IV
La France veut sortir de l'impasse où elle a été jetée. C'est vous qui le demandiez, car, messieurs, vous avez la mémoire bien courte... (vives et bruyantes protestations à droite) si vous avez oublié les paroles de l'honorable M. de Castellane, qui étaient accueillies cependant par vos applaudissements. Il disait : « Attendre est sage, à la condition d'attendre quelque chose; mais attendre par insouciance et par pure irrésolution, faute d'avoir assez de bon sens pour se décider... «
M. le marquis de Castellane. C'est pour cela que nous avons fait le 24 mai! ... (Applaudissements à droite.)
M. Jules Favre. J'accepte l'interruption, et je vous demande si, au 24 mai, vous avez fait autre chose qu'une négation; vous avez renversé le pouvoir, et vous avez constitué un pouvoir nouveau qui est forcé de le continuer.
Voilà ce que vous avez fait. Voulez-vous faire un nouveau pouvoir? Faites-le, venez à cette tribune le proposer ; mais, quand vous dites qu'il faut attendre que la France le demande, vous le dites contre le sentiment de l'orateur que je citais et qui poursuivait :
« Qu'atlendez-vous? Pensez-vous que le jour où l'ennemi cessera de fouler le sol de la patrie, le pays qui, à cette heure, ne veut pas la dissolution de cette Assemblée, ne sera pas le premier à la réclamer?
u Quand il resterait impassible, ce qui n'est pas probable , ne croyez-vous pas que nous-mêmes nous sentirons le besoin de nous retremper dans le suffrage universel? »
Je ne nie pas que M. de Castellane n'ait le droit de changer d'avis, ce changement sera probablement inspiré par le sentiment de ses devoirs, je n'en doute pas un instant; mais enfin il le justifiera probablement, il nous dira comment ce qui était vrai au mois de février dernier ne l'est plus aujourd'hui, comment il est possible de condamner la France à s'user elle-même et à attendre perpétuellement ceux qui lui promettent ce qu'ils ne lui accordent jamais. La France veut sortir de cette impasse, et, quant à nous, nous venons demander au gouvernement de s'expliquer sur les points de politique intérieure que j'ai touchés, et je les résume en un mot.
Le gouvernement est au pouvoir grâce à la coalition de trois partis qu'il représente... j'ai tort, de trois prétendants qui le prennent comme patron... (protestations à droite) et qui déclarent qu'il doit tenir entre eux la même conduite et n'en favoriser aucun aux dépens de l'autre.
Le gouvernement accepte-t-il une semblable situation? Le gouvernement est-il légitimiste, et veut-il nous ramener le drapeau blanc? Veut-il uue seconde restauration des Bourbons en France? Qu'il le dise ! Le gouvernement favorise-t-il les prétentions de la maison d'Orléans? Qu'il le dise!
Le gouvernement est-il avec les hommes du 2 décembre ? Il a mis sa main dans leur main, le 24 mai. Y est-elle encore? Vient-il proclamer le bonapartisme? Souffre-t-il les sommations hautaines qui lui sont adressées dans les feuilles que je viens de mettre sous vos yeux? Voilà la question nette et précise! [Exclamations.)
Et, quant à moi, je dis à tous mes honorables collègues : Élevonsnous au-dessus de toutes ces misérables querelles... (Rires et exclamations à droite.)
Permis à vous de rire, messieurs, vous pouvez rire tant qu'il vous plaira, j'exprime l'opinion qui doit animer tous les hommes qui aiment sincèrement leur pays. (Applaudissements à gauche. — Nouvelles exclamations à droite.)
La France veut se gouverner elle-même ; elle ne veut pas être mise aux enchères dynastiques ; elle n'est point le butin qui appartient à la ruse, à la menace, à la violence; la France veut jouir d'un gouvernement régulier, d'un gouvernement qu'elle dirige elle-même ; elle attend les explications de MM. les ministres, et si ces explications ne sont pas celles que le pays est en droit d'obtenir pour être rassuré, souffrez qu'elle reste en défiance, et qu'elle combatte des erreurs, des tendances funestes, par tous les moyens que lui donnent les institutions républicaines qui demeurent son plus ferme boulevard et qui seront à tous votre salut. (Applaudissements à gauche. — L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.)
M. le vice-président du conseil ne jugea pas à propos de répondre à l'interpellation, et la majorité monarchique lui donna un vote de confiance.
PRONONCÉ A L'ASSEMBLÉE NATIONALE