques jours sur le Bosphore. Depuis, les préparatifs ont été faits avec plus de précision. Ce que je dis est connu de tout le monde et ne saurait être trop connu : il y a à Sébastopol une expé-
dition toujours prête, avec des vaisseaux de ligne tout armés ; il y a, ce qui n'existe nulle autre part, des marins casernes, des troupes campées ; en quarantehuit heures, on fait embarquer l'expédition, en quatre jours on est à Constantinople, et en six jours Tévénement peut être accompli. Il faut dix-huit jours pour le savoir à Paris et à Londres. Voilà le danger qui menace sans cesse Constantinople.
A ce danger, heureusement, la situation des lieux permettait d'opposer une précaution puissante. Vous savez que la mer au milieu de laquelle est placée Constantinople est la mer de Marmara. Elle a deux issues : le Bosphore, qui communique avec la mer Noire et qui est menacé par la Russie, et une autre issue, les Dardanelles, communiquant avec la Méditerranée, exposées par conséquent à l'action de la France et de l'Angleterre.
Eh bien, il était tout indiqué d'avoir une flotte anglo-française à l'entrée du détroit, toujours disposée à répondre à l'acte agressif qui menace le Bosphore par un acte défensif du côté des Dardanelles.
La position était indiquée, je n'apprends rien à personne ; mais je dis que, dans une politique pareille, il fallait naturellement s'entendre avec l'Angleterre, car il y avait alliance avec elle quant au but et quant aux moyens.
Jusqu'ici, Messieurs, je crois que nous nous entendons parfaitement.
Cependant, pour agir dans cette question avec la
mesure convenable, pour conserver le calme nécessaire, pour ne pas apporter dans la conduite qu'on avait à tenir trop de précipitation, il fallait bien apprécier l'imminence du danger.
Il est vrai que la Russie menace toujours, par Sébastopol, Constantinople. Mais est-il vrai que la Russie voulût agir immédiatement? Là était la question.
Je crois. Messieurs, qu'il n'était pas difficile de prévoir avant l'événement que la Russie n'était pas pressée d'aller à Constantinople. C'est ici que je vais justifier mon assertion de tout à l'heure ; savoir, que la Russie n'a pas de projet immédiat, qu'elle est pour le statu quo.
On ne se fait pas, en général, une idée assez précise des projets du cabinet russe. Tantôt on s'endort sur ces projets, tantôt on se les exagère. Voici, je crois. Messieurs, la vérité exacte, non pas déduite seulement du langage habituel de la diplomatie russe, mais déduite de son langage et de ses intérêts bien entendus. Voici, pour ma part, ce que je crois et ce que les événements démontreront, je le crois aussi.
Lorsque la Russie ne touchait pas à la mer Noire, elle devait être impatiente d'y arriver, très impatiente, car il lui fallait des débouchés dans les mers du Nord et dans les mers du Midi ; elle devait être très impatiente de toucher à la Baltique et à la mer Noire. Or, vous le savez, la Russie occupe maintenant les plus beaux rivages de la mer Noire.
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Elle n'a plus à se presser pour toucher aux mers du Midi. Il est vrai que les clefs de la mer Noire sont à Constantinople ; mais je vous prie de remarquer que, pendant la paix, la mer Noire est ouverte pour tout le monde, pour tous les commerces. En cas de guerre, les clefs de la mer Noire, qui sont à Constantinople, se trouvent, permettez-moi le mot, en des mains débiles et dépendantes de la Russie. Elle n'a donc pas à se presser ; elle n'a pas à commettre une faute d'impatience pour s'emparer de clefs qui sont en des mains dépendantes d'elle. Mais, si ces clefs pouvaient passer en des mains jeunes et vigoureuses, la Russie ne le supporterait pas. Aussi je crois qu'on se trompe, si l'on considère sa politique sous un autre jour que celui-ci. Elle ne veut pas actuellement de Constantinople , mais elle veut que personne ne s'en empare ; elle consent à laisser les clefs de la mer Noire dans les mains qui les tiennent aujourd'hui; elle ne voudrait pas les laisser passer en d'autres mains.
Voilà, je crois, toute sa poUtique; elle l'a dit tout haut, à tout le monde, elle ne s'en cache à personne.
Il est bon que les puissances ne se créent pas des ombrages, qu'elles mesurent exactement leurs projets et leurs vues respectives. Pour moi, ma conviction profonde est que la Russie n'a pas de projets immédiats, parce que les clefs de la mer Noire sont en des mains dépendantes. Ses projets changeraient à
l'instant même où ces clefs passeraient dans d'autres mains.
Quel était donc le danger? C'est que quelqu'un voulût marcher sur Constantinople. Si quelqu'un avait voulu marcher sur Constantinople, à l'instant même la Russie y eût été avant tout le monde. Le personnage qu'on pouvait croire disposé à marcher sur Constantinople, c'est le pacha d'Egypte. Eh bien, le pacha d'Egypte ne Ta pas voulu, pas plus que la Russie, et il ne le voulait pas par d'aussi bonnes raisons que celles qui font que la Russie ne voulait pas se hâter d'occuper le Rosphore.
Vous savez tous que le pacha d'Egypte est en querelle avec le sultan sur la question suivante. De fait, il occupe toutes les provinces au delà du Taurus, rÉgypte, la Syrie, le district d'Adana, qui contient les passages du Taurus ; et, depuis la bataille de Nezib, il occupe en outre Orfa, Diarbekir. Depuis 1833, le pacha a voulu ajouter à la possession de fait non pas la souveraineté (il consentait à être le vassal de la Porte), mais l'hérédité. Quelques personnes lui ont prêté le projet de porter plus loin son ambition, de vouloir, à la suite d'une victoire brillante, passer le Taurus, se jeter dans l'Asie Mineure, et marcher sur la capitale de l'empire ottoman. Il ne pouvait pas le faire sans que la Russie s'en mêlât. Il fut une époque où le pacha d'Egypte voulut marcher sur Constantinople : il espérait peut-être se rendre, par surprise, maître de cette capitale ; c'était
en 1833. Les projets de l'Europe et les intentions de la Russie n'étaient pas alors connus comme aujourd'hui. Eh bien, il a trouvé que la Russie y était avant lui. En 1833 le pacha a donc reçu une leçon, il a éprouvé que les Russes pouvaient arriver avant lui à Constantinople, et avant même que l'Europe en fût avertie.
Cette leçon aurait parlé à un esprit moins pénétrant que celui du pacha d'Egypte ; à plus forte raison a-t-elle parlé à un esprit aussi politique que le sien. Il a bien compris qu'il ne pouvait aller à Constantinople sans y trouver une armée russe pour lui en fermer les portes ; que la présence des Russes à Constantinople devait amener une conflagration et un partage, et que, dans ce partage, ses propres provinces succomberaient peut-être.
Ainsi le pacha n'a jamais eu la pensée qui lui est prêtée, de passer le Taurus ; il n'a jamais eu d'autre projet que celui de se faire donner l'hérédité. S'il avait pu ne pas comprendre la leçon de 1833, le langage des agents étrangers au Caire la lui aurait rendue très claire ; car, depuis 1833, le consul de Russie et tous les consuls lui ont répété sans cesse que, s'il marchait sur Constantinople, il y trouverait les Russes sous les armes.
Marquons bien en présence de quels dangers on se trouvait. Les Russes ne voulaient point aller à Constantinople, à moins que le pacha n'y allât; et le pacha ne voulait pas non plus y aller, parce qu'il savait
que c'était peut-être provoquer la ruine de l'empire turc et le partage de ses propres provinces.
Ce que je dis ici, tout le monde le savait, même au début de la question. L'année dernière le rapport de votre commission le disait presque. C'était l'opinion de tout le monde. On pouvait donc conserver un peu de sang-froid en présence de cette question, et se conduire avec mesure, avec prudence, avec habileté.
Quelle était la conduite toute simple qu'on devait suivre ? Bien qu'il ne fût pas à supposer que la Russie vînt à Constantinople, attirée par le pacha, qui n'y voulait pas aller, il fallait être prudent, et, comme on l'a fait, placer deux escadres en vue des Dardanelles.
Mais, ensuite, il fallait laisser à la question d'Orient quelque liberté ; il fallait la laisser marcher seule ; il fallait n'y intervenir qu'à temps, ne pas trop se presser ; car, en se pressant, on courait un grand danger. La question d'Orient, après tout, entre qui se passait-elle? Entre le sultan et le pacha. Une bataille en Orient pouvait la terminer, et une bataille en Orient ne saurait avoir un grand retentissement en Europe. Mais, si l'on allait prématurément, injprudemment, substituer à la question d'Orient celle d'Europe, cela devenait interminable, comme vous le voyez tristement aujourd'hui ; et là était le danger, là est la grande faute de conduite.
Je demande à la Chambre de vouloir bien me
suivre avec quelque attention ; je vais essayer d'exposer les faits avec la plus grande clarté possible.
3Iessieurs, que demandait le pacha ? Il demandait rhérédité ; et il y a déjà plusieurs années que tel était le sujet de ses contestations avec le sultan.
Certainement, si cette hérédité avait dû entraîner la perte de Tempire turc, ou entraîner son amoindrissement à un tel degré qu'il n'eût plus pu se soutenir, j'aurais approuvé qu'on résistât à Méhémet AU; mais cette hérédité, qu'était-elle au fond? Un mot, un simple mot ; et j'ai vu, depuis sept ans, tous les esprits sensés disposés à penser qu'il serait sage de pacifier l'Orient avec ce mot si désiré du pacha.
En fait le pacha possède les provinces dont il demande l'hérédité. La Turquie a bien pu se faire quelques illusions, et croire qu'il lui serait permis de les recouvrer; mais personne, connaissant un peu les affaires de ce monde, ne l'a cru comme elle ; et, si Ton avait conservé quelques doutes, la bataille de Nezib les aurait résolus.
Il est évident que la Turquie ne peut pas reconquérir ces provinces. Quand on ne peut pas reconquérir des provinces, savez-vous ce que cela signifie ? Cela signifie qu'on ne peut pas les gouverner. Il est évident que la Porte n'a plus au delà du Taurus, en Asie, comme elle n'a plus au delà des Balkans en Europe, un pouvoir suffisant pour asservir les provinces qu'elle y a autrefois possédées ; elle ne peut plus en Europe, sur la Servie, la Valachie et la Moldavie, elle ne peut
plus en Asie, sur la Syrie, TÉgypte et l'Arabie, elle ne peut plus exercer que des droits de suzeraineté : mais, pour un gouvernement direct et réel, il est démontré à tout esprit sensé qu'elle ne peut l'exercer sur les pays situés au delà des Balkans et du Taurus.
Que devaient faire les amis éclairés de la Turquie? Ils devaient lui conseiller de se borner à cet empire qui s'étend au pied des Balkans d'un côté, au pied du Taurus de l'autre, qui descend vers les deux mers, et forme une magnifique vallée au sein de laquelle coulent, comme un vaste fleuve, les eaux de l'Euxin, de la Propontide et de l'Archipel. C'est un État magnifique. Si une puissance habile, ayant confiance et courage, voulait l'administrer avec un peu d'ordre et de suite, elle pourrait constituer encore un superbe empire. Les amis raisonnables de la Turquie n'ont jamais dû lui conseiller autre chose, que de concentrer ses vues, ses forces, ses essais de réorganisation, entre les Balkans et le Taurus.
Je citerai un exemple, la question de la Grèce.
Tant que la Turquie s'est obstinée à vouloir reconquérir la Grèce, elle s'est inutilement épuisée ; elle a agité l'Europe. L'Europe, quant à la question d'Orient, ne sera tranquille que lorsque la Turquie aura fait son sacrifice à l'égard de la Syrie et de l'Egypte, comme elle Ta fait à l'égard de la Grèce.
Et j'ajoute qu'elle restera encore suffisamment puissante. D'ailleurs, comme je le disais tout à l'heure, l'hérédité en réalité était plutôt un mot qu'une véri-
table concession; car FÉgypte possède de fait les provinces pour lesquelles elle réclame l'hérédité.
Le jour où le pacha mourra, quelle sera la question ? Ou le pacha d'Egypte aura eu la sagesse de livrer son empire à celui qui l'a fondé par son épée, sinon par sa politique, c'est-à-dire à Ibrahim ; ou il aura voulu partager son empire entre ses enfants, donner la Syrie à l'un, l'Egypte à l'autre : et alors, s'il a fait cette faute, que l'hérédité soit déclarée ou non, la Porte, si elle se réorganise, pourra, en vertu de son droit de suzeraineté, reprendre les provinces qu'elle a perdues. Si, au contraire, le pacha a eu la sagesse de transmettre son héritage à Ibrahim, et si Ibrahim conserve toutes ses facultés, je dis que, l'hérédité même n'étant pas accordée, je défie la Porte de reprendre l'Egypte et la Syrie. La question de l'hérédité n'est donc pas une question de droit, mais une question de fait; et elle dépendra uniquement de l'état relatif de la puissance ottomane et de l'état relatif de la puissance égyptienne, le jour de la mort de MéhémetAH. {Très bien!)
Ainsi je dis qu'en réalité l'hérédité n'était qu'un mot à accorder, et je crois que, si l'Europe, dans sa sagesse, avait bien fait entendre ces conseils au sultan, peut-être (je dis peut-être, et je vais indiquer tout de suite où était la vraie difficulté), peut-être la question d'Orient n'aurait pas acquis la gravité qu'elle a aujourd'hui.
Toutefois je conviens qu'il y avait là une diffi-
culte énorme : c'est qu'on ne pouvait pas facilement persuader à un vieux souverain de renoncer à des provinces qu'il avait possédées, et le convaincre qu'il ne pouvait pas les recouvrer. L'entêtement, l'obstination du sultan, peut-être aussi les conseils donnés par quelque diplomate, l'ont empêché d'accéder aux raisons meilleures que l'ambassadeur de France n'a jamais manqué de lui donner.
Mais, puisqu'il y avait d'un côté une prétention qui n'était pas très extraordinaire, très déraisonnable, celle d'ajouter à la puissance de fait l'hérédité, et, d'un autre côté, l'entêtement d'un prince qui ne voulait pas renoncer à des provinces qu'il avait possédées, quel était le négociateur possible entre ces deux prétentions? Dès qu'on ne pouvait pas empêcher la guerre, il n'y avait qu'un négociateur possible, permettez-moi de vous le dire, c'était la victoire! Substituer à la victoire la diplomatie, c'était substituer un négociateur lent, difficile, querelleur, à un négociateur prompt et décisif, qui aurait agi d'une manière souveraine après la bataille de Nezib.
L'événement avait merveilleusement servi, à mon avis, la politique qu'on aurait dû suivre. Puisque après tout, on ne pouvait raccommoder le pacha et le sultan, et que le pacha ne demandait rien d'exorbitant, puisqu'on avait une flotte qui observait les Dardanelles pour les cas extraordinaires, il fallait un peu laisser faire. Que s'est-il passé? Le sultan s'est donné tous les torts ; il a été l'agresseur ; son armée a été non
pas seulement battue à Nezib, mais détruite. A ce fait il s'en est ajouté un autre : la flotte a défectionné ; le sultan s'est donc trouvé sans armée de terre et sans armée de mer. Ce n'est pas tout : le sultan est mort, et il a emporté avec lui ime main vigoureuse certainement, et qui tenait avec fermeté les rênes de l'empire, mais il a emporté aussi cette haine profonde contre le pacha, qui était la cause de l'agitation de l'Orient.
Il me semble que la question était bien simplifiée à Gonstantinople, car il n'y avait plus ni armée de terre, ni armée de mer, ni la haine du sultan contre le pacha.
Il n'y avait plus, après cet aplanissement des difficultés à Constantinople, qu'une difficulté à craindre : c'est que le pacha victorieux ne se fût infatué de sa victoire, et qu'il ne voulût exagérer ses prétentions et marcher sur Constantinople. Eh bien. Messieurs, pour comble de bonheur, toutes les difficultés s'étaient aplanies à Constantinople sans s'être augmentées du côté du pacha; car le pacha victorieux, que fait-il? Marche-t-il sur Constantinople? Non. Il s'arrête au pied du Taurus. On a dit que c'est sur les instances très vives d'un aide de camp de M. le président du conseil. Je ne veux pas contester cette gloire au cabinet, je veux constater le fait; le pacha s'est arrêté. Qu'a-t-il demandé? A-t-il exigé des provinces au delà du Taurus? A-t-il voulu porter son empire au delà des frontières naturelles qui le séparaient de la Porte? Pas