‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 38 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

6a AFFAIRES D'ALGÉRIE.

ce n*est pas y avoir mùremeiit pensée c'est B'aVoîr vu les choses qu*au point de vue critique.

L*honorable rapporteur» M. Ducos, a dit, car, sans vouloir blesser la conunission, je puis faire remarquer qu*il n*y a pas un petit tort en Afrique qu'elle n*ait relevé avec soin dans son rapport, M. le rapporteur a dit qu'il ne pouvait pas y avoir de port à Alger.

M. LE RAPPORTEUR. — La commissiou reconnaît, au contraire, qu'on peut en faire un.

M. LE PRÉsmENT DU CONSEIL. — Oui; elle reconnaît en effet qu'on peut en faire un ; mais elle l'accuse d'avance d'une infirmité complète. Elle dit qu'il n'y a pas de port sans établissement maritime considérable, et qu'on ne crée pas d'établissement maritime sans bois de construction. Or, dit la commission, il n'y a pas de bois de mâture à Alger, et vous voulez y faire un établissement maritime 1 Gela est dans le rapport.

A cette condition. Messieurs, il faut renoncer à Toulon, et déclarer que Toulon est un détestable port; car à Toulon, non seulement il n'y a pas de bois de mâture, mais il n'y a pas même de bois de construction ; on le fait arriver par mer. Les Anglais, qui ont, je crois, une puissance maritime fort respectable, n'ont pas eux-mêmes de bois de construction. Ainsi, dire que l'Afrique ne peut pas avoir de port, parce qu'elle n'a pas de bois de construction, c'est, qu'on me permette l'expression, dire une chose qui n'est pas sérieuse.

Savez-vous ce qu'ajoute la commission? « L'Afrique produit du blé tout au plus pour ses habitants ; elle

pourrait produire du mûrier, de Fhuile en abondance, » et l'humeur de certains départements nous prouverait qu'en effet elle en peut produire beaucoup. {Rires approbatifs.) Elle peut produire des laines, du coton, car elle en a produit autrefois ; peut-être de la canne à sucre, de l'indigo, ceci est contestable ; mais, de l'aveu de la commission, elle peut certainement produire du blé, de la laine, de l'huile, du coton, du tabac même.

J'ai entendu faire cette objection : « L'Afrique produira-t-elle, en effet, tout cela? » Je trouve naturel, lorsqu'on élève un doute à cet égard, que cela décourage un peu; mais, lorsqu'on ne conteste pas que l'Afrique puisse produire du blé, du tabac, du coton, de la soie, de l'huile, je m'étonne qu'on s'en afflige.

Voici le raisonnement de la commission : Si l'Afrique produit du blé, comment ferez-vous pour vos céréales? Voilà une rivaUté bien redoutable. Si elle produit de l'huile, comment feront les départements du Var et des Bouches-du-Rhône, qui produisent de l'huile? {On rit.) Si elle produit du tabac, comment fera la régie des tabacs? {Nouveaux rires.) Si elle produit des laines, comment feront les départements du Midi qui en produisent aussi? Et enfin, si elle produit du coton, voici le dilemme de la commission : ou vous affranchirez ce coton de tout droit, et alors tout le monde portera du coton en Afrique pour le faire entrer franc de droits en France ; ou bien vous lui imposerez le même tarif qu'au coton d'Egypte, et alors il n'aura pas une protection suffisante.

Pour moi, Messieurs, je dois le <£bre, je me suis fait aussi de TÂfirique un souci. Mais, je Tavouerai, je ne m'en suis pas fait le même souci que la commission. Si TAfrique produit un jour, conune j*en suis certain, des blés, des cotons, des laines, des huiles, des soies, j'en serai enchanté, et je dis qu'elle vaudra le sang et Taisent qu'elle aura coôté ; je vous assure que la difficulté d'établir des tarifs et les inquiétudes de certains départements me touchent peu, car, enfin, ^i la destinée des armes (nous sonunes en paix, et nous resterons toujours en paix, si cela se peut), mais si la destinée des armes nous rendait une des belles provinces que nous avons autrefois possédées, les départements voisins pourraient vous dire ce que la commission dit à l'égard de l'Afrique. {Approbation.)

Une voix a gauche. — Oti l'a dit pour la Belgique.

M. LE PRÉsmE»T DU CONSEIL. — Pour ma part, je serais charmé qu'au lieu d'aller chercher hors de la France de la laine, des huiles, des soies et des cotons en très grande quantité, nous pussions recevoir tout cela d'une province qui sera française.

La question est de savoir si cela arrivera. Pour moi, je n'en ai pas de doute. Et qu'il me soit permis de vous dire une chose. II n'est jamais arrivé que l'on déposât sur un sol comme celui de l'Afrique, oii il n'y a pas seulement de la terre ou de l'eau, comme on Ta prétendu, mais où il y a de la terre et d'excellente terre, il n'est jamais arrivé que l'on déposât des hommes sur

un sol fertile sans qu'il y ait eu des résultats, quand on savait les attendre.

Il n'y a que dix ans, Messieurs, que nous sonunes en Afrique. Ouvrez les pages de l'histoire, et voyez ce que c'est que dix ans. Appréciez combien serait ridicule aujourd'hui une critique de ces nations qui ont fait ces grands étabUssements que vous connaissez dans le monde, et de l'histoire desquelles on exhumerait un discours qui aurait consisté à dire, après dix ans, que ces grands établissements étaient des rêves, qu'on ne les réaliserait jamais.

Prenez par exemple des discours anglais à l'époque où l'Angleterre a débuté dans les Indes. Et je vous citerai même quelque chose de plus positif. Je vous citerai ce qu'on disait en France à propos du Mississipi. Le Mississipi, il est resté ridicule. Quand on veut parler d'espérances exagérées, de choses profondément ridicules, on dit : « C'est le Mississipi ! » Eh bien, le Mississipi, Messieurs, c'est aujourd'hui l'une des plus belles provinces des États-Unis ; c'est un pays magnifique.

Tous les établissements que l'on fonde, à les juger à leur début, sont ridicules. Il n'y a qu'une chose. Messieurs, qui change le ridicule en grandeur ; c'est, je le répète, la persévérance de la volonté dans une nation. C'est là ce que j'invoque de mon pays; je lui demande de la tenue. Il a de grandes qualités, il en a de très grandes ; ce que je lui demande, c'est de la tenue dans ses volontés. Avec cela il rendrait fertiles des sols qui ne vaudraient pas celui de l'Afrique.

Uê AFFAIRES D'AiOf RIB.

^aant à ootreannéei vom eatojei qw t'est un graudaflFaiblissement pour nous d*aToir 60,000 hommes m Afrique? You» n'y avez pas sérieusement ppns4 Si TOUS a^ies la guâtre, ce ue serait pas 50,000 hommes, ce is^rait 000,000 et 800,000 himmtôs qu'il ywa faudrait ; et Yos 60,000 hommes n'auraient plus rûnpor^ tance qu'ils ont aujourd'hui.

Mais savez-TOus ce que tous ayet en AMque? Vous avez une armée. Dans un temps de paix, <m n'a pas une armée, <m a des hommes sous les armes. Sayes^, TOUS quand on a une armée? C'est quand le feu sacré de l'esprit mâitaire se continue, se propage ; lorsqu'on a des hommes qui, tous les jours, a{q[Mr«ment à supporter la fatigue, à hraver la mort; qui, tout en ^uteiiH' dant ce que nous disons id, ce que nous répétons sans cesse, que c'est pour une folie qu'ils s'immolent, n'en font pas mdbis ce que font nos soldats d'aujourd'hui, c'est-à-dire s'exposent aux dangers, aux fatigues et à la mort. (Bravo! bravo!)

Messieurs, j'étais à l'étranger lorsqu'un boulet a frappé le brave général Damrémont; j'ai vu l'effet qu'a produit la bravoure de nos soldats, et je vous assure que l'étranger en a été saisi d'admiration. Pour moi, j'ai été fier de voir l'estime du monde encore acquise à la France. Permettez-moi de vous dire une chose, la France peut faire de ces aveux; il y a en Europe, comme en France, des va-et-vient dans l'opinion ; tantôt, dans notre pays, nous disons d'un homme qu'il est extraordinaire, qu'il a de grands talents, et le

lendemain nous disons qu'il n'en a aucim : c'est un homme perdu. Quelquefois on traite ainsi les nations elles-mêmes.

n est arrivé que des esprits légers, même parmi les militaires, assuraient qu'on ne reconnaissait plus la France, que ses armées étaient perdues. Eh bien, vous avez pu voir les journaux de l'Europe à cette époque. Ils disaient : « Ce sont encore les soldats de l'Empire ; ils sont plus jeunes , mais ils ne sont pas moins aguerris; c'est encore le même sang, c'est la même nation : il faut toujours compter avec elle. »

Si, comme moi, vous Usiez, dans les correspondances du gouvernement, l'effet produit par les beaux faits d'armes de Misserghin et de Mazagran, vous verriez comment se maintient notre renommée miUtaire, comment nous savons conquérir d'une manière permanente l'estime de l'Europe. Ce ne sont pas là des déclamations, ce sont des réaUtés, ce sont des faits glorieux pour la France.

Permettez-moi de vous citer deux nations, l'Angleterre et la Russie. La Russie va tous les jours chercher des dangers au Caucase, à Khiva; elle se forme des soldats et de bons officiers. L'Angleterre va dans l'Inde et jusqu'en Chine. Et la France, cette nation si vaillante, si intrépide, qui a besoin de faire croire à la puissance de son épée, elle resterait donc oisive, quand ses rivales vont chercher au loin des dangers et de la grandeur I Non, Messieurs, elle ne supporte-

rait pas cet état d'oisiveté et de nullité dans le monde ! {Nouvelles marques d'approbation.)

Je dis qu'il se passe aujourd'hui dans l'univers une chose qui me touche, que j'admire, que je crois féconde pour l'avenir de l'humanité, et quant à moi je suis charmé que mon pays en prenne sa part. Les grandes nations de l'Europe, depuis vingt-cinq ans, au heu de se ruer les unes sur les autres, restent en paix ; jamais elles n'étaient restées vingt-cinq ans en paix. Le sang humain (car je ne crois pas à ce que disent les philosophes quand ils représentent la guerre comme devant disparaître de la terre), le sang humain, après une paix de vingt-cinq ans, bouillonne dans les veines. (Mouvement,) Eh bien, les grandes nations de l'Europe, au lieu de se faire la guerre entre elles, la portent chez les peuples barbares. L'Angleterre la porte en Chine; la Russie, dans le Caucase, à Khiva; et je suis charmé, je le répète, que la France elle aussi se forme en Afrique des soldats, et perpétue dans son armée l'instinct des grandes choses; je suis charmé que la France, elle aussi, fasse parler d'elle, acquière une haute renommée, qu'elle aguerrisse ses soldats, et donne à son armée le sentiment de la gloire et l'occasion de braver les dangers et les fatigues; je suis charmé qu'il y ait quelque part une école où se conserve la grandeur militaire. Et, quand vous croyez que nous sommes affaiblis en Afrique, je sens, moi, que nous y puisons de la force ; et c'est parce que ma conviction est profonde à cet égard

que je viens combattre mes meilleurs amis politiques.

Je n'entends point blâmer ce qui a été dit à cette tribune, mais je viens le combattre. S'il y a une majorité contre mon opinion, qu'elle se produise; mais il n'y en a pas. (Oui! oui! aux voix! aux voix!)

Je demande à la Chambre de prouver que cette majorité contre mon opinion n'existe pas. Cette démonstration est nécessaire après les paroles énergiques qui viennent d'être prononcées. Je n'accuse pas les ministres qui nous ont précédés de n'avoir pas eu de système ; je crois que c'est une erreur que de le dire; ils avaient le système que la situation comportait. La seule faute qu'ils ont commise, c'est de ne pas avoir dit franchement, nettement, ce qu'ils voulaient. Nous avons dit que notre attitude en Afrique devait être grande, imposante; et, après cetfe parole d'un ministre, la Chambre votera sans doute contre l'amendement. (Vive approbation,)

A la suite de ce discours, rarticle additionnel proposé par la commission fut rejeté à une forte majorité.

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