‹ Discours parlementaires de M. Thiers;Chapitre 9 sur 39 · IV · texte numérisé non relu

IV

Je dis donc à cette politique, si prompte à recourir à la législation, que, dans mon opinion, ses actes ont été malheureux. (Mouvement ai sens divers,) Quant à la manière de se conduire à Tégard des hommes, je dis encore que je la crois tout aussi mal inspirée ; j'ajouterai qu'elle est inapphcable.

On a parlé des choix du 22 février ; on me permettra ici de dire quelque chose sur ces choix. Il paraît que, dans la commission des fonds secrets, ils sont devenus un sujet grave qui a préoccupé la commission et le gouvernement.

Eh bien. Messieurs, cette politique qui s'imagine que, lorsque l'opinion s'ébranle, semble hésiter, peutêtre s'éloigner, que lorsqu'une telle chose arrive, il s'agit simplement, pour ramener à soi l'opinion, de resserrer fortement les liens du personnel administratif et de ne prendre que des agents tout à fait identiques à soi, je dis qu'on peut croire à l'efficacité de cette poHtique, mais que cette croyance n'a rien de pratique.

On est venu se plaindre ici (et l'honorable M. Jauberl, dont la franchise est bien connue, nous permettra d'en avoir également à son égard) des choix faits par le 22 février en ce qui touche quelques hauts fonctionnaires.

Eh bien, quant aux personnes, oui, il faut qu'une administration soit homogène ; oui, il ne faut pas que des agents marchent dans une direction quand le gouvernement marche dans une autre ; mais, si Ton s'imagine que c'est à force de destitutions ou d'exclusions

dans les choix qu'on arrive à ce résultat, je dis qu'on se trompe. Pour moi, j'ai entendu discuter dans le conseil (et j'ai provoqué moi-même cette discussion) si l'on ne pourrait point faire sentir le joug du gouvernement à de hauts fonctionnaires, quelque talent qu'ils eussent, au cas où ils se sépareraient de lui dans les occasions solennelles. Nous avons reconnu que, dans la pratique, cela était impossible. J^ dis plus, je dis, quoique je sache fort bien tout ce que l'entraînement de la lutte amène à faire, que je doute fort qu'on ose pratiquer cette politique, présentée ici comme devant rendre l'administration plus homogène; je doute, par exemple, qu'on ose remplacer vingt-cinq ou trente préfets. Ne croyez pas qu'agir ainsi, ce soit ramener l'opinion qui hésite ; c'est, au contraire diminuer sa propre clientèle. Ne pas vouloir faire certains choix, les condamner, ne croyez pas que ce soit resserrer l'unité du gouvernement et augmenter sa force ; c'est, je le repète, diminuer la clientèle nécessaire à sa cause.

Oui, il faut de l'unité : savez-vous où elle est? Elle est beaucoup plus souvent dans l'énergie du chef qui dirige l'administration et dans la confiance qu'il inspire aux fonctionnaires, dans l'ardeur qu'il met à les défendre quand ils sont attaqués; elle est là beaucoup plus que dans les destitutions ou dans l'esprit exclusif des choix. {Très bien! très bien!)

Quant à moi, voilà. Messieurs, ce que la pratique m'a appris, et je ne dirai qu'un mot à ce sujet sur les

choix du 22 février. Le même jour, dans la même ordonnance ou dans le même numéro du Moniteur^ cinq nominations ont paru . Trois appartenaient à ce que Ton appelait l'opinion de la résistance la plus vive, et je crois avoir fait des choix honorables dont je puis m'applaudir. Deux autres, ils me permettront de les nommer, MM. Félix Real et Dufaure, appartenaient à des opinions que je n'ai pas toujours partagées. On a dit que c'était là un engagement que j'avais pris pour satisfaire certaines opinions. Messieurs, je démens ce fait; non, je n'avais pas pris d'engagement, et je crois avoir trop d'expérience pour en prendre jamais.

Savez-vous quelle a été ma pensée? J'ai voulu que le gouvernement, au lieu de se restreindre, s'étendît. J'ai vu non loin de nous des hommes capables; j'étais convaincu qu'il ne leur manquait, pour adopter les opinions que je croyais les bonnes, que d'être mis en présence des affaires. Je n'ai pas attendu que M. Dufaure et M. Real me le demandassent; c'est moi qui ai offert à M. Dufaure et à M. Real d'entrer dans les fonctions publiques. Je ne leur ai pas demandé de démentir leurs opinions antérieures, je leur ai dit : Venez aux affaires, voilà la meilleure des expériences. {Nouvelle sensation.)

Eh bien, en présence de ce fait, je soutiens que cette politique est la meilleure pour un gouvernement qui voudra être puissant, large, qui voudra faire des conquêtes à l'égard des hommes; je soutiens que cette poHtique est la meilleure, et que celle qui, en vue

de pendre le gouvernement plus homogène, tendra à l'isoler, ne fera que diminuer sa propre force et celle de la cause qu'elle voudra servir. {Très bien!)

Je dis donc que cette politique, dont le principe, suivant moi, est dans l'habitude, contractée au milieu de troubles profonds, de s'alarmer facilement, de recourir souvent à la législation, d'être exclusif à l'égard des hommes, je dis que cette politique a été malheureuse dans ses actes; je dis plus, je dis que, fût-elle bonne en soi, elle n'a été qu'à demi essayée, et que cependant elle a échoué. Je dis qu'elle n'a été qu'à demi essayée ; car, tout le monde le sait, si elle avait été complètement essayée, ce sont les conseils de guerre pour tous les accusés civils et militaires qu'on nous aurait demandés. Elle n'a été encore qu'à demi essayée quant aux personnes, car les destitutions auxquelles on a fait allusion n'ont pas eu lieu. Ainsi, on ne l'a qu'à demi essayée, et quant aux choses et quant aux hommes; et cependant elle a échoué, car le rejet de la loi de disjonction est un souvenir présent à tous les esprits.

On dit, il est vrai, que le jour du vote de la loi de disjonction, la majorité n'a pas abandonné le ministère. Je ne prétends pas qu'elle Tait abandonné. On dit que le cabinet s'est dissous parce qu'on s'aperçut qu'un ministre, que, pour mon compte, j'ai vu rcmpHr habilement et avec zèle les fonctions dont il était chargé de mon temps et que je regrette, dans l'intérêt du pays, qu'on lui ait enlevées {marques d'adhésion) ^ on dit que

le cabinet s'est dissous parce qu'on s'est aperçu tout à coup de l'insuffisance de ce ministre. (Mouvement,)

Ce n'est pas moi qui prétends cela, Messieurs, je le rapporte, et plus que personne je rends justice à ce ministre. Mais, je le demande, comment s'est-il fait que la nécessité de remplacer M. de Gasparin ne soit définitivement apparue que le lendemain du rejet de la loi de disjonction? Je dis que ce jour-là la politique que je désigne ici a senti qu'elle avait essuyé un grand échec et qu'elle avait besoin de se modifier. Et, quant à sa direction relativement aux hommes, je n'ai, pour vous donner à entendre si cette politique a l'assentiment général, qu'à vous rappeler une chose.

Lorsque l'honorable M. Jaubert, avec la franchise que vous lui connaissez, est venu à cette tribune annoncer cette politique à l'égard des hommes, il a produit, malgré son esprit et son courage, malgré tout l'intérêt qu'inspire son talent si hardi, il a produit une impression si vive, que très injustement, du moins je le crois et je l'ai dit à ses amis, on a prétendu qu'il avait contribué au rejet de la loi de disjonction. Pour mon compte, je crois qu'il n'y a pas plus contribué qu'aucun de ses amis. (Mouvernent prolongé en sens divers.)

Je dis que cette politique, ni dans les choses ni dans ses dispositions à l'égard des personnes, n\i réussi. Or c'est un grand dommage, c'est un grand inconvénient pour cette politique qui s'adresse au pays

légal, et qui a raison de s'adresser à lui, de n'avoir pas réussi auprès du pays légal.

Je ne conteste pas que beaucoup d'hommes honorables, sincèrement patriotes, et qui partagent une partie de ses alarmes, lui soient sincèrement dévoués; je demande toutefois si, dans ses actes, dans ses théories, elle est parvenue à réunir une masse d'adhérents suffisante pour pouvoir gouverner. (A gauche : Très bien! très bien!) Je dis plus, je dis qu'à mon sens elle se trompe sur la nature du danger auquel le gouvernement actuel est exposé. Elle a cherché, depuis six mois, à se pourvoir contre un danger qui n'est plus aujourd'hui le danger réel, et elle a fait naître, non pas tout à fait, mais à un certain degré, le seul (langer véritable auquel ce gouvernement -ci soit exposé. Le danger contre lequel elle a cherché à se pourvoir, c'est le danger matériel d'un acte de violence contre le gouvernement. Je puis me tromper; cependant je sais tout aussi bien qu'un autre regarder autour de moi; j'ai été longtemps ministre de l'intérieur, je crois connaître mon pays, il n'y a pas longtemps que je suis sorti des affaires. Eh bien, à mon avis (je parle non de l'avenir, mais de la situation dans laquelle nous nous trouvons), quand on cherche à se pourvoir contre le danger matériel, contre l'attaque <le vive force, on se trompe; ce n'est plus là qu'est aujourd'hui le vrai danger. En tout cas, on s'est bien peu armé depuis six mois contre le danger matériel, car la loi de disjonction, on ne l'a pas obtenue; et.

quant à la loi de non-révélation, vous voyez que tous les membres du cabinet, excepté un seul, ont paru l'abandonner. La politique dont il s'agit n'a donc rien fait de sérieux pour se garantir contre le danger matériel ; elle a essayé et n'a pas réussi. Mais il y a un autre danger vers lequel je crois pouvoir dire sans hésitation qu'elle a fait faire quelques pas au pays. Je m'adresse ici à tous les hommes que la vivacité des passions poh tiques n'aveugle pas assez pour leur enlever la hberté de leur jugement. Eh bien, qu'entendezvous dire de tous côtés des dangers qui peuvent menacer le gouvernement? Ceci : L'émeute est finie, les attaques de vive force ne sont plus à craindre ; mais quelles seront les élections prochaines ?

Ce mot, Messieurs, ce mot révèle le vrai danger. Le gouvernement a vaincu les attaques matérielles dont il a été l'objet; mais il lui arrive ce que tous les gouvernements, jusqu'à ce jour, ont vu leur arriver ; ils ont vaincu les difficultés du premier établissement, ils ont vaincu les attaques matérielles; ce qu'ils n'ont pas fait, c'est de conquérir et de garder l'opinion pubhque. {Adhésion générale,)

Ce que tout le monde craint, et avec raison, c'est qu'une révolution dans l'opinion publique en agissant sur les corps électoraux, n'amène peut-être dans les pouvoirs publics une direction égarée qui pourrait compromettre le gouvernement et son avenir.

Quant à moi, je soutiens avec une conviction profonde qu'en cherchant à se pourvoir sans cesse contre

un danger matériel déjà loin de nous, le gouvernement a fait, sans le savoir, des pas vers le seul danger sérieux qui le menace. {Plusieurs voix : Très bien!)

Et, je le demande à tous les hommes de bonne foi, n'est-il pas vrai que, depuis six mois, l'opinion publique a subi, je n'exagère rien, une certaine altération? {Sensation.)

M. Arago. — Dites amélioration et non pas altération* {Rires à gauche,)

M. Thiers. — J'ai dit. Messieurs, quel est, suivant moi, le principe de cette politique, honorable, sans doute, mais j'ose dire trop ombrageuse, et quels ont été ses actes. J'ai dit que l'événement a prononcé sur elle un jugement, un jugement sévère, car elle n'a pas réussi. J'ai dit enfin que, dans ma conviction d'homme qui a acquis quelque expérience, elle cherche à se pourvoir contre un danger déjà loin de nous, et qu'elle ferme les yeux sur le seul danger réel qui nous menace.

Je dois. Messieurs, ajouter une chose, et ici je ne veux ni m'occuper de détails personnels, ni faire aucune récrimination, mais je prie la Chambre de se souvenir qu'hier, sans nommer la politique du 22 février, on l'a cependant désignée assez clairement pour que tout le monde la reconnût. Et c'est là, je le déclare, ce qui a rendu stricte pour moi l'obhgation de parler aujourd'hui.

On a prétendu à cette tribune que, toutes les fois que le gouvernement avait montré une disposition qui

avait obtenu quelques ménagements de ce côté {Vora leur montre le côté gauche) le pays avait été inquiet.

L'honorable M. Guizot a dit cela hier, je ne m'en plains pas.

Cependant, Messieurs, qu'il me soit permis de faire remarquer que cette parole si grave de la part d'un ancien collègue, de la part d'un homme qui me connaît, que cette parole tendait à dire, non pas sans doute dans son intention, mais dans le fait, que, lorsque j'avais eu l'honneur de diriger les destinées de mon pays, le pays avait été inquiet.

Eh bien, Messieurs, en opposant l'une à l'autre les deux tendances qui sont sorties du cabinet du H octobre, et qui se sont manifestées soit au 22 février, soit au 6 septembre, on prétend que c'est la politique à laquelle j'étais attaché qui inspirait des inquiétudes. Qu'il me soit permis de demander si l'autre politique que je désigne ici n'inspire pas aussi certaines inquiétudes. (Plusieurs voix : Très bien!)

Qu'il me soit permis de dire que cette politique que j'appelle homogène, car c'est le nom qu'elle s'est donné, que cette politique, qui ne peut pas être confiée certainement à des hommes plus élevés et plus capables, que cette politique se défie pourtant un peu d'elle-même, et que les inquiétudes qu'elle inspire quelquefois, elle n'est pas sans les partager à un certain degré. (Rires approbalifs.)

J'en donne pour preuve qu'à toutes les époques elle a cherché à devenir, de politique homogène, politique

(le coalition. Qu'il me soit permis de Im dire, sans récriminations et avec respect, qu'à toutes les époques elle a regardé comme une extrémité de se produire dans son homogénéité tout entière. {On rit,)

Qu'il me soit permis de lui rappeler que, pendant tout le 11 octobre, elle a cru qu'il lui importait de n'être pas seule ; qu'au 6 septembre elle a cru devoir rompre son homogénéité en s'adressant à M. le comte Mole; qu'après le rejet de la loi de disjonction elle n'a pas voulu se produire dans son homogénéité, car elle m'a fait l'honneur, dont j'ai été touché, et que j'ai reçu d'un ancien collègue comme je le devais, elle m'a fait l'honneur de vouloir, avec l'aide de ma personne, devenir encore politique de coalition. Après moi, elle s'est adressée à d'autres, et ce n'est qu'à la fin de la crise qu'elle a consenti à se produire elle-même et toute seule. Et j'ajouterai que les inquiétudes que, dans sa sincérité, mais aussi dans son ardeur, elle inspire peut-être au pays, peuvent être assez haut partagées, car nous avons, au Heu du cabinet de M. Guizot, le cabinet du 15 avril. {Rires approbatifs aux extrémités.)

J'ajouterai, de plus, que, si elle m'a reproché les ménagements que la politique du 22 février avait obtenus de l'honorable M. Odilon-Barrot, elle a obtenu hier de l'opposition quelque chose de plus que des ménagements; elle a obtenu des vœux. M. Barrot lui a adressé un mot, à mon avis, bien grave. M. Barrot lui a dit : c Je vous souhaite. * {Nouvelle hilarité.)

Eh bien, non par des motifs personnels, car, si l'ambition était chez moi supérieure aux convictions, je serais aujourd'hui ministre, mais dans la profonde persuasion que je sers bien mon pays, je dis à cette politique : Moi je ne vous souhaite pas, et, à cause de cela, je donne ma boule blanche au cabinet du 15 avril. {Mouvement d'adhésion) Je dis enfin à cette politique qu'elle n'a plus son à-propos; elle l'a eu dans nos jours de danger ; elle l'aurait tout au plus si l'émeute venait le lui rendre.

Aujourd'hui, comme heureusement il n'est pas permis de faire renaître ces dangers, je dis que cet à-propos elle ne l'a plus ; non pas que, dans cette Chambre, il y ait un sentiment de répulsion à l'égard des personnes : non, les personnes peuvent venir, elles auraient peut-être la majorité ; mais je n'ajoute qu'un mot : les personnes sans les choses.

Ce discours éloquent mit fin à une discussion qui passa par-dessus la tôte du ministère, ainsi qu'on le dit alors, et fut une des plus brillantes du régime parlementaire de 1830. Le crédit de 2 millions fut voté à une immense majorité.

DANS

LA blSCUSSlOxN DU PROJET D'ADRESSE

(affaires d'espagne)

La session de 1837 avait été close le 15 juillet, et, le 3 octobre suivant, une ordonnance royale, prononçant la dissolution de la Chambre des députés, convoquait les collèges électoraux pour le & novembre. La session de 1838 fut ouverte le 18 décembre par un discours du roi, discours dans lequel ce prince rappelait les principaux événements qui avaient eu lieu dans l'intervalle des deux sessions : Taranistie accordée à tous les condamnés pour délits ou crimes politiques, le mariage du duc d'Orléans, fils aîné du roi, avec la princesse Hélène de Mecklembourg, la seconde expédition de Constantine couronnée par la prise de cette ville, et un passage du discours relatif aux affaires d'Espagne était conçu dans les termes suivants :

« Cependant la guerre civile désole la Péninsule. La reine régente soutient avec courage et persévérance les droits de sa fille Isabelle IL Je continue à exécuter fidèlement la clause du traité de la quadruple alliance, et j'espère le succès d'une cause qui a toutes mes sympathies. »

A ce passage du discours royal, le projet d'adresse pro-

posé à la Chambre des députés répondait par les paroles suivantes :

« Nous voyons avec une peine profonde la guerre civile qui continue à désoler l'Espagne ; nous nous sentons émus à l'aspect des malheurs d'une nation amie; nous applaudissons au courage persévérant des défenseurs de la reine Isabelle, et nous nous confions aux mesures que votre gouvernement, exécutant fidèlement le traité de la quadruple alliance, croirait devoir prendre pour atteindre le but que les hautes parties contractantes se sont proposé, de pacifier la Péninsule et de la sauver des malheurs d'une contrerévolution. ))

Un député de l'Eure, M. Hébert, demanda la parole sur ce paragraphe, et fit observer que la politique d'intervention avait été condamnée l'année précédente, et que les paroles de la commission pouvaient être considérées comme une invitation adressée au gouvernement de s'éloigner de la politique de réserve pratiquée jusqu'à ce jour. Or le traité de la quadruple alliance n'avait cessé d'être fidèlement exécuté, et engager le gouvernement à faire plus qu'il n'avait fait, c'était l'engager à intervenir. La Chambre devait s'abstenir de donner un pareil conseil, et toute latitude devait être laissée au gouvernement pour agir suivant que lui sembleraient le comporter l'intérêt et la dignité de la France. En conséquence M. Hébert proposa de substituer, dans le paragraphe de la commission, aux mots : en exécutant fidèlement, les mots suivants : en continuant cTexécuter fidèlement.

M. Saint-Marc Girardin, rapporteur du projet d'adresse, répondit que la commission dont il était l'organe ne voulait pas non plus d'intervention, mais qu'en présence des graves dangers qu'aurait pour la France une contre-révolution en Espagne, elle avait cru devoir exprimer bien nettement sa pensée que le but du traité de la quadruple alliance avait été d'empêcher cette contre-révolution. M. Saint-Marc Girar-

din demanda donc le rejet de Tamendement proposé par M. Hébert. Ce dernier ayant de son côté insisté pour l'adoption, M. Thiers crut devoir prendre la parole et prononça le discours suivant.

Messieurs,

Souvent on nous accuse de créer entre nous des différences qui n'ont rien de réel. Il en existe ici une' considérable, et je ne cherche point à la faire plus grande qu'elle ne l'est; mais aussi je voudrais bien que nous ne cherchassions pas à nous la dissimuler pour nous surprendre un vote aux uns et aux autres.

Qu'il me soit permis de vous le dire, dans la politique intérieure les questions sont graves sans doute, mais souvent les passions des partis les aggravent encore et les grossissent au delà de leurs proportions naturelles. Cependant, quand il s'agit des grands intérêts extérieurs du pays, quand il s'agit de ce qu'on a appelé l'alliance occidentale de la France, quand il s'agit d'une couronne de plus ou de moins dans le monde et dans notre alHance, on ne saurait y apporter trop d'attention et surtout trop de franchise. {Marques dC adhésion.)

Messieurs, si cette immense question n'était qu'une de ces questions parlementaires dans lesquelles on cherche à se ménager des succès les uns aux autres, nous pourrions dissimuler peut-être ; mais ici il s'agit

cl'uu des plus graves intérêts du pays, il s'agit de fixer sa pensée véritable ; et cela a une importance qui est au-dessus de tous les intérêts, quels qu'ils soient, une importance telle, que nous devons nous expliquer avec une entière netteté.

Si nous nous disons les uns aux autres que nous sommes d'accord, que tous nous voulons la même chose, nous tomberons dans l'équivoque, et je trouverais bon que nous n'y restassions pas ; car, à côté de nous, il y a un peuple qui soufifre, un peuple dont la destinée peut dépendre de nos délibérations, et surtout du sens de nos délibérations.

Eh bien, après ces quelques mots dont vous devinerez la portée, et dont, je crois, vous apprécierez la loyauté, j'entre franchement dans la question.

Je ne redirai pas tout ce que j'ai dit dans d'autres circonstances. Cette question, je crois pouvoir le déclarer sans grossir les choses, intéresse l'Europe entière ; elle est immense, et l'on a très bien fait de l'appeler immense; voyez les accidents qui pourraient résulter d'une mauvaise solution. M. le président du conseil a eu raison en disant qu'une mauvaise solution serait un malheur immense.

M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL. — J'ai dit uu grand malheur.

M. Thiers. — Un grand malheur; j'accorde la différence. {Mouvements divers,)

Il y a, Messieurs, deux politiques sur l'Espagne. 11 en est une qui ne la dédaigne pas absolument, mais il

en est une autre qui veut qu'à tout prix, immédiatement, on aille faire ses affaires pour elle-même, presque contre elle-même, et se charger de ses destinées.

Si Ton place la question dans ces termes extrêmes. Tune de ces opinions ne portant pas d'intérêt à l'Espagne, qui lui est presque indifférente, et l'autre voulant faire sans elle, malgré elle, ses propres affaires, et intervenir immédiatement, si, dis-je, on place la question dans ces termes extrêmes, on est dans le faux.

Il n'y a personne dans le pays, je n'admets pas la calomnie, il n'y a personne, du moins dans le cercle de la constitution, qui puisse être indifférent entre don Carlos et Isabelle. Il n'y a personne qui veuille intervenir à tout prix, à tous les instants, et qui veuille qu'avant un besoin démontré, on aille, pour que le monde marche mieux et plus vite, se hâter de terminer tous les embarras que peuvent avoir des peuples amis ou non amis. Non, Messieurs, je crois qu'il n'y a pas ici de ces interventionnistes imprudents, peu pratiques, qui voudraient qu'on allât faire les affaires des autres peuples.

Je dis que la question est mal posée, si on la pose dans ces termes extrêmes; mais il y a deux politiques, à mon avis, bien claires et qui résultent de deux conduites opposées, deux politiques connues comme la question elle-même. H y a dans le pays une pohtique qui a reconnu que nous avons en Espagne un intérêt fort différent de celui que nous avons, par

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