‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 4 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

ches, qu'on a manqué au secret dû aux affaires de l'État.

M. MoLÉ, président du conseil. — Je n'ai pas dit cela.

M. Thiers. — Eh, mon Dieu! monsieur le président du conseil, je ne réponds pas uniquement à vous; je réponds à ce qui a été dit en général ; lorsque je voudrai m'adresser à vous, je vous nommerai, pour qu'il n'y ait pas de doute. (Mouvements divers.)

On a dit que le secret de l'État n'avait pas été ménagé.

Voix AU CENTRE. — Qui a dit cela?

M. Thiers. — On a dit que le secret de l'État n'avait pas été ménagé. Je réponds à cela que ce n'est pas le cabinet du 22 février qui a encouru ce reproche. On a dit à la Chambre des pairs ce qui avait eu lieu dans le conseil; on y a lu certaines dépêches; j'ai donc été obligé moi-même, pour répondre aux allégations portées à une autre tribune, de déclarer ce qui s'est vraiment passé dans le conseil, et de donner, non pas le texte, mais au moins le sens des dépêches. Je dis cela, parce que je vais être obligé d'entrer encore une fois dans le détail de ce qui s'est passé au conseil, et de citer de nouveau le contenu des dépêches. J'ai donc à vous expliquer que, si je suis amené à dire ce qu'on n'a pas coutume de dire à la tribune, je le fais y étant forcé par ce qu'on appelle la nécessité de la défense légitime.

Et qu'on me permette d'ajouter que les armes ne

sont pas égales, car on n'a pas déposé toutes les dépêches relatives à cette grande affaire. Les ministres sont libres de puiser dans les documents ce qui leur convient, ils font leur choix ; et nous, qui n'avons pas la liberté de faire ce choix, nous qui n'avons que la ressource quelquefois insuffisante de notre mémoire, nous sommes privés des documents qui souvent nous fourniraient des réponses victorieuses. Et, quand nous usons à peine du droit de nous défendre, on nous accuse encore de violer le secret de l'État ! En voilà, au reste, assez sur ce sot reproche, beaucoup moins mérité par nous que par MM. les ministres.

On prétend que nous avons eu deux politiques : c'està-dire qu'au mois de mars nous avons refusé l'intervention et la coopération, et qu'ensuite nous avons voulu faire la coopération. Eh bien, cette allégation est inexacte. En fait, il est vrai, et je l'ai raconté moimême, que le cabinet du 22 février a refusé l'intervention demandée par l'Angleterre sous le nom, je crois, de translimi talion. L'Angleterre nous demandait d'occuper le Bastan et les ports de la Péninsule ; de les occuper, non pas avec une légion comme la légion Évans, qui n'aurait pas porté le drapeau et la cocarde nationale, mais avec une armée française. C'est à cela que je répondis que demander sous un nom nouveau cette apparition d'une armée française au delà des Pyrénées, c'était demander une intervention pure et simple, et c'est à cela que j'appliquai le mot incalculable.

Et, en faisant ce refus, je le fis au nom du cabinet. Ce n'était pas précisément mon opinion personnelle, car je croyais, même à cette époque, que l'apparition d'une armée française en Espagne aurait atteint le but qu'on se proposait ; mais c'était l'opinion du cabinet, et je dus parler suivant cette opinion. Cependant, je le répète, mon avis et celui de M. Passy eût été d'accorder l'intervention. J'ai déjà rapporté cela à la Chambre de la manière la plus nette et la plus précise.

Et faites-moi la grâce de remarquer. Messieurs, que lorsqu'il s'agit de prouver que le cabinet du 22 février a voulu faire, sous le nom de coopération, une véritable intervention, on ne manque pas de dire que le président du conseil a toujours voulu l'intervention ; et puis, quand il s'agit de prouver qu'il a changé de politique, on dit qu'il a voulu tantôt une chose, tantôt une autre. Je fais la Chambre juge de cette manière de raisonner.

Nous refusâmes donc l'intervention, c'est-à-dire l'envoi d'une armée française sous le drapeau français, pour occuper le Bastan et les ports de la Péninsule ; mais voici ce que j'affirme et ce dont mes collègues ont été témoins. Si nous avons refusé l'intervention, c'est-à-dire l'entrée en Espagne d'une armée avec le drapeau français, il a été décidé, quelque temps après, en conséquence d'une discussion très vive dans le cabinet, qu'on recruterait la légion étrangère et que les secours à l'Espagne, qualifiés de secours indirects,

lui seraient donnés aussi largement qu'on le pourrait.

Voici un fait positif qui s'est passé quelque temps après le refus d'une intervention. On avait résolu d'accorder les secours indirects, c'est-à-dire les Français allant en Espagne, comme la légion Évans, sans le drapeau et sans la cocarde. Lorsqu'on s'aperçut qu'une opération conseillée par les généraux français au général espagnol était inexécutable par suite de la situation de l'armée espagnole, que cette armée ne pouvait pénétrer dans les montagnes en les attaquant du côté de l'Èbre, qu'elle n'avait pas de transports, pas d'artillerie, aucun moyen matériel pour faire une opération considérable, alors nous résolûmes de développer le principe des secours indirects, de recruter la légion plus largement, de la recomposer comme un petit corps d'armée, en lui donnant de la cavalerie, de l'artillerie et de l'infanterie, et de la joindre à un corps auxiliaire espagnol, portugais et anglais.

Voilà tout ce qui a été fait sans aucun changement de politique : on a refusé l'intervention sous notre drapeau, mais avec la pensée, constatée par une délibération du cabinet, de recruter la légion étrangère. En conséquence, les ordres pour le recrutement ont été donnés. Très peu de temps après, voyant que les moyens de recrutement ne réussissaient pas, et qu'en même temps l'armée espagnole ne pouvait à elle seule attaquer les positions de l'ennemi, on résolut de recruter plus largement encore, de délivrer des

congés aux soldats français qui voulaient aller servir en Espagne, de former le corps qui a été plus tard réuni à Pau, et de le joindre à des auxiliaires espagnols, portugais et anglais.

M. DuMON. — Je demande la parole.

M. Thiers. — Ainsi, Messieurs, pas de variations dans la politique du cabinet du 22 février. L'intervention directe était condamnée non seulement depuis le 22 février, mais depuis le mois de juin 1835, époque à laquelle le cabinet du 11 octobre la refusa; mais on avait la résolution positive, et c'est ici le point important, de donner des secours indirects, et, dans aucun cas, de ne laisser périr la révolution espagnole. Quant à moi, j'affirme sur l'honneur, et il y a une foule de personnes qui s'en souviendront, j'affirme que j'ai toujours tenu le langage suivant : Le jour où je serai placé entre cette nécessité, ou de secourir la révolution espagnole largement, ou de la laisser périr, ce jour-là, quelles que soient les conséquences d'un secours largement donné, je me prononcerai pour le secours, plutôt que de laisser périr la révolution espagnole, parce que, avant tout, je ne peux pas accepter la responsabilité de la contre-révolution à nos portes. (TVè^ bien! très bien!)

Je mets tout le monde au défi, anciens collègues ou nouveaux, ministres passés ou présents, de déclarer qu'un seul jour, un seul instant, j'aie été ébranlé dans cette pensée ; qu'un seul jour, un seul instant j'aie donné à qui que soit, dans l'État, le droit de douter

de ma résolution. En résistant aux instances qui m'étaient faites de resterdanslecabinet, quand j'avais (juelque droit de penser que^la confiance des Chambres m'était assurée, en abandonnant les hautes fonctions auxquelles j'avais été élevé, j'ai prouvé que ma conviction était inébranlable.

Toujours j'ai voulu, non pas à tout prix, comme on vetit certain système, mais au prix de sacrifices, fussent-ils même considérables, j'ai toujours voulu aller au secours de la révolution espagnole, parce que je regardais comme un danger immense pour nous de laisser opérer sur nos derrières une contre-révolution, laquelle serait non seulement une contre-révolution, mais encore un démenti à tout ce que nous avons promis, annoncé, écrit dans les traités. Quelque sens, en effet, qu'on donne au traité de la quadruple alliance, qu'on veuille le discuter largement ou étroitement, que tantôt on y ajoute, que tantôt on y retranche, suivant le besoin de la discussion, suivant qu'on répond à un orateur ou à un autre, qu'on lui fasse dire peu ou beaucoup, suivant l'heure du jour, il reste vrai pour les hommes modérés, pour les hommes de sens, que le traité contenait quelque chose de bien positif, quelque chose qui ne peut pas être, et qui ne sera jamais, aux yeux des gens de bonne foi, la chute du gouvernement espagnol. (Aux extrémités : TV^^^ bien!)

Maintenant, Messieurs, il a été dit... (Bruits.) Je ne veux pas fatiguer la Chambre ; je sais bien qu'une discussion qui a duré quatre jours doit lui paraître

longue; mais je la prie de remarquer qu'une économie de temps dans une discussion pareille ne serait digne ni d'elle ni du pays.

Il y a sur les bancs des ministres des hommes assez habiles pour répondre à chaque argument et le détruire s'il n'est pas fondé. (Mouvements en sens divers.) Je dis, Messieurs, que, dans l'intérêt de la discussion elle-même, il faut nous suivre pied à pied et répondre à chaque argument. Et que la Chambre ne s'effraye pas ; qu'elle ne croie pas que je veuille reproduire toute la discussion. Je ne dirai que des choses qui n'ont pas encore été dites ; je prie de nouveau MM. les ministres de les noter, et de les rectifier si elles sont erronées. Je répète qu'économiser le temps dans cette discussion ne serait pas digne de nous.

Je n'ai pas l'intention de répéter ce qui a été dit sur les traités ; mais permettez-moi de répondre à un argument de M. le ministre de l'instruction pubHque, tiré de la lecture même des dépêches, et qui aurait une grande valeur s'il était vrai : c'est que jamais le cabinet ne s'était cru engagé. M. Hébert a présenté, de son côté, cette autre objection : que le second traité détruisait le premier.

De ces deux objections la première est la plus grave. Quant à la seconde, elle est moins grave et peut être réfutée en quelques mots. Je ne répéterai pas la réponse victorieuse qui lui a été faite; je ne la cite ici que pour mémoire.

Supposez, en effet, que les articles additionnels

aient eu pour but d'annuler le premier traité, est-ce que le préambule de ce second traité serait conçu dans les termes suivants : Les hautes parties contractantes du traité du 22 avril 4834 ayant porté leur sérieuse attention sur les événements récents qui ont ai lieu dans la Péninsule^ et étant profondément convaincues que ^ dans ce nouvel état de choses^ de nouvelles mesures sont devenues nécessaires pour atteindre complètement le but du trait éy etc.?

La Chambre voit, d'après ce préambule, que le second traité n'avait qu'un but ; c'était de confirmer le premier. Et ici je le dis comme témoin de ce qui s'est passé dans le cabinet... (M. le ministre de l* instruction publique fait un geste affirmât if.) M. le ministre de l'instruction publique le confirme, on a eu pour but, dans le second traité, de donner force et valeur au premier.

Maintenant est-il vrai que, dans les deux traités, le gouvernement ne se soit jamais cru engagé? Ici, je demande la permission de citer des faits dont j'ai été le témoin oculaire.

Je soutiens que jamais le gouvernement français ne s'est regardé comme libre de tout engagement envers le gouvernement espagnol... (Interruption.) Ceci va nous amener à l'amendement d'une manière directe et utile à la situation. Je dis que le gouvernement français ne s'est jamais regardé comme libre de tout engagement envers le gouvernement espagnol. Voici comment, Messieurs, à (outes les époques, nous avons

considéré notre situation envers l'Espagne : nous avons toujours écrit que nous regarderions comme un très grand malheur d'être obligés de nous mêler à main armée des affaires de la Péninsule. Il est évident, en effet, que ce serait un malheur pour nous d'être obligés de passer la frontière pour porter secours à nos voisins, et ce serait aussi un malheur pour nos voisins d'être obligés d'avoir recours à nous. Ce serait un malheur pour nous d'être obligés à ce déploiement de forces, et de braver, non tous les périls dont on a parlé, mais de graves difficultés. Nous avons écrit au gouvernement espagnol de ne pas nous demander légèrement une telle chose.

Quand le traité a été signé, voici comment nous l'avons entendu. Nous avons toujours prétendu que nous étions libres, lorsqu'on nous appellerait, d'examiner si l'opportunité était ou non arrivée, c'est-à-dire de nous faire les questions que voici : Si l'Espagne était en grand péril, si véritablement elle souhaitait le secours de la France ; si le Portugal et l'Angleterre le souhaitaient aussi ; et si nous-mêmes nous étions dans une position qui nous permit ce déploiement de forces. Nous avons toujours cru, en signant le traité, que nous restions libres d'examiner l'opportunité, mais jamais nous n'avons contesté que nous ne fussions obligés de venir au secours du gouvernement espagnol, n'importe de quelle manière. Quand, après juin 1835, l'intervention avec le drapeau et la cocarde a été refusée, nous n'avons pas entendu, en refusant une

armée avec le drapeau et la cocarde, que nous étions dégagés de l'obligation de fournir des secours au gouvernement espagnol; au contraire, nous avons toujours entendu qu'en vertu du traité de la quadruple alliance la France lui devait son appui ; et c'a été non seulement la pensée du cabinet français, mais aussi celle du cabinet espagnol.

Il faut que vous sachiez un fait authentique, qui serait démontré par des documents, si l'on voulait approfondir cette question diplomatique, comme cela arrive en Angleterre dans les cas extraordinaires : c'est que le gouvernement espagnol n'a pas cessé de s'appuyer sur le traité ; c'est que M. le duc de Prias, s'adressant au ministre des affaires étrangères, après le refus de l'intervention directe, lui dit : « Quoique vous n'ayez pas accordé l'intervention directe, nous ne voyons là qu'une déclaration d'inopportunité, et nous ne renonçons pas, au nom de l'Espagne, à réclamer, toutes les fois que nous le croirons utile, l'exécution du traité qui garantit notre existence. »

Ainsi il n'est pas exact de dire que les deux gouvernements ont considéré le traité comme tombé en désuétude, et ceci vous conduira à comprendre les paroles que j'ai prononcées à cette tribune l'année dernière, et vous prouvera que le cabinet du 22 février était dans le traité, et que celui du 6 septembre en est sorti ; je vais dire comment. Le cabinet du 22 février et celui du il octobre avaient dit au gouvernement espagnol : Nous n'entrerons dans vos affaires qu'avec la

plus grande difficulté ; ne nous demandez pas Tintervention directe, elle a été mise hors de cause; ce serait vous exposer à un refus ; mais, en dehors de cela, nous ferons pour l'Espagne tout ce que nous pourrons.

Que fais:ons-nous en effet? Nous donnions la légion étrangère, nous la recrutions, nous faisions le blocus, et, de plus, ce qu'on a appelé Tappui moral subsistait.

Appelé à cette tribune à m'expliquer, j'avais dit : Quant à l'intervention, la question n'est pas résolue. Ainsi nous étions dans la teneur du traité ; nous ne donnions pas l'intervention directe, mais nous donnions les secours indirects, mais nous donnions le blocus, et nous laissions suspendue sur la tète des cariistes espagnols la possibilité de l'intervention ; car j'avais soin de dire à cette tribune : La question ri est pas résolue.

Mais il y a eu un jour où le traité a été évidemment abandonné et délaissé publiquement. Quel jour cela s'est-il fait? Le jour oii, voulant rendre nulle l'intervention indirecte, on a dissous à Pau le. corps qui devait entrer en Espagne ; ce jour-là on a proclamé l'abandon de la cause espagnole ; on a fait plus, on a découragé la légion étrangère, dont les soldats ont déserté en masse ; et je dirai même que plusieurs, dans leur état de misère et d'abandon, ont servi dans les rangs des carlistes contre les Cristinos. Ils se sont prêtés à vos ennemis et sont allés contribuer à la prise des hauteurs de Bilbao.

On ne s'est pas borné à cela ; on a complété cette oeuvre malheureuse dans le ^discours de la couronne, permettez-moi de le dire. On prétend qu'on n'a pas voulu blâmer le 22 février. Dans le discours, soit! Je ne cherche pas volontairement des attaques dans tous les discours qui peuvent être prononcés, et surtout dans un discours aussi solennel que celui de la couronne. On a bien fait, d'ailleurs, de ne pas blâmer les ministres sortis ; car il^n'y a pas d'hommes plus dévoués au roi, plus dévoués^aux vrais intérêts du pays; il n'y a pas d'hommes qui, dans la question espagnole, aient été plus soucieux des véritables intérêts de la patrie. Ce ne sont pas des esprits désordonnés, des amateurs de trouble ; ce sont des hommes honorables, qui ont eu longtemps votre confiance, et qui ont toujours été animés du plus pur amour de leur pays. Si l'on n'a pas voulu les blâmer, tant mieux. On a fait une chose juste et honorable en ne les blâmant pas, et l'on aurait donné, en les blâmant, un dangereux avertissement à tous les hommes qui seraient tentés de servir le pays.

On n'a pas voulu les blâmer, je le crois bien. Mais qu'a-t-on voulu faire alors? Il faut entrer dans le secret des intentions, secret qui, d'ailleurs, est celui de tout le monde. On a voulu amener la Chambre à se prononcer, en vertu de cette doctrine qu'il ne faut pas que la majorité reste incertaine, qu'il est nécessaire <iue les ministres soient bien appuyés, doctrine que je partage. Mais, pour arriver à ce résultat, de quoi

s'est-on servi ? Malheureusement, de la question dont il ne fallait pas se servir, de la question espagnole. Et pourquoi ne pas vous servir de toute autre question? Vous avez mille moyens de consulter la Chambre. De grâce n'immolez pas une couronne à des combinaisons ministérielles.

Pour atteindre le but proposé, c'est-à-dire pour faire prononcer la Chambre en faveur du 6 septembre contre le 22 février, il a fallu dire dans le discours de la couronne que tout ce qu'avait voulu le 22 février était mauvais ; que l'intervention présentait des dangers incalculables, et que la coopération était peu honorable, les soldats français ne devant marcher au combat que sous notre glorieux drapeau. Et l'on n'a pas remarqué en disant cela, tant on était préoccupé du but, qu'on ne se bornait pas à blâmer le 22 février, mais qu'on blâmait tous les ministères précédents. (Sensation.)

Ainsi, par cette manière de s'y prendre. Messieurs, le traité a été violé... Violé n'est pas le mot, je le retire; il est trop dur; j'ai voulu dire délaissé... Le traité a été solennellement délaissé le jour où Ton a dissous le corps formé à Pau, car on a proclamé par là qu'on voulait la coopération dans un état d'insignifiance qui n'en ferait jamais un véritable secours pour l'Espagne. Le traité a été complètement délaissé le jour où, dans le discours de la couronne, on a écrit que l'intervention était un immense danger pour le pays, et que la coopération, envoyant des soldats

français sous la cocarde espagnole, n'était pas honorable.

Ce jour-là nous avons été fondés à dire qu'on n'avait pas conservé la position d'autrefois, position dans laquelle on donnait des secours indirects et suffisants pour être vraiment utiles, et où on laissait peser la possibilité d'une intervention comme menace pour le parti carliste, comme encouragement pour le parti de la reine ; ce jour-là l'appui moral a passé de vos amis à vos ennemis. Le licenciement des corps réunis à Pau, le langage de la couronne, voilà quels sont les signes éclatants de l'abandon et de la violation du traité de la quadruple alliance.

Maintenant, Messieurs, je m'adresse ici à tous les hommes modérés et de bonne foi de la Chambre, et il n'y en a certainement pas d'autres... (Rire général.) Messieurs, il y a dans cette Chambre des hommes dont l'opinion a été faite de très bonne heure; il y en a d'autres dont l'opinion s'est faite plus tard ; il y en a même qui sont encore complètement libres. Je pourrais, sur cette question, retracer l'histoire de toutes les variations, et vous verriez que le cabinet du 22 février n'est pas celui qui a changé le plus, car il n'a pas changé du tout; mais je ne veux pas de récriminations ; mettons les questions de personnes de côté. Il y a donc des hommes dont l'opinion a été faite de bonne heure, et dont l'opinion est irrévocable. Je ne le leur reproche pas ; la mienne aussi est irrévocable ; et, si je me plaignais qu'il y a des hommes aussi con-

vaincus que moi, je me plaindrais d'un fait de l'esprit humain, fort honorable en soi. Mais je ne m'adresse pas à ceux-là, je m'adresse aux hommes qui n'ont pas une opinion bien arrêtée sur ce point, qui ont l'esprit libre encore ; je m'adresse même à ceux qui ont une tendance à désapprouver l'intervention, et je leur demande s'ils n'ont pas senti que ce qu'il y a de prudent, d'habile, de convenable à faire aujourd'hui, c'est de ne rien compromettre. Sans doute on peut penser que le cabinet du 22 février était trop décidé, trop résolu dans ce qu'il projetait, en un mot qu'il voulait trop (j'accepte ce reproche qui m'honore, car je suis un homme sérieux et je rie fais pas à demi ce que je crois utile); mais, même en pensant cela, ce que les hommes modérés et dégagés d'esprit de parti se sont dit en dedans d'eux-mêmes, c'est qu'il n'aurait fallu rien compromettre, c'est que, pour que le traité, même dans son apparence, existât encore, il fallait qu'on crût toujours à une certaine possibilité d'agir en Espagne. Ce que les hommes modérés auraient souhaité, c'est que, sans être décidé à la faire, on laissât du moins subsister la possibilité de l'intervention.

Alors, et seulement alors, on aurait pu prétendre que le traité contenait encore ce qu'on est convenu d'appeler l'appui moral. Mais, dès le moment où l'on a dit partout, à chaque instant, et un jour à la face de la France, dans le discours de la couronne, que l'intervention était un danger immense, la coopération une chose peu honorable, on a déclaré que jamais on

n'interviendrait, que jamais on ne coopérerait, et le traité s'est évanoui comme une ombre. Et cependant, si peu qu'il fût, il était quelque chose, il aurait dû rester quelque chose. MM. les ministres s'irritent quand on dit qu'il n'est rien, et eux-mêmes l'ont mis à néant. Toutefois on est en retraite. Le jour où a été entendu le discours de la couronne, le cri général des hommes sages a appris aux ministres qu'ils étaient allés trop loin. Le projet d'adresse a atténué le discours de la couronne. Les ministres euxmêmes, pressés hier par un orateur habile, sont revenus sur ce qu'ils avaient dit ; ils sont revenus presque au langage du 22 février ; je dis langage, car, pour • ses actes, cela leur est impossible. Ils sont, dis-je, depuis quinze jours occupés à réparer la faute commise dans le discours de la couronne. Or, dans cette situation, j'invoque la Chambre, je la supplie de s'associer au repentir du cabinet et de contribuer à cette réparation d'une grande et déplorable faute. Certes je ne parle pas ici dans un intérêt personnel, je n'ai aucun but de ce genre ; je parle dans l'intérêt du pays, et je conjure la Chambre de choisir la phrase la moins significative, celle qui laissera l'avenir le plus libre.

La Chambre peut ici beaucoup pour corriger le mal. Dans notre heureuse constitution le pouvoir du gouvernement est beaucoup, mais il n'est pas tout. Si la résolution imprudemment annoncée par le gouvernement n'est pas confirmée par la Chambre, rien n'est

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