IV
Ces questions, le temps qui emporte les choses et les hommes, le temps les a emportées avec lui. La question belge est résolue ; nous ne voulons pas reconquérir Ancône; la révolution espagnole peut se passer de nous.
Que reste-t-il? Une immense question, dçvenue si grave que, heureusement pour nous, pour notre honneur, elle ne nous divise, j'oserais le dire, presque plus du tout. Avez- vous vu dans cette assemblée quelqu'un qui vous proposât de détruire l'empire turc pour courir après je ne sais quelle grandeur mystérieuse et inconnue? Avez-vous vu quelqu'un qui, en voulant maintenir l'empire turc, vous demandât de détruire ce vassal puissant, plein de génie, et que je regarde, pour mon compte, non pas comme l'ennemi de l'empire, mais comme son arrière-garde la plus sûre contre les envahisseurs qui voudraient le partager? {Très bien!) Avez-vous vu deux avis sur ce point? Non, Messieurs !
Je sais bien que, dans une assemblée de quatre cent cinquante personnes, il peut y avoir des avis divers ; mais l'immense majorité, je dirai même la presque unanimité de cette Chambre s'est prononcée sur ces deux points : maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha d'Egypte.
Permettez-moi d'examiner en peu de mots toutes les questions sérieuses de la politique au dedans et au dehors.
Imaginez un cabinet quel qu'il soit, un cabinet sor-
tant n'importe de quels rangs de cette assemblée, mais un cabinet possible avec elle, qui veuille gouverner avec elle, c'est-à-dire qui veuille s'y faire une majorité. Eh bien, permettez-moi, quel qu'il soit, s'il doit naître demain de la chute du cabinet actuel, de lui adresser le défi que voici : Oui, quel qu'il soit, je le défie d'apporter devant cette assemblée une nouvelle loi répressive, s'il veut vivre avec elle; je le défie de détruire les lois existantes, sauf l'exception que j'ai indiquée ; et, quant à cette exception, je défie ce cabinet, quel qu'il soit, de n'être pas engagé sur la définition de l'attentat, car les membres du cabinet du 12 mai, indispensables dans toute autre combinaison, sont engagés dans la définition d'attentat ; je défie un cabinet qui veuille s'adapter à cette Chambre d'apporter la réforme électorale, d'apporter, sur la politique étrangère, d'autres vues que celles que je viens d'indiquer. Le passé, il n'en est plus question ; le présent se réduit à ces deux points : il faut maintenir l'empire turc et ne pas détruire le pacha d'Egypte.
11 n'y a avec cette Chambre, Messieurs, qu'un système possible : c'est celui que je viens d'énoncer. Mais, je le reconnais, après les choses restent les personnes. On peut avoir goût à telles personnes et ne pas avoir goût à telles autres. Il y a telles personnes à qui on accorde ses sympathies et telles autres à qui on les refuse; mais, pour les choses, je le répète, il n'y a qu'une politique dans le pays, il n'y en a qu'une dans la Chambre. {Nouvelle approbation au centre gauche,)
J'aborde le seul reproche qui soit sérieux, non pas en réalité, mais aux yeux des hommes aux sympathies desquels le cabinet ne répond pas.
On dit que le cabinet a des pactes mystérieux, qu'il est venu pour livrer le pouvoir à l'influence de l'ancienne opposition.
Messieurs, des pactes, je n'en ai pas d'autres que ceux qui résulteront de mes paroles, de celles que j'ai dites et de celles que je vais dire.
Je n'ai promis quelque chose qu'à moi-même et à mes collègues : j'ai promis de me tenir dans le vrai, d'y être courageusement, hardiment, quelle que fût la difficulté, dussé-je tomber demain. {Trèsbienl très bien!)
J'ai les sympathies de l'ancienne opposition ; je la remercie, si elle me les accorde ; je vais vous dire à quelles conditions, conditions connues de vous tous. Lorsque j'étais au pouvoir, cruellement, douloureusement attaqué, on croyait que je sacrifiais les intérêts démon pays. Les dépêches que j'adressais alors ont pu être connues de tout le monde ; elles ont été pubhées. On a vu que, sous le poids des calomnies de toute espèce, je défendais les intérêts de mon pays, sans bruit, sans étalage, et que là où je croyais ces intérêts compromis, je refusais de céder. {Mouvement.)
Je suis sorti du pouvoir le jour où la confiance du roi a semblé m'abandonner ; j'en suis sorti sans hésiter.
Trois fois j'ai refusé d'y rentrer, parce que ce n'é-
tait pas seulement à la loi du gouvernement représentatif que je voulais obéir, c'était à son véritable esprit.
Je pensais qu'on n'était pas un homme parlementaire quand on n'avait pas la force d'obéir à ses opinions, de sortir du pouvoir avec elles et d'y rentrer avec elles.
Voilà la raison des sympathies, que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai un motif encore de bienveillance envers l'ancienne opposition. Voulez-vous que je vous le dise? Je n'ai de préjugé contre aucun parti.
Je vais vous avouer des choses qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre parti voué au désordre ; je crois qu'il n'y a que des hommes qui veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il n'y a rien d'absolu entre eux, et, si vous vouUez mettre quelque chose d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la faute qui a perdu la Restauration; la Restauration, qui croyait que, si elle se rapprochait jamais de l'opposition, que, s'il y avait quelque chose de commun entre l'opposition et elle, elle serait perdue. Elle a lutté dans cette triste conviction, lutte misérable ou elle a fini par périr. Et, dans cette opposition qu'elle repoussait, il y avait qui? il y avait l'illustre Casimir Perier, qui a sauvé l'ordre social dans son pays. {Trfs bien! très bien! — Profonde sensation,)
Il ne faut point d'exclusions, Messieurs, et, pour
moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans l'opposition; j'ai vu. Messieurs, tous les esprits tendre au même but; j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le désordre, qu'il n'y avait que des amis du pays ; et, si vous voulez placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui voudra le prononcer. (Mouvement,)
Telles sont mes dispositions à l'égard des personnes : point d'exclusions. Je crois qu'il n'y a ici que de bons citoyens qui ont besoin de s'éclairer les uns les autres. Les uns croient à des dangers qui n'existent pas ; les autres croient à des possibilités qui ne sont pas nées encore ; il n'y a qu'une transaction à opérer entre eux, et un cabinet qui voudra franchement vous exposer la véritable situation des esprits, s'il est écouté, pourra rendre un grand service.
Pour moi, je ne me flatte pas de réussir, mais je devais à la royauté, quand clic m'a appelé, je me devais à moi-même de l'essayer.
Permettez-moi d'ajouter un mot pour mes collègues et pour moi.
Nous n'avons pas agi encore, nous n'avons pas pu agir ; il n'y a que vingt jours que nous existons ; notre seul acte, c'est d'avoir prononcé devant vous le mot de transaction qu'on nous reproche. Après ce mot.
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nous tomberons sans être amoindris, sans être affaiblis ; il n'y aura qu'une chose grave ; ce sera de nous avoir repoussés sur ce mot, quand on aura le lendemain un gouvernement à reformer. {Sensation générale. — Mouvement marqué dCapprobation aux sections de la gauche.)
L'agitation qui succède à ce discours amène une interruption momentanée de la séance. MM, les députés quittent leurs bancs. Des groupes nombreux se forment^ et des conversations animées s'engagent.
A la fm de la discussion, qui dura trois séances, et dans laquelle furent entendus successivement, pour et contre le gouvernement, MM. Odilon Barrot, Berryer, Garnier-Pagès, Lamartine, Duchâtel, etc., un député du centre droit nouvellement élu, M.Chégaray, prit la parole pour déclarer qu'il ne lui serait possible de voter en faveur du cabinet que lorsque ce dernier aurait donné des explications précises sur deux points qui le préoccupaient personnellement et préoccupaient aussi plusieurs de ses collègues d'une façon plus spéciale. Était-il vrai que le cabinet eût le projet de reviser les lois de septembre sous le prétexte qu'elles étaient inconstitutionnelles? Était-il vrai encore qu'il fût question d'une réforme électorale, réforme considérée par l'orateur comme prématurée? M. Thiers répondit, en quelques mots, qu'il avait proposé et soutenu, comme ministre, les lois de septembre et ne l'aurait pas fait s'il les avait jugées contraires à la charte. Mais des doutes et scrupules avaient été soulevés, en ce qui concernait l'application du mot attentat aux délits de presse et il admettait qu'une plus exacte définition de ce mot pouvait être nécessaire. Quant à la réforme électorale, il ne la croyait, pour le moment, ni utile ni possible;
son intention n'était donc pas de la proposer, mais il n'entendait prendre aucun engagement pour l'avenir.
À la suite de ces explications, un amendement, ayant pour objet de réduire le crédit d'une somme de 100,000 fr. fut rejeté par 261 voix contre 159, et le projet de loi fut définitivement adopté par 246 voix contre 160.
SUR
Dans le sein de la commission chargée, à la Chambre des pairs, d'examiner le projet de loi sur les fonds secrets, la minorité déclara ne vouloir voter le projet que par principe de prudence, se réservant de juger le ministère suivant ses actes. La majorité, au contraire, par Torgane de M. le duc de Broglie, rapporteur, exprima les sentiments les plus sympathiques. « Qui veut la fin veut les moyens », dit Thonorable pair. On veut maintenir le ministère; on veut dès lors que Tautorité se conserve dans ses mains, énergique, intacte et respectée. Pour cela, il faut que le ministère ait confiance en lui-même, et, pour qu'il ait confiance en lui-même, il faut lui témoigner confiance. Il faut qu'il soit certain d'avance que ses mesures seront prises en bonne part, que ses actes seront appréciés avec une équité bienveillante, et qu'il lui sera volontiers tenu compte de la difficulté du temps et des choses.
Dans la discussion qui eut lieu en séance publique, quelques membres exprimèrent aussi la crainte que le cabinet, qui s'intitulait cabinet parlementaire et dont le principal appui n'était plus le parti conservateur, ne fût entraîné
lions. Nous sortons de l'opposition; nous avions plus d'un outrage à venger, et nous n'en avons vengé aucun. J'ai défendu il y a peu de jours encore des hommes qui étaient notoirement dans les rangs de l'opposition; je ne veux pas me souvenir du passé. Mais, je le déclare, tout administrateur qui n'entrera pas dans la voie de fermeté et de conciliation où le gouvernement veut s'engager, doit renoncer à servir l'administration dans laquelle il n'aurait pas confiance. {Très bien ! très bien !)
Assurément, Messieurs, ce que je dis ici n'a rien de nouveau, et, en fait d'explications politiques, lorsqu'il y a deux Chambres surtout, il est difficile d'apporter des nouveautés ; ce qu'il faut apporter, c'est la vérité, la vérité toute simple, dût-on être exposé à la reproduire souvent.
J'en ai dit assez. Messieurs, sur la poHtique intérieure; permettez-moi d'aborder un sujet, non pas plus grave, mais plus réel en ce moment-ci, parce qu'il offre la matière la plus importante à traiter, la politique extérieure.
Je demande à la Chambre la permission de m'arrêter un instant.
De toutes parts. Reposez-vous !
Après quelques instants d' interruption^ M, le prèsi^ dent du eonseil eontinue.
M. LE piŒsiDENT DU CONSEIL. — Qu'il mc soit permis de remercier l'honorable duc de Noailles d'avoir dépouillé à cette tribune tout esprit de parti (je lui de-
mande pardon de ce mot), pour ne songer qu'à Imtérêt sérieux du pays. La chose est assez grave pour mettre toute préoccupation de côté ; ne songeons qu'aux choses mêmes.
Depuis quelques années, nous avons eu à résoudre plus d'une question : la question de Belgique, la question d'Espagne, la question d'Italie, qui se résumait dans l'occupation ou l'évacuation d'un point bien connu. Ces questions sont résolues ; ce n'est point à moi d'examiner si elles l'ont été bien ou mal ; il serait inconvenant de renouveler d'anciennes querelles. 11 en reste une seule : c'est la question d'Orient.
On nous a dit qu'à cet égard la politique du gouvernement était engagée dans une voie fausse et funeste, et je suis frappé d'une chose : c'est que, tout en énonçant, avec cette gravité d'expression, que le gouvernement est engagé dans une voie fausse et funeste j en disant qu'il s'y enfonce chaque jour davantage, on conseille des résolutions qui, si l'on veut bien les préciser, n'entraînent pas une autre conduite que celle que tient le gouvernement.
Et, sur la question d'Orient, je demande tout de suite à faire une remarque.
Je n'ai pas la prétention, quoique appartenant à un cabinet nouveau, d'avoir une politique nouvelle. Cette poUtique, elle est tellement indiquée dans la question d'Orient, que, sauf la conduite, sauf les moyens heureux ou malheureux qu'on a pu employer, tout le monde a suivi la même direction ; et ce qui prouve
que cette politique a été bonne, c'est que M. le duc de Noailles, après avoir blâmé la tendance du gouvernement, n'apporte, dans ses conclusions, rien qui soit différent de la conduite que le gouvernement suit aujourd'hui. Je vais m'expliquer.
M. le duc de Noailles dit : Vous avez en Orient deux questions : la question de Gonstantinople et la question d'Egypte. Lorsque, parlant au commencement de la session, vous avez expliqué la politique de la France en Orient, vous avez méconnu une partie de sa difficulté; vous avez parlé de Gonstantinople seulement, et vous n'avez pas parlé de l'Egypte.
Je croyais avoir exposé les deux difficultés, non pas avec autant de précision que je pourrais le faire aujourd'hui, mais avec toute la précision que mon devoir me permettait d'apporter alors.
Il y a Gonstantinople, qui est, assure-t-on, menacée parles Russes. Je me suis expliqué sur le degré de probabilité actuelle de ce danger. En outre, il y a l'Egypte. Sur la question de Gonstantinople, j'ai dit que vous pouviez, jusqu'à un certain point, être les alliés de l'Angleterre ; mais, sur la question d'Egypte, il était plus difficile que vous le fussiez; car, en Egypte, les intérêts français et les intérêts anglais sont, dit-on, opposés à certain degré. L'Egypte et la Syrie, qui semblent devoir former les deux moitiés d'un nouvel empire, l'Egypte et la Syrie commandent toutes deux la nouvelle route d'Orient, le golfe Persique et le golfe Arabique.
L'Angleterre veut abréger la route et s'assurer des deux chemins, qui sont incomplets si on ne les a pas tous les deux ; à cause des moussons, il est nécessaire de passer tantôt par l'un, tantôt par l'autre. Nous aussi nous avons besoin de dominer sur la Méditerranée par notre influence, si ce n'est par notre pouvoir direct. Ainsi, quant à l'Egypte et à la Syrie, nos intérêts différent de ceux de l'Angleterre, et l'Angleterre ne peut pas être notre alliée dans cette question.
Eh bien, je n'ai jamais méconnu (et, si je l'avais fait, le monde entier m'aurait donné un démenti) que, si nous étions d'accord sur la question de Constantinople, il était possible que, sur celle d'Egypte, nous le fussions un peu moins.
Oui, il est vrai que, sur le premier point, nous sommes parfaitement d'accord avec l'Angleterre, mais que, sur le second, nous le sommes un peu moins. Cela doit-il déterminer une conduite différente? Vous allez voir, Messieurs, que la conduite doit être la même.
D'abord, distinguons bien le danger quant àConstantinople et à l'Egypte. Je ne le crois prochain sur aucun de ces deux points; je ne crois pas la Russie prête à envahir Gonstantinople, et je ne crois pas l'Angleterre prête à envahir l'Egypte, et cela par la raison que prendre Gonstantinople d'une part, ou l'Egypte d'une autre, c'est s'exposer au bouleversement du monde, à une de ces luttes dont nous sonmies
sortis depuis vingt-cinq ans, et que personne n'est disposé à recommencer immédiatement.
Et d'ailleurs, y eût-il quelque part un de ces esprits téméraires, un de ces grands capitaines intrépides, un Frédéric II voulant agrandir ses États, il n'oserait se lancer dans une entreprise si hasardeuse sans chercher à se donner les apparences de la justice, et il n'irait pas brusquement, sans précédent, se jeter sur l'Egypte ou sur Constantinople. La témérité serait si grande, le droit naturel si profondément violé, qu'il s'exposerait à voir l'opinion de l'univers entier* se soulever contre lui.
Heureusement tout le monde est à la paix. C'est là la vraie raison qui a fait que, malgré les malheurs des négociations, et je ne les impute pas plus à un cabinet qu'à un autre, pas plus à une puissance qu'à une autre, malgré les malentendus des négociations qui se sont succédé, Constantinople et l'Egypte ne pourront pas être envahies.
On s'exagère les dangers. Il est naturel aux esprits qui s'occupent de politique de désirer des événements; les événements sont un aliment pour eux, et, quand on les désire, on y croit facilement. On a donc supposé que Constantinople allait être envahie ainsi que l'Egypte, parce que, je le répète, on avait besoin d'événements; mais la réahté ne va pas aussi vite que les esprits, et Constantinople n'est pas menacée autant que les esprits sont disposés à le croire. Le danger n'est pas immédiat, mais il est possible