‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 32 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

Quelle est l'opinion de la France à cet égard? La France ne Ta pas cachée. Elle a dit : Nous voulons maintenir l'empire turc. Mais, par le mot « maintenir», nous n'entendons pas l'impossible. La France croit, du moins les cabinets ont cru, que maintenir l'empire turc ne pouvait pas signifier qu'on rendait à l'empire turc toutes les provinces qui s'en étaient successivement détachées ; mais qu'on entendait prévenir un démembrement nouveau, et que si, à côté de l'empire turc, s'était élevé un empire nouveau qui consentît à en rester, comme dans d'autres temps, le fidèle vassal, on lui rendrait un véritable service en le lui donnant pour allié. En effet, outre l'empire turc qui pourrait se défendre, on aurait à l'arrière-garde dans le pacha d'Egypte un vassal puissant, qui viendrait appuyer le sultan dans les moments difficiles.

La France croit que les provinces conquises par le pacha sont plus utilement placées dans les mains du pacha que dans celles du sultan ; car la Syrie, par exemple, exposerait le sultan à dépenser beaucoup d'hommes et d'argent pour administrer une province qui finirait par lui échapper, tandis que, laissée dans les mains du pacha, celui-ci en tirera assez d'argent et d'hommes pour la bien gouverner.

La France a dit, elle (Ht encore, et elle dira toujours que, pour le maintien de l'empire turc, il vaut mieux asseoir l'État d'un vassal puissant que d'essayer de rendre à son suzerain des provinces qu'il ne pourrait pas garder. La France a dit cela, et je le dis en-

core à cette tribune, parce qu'elle a dit ce qu'elle pensait à tous les cabinets. Elle n'aurait pas démembré l'État du sultan; elle n'eût pas commis cette faute. Mais le jour où des parties de l'empire se détachaient,le jour où la destinée créait une puissance nouvelle en Egypte, ce qu'il y avait de mieux à faire, c'était de l'organiser, de la consolider; voilà l'opinion que la France a exprimée dans tous les temps. {Mouvement (T approbation.)

Je le répète, la France l'a dit à tous les cabinets ; elle ne s'en est pas cachée. Elle a ajouté une considération très puissante. Non seulement la Syrie et l'Egypte pourraient être plus utiles dans les mains du pacha que dans celles du sultan à la défense de l'empire turc, mais je crois, et tous les hommes pratiques le croient aussi, qu'en supposant qu'on veuille détacher des États du pacha ce que la victoire lui a donné, cela serait difficile et presque impraticable ; je dis presque, parce que la présence de Tintervention européenne dans l'empire turc en amènerait l'anéantissement par les moyens qu'on voudrait employer pour le sauver.

La France a dit deux choses. En observateurs froids, sensés, désintéressés, nous croyons que, puisque le pacha a été assez habile pour administrer l'Egypte et conquérir la Syrie, mieux vaudrait les lui laisser. Les lui enlever, est difficile ; on n'y réussirait que par une intervention armée de toutes les puissances européennes, et le partage de ces États du

pacha ferait courir un immense danger à l'empire turc.

Je répète que je puis apporter cette politique à la tribune, parce que nous l'avons exposée avec la même franchise aux cabinets étrangers. Les négociations se font dans ce sens maintenant. Si les négocialions ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte pour ne pas craindre de s'isoler.

Mais, je vous le demande, est-ce une manière de renouer des liens, de faire triompher une politique, de Caire entendre raison à ceux qui ont besoin de l'entendre, que de commencer par les injurier, que de leur dire : Votre alliance est dangereuse, est funeste pour nous? Non. Je n'étais pas au pouvoir quand j'ai parlé sur la question d'Orient : il y avait peut-être quelque danger pour moi à m'exprimer comme je l'ai fait, en présence des passions ardentes ; mais je n'ai pas craint, dans l'intérêt de mon pays, d'adoucir mon langage ; je n'ai pas craint de parler de l'intérêt d'une grande alliance, parce que je croyais que, lorsque tant de voix s'élevaient dans les deux pays pour brouiller deux puissances dont Talliance était si utile, je devais parler en faveur de cette alliance.

Mais faut-il rompre une alliance qui a été, jusqu'ici, î^i profitable à la France? Je le déclare, si l'intérêt de la France l'exigeait, il n'y aurait pas à balancer : nous ne sacrifierons pas à cette alliance notre intérêt permanent; cependant, avant de la rompre, il est bon de faire sentir non seulement à la France, mais aussi à

l'Angleterre, rintérêt qu'elles ont à maintenir cette alliance et de démontrer qu'il y a en France des hommes qui, nullement préoccupés du passé, ne songent qu'a l'avenir et aux services réciproques que les deux puissances peuvent se rendre, ainsi qu'à ceux que leur concours peut rendre à l'Europe. (Approbation,)

Qu'est-il arrivé, grâce à l'alliance anglaise ? Il est arrivé que, depuis dix ans, toutes les questions ont été traitées d'une manière pacifique, au lieu d'être tranchées par la guerre. Vous savez tous comment se gouverne le monde. Par un conseil de cinq puissances, dans lequel tout se décide à la majorité des voix. Eh bien, le jour oii l'Angleterre et la France se trouvaient d'accord, il y avait deux voix puissantes unies sur cinq, et souvent elles en entraînaient une trofsième, mue par l'amour de la paix, par l'ascendant de deux puissances aussi fortes que la France et l'Angleterre réunies. Qu'en est-il résulté? Il en est résulté que la France, sentant sa force, au lieu de cuivre une politique menaçante, de signifier des ultimatums absolus, a négocié, et que tout s'est terminé par des négociations.

Ainsi, dans la question belge, l'Angleterre avait assurément un très grand sacrifice à nous faire, car c'était elle surtout qui avait créé le royaume des Pays- Bas; et cependant elle s'est trouvée d'accord avec nous*

Dans la question d'Espagne, loin de redouter notre influence, l'Angleterre n'a cessé de provoquer notre présence, de demander que nous intervinssions.

Dans la question d'Italie, il n'y a pas eu de négociations. Le point que nous occupions a été évacué sans que l'Angleterre s'en mêlât. Mais je dis que, dans toutes les questions antérieures, nous avons trouvé l'Angleterre à nos côtés, nous aidant à résoudre les difficultés.

Enfin est venue la question d'Orient.

Je ne veux pas ici juger la politique de mes prédécesseurs. Peut-être, à l'origine, eût-il été possible de ne pas se séparer de l'Angleterre; je dis « peut-être », je n'affirme rien ; je serais désolé de blesser qui que ce fût dans cette enceinte ou dans une autre; mais il est du devoir de ministres éclairés et fermes de ne pas changer légèrement la direction que le gouvernement a prise depuis dix ans, et de faire des efforts pour maintenir cette alliance quand ils sont convaincus qu'elle est profitable au pays.

Je ne dirai plus qu'un mot. Tous les jours on cherche à exciter la défiance dans les deux pays. On dit en France que l'Angleterre étend des bras immenses sur le monde, qu'elle occupe Aden, qu'elle vient de faire une expédition dans le Caboul, qu'elle menace la Chine ; on s'épouvante de ses envahissements. Qu'il me soit permis de faire remarquer que des projets si effrayants doivent éveiller l'attention d'une autre puissance que la France, car les expéditions de l'Afghanistan et de la Chine touchent de beaucoup plus près (juc nous une autre puissance qui a intérêt à surveiller l'Angleterre. {C'est vrai!)

Savez-vous ce qu'on dit en Angleterre? Je reconnais que cela est puéril, mais cependant on le dit non seulement dans la presse, mais à la tribune des deux Chambres. On dit : « La France a menacé récemment le Mexique, elle menace en ce moment Buenos-Ayres ! » On a tort ; nous ne voulons que nous faire rendre justice. On dit encore : « La France! elle est en Afrique, elle menace le Maroc et Tunis; elle n'a plus, pour la séparer de TÉgypte, que la misérable régence de Tripoli; en Egypte, elle s'est ménagé un allié. Ainsi, d'un côté, elle menace l'Amérique, et, de l'autre, les bords de la Méditerranée, depuis Mogador jusqu'au golfe d'Alexandrette. »

Quand on dit de telles choses, vous qui connaissez la réalité, cela vous fait sourire. Eh bien, les Anglais éclairés, quand on leur parle de ces grands projets de l'Angleterre, sourient aussi.

Il faut mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux nations l'une contre l'autre, et persévérer dans une politique qui n'a rien de compromettant pour nous ; car, lorsqu'on dit à une nation : Rapprochonsnous, continuons à faire cause commune dans le grand conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune des deux nations se retirera de son côté ; quand on parle ainsi, je dis qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec dignité! Je n'en ai jamais voulu

que cette politique a été bonne, c'est que M. le duc de Noailles, après avoir blâmé la tendance du gouvernement, n'apporte, dans ses conclusions, rien qui soit différent de la conduite que le gouvernement suit aujourd'hui. Je vais m'expliquer.

M. le duc de Noailles dit : Vous avez en Orient deux questions : la question de Gonstantinople et la question d'Egypte. Lorsque, parlant au commencement de la session, vous avez expliqué la politique de la France en Orient, vous avez méconnu une partie de sa difficulté; vous avez parlé de Gonstantinople seulement, et vous n'avez pas parlé de l'Egypte.

Je croyais avoir exposé les deux difficultés, non pas avec autant de précision que je pourrais le faire aujourd'hui, mais avec toute la précision que mon devoir me permettait d'apporter alors.

Il y a Gonstantinople, qui est, assure-t-on, menacée parles Russes. Je me suisexphqué sur le degré de probabilité actuelle de ce danger. En outre, il y a l'Egypte. Sur la question de Gonstantinople, j'ai dit que vous pouviez, jusqu'à un certain point, être les alliés de l'Angleterre; mais, sur la question d'Egypte, il était plus difficile que vous le fussiez; car, en Egypte, les intérêts français et les intérêts anglais sont, dit-on, opposés à certain degré. L'Egypte et la Syrie, qui semblent devoir former les deux moitiés d'un nouvel empire, l'Egypte et la Syrie commandent toutes deux la nouvelle route d'Orient, le golfe Persique et le golfe Arabique.

L'Angleterre veut abréger la route et s'assurer des deux chemins, qui sont incomplets si on ne les a pas tous les deux ; à cause des moussons, il est nécessaire de passer tantôt par l'un, tantôt par l'autre. Nous aussi nous avons besoin de dominer sur la Méditerranée par notre influence, si ce n'est par notre pouvoir direct. Ainsi, quant à l'Egypte et à la Syrie, nos intérêts diffèrent de ceux de l'Angleterre, et l'Angleterre ne peut pas être notre alliée dans cette question.

Eh bien, je n'ai jamais méconnu (et, si je l'avais fait, le monde entier m'aurait donné un démenti) que, si nous étions d'accord sur la question de Constantinople, il était possible que, sur celle d'Egypte, nous le fussions un peu moins.

Oui, il est vrai que, sur le premier point, nous sommes parfaitement d'accord avec l'Angleterre, mais que, sur le second, nous le sommes un peu moins. Cela doit-il déterminer une conduite différente? Vous allez voir. Messieurs, que la conduite doit être la même.

D'abord, distinguons bien le danger quant àConstantinople et à l'Egypte. Je ne le crois prochain sur aucun de ces deux points ; je ne crois pas la Russie prête à envahir Constantinople, et je ne crois pas l'Angleterre prête à envahir l'Egypte, et cela par la raison que prendre Constantinople d'une part, ou l'Egypte d'une autre, c'est s'exposer au bouleversement du monde, à une de ces luttes dont nous sommes

sortis depuis vingt-cinq ans, et que personne n'est disposé à recommencer immédiatement.

Et d'ailleurs, y eût-il quelque part un de ces esprits téméraires, un de ces grands capitaines intrépides, un Frédéric II voulant agrandir ses États, il n'oserait se lancer dans une entreprise si hasardeuse sans chercher à se donner les apparences de la justice, et il n'irait pas brusquement, sans précédent, se jeter sur l'Egypte ou sur Constantinople. La témérité serait si grande, le droit naturel si profondément violé, qu'il s'exposerait à voir l'opinion de l'univers entier •se soulever contre lui.

Heureusement tout le monde est à la paix. C'est là la vraie raison qui a fait que, malgré les malheurs des négociations, et je ne les impute pas plus à un cabinet qu'à un autre, pas plus à une puissance qu'à une autre, malgré les malentendus des négociations qui se sont succédé, Constantinople et l'Egypte ne pourront pas être envahies.

On s'exagère les dangers. Il est naturel aux esprits qui s'occupent de politique de désirer des événements; les événements sont un aliment pour eux, et, quand on les désire, on y croit facilement. On a donc supposé que Constantinople allait ôtre envahie ainsi que TÉgyptc, parce que, je le répète, on avait besoin d'événements; mais la réalité ne va pas aussi vite que les esprits, et Constantinople n'est pas menacée autant que les esprits sont disposés à le croire. Le danger n'est pas immédiat, mais il est possible

dans l'avenir. Or quel est celui des deux points qui est le plus directement menacé?

Évidemment c'est Constantinople ; car, à côté, il y a Sébastopol, et à Sébastopol des flottes et des moyens d'action dont la disponibilité est si grande, que nous sommes exposés à revoir, comme en 1833, avant qu'on puisse en être averti, Constantinople protégée, comme on disait, par une armée russe. Quoique le danger ne soit pas prochain, quoiqu'il soit loin de nous, il y a cependant un des deux points qui est sensiblement le plus menacé.

Eh bien, ici comme ailleurs, l'Angleterre était notre alliée naturelle ; nous persistions donc dans cette alliance à propos de cette question grave et difficile. Aussi aucun des cabinets n'a songé, pour la question d'Orient, à se séparer de l'Angleterre ; car le danger de Constantinople commandait plus qu'aucune autre question l'alliance de l'Angleterre.

Quant à l'Egypte, je suis bien loin de croire^l'ambition de l'Angleterre aussi indiquée que cette autre ambition dont nous venons de parler. Bien que je reconnaisse l'intérêt que l'Angleterre a en Egypte, je persiste à penser qu'on l'a exagéré, et qu'on a exagéré surtout le sentiment qu'elle en a.

Je crois qu'il est très vrai qu'à l'origine de la question ce qui a préoccupé l'Angleterre, c'est moins le désir chimérique de s'emparer de l'Egypte que le ressentiment qu'elle a éprouvé contre le pacha en le voyant battre le sultan.

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