IV
si VOUS aviez alors continué la guerre, très probablement vous eussiez amené ces populations à abandonner Abd-el-Kader.
La France est une assez grande puissance pour qu'il me soit permis de dire qu'elle n'avait pas besoin de ce repos pendant deux ans. Si donc vous aviez continué la guerre, Abd-el-Kader serait actuellement vaincu et ses populations seraient soumises ; mais ces populations, qui avaient besoin de repos, se sont reposées pendant deux ans. Et qu'a fait Abd-el-Kader? Il a organisé le pays à son profit, il a remplacé tous les chefs par des chefs qui avaient fait la guerre sous lui et qui lui appartiennent entièrement. 11 a agi sur les populations antérieurement soumises, et, autant qu'il l'a pu, il a empêché le commerce avec vous, il a contribué à faire sortir des villes tous les habitants sur lesquels il avait action ; il a travaillé à dépeupler le pays à son profit. Il s'est procuré des armes, il s'est réorganisé, et maintenant vous le trouvez plus fort, plus puissant, plus difficile à vaincre que jamais.
M. le maréchal Clauzel demande comment il se fait qu'il pouvait tenir tête aux Arabes avec quelques mille hommes, et qu'aujourd'hui il en faut 20,000. Je rends un véritable hommage à la valeur et aux talents militaires du maréchal Clauzel ; mais il faut que, lui aussi, soit juste envers ceux qui lui ont succédé. La difficulté vient de ce qu' Abd-el-Kader a été plus fort après la paix de la Tafiia, comme déjà il était devenu plus fort après le traité qu'il avait conclu avec le général Desmichels.
M. LE MARÉCHAL Clauzel. — Je Ic reconnais.
M. LE GÉNÉRAL BuGEAUD. — Je demande la parole.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Il a été plus fort après la paix que le général Desmichels avait signée avec lui ; vous le trouvez encore plus fort après le traité de la Tafna. Chaque traité que vous faites avec lui est un acte de reconnaissance de son pouvoir, qui augmente son autorité morale dans le pays, et un répit qui lui donne le temps de se réorganiser ; cela est incontestable.
Eh bien, il faut indispensablement vaincre Abd-el- Kader; il faut, en le poursuivant, faire entrer dans l'esprit des populations la résignation à votre autorité et la certitude que vous ne traiterez plus avec personne en Afrique à la condition d'en reconnaître la souveraineté ; il faut faire passer dans l'esprit de ces populations l'idée que vous voulez être souverains en Afrique. Quand vous aurez obtenu leur soumission par une guerre heureuse, à mesure que vous avancerez, à mesure qu'on croira à votre force, vous trouverez des alliés.
Il y a autour d'Oran les Douairs et les Smélas, commandés par Mustapha Ben Ismaël. Ce sont des alliés que vous avez bien traités. Cependant voyez à quelle condition vous les avez réduits. Ils sont renfermés sous les murs d'Oran ; ils ont à peine des pâturages pour leurs troupeaux; ils sont exposés aux coups des Arabes, qui les haïssent à cause de leur soumission à la France. Et cependant ils nous restent fidèles ! Quel- ([ues-uns nous ont abandonnés; mais la masse est res-
tée fidèle, bien qu'ils ne soient pas dans une situation heureuse. C'est là la preuve, Messieurs, que, lorsque vous vous avancerez dans le pays de manière à faire croire à votre volonté, et, ce n'est pas tout, à votre force, vous amènerez les uns à se résigner et les autres à se rattacher à vous. Il n'y a pas de pays uni. Les Arabes le sont encore moins que nous ; il y a toujours parmi eux des tribus entre lesquelles il y a riva- Hté et souvent guerre. Sachez vous servir des uns contre les autres, sachez réprimer ceux qui sont contre vous et soutenir ceux qui sont pour vous, et je suis convaincu qu'en ajoutant à la force la poUtique vous finirez par vous établir dans le pays; vous vous y établirez plus difficilement qu'à Constantine; mais, après une guerre heureuse, vous vous y établirez comme à Constantine.
Maintenant quels seront les points principaux où vous pourrez créer des étabhssements civils et des établissements militaires? C'est pour cela que nous demandons du temps et que nous en demandons avec raison. A mesure que la guerre nous livrera le pays, à mesure que nous y entrerons, les militaires choisiront les points principaux, les points importants, ceux sur lesquels il sera bon d'établir des forces comme on Ta fait dans la province de Constantine.
Je n'approuve pas, ainsi que le disait tout à l'heure l'honorable M. Bugeaud, le système qui consiste à éparpiller toutes les troupes dans la régence. Ce système a été poussé trop loin, et il a contribué peut-être
à ce résultat fâcheux que, lorsque Abd-el-Kader a fondu sur nous, nous n'avions nulle part une force active assez considérable pour la lui opposer à propos et l'arrêter. Ce système, en éparpillant les troupes dans une foule de petits postes, diminue la force active ; car, moins il y a de garnisons, plus la force active est considérable ; et quant à fermer tout un pays par une enceinte de postes, l'honorable général Bugeaud a raison, vous n'y réussirez jamais ; lors même que vous étabUriez vos postes à cent toises les uns des autres, et il faudrait 100,000 hommes pour cela, les Arabes passeraient toujours.
Mais nous n'avons pas la pensée d'enfermer nos plaines dans une suite de points retranchés ; ce que nous voulons (et le général Bugeaud ne contestera pas la valeur de ce système, parce que, non seulement c'est l'avis des miUtaires éclairés, mais parce qu'il est le résultat de l'expérience), ce que nous croyons qu'il faut faire, c'est de s'emparer de points principaux, commerciaux et stratégiques, et d'y établir une force qui puisse rayonner dans tous les sens pour porter secours à ses amis et terreur à ses ennemis. Ainsi ce n'est pas le système de postes indéfiniment développés que nous voulons établir; ce que nous voulons, c'est, à mesure que la paix nous le permettra, développer successivement, dans toute l'Algérie, le système qui existe à Constantine.
Quant à la colonisation, je suis de l'avis de ceux qui disent : Il faut coloniser.
En effet, si vous ne faisiez que la guerre sans vouloir coloniser, vous ne seriez que des conquérants barbares et absurdes. Mais la colonisation ne doit venir qu'après la conquête. La première chose nécessaire pour coloniser, c'est la sécurité, c'est que les colons soient assurés qu'on ne leur coupera pas la tête sur la terre qu'ils vont cultiver. La première chose, c'est la guerre heureuse, et ensuite des établissements qui procurent la paix. 11 y a deux manières d'avoir des colons en Afrique : il faut les y attendre, ou les attirer par quelques frais de premier établissement, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. Bugeaud. Je crois que, si vous aviez de la sécurité en Afrique, vous n'auriez pas besoin de cet appel dont a parlé M. le général Bugeaud ; car il y a dans la Méditerranée une foule de populations qui, spontanément, se transporteraient en Afrique, et ne demanderaient pas mieux que de s'y étabhr. Ce qui fait que vous ne pouvez pas avoir autant de ces populations que vous le souhaiteriez, c'est qu'on n'ignore pas les chances que courent les cultivateurs qui se transportent en Afrique.
Eh bien, on a propose deux moyens pour les rassurer : la colonisation militaire dans des villages retranchés ; c'est le système de M. le général Bugeaud, et je conviens qu'on pourrait l'essayer sur quelques points.
M. LK GÉNÉRAL BuGEALi). — C'cst la colouisation agricole et défensive.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — MoD Dicu, je VOUS ai dit bien des fois que, sur certains points, il faudrait l'essayer. Tous les moyens de colonisation seront bons en Afrique, même les encouragements donnés à ceux qu'on laissera s'établir spontanément quand il y aura sécurité.
11 y a un second moyen : c'est celui qu'a indiqué le général Rogniat, que la France vient de perdre ; moyen souvent présenté en Afrique, qui n'a pas été présenté de la même manière par tous ceux qui s'en sont occupés, et qui consiste à établir le long de la plaine de la Mitidja un obstacle continu, qui serait de différentes natures, qui couvrirait les colons et les mettrait à l'abri des invasions subites des Arabes. (Mouvement.)
Je ne recommande aucun de ces systèmes; ce n'est pas le cas aujourd'hui de discuter s'il vaut mieux des colons qui iront spontanément en Afrique, ou bien des colons qu'on encouragerait à y aller en leur donnant quelques frais de premier établissement ; s'il vaut mieux des villages retranchés, ou un obstacle continu le long de la plaine de la Mitidja. Je n'examine pas ces systèmes. Il y a des officiers du génie qui s'occupent de cet examen. Avant de proposer l'un ou l'autre de ces systèmes, il faut savoir non seulement ([uelle en pourra être l'utihté, l'excellence en soi, mais encore ce que cela pourra coûter; quels sont les points auxquels cela pourra être appliqué ; quel temps et quel argent il faudra. Sous le rapport de la coloni-
sation, qui est un point très grave, nous convenons que la question est en examen et doit y être. Voilà le seul point sur lequel le gouvernement soit dans le doute, je l'avoue ; mais il n'en résulte pas que le gouvernement soit sans système.
Je répéterai qu'à toutes les époques, pour ma part, j'ai voulu ce qui se fait aujourd'hui à Constantine ; je l'ai très exactement écrit dans les dépèches au maréchal Clauzel ; j'ai une correspondance à ce sujet. Ce système sera suivi dans les provinces d'Oran et d'Alger, mais à la suite de la guerre, et de la guerre heureuse.
Quant à la colonisation, c'est une question immense, que le gouvernement fait examiner dans ce moment-ci. 11 faut qu'il sache si le système doit être le même dans toute l'étendue de l'occupation, quelle en sera l'utilité, et enfin ce qu'il pourra coûter.
Ainsi, tout ce qu'il importe de savoir aujourd'hui, le gouvernement le sait ; il est fixé sur le système de guerre qu'il faut faire à Abd-el-Kader, et, sur ce point, vous êtes unanimes, puisque vous avez voté à Tunanimité les crédits demandés. {Oui! oui!) El puis il y a un autre point sur lequel le gouvernement est fixé encore : c'est qu'il faut que la France se décide à être grandement en Afrique, car il n'y a pas moyen d'y être petitement. Y être petitement, c'est la manière la plus coûteuse, la plus périlleuse d'y être. Il n'y a qu'une manière d'y être, c'est d'y être grandement et résolument ; et j'ajoute que c'est aussi la manière la plus
économique. Je suis convaincu que, si Ton additionnait les dépenses faites depuis dix ans dans un système d'hésitation, car on était toujours placé entre ceux qui voulaient l'occupation restreinte et ceux qui la voulaient illimitée, on verrait que ces incertitudes ont plus coûté qu'il n'en aurait coûté pour faire une guerre complète et heureuse, qui aurait soumis la régence. Ainsi, je le répète, ce que le gouvernement doit faire, c'est dire la vérité, et déclarer qu'avec de petits moyens et des demi-volontés on ne réussira pas.
J'ajouterai que ce n'est pas parce que nous avons peur de telle ou telle opinion, que nous nous prononçons pour l'occupation. Nous avons dit à toutes les époques qu'on ne ferait rien en faisant petitement ; mais que s'y prendre grandement était le seul moyen d'indemniser la France de ses efforts et de ses dépenses. La position de l'Algérie dans la Méditerranée nous assure ce dédommagement; nous ne devons donc pas regarder à la dépense, et, quoi qu'il en coûte, nous devons y rester. Ce n'est pas là une opinion factice.
Messieurs, je sais, quand il le faut, braver les opinions factices, et ce n'est pas parce qu'il y a, dans l'ordre de nos institutions, une puissance qui cherche à faire prévaloir un sentiment faux, une opinion factice, que je m'humilie devant elle. Je ne la regarde comme une puissance véritable que lorsqu'elle exprime les sentiments vrais, profonds, du pays ; mais, quand
elle se fait l'organe des sentiments d'un jour, elle est démentie quelques mois après. {Très bien!) Eh bien, je crois que, dans l'état des choses, l'opinion de la France commande à son gouvernement de rester en Afrique, et de dire à tout le monde qu'elle veut y rester. Cette voix de la nation doit être écoutée : pour moi elle parle hautement.
Si ce n'était que l'opinion d'un jour, je me ferais gloire de la braver, comme je braverai toujours hardiment toute opinion que je croirais dommageable pour mon pays. Il se rencontre quelquefois des moments de faiblesse chez les nations les plus énergiques. En leur parlant économie... (oui, économie, laissezmoi dire ce mot), on les détourne du grand but vers lequel elles doivent tendre. Il faut savoir les y ramener.
Si les Anglais voulaient calculer ce que leurs possessions leur ont coûté, ils vous diraient qu'ils occupent une partie du monde, qu'ils étendent de grands bras sur les mers : s'ils ne peuvent pas rappeler leurs dépenses, ils montrent la situation que ces dépenses leur ont faite. Il ne doit pas être ici question d'économie, de calculs, de chiffres. L'arithmétique est-elle applicable à de pareilles questions? Ce qu'il faut leur appliquer, c'est la volonté nationale franchement exprimée, car ces questions valent bien la peine d'une entière franchise. {Marques nombreuses d'approbation.)
M. Piscatory ayant répliqué que la conquête de TAlgérie était une folie désastreuse, une entreprise sans but, sans résultat; que cette possession serait pour la France une ruine pendant la paix, un affaiblissement pendant la guerre, et que, plutôt que d'adhérer aux idées émises par le Président du Conseil, il préférait Tabandon absolu et immédiat. M. Thiers répondit par une de ses improvisations les plus éloquentes.
Messieurs ,
Pour moi, je suis aussi convaincu que M. Piscatory, et il le sait. Mais j'ai de plus que lui un devoir; c'est celui, que j'ai toujours pratiqué, de ne jamais laisser dire à cette tribune des paroles qui peuvent persuader au pays qu'il fait de grands efforts pour une folie, de nejamais laisser passer ces paroles sans y répondre. Jamais je n'ai blâmé M. Piscatory ni personne d'exprimer son opinion. J'ai même rendu publiquement hommage à ceux qui ont eu le courage d'apporter à cette tribune une opinion contraire à la mienne ; mais je leur dirai : Puisque vous pensez ainsi, concluez. Ne placez pas le gouvernement dans la nécessité d'occuper un pays très difficile, vous avez raison de le dire, très difficile à conquérir. Mais, si j'en avais le temps, je montrerais qu'il vaut la peine d'être conquis.
M. PiscATOHY. — Ma seule et unique conclusion est celle-ci, elle est bien humble ; je demande la remise de la discussion à demain, parce que demain j'essaye-
rai de démontrer à la Chambre ce que je ne fais aujourd'hui que lui indiquer.
Plusieurs voix : Oui ! oui ! à demain.
D'autres voix : Non ! non !
M. GuiLHEM. — Il ne faut pas laisser le pays sous l'impression de paroles malheureuses.
M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — Vous avcz assurément le droit de penser comme vous le faites ; on nierait le principe le plus essentiel de la constitution, si on le contestait ; vous dites une chose que vous avez le droit de dire. Mais nous serions coupables de ne pas nous élever contre les paroles qui ont été prononcées à cette tribune. Savez-vous quel devoir elles nous imposent? C'est de vous répondre et de provoquer à l'instant même une délibération de la Chambre pour qu'on sache bien au dehors de cette enceinte que c'est l'avis de quelques personnes, mais que ce n'est pas celui du gouvernement et du pays. {Très bien! très bien!)
Jamais je ne vous ai blâmé de soutenir votre opinion ; je n'ai blâmé ni vous, ni mon honorable collègue M. Jaubert, ni M. Duvergier de Hauranne, ni M. Desjobert, mes meilleurs amis politiques, de soutenir leur avis à cette tribune. Mais toujours j'ai réclamé le droit de leur répondre comme député; aujourd'hui je réclame le droit, comme ministre, de provoquer la décision de la Chambre. Non, Messieurs, il ne faut pas que le pays reste sous l'impression des paroles qui ont été prononcées ; il ne faut pas laisser le gouvernement dans la nécessité morale et politique de demeurer en
Afrique (et je défie un gouvernement, quel qu'il soit, d'évacuer l'Afrique), et lui en ôter tous les moyens.
Eh bien, je dis que l'amendement proposé nous affaiblit moralement, puisqu'il suscite des doutes dans le pays, et qu'il fait naître des espérances chez les ennemis que nous combattons. Je demande donc qu'il soit rejeté, ou je dois au moins faire tous mes efforts pour qu'il y ait une imposante minorité pour le repousser; car il aurait pour résultat l'abandon de l'Afrique.
Je le dis, dans mon opinion, qtii est profondément établie, l'occupation restreinte serait une résolution funeste ; ce serait un rêve, une chimère de gens qui ne connaissent ni les hommes ni les choses. {Bruit,)
Vous avez parlé énergiquement, laissez-moi parler éncrgiquement aussi, moi qui ai consacré ma vie à étudier les intérêts de mon pays, qui ai cherché à savoir comment un gouvernement s'étabhssait chez un peuple !
Savez-vous à quoi tiennent les obstacles qui se sont élevés en Afrique? D'abord aux difficultés inhérentes aux choses, et ensuite à la difficulté très grande de trouver un gouverneur. Il ne faut pas seulement un militaire habile ; nous avons en Afrique des militaires de premier ordre : il faut un homme qui soit à la fois militaire, poUtique, administrateur. Il sera difficile de rencontrer ces trois qualités réunies.
Je ne veux offenser personne quand je dis qu'il sera difficile de réunir à la fois le génie miUtaire, po-
litique et administratif. Toute colonie produit tôt ou tard son homme ; la nôtre donnera le sien, alors elle prospérera.
Mais une troisième condition est nécessaire ; il ne faut pas se le dissimuler, il faut une conquête, et la conquête se fait, se poursuit par la guerre. Vous me dites à ce sujet : « La conquête en vaut-elle la peine? » Messieurs, pour répondre à cette objection, je ne me servirai pas de cet argument que vous êtes nécessairement en Afrique; je dis que c'est la Providence qui vous y a menés, que ce n'est pas un simple coup d'éventail. Si c'était une aussi basse nécessité, je n'encouragerais pas le pays à y rester.
Il y avait, dans cette Afrique, une côte livrée à la piraterie ; il n'était pas possible, dans l'état de nos mœurs et de notre civilisation, que ce repaire fût toléré plus longtemps. Si nous ne l'avions pas détruit, quelque autre nation l'eût fait pour nous, et alors vous, que je vois si ombrageux, qui montrez tant de susceptibilité parce que l'Angleterre, dans un intérêt commercial, a touché à une côte si éloignée de vous, a pris Aden, sur les côtes de la mer Rouge, où elle est très difficilement accueillie par la population, vous qui prononcez à cette tribune des discours contre l'ambition de l'Angleterre, si elle était venue s'établir sur la côte d'Afrique pour l'assainir, vous ne pourriez supporter un tel spectacle.
Je dis donc que c'était une nécessité de purger cette mer. La France et l'Espagne étaient naturellement
appelées à remplir celte mission. L'Espagne a dû à ses malheurs de ne pouvoir se procurer- cette gloire ; je suis fier pour mon pays que la France ait accompli ce noble but. Messieurs, croyez-le, jamais il n'est arrivé dans le monde que le travail, quel qu'il fût, le travail des nations comme le travail des hommes, n'ait eu sa récompense.
Savez-vous quelles sont les conquêtes qui n'ont pas réussi, les entreprises qui ont été suivies d'humiliations et qui n'ont amené quç des dépenses inutiles ? Ce sont celles qui ont été faiblement menées. Je ne sache pas dans l'histoire une entreprise grandement conduite qui n'ait réussi. {Sensation.)
Vous dites : « L'Afrique ! elle n'en vaut pas la peine ! » Comment ! l'Afrique qui, sous les Romains, était devenue une si brillante possession, l'Afrique qui comptait 406 évoques, ne vaudrait pas la peine d'être conquise aujourd'hui! J'ai entendu quelquefois des hommes, qui mettaient plus d'esprit que de véritable raison dans cette question, prétendre que ces évoques étaient des curés. Messieurs, on a fait des recherches : savez-vous combien ces évoques, qui n'étaient que des curés, avaient de juridictions sous eux? Il y a un auteur latin qui rapporte que chacun d'eux avait la judicature de (50 bourgs ou villes : Civitatcs mit vicos. L'Afrique a été une des plus belles parties de la civilisation romaine.
On dit tous les jours du mal de l'Afrique ; savezvous pourquoi? Ceux qui sont partisans de l'occupation
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je suis convaincu que le sol d'Afrique est le sol des plus belles parties de l'Espagne et de l'Italie , qu'avec du travail et du temps vous pourrez en tirer tous les fruits possibles. Je dis avec du travail et du temps, car il n'est pas donné à la paresse et à l'incertitude de produire quelque chose. Cela n'appartient qu'à une volonté énergique et persévérante. {Très bien! très bien!)
Quant à la position, comment des hommes éclairés peuvent-ils dire que celle de l'Afrique est nulle dans nos affaires? Vous croyez que l'Afrique nous affaiblit; eh bien, moi. Messieurs, à qui vous avez confié l'insigne honneur de veiller aux intérêts du pays, je dis que cela n'est pas. Vous croyez que c'est là notre faiblesse : je dis et je sens que c'est là notre force. {Monvement.) La position est considérable.
Vous dites qu'il n'y a pas de port. Sachez que, dans ce moment, on développe celui d'Alger, et qu'il y a certitude qu'on pourra réunir à Alger, sous un canon invincible, trente vaisseaux de ligne dans le même mouillage. Ce n'est pas un rêve. Messieurs, c'est un fait vérifié : les jetées sont commencées, et chaque mètre de travail ajoute à la sûreté du mouillage. Ce ne sont pas des chimères, ce sont des certitudes.
Or je prétends qu'avoir en face de vos rivages, à 170 lieues de Toulon, un port capable de contenir trente vaisseaux de Ugne, ce n'est pas là une chose à mépriser, une chose à appeler calamité. Parler ainsi,