DEUXIÈME ARTICLE
Nous avons revendiqué l'affranchissement de l'imprimerie au nom du droit commun offensé par les dispositions exceptionnelles qui la régissent, au nom de la dignité de l'esprit humain, contre lequel sont en définitive dirigées ces mesquines entraves. Protégées par ce double patronage, nos conclusions ont pu, sans témérité, revêtir une formule ferme et arrêtée que notre conviction seule n'eût pas autorisée. Nous ne nous croyons cependant pas quitte vis-a-vis de la loi dont nous avons réclamé la réforme; persuadé que la critique d'un texte est un fait grave , n'éveillant les sympathies qu'autant qu'il porte l'empreinte de la méditation et de l'impartialité, nous demandons qu'il nous soit permis de légitimer notre pensée en la complétant, et de fouiller jusqu'aux racines de la législation qui, selon nous, ne tiendra pas devant le mouvement philosophique des idées.
Que, sous l'ancienne monarchie, l'imprimerie ait été esclave, nui ne s'en étonnera. Lorsque cette admirable invention (ou importation, comme on voudra) franchit la frontière germanique, pour se répandre par le monde, dont elle devait prendre possession, elle courait grand risque de périr sous le glaive qui partout dominait l'Europe. Telle eût été infailliblement sa destinée, si elle se fût tout d'abord manifestée comme puissance indépendante : le servage était sa condition unique de salut, puisqu'il lui fallait un protecteur, et qu'à cette époque des luttes matérielles, on ne défendait qu'en vertu du droit de souveraineté, on ne trouvait de secours qu'en acceptant un maître. Ceci nous explique l'attitude de l'imprimerie en face des pouvoirs constitués. Jeune et menacée, elle avait besoin d'appui; c'est dire qu'elle vécut longtemps en suppliante. Ainsi ont commencé le> plus redoutables institutions. Le tiers état, qui a mis son nom sur le
drapeau de la révolution française, avait, cinq cents ans auparavant, mendié nu-pieds et en chemise la suzeraiueté d'un duc qui se consumait à guerroyer contre ses vassaux. Les premiers imprimeurs que la glorieuse Université |de Paris attira en France adressèrent au roi d'humbles et pressantes requêtes, afin d'obtenir le droit de reproduire les hardiesses théologiques dont la cour de Rome s'était plus d'une fois offensée. L'influence des légistes, déjà grande, s'exerça au profit du progrès intellectuel; elle apposa le sceau royal au bas des suppliques. Par un édit de 1488, Charles VIII accorda aux imprimeurs des lettres de franchise. Sa déclaration a servi de base à celles qui se sont succédé sous des règnes subséquents; ces franchises ne furent pas inefficaces, elles servirent à la pensée de rempart contre les attaques de l'inquisition.
Grandie ainsi à l'ombre du trône, associée, durant les troubles civils et religieux qui déchirèrent le royaume, aux vicissitudes et aux excès des partis, l'imprimerie ne dut son existence qu'au privilège, et demeura naturellement dans la main du pouvoir souverain qui avait aidé ses développements. C'est ainsi que se fortifia l'idée de sa suballernité, et qu'au dix-septième siècle un jurisconsulte célèbre, Domat, pouvait écrire d'elle que sa nécessité n'était que secondaire, et sa conservation soumise aux exigences politiques de l'État; ce qui, dans la langue de l'époque, signifiait la volonté du maître. Cette doctrine étrange n'était qu'une vaine interprétation des principes constitutionnels personnifiés à Versailles. Elle ne heurtait pas les mœurs, et ne rencontrait d'opposition que dans un fort petit nombre d'esprits obscurs et méditatifs dont les rêveries ont cependant jeté à terre le colosse qui aurait cru s'abaisser en s'en inquiétant.
Quand s'accomplit cet immense événement, l'imprimerie, comme les autres institutions, profita de l'ébranlement social pour accepter la liberté qui lui était offerte. Mais il n'en est pas des traditions ainsi que des textes : ceux-ci se brûlent dans une nuit d'enthousiasme, celles-là ne s'éteignent qu'avec les générations; et la tourmente qui les avait dédaignées, une fois apaisée, elles reparaissent en demandant satisfacùon. Que d'abus écrasés par les trois législatures qui ont dirigé la France au milieu des tempêtes qui ont fermé le dernier siècle, n'avons-nous pas vus depuis reprendre leur place sous la garantie de ceux mêmes qui les avaient décrétés de mort! Telle est la loi des sociétés : H se fait de temps à autre dans leur sein de profonds bouleversements à la faveur desquels les idées d'avenir éclatent et se réalisent comme un programme éphémère d'améliorations lentement achetées. Les nations mettent cent années à parcourir l'espace que franchissent en quelques heures les assemblées révolutionnaires
Pour nous, homme d'hier, libre des préoccupations et des craintes d'un passé qui n'est pas le nôtre, nous sommes disposé à faire dans nos jugements une part plus large à la théorie qu'à l'habitude. Mais nous comprenons comment le gros de la nation, échappé aux orages qui avaient précipité hors de la loi commune les coutumes les plus vénérées , ressaisit avec ardeur les symboles mis en poussière et les principes qui leur servaient de cortège. Loin de nous affliger de ce mouvement de recul, nous y voyons un hommage rendu à la puissance des faits accomplis, nous y puisons un motif de foi dans la stabilité des progrès successifs, les seuls désirables. La liberté illimitée avait été accompagnée d'effroyables malheurs. On dut la regarder comme un délire de la fièvre révolutionnaire, on dut rendre à l'État les prérogatives dont il avait autrefois joui, et mettre à cette restauration plus d'empressement que de prudence. C'est l'histoire politique et légis'ative de l'Empire.
Aussi, lorsque fut promulgué le décret du 5 février 1810, dont nous avons parlé dans notre précédent article, il n'y eut contre lui aucune de ces révoltes sourdes de l'opinion qui accueillirent certains actes de Bonaparte. Nous avons été curieux de rechercher, autant qu'il était possible, les traces de îa sensation qu'il produisit. Nous avons sous les yeux les mémoires présentés au conseil d'État par les imprimeurs et les libraires, qui seuls prirent quelque garde à ce règlement émané du bon plaisir impérial; nous n'y rencontrons que certaines réclamations de détail importantes à la position individuelle des industriels qui les formulaient, mais tout à fait étrangères au rôle général que doit jouer l'imprimerie à une époque où la puissance des idées gouverne le monde. Pour découvrir des vues d'ensemble, il faut recourir aux rapports des conseillers d'État, et surtout à un précieux travail de M. Fiévée, qui résume avec une parfaite fidélité les doctrines de l'administration. Nous avons lu ce document avec d'autant plus d'intérêt que nous y avons reconnu la source de la plupart des énormilés économiques et juridiques derrière lesquelles se retranchent les défenseurs des monopoles et des systèmes préventifs; on nous pardonnera dès lors d'en dire un mot.
Selon M. Fiévée, l'imprimerie est une entreprise, tandis que la librairie est un commerce. L'imprimeur ne spécule pas, il ne gagne que sa maind'œuvre. D'où il suit que les bénéfices généraux de l'imprimerie sont bornés, tandis que ceux de la librairie ne le sont pas : un gouvernement sage doit donc Iimiier ie nombre des imprimeurs, et laisser toute latitude aux libraires. Toutefois, il est convenable d'assujettir l une et l'autre profession à la nécessité d'ua brevet, afin que l'autorité puisse prendre ses précautions contre les malintentionnés qui feraient de l'imprimerie ou de la librairie a son détriment. Sur ces
bases, M. Fiévée asseyait naturellement le privilège et la censure. Le conseil d'État ne fut ni moins prudent ni moins logique. 11 adopta les ingénieuses définitions de l' ex-panégyriste de Mirabeau : « Qu'est-ce que la liberté de penser? dit M. Fiévée. Ce n'est sûrement pas le droit d'employer contre la sûreté et la tranquillité de l'État des hommes qui ne doivent la prospérité de la profession qu'ils exercent qu'à la protection du gouvernement. L'auteur a la liberté de penser et d'écrire tant qu'il veut (M. Fiévée est généreux); mais, lorsqu'il veut vendre sa pensée, il n'est plus auteur, il devient marchand; c'est là qu'il faut l'atteindre. » Nul ne s'était avisé, que nous sachions, d'aussi hautes notions philosophiques sur les droits de l'esprit humain, et les difficultés se trouvent singulièrement aplanies.
Comment qualifier, en effet, la savante distinction de l'imprimerie et de la librairie? Les bénéfices de l'une sont bornés parce que la seconde seule spécule; mais. si la seconde ne spécule qu'à l'aide de la première, n'est-il pas évident que les produits des deux industries seront corrélatifs ? D'ailleurs, ne sont-elles pas souvent réunies dans la même main ? Enfin , pourquoi réduire à l'imprimerie les conséquences de ce raisonnement? Pourquoi ne pas les appliquer à toutes les entreprises qui vivent de main-d'œuvre? Nous reviendrons aux maîtrises, nous verrons vendre des licences de perruquier, des brevets de maréchal ferrant. Qu'importe? Si le système est juste et avantageux pour l'imprimerie, vous n'avez pas le droit d'en priver les autres industries, et de les abandonner aux désordres de la concurrence.
Nous ne pousserons pas celte réfutation plus loin ; nous n'avons nul souci de combattre une œuvre à laquelle personne ne songe plus. Nous voulions seulement montrer où en étaient les esprits avancés d'une période à laquelle nous louchons, et quelles incroyables hérésies étaient publiées sans trouver de contradicteurs parmi ceux mêmes qui étaient le plus intéressés à mettre leurs faiblesses à nu. C'est qu'alors il s'opérait une vigoureuse réaction du droit vers le principe de l'autorité. Le chef se légitimait aux yeux de la nation par la force constamment victorieuse, et l'ascendant irrésistible de sa grandeur ralliait les débris du despotisme pour en composer les monuments de notre législation administrative.
Le phénomène inverse se manifeste sous la Restauration. L'empereur débordait sa loi, quelque dure qu'elle fût. La monarchie de 1815 n'atteignit jamais le degré de force nécessaire à la conservation de l'héritage qu'elle reçut. Aussi le laissa-t-elle tomber pièce par pièce jusqu'à l'abîme de juillet, où il se perdit sans retour. Ce qui en restait debout s'est soutenu depuis, grâce à certaines nécessités qui n'auront qu'un temps. L'édifice ne résistera pas aux efforts de la raison, dès
qu'elle aura persuadé qu'elle n'appelle à son aide ni glaive, ni incendie.
Ces efforts ont déjà solennellement retenti à la tribune nationale. Au mois de septembre 1830, un homme qui s'était dévoué de bonne heure au triomphe des idées libérales, éleva la voix en faveur de l'imprimerie. Cet homme était Benjamin Constant. Il lui appartenait de réclamer l'indépendance d'une industrie à laquelle le mouvement intellectuel des temps modernes doit toute son énergie. Le discours qu'il prononça dans la séance du il septembre est un modèle de simplicité et de sentiment. L'imprimerie avait en juillet mérité deux couronnes : ses ateliers avaient préparé l'insurrection en multipliant les protestalions hardies de quelques journalistes ; ils l'avaient propagée en fournissant à la cause de la liberté ses plus énergiques défenseurs. L'orateur rappela celte double gloire ; il adjura la Chambre de ne pas être ingrate. Saproposilion fut néanmoins repoussée par la majorité.
Qui sait si cet échec ne fut pas une des blessures par lesquelles s'échappa la vie de ce grand citoyen? Elle s'éteignit quelques mois plus tard dans les dégoûts d'une mélancolique amertume. Benjamin Constant croyait à la révolution, mais la force d'attendre lui manqua. Son lit de mort fut entouré d'invincibles tristesses : le champion de la libre parole et des libres écrits se sentait défaillir avant la fin de son rôle; il n'eût voulu de la tombe qu'après avoir obtenu la complète émancipation de la pensée, il la laissait chargée d'entraves.
Mais la terre qui a dévoré sa dépouille ne peut rien sur ses nobles enseignements. Ils ont saisi la législature où sa place est vide encore. Quand viendra s'y asseoir un homme de cœur, digne d'y recueillir les traditions de cette haute intelligence, la proposition écartée en 1830 sera reproduite ; elle s'appuiera sur les grands principes du droit commun, plus élevés que les considérations politiques, moins contestables et plus respectés. Ce jour est devant nous. Ses bienfaits ne se borneront pas à l'affranchissement de l'imprimerie , il brisera les chaînes qui ont été jusqu'ici imposées à l'esprit humain.
21 DÉCEMBRE 1836 (Droit).
Affaires de Rome , par F. de Lamennais.
Si nous ne nous étions imposé d'autre mission que la constatation du travail accompli par la vie sociale dans les limites étroites de la pratique légale, ce livre nous serait étranger. 11 ne soulève, en effet,
aucune des controverses dont s'alimente la polémique de l'école ou celle du barreau. Dans la chaire comme dans le prétoire, le docteur est l'interprète des faits consommés; il s'épuise à remonter les routes abandonnées du passé pour y saisir les vestiges des traditions qui s'effacent; mais à cette précieuse poussière de l'antiquité si laborieusement interrogée, il ne demande jamais que la raison de la réalité présente, du texte écrit; et quand, à force de patientes recherches et d'ingénieuses subtilités, son œil a découvert ce fil mystérieux, il n'en suit pas le développement au delà de ce qui est : tout le reste lui est incertitude et ténèbres où sa nature dogmatique lui défend de s'aventurer. Les téméraires hardiesses du prophète lui importent donc peu. .lérémic s'asseoira au bord du chemin et pleurera sur la ruine lamentable du peuple d'Israël; lsaïe sortira du temple, l'âme débordant de Dieu qui l'a visité, et annoncera la venue du Messie, qui doit relever le genre humain prosterné; l'homme de la loi passera sans trouble et sans enthousiasme. La foi est un précepte, et tant que le précepte n'est pas changé, les inquiéludes douloureuses de ceux qui n'y croienl plus ne lui inspirent ni émotion , ni sympathie.
Mais nous avons attaché à l'idée fondamentale de notre œuvre un sens plus compréhensif. Utile et belle, l'étude des morts et des vivants ne nous semble qu'un des leviers du mouvement progressif auquel nous sommes voués. Le droit, c'est le juste; infini comme la source divine dont il émane, il embrasse clans sa plus haute généralité la carrière où s'agiteront nos fils aussi bien que celle où sont couchés nos pères. 11 ne borne pas son action aux accidenls intimes et individuels de l'existence, il domine au contraire les intérêts de l'espèce entière, il mesure à l'avance la part des peuples et le cours des institutions. C'est pourquoi, voyant dans le droit le fait social le plus éminent, nous avons cru que tout effort qui tendait à en épurer l'application était en lui-même doué d'une incontestable moralité. Parla même raison, nous n'avons pas voulu le séparer des faits parallèles auxquels il s'associe ou doit s'associer un jour. L'histoire, l'économie publique, la science politique , nous ont paru les corollaires naturels des notions que nous avions pris à tache d'éclaircir. Comment, dès lors, serions-nous tentés de nous abstenir et de nous retrancher derrière de frivoles exceptions de spécialité et d'incompétence en présence des manifestations les plus sérieuses de la pensée, les plus décisives pour les destinées contemporaines et futures? Non, elles nous appartiennent légitimement. Nous les avons mille fois heurtées dans la loi où nous combattons. Ouand elles se produisent revêtues de l'autorité d'un grand nom, du prestige d'un admirable talent; quand elles sont soudainement accueillies par les publiques acclamations de la foule qui les attendait comme une révélation de salut, il
nous est permis d'abandonner quelques instants les illustres morts dont le commerce vénérable nous prépare aux luttes quotidiennes» de nous mêler à rémotion de tous, et d'en demander l'explication et la portée aux idées dont nous avons fait notre patrimoine et notre guide.
Or, le livre nouveau de M. de Lamennais touche à la fois le double élément des disputes éternelles que Dieu a déchaînées sur nous, les deux applications les plus élevées du juste : la religion et la politique. C'est à enseigner les conditions cle leur réciproque alliance que cette noble et vigoureuse intelligence s'est consacrée. Nourrie de la forte substance du catholicisme, elle protesta d'abord contre les principes dissolvants avec lesquels le dix-huitième siècle attaqua la vieille société; elle chercha dans le Souverain Pontife l'instrument d'unité à la poursuite duquel la poussaient ses invincibles tendances d'ordre et de progrès. Puis, à la vue du frémissement général des populations, à la vue des crimes et des violences de leurs maîtres, elle comprit la nécessité d'une séparation absolue entre les pouvoirs qui dirigent le monde. Elle voulut que l'autorité spirituelle divorçât avec les rois pour se mettre du côté du peuple et de la liberté; et, se pénétrant de plus en plus de- la misère et de la grandeur des classes sacrifiées au privilège, elle entreprit généreusement d'élever pour leur salut un drapeau d'indépendance et de charité. A son ombre se rallièrent des hommes jeunes, ardents et purs. Apôtres courageux d'impérissables mérites, mettant le droit sous la sauvegarde du ciel, ils résolurent de réveiller les nations endormies dans l'incrédulité et la servitude, et de les rappeler à Dieu en les affranchissant. L'idée était grande : ses moyens d'exécution n'en firent qu'une sublime chimère. Ces hardis novateurs ne prétendirent à rien moins qu'à reconstruire l'avenir avec les débris du passé. Ils crurent naïvement tuerie despotisme temporel par le despotisme sacerdotal. Et ces choses étaient indissolublement soudées. Si bien qu'au premier coup de cognée porté au trône de César, Rome s'émut et déclara maudits les réformateurs sans mission qui travaillaient à rajeunir sa décrépitude en l'inoculant à la liberté. Alors s'offrit un spectacle étrange. Le prêtre qui haranguait la multitude au nom de Dieu, se courba sous l'anathème du Pontife. 11 descendit de sa chaire, il eu fit descendre ses frères ; et tous ensemble, prenant le bâton de pèlerin , s'acheminèrent humblement vers le prince de l'Eglise, dont ils avaient déjà mis la couronne en poussière; ils vinrent à lui pleins de renoncement et d'humilité, prêts à désavouer leurs doctrines et à suspendre leurs enseignements. Condamnés sans examen, saus discussion publique, après avoir pendant de longs mois sollicité vainement la faveur de confesser leur foi, ils se soumirent et ne rentrèrent en France que pour se disperser, que pour
abattre et brûler sous les yeux des inquisiteurs celte chaire muette qui, toute vide qu'elle était , demeurait encore un sujet de terreur et de scandale !
M. de Lamennais nous donne aujourd'hui l'histoire de ce douloureux sacrifice, et il le devait; car l'abaissement dune telle âme aux pieds d'une idole, quelle qu'elle soit, est un si rare phénomène, que ce n'est pas trop, pour l'expliquer, de ses propres révélations. D'où lui était venue cette incroyable et soudaine vertu d'abnégation? Comment, des régions éthérées où elle planait, attirant à elle toutes les intelligences abandonnées, toutes les existences immolées, s'étaitelle abattue et comme anéantie dans un silence imposé? Le monde le voulait savoir, et ce \i\n ne le dit pas complètement. M. de Lamennais y raconte son obéissance , il ne la légitime pas; ou plutôt, il la confond par l'expression de la plus éloquente ironie qui jamais ait coulé d'une plume révoltée. On a justement admiré la forme des Paroles d'un croyant. Celle" de cet opuscule, décousu, mutilé, plein d'apparente réserve, nous semble de beaucoup supérieure. L'illustre voyageur expose, dan 5 la simplicité de son cœur, les détails de la triste négociation qui s'est terminée par une concession arrachée à sa conscience. Les quelques pages qui renferment son itinéraire jusqu'à Rome sont empreintes d'une couleur poétique inimitable et d'une amère mélancolie. Qu'a-t-il donc vu en Italie? des esclaves et des tombeaux. L'aspect d'une si dégradante misère et de si nobles ruines a brisé son âme, et la plainte en a jailli impétueuse, éclatante comme ces gerbes de feu que les volcans lancent vers le ciel La papauté elle-même a sa part. La vérité est plus forte que le respect, la réalité que ia foi. Malgré sa résignation, M. de Lamennais la gourmande durement. Il lui demande un compte sévère de son pouvoir , et l'accable sous les témoignages accumulés de sa dégénérescence. Il l'accuse d'avoir contracté une alliance impie avec l'autorité temporelle, mis son infaillibilité vendue au service des oppresseurs couronnés.
« D'immenses questions, dit-il, ont été renouées dans le monde ; elles préoccupent toutes les âmes, fermentent dans la société comme une fièvre ardente; qu'a-t-elle dit? Rien. »
Et, poursuivant ces terribles interrogations , il la saisit partout dans le même flagrant délit de mauvais vouloir et d'imbécillité. Puis il ajoute :
« La vieille société s'est tue, car elle n'avait rien à répondre , et elle a levé le bras contre les peuples à qui Dieu avait ordonné de la juger; mais que peut-elle contre les peuples et contre Dieu? Son arrêt est écrit là-haut. Elle ne l'effacera point avec le sang qu'il lui est encore pendant un peu de temps permis de verser. »
Plus loin, il devient plus explicite :
« Si les hommes pressés de l'impérieux besoin de renouer pour ainsi dire avec Dieu, de combler le vide immense que la religion, en se retirant, à laissé entre eux, redeviennent chrétiens, qu'on ne s'imagine pas que le christianisme auquel ils se rattacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le nom de catholicisme. »
Après cette solennelle et nette déclaration, que signifient des protestations de soumission à la puissance papale? Si la corruption la dévore, si l'avenir lui échappe, si le sang et les larmes qu'elle répand pour se maintenir ne la doivent pas sauver, à quoi bon se découvrir le front devant elle ? A quoi bon la proclamer inviolable , quand la fange l'atteint jusque dans le sanctuaire éternel, quand, de son manteau souillé, on n'a plus qu'à faire un linceul dans lequel nos enfants l'enseveliront?
Hélas ! nous le disons avec une douloureuse amertume : l'obéissance de M. de Lamennais, rapprochée des conclusions qu'il vient de prendre, n'est qu'un acte de faiblesse. On nous pardonnera ce jugement si tranché vis-à-vis d'une des plus hautes renommées de ce temps. C'est avec les paroles mêmes de l'auteur que nous le légitimerons. En racontant que le Saint-Siège, peu satisfait de son silence, fit exiger de lui une adhésion simple et absolue à l'encyclique, il dit :
« J'allai trouver M. l'archevêque de Paris, et je lui annonçai que, ne comprenant plus rien aux principes que j'avais jusque-là regardés comme le fondement et la règle de l'autorité catholique, je ne voyais désormais qu'une chose à conserver, la paix; qu'en conséquence je me décidais à signer la déclaration que l'on me demandait, mais sous l'expresse réserve de mes devoirs envers mon pays et l'humanité, dont nulle puissance au monde ne pouvait ni exiger le sacrifice ni me dispenser; qu'en signant cette déclaration simple, absolue, illimitée, je savais très-bien que je signais implicitement que le Pape était Dieu, et que je le signerais explicitement, pour la même fin, quand on le voudrait. M. l'archevêque loua ma résolution. Je n'ai pas le droit d'en . dire davantage. »
Et nous, n'avons-nous pas celui de signaler la défaillance inouïe de cette fière et mâle nature, humiliant sa conscience par lassitude, et ne craignant pas, prête qu'elle est à plier, d'agenouiller avec elle les peuples qui s'étaient ébranlés à son manifeste, et qui croyaient à sa force? La voilà qui se rapetisse et s'abdique, non dans le sentiment de sa propre erreur, mais dans le besoin de repos. C'est à l'amour de la paix qu'elle cède, elle que le salut de plusieurs milliers d'âmes, dont elle avait spontanément accepté le fardeau, vouait à une lutte incessante. Vanité sur les fils d'Adam! Le plus grand parmi eux a ses heures d'illusion et d'abattement! Et quand une de ces heures sonne,
il invoque et glorifie ce qu'il a mille fois convaincu d'imposture et de néant.
Pour expliquer autant que possible le mystère de ce renoncement, nous ne pouvons mieux faire que de citer encore M. de Lamennais :
« Il y a une certaine simplicité d'âme qui empêche de comprendre beaucoup de choses, et principalement celles, dont se compose le monde réel. Sans s'attendre à le trouver parfait, ce qui ne serait pas seulement de la simplicité, mais de la folie, on se figure qu'entre lui et le type idéal qu'on s'est formé d'après les maximes spéculativement admises, il existe au moins quelque analogie. Hien de plus trompeur que celte pensée, soigneusement inculquée au peuple; elle aide à le gouverner, et sous ce rapport, elle peut être quelquefois un bien relatif. Elle est naturelle aussi aux esprits élevés et candides. L'expérience, il est vrai, les en désabuse, mais presque toujours trop tard.»
Oui, l'expérience est venue trop tard délier la langue du prêtre qui, dans sa candeur, avait cru possible d'enfouir sa pensée frémissaute parmi les décombres de Rome la catholique, sous la pourpre usée de son monarque, aussi païen que chrétien. Oui, celte simplicité, qui est le point par où ces natures supérieures tiennent à la terre, l'a égaré; elle a un instant fermé ses yeux, afin qu'il ne vit pas le lien fatal qui unit la tiare aux diadèmes; elle a bouché ses oreilles, afin qu'il n'entendit pas les justes plaintes des peuples contre le sacerdoce, les menaces du sacerdoce contre les peuples : c'est pourquoi il s'est soumis. Mais le rêve a été court, et, l'illusion dissipée, de funèbres lueurs éclatant de toutes parts lui ont montré la pente de l'abîme où la Providence précipite les institutions qu'il adorait faussement. Ce qu'il a du souffrir à ce réveil ne se peut dire, car c'est une rude destinée que de remonter les sentiers parcourus dans sa jeunesse, et d'y renverser les autels qu'on y avait édifiés ; de proclamer, au nom de la vérité éternelle, la déchéance sociale du culte dont on porte le signe au front et la bannière dans la main. Ce qu'il se faut faire de violence pour mener ce deuil ne se rend pas non plus. Mais quand Dieu s'est retiré visiblement du temple , ses ministres ne sont pas parmi ceux qui veulent y retenir les nations parla force, l'ignorance et la ruse ; parmi ceux qui prêchent l'oppression et l'esclavage au bénéfice des maîtres dont ils reçoivent le salaire. Les ministres de Dieu sont au contraire avec ceux qui prient et s'épuisent de travail, avec les pauvres qui n'ont pas de pain pour leurs femmes et de vêtements pour leurs petits enfants, avec les prisonniers qui languissent dans les forteresses, avec les condaminés que la société envoie pourrir au fond du bagne, avec le patient qui monte à l'échafaud, et si, dans le mouvement des siècles, la religion qui s'associait à ces misères, les
abandonne ou les aggrave, Dieu n'est plus en elle : le vrai courage consiste à le dire hautement.
Maintenant quel sera l'avenir? Nul ne le sait; et des hauteurs où plane son génie, M. de Lamennais ne voit poindre à l'horizon qu'une vague et douteuse clarté qui ne peut suffire à guider la marche des peuples pleins d'anxiélé et de crainte. C'est le dogme évangélique de la fraternité, si admirablement pratiquée par le christianisme tant qu'elle lutta, si détestablement faussé par la papauté, dès qu'elle devint princière et se mêla aux puissances terrestres. L'avenir sera donc chargé de détruire cet alliage. Il accomplira l'œuvre du Fils de Dieu en brisant les charnelles entraves que le matérialisme romain a mises à son développement. S'emparant des conquêtes opérées par l'esprit humain durant ces âges de rénovation et d'enfantement, il les fera tourner à la propagation des principes d'égalité et de justice qui doivent remplacer ici-bas le privilège et la brutalité.
Ainsi, Rome est condamnée , mais le christianisme demeurera debout; il ne rejettera pas les générations dans les routes aujourd'hui désertées, il en ouvrira de nouvelles sous leurs pas, il les y attirera par les sublimes appâts de la charité ; il glorifiera Dieu dans l'humanité en élevant l'humanité jusqu'aux plus pures notions de Dieu ; il dotera l'homme de la seule vraie grandeur qu'il lui soit donné d'atteindre en ce monde, la vertu d'accomplir sa loi, de comprendre et d'adorer l'infinie perfection, d'aimer ses frères et de vivre pour eux plus que pour lui-même. Alors la vraie liberté sera fondée, les devoirs se formuleront, le culte ne sera plus que l'action de grâce et la sanction religieuse dont une âme inspirée découvrira le symbole.
C'est ainsi que, malgré ces apparentes contradictions, M. de Lamennais revient à ses théories premières, à sa vigoureuse hypothèse de l'absorption complète de la société dans l'élément divin ; il ne sépare les pouvoirs, aujourd'hui confondus, qu'afin de dégager l'esprit de la matière, qu'afin d'assurer la victoire de la pensée et de la justice sur la force aveugle et sur l'iniquité, puissante et magnifique prévision qu'il a su colorer de l'éclat magique d'un style plein de douceur, d'harmonie et d'entraînement; qu'il a étayée de réflexions fines et profondes qui saisissent l'âme et la font palpiter d'une joie ineffable; on sent à chaque ligne de cet admirable pamphlet je ne sais quel parfum d'espérance et de foi qui console et fortifie. Rome expire, mais qu'importe? Dieu n'y est plus. Voici son prêtre qui vient de secouer la poussière de ses pieds au seuil de ses palais chancelants. Les peuples n'attendaient que sa parole pour en balayer les ruines ; maintenant cette parole est dite.
Nous verrons quel en sera le retentissement.
21 FÉVRIER 1837 {Droit).