‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 6 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

de ma part rien de pareil. Je vais dire pourquoi j'ai cru qu'il fallait agir en Afrique comme le cabinet du 22 février se proposait de le faire, et comme il n'a pas eu le temps de le faire.

Voici, Messieurs, la vérité, qu'on ne vous a pas en- • core dite ou qu'on ne vous a dite qu'à moitié, et que je vous dirai aujourd'hui tout entière, usant d'un double privilège, celui d'avoir été ministre et celui de ne plus l'être. Je dirai, à ce sujet, une chose qui m'a été inspirée par l'expérience, et, conmie j'ai manié pendant quelques temps les affaires, cette chose aura peutêtre quelque autorité dans ma bouche, et n'aura plus rien de suspect, puisque je ne suis plus au pouvoir.

Sans avoir le courage de remonter à la vraie cause du mal, nous nous accusons les uns les autres, et c'est, il faut l'avouer, un débat déplorable que celui où l'on déchire les plus belles renommées, celles dont nous ' aurons peut-être besoin, je ne dis pas aujourd'hui, mais dans l'avenir, car il ne faut pas méconnaître les possibiUtés de l'avenir. {Approbation à gauche.)

Nous donnons un triste spectacle à l'Europe. Heureusement l'Europe ne nous croit pas; sans cela elle nous prendrait pour de malhonnêtes gens et des gens malhabiles. {Nouvelle approbation.) Heureusement l'Europe a l'habitude des discussions de tribune dans les pays libres. Elle sait qu'on y dit le vrai et le faux; elle sait, par exemple, que pendant vingt ans Fox et Sheridan ont accusé Pitt d'être un traître. Et cependant alors l'Europe était bien per-

suadée que Pitt n'était pas un traître, mais qu'il travaillait à maintenir grandement les intérêts de son pays. Il en est de même aujourd'hui, l'Europe sait à quoi s'en tenir. Il n'en est pas moins vrai qu'il est fâcheux de nous livrer ici à des discussions vaines et de ne pas remonter à la vraie cause du mal. Or savez-vous quel a été le système suivi en Afrique? On n'y pouvait pas vivre pacifiquement, je le démontrerai au besoin par les faits. Il fallait donc avoir le courage de l'avouer, de le dire aux Chambres, de demander les ressources nécessaires pour la guerre, car la guerre, vous l'aviez sur tous les points de l'Afrique.

En ne disant pas toute la vérité, en ne demandant pas tout ce qui était nécessaire, on a été réduit à des ressources insuffisantes, et le système réel, je ne puis pas le définir mieux, n'a été ni la paix, ni la guerre, ni la colonisation, ni la grande occupation, ni la petite ; c'a été la guerre mal faite, non par la faute des généraux, mais par la faute de tout le monde... {Mouve^ ments divers y agitation prolongée.)

Messieurs, je dis la faute de tout le monde, et ici vous allez voir que je serai parfaitement équitable dans la distribution de la faute sur tout le monde. 11 faudra que la Chambre, malgré le respect profond que j'ai pour elle, me permette de dire la vérité à tous, au gouvernement comme à elle. J'ai fait partie du gouvernement comme je fais partie de la Chambre, et j'avouerai que nous avone eu tous tort à un certain degré. Nous avons manqué de résolution, de volonté en

Afrique, et cela parce que le gouvernement, j'entends à la fois par le gouvernement l'administration et les Chambres, a voulu une œuvre très difficile, et que nous n'avons pas voulu y consacrer les moyens suffisants. Voilà la cause pour laquelle nous n'avons pas prospéré en Afrique.

Il serait faux de dire que rien n'a prospéré, il serait faux de dire que nous sommes dans une position plus mauvaise qu'au début ; car, si en apparence nous sommes plus mal qu'il y a six ans, en réalité il y a des progrès faits ; et, s'ils ne sont pas plus grands, c'est que les choses n'ont pas été conduites avec l'énergie, avec la suite nécessaires, parce que les ressources manquaient. Je vais expUquer comment cela a eu Ueu.

Le gouvernement a, pendant plusieurs années, rencontré dans l'intérieur de la France des difficultés énormes ; et, je dois le dire, puisque j'ai eu l'honneur de faire partie du conseil du gouvernement, nous avions de si graves soucis à l'intérieur, qu'il était difficile de porter sur l'Afrique une attention aussi suivie qu'il aurait été nécessaire. A côté de cela, quand nous entrevoyions toute la gravité de cette tâche, il était difficile de venir dire la vérité à la Chambre. La Chambre veut qu'on lui dise la vérité, mais, quand la vérité consiste à lui demander beaucoup d'hommes et de millions, vous savez quel accueil bienveillant elle fait à un pareil aveu. {On rit.)

Il résultait de là d'immenses difficultés : difficulté de bien apprécier, avant l'expérience de plusieurs an-

nées, toute l'étendue de notre tâche, et difficulté de dire toute la vérité à la Chambre. Voilà peutrêtre pourquoi la Chambre n'a pas été assez avertie de la gravité de ce que nous avions à exécuter, et pourquoi Ton n'a pas osé lui demander les grandes ressources qu'il fallait y employer.

Lorsque j'ai eu l'honneur d'être appelé à la tête du cabinet du 22 février, sachant bien que j'étais un président à qui on demanderait sérieusement compte des affaires de l'Afrique, je me suis considéré, non pas comme solidairement, mais comme directement responsable. J'y ai regardé avec une grande attention, et je suis demeuré convaincu que, sans une grande décision, sans une grande énergie de volonté, nous ne ferions que de la demi-besogne (passez-moi l'expression vulgaire), c'est-à-dire rien qui vaille ; et qu'il fallait ou renoncer à l'Afrique, ou travailler sérieusement, avec volonté et avec suite, à sa conservation.

On m'a reproché de n'avoir pas dit toute la vérité. Je crois pourtant être un des ministres qui en ont le plus dit sur ce sujet ; je crois être le seul qui ait proclamé, à la face des Chambres, la difficulté de ce que nous avions à faire, et la nécessité d'y consacrer de grandes ressources. Et cette année, si j'avais eu l'honneur d'être assis au banc des ministres, j'en aurais dit davantage encore, parce que j'aurais été à même d'en savoir davantage. Je conjure la Chambre de ne rien faire à demi en Afrique, de ne rien tenter sans avoir les moyens suffisants ; car, si nous continuons comme

par le passé, vous pouvez être assurés, quelque général que vous envoyiez en Afrique, quelque administrateur que vous y employiez, vous pouvez être assurés de voir renouveler tous les ans des discussions aussi fâcheuses, aussi malheureuses que celles des années antérieures, de voir une partie de la session perdue en de vaines paroles, en paroles regrettables, et beaucoup d'argent dépensé sans être pour cela plus avancés. Quant à moi, ce n'est pas par préférence pour le système colonisateur, pour le système de ceux qui veulent faire vite, qui veulent conquérir toute la régence, que j'ai agi en ma qualité de président du conseil du 22 février, c'est avec la conscience profonde qu'il faut employer des moyens sérieux à une tâche aussi sérieuse. Et, à ce sujet, je dirai quelques mots sur la manière dont j'aurais voulu qu'on agît en Afrique.

Mais auparavant je prie la Chambre de me permettre d'exposer brièvement le système que j'ai appelé tout à l'heure, non le système guerroyant, non le système pacifique, mais le système de la guerre mal faite.

M. DE Lamartine. — Je demande la parole.

M. Thiers. — Je vais prendre pour exemple les événements d'Oran.

L'honorable M. Jaubert disait l'autre jour, à cette tribune, un mot fort spirituel : « Que la Macta avait engendré Mascara. » Cela est vrai; mais il faudrait expliquer cette généalogie pour faire comprendre que, dans ce qui se passe en Afrique, ce n'est pas tel ou tel système qui est à reprendre, c'est uniquement la

guerre faite avec des ressources insuffisantes. Je prie la Chambre de me prêter un moment d'attention, pour que je puisse lui rappeler ce qui a eu lieu depuis deux ans dans la province d'Oran.

Nous étions en paix à Oran, dans une paix profonde, avant l'afifaire de la Macta. Eh bien, voyez comment nous avons été engagés dans la guerre. On s'imagine qu'il suffit d'être enfermé dans les murs d'une place, et qu'on peut à volonté n'avoir pas la guerre ; non, on ne le peut pas. Nous étions enfermés dans Oran, nous avions la paix avec Abd-el-Kader, et nous étions dans les meilleurs rapports avec lui, car nous faisions Je commerce avec les Arabes. Eh bien, Abd-el-Kader voulut déplacer la tribu des Douairs, qui, après avoir fait la guerre avec nous, faisait le commerce avec nous, nous donnait la viande et tous les comestibles dont a besoin une population nombreuse. Si l'on avait à Oran, à Alger et à Bone, des forts dans lesquels on aurait seulement une garnison à nourrir,, on pourrait la nourrir avec des vivres apportés par la marine royale ; mais la garnison se trouve renfermée dans la place avec une nombreuse population qu'il faut ali* menter, et on ne le peut pas avec des vivres apportés de Toulon. Ces mois derniers, on a nourri la population d'Oran avec des vivres venus de Toulon; mais cela n'est pas toujours possible, et il faut avoir près de soi des tribus, comme celle des Douairs, avec lesquelles on puisse faire le commerce et se procurer des vivres. Eh bien, Abd-el-Kader, qui, comme tous les

princes. d'Orient, a la tète un peu tournée par l'exemple du pacha d'Egypte, veut avoir le monopole du commerce. Il donna ordre aux tribus de quitter le territoire qui est aux portes. d'Oran. Le général Trézel, qu'on a accusé injustement, d'abord parce qu'il a été malheureux, et puis parce que c'est un militaire d'une vertu rare, un homme dont l'âme est héroïque {très bien!), le général Trézel n'est pas un officier ambitieux et insubordonné. Il commandait à Oran. Que fallait-il qu'il fît? On voulait déplacer une tribu amie qui avait fait la guerre avec nous et qui nous nourrissait pendant la paix. Il sortit d'Oran pour aller la couvrir à quelque distance des murs avec un corps de 2,500 hommes. Abd-el-Kader s'avança vers le général Trézel, et lui fit essuyer une sorte d'échec qu'on a fort exagéré. Il fut commis une faute ; le général Trézel a eu la générosité de ne pas te dire .et de prendre toute la responsabilité sur son compte. Voilà ce qui fut cause de la défaite de la Macta. Elle était résultée de notre position en Afrique ; car, en s'enfermant dans les places, il faut avoir autour de soi des tribus avec lesquelles on puisse faire le commerce.

Ainsi qu'on vous l'a dit, la Macta amena Mascara ; nous devions venger l'honneur de nos armes. Vous allez voir que l'incendie de Mascara est le résultat d'une guerre faite à demi. On est allé à Mascara pour venger l'honneur de nos armes ; mais, comme on ne voulait pas y rester, le résultat de cette guerre faite en courant fut, sans projet arrêté, la destruction des

établissements de Mascara. On ne fut pas coupable d'avoir brûlé la ville, car elle l'avait été auparavant par Abd-el-Kader ; mais, comme on ne voulait pas rester à Mascara, il fallait en détruire les établissements, afin qu'ils ne pussent plus nous nuire. Il fallait aussi, si l'on voulait affaiblir la puissance d'Abdel-Kader, occuper Tlemcen, ville riche, et qui est le point de communication entre les Arabes de la province d'Oran et les Arabes du Maroc.

A Tlemcen, on ne voulait pas ravager comme à Mascara. Il y avait une petite citadelle qui pouvait contenir 500 hommes : on y plaça une garnison de 500 hommes. Ensuite on fit un raisonnement qui était indiqué par la simple inspection de la carte. On devait, pour ravitailler ces 500 hommes, faire 30 lieues d'Oran à Tlemcen ; on pensa qu'il convenait d'occuper l'embouchure de la Tafna, qui n'était distante que de 12 lieues de Tlemcen, et d'où il était plus facile de ravitailler Tlenâcen. De là le malheur de la Tafna. Tous ces événements se sont donc enchaînés.

L'échec de la Macta a été amené par la nécessité de protéger les Douairs, car on ne pouvait pas livrer à l'ennemi des populations qui s'étaient mises sous notre protection; il fallut donc protéger les Douairs. La protection des Douairs amena la Macta. La nécessité de venger cet échec amena Mascara. On fut obUgé de détruire les établissements de Mascara. Comme on ne voulut pas détruire Tlemcen, on y laissa une garnison, et, pour ravitailler Tlemcen, il fallut occuper le

camp de la Tafna. C'est ce que j'appelle une guerre mal faite, c'est-à-dire faite sans les ressources et les moyens nécessaires. Cela vient de ce que le gouvernement n'osait pas vous demander les ressources qu'exigeait l'occupation d'Oran, car il aurait fallu au moins 15,000 hommes d'une manière permanente à Oran. {Mouvement en sens divers.) Et que la Chambre remarque bien que je discute ici sur des faits ; je ne me perds pas dans des personnalités, dans de vagues discussions de systèmes; je discute les faits, et je prie la Chambre d'y porter une grande attention ; car ce que je dis ici, si on le comprend bien, peut avoir une grande conséquence sur la conduite que l'on devra tenir plus tard.

Si Ton voulait rester à Oran, j'ai démontré qu'il fallait aller à Mascara, à Tlemcen et à la Tafna ; mais il fallait agir avec suite, avec ensemble, avec des forces considérables, et non pas hasarder quelques expéditions accidentelles et sans suite. C'est là ce que j'appelle la guerre mal faite, faute de moyens et faute de volonté.

Eh bien, savez-vous ce qu'amène la guerre mal faite? Tout ce que vous avez vu. Par la guerre mal faite votre nom est compromis en Afrique. On ne croit pas à la puissance de cette nation tant vantée, quand on la voit paraître et disparaître, ne laissant après elle que l'incendie et la dévastation. La guerre mal faite se fait violemment. Vous vous plaignez des ravages ! C'est parce que vous allez comme des cou-

reurs qui ne prennent que le temps de détruire. Ce n'est pas la faute de tel ou tel système, c'est celle de la guerre mal faite.

De plus vous n'attirez que de méchants spéculateurs en Afrique, que des gens qui n'ont rien à perdre ; les capitalistes, les gens qui ont des ressources, ne viendront que quand ils verront un système bien arrêté. Aussi la manière incertaine d'agir en Afrique compromet votre nom dans la colonie, vous y rend injustea, c'est-à-dire violents, et n'y attire que des spéculateurs sans ressources.

Voilà ce que la guerre mal faite a produit ea Afrique. Ce qu'elle produit en France est encore plus déplorable. On vous dit tous les ans que la colonie ne peut pas prospérer ; cela inspire des doutes, et il résulte de là que vous dépensez à contre-cœur, que vous dépensez à moitié, que vous dépensez sans règle, que vous dépensez mal. Ensuite vous donnez le plus triste spectacle qui se puisse voir : vos plus grandes renommées militaires sont accusées d'inhabileté, et les hommes les plus honorables, qui devraient s'estimer, n'ont à la bouche que des paroles regrettables. (Mouvement.) Enfin, pour la discipline de l'armée, il n'y a rien de plus malheureux que des entreprises qui n'ont pas réussi. Je ne veux pas, à propos de l'Afrique, parler de notre politique intérieure, mais je dirai quelques mots sur la discipline de l'armée.

Strasbourg m'a prouvé, malgré tout ce qu'il y a eu de déplorable dans cet événement, que l'armée, quoi

qu'on en dise/ est tellement attachée à la légalité, que les derniers militaires en grade connaissent leurs devoirs et savent résister au nom le plus imposant pour toute l'armée française.

Strasbourg, loin de m'avoir alarmé (je ne parle pas de ce qui a suivi), m'a prouvé que l'armée saurait résister au plus dangereux des talismans qui pût lui être présenté ; car le nom qui a retenti dans cette affaire était le plus dangereux à mon avis. Savezvous ce qui ébranle la discipline dans l'armée? C'est lorsque les chefs disputent entre eux. C'est là l'atteinte la plus grave qui puisse être portée à la hiérarchie. Ce qui manque à l'armée, ce n'est pas le sentiment de la légalité, c'est celui de la hiérarchie. Je vais citer ce qui s'est passé devant nous. J'ai eu occasion de connaître les cinq officiers dont le nom a retenti depuis l'affaire de Constantine ; j'ai eu l'honneur de connaître M. le maréchal Clausel, M. le général de Rigny, les trois officiers de marine, MM. Baudin, Quenel et de La Susse.

Je déclare que, pour mon compte, je n'ai pas rencontré d'officiers plus habiles et plus dévoués, et pourtant nous les avons vus tous, devant des conseils de guerre, s'accusant les uns les autres. Et pourquoi cela. Messieurs? C'est que toujours, dans les entreprises malheureuses, il y a entre ceux qui y ont pris part des différends fâcheux et déplorables. {Interruption. Bruit.)

M. Leroy. — C'est à tort que vous avez parlé de M. de La Susse. (Bruit.)

M. Thiers. — Je remercie M. Leroy de me faire remarquer que M. de La Susse n*a pas été dans la même position que les autres officiers. Cela est vrai, je le reconnais; je sais toute l'estime dont il est digne; mais je cite les noms de ces officiers, et je ne les citerais pas, si la moindre expression de blâme pouvait leur être adressée. C'est parce que je les connais tous, et qu'ils sont tous de vaillants militaires, attachés à leur pays, que je les cite ici et que je déplore cette triste conséquence de la guerre mal faite, qui, mettant en présence les uns des autres, dans une entreprise malheureuse, les officiers les plus capables, les place dans une situation fâcheuse, qui souvent ne se dénoue que devant les tribunaux militaires. {Nouvelle interruption.)

Je dis que la guerre mal faite a tous ces inconvénients à la fois ; et, quelles que soient ici les nuances (le nos opinions politiques, on ne contestera pas la vérité de toute Ténumération que j'ai portée à cette tribune. La guerre mal faite affaiblit le prestige de notre nom en Afrique et n'y amène que de mauvais spéculateurs ; en France, elle affaiblira volonté que nous avons d'agir dans la colonie d'Afrique, elle ébranle nos convictions, elle met en présence les hommes les plus utiles pour s'adresser des reproches les uns aux autres, et porte, à mon avis, l'atteinte la plus forte à la hiérarchie, c'est-à-dire à la discipline militaire.

Eh bien, qu'avons-nous à faire aujourd'hui? Nous

at AFFAIRES D'AFRIQUE.

avons à nous rendre les maîtres sur les points que nous occupons ; et, quand nous les posséderons en victorieux, on verra quel est le meilleur système à suivre, on verra si le meilleur sera de traiter avec les princes d'Afrique, car c'est un système qui a ses partisans. On pourra peut-être traiter avec Abd-el-Kader et Achmet bey ; c'est possible, je ne le conteste pas. On choisira entre ce système et un autre qui consisterait à placer partout des garnisons françaises, et à faire que la France possède directement et absolument le sol de l'ancienne régence.

Ces deux systèmes ont été pratiqués dans le passé : il y a des exemples de l'un et de l'autre. Je dois dire que presque toujours, et l'histoire romaine en dépose, que presque toujours le système qui a consisté à laisser exister dans les provinces conquises l'autorité locale, c'est-à-dire les princes africains, a abouti plus tard à la nécessité de la conquête définitive; car, après deux ans de paix, on avait de nouveau la guerre. Cependant je déclare que je n'ai pas de préférence marquée entre ces deux systèmes ; il faut que l'expérience démontre quel est le meilleur. Mais ce qu'il faut avant de traiter avec ces princes, préférât-on le système qui consiste à traiter avec eux, c'est être victorieux.

Et ici je suis ramené à vous expliquer quel était le plan de conduite du cabinet du 22 février en Afrique. (Mouvement (inattention.)

Convaincu que, quel que dût être le système suivi

plus tard, il fallait d'abord faire la guerre heureuse, j'avais proposé au cabinet, qui, après une longue discussion, l'avait adopté, le plan de conduite que voici.

A cette époque, la guerre était engagée à Oran, engagée à Alger, je puis dire engagée à Constantine, car Jusuf avait été nommé bey, et déjà il y avait eu plusieurs rencontres avec les tribus qui séparent Bone de Constantine. Ainsi la guerre se trouvait engagée sur tous les points.

Suivant l'avis des généraux les plus capables et qui connaissent le mieux le pays, nous avons pensé qu'il fallait, puisque la guerre était engagée, la faire prompte et énergique. Pour cela il fallait agir simultanément à Oran, à Alger, à Constantine. Les motifs d'agir sur ces trois points, les voici :

Nous avons en Afrique deux nationalités devant nous : la nationalité arabe, qui est à Oran, et qui est représentée par l'homme le plus éminent du pays, par Abd-el-Kader. Vous avez un autre genre de nationalité contre vous, ou plutôt les restes d'Une nationalité : c'est la population turque qui est à Constantine, et qui est représentée par Achmet bey. Cette population turque de Constantine s'appuie sur le voisinage turc qui est à Tunis, et même elle s'appuie sur Constantinople.

Eh bien, voilà les deux hostilités en présence desquelles vous étiez placés. La guerre étant engagée sur tous les points, le projet du cabinet du 22 février était

Ui AFFAIRES D'AFRIQUE.

de la faire active et incessante à Oran jusqu'à ce qu'Abd-el-Kader fût forcé de nous céder une portion de souveraineté, ou de traiter avec nous à des conditions qui pussent nous offrir des garanties de sécurité.

Notre projet était d'agir non seulement à Alger, s'il était nécessaire, mais simultanément à Gonstantine, pour produire un effet moral sur les populations et pour amener Âchmet bey à traiter avec nous.

Il faut que vous sachiez qu'Âchmet bey, par cette disposition qui est naturelle à tout homme qui est chez lui, celle de résister à des hommes venus de loin, et qui se font voisins par le moyen de leurs vaisseaux, qu'Achmet bey nous voit avec beaucoup de peine. C'est tout simple; il a réussi à détourner le commerce qui avait lieu par la province de Bone et à le faire passer par Tunis.

Ce n'est pas tout, il faut que vous connaissiez un fait d'une grande gravité, et qui a le plus contribué peut-être à décider l'expédition de Gonstantine. Déjà le bey de Tunis avait communiqué avec la Porte ; on pouvait craindre qu'il ne reçût l'investiture du beylick de Gonstantine ; on pouvait craindre que cela n'amenât de graves difficultés avec le sultan ; et je dois dire même que quelques-unes de ces difficultés s'étaient déjà produites; un envoyé secret était arrivé, et l'on disait, qu'il avait apporté l'offre de l'investiture. En outre, nous savons tous que des secours avaient été envoyées de Tunis à Gonstantine. Tout le monde a appris par les journaux que, par une précaution je crois fort

sage, nous avons envoyé M. le contre-amiral Hugon pour empêcher toute tentative qui aurait pu avoir pour effet de raviver les espérances d'Achmet bey, et de rendre à l'hostilité que j'appelle turque une nouvelle énergie contre nous.

Dans cette situation, nous pensâmes qu'il fallait agir à Oran, à Alger et à Constantine simultanément, non pour conquérir la province de Constantine, mais pour arriver à un de ces deux résultats : ou de traiter avec Achmet bey, s'il y avait quelque avantage, ou de mettre à sa place un bey de nomination française. Ainsi ce n'était pas dans le dessein d'une conquête complète de la régence, qu'on peut faire ou ajourner, non plus que dans le dessein de hâter la colonisation, mais uniquement pour faire une guerre sérieuse, c'est-à-dire une guerre comme il faut la faire quand on veut qu'elle réussisse. Voilà les motifs qui nous ont déterminés.

Quant à l'époque de l'expédition, je dois ajouter, et M. le maréchal Clausel ne me démentira pas, que, m'étant éclairé des lumières de tous les hommes qui connaissent l'Afrique et qui y ont agi, je n'avais cessé de lui dire qu'il fallait plus de troupes qu'on n'en jugeait rigoureusement nécessaire pour faire l'expédition. J'avais dit : Si l'on croit que 10,000 hommes sont nécessaires, il faut en mettre 12,000, car, dans la guerre, il faut avoir toutes les chances pour soi, il faut prendre plutôt plus que moins. J'avais dit à M. le maréchal Clausel, et ici encore je

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m*étais éclairé des lumières de tous les militaires, qu'il fallait une artillerie qui pût permettre de battre la place, si Ton rencontrait l'obstination ordinaire des Turcs derrière les murailles. J'avais dit que l'expédition de Mascara nous avait donné une leçon suffisante pour ne pas tenter l'entreprise passé le 15 septembre.

Dieu me préserve d'accuser personne ! Mais, dans cette discussion, la commission, dont je ne me plains pas d'ailleurs, M. Jaubert, dont je me plaindrais encore moins, ont eu l'intention de distribuer les torts comme je vais le dire :

Trois responsabilités ont figuré : celle du 22 février, celle du 6 septembre, celle du maréchal Clausel ; car le 22 février a voulu une fois ; le 6 septembre a voulu une deuxième fois, et le maréchal Clausel a exécuté. Et voici la conclusion que certaines personnes en ont tirée : entre le 22 février, le 6 septembre et le maréchal Clausel, il y a deux coupables : le 22 février et le maréchal Clausel ; il y a un innocent, le 6 septembre. (Rires.)

Je ne dirai pas, pour rendre la pareille à ceux qui raisonnent ainsi, qu'il y a deux innocents, le 22 février et le maréchal Clausel, et un coupable, le 6 septembre ; non, je ne dirai pas de telles choses : je dis seulement que le 22 février voulait une chose raisonnable et qu'il la voulait avec des moyens et dans une saison qui pouvaient faire espérer le succès.

Ce qu'il voulait, ce n'était pas une entreprise gigan-

tesque exigeant 100 millions et 100,000 hommes. Il préparait une chose dans les limites de notre puissance et de la prudence. Il voulait, en un mot, agir sérieusement; et, puisqu'il avait trouvé la guerre engagée, il voulait la faire assez activement pour apporter des résultats à la Chambre.

Je suis de ceux qui pensent, non pas qu'il faut se créer des difficultés (car, lorsqu'on a administré quelques années, on n'a pas le goût de les augmenter; elles sont nialheureusement suffisantes pour les plus grands courages); je suis de ceux qui pensent que, lorsqu'on a des difficultés à vaincre, les éluder ne sert de rien. Une difficulté évitée ^aujourd'hui se rencontre demain, aggravée et quelquefois multipliée. Je pense que tout homme de gouvernement ne doit pas se cacher le danger, ne doit pas se dissimuler la gravité de ce qu'il entreprend ; il doit se dire franchement la vérité, il doit la dire aux Chambres et marcher sur les difficultés au lieu de les éviter. Voilà tout ce que j'avais à déclarer sur la part de responsabilité que j'ai eue dans les affaires d'Alger.

Quant au système, j'en pourrais parler longuement, mais je ne le veux pas. Je crois avoir rempli un devoir à l'égard de la Chambre d'abord, en dégageant ma responsabilité, et ensuite un devoir de bon citoyen, en conjurant la Chambre de ne rien faire à demi. Et je dis que, puisqu'elle est en Afrique, la France doit y agir d'une manière digne d'elle, d'une manière digne du nom français. {Marques (T approbation.)

148 AFFxVIRES D'AFRIQUE.

M. Piscatory ayant répliqué que la France devait se borner à occuper Oran, Alger et Bone, qu'en se fortifiant sur ces trois points elle empêcherait à tout jamais le retour de la piraterie, exercerait une protection efficace sur notre commerce dans la Méditerranée, et éviterait des sacrifices d'hommes et d'argent dont il était impossible de prévoir rétendue, M. Thiers lui fit la réponse suivante :

Messieurs,

Je dois avertir la Chambre que je prends la parole hors mon tour d'inscription ; mais la Chambre a l'équité de permettre quelquefois que l'on manque à la règle, et d'autoriser quelques orateurs à se répondre l'un à l'autre. Je crois qu'il n'y a que cela d'utile. {Oui! oui! parlez!)

M. Piscatory a répondu à ce que j'avais dit, bien qu'il n'ait pas combattu sérieusement ma proposition qui se bornait à avertir la Chambre qu'on n'avait pas agi assez sérieusement en Afrique. Je vais essayer de préciser davantage la question, afin de l'amener à ce que j'appellerai quelque chose de pratique pour les ministres qui ont des résolutions à prendre.

M. Piscatory a dit, si je l'ai bien entendu : « Vous faites la guerre aujourd'hui; mais, quand vous l'aurez finie, que ferez-vous ? Ce sera à recommencer. » Làdessus il a proposé de se renfermer dans Oran, Alger et Bone ; il vous a surtout recommandé d'agir ainsi, parce que, songeant toujours à l'Europe, et il avait

raison, il disait : « Si vous aviez une querelle sérieuse avec l'Europe, pourriez-vous laisser 43,000 hommes en Afrique ?» Je crois ne faire aucun tort à l'opinion de M. Piscatory, sinon celui de la réduire beaucoup en la résumant en ces termes ; et je le prie de me rendre la pareille et de m'interrompre si je me trompe.

D'abord je n'ai déclaré aucune préférence pour aucun système ; j'ai voulu seulement entrer dans la question du présent, et j'ai dit : Quand on a la guerre, il faut faire la guerre !

Fixons-nous bien : puisque nous ne voulons pas parler du passé, que nous ne voulons pas remonter aux torts de l'administration antérieure, il faut alors partir du présent.

Bien qu'après la guerre on doive être replacé où l'on était (et j'examinerai si cela est exactement vrai), peut-on se renfermer dans Oran, dans Alger et dans Bone, sans avoir achevé la guerre qu'on a commencée? Est-il possible de faire comme il y a deux mois à Oran, de nourrir les troupes avec des vivres tirés de Toulon? Non assurément, on ne peut rester en Afrique qu'à la condition d'avoir traité avec les princes en présence desquels on se trouve, c'est-à-dire avec Abd-el- Kader et Achmet bey. Je défie quelque ministère que ce soit de ne pas soutenir la guerre qui est engagée. Vous avez vu que le ministère du 6 septembre s'est cru obligé de la continuer, et que celui du 15 avril se croit obligé de faire de même. Je ne sache pas une administration qui, ayant à conduire aujourd'hui l'affaire

d'Alger, commence par abandoimer tout le territoire qu'on occupe, pour se renfermer dans Oran, dans Alger et dans Bone, sans avoir pris une position victorieuse pour traiter avantageusement avec les princes devant lesquels nous sommes placés. Et je le demande à M. Piscatory, puisque la guerre est engagée à Oran, à Alger, à Bone, ne faut-il pas la faire sérieusement pour pouvoir arriver ensuite à négocier?

Ainsi le système dont on parle tous les jours n'a rien d'excessif et de ridicule ; c'est un système forcé. Il faut faire la guerre, puisque la guerre est engagée.

Ce dont je me suis plaint, c'est qu'on n'eut pas déclaré à la Chambre toute la gravité, toute l'étendue de cette guerre, c'est qu'on ne lui eut pas demandé les ressources nécessaires. Voilà le point sur lequel je tiens à ce que nous soyons d'accord. Le système belliqueux et le système pacifique ne sont pas en cause ; il ne s'agit pas seulement de venger l'honneur du nom français, il s'agit surtout d'avoir une position tolérable en Afrique vis-à-vis des princes auprès desquels nous sommes placés.

Maintenant quelle était la situation du cabinet du 22 février?

Ce n'est pas le cabinet du 22 février qui a nommé Jusuf bey de Constantine : il l'était déjà. Ce n'est pas lui qui a engagé la guerre à Alger ni à Oran : il l'a trouvée déclarée. Ce cabinet n'est coupable que de ceci; c'est qu'ayant trouvé la guerre engagée il a voulu la faire sérieusement ; de là l'envoi du gé-

i\ AVRIL 1837. \o\

néral Bugeaud et tous les préparatifs qui ont eu lieu.

Maintenant, que fera-t-on après la paix ? La question est embarrassante, elle contient toute la question d'Afrique. Je ne voulais pas engager la question de système, je suis cependant forcé...

Plusieurs voix. — Non ! non ! Aux crédits extraordinaires. {Bruit confus.)

M. Thiers. — Messieurs, je suis aux ordres de la Chambre et prêt à lui obéir. {Parlez ! parlez! — Bruit,)

Je la prie de remarquer que je crois avoir observé envers elle toutes les convenances qui m'étaient imposées. (Oui! oui!)

Lorsque j'ai pris la parole tout à l'heure, je n'ai pas discuté la question de système, j'ai discuté le passé, j'ai raconté ce qui avait été fait, et j'ai dit, non pas pour moi, car je ne suis pas aujourd'hui bien pressé de monter à la tribune, j'ai dit, dans l'intérêt du pays et pour m'acquitter d'un devoir envers lui, que je croyais qu'on n'avait pas agi assez énergiquement en Afrique. Je n'ai pas dissimulé que cette énonciation amènerait peut-être la discussion du système au fond. Et en effet, M. Piscatory, par une transition toute naturelle, a été amené à parler du système luimême ; c'est pour cela que je disais en commençant qu'il était bien difficile de scinder la discussion, et de séparer le présent de l'avenir. (C est Juste! parlez !)

Je vais m'expliquer en peu de mots sur le système

lui-même ; on pourrait parler ici huit jours de suite sans se répéter, tant il y a de choses à dire sur une question aussi grave que celle-là. Mais je veux seulement placer à côté du système de M. Piscatory, que je n'adopte ni ne repousse, je veux placer quelques objections graves qu'il fait naître dans l'esprit de tous ceux qui ont approfondi la question d'Afrique. Il est vrai qu'on doit revenir sur cette question, et on y reviendra. Peut-être, à l'occasion de la nouvelle demande des crédits extraordinaires, la discussion sera ouverte de nouveau ; mais il est bon pourtant que la Chambre et le public connaissent les deux faces de la question, et qu'on y puisse réfléchir mûrement avant de prendre un parti définitif. {Marques générales tTassentiment,)

Nous sommes, M. Piscatory et moi, dans une position tellement indépendante par rapport à la question d'Afrique, que nous pouvons dire des choses qui auront une portée utile, sans avoir une portée fâcheuse.

Ainsi donc la guerre est engagée, il faut la faire ; mais que ferez-vous après ?

Si l'on pouvait nous assurer en Afrique Oran, Alger, Bone, avec un certain territoire autour et des relations pacifiques avec les populations de l'intérieur, je déclare tout d'abord que, comme député, je serais tout prêt à y souscrire, et que, comme ministre, j'accepterais avec joie la proposition de réduire l'occupation aux environs de ces trois points.

Je ne me perds pas dans les divagations. Je précise

la question avec la dernière rigueur. Je suis prêt à accepter le système de Toccupation réduite, s'il est possible. Là est la difficulté. Je ne sais pas un homme de sens qui, si l'Afrique était à occuper, voulût engager la France dans une entreprise pareille, et je n'en sais pas un non plus qui, si on lui assurait l'occupation réduite, pût ne pas la préférer à l'occupation étendue, entraînant après elle les dépenses de 40,000 hommes par an. Mais la question est de savoir si l'occupation réduite est possible. Moi qui trouve que nous nous déshonorerions en abandonnant Alger, que nous nous ferions un tort immense aux yeux de l'Europe et des petites puissances de l'Italie, qui maintenant peuvent naviguer plus sûrement dans la Méditerranée ; moi qui suis décidé à voter contre quiconque proposerait l'abandon d'Alger, cependant je n'irais pas occuper Alger aujourd'hui si cela était à faire. Et, si j'avais à choisir entre une occupation réduite et une occupation plus large, je n'hésiterais pas ; car on peut être placé en Europe vis-à-vis d'ennemis plus rapprochés, et il ne serait pas raisonnable d'aller tenter une conquête comme celle de la régence d'Alger.

La question n'est pas entre le désir de guerroyer et celui de faire la paix. La question est entre le possible et l'impossible; car je regarde comme impossible ce prétendu système, que j'ai défini, et dont la définition restera peut-être vraie : la guerre mal faite, non par la faute des généraux, mais par la faute de ressources suffisantes. Eh bien, je dis que ce

système a été précédé du système pacifique. En effet, ce n'est pas volontairement qu'on est sorti de ce système proposé par M. Piscatory. Nous étions enfermés dans les murs d'Oran, et à peu près dans ceux d'Alger et de Bone. Ce n'est pas de propos délibéré que le gouvernement est allé s'engager dans la guerre ; il y a été amené forcément par la situation de tout peuple qui, arrivant dans un pays nouveau, dont les mœurs diffèrent des siennes, est tôt ou tard appelé à avoir la guerre.

Je défie qu'on me cite dans l'histoire des peuples colonisateurs un exemple qui soit contraire à ce que je vais dire. D'abord on arrive; après l'occupation, les habitants se soumettent un moment; mais, après cette première soumission, la présence des deux populations entraîne presque toujours une guerre sérieuse. Cela s'est passé ainsi pour les Anglais, pour les Portugais, pour les Espagnols, pour tous les peuples colonisateurs. La première occupation n'est pas ce qu'il y a de plus difficile ; ce sont les rapports avec les populations indigènes qui toujours font naître la guerre. Ce qui est arrivé en Afrique est arrivé dans tous les pays. Je vous ai cité l'exemple d'Oran ; eh bien, à Oran, je défie de soutenir que la guerre avec Abd-el-Kader n'a pas été une guerre parfaitement involontaire. Il fallait protéger les douairs, car sans cela la population mourait de faim ; on était expulsé non pas par les armes de ses ennemis, mais par la faim, parla maladie et par la disette.

Je VOUS prie de me permettre de recourir à l'histoire ; il peut paraître ridicule de remonter jusqu'aux Romains, mais, comme ils sont les meilleurs modèles en fait de conquêtes, il faut bien les citer. Or, ils ont toujours fait ceci : ou ils ont conquis le pays, ou ils ont traité avec les rois qui l'occupaient. Eh bien, quand ils ont commencé par conquérir, ils ont été tranquilles; quand ils ont voulu non pas conquérir, mais traiter avec les princes, plus tard ces princes se sont de nouveau révoltés contre eux ; ils ont été obligés de les déposséder et de se faire conquérants. Vous êtes placés dans cette alternative : ou de faire la guerre, ou de traiter, et souvent de recommencer la guerre après avoir traité ; et plus tard, si vous avez à vous plaindre de ceux auxquels vous avez laissé leur trône, vous êtes obligés d'aller le leur enlever.

M. Piscatory dit : Je m'enfermerai dans les murs (l'Oran, et là je ne ferai ni la paix ni la guerre avec personne ; je vivrai de mon mieux, et, si le commerce se présente, je l'accueillerai bien.

A cela, il y a une objection invincible. S'il s'agissait d'un petit fort occupé par 3 ou 4,000 hommes, qui tirerait ses vivres de Toulon, à la bonne heure ; mais, comme il s'agit d'une ville avec une population considérable, je vous défie de vous enfermer dans ses murs, car les maladies et la disette vous en chasseront. Les Espagnols sont restés longtemps à Oran, et ils ont fini par en être chassés.

Ce n'est pas tout, vous n'auriez jamais le com-

merce que vous promet M. Piscatory. J'ai beaucoup de confiance dans les promesses de M. Piscatory (on rit) ; mais, quand il nous promet le commerce, je ne puis pas y compter. Et en voici les raisons :

Le pacha d'Egypte pratique un système connu de tout le monde, qui lui assure le monopole du commerce. Cette idée d'avoir le monopole du commerce est ce qui préoccupe tous ces princes mahométans. Ils ont des Juifs auxquels ils donnent des marchandises, et ces Juifs leur donnent en échange de l'argent. Ils font un commerce qui ne nous conviendrait pas, mais qui pour eux a ses avantages.

Eh bien, tous les petits princes ont devant eux l'exemple du pacha d'Egypte. Jamais vous ne pourrez obtenir, en vous enfermant dans les murs d'Oran, qu'Achmet bey et Abd-el-Kader vous abandonnent le commerce : c'est chose impossible. Il faut que vous vous établissiez solidement à Bone, à Oran et à Alger, et que vous occupiez un certain territoire pour avoir une population amie qui vous approvisionne. Ce n'est qu'à ces conditions que vous aurez le commerce ; le commerce, vous ne l'obtiendrez que lorsque vous serez maîtres du Httoral, de manière que l'on y reconnaisse votre souveraineté.

Quelque étendue que puisse être la discussion sur ce sujet, toujours elle reviendra à ces termes-là. Oui, il vaut mieux occuper peu de terrain que d'en occuper beaucoup, parce que vous n'avez pas même assez de cultivateurs pour ce peu de terrain ; je le re-

connais. Mais il vous faut occuper un certain terrain, sous peine de mourir de faim; et, de plus, il faut quevotre puissance soit reconnue sur le littoral sous peine de n'y être pas tolérée, parce qu'on veut avoir le monopole du commerce.

Il y a une autre raison : savez-vous pourquoi l'occupation de l'Afrique me touche beaucoup? C'est qu'elle nous a donné dans la Méditerranée une position considérable. Je n'ai pas l'habitude de me nourrir d'idées romanesques, je suis un homme pratique; si j'ai une prétention devant cette assemblée, c'est celle-là ; un homme pratique doit savoir ne rien exagérer.

La possession nous donne la souveraineté d'un rivage qui, dans tous les temps, a été le repaire.de la piraterie. (Sensation. )\ous allez voir combien cela tient à la question de l'occupation du littoral de l'Afrique. La côte d'Afrique a été dans les tous temps le repaire des pirates : eh bien, nous sommes devenus aujourd'hui les protecteurs de la Méditerranée. Or, bien que la protection d'une mer soit quelque chose de très coûteux, la protection a toujours des profits et des profits très grands. Aujourd'hui vous avez assaini la Méditerranée, si je puis parler ainsi ; on peut y commercer librement, sans crainte de devenir esclave à Alger. Il y a plus ; cette piraterie, vous pourrez peutêtre un jour la faire tourner à votre profit, si vous êtes réduits à vous défendre. C'est, en effet, l'arme la plus terrible que vous ayez entre les mains, pour

un temps de guerre qu'il est permis de prévoir : avec des lettres de marque, vous êtes les maîtres de la Méditerranée; pas un bâtiment de commerce ne peut passer librement dans la Méditerranée si la France déchaîne la piraterie par des lettres de marque à Alger. {Vive sensation. Agitation prolongée .)

M. LE GÉNÉRAL Deharçay. — Lcs frégates anglaises prendront toute votre marine de pirates.

M. Thiers. — Je prie les honorables membres qui ont des objections à me faire de me permettre de continuer.

Je dis que le service que vous rendez sur la Méditerranée est un service que vous vous rendez à vousmêmes.

Le mouvement considérable qu'il y a aujourd'hui dans la Méditerranée n'est pas dû au grand commerce qu'Alger fait naître, car ce commerce se borne maintenant à approvisionner l'armée et sa suite bien plus qu'il ne consiste en des communications étendues et stables. Mais le grand service, c'est que la Méditerranée est désormais une voie sûre, et qu'on n'est plus exposé à y être capturé. Pour moi, j'ai visité la plupart des petits ports d'Italie, et je puis affirmer que le nom français y est béni, parce qu'on dit que c'est à la France qu'on doit la liberté du parcours de ces mers.

Eh bien, je répète qu'outre l'influence morale, il y a pour la guerre une arme terrible dans vos mains. On me disait tout à l'heure qu'une frégate ennemie

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détruirait la piraterie ; mais je cite l'exemple de toutes les guerres : la puissante marine anglaise n'a pu se défendre contre les corsaires français qui avaient des lettres de marque et qui faisaient au commerce anglais un mal énorme. Ainsi cette protection accordée par vous à la Méditerranée vous fait le plus grand honneur et met de plus dans vos mains, en cas de guerre, une arme puissante.

Si vous vous réduisiez en Afrique uniquement à l'occupation de trois points sur le littoral, si vous vous renfermiez dans vos forts, vous n'auriez plus la surveillance et la domination du littoral, et vous ne seriez plus à même de détruire la piraterie et de vous en servir un jour comme d'une arme défensive.

Voilà les raisons qu'on peut donner contre l'occupation réduite aux trois ports. Sans la condamner irrévocablement, je cite les objections capitales qui s'élèvent contre elle. Remarquez que, comme sûreté, ce système présente de grands inconvénients et de grands dangers. Je suis convaincu que, lorsque vous vous serez réduits à ces trois points, il arrivera que les populations irritées par votre présence, ne voulant pas vous abandonner les trois ports par lesquels le commerce se fait, et vous voyant tristement renfermés derrière ces murailles, finiront par former deux puissances, celle d'Achmet bey, que j'appellerai le reste de la puissance turque en Afrique, et, d'autre part, celle d'Abdel-Kader, puissances qui finiront par vous attaquer et peut-être par vous expulser ; car, enfin, les Espagnols

étaient placés près d'eux, ils avaient une puissance respectable, et ils ont été expulsés. (Mouvement,)

Je le répète, je ne décide pas ; je sais bien qu'une occupation étendue a de graves difficultés. Mais, à mon avis, l'occupation réduite a des difficultés qui équivalent à des impossibilités. La question, d'ailleurs, est d'une gravité immense. Cependant, comme le système de l'occupation réduite est recommandé par le désir de faire des économies, il est bon que, la Chambre sache qu'il ne présente pas toutes les facilités, toutes les sûretés qu'on imagine, et j'ai contre lui un argument qui me semble victorieux, c'est que, depuis sept ans, si l'on examine les choses avec la scrupuleuse exactitude de l'histoire, on verra que ce qui s'est fait depuis sept ans est justement ce qu'on propose encore. On a voulu, depuis sept ans, le système de l'occupation réduite ; mais, comme elle mettait les Arabes en notre présence aussi bien que l'occupation illimitée, ils tiraient sur nous, il fallait le leur rendre, on était entraîné dans l'intérieur des terres, et, dans deux ans, si vous l'adoptez, le système de l'occupation réduite vous remettra dans la position où vous êtes aujourd'hui.

Maintenant j'arrive à la grande question poUtique. Si vous étiez obligés de laisser 40,000 hommes en Afrique pendant la guerre, votre situation serait embarrassée ; car, quoi qu'on en dise, il y a des jours où 40,000 hommes et même 10,000 hommes qui arrivent à propos sur un champ de bataille peuvent décider du sort d'un empire.

Eh bien, voyez ce que c'est que la différence des esprits? Je tiens la raison de M. Piscatory pour énormément grave. Cependant c'est cette même raison qui me décide le plus fortement contre le système de M. Piscatory, c'est-à-dire le système de faire incomplètement. C'est parce que vous avez la paix qu'il faut vous hâter d'agir énergiquement en Afrique ; car, si la guerre venait vous surprendre dans l'état d'indécision où vous êtes, dans l'état de demi-mesure, je dis qu'il faudrait évacuer honteusement l'Afrique ; et que, s'il y avait une guerre maritime, il faudrait peut-être se hâter de rentrer dans le port de Toulon. (Murmures.)

Je voudrais que la Chambre pût Ure une dépêche dans laquelle étaient donnés tous les motifs de l'occupation de Constantine. Ces motifs, je ne les ai pas indiqués tous, parce qu'improvisant, étant loin de mes souvenirs, n'ayant pas préparé un discours, je n'ai parlé que des faits principaux qui se présentaient à ma mémoire.

Je disais dans cette dépêche : Si la France ne profite pas de l'état de paix pour agir en Afrique avec toutes ses ressources, elle laissera arriver le jour de la guerre, et alors elle ne sera pas soUdement établie ; il ne sera plus temps; elle ne pourra pas faire en temps de guerre ce qu'elle aura négUgé de faire en temps de paix.

Maintenant je n'ajoute plus qu'un mot sur cette question : Peut-on ou ne peut-on pas s'en aller d'Al-

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