‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 36 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

taxe de W fr. 50 les 100 kilogrammes, décime compris, il y avait aussi préjudice pour le Trésor par suite de la substitution croissante chaque jour, dans la consommation, d'une denrée non imposée à une denrée qui Tétait. Aussi, depuis plusieurs années, les commissions du budget n'avaient-elles cessé de réclamer l'établissement d'une taxe sur le sucre indigène. En 1837, cette taxe avait été fixée à 16 fr. 50, décime compris, les 100 kilogrammes, mais elle n'avait pas rétabli l'équilibre de prix entre les deux denrées et faisant droit aux plaintes des colonies le gouvernement, dans l'intervalle des deux sessions de 1839-1 840, avait cru devoir réduire provisoirement de 13 fr. 50 le droit sur le sucre colonial. Mais, si d'une part cette réduction, portant sur 88 millions de kilogrammes, constituait pour le Trésor une perte sèche de 11 millions, il importait aussi de maintenir, sur le marché français, la préférence à une denrée dont la consommation par la métropole était une condition d'existence pour nos colonies, et dont le transport était un puissant encouragement pour notre marine. Aussi le gouvernement crut-il devoir, dès l'ouverture de la session de 1840, présenter un projet de loi qui, relevant sur le sucre colonial le droit à 49 fr. 50, soumettait le sucre de betterave à la même taxe. Mais, comme la fabrication indigène n'était pas en état de supporter un pareil droit, et qu'il était à présumer que la plupart des fabriques existantes disparaîtraient, le gouvernement, sans leur reconnaître aucun droit à indemnité, pensait néanmoins qu'à raison de la protection dentelles avaient si longtemps joui, il était équitable de leur donner un dédommagement, et une somme de 40 millions était demandée à cet effet.

La commission chargée d'examiner le projet de loi ne fut pas d'avis d'en adopter les dispositions. D'abord l'indemnité proposée par le ministre lui parut, en principe, constituer un précédent fâcheux, en ce sens que, chaque fois qu'une

loi de douane ou toute autre d'intérêt général viendrait affecter une industrie, cette dernière se croirait désormais en droit de réclamer une indemnité. Quant à Tégalité de l'impôt, cette égalité devait infailliblement tuer l'industrie sucrière indigène, qu'il y avait tout intérêt à conserver au point de vue agricole, et cependant la commission reconnaissait la nécessité d'assurer un débit rémunérateur au sucre colonial dans le triple intérêt de nos colonies, dont il était la principale richesse, de notre marine marchande, qui le transportait, et du Trésor, auquel il procurait un revenu important. C'est à concilier ces divers intérêts que la commission employa ses efforts, et recherchant le prix de revient des deux natures de sucre au moment où ils arrivaient sur le marché, elle trouva que ce prix, pour le sucre colonial rendu à Paris, était de 64 francs, et, pour le sucre de betterave, au sortir de la fabrique, de 90 francs; en ajoutant à ce dernier l'impôt de 16 fr. 50, et à l'autre, celui de /i9 fr. 50, le sucre colonial se trouvait livré à la consommation au prix de 113 fr. 50, et le sucre indigène au prix de 106 fr. 50, soit 7 francs de différence au profit du sucre indigène, différence que devaient réduire encore les frais de transport de l'usine aux lieux de consommation. En conséquence, la commission pensa que les tarifs fixés par la loi de 1837 égalisant à peu près, sur le marché de la métropole, la situation des deux natures de sucre et ne faisant obstacle au développement ni de l'industrie coloniale ni de l'industrie indigène, il y avait lieu de maintenir ces tarifs. Toutefois elle proposa, par l'organe de son rapporteur, le général Bugeaud, de porter de 10 francs à 20 francs la surtaxe sur le sucre étranger.

Dès le début de la discussion, le ministre du commerce, M. Gouin, vint donner en principe l'adhésion du gouvernement au système de la commission. Toutefois il déclara qu'en raison des charges qui grevaient la production coloniale, il fallait tfue le sucre de canne arrivât sur le marché

français avec un avantage sur le sucre indigène. Ce dernier ne devait y venir qu'en seconde ligne, pour compléter les approvisionnements nécessaires à la consommation, et il importait que les droits mis sur le sucre de betterave fussent assez élevés pour arrêter toute extension de la fabrication indigène et même pour faire disparaître les ateliers qui ne produisaient qu'à gros frais. M. Gouin était donc d'avis de maintenir le droit de 49 fr. 50 sur le sucre colonial, d'élever celui qui frappait le sucre indigène, et il se réservait de dire ultérieurement le chiffre auquel il proposerait de le porter.

M. Lacave-Laplagne, ancien ministre des finances, attaqua tout à la fois et le projet primitif présenté par M. Cunin- Gridaine et celui de la commission appuyé par M. Gouin. L'industrie du sucre indigène, dit-il, faisait au pays un mal profond : elle tendait à affaiblir de plus en plus sa puissance maritime, c'est-à-dire un des éléments les plus précieux de la grandeur et de la dignité nationales. Aussi fallait-il au plus tôt faire disparaître cette industrie, et, en conséquence, il proposa un amendement dont l'objet était d'interdire la fabrication du sucre de betterave en France, et d'affecter une somme de 40 millions à indemniser les fabriques établies. De plus, la production des colonies françaises ne dépassant pas 80 millions de kilogrammes, et la consommation de sucre en France étant de 110 à 115 millions de kilogrammes, M. Lacave-Laplagne était d'avis, pour combler la différence, de faciliter l'entrée de sucres étrangers au moyen d'un abaissement de la surtaxe, surtaxe dont le produit, portant sur 30 ou 40 millions de kilogrammes, donnerait largement au Trésor le moyen de payer en peu d'années l'indemnité accordée aux fabriques supprimées.

L'amendement de M. Laplagne fut vivement combattu par M. Thiers, qui, envisageant la question sous toutes ses faces, au point de vue colonial, au point de vue maritime.

au point de vue de nos relations commerciales, et enfin au point de vue de l'intérêt agricole français, conclut en appuyant la déclaration qu'avait faite M. Gouin au nom du gouvernement.

Messieurs,

La discussion dans laquelle je vais entrer demande toute l'attention de la Chambre. Je suis très fatigué, mais je ferai tous mes efforts pour que le débat soit complet sur tous les points de cette immense question. Cette discussion vous prouvera que le gouvernement ne cherche pas à éluder les difficultés, et que, lorsqu'elles se présentent, il est toujours prêt à les aborder. Dans cette occasion, il le prouve en combattant un amendement qui réunit un certain nombre de suffrages dans la Chambre, et il espère qu'on en comprendra les motifs.

Et d'ailleurs, ce chiffre qu'on nous demande, est sorti de la Chambre par un amendement. C'est, du reste, celui que nous avons proposé à la Commission ; notre résolution n'est point changée ; notre chiffre est reproduit par l'amendement de l'honorable M.Lanyer. J'espère que, lorsque la Chambre m'aura fait l'honneur de m'écouter, toutes ces questions de chiffres seront éclaircies complètement.

Messieurs, le gouvernement est toujours placé

dans la même situation (et (je n'est pas la première discussion à laquelle vous assistez, ce n'est pas la première à laquelle je prends part), le gouvernement est toujours placé entre des exagérations contraires. D'un côté, Ton dit que toute notre grandeur maritime est attachée à une solution ; de l'autre, que toute la prospérité agricole est attachée à la solution contraire. Cela tient à des intérêts fort respectables, que défendent dans cette enceinte des députés qui sont à la fois députés de la France et des localités qui les envoient. Mais le langage de ces intérêts, respectable dans la bouche des députés, serait condamnable dans la bouche du gouvernement, qui doit chercher la sati^sfaction de tous les intérêts, jamais celle des intérêts individuels aux dépens des intérêts généraux.

Aujourd'hui quelle est la situation? Je ne viendrai pas vous dire des choses générales, bonnes pour la polémique, mais qui, pour le gouvernement, n'ont aucune valeur. Je vous apporterai des chiffres authentiques, m'étant entouré de tous les documents. La question n'est pas nouvelle pour la plupart d'entre nous; elle ne l'est point pour moi, car j'ai dû l'étudier avec soin. Je vous apporterai des documents et vous n'aurez pas des expressions générales de beaucoup ou (le pcu^ vous aurez des chiffres authentiques. Voici la situation actuelle.

Le sucre de betterave, qui semblait devoir succomber en 18l/i et 1815, à l'époque du passage de la

guerre à la paix, a subsisté ; il a subsisté grâce au silence de la loi, et il a profité d'une protection égale au droit établi sur le sucre colonial. Peu à peu il a grandi, et enfin il s'est tellement développé, que le Trésor et les colonies ont réclamé contre le sucre de betterave, qui était exempt d'impôt.

La loi de 1837 a été faite, et l'a frappé d'un impôt qui est monté de 10 francs à 16 fr. 50. Eh bien, pendant que cette loi était apportée à la Chambre, examinée et discutée, on a montré pour le sucre indigène une faveur extraordinaire, et cet impôt de 16 fr. 50 n'a pas suffi pour arrêter la production.

Pendant ce même temps, par un concours de circonstances qu'on peut appeler malheureuses, à cause de la crise qu'elles ont amenée, le sucre exotique était en souffrance précisément par l'abondance successive de deux récoltes, et le sucre indigène augmentait sa production. La crise survenue, on a parlé d'un dégrèvement sur le sucre colonial, d'une diminution d'impôt pour rétablir l'équilibre entre le sucre colonial et le. sucre indigène. Des accidents politiques ont empêché de réaliser par une loi cette annonce de dégrèvement, et, pendant tout le temps que les deux sucres ont été placés sous la menace d'un dégrèvement, aucun spéculateur n'a voulu acheter. Les achats du commerce n'ont pas eu lieu. Aussi, le refus des commerçants, joint à deux récoltes extrêmement abondantes, a fait jeter les hauts cris aux producteurs de sucre colonial, et le gouvernement a rendu l'ordonnance de dégrèvement.

Quels sont les faits qui ont amené cette ordonnance? Le droit sur le sucre colonial était de 49 fr. 50 avant le dégrèvement; on avait établi un impôt de 16 fr. 50 sur le sucre indigène. La protection, pour le sucre indigène, était de 33 francs, et l'ordonnance a retranché 12 francs sur le sucre colonial ; ce qui, de 45 francs de droit principal, l'a réduit à 33 francs, et, avec le décime, à 35 francs. La protection dont jouit actuellement le sucre indigène, par rapport au sucre colonial, est, par conséquent, de 19 fr. 80, c'est-à-dire de 20 fr. à peu près.

Voilà la situation. Que se passe-t-il aujourd'hui dans les esprits ? Il se passe quelque chose de singulier. Il s'est d'abord opéré deux réunions d'intérêt : les ports et les colonies, qui avaient été longtemps hostiles, se sont rapprochés. C'était tout simple : les ports étaient touchés non seulement de l'intérêt des colonies qui envoyaient du sucre, mais beaucoup plus de l'intérêt du sucre étranger qui arrive de toutes les provenances. Les ports et les colonies avaient été divisés longtemps ; ils se sont réunis pour essayer de détruire le sucre de betterave. De plus, aujourd'hui, les ports et les colonies ont pour auxiliaires les fabricants de sucre de betterave découragés, qui consentent à abandonner leur industrie moyennant une indemnité. Les ports et les colonies disent aux partisans du sucre de betterave : Consentez à nous abandonner le sucre de betterave, et nous vous donnerons une indemnité prise dans le Trésor. (Sensaiion.)

Messieurs, voJà la vérité. Si le gouvernement aimait à louvoyer, s'il voulait éluder la difficulté, rien ne serait plus facile. Mais cela n'est ni dans le caractère d'aucun des membres qui composent le cabinet actuel, ni dans le caractère de l'homme politique qui le préside. Quand l'intérêt du pays me commande d'aborder la difficulté, je vais droit au but avec un entier dévouement. Il serait facile au gouvernement de se tirer d'embarras ; il n'aurait qu'à se réunir aux ports, aux colons et aux fabricants de sucre de betterave, pour faire prononcer l'interdiction avec indemnité. Tous les intérêts seraient contents ; mais il y aurait quelqu'un de sacrifié : ce serait le pays, ce serait l'avenir. {Très bien!)

Le gouvernement dùt-il être battu (je le dis franchement, je ne viens pas menacer un pouvoir d'un autre pouvoir), le gouvernement dût-il être battu, il poursuivra ce qu'il regarde comme l'intérêt de l'avenir devant le demi-intérêt du présent.

Il y aurait un moyen pour que le gouvernement fût battu, ce serait que les autres pouvoirs fussent d'accord ; mais, tant que les pouvoirs ne seront pas d'accord, nous résisterons.

Je vais démontrer d'une manière évidente les motifs de notre résistance. {Mouvement prolongé.)

Messieurs, j'ai besoin de tout le silence de la Chambre pour pouvoir me faire entendre.

Si vous écoutez les uns, c'est toute notre grandeur maritime qui est engagée dans la question des sucres

étrangers, des sucres coloniaux. Si vous écoutez les autres, c'est toute la prospérité de l'agriculture. Il y a du vrai d'un côté et de l'autre. Mais ce sont là des vérités relatives et non des vérités absolues.

D'abord nos colonies. Permettez-moi de vous dire ce que sont nos colonies comme élément de notre grandeur maritime.

J'entends dire par des partisans du sucre de betterave que les colonies sont de malheureux îlots que le premier coup de canon va nous enlever ; que vous avez un commerce avec les colonies qui peut être regardé comme une tyrannie réciproque. Ainsi, diton, les colonies imposent à la métropole leur sucre à un très haut prix, et, d'un autre côté, la métropole leur impose ses produits et ses vivres, quand elles pourraient s'en procurer à meilleur marché dans les pays étrangers ; et à ces colonies vous sacrifiez une grande industrie nationale. Tout cela est exagéré.

Permettez-moi de vous exposer la vérité pure et simple.

Vous avez pour colonies Bourbon, la Guadeloupe et la Martinique, et, de plus, quelques comptoirs sans inportance dans l'Inde, au Sénégal et à Cayennc. Quelle est leur situation sous le rapport de l'intérêt général?

Bourbon, depuis que nous n'avons plus l'Ile-de- France, n'a pas de port militaire ; cependant on peut faire quelque chose pour améliorer la situation de cette colonie. C'est notre dernière relâche dans les

mers de Tlnde ; mais ce n'est pas, j'en conviens, une position d'une haute importance.

La position de la Martinique, au contraire, et celle de la Guadeloupe dans les Antilles, sont dignes d'une grande considération.

J'entends beaucoup parler du commerce de l'Orient dont je doute un peu, oar je crains bien que de grandes ambitions n'ensanglantent l'Orient avant qu'il puisse devenir le théâtre d'un grand commerce. Mais ce dont je suis certain, c'est que l'Amérique présente à notre commerce un immense développement pour l'avenir.

Ce commerce est florissant dans l'Amérique du Nord. Dans les républiques du Sud qui se^ régularisent, il tend à s'accroître. Sans doute il y a quelques États, vous l'avez vu à Buenos-Ayres et au Mexique, qui ne reconnaissent pas encore toutes les règles du droit des gens; mais ils pourront aussi se régulariser, et je suis convaincu que vous aurez dans l'Amérique du Sud de grands débouchés comme dans l'Amérique du Nord.

C'est pourquoi deux positions comme celles de la Martinique et la Guadeloupe sont des positions très importantes et qu'il serait impolitique de vouloir négUger ou livrer à elles-mêmes; ce qui serait les abandonner.

La Guadeloupe n'est pas en de bonnes conditions militaires et maritimes; mais, à la Martinique, dans la baie de Fort-Royal, oii les flottes espagnole et française se sont trouvées, il y a une position militaire que

toutes les personnes compétentes estiment la première de l'Amérique après la Havane.

Eh bien, pour des hommes de gouvernement, il y a là quelque chose, je ne dirai pas d'immense, mais de sérieux, de digne d'intérêt. Dans la Guadeloupe, et surtout dans la Martinique, vous avez des positions maritimes d'une haute importance. Sous ce rapport, il ne faut pas traiter légèrement vos colonies; et, si l'on défendait la Martinique, soyez sûrs qu'on ne l'enlèverait pas, comme on l'a dit, au premier coup de canon, surtout lorsque nous pouvons rencontrer dans ces mers deux puissances rivales, l'Angleterre et les États-Unis, avec lesquelles nous ne saurions être en guerre en même temps.

Il n'est pas vrai non plus de dire que les colonies sont tous les éléments de notre grandeur maritime ; mais c'est quelque chose, et, pour des gens de gouvernement, c'est dire qu'elles méritent beaucoup d'intérêt.

Maintenant, quant à votre commerce, il n'y a rien de plus positif que les chiffres. Ces chiffres je les ai extraits de documents qui sont presque tous à votre disposition, et qui sont parfaitement authentiques. Voici ce que sont vos colonies sous le rapport de l'importance commerciale. Les derniers chiffres que nous avons sont les chiffres de 1839; mais nous ne les avons pas sur tous les points, et je ne prends que les chiffres de 1838, parce que ceux-ci sont complets sur tous les points.

Eh bien, vous avez importé, en 1838, pour 629 mil-

lions de francs; vous avez exporté pour 694 millions. Je parle ici du commerce spécial, car le commerce général est plus étendu. Le commerce général comprend non seulement votre commerce spécial, mais encore les marchandises étrangères qui ne font que transiter sur votre territoire, et le commerce spécial comprend tous les produits que vous avez absorbés et que vous avez placés sur les marchés étrangers. Eh bien, le commerce spécial s'est élevé, pour 1838, en totalité, à 1,323 millions, importations et exportations.

Que représente dans ce chiffre le commerce de vos colonies? Vous en avez importé 48 millions et vous y avez exporté 47 millions, en tout 95 millions ; 95 millions, par rapport à 1,323 millions, c'est le treizième ou le quatorzième, entre les deux.

Ainsi, outre que les colonies présentent des positions dignes d'intérêt, elles sont le treizième à peu près de votre commerce général. Voilà des chiffres rigoureusements exacts.

Maintenant que sont-elles comme élément de votre grandeur maritime? Déjà j'ai eu deux fois l'occasion d'étudier très sérieusement la question de notre puissance maritime : la première fois, sous le 11 octobre, à l'époque où l'on craignait une guerre avec l'Amérique ; la seconde fois, sous le 22 février, quand il fut question d'augmenter le personnel de notre marine aux dépens du matériel. J'ai fort examiné cette question; j'ai revisé beaucoup de documents, et voici mon

opinion sur notre grandeur maritime et sur son avenir. Dans les chiffres que je vais citer sur notre puissance maritime, je vous dirai quelle est la part des colonies.

Voici les éléments dont se compose ce qu'on appelle Tinscription maritime. Tous les hommes de mer en France, depuis Tâge de dix ans, en font partie. A dix ans, ils sont quaUfiés mousses; à quinze ans, novices ; à dix-huit ans, ils sont matelots et obligés de servir l'État au premier appel. Mais, pour prix de cette obligation de monter sur les bâtiments de l'État jusqu'à l'âge de cinquante ans, lorsqu'ils en sont requis, ils sont dispensés de la loi du recrutement, ce qui est très naturel.

Passé cinquante ans, ils redeviennent libres; et, s'ils ont des infirmités ou du service en nombre d'années suffisant, la bonne mère, c'est-à-dire la caisse des invalides, vient à leur secours et leur donne une pension. Ainsi tous les hommes de mer, depuis dix jusqu'à cinquante ans, composent Tinscription maritime. Au delà de cinquante ans, ils sont les invalides de la marine.

Voici le chiffre de l'inscription maritime. Depuis les mousses pris à dix ans jusqu'aux marins âgés de cinquante ans, vous avez 110,000 hommes. Tout à Tlieure je vous montrerai que notre marine n'est pas en décadence, mais qu'elle a fait des progrès assez grands; et je vous ferai voir par des chiffres qui remontent à 177(5, c'est-à-dire au siècle dernier, que nous pour-

rioîhs lutter avec tout le monde, si nous avions dans 110,000 hommes 110,000 matelots. Cependant voici les défalcations qu'il faut faire.

Vous avez d'abord les ouvriers des ports, qui sont au nombre de 10 à 11,000 hommes, et qui contribuent à la construction et à la réparation des vaisseaux. Vous avez les capitaines au long cours, les maîtres au cabotage, qui sont les capitaines des petits navires qui font le cabotage. Ces hommes sont au nombre de 9 à 10,000. En tout, il faut retrancher du chiffre de 110,000 hommes 22,000 ouvriers, capitaines au long cours ou maîtres au cabotage ; ce qui réduit le chiffre à 88,000 hommes.

Puis il faut retrancher 14,000 mousses, 17,000 novices, lesquels cependant rendent des services, car il y a 1,500 mousses et 1,600 novices abord de la flotte. En les retranchant, vous avez le chiffre de la véritable population que vous pouvez mettre sur les vaisseaux de rÉtat un jour de guerre, c'est-à-dire 55 à 56,000 hommes. Vous avez dans ce chiffre, il est vrai, des hommes de dix-huit ans et des hommes de cinquante, qui ne valent pas les hommes de trente à quarante ; cependant ils ont été souvent employés avec succès. Ainsi votre véritable population maritime est de 55 à 56,000 hommes. Là dedans il y a, si l'on voulait prendre une comparaison dans l'armée, les sous-officiers et les soldats, les officiers mariniers et les matelots.

Maintenant est-ce là tout ce que vous pouvez avoir? Non. Je ne vous dirai pas qu'en Russie on fait

des matelots avec des hommes arrachés à la glèbe ; je ne vous dirai pas ce que disait un jour Napoléon dans le conseil d'État à l'amiral Truguet : Donnez-moi des hommes et de l'argent, et je vous ferai, des matelots. C'était une de ces paroles extraordinaires comme il en sortait quelquefois de la bouche de cet homme, dont l'esprit était si puissant. Mais voici des questions qui ont été souvent traitées à la Marine et qui pourront donner lieu à des projets de loi dont, pour ma part, je hâterai autant que possible la présentation.

Dans nos ports, il y a beaucoup d'étrangers qui pratiquent la pêche, qui vivent d'une industrie toute nationale et toute française, et qui, en qualité d'étrangers, ont tous les avantages des matelots français sans en subir les conditions, sans faire de service militaire. Ce sont, dans la Méditerranée, des Napolitains, des Catalans, des Sardes, c'est-à-dire des Génois; dans l'Océan, des Espagnols ; des Basques dans le golfe de Gascogne ; sur nos côtes du nord, des Belges. Savez-vous de combien d'hommes se compose cette population qui a tous les avantages de vos pêches, et qui ne contribue en rien au service militaire? De 10,000 hommes. 11 y a encore les ouvriers qui, par le fait seul de leur inscription, sont exempts de tout service miUtaire, et parmi lesquels, en cas de besoin, tous les hommes de mer sont convaincus qu'on pourrait prendre 5 à 6,000 hommes. Cela ferait un total de 15 à 16,000 hommes. En tenant compte de la dilTérence de l'effectif au réel, ce nombre pourrait être

réduit à 10,000 hommes; et, avec un article de loi, vous ajouteriez 10,000 hommes à votre inscription maritime ; ce qui ferait, avec les 55 ou 56,000 inscrits, un total de 65 à 66,000 hommes.

Viennent maintenant les équipages de ligne. Il ne faut nous faire ni plus grands ni plus petits que nous ne sommes ; il faut être exact dans Ténumération de nos ressources. J'entends dire, d'un côté, que nous pouvons être la première puissance maritime du monde, et, d'un autre côté, quand les besoins de la discussion l'exigent, que notre marine est très faible. Messieurs, la vérité est entre les deux.

Enfin viennent les équipages de ligne. Voici ce que sont les équipages de ligne : ce sont des hommes que l'on emprunte au recrutement pour les placer sur les vaisseaux. Ces hommes ne sont pas capables de servir dans les hautes manœuvres ; ils ne peuvent pas monter dans la mâture ; mais, sur un bâtiment, tous les services ne se rendent pas dans les hautes manœuvres ; il faut des hommes sur le pont, aux caronades. Je me suis convaincu, par une enquête auprès des hommes de mer les plus remarquables, que les équipages de ligne peuvent être utiles dans les positions que j'ai indiquées.

On regarde comme certain que, si, dans une population de vrais matelots du commerce, vous introduisez seulement un tiers d'hommes pris au recrutement, vous avez un fort bon équipage. Non pas pour le premier jour, car les matelots, môme pris en totalité à la

pêche de la morue ou de la baleine, sont d'abord, sur les vaisseaux de l'État, de mauvais marins ; ils ont besoin d'être manœuvres, pendant un an ou dix-huit mois, par d'habiles officiers, pour devenir de bons manœuvriers sur nos vaisseaux. Mais il est certain qu'un équipage, composé de deux tiers de matelots du commerce et d'un tiers pris dans le recrutement, fait un bon équipage ; ce n'est plus contesté dans la marine. Sans parler des Romains, qui sont devenus aussi bons marins que les Carthaginois, sans parler de la Russie ni de Napoléon, il est incontestable que vous pouvez ajouter à vos matelots 10,000 hommes pris au recrutement.

Mais que faut-il pour cela? Il faut de l'argent. Cela est vrai, il en faut. Savez-vous combien vous donnez ^aujourd'hui ?

Mon ami, M. Duvergier de Hauranne, disait ces jours derniers : « Vous voulez faire des matelots en faisant promener des vaisseaux sur les mers ; laissez vivre le commerce du sucre, et il fera promener des vaisseaux. » Messieurs, quand on prend les raisonnements au pied de la lettre, tous les raisonnements sont bons. Le raisonnement de M. Lestiboudois était plus ingénieux, je l'aimerais mieux ; cependant il ne faudrait pas non plus le prendre au pied de la lettre.

Aujourd'hui que vous avez réparé le mal, on peut dire quel était l'état des choses ; mais, avant les efforts que vous avez faits depuis deux ans pour votre marine, je ne l'aurais pas dit.

Voulez-vous avoir une idée de réconomie mal entendue ? je vais vous en donner une. Savez-vous pourquoi vous avez eu des affaires si fâcheuses au Mexique? C'est que votre pavillon ne s'y était pas montré suffisamment. Et, quand notre pavillon ne se montre pas souvent dans ces parages lointains, on finit par n'y plus croire ; alors il vous faut faire ce que vous avez fait au Mexique, à Buenos-Ayres, pour réparer le tort qu'a pu vous causer une absence trop prolongé^.

En maintenant votre marine sur le pied actuel, vous avez quinze vaisseaux de ligne. Qu'arrivera-t-il si l'on continue ce qui se pratique pour nos relations avec l'Afrique ? Il arrivera que ce phénomène dont je parlais tout à l'heure sera réalisé. Vous avez sur vos flottes 8 à 10,000 hommes pris au recrutement. Si vous continuez dans cette proportion, vous pouvez compter, aux jours de guerre, sur une population de 80 à 85,000 hommes; et cela réaliserait un pronostic que j'ai toujours cru vrai. J'avais toujours dit ceci : Si vous voulez augmenter la population des matelots, augmentez la population des flottes ; car celle que vous enlevez au commerce sera remplacée par le commerce, qui vous formera ainsi des matelots.

Savez-vous, depuis 1836, de combien s'est augmentée l'inscription maritime? De 8 à 10,000 hommes. Elle est aujourd'hui de 110,000 hommes, et, si vous remontez aux années antérieures, vous verrez qu'en 1776 elle était de 67,000 hommes, qu'elle est montée à 72, puis à 80, qu'elle est restée quelque temps à 79,

et qu'enfin elle est montée à 85. Il est certain que, depuis cinquante ans, notre population maritime a augmenté, et elle a surtout augmenté depuis quelques années. Je ne dis pas qu'elle ait augmenté autant que je le souhaiterais; mais enfin elle n'est pas en retraite, elle est en progrès.

Ainsi voilà la vérité. Regardez nos forces maritimes : vous avez actuellement 55,000 hommes, que vous pourriez porter à 65,000 par un article de loi, et, avec les équipages de ligne, à 85,000.

Maintenant quelle est la proportion des colonies dans ce chiffre de 55,000? La voici. Dans les 55,000 hommes du chiffre actuel, la marine royale en absorbe 19 ; les diverses navigations, celle de la mer du Nord, celle de l'Inde, celles qui ont lieu sur les côtes d'Afrique et dans la Méditerranée, en absorbent 17,000; la pêche de la morue en a 12, celle de la baleine 2, et les colonies 6. (On rit.) Mais il faut être juste ; on ne dirait pas toute la portion de matelots affectés au service des colonies, si l'on n'ajoutait pas un chiffre. Les colonies absorbent une partie des produits des pèches maritimes, qui occupent 12,000 matelots. Les états très exacts de la marine prouvent qu'un tiers des produits de vos poches est absorbé par les colonies; par conséquent il faut imputer aux colonies encore 4,000 hommes sur les 12,000. Vous pourrez donc dire rigoureusement que, dans le chiffre de 55,000 hommes, qu'il vous serait possible de porter à 05 et à 85,000, les colonies comptent pour 10,000 hommes.

Si VOUS prenez le chiffre de 55,000, c'est plus du cinquième; si vous prenez le chiffre de 65, c'est moins du sixième; si vous preniez celui de 85, ce serait un huitième. Ainsi il n'est pas vrai que vos colonies ne doivent inspirer aucun intérêt ; mais il n'est pas vrai non plus qu'elles constituent toute votre grandeur maritime.

Je résume ces quelques mots sur nos colonies : elles représentent des positions dont une surtout est importante dans les mers d'Amérique; elles représentent le treizième de notre commerce général, et elles représentent un cinquième ou un sixième, même un huitième, dans certains cas, de notre puissance maritime.

M. GuiLHEM. — Je demande la parole

M. IJE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — EUcS OUt, à mCS

yeux, un autre titre fort imposant, car les chiffres ne sont pas tout. Les chiffres sont nécessaires pour mesurer les proportions des intérêts matériels. Quand il s'agit des intérêts matériels, les chiffres sont tout; mais il n'en est pas ainsi quand'il s'agit des intérêts moraux. Il y a dans les colonies un intérêt moral très considérable. Les colons sont des Français qui, depuis plusieurs siècles, sont sortis de la métropole, encouragés par notre législation, pour aller s'établir sur des terres lointaines; ils ont toujours compté sur deux choses : sur votre protection et sur votre clientèle commerciale.

Aujourd'hui, les abandonner, leur dire : Notre sys-

tème est changé; il y a deux siècles, nous croyions aux colonies, aujourd'hui nous n'y croyons plus; allez commercer où vous voudrez ; d'ailleurs vous avez des nègres qu'il faudra tôt ou tard affranchir ; l'indemnité nous coûtera fort cher, nous ne voulons plus nous occuper de vous ; ce serait là. Messieurs, méconnaître un grand intérêt moral. Les colons sont des Français que, depuis deux siècles, vous avez encouragés, que vous avez poussés dans les colonies ; il faut les traiter comme des Français. C'est là un intérêt moral qui mérite d'être pris en très grande considération.

Pour ma part, je défends l'agriculture et l'intérêt du sucre de betterave contre les colonies ; mais je défends aussi les colonies contre le sucre étranger. Ce sont là des intérêts français, et, à ce titre, ils méritent toute notre sympathie. Je suis donc d'avis qu'il faut maintenir aux colonies votre marché; vous manqueriez à un contrat sacré si vous ne le mainteniez pas. Vous le leur devez, et vous le leur devez aussi intégralement que vous le pourrez.

J'ai entendu dire quelquefois qu'il fallait les affranchir. Je ne veux pas enlrer dans cette question de raffranchissement commercial des colonies. Mais voici ce qui arriverait si vous affranchissiez commercialement vos colonies. Vous pourriez faire deux choses pour les affranchir commercialement : ou disposer vos tarifs de manière à prendre à l'étranger les sucres que vous ne prendriez plus aux colonies; ou les disposer de manière à demander à l'industrie de la betterave,

c est-à-dire de manière à prendre sur notre sol, les sucres que vous ne leur demanderiez plus.

Cela amènerait deux résultats. Le premier serait une perturbation d'un moment, sans conséquences sérieuses. Je ne doute pas que, grâce à une certaine cherté du sucre, comme celle qui est résultée de l'affranchissement des noirs dans les colonies anglaises, vos colonies ne trouvassent, le premier jour, à placer leurs sucres dans les divers pays du monde à un prix assez avantageux. Alors que feraient-elles? Elles abandonneraient votre clientèle; cela n'est pas douteux. Les Anglais leur donneraient des tissus à bon marché, et, pour un moment, vous perdriez le commerce de vos colonies. Ce ne serait peut-être pas pour nous un grand dommage, carge crois que probablement vous trouveriez en Amérique des marchés qui vous offriraient une compensation. Mais qu'adviendrait-il après quelque temps? Les colonies, obligées de lutter contre la concurrence étrangère, ne pourraient placer leurs sucres à un prix assez avantageux, et elles seraient obligées de revenir à vous ; elles seraient forcées de vous vendre leurs sucres à tout prix, et de recevoir vos produits à tout prix. C'est ce qui est arrivé à toutes les métropoles qui se sont séparées de leurs colonies. Vous n'auriez amené qu'une perturbation d'un moment dans le commerce, sans en pouvoir recueillir un résultat utile.

Si vous affranchissiez commercialement les colonies pour exclure, non pas seulement le sucre des

colonies, mais aussi le sucre étranger, alors vous feriez quelque chose de considérable, vous transporteriez toute la production du sucre en France?

Ce serait une chose que je n'approuve pas du tout. Notre marine subirait une énorme diminution. Les 10,000 matelots employés aujourd'hui aux colonies cesseraient d'exister. A leur place, qu'est-ce que l'on aurait? Beaucoup plus d'hommes sur le sol de la France, c'est-à-dire beaucoup plus de soldats de l'armée de terre ; et vous auriez échangé des matelots, qui sont difficiles à former, à instruire, pour des soldats de l'armée de terre, qu'on trouve en France avec tant de facilité. Ce serait là une révolution qui menacerait notre grandeur maritime, car cela vous ôterait 10,000 marins bien instruits, et vous auriez à la place des soldats de l'armée de terre qui ne vous rendraient pas le même service. Je ne suis partisan d'aucun de ces systèmes ; je suis d'avis, au nom du gouvernement, de maintenir les colonies dans leurs relations actuelles avec la France, c'est-à-dire d'y conserver les colons et la population maritime que nous y avons.

Mais, de ce qu'il faut assurer aux colonies leur existence actuelle, maintenir nos relations avec elles, résulte-t-il qu'il faille détruire le sucre indigène ? C'est là la question que soulève l'amendement de l'honorable M. Laplagne.

Pour moi, je ne suis engagé dans aucun de ces intérêts; je n'ai pas besoin de dire qu'ayant l'honneur de m'asseoir sur ces bancs, je mettrais de côté tout

intérêt local si je me trouvais en avoir; mais enfin je n'ai aucun intérêt de ce genre, je n'ai pas même l'esprit de système, car, sur cette question, je ne me suis déclaré pour aucun système, je n'ai jamais eu à m'exprimer à cet égard, j'agis en toute liberté d'esprit.

Or j'y ai pensé avec tout le sérieux que le gouvernement doit apporter dans les questions de ce genre, et, je vous le déclare, vous commettriez une faute énorme si vous interdisiez la fabrication du sucre indigène ; vous commettriez une faute énorme, une de ces fautes qui déconsidèrent les assemblées ; car, après la faveur que vous avez accordée à cette industrie, vous ne pourriez l'abandonner brusquement sans vous mettre dans l'obligation d'y revenir plus tard ; j'espère pouvoir vous le démontrer.

J'ai une raison de plus de me prononcer contre cet abandon ; c'est que ce serait le commencement de la mise en pratique d'un système auquel j'ai résisté, pour ma part, il y a cinq ou six ans, quand ces questions ont été traitées. Si vous entriez dans cette voie sur ce point, il n'y a pas de raison pour que vous n'y entrassiez pas pour tous vos autres produits, pour tous vos produits protégés. (Cest vrai! c'est vrai!)

J'ai déjà eu affaire. Messieurs, aux intérêts matériels, à leurs exagérations, à leur aveuglement. J'avais l'honneur d'être ministre du commerce la première fois que l'on a réuni les trois conseils ensemble. La lutte, au début, a été effroyable; et puis, quand tous les intérêts ont été mis en présence, lorsque la dis-

cussion a été poursuivie avec vigueur, avec précision, ils ont été obligés de reconnaître que le système protecteur leur était nécessaire à tous. Je l'ai démontré à messieurs des ports, et je leur prouverai encore aujourd'hui qu'ils sont autant protégés que toutes les autres industries; qu'eux-mêmes, qui veulent le plus de débouchés, sont un obstacle à un de nos principaux débouchés.

Les raisonnements que j'ai entendu faire. Messieurs, sont applicables au coton, au fer, aux draps, à toutes les industries, et plus encore qu'au sucre de betterave. {Cest vrai!) Je le prouverai par des chiffres.

Qu'a dit l'honorable M. Laplagne? M. Laplagne, voulant se placer sur le terrain de la protection des industries, qui n'est ni le terrain de la prohibition ni celui de la liberté absolue, M. Laplagne, sentant qu'il y avait désavantage à se placer sur le terrain des principes absolus, vous a dit : « Je suis pour qu'on protège les industries, pour qu'on leur permette de se développer à l'abri d'une certaine protection temporaire. Je n'aurais pas voulu qu'on ne protégeât pas le fer et le coton; mais il y a des industries tellement contre nature, tellement contre le génie de notre pays, la nature et la constitution de notre sol, que vous faites une chose absurde de vouloir les y établir. » Et M. Laplagne, raisonnant sur la nature des deux substances, a ajouté : « La canne ne contient que du sucre, c'est une matière très riche en sucre; et la betterave, au contraire, en contient si peu , qu'en vérité c'est

un acte presque insensé de vouloir la changer en sucre. »

Eh bien, je crois que M. Laplagne a singulièrement exagéré les choses. Il est vrai, et la chimie l'a démontré, que la canne à sucre est beaucoup plus riche en sucre que la betterave ; mais elle a des inconvénients que la betterave n'a pas, et qui font que celle-ci a pu se tenir en équilibre, j'indiquerai jusqu'à quel point.

La canne à sucre est placée à des milliers de lieues de nous. (Bruit.) Nous allons voir, par des chiffres, comment on peut calculer les inconvénients et les avantages de ces deux produits ; je vais le montrer par des chiffres authentiques contenus dans des enquêtes. Je dis que la canne à sucre a deux inconvénients que rachète la betterave. Elle est placée loin de nous. Je sais bien qu'avec des vaisseaux la distance est vite franchie ; mais les vaisseaux coûtent de l'argent et les distances se représentent par des chiffres. D'abord les résidus de la canne à sucre ne sont bons qu'à brûler. Je sais bien qu'il y a les bas produits du sucre; mais, quand on a pressé la canne au mouUn, il n'y a plus rien dont on puisse profiter; il n'y a que des résidus à brûler.

M. Laplagpœ. — On en nourrit les bestiaux.

M. LE pR/smENT DU CONSEIL. — La bcttcravc, au contraire, pour tout ce qui n'est pas sucre, produit une matière très précieuse pour l'agriculture; car elle sert de nourriture au bétail. Eh bien, je vais prouver que ce double avantage d'être placée sur notre sol, c'est-à-dire de n'avoir pas de frais de transport, et de

pouvoir servir à la nourriture du bétail, permet à la betterave d'arriver, chez les fabricants les plus habiles, bien entendu, et les plus habiles seulement, presque à l'égalité de frais avec le sucre de canne. Voilà mon assertion; ne l'exagérez pas, prenez-la telle qu'elle est.

Vous avez beaucoup entendu parler des prix de revient; nous aurons à les discuter plus tard. Je sais que ces prix sont très difficiles à établir; cependant voici ce qu'on peut faire pour les apprécier. Il y a un maximum et un minimum dans lesquels on peut se renfermer. Mais je ne veux pas les discuter maintenant; je veux seulement prouver les différences qui existent entre la betterave et la canne à sucre.

D'accord avec mes honorables collègues, j'ai réuni tous les intéressés au ministère des affaires étrangères ; il y avait quarante ou cinquante représentants de tous

les intérêts. Nous les avons entendus plusieurs jours de suite; j'ai demandé à chacun de nous dire son prix de revient.

La canne à sucre, représentée par les hommes les plus considérables de cette industrie, a déclaré qu'il fallait 56 francs par 100 kilogrammes aux colons pour être indemnisés. Cela est exagéré. J'aurais bien intérêt à prendre ce chiffre ; cependant je ne le veux pas. Tout le monde convient qu'aux colonies mêmes, sur les habitations, les colons sont suffisamment indemnisés de tous leurs frais et qu'ils ont un bénéfice suffisant, si on leur donne 50 francs par 100 kilogrammes.

Il faut faire ensuite le calcul du transport des colonies à la métropole et celui des commissions. 11 a été reconnu que les colons n'exagèrent pas quand ils disent qu'au chiffre de 50 francs (ils disent 56 francs, moi je dis 50 francs pour ne pas rendre la charge plus forte), qu'au chiffre de 50 francs il faut ajouter 31 francs.

M. Galos. — 31 francs, c'est le plus bas.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Tant micux, je n'en suis que plus fort : 50 et 31 font 81 francs.

Ainsi la canne à sucre, pour arriver sur le sol français, sur le marché de Paris, représente 81 francs, c'est-à-dire un travail de culture, un travail de manufacture aux colonies, un travail de transport à Paris.

M. DucHATEL. — Au Havre !

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Nou, à Paris.

Plusieurs voix. — Si, au Havre.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Au Havre, si vous voulez. Je vous prie de remarquer que les deux industries n'en sont pas à une contradiction près dans la mention des chiffres. Lorsqu'il s'agit de fixer le droit, tout coûte un prix énorme ; quand il s'agit de démontrer la puissance des deux industries, d'établir leur prix de revient, tout est exagéré. Mais j'affirme que les colonies ont demandé 31 francs, et que c'est en discutant avec elles que l'on est arrivé à [ce chiffre pour la détermination du prix de transport en France.

Ainsi le sucre des colonies, avec les divers travaux

qu'il exige, est représenté par 81 francs. Eh bien, le sucre de betterave, qui est, dit-on, un produit extranaturel, qui n'aurait pas dû se montrer, combien coûte-tril à produire ? Vous allez voir.

M. Crespel, le plus habile des fabricants... (Réclamations.) Attendez ! je sais la révolution qui s'est opérée dans les assertions diverses; je sais qu'aucun dire n'est resté le même depuis quatre ans. Mais dans toutes les énonciations diverses il faut chercher la vérité.

Permettez-moi de dire deux mots sur le type que je vais prendre en fait de prix de revient. Le sucre de betterave, entre les mains des plus habiles, car ce que je veux dire ce n'est pas ce qu'il est, mais ce qu'il peut être, combien coûte-t-il? M. Crespel, dans un premier mouvement, avait dit 60 francs. (Exclamations.) On s'est récrié ; tous les industriels lui ont dit qu'il les compromettait tous ; alors il a dit 67 francs. Il y a un mois, il disait cela au ministère des affaires étrangères. Je lui fis décomposer les éléments de ce chiffre : il s'est trouvé qu'il y avait dans cette somme une indemnité suffisante, un amortissement pour les capitaux accumulés, enfin tout ce qu'on pouvait exiger pour une rémunération équitable.

J'ajoute que ce prix n'est que pour M. Crespel.

Une voix. — Ah!

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Jc l'ai dit moi-même... {Oui I oui!)

Je sais bien, Messieurs, que toute l'industrie de

la betterave n'est pas capable de produire à 67 francs. Je suis convaincu qu'il y a des fabricants qui pourraient à peine produire à 90 francs. Mais, quand on veut voir tout ce qu'une industrie peut devenir, il faut la considérer dans les mains des hommes les plus habiles, et qui ont la plus grande expérience. M. Crespel a déclaré qu'il pouvait produire à 67 francs. Voulez-vous que je vous dise ma conviction profonde, à moi qui suis désintéressé dans la question? C'est que M. Crespel pourrait produire à 60 francs. Mais enfin, il a dit 67 francs, et je m'en tiens à sa déclaration.

Ajoutez ce qu'il en coûte pour le transport, pour la commission, pour le déchet; selon les uns, c'est 15; selon les autres, c'est 18; soit 18 : 18 et 67 font 85.

Voilà donc que le sucre de betterave, qui ne peut pas naître chez nous, qui a bien tort d'y être né, le voilà qui, fabriqué par des hommes habiles dans des pays où le prix des fermages est arrivé à un point déraisonnable, dans les conditions les plus coûteuses, peut être représenté par un prix de revient de 85 francs, et celui des colonies n'est pas moins de 81 francs.

Messieurs, il faut qu'il soit toujours bien entendu entre nous, car je ne veux faire donner ni à un chiffre ni à un raisonnement plus qu'il ne contient, que je parle des producteurs les plus habiles, je l'ai répété déjà quatre ou cinq fois. Mais ce qu'est aujourd'hui

le sucre entre les mains des plus habiles prouve ce qu*avec le temps il peut devenir entre les mains de tous.

Eh bien, il est donc vrai que ce produit, si mal placé chez nous, y revient à 85 francs, tandis que le produit si naturel, si heureusement placé, des colonies, ne peut nous arriver qu'à 81 francs. Donc, en protégeant le sucre indigène, vous protégez un produit qui n'a de différence avec le produit qu'on lui oppose que celle de h francs.

Or voulez-vous des exemples de protection bien plus grande? Je vous en citerai d'autres. Voudriezvous n'avoir pas protégé les cotons, les fers, les draps? Je vais vous prouver la grande prospérité que le pays a trouvée dans ce système. Il y a cinquante ans, savezvous combien la fabrication du coton en France pouvait représenter, surtout à la suite des beaux traités fondés sur la liberté de commerce que nous avions faits avec l'Angleterre, après la guerre d'Amérique? 12 millions ! Voilà ce que représentait la fabrication du coton après les ravages produits par ces traités. Il y a des documents au ministère des affaires étrangères qui le constatent de la manière la plus certaine. Et aujourd'hui, savez-vous à combien on évalue la production des cotons, des filés, des tissus, des tissus peints ? A 7 ou 800,000 millions.

Maintenant, l'industrie des fers est représentée par un chiffre d'à peu près 300 millions, je crois. L'industrie de la houille donne un produit de 75 mil-

lions au plus bas ; celle des draps , 400 millions. Total, 1,575 millions de produits en France. Voilà ce que la protection vous a valu. C'est un système qui n'est pas si malheureux, celui qui a donné de tels produits !

On dit : « Vous êtes devenus manufacturiers; vous n'êtes pas commerçants ! » Je vous prie de remarquer qu'en devenant beaucoup plus manufacturiers, vous deviendrez beaucoup plus commerçants. Lorsque vous ne fabriquiez pas de cotons, commerciez-vous autant que vous le faites aujourd'hui? Vous importez pour 112 millions de cotons bruts, et c'est là pour vous la source d'un immense commerce avec l'Amérique. Lorsqu'on devient plus manufacturier, on devient plus riche; on produit et l'on consomme davantage; les objets d'échange ne sont plus les mêmes; au Heu d'importer des matières ouvrées, vous importez des matières brutes, et vous êtes à la fois plus manufacturiers et plus commerçants.

Je vais vous en donner des exemples.

Avec la Russie, nous avons des tarifs qui ne sont nullement prohibitifs; c'est une nation avec laquelle nous devrions assurément commercer beaucoup, si les tarifs étaient le seul obstacle au commerce. Eh bien, notre commerce avec la Russie est, je crois, à peu près de 45 milUons, et avec l'Angleterre, entre laquelle et nous il n'existe que des tarifs prohibitifs, avec cette alliée à qui, dit-on, nous sacrifions tout notre commerce, avec l'Angleterre notre commerce s'élève à

234 millions. Cependant nous sommes manufacturiers les uns et les autres, et c'est une erreur de croire, je le répète, qu'on puisse devenir plus commerçant en devenant moins manufacturier.

Ce n'est peut-être pas là la grande économie politique, mais c'est la plus exacte, c'est celle qui résulte des faits historiques, les meilleurs et les plus significatifs de tous : en favorisant le travail chez vous, ce n'est pas seulement le travail, c'est aussi le commerce d'échange que vous favorisez plus tard et par la même cause. {Très bien!)

Je dis donc qu'à l'origine de la protection sur les fers et les cotons, on aurait pu faire tous les raisonnements qu'on fait sur la betterave, identiquement les mêmes. {Dénégations de quelques membres.)

J'entends des dénégations, et cela me conduit plus tôt à un chiffre qui est très démonstratif. Vous protégez, dites-vous, un produit qui est trop loin du produit étranger pour que vous puissiez espérer en atteindre le chiffre. Mais je vous ai dit tout à l'heure que ce produit, si malencontreusement venu sur le sol de la France, est représenté par 85 francs à peu près, et que le produit colonial, étranger par rapport à celui du dedans, est représenté par 81 francs quand il arrive sur nos marchés. Ainsi vous obtenez un produit qui n'est séparé du produit similaire que par une différence de A francs.

Eh bien, les fers, voulez-vous ne plus les protéger? Je vais vous montrer ce que vous protégez en

protégeant les fers. Les fers anglais sont à 15 francs aujourd'hui, et les fers similaires français sont à 28, 30 et 32 francs. Vous protégez donc un produit dont la différence est du simple au double ; vous protégez donc un produit incomparablement plus mal placé que le sucre de betterave. (Mouvements divers,)

Toute la question est là. Messieurs. On aura beau nier, les faits testent. Conteste-t-on qu'aujourd'hui les fers anglais soient à 15 et 16 francs, quand les fers français sont à 30 francs à peu près dans les mêmes qualités? Est-il vrai, par conséquent, que vous interdisez chez vous un produit qui représente 30 francs et que vous pourriez avoir à 15 et à 16 francs? Si cela est, vous protégez donc un produit plus mal placé que le sucre de betterave.

On me dit : « Le fer est naturel chez nous, tandis que la betterave ne l'est pas! » Si je voulais entrer dans des détails, je vous montrerais que, chez nous, il y a des raisons, des causes d'infériorité, qui nous conseilleraient de renoncer à la production du fer, et cependant nous n'y renonçons pas. En Angleterre, le minerai se trouve à côté de la houille ; ce qui aide à le produire à très bon marché. Chez nous cela arrive très rarement ; il n'y a pas deux ou trois établissements où cela se rencontre. Mais nous nous dédommageons de cette infériorité par d'autres avantages : nous avons des bois, nous fabriquons au bois, ce qui nous donne de meilleures qualités; puis nous fabriquons partie au bois, partie à la houille, et, en contre-balançant \€s

avantages avec les inconvénients, il se trouve que tous les jours notre production s'améliore, que ce que nous produisions à 40 et 45 francs, aujourd'hui nous le produisons à 30. C'est un progrès réel, et je dis qu'une industrie mérite d'être protégée, non pas précisément quand son prix de revient est supérieur à celui de la production étrangère, mais quand elle fait des progrès; et, comme la betterave a fait des progrès, elle a droit à la protection du pays. {Très bien! très bien!)

Il faut dire la vérité. Messieurs; être en faveur dans une année, quand on est industrie, comme quand on est homme, ce n'est pas une raison pour qu'on soit en faveur l'année suivante. {On rit.) J'ai vu, à certaine époque, la betterave très en faveur. Cette année, elle paraît succomber sous une opinion qui s'est établie, indépendamment de l'alliance des intérêts hostiles. On avait beaucoup exagéré, et les exagérations se payent toujours cher; on avait dit qu'elle produirait des milliards, qu'elle couvrirait le sol, que dans toutes les fermes il y aurait une petite sucrerie.

On avait dit toutes ces belles choses; après cela, des gens ont montré ce qu'on appelle le revers de la médaille; ils ont cherché le chiffre de la production, et ils se sont demandé combien d'hectares en France occupe la betterave, et ils ont apporté ces chififres à la Chambre. Ils ont dit : « La betterave occupe 30,000 hectares ; il y en a en France 52 millions.

Qu'est-ce que 30,000 par rapport à 52 millions? La betterave ne mérite donc pas protection. »

C'est à cause de ce rapprochement de chiffres, que précisément la betterave est en défaveur dans ce moment-ci.

Eh bien, Messieurs, on n'y a pas regardé d'assez près ; les exagérateurs des deux côtés se sont trompés, la vérité est au milieu. D'abord, Messieurs, il n'y a pas en France, comme on l'a dit, 52 millions d'hectares cultivés. Je vais donner les chiffres exacts, et vous verrez que la proportion de la culture de la betterave n'est pas aussi misérable que vous le dites.

Je ne sais de l'agriculture que ce que les administrateurs en doivent savoir. Je sais comment se sont introduites chez nous les différentes cultures; je sais les révolutions qu'elles y ont subies : je vais vous les exposer, et vous verrez que la betterave ne se comporte pas autrement que ne se sont comportées les autres cultures industrielles que vous êtes bien heureux d'avoir sur votre sol, et que vous seriez désolés d'en arracher.

Quand on parcourt notre pays, qu'est-ce qu'on trouve dans une très grande portion? On y trouve de bons paysans qui ne savent cultiver que quelques céréales, parfois quelques vignes, et qui ont si peu d'argent et si peu de bétail, qu'ils sont obhgés d'accepter cette espèce de fermage connu sous le nom de fermage à moitié fniit^ ne pouvant le payer tout entier en argent.

Quels sont les pays où cet état se modifie? Ce sont ceux où il y a des cultures industrielles, c'est-à-dire des cultures qui ont cet avantage que Ton peut les alterner avec les céréales, ce qui tend à détruire ce qu'on appelle les jachères. La même terre donne des céréales, des colzas, des chanvres, des fourrages. Cela procure de l'argent : avec de l'argent cela donne l'esprit d'économie, cela rend les paysans plus avancés. Dans les pays où ces cultures ont été introduites, je l'ai vu moi-même dans le Midi, nos paysans sont devenus plus habiles, et ils ont eu un peu plus d'ai^ent pour acheter des bestiaux et des engrais.

Les cultures industrielles ont donc un très grand avantage sous ce rapport, et il ne faut pas croire que leur prix consiste dans leur étendue. Je vais vous dire quelle est cette étendue, vous verrez si elle est bien considérable ; et cependant vous ne voudriez pas certainement arracher ces cultures de votre sol.

Avant cependant de vous donner la proportion de toutes les cultures industrielles avec les céréales, permettez-moi de dire encore un mot sur la manière dont ces cultures se sont introduites. Au début, il y a eu dans le Midi, quelques députés pourront vous le témoigner, il y a eu une espèce de fièvre de spéculation pour la garance. Au début, on a été averti qu'il y avait une plante qui pouvait se bien vendre, et tout le monde s'est mis à cultiver la garance. On avait trop produit, et Tannée suivante, je me trompe, trois ans après, car on ne récolte la garance que tous les trois

ans, les produits sont tombés; il y a eu arrêt dans la culture. Quand ensuite on s'est aperçu qu'il n'y avait plus assez de produits, on a entrevu des avantages à la reprendre, on s'y est remis avec fureur; on a passé d'une exagération à une autre. Après avoir trop produit, on n'a pas assez produit, et vice versa.

Qu'arrivait-il? On abandonnait les terres à blé, les fermages étaient exagérés, il y eut des ruines. C'est qu'à l'origine des nouvelles cultures on trouve la spéculation, l'agiotage, le désordre. Dans le Nord, le colza lui-même a débuté de cette façon. Peu à peu cela s'est régularisé; la spéculation est devenue moins vive, les fermages ont repris leur assiette. Le colza a poussé plus loin le chanvre et le lin, qui sont allés dans d'autres parties de la France. Aujourd'hui la betterave pousse le colza; elle l'a envoyé en Normandie et dans d'autres provinces. Voilà comment s'établissent les cultures : elles se poussent ainsi les unes les autres, et, en se poussant, elles tendent à se propager.

Quand on ne regarde les choses que dans l'ensemble, on est frappé par de gros chiffres ; quand on étudie comment la nature procède, on désire un peu moins les produits extraordinaires.

J'avais été singulièrement touché de ce chiffre de 30 à 40,000 hectares ; mais d'autres chiffres, que je vais vous dire, m'ont rassuré tout à fait.

Voici la quantité des céréales en France. J'ai pris ces chiffres au bureau de l'agriculture, tout le monde pourra les y trouver. Sur un ensemble de surfaces

de 52 millions d'hectares, vous cultivez en céréales 13 millions d'hectares. Ai^surément la vigne est chez nous une culture d'une immense importance, c'est l'orgueil et la richesse de notre pays; eh bien, allez des céréales à la vigne, vous avez 1,700 hectares de vigne (réclamations) ; c'est 1,700,000 que je veux dire. On aurait bien tort de triompher d'une erreur de mots.

Quant à la betterave, elle occupe 40,000 hectares.

Je vais vous faire remarquer tout de suite la chute de ces chiflres-là, quand on passe de l'un à l'autre. Vous avez 13 millions d'hectares cultivés en céréales, 1,700,000 en vignes. Le chanvre et le lin, qui sont une des plus anciennes cultures de notre pays, et une des plus utiles, occupent 200,000 hectares ; le colza, 231,000 hectares. Et maintenant le mûrier, qui est encore une des grandes richesses du pays, descend à 40,000 hectares, et la garance à 14,000.

Messieurs, on me fait remarquer qu'il est impossible d'avoir le chiffre exact de la culture du mûrier ; je le crois aussi, parce qu'il y a un grand nombre de mûriers qui bordent les terres ; mais vous entendez bien que ce que je veux prouver ici , c'est que les cultures industrielles ne peuvent pas être jugées d'après l'étendue du sol qu'elles couvrent, mais qu'elles doivent l'être par leur importance. Voilà ce que je voulais démontrer, et je crois que de ces chiffres, quelques-uns fussent-ils inexacts ( ils sont pris au

bureau de l'agriculture), il résulte que vous ne pouvez juger de l'importance d'une culture par l'espace qu'elle occupe.

Maintenant, quant à moi, voici ce dont je suis convaincu : c'est qu'aujourd'hui la culture des betteraves ne fait pas tout le bien qu'on en attend ; qu'aujourd'hui elle est encore dans un état qui, à mon avis, est malheureux pour la culture, c'est l'état de spéculation ; elle est toute accumulée dans quelques départements qui prennent toujours l'initiative, ceux du Nord. Pourquoi? Parce qu'ils sont placés près de pays tels que l'Angleterre et la Belgique, où la culture est plus avancée, où il y a plus de capitaux, des traditions meilleures, où le sol est plus propre à l'industrie agricole, et où il y a de la houille. Voilà la cause pour laquelle cette culture est encore accumulée dans les départements du Nord ; je suis convaincu qu'avec le temps elle en sortira ; je suis convaincu qu'il arrivera deux choses : que la consommation du sucre augmentera beaucoup, et que la betterave s'étendra sur plusieurs parties du sol, et je vais dire des faits.

Je demande pardon à la Chambre d'entrer dans tant de détails. {Parlez! parlez!)

Je sais très bien qu'on est toujours mal placé quand on vient annoncer des faits futurs. Si l'on vient annoncer des prodiges, des miracles accomplis, on est mieux accueilli que si l'on n'annonce que des progrès lents, réguiïers et modestes. Je n'annonce pas des milliards gagnés, mais une culture plus étendue, et, à mon

avis, beaticoup supérieure à toutes les autres cultures industrielles ; quand je dis à mon avis, c'est celui de savants agriculteurs.

On a beaucoup parlé de Taugmentation de la consommation. Permettez-moi de vous montrer que Taugmentation de la consommation amènera l'extension de la culture. Je n'aime pas les illusions ; je cherche à m'en défaire, et je crois y avoir réussi sur beaucoup de points ; mais voici des faits qui me paraissent décisifs.

Telle est la marche que la consommation a suivie depuis vingt ans. Vous voyez. Messieurs, que j'agis loyalement dans cette discussion. Je pourrais, avec plus d'avantage, prendre vingt-cinq ans; mais dans cette longue période se trouvent les années 1814 et 1815, pendant lesquelles le passage de la guerre à la paix a considérablement augmenté la consommation. Je ne prends qu'à partir de 1820.

Dans l'année 1820, la consommation était de 44 millions de kilogr.; dans Tannée présente, elle monte h 120 millions de kilogr.; on l'estime môme plus haut, en supposant un peu de contrebande de la part du sucre de betterave.

La consommation a donc à peu près triplé dans l'espace de \ingt ans. Mais on prétend que cette augmentation, dans les premières années, n'a pas été aussi rapide que dans les dernières. On a divisé en périodes de quatre années. Je trouve dans la première période une augmentation de 13 millions ; dans la seconde, de

10 millions ; dans la troisième, de 14 millions, et dans la dernière de 29 millions. Je dis que non seulement, dans cet intervalle de vingt ans, la consommation a triplé, mais que la progression constante a été plus forte dans les dernières années que dans les premières. Ce n'est pas assurément se faire illusion que d'imaginer le maintien de la progression existante. Si ce maintien a lieu, je veux dire en l'état de paix, qui est le plus défavorable au sucre de betterave, la consommation sera triple, elle sera de 360 millions au lieu de 120. {Rumeurs diverses.)

Plusieurs voix. — C'est exagéré.

Autres voix. — C'est évident.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Jc UC VCUX paS ici

prédire l'avenir. Je ne sais pas quelle sera l'augmentation, personne ne le sait; mais je crois que, lorsqu'on cherche à montrer l'avenir, il est rare qu'on puisse le montrer appuyé sur quelque chose d'aussi frappant que sur ce qui s'est passé jusqu'aujourd'hui.

En effet, si quelqu'un avait annoncé, il y a vingt ans, que de AA millions de kilogr. la consommation s'élèverait à 120 millions, il aurait certainement trouvé de l'incrédulité. Cependant cela a eu lieu. Je ne dis pas que la consommation actuelle sera triplée, je dis seulement qu'elle est triplée, et, dans les dernières années, la progression a encore été ascendante.

Eh bien, maintenant, je dis que je trouve une raison suffisante pour espérer voir se développer cette culture industrielle, en comparant ce qu'elle

fait aujourd'hui à ce qu'ont fait toutes les cultures similaires, en voyant qu'elles ont commencé par donner lieu à des spéculations frénétiques, qui ont causé d'abord beaucoup phis de mal que de bien, parce que les baux étaient excessifs et que la progression était extraordinaire. Cela s'est passé pour toutes les cultures ; mais peu à peu ce mouvement désordonné s'est réglé ; ces cultures se sont poussées les unes les autres.

Eh bien, je crois que l'impulsion de la betterave sur le colza sera un bien général pour le pays. Ce ne sont pas ici des rêves que je raconte, c'est une opinion modeste et vraie que j'exprime ; j'en suis profondément convaincu. Aussi, pour ma part, je combattrai toutes les atteintes portées à notre industrie agricole, et je repousserai avec la même énergie tout ce qui pourrait porter atteinte à notre grandeur maritime.

Permettez-moi de vous le dire. Messieurs, la nature de votre impôt place l'agriculture dans une situation des plus défavorables.Vous vous plaignez toujours de Tétat fâcheux de l'agriculture ; en voulez-vous savoir le secret ? Il n'y a pas un pays au monde où la terre soit aussi chargée qu'elle l'est en France. {C'est rrai\ ccst vrai!)

Je dis, Messieurs, que, lorsque la terre supporte, au profit de toutes les industries, des impôts aussi considérables que ceux qu'elle supporte, et qu'elle contribue à une protection aussi considérable que celle dont jouissent les autres industries, je dis qu'il n'est

pas juste de ne rien faire pour elle, de ne pas protéger un produit qui doit lui être nécessaire dans l'avenir.

Je sais bien qu'on me dira que la culture de la betterave ne pourra pas se répandre, parce que la culture de la betterave ne peut pas se prêter à des assolements, et qu'il faudra, comme dans beaucoup de pays du Nord, faire constamment la culture sur les mêmes terres.

Eh bien, voici le grand argument : c'est la difficulté des transports et du combustible.

A cet égard, je répondrai que le combustible aujourd'hui, grâce à nos canaux et à nos rivières, à leurs perfectionnements qui s'achèveront avec les millions que vous avez votés et que vous pourrez voter encore, la houille va arriver sur les bords de la Loire et de la Garonne ; elle est déjà sur les bords du Rhône. La difficulté des transports ne peut donc pas être alléguée. Je dirai ensuite qu'il n'est pas vrai que les assolements soient impossibles, qu'il n'est pas vrai que tous les agriculteurs cultivent la betterave sur le même terrain. Il y en a beaucoup qui font de la betterave ce qu'elle doit être, l'accessoire, le complément d'une grande exploitation agricole. {Cest vrai!)

Si vous aviez des doutes à cet égard, il y a un calcul géométrique des plus simples à faire. Pour une fabrique de sucre indigène qui donnerait 150,000 kil., il faut, en supposant que l'hectare ne donne que 25,000 kil., ce qui est le chiffre le plus bas, il faut

100 hectares pour ralimenter. Eh bien, avec Tassolement quadriennal, cela fera 400,000 hectares ; ce qui est le quart d'une lieue carrée. Ainsi l'établissement placé au centre d'un quart de lieue carrée pourrait se satisfaire à lui-même et s'approvisionner. Dans cette hypothèse on aura tout au plus une demi-lieue à faire, ce sera la plus grande distance, et en moyenne un quart de lieue. La distance n'est donc pas une objection à l'emploi de la betterave comme assolement; c'est de toute évidence; je défie qui que ce soit de nier cette conclusion. {Marques d'assentiment,)

Quant à moi, je reste profondément convaincu que toutes les objections qu'on oppose à cette culture ne sont pas fondées ; je suis convaincu qu'avec le temps elle s'étendra ; qu'elle ne fera pas un bien absolu dont elle sera l'unique cause, mais quelle contribuera puissamment à l'amélioration générale de notre agriculture, et qu'elle pourra un jour produire de grands résultats, lorsqu'elle quittera les départements où tout est cher, follement cher, les fermages, le prix de la main-d'œuvre, la subsistance pour le peuple, quand elle s'introduira dans les provinces où le fermage n'est pas le cinquième de ce qu'il est dans le nord, où la main-d'œuvre est à bas prix et la subsistance à bon compte ; je dis qu'alors on obtiendra le sucre de betterave à infiniment meilleur marché, et que cette culture fera le plus grand bien.

Je sais que ce ne sont pas là les milliards de M. Lesliboudois ; tout le monde n'a pas le bonheur de

pouvoir annoncer des résultats pareils : j'annonce seulement une amélioration réelle. {On rit,)

Je voudrais bien ne pas prolonger la discussion (parlez^ parlez l), mais il s'agit ici d'intérêts très importants.

J'ai profondément réfléchi à ces intérêts. Après avoir analysé les deux parties de la question, après m'être convaincu qu'il y avait, aux colonies, des positions importantes, une branche de commerce à ne pas dédaigner, une portion de notre grandeur maritime, et que, d'autre part, il y avait dans le sucre de betterave une culture très utile, de beaucoup préférable à toutes celles dont on s'applaudit déjà, et qui pourra les égaler au moins en étendue, je me suis demandé s'il était sage, s'il était politique, s'il était d'une bonne économie publique, pour se mettre à son aise, et n'avoir plus cette importune question à traiter tous les cinq ou six ans, s'il était sage de supprimer la question, et, pour la supprimer, de tuer l^n des deux intérêts. Cela n'est pas sage; je dis que cela ne peut être consenti par un gouvernement, par une assemblée ; je dis que cela est coupable en soi. Je respecte toutes les intentions, je n'incrimine personne, mais je dis que cela est coupable.

Ce serait une mauvaise solution pour le pays. Mais, dit-on, la question revient tous les ans, c'est bien incommode ; elles sont bien fatigantes ces discussions sans fin qui amènent quelques ruines, et vous, gouvernement, écoutez donc la voix de vos intérêts, ré-

solvez la question ; il vous est aisé d'en finir avec Tune de ces industries et de vous procurer quelques millions de plus. {Dénégation au banc de MM. Galos et Berryer.)

M . Berryer ne dira peut-être pas cela, mais on l'a dit.

M. Berryer. — Je ne fais pas d'observation dans ce moment-ci ; c'est mon voisin. {On rit.)

M. LE PRÉSIDENT DU coNSEUi. — On R iuvité la Chambre à se mettre à son aise ; on a invité le gouvernement à se mettre à son aise aussi, à en finir avec cette méchante question. Je le déclare, ce serait, de la part du gouvernement, une grosse faute, un acte coupable; ce serait méconnaître la nature des questions industrielles.

Qu'est-ce que les questions industrielles. Messieurs? C'est la mise en présence d'iatérèts rivaux, qui se font concurrence les uns aux autres, et auxquels il faut apporter la main tous les quatre ou cinq ans pour rétablir la balance quand elle penche d'un côté ou de l'autre.

Je vais vous prouver que, depuis dix ans d'un gouvernement nouveau , vous n'avez fait qu'apporter des tempéraments momentanés aux questions industrielles importantes, qui sont revenues après quatre ou cinq ans. Ainsi, quels sont les principaux intérêts du pays, commercialement et industriellement parlant? Ils se réduisent à'un très petit nombre, et n'exigent qu'une courte mention.

Vous avez votre agriculture, qui réclame protec-

tion pour les céréales et pour le bétail ; vous avez vos houilles, vos fers, vos cotons, vos draps, vos tissus de soie et vos vins. Ce sont là tous les intérêts français. Permettez-moi de vous demander s'ils sont, les uns à l'égard des autres, à Tétat de paix définitive depuis dix ans, et permettez-moi de vous prouver le contraire.

La question du bétail, nous vous l'avons apportée ici pour qu'elle fût 'résolue dans le sens de nos relations générales, parce que le gouvernement veut tenir la balance avec équité entre les industries diverses. Quand il croit qu'au prix d'un médiocre sacrifice sur un intérêt, on peut obtenir un grand avantage sur un autre, il doit faire pencher la balance de ce côté. Nous avons apporté cette question aux Chambres qui l'ont repoussée opiniâtrement.

La voilà qui revient, cette question qui semblait morte, non par voie de pétition ; les pétitions, vous les rapportez bien lestement, et cela ne trouble pas beaucoup l'esprit des Chambres ni du gouvernement (on rit)y mais elle vous arrive d'une façon bien plus grave.

Vous dites au ministre des aflTaires étrangères : Traitez donc avec l'association prussienne, traitez avec la Hollande ; on l'interpelle quand il ne traite pas. Eh bien, je vous l'ai exposé ces jours derniers, l'association prussienne vous dit : Accordez-moi un sacrifice sur le bétail, alors je traiterai; la question du bétail renait donc par la plus puissante des introductions.

Quant à la Hollande, vous pouvez faire avec elle

des stipulations très avantageuses ; mais savez-vous quelle est la difficulté? Voici ce que Ton vous demande, et il est bon que vous en soyez avertis. La Hollande demande, pour prix de concessions très im-* portantes, que nous laissions le Rhin servir de moyen de navigation, ce à quoi la nature Ta destiné, en permettant que, par le Rhin, il arrive en Lorraine et en Alsace du sucre, du café et du coton. Il faut que vous sachiez que les ports, qui sont un très grand intérêt du pays, mais qui ont le tort de prétendre qu'ils sont victimes des autres intérêts, sont aussi protégés ; ils jouissent aujourd'hui d'un des monopoles les plus exorbitants qu'on ait jamais fait peser sur un pays. Le voici. Imaginez que M. Kœchlin, en Alsace,, ne peut pas recevoir une balle de coton qui ne lui ait été mivoyée par le Havre, par Nantes, par Marseille ou par Bordeaux.

M. Retnakd. — Mais M. Kœchlin est protégé par la prohibition.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Eh blcn, VOUS voyez donc que tout le monde est protégé. La question des ports est la question des intérêts réciproques de Tintérieur et du littoral. Ainsi cette question renaît. D'un côté, on vous dit : Abolissez cet étrange monopole qui fait que toute balle de coton, de sucre et de café, est obligée de parcourir 200 ou 300 lieues de continent pour arriver au pays où on les consomme ; laissez-les arriver par le Rhin, suivant le vœu de la nature, dans les provinces de TEst.

Voilà donc encore une question qui renaît.

Maintenant, la question des houilles. Il semblait qu'après l'avoir réglementée par une loi que j'ai discutée moi-même en 1836, et par plusieurs ordonnances de M. Duchâtel, il semblait que la question des houilles dût se trouver au moins amortie pour quelque temps. Vous l'avez vue renaître. M. Barbet l'a soulevée et la soulèvera encore : je ne m'en plains pas; mais je veux vous prouver que l'intérêt du pays. . . {Interruption de la part de M, Barbet.) Je ne dis pas que M. Barbet n'ait très bien fait ; il a fait son devoir, puisqu'il a défendu les intérêts de son pays.

Et maintenant, de tous côtés, on me presse de terminer le traité de commerce, ou du moins les stipulations conmfierciales entamées avec l'Angleterre.

Eh bien, les questions les plus importantes vont être soulevées : la question des soieries, la question des vins, la question bien plus considérable des draps, et, quoi que je fasse, ces questions, qui paraissaient amorties depuis quatre ans, les voilà toutes ensemble soulevées, sans en excepter une seule. La loi des douanes arrivera tout entière par suite des stipulations qui seront peut-être consenties ; vous aurez, d'ici à la fin de la session, à traiter encore tous ces intérêts, quoique vous les ayez déjà tous traités il y a quatre ans.

Permettez-moi de vous le dire, il est puéril de penser qu'on peut terminer une question industrielle par un contrat. La question des tarifs est une balance

que le gouvernement doit tenir d'une main ferme; mais, comme cette balance est sans cesse agitée par les intérêts contraires, il est obligé de la relever sans cesse du côté où elle penche. {Très bien! très bien!) Qu'on ne dise donc pas qu'on vient délivrer le pays d'une question funeste. On n'en délivrera pas le pays ; je vais vous le faire voir.

Je ne veux pas blesser l'honorable M. Laplagne ; mais, puisqu'il a énuméré tous les avantages qu'il attribue à son amendement, qu'il me permette de le dire : quand, par un acte barbare, excessif, qui oublie la liberté d'une manière trop complète, vous aurez proscrit une industrie florissante dans le pays, vous vous serez donné du repos pour trois ou quatre ans au plus. Je vais vous le prouver d'une manière décisive.

Aujourd'hui les ports et les colonies sont d'accord, et ont attiré dans leur accord la betterave pour qu'elle se suicidât elle-même ; mais, quand la betterave sera morte, il y aura guerre entre les vainqueurs, c'est-àdire que les ports et les colonies se feront une guerre à outrance, et que vous serez encore obligés d'intervenir. (Très bien!,,. C'est vrai!)

Mon honorable ami, M. Duvergier, ne vous Ta pas dissimulé ; M. Wustemberg ne vous Ta pas dissimulé davantage. 11 vous a dit : Nous aimons mieux le sucre des colonies que le sucre de betterave ; mais nous aimons encore mieux le sucre étranger que le sucre des colonies. Ainsi la guerre renaîtra. Quand vous

aurez tué le produit français en France, on vous demandera de tuer le produit français qui n'est pas en France pour le produit étranger qui est hors de France et des colonies. Cela est incontestable. (Oui! oui!)

La destruction, en réalité, ce n'est pas au profit des colonies qu'elle aura lieu. Les colonies produisent 84 millions aujourd'hui, et tout le monde convient qu'en produisant 84 millions elles ont occupé tout le sol qu'elles peuvent consacrer à la culture du sucre, qu'elles sont au delà même de la limite raisonnable. (Bruit,)

Je connais toutes les objections auxquelles la question donne lieu. Je sais bien qu'on va me parler de l'augmentation de produits qui peut résulter des perfectionnements chimiques qu'on annonce dans la fabrication. La canne contient 18 pour 100, tandis que la betterave ne contient que 10, et l'on n'extrait de la canne que 5 à 6, je crois. J'espère que vous obtiendrez plus que cela ; mais n'oubliez pas une circonstance que m'a rappelée l'honorable M. Dubois, qui représente un port de mer, et je le remercie de son impartialité. (Hilarité,)

M. Dubois (de la Loire-Inférieure). — Je demande la parole.

M. LE président du conseil. — Vous m'avez parlé des noirs; je voulais arriver à cette circonstance. Si, d'une part, les colonies peuvent produire davantage, vous savez quelles seront les conséquences de l'affranchissement que je souhaite. Oui, je souhaite qu'on trouve

des tempéraments qui permettent cette mesure d'humanité que les lumières du siècle réclament. (Trêx bien! très bien!) Mais, pour des gens pratiques, car je ne suis pas de ceux qui se livrent à toutes les illusions de la philanthropie, pour des gens pratiques il y a quelque chose qui me touche beaucoup. Quand tout autour de nous les Anglais affranchissent leurs esclaves, il y a là quelque chose qui agit puissamment sur nos colonies. Dire le jour de l'afifranchissement serait une imprudence de la part du gouvernement ; mais ce jour arrivera. {Mouvement d'approbation,)

Tandis que nos colonies ont en perspective des circonstances si graves, lorsqu'il y a tant d'éléments inconnus dans la nature du travail, dans les produits, dans les révolutions qui vont se passer aux colonies, nous demander du définitif, c'est oublier la nature et la situation des choses ; demander du définitif dans une situation pareille, c'est demander l'impossible. (Très bien! très bien!)

Vous dites qu'on ne peut pas tenir les deux industries en équilibre d'une manière absolue; mais, .Messieurs, je le sais bien, je ne puis créer un mur entre le sucre de betterave et le sucre des colonies, et dire : Vous mettrez 80 millions de ce côté, vous 40, etré(|uilibre sera maintenu. Quand vous placez deux produits on présence, quand vous accordez des tarifs différentiels, vous ne pouvez élever un mur entre eux, pour que l'un ne pousse pas l'autre : le sucre de betterave poussera le sucre de canne, et plus tard, à son tour.

le sucre de canne poussera le sucre de betteç^ve ; mais croyez-vous que cela soit nouveau? J)emandez aux fabricants de coton combien ils ont traversé d'orages, i\e variations de tarifs, de ruines même, depuis cinquante ans que cette industrie couvre le pays d'une véritable richesse. Si l'on se fût adressé aux fabricants de coton à certaines époques, et qu'çn leur eût dit : Abandonnez votre industrie moyennant indemnité, ils auraient accepté; ils auraient quitté le jeu, le jour où leur partie aurait été maladroitement engagée, si on leur eût rendu la mise.

J'invoque ici, non seulement les souvenirs de l'Empire qui me touchent beaucoup ; mais je fais un appel au bon sens, et je demande à la Chambre de ne pas prendre un parti aussi dur, aussi tranchant.

Messieurs, je crois aussi connaître la question des neutres, la question des cas de guerre. M. Lacave-Laplagne a dit, dans un langage atténué, qu'en cas de guerre il y avait eu des difficultés. Quant aux neutres, il y a trois siècles que la question s'agite ; elle a été la véritable cause de plus d'une guerre maritime, et celle de la lutte la plus violente qui ait existé entre les hommes. Ce sont des difficultés qui mériteraient une expression plus énergique de la part de M. Lacave- Laplagne. Je n'ai jamais pensé que, pendant une guerre, le sucre des colonies ne pût pas arriver; mais, si Ton entre dans cette partie de la question, je vous prouverai que ce n'est pas Napoléon qui, le premier, a poussé les choses à cette extrémité ; que deux fois

avant lui les choses . avaient été ainsi ; que c'était une situation forcée, qu'il fallait laisser à l'Angleterre une source de richesses ou appuyer les droits des neutres pour la combattre, sans compter sur l'interdiction ; car on n'a jamais empêché aucune production d'arriver, même avec prohibition, dans un pays.

Si, par suite, de la guerre, le sucre renchérissait, on vous demanderait sur-le-champ de rétablir la sucrerie indigène dans le pays. Messieurs, je doute qu'on la rétablît. Si la discussion arrive sur ce terrain, je dirai qu'on ne rétablit pas ainsi une industrie. Il y a cinquante ans que nous faisons du coton ; nous sommes devenus très habiles; il n'y a là que des machines à copier, à transporter de Manchester à Paris. Eh bien, pourtant, nous ne filons pa^ d'une manière suffisante le n® 200 ; nous sommes arrivés au n» 18f>. A côté de M. Crespel, qui fabrique à 67 francs, d'autres ne fabriquent qu'à 90 francs.

Quand vous aurez détruit l'expérience, l'école, vous ne les recréerez pas en quelques jours. Je redoute la suppression, parce que je crains que le cas de guerre ne se présente. Vous n'aurez du sucre qu'à travers l'Angleterre, si la guerre est maritime; et, si elle est continentale, vous ne le recevrez qu'à travers toute l'Europe. Vous voudrez rétablir Tindustrie, vous aurez regret de ce que vous aurez fait : il faudra renouveler les expériences que vous aurez détruites.

Je le sais, il y a dans ce monient-ei un péril pour le

sucre de betterave, car tout le monde est contre lui, même lui-même : je ne puis pas, je le répète, pour dédommager quelques individus intéressants qui, à la faveur de nos lois, se sont engagés dans une industrie, et à qui il conviendrait de recevoir une indemnité, je ne puis, dis-je, consentir à sacrifier les intérêts de l'avenir pour calmer les cris du présent. J'ai donc fait mon devoir, comme homme de gouvernement, dans toute son étendue et dans toute son énergie ; car, avec la tournure d'esprit que j'ai vue, il n'est pas impossible qu'il y ait pour l'amendement beaucoup plus de voix qu'on ne l'imagine. Quant à moi, j'en combattrai le vote à tous les degrés de la hiérarchie constitutionnelle, parce je le crois dangereux pour mon pays. {Trh bien I)

L'amendement Lacave-Laplagne fut rejeté, et le projet de la commission fut adopté avec un droit de 20 francs sur le sucre indigène.

SUR

PRONONCÉS LE 14 MAI 1840 A. LA CHAMBRE DBS DéPUTÉS

La commission chargée de Texamen de ce projet de loi avait évalué à 3^3 millions de francs les dépenses faites en Algérie depuis le commencement de l'occupation, à 16,500,000 francs seulement le chiffre des recettes, à 22,500 le nombre des hommes morts dans les hôpitaux, à 1,i00 celui des hommes tués, et à 2,000 celui des déserteurs. En présence de pareils sacrifices, qui étaient loin d'être compensés par les résultats obtenus, la commission, tout en protestant contre la pensée d'abandonner l'Algérie, avait cru cependant devoir exprimer l'avis qu'il fallait renoncer au système d'occupation absolue, système qui pouvait . sans doute flatter la vanité nationale, mais dont la poursuite avait donné lieu aux déceptions les plus onéreuses, et que le véritable intérêt du pays conseillait de s'en tenir à une occupation restreinte dans de rigoureuses limites. En conséquence, la commission avait inséré dans le projet de loi un article additionnel portant que, dans le cours de la prochaine session, le gouvernement soumettrait à l'approbation des Chambres les conditions de la domination et de l'occupation franc^aise en Algérie.

Après deux discours du maréchal Clauzel et du général Bugcaud, l'un et l'autre en faveur dune colonisation sérieuse et d'une occupation étendue, M. Thiers prit la parole pour soutenir qu'avec de petits moyens et des demi-volontés on n'arrivait jamais à rien, et qu'en ce qui concernait l'Algérie particulièrement, en s'y prenant grandement et en faisant toutes les dépenses nécessaires pour s'y établir avec sécurité, on arriverait bientôt à indemniser la France de ses sacrifices et de ses pertes.

Messieurs ,

Je ne veux pas prolonger cette discussion, que je ne crois pas utile ; je Tai déclaré dès que le débat a été ouvert. Cependant, après ce qui a été dit, il est impossible que le gouvernement ne clôture pas la discussion par quelques paroles qui seront brèves, mais qui, je Tespère, seront précises.

On répète sans cesse que le gouvernement n'a pas de système. M. le général Bugeaud, dont je reconnais le mérite, mais qui est un esprit (il me permettra de le lui dire), un esprit absolu, M. le général Bugeaud prétend que le gouvernement n'a pas de système. Il est vrai que, tout en tenant très grand compte des opinions de M. le général Bugeaud, le gouvernement ne les partage pas entièrement. M. le général Bugeaud, (|ui, je le répète, est un esprit absolu, dit, quand on n'est pas tout à fait de son système, qu'on n'en a ]>as. {On sourit.)

Eh bien, pour ma part, j'ai comparé Topinion de tous les hommes qui sont allés en Afrique ; je l'ai comparée avec ce qui s'y est passé depuis dix ans. Je crois avoir acquis une idée juste de la situation, et de ce qu'il faut que le gouvernement et les Chambres aient le courage de faire dans le pays.

Ce n'est pas exactement peut-être ce que pense M. le général Bugeaud, ni ce qu'ont pensé d'autres gouverneurs ; mais je crois que, si l'on a le courage et la volonté de persévérer quelque temps dans un même système, on arrivera à un résultat, et avec moins de moyens que ceux qu'a fait employer jusqu'ici l'incertitude dans laquelle on a vécu.

Il y a en Afrique deux parties : l'est et l'ouest ; c'est-à-dire Constantine d'une part, Alger et Oran de l'autre. Ne considérez que les faits. Que se passet-il à Constantine? Est-il vrai qu'à Constantine vous ayez la guerre incessante, des populations implacables qui ne veulent à aucun prix de la domination de la France; la guerre sans but, et des dépenses sans terme? Pas du tout : vous avez en Afri([ue, dans la province de Constantine, du repos ; vous y avez déjà, non pas tout ce qu'on peut se promettre un jour de l'occupation, mais (|uel- (|ues résultats de la paix. Or, si l'on vous disait ([u'on veut tacher d'étendre au reste de l'Algérie ce ([ui se passe à Constantine, assurément, à ne regarder (|ue le résultat, la Chambre devrait approuver.

Eh bien, je crois que ce qui s'est fait dans la province de Constantine peut se faire ailleurs. Qu'a-t-on fait dans la province de Constantine ? On est allé droit au but, droit au point principal, et là, après avoir occupé la capitale, on a occupé la province, on y a établi une force considérable, qui non seulement garde Constantine, mais qui, à tout instant, peut se porter sur les points menacés pour donner la main aux alliés que nous avons trouvés.

Je suis convaincu. Messieurs, que, lorsqu'on fera acte de force en Afrique, lorsqu'on voudra sérieusement occuper le pays, on pourra s'y créer des alliés. Quand on saura soutenir et récompenser ceux qui auront bien fait, quand on sera de bonne foi, quand on saura y employer la justice, et peut-être ne pas mettre de précipitation à y envoyer des colons, ce qui alarme l'esprit de propriété indigène, je suis convaincu qu'on pourra occuper l'Afrique, et que peu à peu on entrera dans les mœurs, dans l'esprit, et même dans les affections du pays. Alors on fera ce qu'ont fait tous les peuples conquérants; on se servira du pays lui-même pour le conquérir et poiîr le gouverner {approbation), et il ne faudra (ju'une force nationale modérée pour rester possesseur du pays.

Ce que je dis ici na rien d'extraordinaire. M. le maréchal Valée vient de le prati(|uer. Il ne l'a pas inventé, mais il Ta pratiqué. M. le maréchal Clauzel a parlé tout à Tlieure d'un système. Il y a eu

entre M. le maréchal Clauzel et le ministère du 22 février, que j'avais Fhonneur de présider, des correspondances dans lesquelles tout ce qui se passe à Constantine était déjà clairement indiqué. Ce qui se passe à Constantine, c'est ce que les Anglais font dans rinde ; c'est ce que les Romains ont fait partout. Il faut se porter aux points principaux, il faut avoir une force nationale imposante d'abord, des alliés ensuite, être en mesure d'appuyer ses alliés, et aussi de les réprimer s'ils deviennent infidèles.

Je reconnais tout de suite une chose; c'est qu'à Constantine cela a été plus facile qu'ailleurs. Pourquoi? D'abord la population est moins belliqueuse, moins fanatique ; elle a été moins tourmentée par une guerre incessante. Enfin il y avait le coup d'éclat de Constantine, coup difficile, car il avait fallu, pour y réussir, s'y prendre à deux fois; ce coup d'éclat a frappé la population, et l'a disposée à se soumettre. Nous avions là, je l'avoue, des circonstances favorables que nous n'avions pas ailleurs ; mais là est la preuve que le pays n'est ni aussi hostile ni aussi impossible à soumettre qu'on se l'imagine.

Dans le reste de l'Afrique vous avez la guerre, et une grande guerre. On s'est imaginé que vous aviez cette guerre parce que vous vouliez l'avoir ; on s'est imaginé que le gouvernement était guerroyant, et que, n'ayant pas de guerre à faire en Europe, il voulait la faire en Afrique, afin de donner un aliment aux imaginations actives. On me prêtait même.

au 22 février, la pensée d'augmenter indéfiniment nos forces.

M. le général Bugeaud a fait la paix de la Tafna, je ne la lui reproche pas, je suis charmé qu'elle ait été faite ; car, dans un gouvernement représentatif, les paroles d'un ministre, quelque importantes qu'elles soient, ne suffisent pas toujours ; il faut les leçons de l'expérience. {Mouvements divers,) Eh bien, le traité de la Tafna est la réponse la plus victorieuse au système de l'occupation restreinte. {On rit.)

Qu'est-ce que c'est que l'occupation restreinte? C'est cette absurde hypothèse qui ne s'est jamais réalisée dans l'histoire, et qui consiste à dire à un peuple nouveau, qui n'a ni vos mœurs, ni votre religion, ni vos intérêts : « Nous venons chez vous, nous vous civiliserons! » Or, Messieurs qu'est-ce que ce mot civiliser? Remarquez-en la puissance : pour que les Arabes la comprissent, il faudrait qu'ils fussent civiUsés, et alors il ne serait pas besoin d'aller les civiUser. {Cest vrai!)

Nous disons aux Arabes : « Nous vous apportons nos mœurs, nos goùls, notre art de lire, d'écrire, de combattre, soumetLcz-vous ; mais nous ne sommes pas pressés, nous ne voulons pas aller vile. Cédez-nous une portion du littoral, nous vous laisserons le reste; mais peu à peu nous avancerons, et nous vous ferons reculer. » Or, une convention de ce genre,, Messieurs, il n'est pas besoin d'être civilisé pour en comprendre la duperie; il suffit crêtrc Arabe pour cela. {Trcs bien! trcs bien I)

C'est ainsi, par exemple, que nous avons dit aux Arabes : « Cédez-nous la plaine de la Mitidja, elle est très fertile, elle contient beaucoup de terres labourables, nous pouvons y fixer des colons qui nous défendront ; et puis, quand nous y serons bien établis, nous irons un peu plus loin ! » Voilà, Messieurs, le traité de la Tafna.

Le général Bugeaud n'est pas coupable, le gouvernement ne l'est pas non plus : il a cédé à l'opinion, qui prétendait que le gouvernement voulait une guerre indéfinie. {Dénégations,)

C'est là la vérité. Messieurs. Si le traité de la Tafna n'avait pas été fait, on vous dirait encore, en 1840, ce que j'ai entendu dire en 1836 et en 1837 : « C'est le système guerroyant qui est la cause de tous nos maux; c'est parce qu'on ne s'est présenté aux Arabes qu'avec le fusil et le canon ravageant leurs campagnes, qu'on n'a pas été accueilli par eux. Présentez-vous à eux avec la justice, avec les bienfaits de la civilisation : vous serez accueillis. »

Il fallait faire une expérience : elle est faite ; mais je soutiens que c'est une convention absurde que celle qui consiste à dire à un peuple : « Cédez-nous une portion de votre territoire, afin que, par la suite, nous puissions conquérir le reste. »

Qu'est-il arrivé? Abd-el-Kader avait besoin de

repos, et (voici en quoi je trouve que le traité de la

Tafna a été pour le pays une convention mal entendue)

les populations d'Abd-el-Kader étaient très fatiguées ;

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