‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 50 sur 92 · APRÈS LE PLÉBISCITE · texte numérisé non relu

APRÈS LE PLÉBISCITE

Contre la conscription et le désarmement.

J'avais cru, après avoir entendu M. le garde des Sceaux, que son discours nous imposait l'obligation d'une réponse que légitimait, que commandait même la nature du sujet qui nous occupe. Ce sujet peut être considéré comme l'un des plus graves; et la première raison qu'on peut en donner, c'est qu'il touche au plus lourd comme au plus inique des impôts, celui de la conscription. MM. les ministres célèbrent souvent leur sagesse qu'ils doivent, avant tout, faire consister à gouverner selon les règles de la justice. Or, aucune institution ne les offense aussi directement que l'impôt progressif sur la misère. Un gouvernement ne pourra se flatter d'être vraiment juste que lorsqu'il l'aura aboli; et, sur ce point, rien n'a été répondu à nos critiques, ni par M. Thiers, ni par le gouvernement.

Si cet impôt est injuste en principe , notre devoir étroit est de ne pas l'aggraver. Ce n'est donc pas sans une pénible surprise que j'ai entendu M. le ministre vous dire que l'effectif ne pouvait être réduit. Mais, pendant douze ans, il en a réclamé la diminution, en invoquant les raisons qu'il combat aujourd'hui. Il a attaqué la loi militaire de 1868 dont il demande l'application; et quand il réclamait la diminution de l'effectif, il était d'accord avec toutes les commissions, d'accord avec l'empereur, qui, en 1860, proclamait la nécessité du désarmement, d'accord avec le premier empereur lui-même qui, dans le tumulte des guerres formidables qu'il avait déchaînées, rêvait la paix, la voyait comme te but de ses efforts, et, avec la paix, le désarmement, sans lequel elle ne serait que chimère.

C'est sur ce point que je demandais à M. le ministre : Ou'avez-vous fait? où sont vos négociations? quelle parole avez-vous prononcée? quelle note avez-vous envoyée?

Vous convenez que, devenue populaire par le secours qu'elle a porté à la grande idée de l'unité allemande, la Prusse blesse les États

annexés par la roideur de ses procédés et alarme ceux du sud par des prétentions envahissantes.

Celte situation vous imposait le devoir, tout en ménageant les susceptibilités allemandes, de vous appuyer sur ces sentiments des dissidents, de les encourager, de les développer. L'avez-vous fait?

Rassurer, éclairer, fortifier, telle est notre politique. La vôtre est celle d'une réserve énigmatique qui peut faire craindre toutes les agressions, autoriser toutes les désertions.

On a beaucoup parlé de la prépondérance souveraine de la Prusse, et plusieurs de nos collègues ne la voient pas d'un œil satisfait. Peutêtre j'ai quelque droit à dire mon sentiment; car lorsque, s'unissant à l'Autriche pour écraser le Danemark, M. de Bismarck déchirait les traités signés avec la France et l'Angleterre, je vous ai signalé les dangers que cette entreprise ferait courir à la paix de l'Europe, j'aurais voulu, je l'avoue, que la France se prononçât; et il ne fallait pas être un bien profond politique pour prévoir que, tôt ou tard, les deux alliés, divisés par la victoire, en viendraient aux mains.

Ce ne sont point, en effet, les événements de cette époque qui ont créé la rivalité entre ces deux puissances; elle est née de la nature des choses. La maison de Brandebourg ne pouvait grandir qu'aux dépens de l'Autriche; et chacun sentait qu'elles se disputeraient un jour la souveraineté au moins morale en Allemagne.

Quand les éléments de discorde, renfermés dans la convention de Gastein, ont éclaté, l'Europe s'est émue, elle a suivi avec anxiété les péripéties de ce grand drame.

Aujourd'hui nous serions bien aveugles de ne pas voir les enseignements qu'il nous a donnés, et ou je me trompe fort, ou il a fourni à la thèse Pages un argument irrésistible. On vous a dit sur la famille militaire et la religion du drapeau des choses fortes et touchantes; mais on est allé trop loin en supposant que l'enthousiasme civique, la culture intellectuelle et la pratique de la liberté ne sont pas pour les armées un ressort plus puissant encore; et l'on ne pouvait, pour démontrer la supériorité des armées de citoyens, choisir un exemple plus illustre, plus net, plus concluant que celui de Sadowa.

Oui, on a dit avec raison, quand ces deux athlètes étaient en présence, que la plupart des hommes politiques ont cru à la victoire de l'Autriche, par les motifs que vous indiquez. L'Autriche était une puissance militaire classique, fortement constituée, croyant à l'efficacité du service , ayant toujours entretenu des armées solides, exercées; elle en avait trois magnifiques, et le général en chef leur promettait une victoire facile , assurée. Contre qui allaient-elles lutter? contre des miliciens, des commerçants, des avocats, des médecins, des magisirats. Qu'avaient-elles à craindre de cette cohue? Cette

cohue, elle n'avait pas attendu l'ennemi! Et je trouve encore ici la réfutation de l'opinion qu'il n'y a qu'une armée savante dans l'art de la guerre qui puisse prendre l'offensive. La landwehr prussienne a marché hardiment ; elle s'est éloignée de deux cents lieues de sa base d'opération. Quand elle s'est heurtée aux régiments de Benedeck, elle les a hachés , et l'on a vu ce que savaient faire ces bourgeois que la gendarmerie avait arrachés à leurs affaires et à leurs affections. Ils se sont battus comme des héros, et sur le champ de bataille de Sadowa on a relevé les cadavres de juges du tribunal.

Et c'est là ce qui vous paraît mauvais! M. Thiers, qui ne peut pas être en toutes choses un grand artiste , s'est épris de la guerre ; il veut qu'elle soit bien faite, rapide et régulière. Pour lui, c'est une opération à un membre de la nation. Je la comprends autrement : elle est l'œuvre de la nation, elle est son fléau, sa douleur, sa grandeur et sa gloire; mais il est bon qu'elle affecte toutes les classes, elle sera alors plus rare et plus courte.

Il n'est pas bon qu'un corps particulier verse seul son sang, tandis que le reste n'est troublé ni dans ses intérêts, ni dans son repos. Et c'est pourquoi la Prusse s'est hâtée de conclure la paix. Avec des troupes régulières, elle aurait pu prolonger la guerre ; avec une armée nationale, il fallait promptement finir ce jeu cruel et périlleux.

Mais cette victoire a amené des modifications profondes qu'il faut savoir accepter ou combattre. Je ne sais rien de plus funeste que cette politique d'allusions et de sous-entendus qui, à côté des déclarations officielles, laisse deviner de secrets désirs d'ingérence et de répression.

La circulaire du 16 septembre 1866 nous donne quelque satisfaction, mais, comme contraste, on nous présente la loi militaire, les demi-mots, les menaces déguisées.

Si nous n'avons rien à craindre, ne nous contentons pas de le dire, affirmons-le par des faits. Négocions le désarmement! Que le gouvernement parle haut et publiquement!

Je disais à un ministre : Vous avez un chassepot; parlez au peuple prussien, il vous écoutera et vous lui créerez des embarras légitimes, vous pourrez diminuer le nombre de ses soldats.

Mais ce qui sera plus efficace encore, c'est votre confiance en la nation. Au lieu de lui marchander les libertés, de la traiter comme un enfant impatient auquel on fait attendre ce qu'on lui a promis, livrez-vous à elle; au lieu de la garrotter par des lois restrictives, ouvrez-lui la carrière.

Loin de là, vous maintenez toutes les rigueurs d'un pouvoir ombrageux, et vous faites de ses lois l'application la plus dure.

Une société s'est formée. Elle se ramifie en toute l'Europe par la

solidarité de tous les ouvriers. Et parce que des doctrines insensée ont été préconisées, vous perdez la tète, vous poursuivez. Changerezvous ainsi le cours des idées? Non, vous aigrirez les cœurs, vous rendrez les ressentiments plus violents. Et quand vous serez en face d'une grande nécessité politique, vous ne rencontrerez que de Tindifférence ou de l'hostilité.

C'est là ce que vous ne voulez pas voir. Vous vous félicitez de votre succès plébiscitaire : vous vous en couvrez comme d'un bouclier, en nous disant que vous n'êtes ni vainqueurs ni vaincus. Vous n'entonnez pas de Te deum. Je le crois, vous auriez rencontré les deux cent mille citoyens qui ont proclamé votre déchéance morale et politique.

Vous pouvez les conquérir, non parla révolution violente, mais par la justice et la liberté. Laissez-les régner dans les lois, affranchissez la France; armez-la. Et vous pourrez retrancher 200 millions, rendre cinquante mille bras à l'agriculture; et l'Europe, conquise par votre ascendant moral, brisera de sa main le glaive que votre politique l'oblige à conserver.

DISCOURS (inédit)

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