PRONONCÉ A ALGER, EN JUIN
Je vous prends à témoin, quelle est la fête officielle qui puisse être comparée à celle qui nous rapproche aujourd'hui les uns des autres ? C'est que nous ne sommes pas mus par le sentiment personnel; c'est l'amour de la patrie, c'est le culte de la liberté, c'est le respect de la dignité humaine qui est notre bien ! Rien ne m'est plus doux que de me rencontrer au milieu de vous et de vous témoigner l'ardent amour que je professe pour tout ce que vous ressentez vous-mêmes.
Vous avez voulu rappeler les services de mon honorable confrère et les miens à la cause algérienne ; c'est que cette cause est liée à l'intérêt et à la grandeur de la France ! Nous ne les avons jamais séparés et nous avons combattu avec énergie l'ignorance et l'esprit de parti, qui ont fait tant de mal à la civilisation sur cette terre généreuse.
Mais nous serions les uns et les autres ingrats envers ceux qui vous ont servis, si dans cette fête de famille nous ne rappelions le souvenir d'un homme qui s'est toujours montré fidèle à vos intérêts ; vous l'avez vu parmi vous, trop peu sans doute ; mais pour nous qui l'avons vu à l'œuvre, qui avons été les témoins de ses veilles, de son courage, de sa fermeté à soutenir vos droits à la tribune, nous avons considéré comme un deuil sa mort, qui a privé la France d'un grand citoyen et l'Algérie d'un grand défenseur; je veux parler de l'honorable M. Lanjuinais. (Bravo! bravo!)
Mais si un pieux hommage est dû à ceux qui ne sont plus, il ne faut pas oublier ceux qui restent et qui, vaincus par l'évidence, éclairés par leur honnêteté, sont arrivés sur vos rivages vos adversaires et n'y ont pas mis les pieds sans y devenir vos amis ; je veux parler de M. le comte Le Hon.
Mon honorable et digne ami Bertholon vous a dit suffisamment que nous étions et que nous serions toujours trop en dehors des confidences de ce gouvernement, pour qu'il me soit possible de vous révéler quels étaient les motifs secrets qui avaient envoyé vers vous un membre de la majorité; c'est peut-être une indiscrétion, mais il
ne vous avait certainement pas été envoyé dans un but favorable à la colonisation. Or, voici qu'il est survenu que d'une main indépendante, il a su écarter les suggestions intéressées de l'administration et est devenu un de vos plus intrépides défenseurs. Ce serait trop abuser de votre patience et des moments qui nous réunissent (non! non! non !) que de chercher à vous expliquer pourquoi la vérité ne réussit pas toujours, même quand elle est dite avec courage, même quand elle se fait entendre au milieu d'une Assemblée aussi imposante que la nôtre ; et il n'est quelquefois pas hors de propos, pour qu'elle soit écoutée, qu'elle passe dans une bouche qui ne puisse paraître suspecte ! Elle apparaît en effet alors telle qu'elle est, c'est-à-dire dégagée des préventions qui trop souvent la dénaturent.
Le jour où M. Le Hon, revenu d'Afrique après avoir procédé à son enquête, est monté à la tribune et y a dit la vérité, une révolution s'est faite dans la Chambre, et l'on s'est demandé comment il se pouvait qu'un membre de la majorité se trouvât en accord avec un membre de l'opposition. Peut-être qu'avec un peu de réflexion mes collègues seraient parvenus à résoudre ce problème et qu'ils se seraient dit que sur toutes les questions qui paraissent nous diviser, si un examen contradictoire intervenait, cet accord s'opérerait de lui-même.
C'est ainsi que la cause algérienne a cessé d'être le privilège d'un petit nombre et que la Chambre tout entière s'en est sérieusement occupée; c'est à vous qu'en revient l'honneur, car ce sont vos efforts qui ont pu être vérifiés; c'est ce sol arrosé par vos sueurs qui ne peut pas être vu par un homme indépendant, sans que la vérité devienne aussitôt éclatante.
Et alors on s'est demandé s'il n'était pas utile de procéder à un changement immédiat. Ces longues iniquités, ces erreurs déplorables, cette méconnaissance insolente du droit sapé par la base n'ont pu résister à la révélation exacte des faits, n'ont pu se soutenir devant l'opinion publique, et le vote de la Chambre a solennellement condamné le régime militaire. (Applaudissements prolongés.)
Mais comme vous le disait M. Warnier, qui, par sa plume, par ses travaux, a rendu des services si considérables à l'Algérie et qui a été notre guide dans cette tache si difficile où nous rencontrons des obstacles à chaque pas, il ne faut pas nous endormir sur ce succès, ce serait une folie que vous ne nous pardonneriez pas.
Un vote unanime de la Chambre, c'est quelque chose; mais qu'est-ce que la Chambre? C'est une question que vous me permettrez de poser sans la résoudre (rires nombreux dans la salle), ajoutant cependant que tant qu'elle n'aura pas la place qui doit appartenir à la volonté nationale, nous nous interrogerons toujours sur une de ces volontés qui peut être arrêtée par une volonté isolée, solitaire, prépondérante.
C'est contre ce danger que nous devons nous prémunir, et quand il nous a été répondu que pour réaliser une promesse, on avait devant soi six années, on aurait prononcé un mot qui, s'il eût été réfléchi, méritait, non plus la plus sévère des censures, mais la plus forte des condamnations. Soyez sûrs que cela ne nous démontera pas, et nous pourrons affronter une discussion nouvelle.
Sommes-nous donc aussi ambitieux? Réclamons-nous des utopies? Sommes-nous des hommes de bouleversement et de désordre? On Ta dit souvent, car on veut tromper ceux qui n'ont que leur faiblesse et qui n'entourent pas suffisamment leur cœur de vertus civiques.
Nous sommes avant tout des hommes d'ordre et de paix, parce que nous sommes des hommes honnêtes, et nous ne souffrirons jamais qu'on viole tant les règles de la morale que les prescriptions de la raison humaine. Ceux-là sont traités d'hommes d'ordre et de conservation, qui ont appuyé leur pouvoir sur l'arbitraire et la violence. (Applaudissements frénétiques.) Nous réclamerons donc pour vous le gouvernement de l'Algérie par l'Algérie elle-même.
Toutes les fois qu'il m'a été donné de paraître au milieu de vous, j'ai rendu un hommage à l'armée, dont l'opinion ne saurait différer de la nôtre. L'armée, c'est nous-mêmes; elle a notre cœur, elle a nos espérances , elle a montré qu'elle en était digne dans une circonstance récente, et la manifestation qu'elle a donnée aura une signification qui sera comprise... des deux côtés!
Elle a planté son drapeau sur la terre algérienne en y appelant la civilisation et l'humanité. Il lui a fallu longtemps combattre, non pas par le fer et par le feu, mais pour l'affranchissement des Arabes. Aujourd'hui tout le monde est d'accord que si l'armée a été glorieuse, son rôle est terminé. C'est aujourd'hui celui du colon, dont le soc de la charrue a commencé déjà depuis longtemps à fertiliser cette terre. Que le soldat rentre sous sa tente, et que le colon se charge seul de la tâche qu'il doit accomplir !
Pour cela, il faut une population nombreuse et, comme vous le savez, il ne suffit pas de dire : Venez, pour qu'on arrive. Eh bien, le colon venant ici a-t-il tout ce qu'il peut désirer, quand on lui a donné le sol? Et d'abord, on ne le lui donne pas; les terres sont en quelque sorte en déshérence, sous prétexte de réserver des droits de propriété qui n'existent pas; du reste , les terres ne suffisent pas, il faut encore l'indépendance et la sécurité du lendemain.
Que serions-nous si la nature se refusait à la révolution périodique qui nous est nécessaire pour vivre? Et cependant, le soleil ne nous est pas seul utile, il nous faut aussi la possibilité d'être respectés, d'être maîtres de nous-mêmes et des facultés qui nous ont été données par Dieu! L'oppression vient en limiter l'exercice, nous nous y sen-
tons mal à l'aise. Si la liberté et l'indépendance sont des règles certaines, indispensables à un pays comme la France, combien leur application n'est-elle pas plus nécessaire dans ce pays où les hommes sont isolés !
L'arbitraire et la force, ce sont les palmiers nains qu'il faut déraciner du sol de la France comme du sol de l'Algérie.
Il faut avoir le droit de choisir des citoyens qui, pouvant se prévaloir et des services rendus et de leur attachement à la démocratie, seront incapables de jamais les méconnaître. Quand on accuse certains d'entre nous de se complaire dans la politique, on oublie que la politique, c'est la vie humaine, qu'il faut d'abord être sûr que sa famille et son travail soient garantis. Quand les hommes sont livrés à l'arbitraire et à sa force, tous ces biens leur échappent, et il est impossible d'arriver à un résultat utile.
C'est parce qu'il n'a pu trouver une indépendance suffisante que le sol de l'Algérie, placé à quelques heures de Marseille, qui ravit d'enchantement et d'extase ceux qui ont le bonheur de la contempler, est resté jusqu'à ce jour presque complètement stérile. Que la commune soit libre, que le conseil général soit libre, qu'un conseil colonial résume les intérêts du pays, et qu'enfin les députés choisis parmi vous viennent au milieu de notre assemblée défendre vos droits, voilà ce que je demande ! Encore une fois, est-ce être trop ambitieux?
Nous avons demandé trois députés; je trouve le nombre trop réduit relativement à votre vaste territoire. Ces trois hommes ne pourraient pas suffire; mais quand on est dans une position mauvaise, entre les mains, je ne dirai pas d'hommes suspects (rires), mais dans lesquels on ne peut avoir une confiance solide, on prend d'abord ce que l'on peut prendre. Sans aucun doute, cependant, je soutiendrai l'opinion qu'il vous faut un plus grand nombre de députés, et tôt ou tard nous obtiendrons ce qui sera demandé avec instance.
Lorsque mon honorable collègue et moi nous avons émis le vœu que l'Algérie soit représentée par six députés, un nuage est descendu sur les points où brillaient les splendeurs ministérielles. Un grand poêle est mort parce qu'un roi avait cessé de le regarder. Si mon honorable confrère et moi nous avions été sujets à de pareilles indispositions, il y a longtemps que nous n'existerions plus. (Applaudissements et rires.) Eh bien ! au risque de voir encore ce nuage malencontreux, je défendrai toujours vos intérêts; je ne sais s'ils prévaudront, mais persévérer, c'est quelque chose, et quand on agit sans crainte, uniquement poussé par la vérité, quand on ne redoute et qu'on ne désire rien, si ce n'est l'honneur de servir son pays et d'être fidèle à sa conscience, on doit toujours marcher en avant. {Applaudissements.)
Soyez donc sûrs que nous ne changerons pas de voie; nous vous
défendrons, et ce sera noire honneur; nous mettrons au service de votre cause nos efforts pour faire triompher les principes, supérieurs aux événements passagers , à toutes les palinodies et à toutes les défections.
Nous nous appuierons sur la liberté, car nous sommes convaincus que là est votre salut. Vous vivez au milieu de difficultés nombreuses; elles ne viennent pas seulement des fautes du gouvernement et des obstacles de ce sol. Nous sommes en présence de races multiples, et lorsqu'on voit la pioche du travailleur mettre au jour les chefs-d'œuvre qui nous rappellent avec une sorte de trouble cette civilisation et ces grandeurs ensevelies, on se demande comment de semblables événements ont pu s'accomplir. S'ils ont été possibles, c'est que les races qui les ont subis ont manqué à leurs vertus civiques et ont dû s'incliner devant les barbares. La barbarie et le despotisme ne font grâce à personne, ils changent tout en ruines. (Applaudissements.)
A la suite de tous ces grands événements, de nombreux courants humains se sont donné rendez-vous sur cette terre, et il en reste encore des débris. La France est apparue; elle devait tout concilier, elle ne pouvait songer à la force brutale. Les hommes, quels qu'ils soient, quelles que soient leurs qualités, ont un terrain commun, ce sont les affections du cœur. Eh bien, ce qui n'a pu être fait par la force sera fait par le travail et par la liberté sagement progressive : toutes les races s'assimileront forcément par l'accomplissement de cette grande loi de liberté à laquelle nous avons voué nos efforts et notre vie. Et c'est ainsi que la population indigène ne disparaîtra pas. Elle viendra se fondre avec la population française; elle sera sa force, elle sera un des germes précieux dont votre intelligence saura profiter.
Les modifications des idées et des temps reproduisent des faits qu'il est toujours utile d'étudier, afin d'éviter les fautes.
Rappelez-vous ce qui s'est passé lorsqu'au dix-septième siècle quelques Anglais, persécutés dans leur patrie, sont venus demander l'hospitalité à la terre américaine. Tout y était à faire, mais les hommes qui venaient ainsi s'expatrier, c'étaient les intolérants presbytériens. Ils croyaient pratiquer la vertu religieuse, et ils voulaient l'appliquer de force; aussi cette civilisation a grandi, mais les races qui lui étaient opposées ont disparu, et ceux qui sont nos maîtres nous ont donné cette leçon que si la liberté est nécessaire, l'humanité ne l'est pas moins. Nous ne songeons plus comme les Yankees à faire disparaître les Peaux-Rouges ; nous attirons à nous la race conquise, nous la couvrons de notre génie, nous faisons apparaître à ses yeux l'utilité pratique de nos travaux, de nos vertus domestiques, et c'est ainsi que nous préparons d'une manière stable l'avenir de la civilisation.
J'aurais dû commencer par rendre hommage à l'auditoire qui se trouve placé derrière moi. (Les dames avaient été placées derrière la table où se trouvait M. Jules Favre.) C'eût été plus français et meilleur. Je répare mon oubli, pour affirmer combien est grande, dans la colonisation, la tâche de vos femmes et de vos filles. Je les ai vues à l'œuvre, et j'ai apprécié quel avait été leur courage, combien elles étaient fidèles aux lois de la morale, au milieu de cette famille exilée; c'est à elles qu'il appartient, par leurs vertus domestiques et par leurs vertus civiques, d'assurer l'avenir de la colonisation. Elles vous donnent des enfants dont vous avez le droit d'être fiers; je leur demande d'en faire des citoyens dont la France algérienne puisse être fière à son tour; et c'est ainsi que, chacun apportant son tribut, nous continuerons à marcher, la main dans la main, guidés par la même foi.
Souvenons-nous quel est notre but, notre idéal; n'hésitons pas, et nous sommes sûrs de l'atteindre. (Bravos! bravos! Vive Jules Favre!)