‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 46 sur 92 · PRONONCÉ A NIMES, LE 12 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ A NIMES, LE 12 NOVEMBRE

dans une réunion privée

Mes chers concitoyens,

Je suis profondément touché de l'accueil que vous voulez bien me faire, et je ne l'attribue pas certainement à mon humble personnalité, mais à l'idée que je représente au milieu de vous. Cette idée est celle de la liberté, le droit de chacun de nous à se gouverner lui-même et à faire triompher, malgré toutes les résistances officielles, le principe de la dignité humaine. Aussi, en me trouvant au milieu de vous, j'y rencontre ma véritable force. Par moi-même, je ne suis rien; mais par vos âmes, par votre intelligence et par votre cœur, je sens que je puis quelque chose. Je puis, en votre nom, revendiquer les droits qui doivent appartenir à tous les citoyens français : celui de triompher des résistances officielles, qui sont opposées à la liberté, qui, grâce à Dieu, finira par avoir le dessus. Permettez-moi donc de vous remercier, malgré la fatigue que j'éprouve, de l'accueil que je rencontre au milieu de vous; je vous remercie, précisément parce que cet accueil, c'est ma force ; sans lui, je ne puis rien.

Eh bien, en vous trouvant si sympathiques et si cordiaux, je comprends la grandeur de la cause que je suis appelé à défendre. Ouels que soient les obstacles qui nous sont opposés, nous avons la certitude qu'elle triomphera. Et à quel prix? Non pas par la violence, non pas par l'oppression ; nous n'avons jamais été les représentants de ces idées surannées. Ce que nous voulons, c'est que l'intelligence de tous, c'est que la liberté de chacun des citoyens, c'est que la pensée du plus humble, puissent se faire jour au milieu de toutes les contradictions qui peuvent se produire. C'est là la cause que je détends à la tribune ; c'est celle, aussi, que je suis venu soutenir au milieu de vous. Et, en effet, qu'est-ce que voulaient les courageux citoyens qui, dans

la journée du 29 juillet dernier, ont payé de leur sang le triomphe de la cause de la liberté?

Ce qu'ils voulaient, c'était assurer le droit paisible de se réunir pour s'entendre entre eux et choisir celui qui était le plus digne de les représenter. Malheureusement, vous le savez, l'exercice de ce droit a été cruellement entravé. Oublions tous ces funesXes souvenirs, bfen qu'ils soient présents à votre pensée, bien qu'ils pèsent encore sur vos consciences. Ils ne sont rien dans l'avenir, si ce n'est une raison d'espérer et de se fortifier dans la pensée de la liberté , et ce ne sera pas, pour la ville de Nimes, une médiocre gloire que d'avoir ainsi payé sa dette dans cette grande lutte qui est engagée entre le passé et l'avenir.

Elle a su, au milieu de l'indifférence et des défaillances de tant d'hommes qui, cependant, devraient être appelés les premiers à donner l'exemple, elle a su enseigner à tous ceux qui pouvaient encore éprouver quelques hésitations que, lorsqu'un peuple est levé, il a consacré la cause de la liberté et de l'indépendance individuelle.

A Nimes, les réunions privées ont été organisées : on a voulu les empêcher, et la ville de Nîmes aura, dans notre histoire, la gloire de les avoir consacrées par l'effusion d'un sang innocent et généreux. (Bravos prolongés.)

Je vous en témoigne, mes chers concitoyens, mes sentiments de profonde reconnaissance; nous sommes, à l'heure où je parle, dans la main de la justice ; notre force est de la respecter quelle qu'elle soit. Comme elle agit au nom de la loi de notre pays, elle ne doit provoquer de notre part aucune parole qui puisse lui être hostile. Sans doute, dans l'indépendance de notre pensée, nous pouvons désirer pour elle une constitution meilleure. Tous les hommes qui ont réfléchi sur cette grave question sont d'accord pour désirer à cet égard une modification radicale. Mais quelle qu'elle soit, elle est l'expression de la loi, et la démocratie trouve surtout sa force dans s*on respect pour la volonté nationale, même alors que cette volonté ne lui paraît pas représenter l'idéal de la justice. Un jour viendra où vos aspirations recevront une satisfaction ; ne conservez à cet égard aucun doute qui soit de nature à amener chez vous une défaillance . dont nos adversaires profiteraient.

Mais pour cela, que faut-il? L'union de toutes les volontés, la cessation de toutes les divergences ; il ne faut donc pas que nous cherchions les uns et les autres les raisons qui peuvent nous diviser. Il faut, au contraire, chercher celles qui peuvent nous unir. (Applaudissements.)

Dans la catégorie de nos adversaires se rangent des hommes dont je respecte la conscience, et à Dieu ne plaise que jamais sorte dema bouche

une parole qui puisse les atteindre quand même ils seraient hostiles à mes idées. Je ne parle pas de ma personnalité qui est trop humble pour compter pour quoi que ce soit; mais alors même que mes idées recevraient une atteinte de ces doctrines, de ces opinions qui y sont contraires, je suis prêt, en présence de cette manifestation consciencieuse, à imposer silence à tous les murmures de ma conscience. Seulement j'envisage, et c'est là surtout ce qui doit vous préoccuper toujours, la question du succès ; du succès, pourquoi ? Est-ce pour les personnes? Nul d'entre vous ne peut le croire. La démocratie, comme toutes les puissances de ce monde, elle peut avoir ses caprices, ses exigences impérieuses ; il ne faut jamais s'inquiéter de ces incidents passagers. La démocratie , en définitive , elle représente le triomphe de la volonté nationale, et c'est par là qu'elle est excellente et qu'elle mérite toutes nos sympathies et tous nos respects. Il ne faut donc pas que nous nous effrayions de ces divergences qui se manifestent dans son sein, précisément parce qu'un peu plus de liberté lui est laissé. Ces divergences, permettez-moi de le dire, elles sont comme les symptômes de sa force, elles sont comme dans une même famille ces caractères qui se ressemblent peu et qui cependant se dessinent sous les yeux du père de famille, orgueilleux et fier de voir que ses enfants ne se ressemblent pas tous, qu'ils naissent avec des dispositions différentes qui toutes, malgré leurs divergences, peuvent aboutir au bien.

Je reconnais que, grâce au système de compression qui longtemps a pesé sur ces intelligences, il serait possible que des exagérations et des excentricités, des erreurs se manifestassent. Laissez-les se produire et n'ayez vis-à-vis d'elles d'autres armes que la contradiction et la liberté. Nous serions bien indignes de la passion que nous lui avons vouée, si jamais, en- présence des attaques qui peuvent être dirigées contre elle, nous faisions appel à une autre puissance qu'à celle de la liberté elle-même.

La liberté, elle triomphera de tous ses contradicteurs; seulement, dans ces luttes qui se préparent, et ces luttes ne peuvent être que des luttes électorales, il n'est pas défendu d'avoir quelque sagesse et de recourir à la tactique qui peut nous procurer ce que nous désirons tous, c'est-à-dire le succès de nos idées.

Nos idées sont celles-ci, et je le proclame dans cette Assemblée sans aucune espèce d'appréhension : Nous ne sommes pas des hommes de désordre ni de violence ; nous sommes des hommes de liberté, nous voulons que la France prenne possession d'elle-même, nous voulons qu'elle puisse veiller à ses propres destinées, nous voulons qu'elle contrôle les actes de son pouvoir, et nous ne reconnaissons à ce pouvoir d'autre légitimité que celle qui naît de sa parfaite intelligence

des intérêts de la nation tout entière. (Applaudissements prolongés.)

Nous voulons que ses finances soient gouvernées de manière que la fécondité se répande sur le pays ; nous voulons que les nobles enfants de cette patrie généreuse ne soient pas enlevés à l'atelier, à la charrue, à la science, à l'étude du cabinet pour aller pourrir dans les casernes. (Bravos.)

Voilà ce que nous voulons, et je suis heureux de le proclamer dans une réunion où je trouve des Français, c'est-à-dire des hommes qui, par instinct comme par tradition, sont insensibles à la crainte de la mort.

Nos aïeux étaient impatients de l'injure : c'est ce que disent les Commentaires de César. En même temps, ils étaient heureux de verser leur sang pour la cause de la patrie. Tous nous éprouvons les mêmes sentiments : nous sentons palpiter en nous le cœur de notre pays ; et si jamais il arrivait que l'étranger voulût nous faire l'outrage d'aborder nos frontières pour y venir abattre du même coup de sabre la nationalité et la liberté intelligente, il n'y a pas un de nous, et celui qui a l'honneur d'être au milieu de vous, malgré son âge, sentirait se réveiller en lui tous les instincts de sa jeunesse, il n'y a pas un de nous qui ne fût heureux de mourir à la frontière pour servir ainsi d'obstacle à l'invasion de l'étranger qui voudrait s'y établir. (Applaudissements.)

Mais en même temps ce que nous sentons, parce que nous sommes de notre temps, c'est que l'heure des conquêtes et des triomphes militaires est passée. (Applaudissements prolongés.)

Et ce n'est pas en vain que se sont accomplis tous les miracles de la science dont nous sommes les témoins. Il y a longtemps que je l'ai dit, et je suis heureux de le répéter au milieu de vous : la vapeur, elle a tué le canon.

Sans aucun doute, les puissants du jour jettent beaucoup trop les regards en arrière et songent, pour triompher, beaucoup plus à la politique de Richelieu qu'à celle de cette jeune, agissante, forte et féconde démocratie française dont je vois tous les jours les triomphes éclatants dans la société moderne.

Ils pensent qu'il est possible d'établir une sorte d'équilibre européen , fondé sur la conquête et la force. Ils se trompent : il n'y a de véritablement solide que la justice, la vérité et le travail pacifique. Cet avenir, mes chers concitoyens, cet avenir, il est entre vos mains.

Nous sommes à la veille d'une épreuve solennelle : le pays pourrait-il la subir? Est-il assez intelligent pour comprendre la grandeur de sa mission? C'est là une question redoutable que je me borne à poser et que l'avenir résoudra.

11 y a vingt ans que le suffrage universel a été décrété par la Repu-

blique française. Vous l'avouerai-je, j'étais à cette époque un de ses plus obscurs serviteurs; j'ai été épouvanté par une semblable révolution, et je me suis demandé si mon pays pouvait porterie poids d'une si grande institution. Je n'ai point à examiner comment il a répondu à ces exigences. Ici réunis dans un but pacifique, nous ne devons entendre et je ne dois prononcer que des paroles de paix; et les uns et les autres, rapprochés que nous sommes par une communauté d'intelligences et d'opinions, nous n'avons aucune pensée de haine et de malédiction. Tout est bien qui est consommé ; le passé ne nous appartient pas, et c'est vers l'avenir que nous devons avoir les yeux fixés.

Il est possible que notre pays ait été prématurément appelé à cette grande évolution qu'on appelle le suffrage universel; il est possible que nous portions la peine de cette espèce d'escompte que nous avons fait sur l'avenir et qui a amené pour nous des déceptions si cruelles et si inattendues. Mais il appartient à une génération forte comme la nôtre de n'éprouver aucune espèce de défaillance, malgré ses revers. Il lui appartient de chercher dans l'avenir un remède à tous les maux du passé, et ce remède, c'est l'union de tous les hommes libres qui veulent l'affranchissement de leur pays. Ne cherchez point, comme je vous le disais tout à l'heure, lorsque les hommes se présenteront à vous pour réclamer votre confiance, ne cherchez point ce qu'ils sont, quand ils vous promettront de combattre pour la liberté. Mettez votre main dans la leur; que tout ennemi du gouvernement personnel, que tout partisan du gouvernement de la France par la France soit avec nous! A mon sens, là est le véritable salut.

Et s'il est permis au milieu de vous de l'exprimer avec franchise, si parmi ceux qui me font l'honneur de m'entendre, il y a plus particulièrement des hommes qui habitent loin des villes; qui, par conséquent, sont moins protégés de leurs concitoyens; qui soient plus exposés aux oppressions du pouvoir, qui lui appartiennent d'une manière plus directe, je leur dirai : Ne vous laissez pas entraîner par les déclarations officielles. Je n'ai point à vous demander de faire le sacrifice de votre position personnelle; je comprends à merveille quels sont les dangers qui peuvent vous atteindre; mais croyez-m'en, le meilleur moyen d'être supérieur à ces tristes éventualités, c'est de vous entendre, c'est d'être indépendant.

Bien que ces déclarations puissent paraître singulières dans ma bouche, elles sont cependant sincères. Je ne suis pas un homme de parti; j'ai toute ma vie cherché à n'être qu'un homme de liberté. Eh bien! je dis à mes chers concitoyens, qui me font l'honneur de m'entendre, que j'ai la douceur de voir autour de moi, je leur dis simplement : Voyez vous-mêmes-, ne vous laissez imposer par per-

sonne, pas plus par un orateur qui vous parle que par un maire qui vous compte. Soyez citoyens, descendez au fond de vos consciences, et alors que vous aurez affirmé avec énergie, que cette affirmation se traduise dans votre vote , sans aucune espèce de crainte de ses conséquences. Voilà où est pour notre pays la condition de sa régénération et de sa grandeur. Vous laisser aller aux inspirations de ceux qui vous disent que le candidat de l'empereur doit être préféré, c'est tout simplement mettre le front sous le joug, comme le bétail que vous attachez pour le labour. (Bravos prolongés.)

Je n'ai pas autre chose à vous dire, mes chers concitoyens ; comptez sur vous-mêmes, appuyez-vous sur vous-mêmes; soyez des hommes. Vous l'avez toujours été, et assurément je serais bien ingrat, bien téméraire si, jetant les yeux sur les années écoulées, et si, puisant dans les insuccès de notre cause des raisons de ne pas comprendre ce qui a pu entraîner votre détermination, je cherchais une raison de ne pas rendre hommage au sentiment qui vous a dirigés. Ce sentiment, je le comprends; seulement je dirai qu'aujourd'hui l'expérience est faite; qu'il ne vous est plus possible de méconnaître que les intérêts de la nation sont compromis, que ses finances sont gaspillées, que le sang de vos enfants a été sacrifié à des expéditions aventureuses dans lesquelles, non-seulement le nom de la France n'était pas intéressé, mais encore son drapeau couvrait des intérêts qui n'étaient pas les siens. (Bravos prolongés.)

Eh bien, mes chers concitoyens, je vous adjure de rentrer en vousmêmes et de vous demander si toutes ces choses sont possibles avec votre assentiment; si vous le voulez, je m'incline; si elles révoltent votre conscience, vous avez un moyen simple de les empêcher : que vos suffrages se réunissent sur les hommes indépendants, courageux, qui n'ont pas fait un pacte avec le pouvoir. Le pouvoir a certainement une grande mission à remplir, les représentants du pays en ont une autre. Quiconque à l'avance est asservi aux volontés du pouvoir, ne peut pas mériter votre confiance. (Bravos.) Il n'est pas le gardien de votre fortune; il n'est pas non plus le dispensateur des destinées que vous devez réserver à la France; il les compromettrait. Il faut donc que vous unissiez vos suffrages sur les hommes qui sont assez indépendants pour se tenir en dehors de toutes les instigations du pouvoir; et la lutte une fois engagée, je n'en doute pas, vous arriverez au succès. Ce succès n'a rien de factieux. Vous êtes en définitive une représentation de la souveraineté de la France, et à moins que les hommes qui sans cesse s'adressent à vous pour vous flatter, ne soient des courtisans intéressés à vous tromper, il faut bien reconnaitre que, dépositaires de ce pouvoir, vous avez non-seulement le droit, mais encore le devoir de l'exercer avec intelligence. Eh bien,

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