IV
quoi? Parce qu'on a compris que rabaissement du cens devait être l'ouvrage du temps et du progrès des esprits, lorsque la population, plus éclairée, serait digne de concourir en plus grand nombre aux affaires de l'État. Personne devant le corps électoral, devant la Chambre, n'a dit : Jamais!
A côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y a-t-il des orateurs qui aient dit : Aujourd* hiii ? Ancuïi. Tous ont reconnu que la question appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au temps présent. (Réclamations à gauche. Vive agitation,)
M. Odilon Barrot. — Vous êtes dans le vrai.
M. LE PRÉsroENT DU CONSEIL. — Je rcconuais que j'ai été trop absolu en disant aucun. J'ai voulu parler des nuances moyennes dans la Chambre; j'ai voulu parler surtout de ceux qui tenaient compte de l'état de la Chambre et de ce qu'il était possible d'y faire adopter. Eh bien, je répète que, dans ces nuances moyennes, personne ne s'est levé pour dire : Aujour^ cVhuil C'est donc là une question d'avenir, et le cabinet, en disant qu'il n'apportera pas la réforme électorale, satisfait à la vraie nécessité du temps présent. Ainsi, Messieurs, sous le rapport de la politique intérieure, pour les esprits sérieux, pour les hommes de bonne foi, qui ne cherchent pas des sujets de dispute où il n'y en a pas, qui n'en cherchent pas, permettez-moi de le dire, pour le plaisir de se haïr les uns les autres, il n'y a pas aujourd'hui, dans les nuances moyennes de la Chambre, de sujets sérieux
de division,' ni de motifs de se refuser la majorité les uns aux autres.
Il y a un sujet, la politique extérieure, sur lequel des divisions considérables se sont élevées à certaines époques. Je dois le dire ; depuis l'amnistie; pour ma part, je n'ai jamais adressé au gouvernement de reproches sérieux ; c'est sur la politique extérieure que j'ai eu la douleur de me séparer de lui. Vous le savez tous, c'est sur trois points que j'ai particulièrement différé du gouvernement : ces points sont la question belge, la question d'Ancône et la question d'Espagne.
Messieurs, j'ai besoin de vous dire quels sont les sentiments qui m'ont animé lorsque, sur ces trois points graves, je me suis séparé du gouvernement.
De quelque manière que vous considériez l'état de la France à l'égard de l'Europe, vous ne sortirez pas de cette nécessité : vous représentez une révolution, une révolution honnête, mais enfin une révolution. Faites asseoir sur ces bancs les hommes les plus illustres du pays ou les plus humbles, ils sont les enfants de notre révolution. Ne l'oubliez pas. Messieurs, vous représentez une révolution. {Marques d'assentiment.)
Il y a deux manières de sentir, il y a deux manières de se conduire. Suivant la manière de sentir, on peut être embarrassé, honteux peut-être de représenter une révolution ; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la timidité, et la représenter loyalement encore ; mais alors on ne la représentera pas
comme elle a droit, comme elle a besoin d'être représentée... (Très bien! très bien!)
Il faut l'aimer, la respecter, croire à la légitimité de son but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la représenter avec dignité, avec confiance. {Vives acclamations au centre et à gauche.)
Quant à moi, Messieurs, je suis un enfant de cette révolution, je suis le plus humble de ses enfants... {Approbation à gauche et au centre gauche. — Bruit au centre droit.)
M. DE Marmier. — Tout le monde ici est l'enfant de la révolution,
M. LE PRÉsiDEm' DU CONSEIL. — Mcssicurs, j'entends sur l'un de ces bancs un homme honorable et que je respecte dire : « Tout le monde ! » Oui, tout le monde ; mais moi plus qu'un autre, parce que sans elle je ne serais rien. {Très bien! très bien!)
Eh bien. Messieurs, cette révolution, je l'honore, je la respecte, je crois à la légitimité de son but; car ce but, c'est le besoin le plus grand de l'humanité, c'est la participation de tous les hommes éclairés et sages au gouvernement de leur pays. Je crois à sa persévérance, à sa force; car on a gagné des batailles d'un jour sur elle, on ne l'a jamais vaincue... {Vive approbation.)
Je n'entends pas, permettez-moi de le dire, qu'elle doive être orgueilleuse, perturbatrice : je crois à sa force, quand elle ne voudra pas parodier des grandeurs qui ne lui conviennent pas, quand elle ne voudra
pas reproduire l'Empire sans l'empereur ; mais, lorsqu'elle sera appuyée sur la raison et le droit, je crois qu'elle sera forte de sa propre force, forte des sympathies du monde. {Très bien! très bien!)
Avec de tels sentiments, j'ai toujours regardé ce qu'on appelle la propagande, c'est-à-dire la complicité dans les conspirations faites en pays étrangers, comme un crime et un acte de déloyauté. La propagande chez les autres donnerait aux autres le droit d'en faire autant chez nous ; quand nous enverrions des factieux au dehors, du dehors on aurait le droit d'en envoyer chez nous. J'ai toujours été contre la poUtique qui tend à bouleverser les autres États. Mais je n'ai pas cru que, lorsqu'à nos portes, légitimement, par le mouvement du temps et les besoins des pays, des révolutions étaient faites, nous pussions être indifférents à leur égard; je ne le crois pas encore. J'ai pu me tromper, l'histoire seule en décidera.
Animé de ces sentiments, j'ai combattu le gouvernement qui, dans les questions de l'Italie, de la Belgique et de l'Espagne, avait apporté les solutions que vous connaissez.
Je ne le rappelle pas pour réveiller de vieilles querelles ; mais j'expose mes convictions, parce que je ne veux pas, le jour où j'entre au pouvoir, être accusé de les laisser à la porte du pouvoir, et je désire que la Chambre sache que, si j'ai été dans l'opposition, ce n'a pas été un jeu que je jouais, mais que j'obéissais à une conviction profonde. {Très bien!)