‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 24 sur 92 · IV · texte numérisé non relu

IV

dent, de qualifier le langage de l'orateur. J'invite l'interrupteur à garder le silence à l'avenir.

M. Jules Favre. Je cherchais, dis-je, à expliquer le vote que M. de Carayon-Latour déclare avoir été un vote antirépublicain, et, sans que M. de Carayon-Latour me fit l'honneur de m'interrompre ou de me répondre, j'ai essayé de démontrer, et personne ne réfuta ma doctrine, que ce vote n'était autre que la consécration de la République. Car, au moment où ce vote a été produit, au lieu de conserver dans sa conscience l'opinion qu'il avait, M. de Carayon-Latour, assurément eût mieux fait de venir s'en expliquer à la tribune et de dire comment, lorsque le pouvoir, sous le régime de la République, pa sait d'une main à l'autre, sans secousse, sans trouble apparent, lorsqu'un pareil spectacle étonnait et édifiait l'Europe [(rires à droite), lorsque, dans tous les papiers publics, on rendait hommage au principe républicain, quand un magistrat électif était substitué à un autre magistrat électif, quand il était dit, non pas seulement, messieurs, du haut du fauteuil du président, mais dans la loi elle-même, que rien n'était changé aux conditions du pouvoir , quand on disait qu'il s'exercerait dans celles qui avaient été fixées dans la constitution Rivet, M. de Carayon-Latour eût mieux fait dédire que ce vote n'était pas un vote républicain.

Je sais bien que mes adversaires ont des grâces particulières, qu'ils ont des interprétations qui leur appartiennent... (Rires et applaudissements à gauche.)

Mais encore une fois, ce que j'affirme, c'est que le pays s'y est trompé avec lui ; il s'y est trompé avec moi. Ce que j'affirme, c'est que M. le maréchal s'y est également trompé, car il a voulu conserver le titre de président de la République, et il a expliqué dans tous ses messages que c'était en cette qualité qu'il agissait.

Or, qu'est-ce qu'on voulait?

On voulait que l'apparence restât afin de conquérir, grâce à son prestige, la tranquillité publique et de réserver le droit de miner sourdement les institutions qu'on avait votées et devant lesquelles on avaitll'air de s'incliner. (Applaudissements au centre et à gauche.)

Si c'est là votre grande politique, je ne vous l'envie pas ; mais il était bon qu'elle fût clairement dévoilée au pays. Et vous y avez été fidèles, je le reconnais; car à peine, le 24 mai, aviez-vous fait un nouveau contrat avec la République, que vous avez cherché à le violer... (très-bien! à gauche), et l'on vous a vus entrer en campagne pour détruire ce gouvernement, qui était votre ouvrage.

Ah! messieurs, si j'ai le droit de m'en étonner en ce qui concerne mes collègues, que j'avais la simplicité de croire liés par la loi qui a nommé M. le maréchal de Mac Mahon président de la République,

que dirai-je da {puvcrne.ncnt qui serait sous ses ordres, lui, ministère de la République, s' annonçant au pays avec ce nom, avec la conséquence qu'il comporte, laissant attaquer la République, et semblable à un général d'armée auquel on a confié une citadelle... (interruptions à droite), pour la conserver sur son honneur... (Nouvelles interruptions à droite. — Très-bien! très-bien! à gauche.)

Alors, pourquoi MM. les ministres ont-ils accepté leurs postes? On a le droit de répondre que c'est pour trahir la République. Cela ne signifie pas autre chose.

Comme l'a répété M. de Carayon-Latour, il est arrivé que deux prétendants qui se combattaient se sont réconciliés pendant les vacances de l'Assemblée. Ils ont posé des conditions, et l'on a cru, permettez-moi cette expression un peu triviale, on a cru que le tour était joué. (Exclamations et réclamations à droite. — Vive approbation et udissements à gauche.)

Seulement on avait compté sans la France, qui cependant est quelque chose; et quand elle apprit qu'on disposait ainsi de ses destinées, elle tressaillit en elle-même. (Allons donc! à droite. — Oui! Très-bien! et applaudissements à gauche et au centre gauche), et l'on n'osa pas donner suite à la conclusion.

Messieurs, il ne m'appartient pas de rechercher les mobiles qui déterminèrent celui des prétendants qui avait été mis en ligne et qui se retira, à prendre cette résolution grave. Je ne crois pas qu'il soit possible de parler de lui à cette tribune, si ce n'est pour le louer, ce qui est permis à ses amis; mais vis-à-vis de ses adversaires, il est protégé par deux puissances tutélaires : l'absence et le malheur. (Approbation à gauche.)

Je ne veux donc rien dire de ces motifs que j'ignore ; toutefois, messieurs, si au nombre de ceux qui influèrent sur sa conscience, se rencontra la crainte toute patriotique de déchaîner dans son pays la discorde et peut-être la guerre civile... (interruption à droite), il faut lui rendre hommage et reconnaître qu'il ne s'est pas trompé. (Trèsbien! très-bien! et applaudissements à gauche et au centre gauche.)

Ah! messieurs, l'honorable M. de Carayon-Latour avait l'air de s'en étonner à la séance d'hier, et il croyait que, ramené par le désir et la fidélité de ses partisans, le roi, comme il l'appelle, celui que, dans l'histoire politique de mon pays, j'ai le droit d'appeler le comte de Chambord, aurait été reçu avec acclamation. (Oui! à droite. — Exclamations à gauche.)

Il connaît mal son pays. Il s'étonne de l'impopularité que nous attribuons à la royauté ! Il ne connaît donc rien à l'histoire de France? 1 1 vous a représenté la royauté comme ayant été dans le passé le bienfaiteur de la France, le principe de sa grandeur et de ses prospérités.

Je ne veux pas, messieurs, me donner le facile plaisir de le réfuter en remontant le cours des siècles (exclamations à droite), et de lui opposer ce qu'aurait pu être la France, si, s'appuyant davantage sur les libertés communales et départementales, elle avait pu se développer en dehors de l'atmosphère des cours 1 (Réclamations à droite' — Applaudissements à gauche.)

Suivant mon honorable contradicteur dans la voie où il s'est engagé en prenant la royauté, non pas à l'époque où, étant arrivée à son zénith, elle déclinait déjà dans l'opinion des peuples par ses abus de pouvoir, son faste et ses crimes... (rumeurs à droite),\a. prenant, non pas dans l'époque néfaste de la Régence et de Louis XV, mais à ce moment privilégié sur lequel mon honorable contradicteur M. de Carayon- Latour a arrêté ses regards, — et je le comprends, car il y a là de nobles vœux qui ont été étouffés, de saintes espérances auxquelles il a fallu renoncer, — à la fin du dix-huitième siècle, au moment où l'épanouissement de la philosophie, du progrès des idées avait amené la nation française à marcher de pair avec celle qui l'avait précédée dans la voie de la civilisation, je reconnais que, si à ce moment il s'était trouvé une royauté intelligente, il aurait pu se faire entre elle et la nation une alliance étroite qui aurait garanti la sécurité et la grandeur du pays. (Interruptions à droite.)

Cette alliance a été rêvée, elle a été brisée; par qui? Par celui qui, croyant qu'il était menacé dans son pouvoir... (vives réclamations à droite), dans sa couronne, a demandé secours à l'étranger. (Nouvelles réclamations à droite.) 11 a fait plus, il a autorisé sa noblesse à quitter lesol national qui allait être attaqué. .. (Bruyantes protestations adroite.)

Vous avez parlé des crimes de la Commune, vous, les défenseurs de la royauté; écoutez ma réponse. Vous avez calomnié la France; je la venge. (Nouvelles protestations à droite.)

Ce n'est pas ma voix qu'il faudrait étouffer, c'est celle de l'histoire (exclamations à droite), car l'histoire constate que, pour défendre la royauté et reconquérir ses droits, la noblesse française a quitté le sol de la patrie, qu'elle s'est enrégimentée sous les ordres de la Prusse et de l'Autriche (applaudissements à gauche. — Vives réclamations à droite), qu'elle a porté les armes contre son pays, qu'elle a déchiré le sein de la patrie (nouvelles dénégations à droite), qu'elle s'est brisée contre les efforts des armées de la République, et que c'est là le plus grand crime qu'on puisse commettre dans un pays civilisé. (Interruption et bruit.)

Vous demandez pourquoi la royauté est impopulaire? Le voilà! et comment elle est revenue? En 1814, après nos malheurs, elle est revenue dans les fourgons de l'ennemi. (Très-bien! à gauche. — Nonvelles réclamations à droite.)

Ii oe lui restait, messieurs, qu'une dernière humiliation à subir. L'honorable M. de Carayon-Latour, en la défendant, la lui a infligée hier, car il l'a, à une tribune française, placée sous la protection d'un ministre qui insulte aux misères de la France. (Exclamations sur plusieurs bancs à droite. — Applaudissements à gauche.)

Voilà pourquoi la royauté n'est plus possible. (Bruit à droite. — Assez! assez!)

M. le Président. J'ai déjà invité l'orateur plusieurs fois à ne pas passionner le débat et à respecter les convictions de ses collègues. (Interruptions à gauche.) Je lui renouvelle mon invitation; mais je demande que, de son côté, l'Assemblée veuille bien écouter avec calme et silence. (Exclamations à droite.)

M. Gambetta. On a insulté hier le parti républicain pendant deux heures, et l'on ne peut aujourd'hui expliquer l'histoire; voilà la liberté comme la pratiquent ces messieurs. (Agitation.)

M. Jules Favre. Ce n'est pas moi qui ai le premier apporté ces récriminations à la tribune. Je ne puis, en ce qui concerne cette autre proposition développée avec complaisance par l'honorable M. de Carayon-Latour (rumeurs à droite), c'est-à-dire que la république conduisait forcément à l'Empire, je ne puis que le prier de se souvenir qu'en 1851 ce sont les monarchistes qui ont préparé le coup d'État... (exclamations et dénégations à droite), ainsi que la fortune de l'empereur. (C'est vrai! à gauche.)

Et pendant que les républicains remplissaient les pontons et les prisons, les monarchistes se trouvaient dans les antichambres et dans les administrations publiques. (Violents murmures à droite. — Assentiment et applaudissements à gauche.)

M. le Président. Monsieur Jules Favre, je ne vous laisserai pas dire des paroles qui, à mon sens, sont blessantes pour vos collègues. Je vous rappelle aux convenances.

M. Jules Favre. Monsieur le président, je vous prends à témoin; était-il dans les convenances de rendre le parti républicain responsable du meurtre des otages? Était-il dans lesconvenances de dire que lorsqu'on est en République, la République est un gouvernement qui conduit nécessairement à l'anarchie et au despotisme, alors que, dans l'histoire, ce sont précisément les partisans de ceux qui ont suivi la même ligne politique que l'orateur qui portait ces accusations à la tribune, qui ont favorisé l'accès de ce despotisme? (Mouvements divers.)

M. Gambetta. Qui ont fait l'Empire et qui ont fini parle servir!

M. Jules Favre. J'avais à me défendre, je l'ai fait, et je n'ai pas à insister sur ces récriminations. (Interruptions et rires ironiques à droite.) Vous riez, messieurs ; qui donc a donné le premier l'exemple? (Trèsbien! et applaudissements à gauche.) Vous vous croyez le droit d'insulter

vos adversaires, et vous ne voulez pas qu'on vous réponde! (Bravos prolongés à gauche.)

Voilà votre tolérance et votre amour de la liberté! Voilà l'efficacité de vos appels à la conciliation!

Messieurs, sans insister davantage, et revenant pour quelques instants encore à cette délibération, dont je n'ai été écarté que par la nécessité impérieuse de ne pas laisser sans réponse les erreurs et les injustes attaques de l'orateur auquel je succède, j'ai le droit de dire qu'après l'échec de la monarchie , ceux qui avaient essayé de la constituer auraient dû reconnaître qu'il n'y avait de solution possible que celle qui, laissant la France maîtresse de ses destinées, lui permettrait de choisir librement son gouvernement et ses mandataires. Vous ne l'avez pas voulu.

Un membre a droite. Eh bien! mettez la monarchie aux voix!

Un autre membre. Ce sont vos violences qui amènent l'Empire!

M. Jules Favre. Les violences mènent à l'Empire, dites-vous. Ce ne sont pas mes violences, ce sont celles de M. de Carayon-Latour. (Exclamations et dénégations à droite.) Comment ! ce ne sont pas celles de M. de Carayon-Latour! (Nouvelles dénégations.)

M. de Carayon-Latour m'a donné l'exemple; je ne l'ai pas suivi; j'ai consulté l'histoire, et nul ne m'accusera d'avoir dit un mot qu'elle ne justifie pas. (Interruptions et rires à droite. — Très-bien! à gauche.)

Si vous voulez rendre toute discussion impossible, vous n'avez qu'à continuer; quant à moi, j'accomplis mon devoir, et j'espère avoir la force d'aller jusqu'au bout, malgré votre mauvais vouloir.

Je vous disais qu'il semblait qu'il n'y eût qu'un parti à prendre, celui de laisser la France libre d'elle-même.

On voulait cependant lui donner un gage de stabilité; et de là, la combinaison qui eut pour résultat la loi du 20 novembre, dont je me garderai bien de faire l'historique.. .( Oh! oh! à droite.) J'ai beaucoup trop abusé de votre patience, je le reconnais; toutefois, je répète ce que j'ai eu l'honneur de dire, que c'a été pour nous tous, ou tout au moins pour un grand nombre d'entre nous, une singulière surprise, que d'entendre quelques-uns des membres de la majorité qui avaient voté la loi, déclarer en toute sincérité, et je ne suspecte en aucune façon leurs intentions, qu'à leurs yeux, avoir volé que le pouvoir était confié pendant sept ans au maréchal de Mac-Manon, c'était avoir voté qu'il lui était confié pour un jour, si le lendemain ie roi était possible. Telle a été leur interprétation ; que la nation entière en juge! Je n'ai rien autre chose à dire sur elle. (Très-bien! très-bien! àgauche.)

Vous nous avez reproché d'avoir combattu la loi et de l'avoir respectée ensuite.! Qui êtes-vous, grand Dieu! sivous êtes réduits a

être surpris du jeu régulier et loyal des institutions parlementaires? Quand un projet nous est présenté, il est un objet de dispute entre nous; quand il est voté, il devient la loi, et tous nous devons nous incliner devant elle. (Vive approbation à gauche.)

Ne parlez donc pas d'habileté ni de calcul, et vous , qui sans cesse avez à la bouche le grand mot de sincérité et de droiture d'intentions, auxquelles nous croyons, reconnaissez que rien n'est plus simple que la conduite de la gauche, qui après s'être énergiquement et non sans raison opposée au projet de loi, s'est inclinée quand le projet est devenu la loi ; mais d'ailleurs, messieurs, il nous est facile de donner une explication qui vient merveilleusement à l'appui de ma démonstration. Pourquoi, messieurs, avons-nous combattu le projet de loi qui nous était présenté au 20 novembre ? Je parle ici en mon nom : pourquoi l'ai-je combattu? pourquoi ai-je voté contre la loi? Est-ce à cause de la durée des pouvoirs du maréchal de Mac Manon? En aucune manière ; c'est à cause du caractère illogique et dangereux du projet de loi, qui, scindant les pouvoirs, les isolant, mettant en première ligne le pouvoir exécutif, séparant le bras de la tête ou plutôt l'épée du bras, nous donnait un glaive suspendu dans l'air comme un signe de stabilité pour la France. (Très-bien! à gauche.)

Nous vous disions, et nous ne nous trompions pas, que c'était une œuvre d'ensemble qu'il fallait faire; qu'avant de défendre l'État, il fallait savoirfee que c'était que l'État; qu'avant de défendre les institutions , il fallait savoir le principe qui les inspirait ; que c'était une œuvre illusoire, téméraire et dangereuse, que de construire une constitution sur la tête d'un homme, quand il n'était point entouré des garanties qui lui étaient nécessaires autant qu'à l'État, et sans lesquelles son pouvoir était un mensonge. Ah ! nous ne savions pas à quel point ce pouvoir que nous accusions, organisé comme il l'était, de ne pas satisfaire aux conditions de sécurité et de stabilité , n'était qu'un trompe-l'œil et qu'un moyen d'arriver à autre chose que ce que voulait la loi.

Mais ce que je tiens à constater, messieurs, et vous me le permettrez, c'est que telle ne fut pas l'opinion de ceux qui défendirent le projet de loi, et je tiens à mettre sous vos yeux quelques lignes d'uE homme qui assurément jouit ici d'une grande et très-légitime auto rite, non-seulement à cause de son talent, mais encore à raison de sa situation politique. Je veux parler de M. Depeyre.

Alors qu'on disait : Les lois constitutionnelles que vous nous promettez, vous n'aurez pas le temps de les faire, vous serez surpris par des nécessités de toute nature, et alors que l'impuissance où vous serez laissera le maréchal désarmé, cette puissance que vous voulez créer pour lui échappera de ses mains, au grand détriment du pays,

que répondait M. Depeyre? M. Depeyre protestait du désir sincère et profond de la majorité de faire voter les lois constitutionnelles ; il disait :

« Quoi! nous demandons la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac Manon, nous la voulons, et vous feriez croire au pays qu'après l'avoir obtenue, nous nous isolerions de ce pouvoir, nous le laisserions en quelque sorte en l'air, sans être soutenu par aucun des appuis nécessaires, sans aucun des organes qui lui sont nécessaires! A qui donc ferez -vous croire nne pareille chose? *

Et un peu plus loin :

«... Ce que nous faisons n'a donc pas pour but seulement de donner une durée certaine aux pouvoirs du maréchal de Mac Manon; c'est aussi en vue d'assurer ce régime parlementaire et constitutionnel auquel nous tenons autant que nos contradicteurs. »

Est-ce clair?

M. Depeyre. Oui, très-clair! Et je reste fidèle à tout ce que j'ai dit.

M. Jules Favre. Une magistrature élective, une constitution, un pouvoir parlementaire, c'est-à-dire une ou deux Assemblées librement élues, entourant le pouvoir exécutif, le fortifiant, le protégeant au besoin, c'est la République, la République modérée... {Exclamations et rires à droite.) C'est la République faisant respecter son pouvoir et ne souffrant pas, comme vous lavez souffert vous-mêmes, qu'on le dénigre, qu'on l'insulte, qu'on l'attaque et qu'on abaisse son drapeau aux pieds de tous ceux q^i veulent conspirer contre elle et la détruire. Était-ce cette République que voulait M. Depeyre, quand il prononçait ces paroles?

M. Depeyre. Non! non! ce n'était pas la République, et vous le saviez bien, car huit mois après vous demandiez avec vos amis la proclamation de la République, et vous ne l'obteniez pas! (C'est celai Très-bien! et bravos à droite. — Réclamations à gauche.)

M. Jules Favre. Permettez-moi de vous répondre : Vous regardez le passé, et moi j'ai l'œil sur l'avenir, {exclamations ironiques adroite. — Très-bien! à gauche), et je ne désespère pas que votre patriotisme se refuse à laisser, comme on vous le propose, la France dans l'anarchie; je ne désespère pas de vous voir, avant tout, lui donner le seul gouvernement qu'elle puisse accepter : la République. {Exclamations à droite.)

Dans la séance du 19 novembre, M. le duc de Broglie ajoutait : « La majorité de cette Assemblée a promis de faire les lois constitutionnelles ; elle nommera dans trois jours la commissionpour les faire ; il n'est pas besoin de prendre contre elle de gages ni de garanties. « M. le président de la République a promis, directement à la commission, et publiquement par son message, de concourir, autant

qu'il était en son pouvoir, aux lois constitutionnelles. L'Assemblée mettrait-elle^ ses paroles en doute? »

Ce que vous avez promis, ce que le président de la République a réclamé, — j'ai là ses messages que je ne mettrai pas sous vos yeux ; ils contiennent la promesse formelle, positive, répétée, de concourir sans retard à la création des lois constitutionnelles, — ce que vous avez promis, dis-je, ce sont des institutions stables, régulières, qui puissent amener le repos du pays. Ces institutions régulières, les avez-vous?

La loi Ventavon, je n'en dirai qu'un mot : on a eu raison de vous le dire, le projet de loi qui vous est présenté par la commission aggrave le mal, au lieu de le diminuer. On ne l'a pas dissimulé, c'est le pouvoir d'un homme qu'on constitue; c'est la fortune, c'est la destinée d'un grand État qu'on fait reposer sur une existence humaine. Et l'on ne veut pas même prévoir le cas où cette existence pourrait être atteinte ; on livre la France aux hasards et à l'incertitude de la vie d'un homme.

Eh bien! j'en adjure l'honorable M. de Ventavon lui-même; il est assurément un avocat éclairé; si un client lui demandait un conseil pour la dernière affaire, pour un misérable intérêt, voudrait-il prendre pour base la vie d'un homme, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus incertain au monde, ce qui est aujourd'hui et qui n'est plus demain? (Rumeurs ironiques à droite.)

Eh ! messieurs, le dernier boutiquier de Paris ne voudrait pas concourir à une affaire dans les conditions qui vous sont proposées pour la France. Voilà où nous en en sommes! (Applaudissements à gauche.)

Je ne parle ni du droit de dissolution, ni du droit de révision, qui, on vous l'a dit, sont des pouvoirs exorbitants, contraires à la logique tout aussi bien qu'à la paix du pays. Mais ce que je vous supplie de faire, c'est de bien retenir tout ce qui a été déclaré par le président de la République au tribunal de commerce de Paris, et ce qui lui a été répondu par le président de ce tribunal, les paroles qu'il a recueillies pendant son voyage, et de toutes parts vous recueillerez l'écho de ces vœux : qu'il faut un gouvernement régulier, stable, des institutions qui soient supérieures à un homme ; qui garantissent l'avenir, qui permettent à ce pays de se développer , et non pas un gouvernement qui le condamne à l'inertie et à la mort.

Ce sont donc les intérêts du pays qui sont en jeu; et véritablement je ne puis pas croire que, lorsque l'Assemblée sera dans la nécessité de prendre une résolution définitive, elle ne suppose avec moi que c'est assez de temporisation, qu'il faut enfinir,etquenoussommes menacés des| plus; grands périls si nous restons dans l'état actuel.

J'ai parlé des partis, et c'est par là que je finis.

Les partis, messieurs, ils se sont dévoilés à cette tribune; le parti

monarchique, il ne croit pas à l'efficacité de la loi du 20 novem bre 1873, il attaque le pouvoir du maréchal... (Bruit.)

C'est son roi qui est tout, le maréchal n'est rien; le roi tient son pouvoir de Dieu, le maréchal ne le tient que d'un de vos votes et d'un vote interprété de telle façon qu'il n'existe pas. Quand nous sommes dans de pareilles incertitudes, quand, à cette tribune, on fait entendre des paroles de révolte contre la loi, quand on la regarde comme non avenue, vous voulez que la France soit tranquille, alors qu'elle est menacée, non pas par un parti, mais par une faction audacieuse relevant la tête, pour laquelle rien n'est sacré... (exclamations à droite et au centre)... qui est habituée à la conspiration, qui ne cherche qu'à renverser les institutions que vous avez fondées !

Il faut, messieurs, à tout prix sortir d'un pareil péril; il le faut par l'exécution loyale de la loi du 20 novembre 1873.

Déjà, messieurs, à une époque funeste, et alors que Paris luttait contre l'étranger, une voix généreuse s'était élevée pour lui demander la conciliation et l'union dans un intérêt patriotique.

Écoutez, messieurs, ces paroles qui s'adaptent parfaitement à la situation actuelle :

« Soyez unis, acceptez franchement et par vertu civique ce que peut-être vous n'auriez pas choisi, ce qui a d'ailleurs le privilège de vous diviser le moins. En l'arrosant de votre sang, faites-la vôtre et prenez-la, cette République; donnez-lui un baptême nouveau. Acceptez même qu'on vous commande d'une façon plus hasardeuse et moins modestement peut-être que vous ne l'auriez voulu; avant tout, la force par l'union. S'il y a des choses à redresser, ce sera l'œuvre d'une puissance devant qui tout fléchira : l'œuvre de la nation. Mais pour qu'elle exerce à son heure sa souveraine autorité , il faut d'abord une patrie, c'est-à-dire un sol affranchi ; que ce soit là notre unique pensée. »

C'est M. Vitet qui tenait ce langage; je le lui emprunte afin qu'il reste dans les souvenirs de cette Assemblée, et je dis : Pour que la France puisse lutter contre ses ennemis intérieurs et extérieurs, il faut qu'elle ait un symbole, une espérance légitime; il faut qu'elle ait un gouvernement régulier, et s'il m'était permis de m'adresser au maréchal lui-même, je lui dirais respectueusement : Ceux qui vous conseillent se trompent et vous trompent, et au lieu d'être comme ils vous le demandent, le chef d'un gouvernement anonyme, précaire, sans cesse contesté, ayez le courage d'être le premier magistrat d'une nation libre. Vous conquerrez ainsi une gloire pure et la plus élevée de toutes, et contre laquelle ne feront rien les colères des partis que vous aurez dominés. (Vive approbation et applaudissements répétés à gauche. — L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses collègues.)

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