‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 68 sur 92 · IV · texte numérisé non relu

IV

qui s'opère de l'un à l'autre côté rend les magistrats plus actifs et plus simples, les avocats et les hommes d'affaires plus accessibles à l'ambition et plus soigneux de conquérir les suffrages. Du reste, le caractère temporaire des magistratures ne paraît entraîner aucun inconvénient sensible, et il offre de grands avantages. M. Macdonell semble s'en étonner, et fait à ce sujet les réflexions suivantes : « En Angleterre, aucun de ceux qui ont rempli quelque fonction judiciaire ne songe à retourner à la barre après s'être retiré delà vie judiciaire. Une seule exception pourrait être citée, le cas de M. Vinslow, qui était commissaire des banqueroutes et qui, après l'abolition de son poste, se remit à pratiquer.

« En Amérique, cependant, cela se voit souvent. Lesjuges font leur temps ; ensuite ils reviennent pratiquer dans les cours mêmes qu'ils ont présidées, ou comme Parker, chef de justice de New-Hampshire, ils font des conférences sur le droit. Chez nous, aucun juge ne songe à publier les rapports de sa propre cour, ce qui est très-commun en Amérique. »

Cette étroite union professionnelle influe de la manière la plus heureuse sur les mœurs judiciaires et profite à la magistrature autant qu'au barreau. Elle y entretient les mêmes idées, le même esprit politique, les mêmes traditions. On leur reproche souvent un culte excessif des formes et un penchant marqué à l'emphase. Quelques anecdotes complaisamment reproduites par des nouvellistes à sensation permettraient aussi de croire qu'ils ne se défendent point assez contre les entraînements d'une familiarité excessive.

Ce sont là des critiques fort exagérées et qui n'atteignent pas le caractère de ceux auxquels elles s'adressent. En réalité, la magistrature américaine est intègre, jalouse de ses privilèges et de sa dignité, fière de son pays et passionnée pour les libertés publiques et la constitution. On ne peut rien lui demander de plus. Son modèle, le chef de justice Marshall, dont j'ai déjà parlé, écrit quelque part : « Le plus grand fléau que le ciel irrité ait jamais infligé à une nation ingrate et pécheresse, c'est une magistrature ignorante, corrompue ou dépendante... »

J'ajoute, une magistrature formant un corps qui se croit supérieur à la nation et qui s'en sépare. Si un tel fait était possible et s'établissait, ni les lumières, ni les vertus, ni la droiture des intentions n'atténueraient le mal qui en résulterait; placés hors du courant de la pensée publique, les magistrats ne tarderaient pas à mettre leur honneur à lui résister. Isolés, et ne représentant à vrai dire qu'euxmêmes, ils échapperaient difficilement aux suggestions des politiques qui flatteraient leurs préjugés et leur promettraient leur concours dans le but de discipliner la société. Alors, à l'inviolable image de la

justice, ils substitueraient le drapeau d'un parti et courraient avec lui les aventures.

Les Américains ont su échapper à ces périls. Leur sauvegarde contre eux a été la liberté sincèrement appliquée. Ils en ont fait le principe de leurs institutions judiciaires aussi bien que de toutes les autres. Mais ils ne l'ont point abandonnée au caprice du hasard ni aux brutalités de l'ignorance; ils ont éclairé sa marche en répandant l'instruction à flots; ils ont vulgarisé la science du droit; ils ont voulu que le plus humble des citoyens apprît dès l'école primaire à connaître, à respecter, à aimer la constitution de son pays et à se familiariser avec ses lois. Ils ont ainsi préparé les âmes à la pratique d'un régime libre; ils ont donné à chacun le levier et le frein à l'aide desquels l'action et les garanties de l'individu concourent énergiquement à la grandeur cle la nation tout entière. Que ceux qui ont des yeux pour voir, une intelligence pour comprendre, aient la sagesse de profiter de la leçon!

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