‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 48 sur 92 · PRONONCE A P1FILIPPEVILLE EN AVRIL · texte numérisé non relu

PRONONCE A P1FILIPPEVILLE EN AVRIL

En réponse à M. Nielli, qui, au nom des habitants de cette ville, avait salué le grand citoyen et rendu hommage aux services rendus par lui à la cause de la démocratie et à la cause algérienne.

Mes chers Concitoyens,

Vous me faites trop d'honneur, et je comprends fort bien que les éloges de bienveillance que le précédent orateur vient de m'adresser vont beaucoup plus haut que ma personne. C'est au principe que je sens qu'ils vont directement, et ce principe, comme on l'a bien dit, est celui sur lequel repose la grandeur morale comme la prospérité matérielle des sociétés modernes. Si j'ai eu la rare fortune d'en être le défenseur, et si en cette qualité il m'a été donné d'élever la voix pour vous et de faire prévaloir de légitimes griefs, c'est que j'étais soutenu par une foi profonde dans le droit primordial des peuples, qui, j'espère, deviendra de plus en plus un dogme auquel les pouvoirs seront clans la nécessité de se soumettre. (Applaudissements.)

Et commentée vous le demande, pourrait-il en être autrement? Qui sommes-nous? D'où procédons-nous? Et où allons-nous?

Nous sommes des créatures intelligentes et libres, et lorsque chacun de nous descend au fond de sa conscience, il voit à merveille, sans qu'on ait besoin de le lui expliquer, que ce qu'il a de plus cher, c'est la liberté de penser et d'agir. (Très-bien! très-bien! Applaudissements.)

¥■ C'est avant tout ce qu'il veut qu'on respecte, et quand bien même le despotisme pèserait sur nous de tout son poids, nous nous réfugierions au fond de nous-mêmes et nous sentirions que nous portons

avec nous comme un asile inviolable qui échappe à toutes les exigences du pouvoir d'un seul. Mais, grâce à Dieu, nous n'en sommes pas là.

Je posais tout à l'heure cette question : Qui sommes-nous? Et je réponds: Nous sommes des hommes libres, nous sommes des citoyens; mais nous ne voulons pas être des citoyens nominaux seulement, nous voulons être des citoyens effectifs... (explosion d'enthousiasme), réalisant les droits que la conscience nous révèle et voulant les mettre en exercice. (Bravos et applaudissements redoublés.)

Pour cela, nous n'avons qu'à suivre l'exemple qui nous a été donné par nos pères. Ils ont versé leur sang pour la cause de la liberté que nous servons: ils l'ont trouvée dans des conditions qui nécessitaient des efforts qui, grâce à Dieu, ne sont pas aujourd'hui indispensables.

Nous n'avons qu'à nous retourner pour voir un passé peu éloigné de nous, et dans lequel des castes privilégiées usaient seules des droits qui appartiennent à tous; une royauté qui, se flattant de descendre du ciel, planait au-dessus de la société asservie et dictait les lois de son bon plaisir; un clergé qui, s'alliant à elle, unissait aussi ses efforts aux siens pour étouffer la pensée de tous et garrotter la liberté. (Vive la liberté!)

Ces entraves ont été brisées, et ce serait certainement abuser de votre patience que d'entreprendre devant vous l'histoire des luttes héroïques à la suite desquelles, dans l'opinion au moins, la victoire est restée au droit et à la liberté.

J'ai dit dans l'opinion, car il ne faut pas vous abuser et croire, parce qu'une grande vérité est proclamée dans le monde, qu'elle puisse immédiatement s'y asseoir et en prendre possession. Les événements ne procèdent pas ainsi. Les traditions subsistent; et de même que le cultivateur de votre beau pays est dans la nécessité de l'arroser de ses sueurs, et quand il procède à ce travail si ingrat et si fécond à la fois du défrichement, ce n'est qu'après de longs labeurs qu'il parvient à en purger le sol des racines parasites qui s'opposent au travail de la charrue; de même, dans la société, nos longues souffrances, nos épreuves serviront à faire complètement disparaître les traces du passé. (Vifs applaudissements.)

Nous l'avons vu, chers concitoyens, et nous le voyons encore, la Révolution triomphante a fait disparaître les institutions qui s'opposaient à sa marche, mais cela n'a pas clé tout. Le despotisme a reparu sous une autre forme, plus insolent, plus orgueilleux, plus destructif, plus oppressif de la pensée humaine, plus dédaigneux de ce que nous respectons davantage. 11 est tombé cependant. Une forme nouvelle de gouvernement s'est établie, qui n'était que transitoire, n'étant que

l'alliance de la théocratie et de la royauté. Je crois que l'alliance ne peut plus être que passagère, et qu'elle doit faire place à une autre plus parfaite que je n'ai pas besoin de nommer pour être compris. (Marques unanimes d'assentiment.)

Seulement , chers concitoyens, ici comme en France, je ne veux pas qu'on puisse se méprendre sur ma pensée. Si mes convictions sont anciennes, profondes, ardentes, elles sont toujours subordonnées à la volonté du peuple-, c'est lui qu'elles ont défendu et vengé. Prétendre le comprimer, imposer une forme qui paraîtrait plus parfaite qu'une autre, ce serait un attentat qu'on pourrait considérer comme une usurpation. (Tonnerre d'applaudissements.)

Il faut tout attendre de la science, de la persuasion, de l'efflorescence naturelle de la liberté, qui, comme un flambeau placé dans un lieu obscur, dissipe peu à peu les ténèbres. Ce n'est pas l'œuvre d'un jour, mais il arrive un instant où la clarté est tellement éclatante qu'il est impossible à l'œil de ne pas voir. C'est là notre avenir, et j'avais raison de dire tout à l'heure qu'en défendant la démocratie, on défendait la civilisation et la liberté. La démocratie, c'est la paix; la démocratie, c'est le respect de la vie de l'homme; la démocratie, c'est le foyer ; la démocratie, c'est la famille, c'est l'ordre, c'est l'affection, c'est la solidarité. (Explosion de bravos. — Vive la démocratie! Vive Jules Favre !)

Voilà comment elle apparaît aux yeux, un rayon de toutes les vertus civiques, offrant toutes les garanties, mais demandant avant tout aux hommes d'être sages et modérés, afin d'être heureux et libres. {Trèsbien! très-bien! Applaudissements.)

Si c'est la cause que j'ai toujours essayé de soutenir, comment celle qui nous intéresse davantage, qui est la vôtre, ne m'aurait-elle pas touché aussi profondément?... Ce qui doit nous étonner, c'est que la France, pendant tant d'années, y ait été indifférente. Ce grand pays, cette noble et généreuse nation, elle n'a pas changé, elle a des qualités exquises et d'incompréhensibles défauts, elle aime la gloire et tout ce qui peut flatter sa vanité ; elle est légère, frivole, et cependant elle a des retours de grandeur qui permettent de tout espérer d'elle Pendant longtemps, en effet, l'Algérie a été pour la France comme si elle n'existait pas ; il semblait , par une sorte de pacte convenu à l'avance, qu'une certaine portion de son territoire eût été abandonnée aux fantaisies ministérielles et aux exploits militaires. (Oui! oui! C'est vrai! Applaudissements.)

Assurément, chers concitoyens, je l'ai dit ailleurs et je le répète ici avec conviction, l'armée sur le rivage algérien a rendu de grands et immortels services. (Très-bien! très-bien! Applaudissements unanimes.) Je ne puis pas en parler sans célébrer son courage, son abné-

gation, ses rudes labeurs et ses exploits qui jetaient sur d'antiques travaux une gloire nouvelle; mais il ne lui était pas permis, son œuvre accomplie, de se substituer au droit, d'avoir la prétention de le représenter, de diriger les populations au lieu de se laisser diriger par elles.

Ceux qui agissaient ainsi, sans le savoir probablement, du moins je le dis pour la plupart d'entre eux, ceux-là oubliaient les grandes règles et les principes éternels de la société démocratique. Démocratique elle-même, sortie du sein du peuple, l'armée se retournait contre lui pour commander en maître, quand elle n'était en réalité qu'une usurpation. (Oui! oui! très-lien! Applaudissements.)

Il a fallu de longues et douloureuses expériences pour qu'enfin la métropole sortît de soninsouciauce et daignât regarder de près ceux qui avaient usé, consacré leurs efforts, leurs veilles, leurs capitaux à l'agrandissement et à la prospérité de cette colonie. Car dans les événements humains, nous sommes sans cesse, quand nous les étudions, forcés de confesser notre faiblesse individuelle devant la grandeur des causes générales qui la dominent. Peut-être certains malheurs qui ont affligé la patrie n'ont pas été sans effet sur nos utiles libertés. Et si un jour, vous le savez, alors qu'un gouvernement libre paraissait s'être librement établi en France, il a été subitement arrêté dans sa marche par une conspiration occulte qui a fait trébucher la liberté dans le sang.(Ow*7 oui! C'est vrai! Vive la liberté! Vive Jules Favre!), ce jour-là une foule de citoyens furent proscrits. C'étaient les hommes les plus éminents, les plus illustres, les plus courageux. Quelques-uns d'entre eux ont cherché un refuge sur cette terre; ils y ont apporté leur ordre, leur probité, leur persévérance dans le bien, leur protestation contre la tyrannie, et leur ardent amour de la liberté. (Marques d'approbation.) Ils en ont été les apôtres dans ce pays, et j'en puis d'autant mieux parler que j'ai à mes côtés un homme que je suis heureux de retrouver après vingt ans. Je l'ai rencontré dans les luttes politiques. Quelle joie j'éprouve à le revoir ici!... Rien n'est changé, sauf le temps qui a passé sur nos têtes...

Quelques années s'écouleront, et nous disparaîtrons de ce monde, mais nous disparaîtrons l'un et l'autre, j'en ai la conviction, tels que nous avons vécu, la conscience tranquille et toujours prête... (V orateur est interrompu par les cris de : Vive Jules Favre ! suivis de longs applaudissements.)

Eh bien! ces hommes ont été pour beaucoup dans la régénération de l'Algérie; ils y ont apporté leurs vertus civiques qui ont eu de nombreux imitateurs; puis ils ont produit ces événements auxquels je faisais allusion tout à l'heure, et il a bien fallu ouvrir les yeux. La lutte a été rude; nous étions accueillis par les railleries les plusmépri-

santés; quand nous nous levions au sein de ce Corps législatif dont vous connaissez l'origine, des lèvres de la majorité partaient les plus violentes protestations; nous soutenions la cause de la liberté qui, à la façon dont elle était accueillie , semblait à jamais désespérée. Cependant, nous ne nous sommes pas découragés, nous avons pensé que la vérité étant en nous, il fallait chaque année la faire entendre a ceux qui la blasphémaient. (Marques d'adhésion sur tous les bancs. )En cela, nous avions un rôle facile. Pour ma part, j'avais déjà eu l'honneur de mettre le pied sur votre terre, et j'avais été témoin du courage, du dévouement et en même temps des vexations des colons qui y apportaient la richesse et le travail.

A partir de ce moment, cette cause m'est devenue chère; je suis heureux de l'avoir servie, et je le déclare ici en toute sincérité, l'un des plus beaux jours de ma vie a été celui où le Corps législatif actuel, par un ordre du jour mémorable, a consacré, en principe au moins, la fin dupouvoir militaire et la substitution définitive des institutions civiles. (Applaudissements enthousiastes. — Vive Jules Favre! Vive la liberté !)

Cependant, je ne me fais pas d'illusions. Mon âge ne me les permet pas, au moins en politique, mais je sais à merveille, par les leçons du passé, qu'une victoire peut être suivie d'une défaite; et laissez-moi vous le dire sans craindre d'être factieux, et j'ai pris l'habitude de penser tout haut. Malheureusement, le pouvoir en France ne repose pas sur des institutions, mais sur un homme. J'ai toujours demandé, et je ne suis pas le seul, que des institutions vinssent nous donner la sécurité dont nous avons besoin.

Jusqu'ici, j'ai échoué; mais comme je suis dans le droit, j'espère que la victoire me restera. (Oui! oui! Très-bien! Applaudissements.)

Dans tous les cas, c'est maintenant qu'il faut parler; l'heure actuelle peut être suivie d'une heure différente , et après un vote unanime de la Chambre, nous pouvons rencontrer des obstacles à la réalisation de ce qui a été décidé; et ici, ce n'est point par amour-propre d'auteur, mais je retrouve ma comparaison : les racines du palmier nain sont bien difficiles à enlever; il faut des efforts, il y a de bons coups de pioche à donner; c'est à nous à les donner, et sur ce champ de bataille pacifique , chacun de nous doit tenir sa place et ne pas rester désarmé. (Marques d' approbation sur tous les bancs.)

Ou'avez-vous à faire pour cela? Je n'ai pas la prétention de vous donner une leçon ou un conseil. Je cause avec vous de vos affaires, qui sont aussi les miennes. (Merci! Vive Jules Favre!) Car, encore une fois, la cause de l'Algérie est la cause de la liberté et de la démocratie.

l'our que l'ordre du jour du 9 mars ne soit pas un vain mot, il

faut que chaque citoyen , dans la mesure de ses forces , travaille à ce qu'il devienne une réalité.

On va vous rendre le vote des conseils généraux. Il faut y appeler non-seulement d'honnêtes gens , ce qui doit se faire avant tout, mais des hommes dévoués, indépendants, n'obéissant à aucune suggestion du pouvoir, mais décidés à défendre votre cause et à la faire triompher. (Salve d'applaudissements.)

Vous allez être appelés à nommer vos députés. Pour moi, je suis autorisé à vous dire , et c'est une bouche officielle qui m'a fait entendre ce langage, que, dès celte année, la loi sera mise à exécution. Je ne sais pas si l'on veut vous accorder plus d'un homme par province. Je trouve que c'est bien peu. Un homme, quels que soient son talent, sa force et sa grandeur, c'est dans la société une sorte d'atome, et, en vérité, pour des intérêts aussi graves, aussi complexes que ceux de l'Algérie, trois hommes, malgré leur bonne volonté, me semblent insuffisants.

Néanmoins, j'aime beaucoup mieux trois hommes sortis du suffrage des citoyens, que le conseil supérieur tel qu'il est composé. (Vives marques et 'approbation.)

Ce sont des décorations de luxe... (rires et applaudissements) qui peuvent faire à merveille dans le palais d'un gouverneur relevant directement de l'empereur, mais, quant au peuple qui pense mieux, quoique moins bien togé, il dédaigne les choses artificielles et préfère le concours de trois hommes qui lui servent à revendiquer ses droits. Vous devrez donc nommer des députés imbus des mêmes principes que vous. Je ne dis pas que ces députés doivent nécessairement s'asseoir sur les bancs de la gauche. (Si! si! de tous les points de la salle.) Pour ma part, j'en serais très-fier. Je les appelle de tous mes vœux; mais je déclare que quand vous les aurez choisis, quelle que soit leur place dans la Chambre, je suis convaincu qu'elle ne sera jamais celle du servilisme et de la docile obéissance, et je suis prêt à leur tendre une main fraternelle et à unir mes efforts aux leurs.

Ce n'est pas tout. Quand vous aurez nommé des conseillers généraux et des députés, votre tâche ne sera pas finie. C'est à vous, vaillants écrivains, que je m'adresse, c'est au barreau, à toutes les fonctions libérales, à tous les travailleurs; car ici, vous ne rencontrez pas une face de cultivateur sur laquelle ait pesé cette ignorance séculaire qui donne en France au pouvoir la faculté de tous les abus. (Marques d'approbation.)

Les écoles prospèrent. Il n'est pas un de vos enfants qui n'en suive les leçons, et je vous en félicite de grand cœur. Vous n'avez pas besoin qu'on vote une loi d'instruction obligatoire; vous êtes citoyens, vous êtes hommes, et vous comprenez que, de même que

vous devez à vos enfants les aliments qui les fortifient et le vêtement qui les couvre, vous leur devez, à bien plus forte raison, les connaissances qui développent l'esprit, et la science qui les nourrit et les élève. (Applaudissements chaleureux.)

Il faut persévérer dans celte voie. Et lorsque, de toutes parts, j'entends dans l'Algérie ce grand cri : Je veux être libre; je veux jouir de moi-même ; je veux être citoyen , exercer tous les droits qui appartiennent à l'homme ; soyez sûrs qu'en entendant eux aussi cette grande clameur sortir de ce pays , vos députés auront le courage que vous inspirez à tous ceux qui vous aiment. Créez pour eux la nécessité de ne pas vous abandonner, et votre cause sera victorieuse.

Tels sont mes vœux, chers concitoyens, les vœux que je forme dans cette journée qui comptera parmi les plus belles de ma vie. Je vous remercie de votre bienveillant accueil. J'y puise, non pas une foi plus grande, c'est impossible, mais un encouragement, précieux soutien de l'homme qui, au milieu de toutes les épreuves, des défaillances, des tentations de découragement, a besoin, en se rapprochant des âmes fraternelles , de sentir qu'il n'est pas isolé , que son âme, que son cœur, que sa pensée ont des témoins, des êtres solidaires qui combattent avec lui.

Je suis donc profondément touché des témoignages de cordialité et de bienveillance que vous me donnez. Je fais des vœux pour l'Algérie, pour Philippeville où j'ai rencontré des sentiments dont j'ai le droit d'être fier. Soyez sûrs que pour être libres, il faut être dignes de la liberté. Vous comprenez votre devoir; quand on sait l'accomplir, tout le reste est donné par surcroît; et ce n'est pas seulement la dignité , c'est aussi la prospérité matérielle que les sociétés modernes ne doivent pas négliger; c'est la fin du gouvernement despotique, c'est le commencement de la grande loi d'assimilation remplaçant le régime du sabre-, c'est l'œuvre de tous par tous; c'est-à-dire l'œuvre féconde delà liberté. (Bruyante salve d'applaudissements mêlés aux cris de : Vive Jules Favre! Vive la liberté!)

PRONONCÉ A CONSTANTINE En réponse à un discours de M. Alexis Lambert.

Mesdames et chers concitoyens,

Je suis touché, plus que je ne saurais le dire, de l'honneur que vous voulez bien me faire.

Je suis touché surtout pour l'idée commune qui nous rassemble et que vous entendez fêter dans cette soirée qui restera dans le souvenir de chacun. Je voudrais bien que ceux qui ont à cœur de calomnier la démocratie, qui se plaisent à la considérer comme ingrate, pussent assister à cette fraternelle réunion.

Quelle royauté a jamais reçu un accueil semblable à celui dont vous voulez honorer le plus humble, mais le plus convaincu des défenseurs des principes qui vous rassemblent? (Vive Jules Favre!)

Celui que vous accueillez ainsi n'a aucun pouvoir, aucune fortune, aucune faveur à vous offrir; il n'a que son cœur et ses convictions. (Merci! — Vive Jules Favre!)

Mais comme sur ce terrain il est en parfaite communauté avec vous, comme les uns et les autres nous sentons la grandeur des principes auxquels nous nous sommes dévoués, nous voici tous réunis pour en attester la virilité, et pour dire, par cette réunion solennelle, que nous sommes, chacun dans la mesure de nos forces, déterminés à les défendre jusqu'au dernier souffle. (Bravo!)

Permettez-moi, dès lors, de vous remercier du fond du cœur et de remercier particulièrement les dames de Constantine.

Elles ont appris, et je leur en sais un gré infini, qu'en France il ne saurait y avoir aucune fête sans que les femmes y assistent et l'embellissent par leurs grâces et leurs sympathies. (Très-bien!)

Elles sont, d'ailleurs, sur cette terre qui a été fécondée par vos sacrifices et par vos vertus, la meilleure représentation du devoir, et

certes, sans elles, sans leur dévouement, sans leurs vertus domestiques — c'est aux colons qui ont tant souffert que je m'adresse — que serait devenue l'œuvre qu'ils ont si vaillamment conduite , disputant à la terre, aux obstacles politiques et matériels qui peuvent s'offrir à cette pensée civilisatrice, les trésors que cependant elle ne refuse pas au travail? C'est une entreprise qui peut lasser même les plus forts, et comment l'accomplir si Ton ne rencontre pas dans L'intérieur, au foyer, les consolations, l'affection et les grâces sans lesquelles la vie serait décolorée et souvent inerte par l'abattement qui viendrait nous assaillir? C'est aux femmes, c'est à leurs vertus, c'est aux consolations dont elles sont la source qu'il faut attribuer notre principale force. Elles ont, en Algérie , joué un rôle que l'histoire retiendra et dont, au surplus, nos cœurs leur seront éternellement reconnaissants. (Très-bien! très-bien!)

Je suis donc heureux de les rencontrer ici, et je crois que ce serait d'un excellent exemple que, dans les réunions publiques, là où se débattent les grands intérêts du pays, elles nous honorassent de leurs excitations patriotiques, elles nous modérassent par leur douceur, elles nous apprissent à conserver dans notre langage cette retenue qui leur est familière et dont nous puisons chaque jour dans leur commerce l'ineffaçable exemple.

Si je voulais répondre au toast dont on a bien voulu m'honorer, j'aurais longtemps à vous retenir, et peut-être que ma fatigue m'empêcherait de remplir la tâche qui me serait ainsi proposée. L'honorable orateur a , en effet , touché à des points divers dont chacun méritait un développement spécial. Il a examiné sur toutes ses faces la question qui concerne l'Algérie, son origine, ses souffrances, son extension, les espérances légitimes qu'on est en droit de concevoir. Il vous a rappelé quel avait été l'objet de la conquête , la mission assignée à la France, et principalement le devoir qu'elle avait contracté d'établir et de faire respecter les lois de la civilisation. Il vous a dit en même temps que cette œuvre difficile avait été précédée d'une période pendant laquelle avaient éclaté leur héroïsme, les vertus de notre brillante armée, qui, en effet, par son sang, par son courage, par ses sacrifices, a rendu possible l'œuvre de la colonisation. Il n'est donc pas permis, en Algérie, de prendre la parole sur les intérêts qui nous agitent sans rendre hommage au dévouement de nos braves soldats , lesquels n'ont rien de commun avec le système militaire dont ils sont les victimes, en même temps que les instruments innocents. (Oui! oui! c'est vrai!)

Ne confondons jamais ces choses. Lorsque la France est venue en Algérie, elle combattait la barbarie, elle avait pour obligation étroite d'y substituer les règles de la civilisation. Ces règles, elles sont avant

tout le respect, non-seulement de la vie, mais encore de la dignité de l'homme, c'est-à-dire de sa liberté. Et pour la faire épanouir avec les magnifiques résultats qui sont en elles, il fallait, en premier lieu, doter l'Algérie d'institutions qui assurassent à chaque homme les garanties nécessaires pour qu'il puisse , sans crainte d'être inquiété, se développer, travailler, établir sa famille sans avoir à subir le joug de l'arbitraire. (Bravo!)

Malheureusement, il faut le dire, il n'en a pas été ainsi, et pour des causes qu'il serait trop long d'énumérer et que vous connaissez, la pauvre Algérie a été longtemps victime d'un système qui semblait créé exprès par ceux qui avaient intérêt à l'exploiter, mais non par ceux qui devaient la féconder par un travail utile de colonisation. (Très-lien! Bravo!)

On vous a dit les périodes différentes qu'elle a traversées; on a compté jusqu'à dix-sept régimes particuliers qui lui avaient été tour à tour administrés. — Je voudrais bien savoir, je ne dirai quel malade, mais quel homme bien portant pourrait résister à des cures aussi multipliées. (Rires. — Bravos!)

Eh bien, mes chers concitoyens, l'Algérie, c'est là son honneur, sa gloire, sa légitime espérance, elle a été plus forte que ses médecins et ses gouverneurs. (Oui! oui!) Elle a triomphé. C'est dire assez que son existence est assurée. Elle a conquis le droit de vivre et de se développer, et le jour où la liberté a été solennellement décrétée pour elle, il y avait déjà longtemps qu'elle l'avait méritée, qu'elle s'en était rendue digne et qu'elle l'avait conquise au moins dans le domaine des idées et du droit. (C'est vrai! très-bien!)

Était-ce ce gouvernement civil qui n'a duré que quelques jours et qui a passé sur elle pour faire place à une autre expérience, qui pouvait lui assurer ses droits?

Non, vous a-t-on dit avec une grande justesse, car un gouvernement n'est pas un gouvernement civil par cela seul qu'un uniforme en remplace un autre.

Quand on cherche la raison d'être d'une société, ce n'est pas dans ceux qui commandent, c'est dans ceux qui s'associent qu'il faut la chercher. (Bravos enthousiastes.) C'est la commune, ce sont les citoyens, ce sont les hommes qui travaillent qui font la force de l'État ; ce sont ceux-là seuls qu'il faut consulter. Or , s'ils sont dans la nécessité d'obéir, et si une déclaration insolente vient leur dire qu'ils sont incompétents à s'occuper de leurs propres affaires, et que sur la question de leur territoire, ils ne doivent obtenir d'autre justice cl d'autre politique que d'être mis à la porte , quel que soit le gouvernement, qu'il s'appelle civil ou militaire, les citoyens sont joués et sont victimes. (Applaudissements.)

Que leur faut-il donc?

Non pas des mots, des phrases pompeuses, des promesses démenties; il leur faut des réalités, il leur faut des institutions, il leur faut la liberté.

Grâce a Dieu , après les révolutions qui ont secoué l'Europe , les écrits de tant de philosophes, les souffrances des penseurs, les holocaustes offerts à la liberté, nous n'en sommes plus à chercher, incertains, la route que nous devons suivre pour arriver au bien, au juste, au progrès légitime. (Très-bien!)

11 n'existe plus, en ce monde , de famille privilégiée ; il n'y a plus d'hommes apparaissant au-dessus de leurs semblables, et pouvant dire du haut de leurs balcons, comme on disait autrefois au fils d'un de nos anciens monarques : « Tout ce peuple est à vous ! » Cette race a disparu, elle ne reviendra pas. (Applaudissements enthousiastes.)

Mais il ne faudrait point qu'elle fût remplacée par un autre fantôme de despotisme, de terreur et de domination, qui, sous prétexte de s'inspirer de l'État, s'appellerait fonctionnarisme civil ou militaire, avec la prétention de courber la volonté de tous sous une règle toute faite qui viendrait de France pour s'imposer à l'Algérie. [Non! non!)

Il ne peut y avoir d'autre source légitime du pouvoir que le consentement de tous; il ne peut y avoir de paix, de sécurité et d'ordre que dans l'établissement d'un régime qui permette à tous les citoyens de concourir à la libre administration de leurs affaires. (Immenses acclamations.)

Commençons par la commune ; allons ensuite au conseil provincial; du conseil provincial à l'Assemblée des députés de la France, qui fait des lois. Alors, en supposant, ce que je veux admettre, que les élections soient libres et sincères, vous aurez de véritables garanties, ce droit des citoyens de s'associer, de causer paisiblement de leurs affaires, de se juger les uns les autres, de n'arrêter devant aucune limite la liberté d'expression de leurs pensées. Voilà ce grand pouvoir, supérieur à tout autre, qu'on appelle l'opinion publique et qui, ainsi que le chœur antique, planant au-dessus de toutes les résolutions, impersonnel, s'inspirant avant tout des intérêts généraux, communique à chaque citoyen cette noble vertu civique qui lui permet de disposer de lui-même, de voter sur les affaires de son pays, sans s'inquiéter de ce qu'il en pourrait être pour lui-même. Eh bien! ces grands résultats ne peuvent être obtenus qu'à l'aide de libres institutions. Et l'on a eu raison de vous dire que, dans l'ère qui se prépare pourl'Algérie, et qui bientôt, je l'espère, sera une vivante réalité, il sera sage, si nous le pouvons, de faire disparaître ce qu'on appelle le gouvernement général. (Applaudissements.)

Lorsque je demandais lequel était préférable du gouvernement

militaire ou du gouvernement civil, je disais : Confiez à un militaire le gouvernement civil, il est fort à croire qu'avec la meilleure volonté du monde, les intentions les plus loyales, il se souviendra beaucoup trop de ses épaulettes. (Oui! oui!) Confiez à un gouverneur civil le soin d'administrer ce qui est général, bien; je ne répondrais nullement qu'il ne cherchât pas à imiter ses devanciers, et que pour avoir voulu gouverner civilement, vous ne versassiez encore dans le gouvernement militaire. Et d'ailleurs, à quoi bon, comme on l'a dit trèsbien, uu gouvernement supérieur? Est-ce que l'Algérie ne peut pas se passer de ce rouage absolument parasite? Est-ce qu'on rencontre ici des difficultés tellement considérables qu'elles ne puissent pas être résolues par la libre initiative de tous les citoyens , par leur volonté désintéressée, par leur désir de faire le bien? Aussi ces difficultés, je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble qu'elles ont été surtout dans la manie de tout gouverner, de tout diriger, de tout dominer, et par conséquent de tout entraver. [Oui! c'est cela!)

Laissez faire, ayez confiance. Je crois qu'en définitive ceux qui ont apporté ici leur travail, leurs capitaux, qui sont venus s'établir sous ce beau ciel, dans ce pays fécond pour chercher à vivre honnêtement, pour faire leur fortune , pour y laisser une génération qui continue leurs traditions, ceux-là, dis-je,sont certainement les plus intéressés à la fertilité et à la prospérité du pays. (Oui! Bravo!)

Voilà mon système, à moi. Je ne sais pas s'il est le dix-huitième (n'm), mais je crois que c'est le meilleur, et j'espère qu'il aura son tour.

Ainsi, la première difficulté, qui est celle du gouvernement, me paraît être résolue par ce simple procédé de laisser l'Algérie, autant que possible, se gouverner elle-même.

Elle est en face d'un autre problème, qui a agité beaucoup d'esprits, qui a fait noircir bien du papier, et je ne voudrais pas jurer qu'il n'ait fait prononcer beaucoup de paroles inutiles : — c'est... la fusion des races. Il semble, en vérité, que nous soyons condamnés à renverser brusquement toute barrière , et que rien ne pourrait être sauvé qu'à cette double condition de nous précipiter dans les bras des musulmans, et d'obtenir un échange réciproque. (Rires.)

Eh bien, j'en atteste le bon sens et le patriotisme de tous ceux qui m'écoutent. Il n'a jamais été question d'une transformation brusque et violente.

L'autorité militaire, qui a, je n'en doute pas, d'excellentes intentions, mais qui trop souvent n'y a pas conformé ses actes, a prétendu se poser comme tutrice des Arabes; elle a voulu faire leur éducation. Mais par quel moyen? Il était simple : c'était celui de ne les contrarier en rien de tout ce qui pouvait leur permettre de faire quelques progrès. (Acclamations prolongées.)

C'est ainsi qu'on a conservé sous l'autorité du gouvernement français les castes qui font peser sur les populations arabes le joug arbitraire des grands chefs. (Oui !oui!)

C'est ainsi qu'on a maintenu la communauté des tribus et qu'il est arrivé (chose fatale, qui avait été prévue par tous les esprits intelligents, mais qui n'a pas été aperçue par ceux qui avaient intérêt a demeurer aveugles!) que sur un sol puissamment fécond et susceptible d'être transformé par le moindre travail, comme il ne peut y avoir de travailleurs qu'à la condition qu'ils soient propriétaires, les Arabes sont morts par centaines de mille, embrassant avec une résignation déplorable cette terre qui ne pouvait pas les nourrir, et tournant leurs regards désespérés vers ceux qui leur avaient promis le salut et qui étaient impuissants à le leur procurer. (Très-bien! Vive Jules Favre!)

Cette grande leçon nous apprit ce que c'est, en définitive, au point de vue économique, que la fusion des races. La fusion des races, c'est leur libre juxtaposition; c'est la possibilité pour elles, sous le bénéfice du droit commun, d'entretenir des relations amicales; c'est l'unité de législation en ce qui ne touche pas la religion et la famille; c'est la propriété, c'est la tranquillité des routes; c'est la possibilité, par le commerce, par les échanges, d'améliorer la situation de chacun et d'entretenir ces intérêts qui, tôt ou tard, permettront aux deux races de se comprendre et de s'affectionner, et par conséquent de s'assimiler. (Oui! bravo!)

Ainsi la liberté pour tous. (Acclamations.) En même temps, une législation qui protège cette liberté, qui s'applique aux indigènes comme aux Européens; la tribu brisée, les grands chefs réduits à leur juste valeur; le laboureur succédant au fellah, et sur cette terre qu'il a longtemps parcourue en la considérant comme la propriété du seigneur, des tentes et plus tard des chaumières venant s'établir, et à côté d'elles des colonies européennes , nos familles pénétrant dans les familles musulmanes. C'est l'œuvre du temps ; ne précipitons rien; ce qu'il n'a pas consacré est peu durable; nous pouvons être patients parce que nous sommes forts : nous sommes avec la liberté et la démocratie. Elles auront raison de ces préjugés religieux, de ces préjugés de castes. Protégées par le droit commun, elles dissiperont ces préjugés pour faire régner partout la justice et l'humanité. (Oui! oui!)

C'est ainsi, mes chers concitoyens, que l'Algérie pourra devenir forte, grande et prospère; et le jour où un régime de véritable liberté succédera à celui que vous avez trop longtemps subi , soyez sûrs que les capitaux afflueront, que les familles qui, en Europe, cherchent un élément d'activité, viendront se joindre à vous, agrandir peu à peu votre domaine, de sorte que cette brillante colonie, dont

nous trouvons les titres dans chacune des villes de l'Algérie, deviendra la grande famille algérienne et française, et nous pourrons légitimer la conquête par le travail, par l'ordre et par la liberté. (Vive la liberté!)

Comme on vous l'a dit, et c'est pour nous un orgueil et une satisfaction de le proclamer, à trente-six heures de la France, ayant ses mœurs, ses usages, ses sympathies, l'Algérie ne cessera jamais d'être la France, et quand les uns ou les autres nous franchirons ce bras de mer qui nous sépare, quand vous serez en France, quand nous viendrons en Algérie, nous nous sentirons chez nous, sur notre sol, protégés par la même liberté. Et si en France nous n'avons pas les splendeurs de votre soleil, la richesse de votre climat, nos cœurs iront au-devant de vos cœurs, et bientôt, la main dans la main, la plus parfaite communauté s'établira. (Vive Jules Favre!)

C'est ce qui me permet, en terminant cette allocution peut-être trop longue (non! non!), de vous renvoyer les remercîments que vous avez bien voulu m'adresser. Je vous ai dit que j'avais consacré le peu que je vaux à la défense de votre cause. Elle m'est chère, et il y a de longues années qu'elle m'est apparue comme étant celle de la justice et du droit. (Merci! vive Jules Favre!)

Mais, en même temps, j'avais raison de vous le dire, ce serait un acte d'ingratitude de ma part que de ne pas vous rendre le témoignage que vous méritez : vous avez, dans les temps agités que nous traversons , rendu à la cause générale de la liberté en France un service signalé dont nous vous sommes reconnaissants.

Ce service, le voici :

Vous n'ignorez pas que, depuis l'année dernière, de grandes transformations se sont accomplies. On vous a parlé de ces temps, heureusement déjà bien loin de nous, où, livrée à une sorte d'assoupissement fatal, la nation semblait attendre, dans une morne rêverie, les temps meilleurs où se lèverait pour elle le soleil de la liberté. (Vive la liberté!)

Il est à l'horizon, et les élections dernières ont suffisamment montré que la France, debout, sur son séant, entend revêtir son armure de dignité, de force et d'indépendance, et que, d'un geste impérieux, elle a à jamais condamné le pouvoir d'un seul. (Oui! très-bien!)

Après cette sentence encore confuse, incertaine, et qu'il fallait, par l'interprétation civique, dégager des élections qui venaient de s'accomplir, vous le savez, la constitution de 1852 a été brusquement mise en échec par ceux qui paraissaient, jusque-là, avoir été ses dévoués serviteurs. (C'est vrai!)

A Dieu ne plaise que je veuille critiquer leur conversion. C'est la force et l'honneur du parti démocratique de ne repousser personne; quand on vient sincèrement à lui, il ouvre ses rangs, et pourvu qu'on

donne des gages, il accueille les recrues avec autant de respect que les vétérans.

Mais voici que cette transformation subite découvre les vices radicaux que beaucoup de gens avaient signalés dans cette constitution et que des yeux intéressés persistaient à ne pas voir. Ce n'était pas seulement par un côté que l'édifice était menacé; il semblait que cette construction, symétrique au premier regard, fût pleine de défectuosités; que des lézardes menaçassent de toutes parts l'œuvre du bâtiment, et qu'il fût bientôt destiné à périr.

Cependant les défenseurs intéressés se présentaient. Tout était conviction dans cette mêlée, lorsqu'un jour, à la barre du Corps législatif, apparut la cause algérienne avec sa puissance, avec sa netteté, avec son droit impérieux qui s'impose aux consciences.

Par un bizarre caprice du pouvoir personnel, l'Algérie avait été livrée à l'arbitraire des sénatus-consultes; il semblait qu'elle ne fût rien dans l'État, une sorte de bague au doigt, un domaine royal une ferme, quoi que ce fût qu'on pût livrer à la fantaisie de MM. les sénateurs. (Acclamations .)

L'Algérie, j'en atteste vos souvenirs, n'avait jamais accepté cette position subalterne. Dans l'intimité de sa conscience, elle avait religieusement protesté contre la situation imméritée, exceptionnelle qui lui avait été faite. Et c'est alors que, forte de ses sentiments qui ne pouvaient être contestés, les défenseurs de l'Algérie attaquèrent très-nettement en son nom cette constitution qui l'a condamnée à une sorte d'ilotisme civique et qui l'a livrée en coupe réglée aux volontés souveraines du Sénat. (Bravos.)

Sa cause parut tellement claire, qu'après un peu d'hésitation chacun fut convaincu, et l'article 27 de la constitution, qui consacrait l'asservissement politique de l'Algérie , ne résista pas un instant à la discussion qui fut engagée. Eh bien! je vous le demande, quand, dans une constitution, une disposition fondamentale vient' à périr', le reste ne s'écroule-t-il pas? (Oui! oui! Vive Jules Favre!)

Et c'est ainsi qu'en revendiquant son droit et en le faisant triompher, l'Algérie a été l'ouvrier de la dernière heure dont les services sont préférables à ceux des hommes qui ont supporté le poids du jour et de la chaleur, et qu'avec ce droit plus éclatant que la lumière, elle a renversé cette constitution en la renvoyant à l'examen nouveau, à tous les jugements et à tous les hasards du plébiscite sur lequel le dé est maintenant lancé. {C'est vrai! Acclamations.)

Eh bien! en terminant, puisque nous sommes dans la période plébiscitaire et qu'en définitive il n'y a ni danger, ni inconvénient, ni esprit factieux à causer de ses propres affaires, permettez-moi' de vous dire, du moins, ce que j'en pense. (Oui! oui!)

J'y suis d'autant plus intéressé que j'ai eu l'honneur de réclamer pour l'Algérie le droit de concourir à cet acte. Je voudrais l'appeler grand, cela m'est difficile. (Rires.)

Si je considère ceux qui vont y prendre part, je lui donnerai volontiers ce nom ; mais si je jette les yeux sur ceux qui en sont les inspirateurs, ce nom expire sur mes lèvres, et vous ne l'entendrez pas sortir de ma bouche. (Applaudissements.)

Mais enfin, nous sommes consultés, et l'on vous fait cet honneur que la constitution n'ayant été votée que par le Sénat, le peuple doit délibérer et rendre son verdict ; son verdict , il ne sera pas motivé; ce sera un oui ou un non. (Non! non!)

Peuple souverain, voilà ta fortune; on délibère au Luxembourg, on t'apporte une machine toute faite et l'on te demande : Comment la trouves-tu? (Bravo! bravo!)

Eh bien, s'il m'est permis de vous dire mon sentiment, le voici : c'est qu'ainsi interrogé, je déclare que je ne veux pas regarder cette machine par l'excellente raison que ce n'est pas moi qui l'ai faite et que seul j'avais le droit de la faire. (C'est vrai! très-lien!)

Et lorsqu'on me demande par des questions quelconques si je la veux ou si je ne la veux pas, je réponds très-énergiquement que je ne la veux pas, parce qu'elle m'est étrangère et que sa seule présentation est une usurpation. (Acclamations.)

Cela n'a pas besoin d'être discuté, et je n'ai pas à rappeler que deux ministres sont tombés pour avoir osé soutenir, dans le conseil du prince, qu'il était nécessaire que la formule du plébiscite fût soumise aux représentants du pays.

C'est assez vous dire que, loin d'abdiquer, le pouvoir personnel, contre lequel se sont prononcées les élections de la France, persiste dans la prétention de gouverner seul , et qu'en réalité , tout ce qui a été présenté par lui n'est qu'une déception, qu'un piège, et que nous devons répondre par un vote de constante défiance. (Oui! oui!)

Et lorsque, en définitive, la constitution qu'on nous demande d'approuver nous impose l'Empire héréditaire à toujours, non pas seulement à nous, mais à nos enfants (nous n'en voulons pas!) ; lorsque, par exemple, on nous dit, et c'est la seule disposition que je veuille vous rappeler, que si la descendance de l'empereur vient à s'éteindre, si celle du prince Napoléon, qui serait son héritier présomptif, était également éteinte, les Français seraient dans la nécessité de se chercher un empereur où ils voudraient, et qu'ils ne seraient pas libres de se choisir cet empereur, je dis que c'est là une mauvaise plaisanterie politique, et tous nous devons la repousser. (Oui! oui! bravos!)

Sommes-nous pour cela des factieux, des révolutionnaires? Je dis que nous sommes avant tout, en manifestant ici notre volonté, des

hommes d'ordre, de conservation et de paix. Savez-vous où sont les révolutionnaires? Les révolutionnaires sont ceux qui inscrivent sur leur constitution et sur leur drapeau les principes de 1789 dont ils se raillent dans le particulier, qu'ils cherchent à éluder et dont chacune de leurs lois n'est que la contradiction. Voilà les vrais révolutionnaires ! Les révolutionnaires sont ceux qui appuient le pouvoir lorsqu'il fait arrêter nuitamment dans leur lit des représentants du pays pour les faire conduire à Mazas comme des voleurs, et pour s'asseoir sur un trône qui repose sur le sang des Français. (Bravos prolongés.)

Les révolutionnaires sont ceux qui proclament, dans leurs harangues officielles, un respect absolu pour la volonté du peuple et qui lui refusent le droit de s'associer, de s'entendre, qui ne veulent pas protéger la liberté, la sainteté du foyer contre l'omnipotence des fonctionnaires qui font des émeutes factices, et qui, par conséquent, livrent la société aux caprices du pouvoir arbitraire.

Voilà les révolutionnaires! (Oui! oui! c'est cela!)

Ceux qui sont , au contraire , de véritables conservateurs , qui sont des hommes d'ordre et de paix, ce sont ceux qui s'attachent aux principes. Or, les principes, au milieu des ruines que tant de gouvernements ont entassées sur notre société, les principes ne peuvent être que dans la souveraineté nationale (très-bien!), non pas proclamée, non pas écrite dans les livres, mais la souveraineté nationale loyalement pratiquée dans la commune, dans la justice, dans toutes les institutions qui régissent les sociétés, et non pas livrée aux caprices d'un homme qui, avec les meilleures intentions, peut, d'un jour à l'autre, précipiter son pays dans le fléau de la guerre, engager les finances, disposer du sang de nos enfants ; voilà ce qui doit troubler profondément notre société essentiellement scientifique, pacifique, travailleuse, qui veut le règne des grands principes de la fraternité et qui veut rompre avec les traditions du pays en brisant tous les despotismes. (Oui! oui! bravo!)

S'il en est ainsi, vous le voyez, vous ne serez pas des hommes de la révolution, vous serez des hommes de conservation et de paix. Et remarquez-le, nous sommes placés dans une situation étrange et qui vous avertit suffisamment du parti que vous avez à prendre. On vous consulte ? non, on a l'air de vous consulter.

On vous consulte, mais en même temps qu'on le fait, on déclare ennemis de la patrie tous ceux qui ne prendront pas le parti qu'on leur conseille. (Pares.)

Eh bien ! cela me suffit.

Je ne sais pas quelles sont les destinées réservées à mon pays, mais ce que je crois pouvoir affirmer, c'est que, si les vertus civiques ani-

ment tous les cœurs, les questions qui peuvent aujourd'hui nous effrayer, se résoudront pacifiquement. (Oui! très-bien!)

Et alors que le peuple, dans sa majesté paisible, aura fait connaître sa volonté et que, debout, il sera décidé à la faire exécuter, soyez sûrs qu'il n'y aura dans la rue ni émeute ni sédition violente; il n'y aura que ce souffle persistant, impétueux, lequel, semblable au vent qui courbe les épis de vos champs, fera disparaître toute résistance par le seul prestige de la vérité. [Acclamations.)

Voilà, mes chers concitoyens, ce que j'avais à vous dire. Assurément, si je me laissais aller au plaisir de converser avec vous, je ne me lasserais pas; mais, certainement, j'arriverais à vous fatiguer. (Non ! non!)

Ce que chacun de nous doit retenir de cette soirée, dont mon cœur conservera une éternelle gratitude (et nous aussi! Oui! oui!), c'est qu'il y a toujours un profil actuel à faire san devoir : vous me récompensez plus que je ne vaux. Quant à vous, votre récompense, elle est dans la paix et dans la prospérité de votre pays, dans la victoire que, grâce à Dieu, le droit vient d'obtenir. C'est à nous, c'est à vous, de faire que cette victoire ne soit pas stérile; il ne faut pas que, semblables aux navigateurs imprudents, nous nous endormions sur notre bord, parce que la mer parait paisible. Il faut veiller, et veiller constamment; que la revendication soit éternelle ; que les députés que vous pourrez nommer se joignent à nous pour rappeler à la puissance qui gouverne la France que l'Algérie doit être sa plus chère préoccupation ; qu'il faut qu'on la féconde par les grands principes de la civilisation humaine, et alors les difficultés qui jusqu'ici nous ont entravés disparaîtront comme par enchantement. (Applaudissements.)

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