APRES LA DISSOLUTION DE LA CHAMBRE
Le Sénat a voté la dissolution. Il lui eût été sans doute plus difficile de la motiver, car aucun des membres de sa majorité, pas même l'honorable rapporteur de la commission, n'a jugé bon de faire connaître les raisons qui le déterminaient à prendre une résolution si exorbitante. Le cabinet seul a essayé de la justifier. La conscience publique a prononcé entre lui et ses adversaires, et ce serait paraître douter de son verdict, ce serait aussi affaiblir la victorieuse argumentation des orateurs dont la France lit avec une admiration reconnaissante les inimitables harangues, que de revenir sur les détails de cette mémorable discussion. Il peut néanmoins y avoir quelque utilité à mettre de nouveau en lumière l'inanité de l'unique prétexte invoqué par M. le président du conseil. Ce prétexte, on ne l'a point oublié, c'est le dissentiment existant entre M. le président de la République et la majorité de la Chambre des députés, à propos non d'un acte, d'une loi, d'une mesure politique, mais d'une opinion supposée, de tendances cachées, de préférences secrètes pour le radicalisme, déposé ainsi dans les esprits à l'état de germe et que, par ce motif, le ministre a décoré du nom de radicalisme latent.
C'est à coup sûr une rare hardiesse que de chercher l'explication d'un conflit prétendu dans une divergence doctrinale qui ne se manifeste par aucun acte extérieur; et il a fallu que M. le président du conseil fût à l'avance bien assuré de sa majorité pour se servir d'un pareil moyen. Mais il est allé plus loin. Il a voulu définir ce qu'il entend par radicalisme. Le radicalisme est, selon lui, le système de ceux qui ne voient dans les formes politiques qu'un instrument de transformation sociale. Or, il soupçonne que la majorité de la Chambre incline vers un pareil dessein , il lui oppose celui absolument contraire énoncé dans le message du 18 mai où il est dit que le président de la République ne veut ni tenter lui-même l'application des réformes jugées nécessaires par une fraction du parti républicain, ni en faciliter l'essai à ses successeurs. Et il en conclut que,
parce que, d'un côté, certains députés rêvent des modifications à introduire dans nos institutions, et parce que, de l'autre, M. le président de la République refuserait de s'y associer si elles étaient proposées, le conflit est flagrant et la dissolution inévitable.
Je renvoie le lecteur aux démonstrations sans réplique de mes honorables collègues MM. Bérenger et Laboulaye qui ont fait justice de cet incroyable sophisme, et prouvé que la différence d'opinion entre la Chambre des députés et le président ou entre les deux Chambres ne pouvait jamais créer un conflit; à bien plus forte raison est-il impossible de le voir dans une différence d'intentions simplement présumées. Je me permets d'ajouter une modeste considération à celles qu'ils ont fait valoir avec tant d'autorité et d'éclat.
C'est probablement la première fois que clans une Assemblée délibérante on a pu sérieusement dénoncer comme un crime d'État le désir de faire servir la forme politique du gouvernement à la réalisation d'améliorations sociales. Jusqu'ici les philosophes et les moralistes avaient coutume d'enseigner que les pouvoirs publics ne sont légitimes et acceptables qu'autant qu'ils font tourner toutes les forces dont ils disposent à l'accroissement progressif de la moralité, du bien-être, des lumières d'une nation. On en était même arrivé à cette théorie que la liberté est le moyen le plus efficace d'atteindre ce but. L'honorable M. de Broglie la trouvera éloquemment développée dans les écrits, dans les discours de l'homme illustre dont il porte le nom et auquel il ressemble si peu. Il y verra la folie et le danger de la résistance de parti pris à toute idée nouvelle. On lui a d'ailleurs répondu, sans qu'il ait pu répliquer quoi que ce soit de spécieux, qu'en admettant, ce qui n'est pas, que des projets subversifs aient été présentés à la Chambre, ces projets n'étaient pas de nature à excuser les fureurs du cabinet, car ils avaient à subir le contrôle des commissions prêtes à les rejeter, sans parler de celui du Sénat qu'on ne peut croire infecté de radicalisme: Mais ce à quoi il n'a peut-être pas suffisamment réfléchi, c'est qu'aveuglé par les frayeurs que lui cause le radicalisme latent, il se jetait dans les bras du radicalisme patent et que, désavouant, en partie au moins, le passé qui l'honore le plus, il se faisait l'instrument dévoué de révolutionnaires hardis qui ne reculent devant aucune extrémité et qui ne déguisent pas leur intention d'opérer à leur profit une transformation sociale. M. le président du conseil ne dissimule pas qu'il n'agit point au nom d'un principe, d'une idée, d'un parti. Il s'est écrié à la tribune : Coalition pour coalition, j'aime mieux la nôtre! Dans le sein de la commission, vivement pressé d'expliquer pourquoi il tolérait des provocations incessantes à la violation de la loi de la part de ceux qu'on lui reprochait de prendre pour auxiliaires, il s'est borné à
répondre aux membres qui lui posaient cette question : Et vous, n'avez-vous pas aussi des auxiliaires dont vous regrettez les exagérations? Il n'est donc pas contestable que le cabinet ne représente trois partis inconciliables entre eux et qui ne sont réunis que par la volonté de détruire le gouvernement établi.
Ils aspirent ainsi, chacun au profit de son système, aune transformation sociale, car les uns et les autres se défendraient comme d'une iajure de l'ambition du pouvoir pour le pouvoir lui-même. La restauration de la monarchie de droit divin entraînerait forcément après elle la réformation radicale de notre droit public et de la plupart de nos institutions. La royauté constitutionnelle moins éloignée du régime actuel, je le reconnais, n'en ferait pas moins subir de profondes modifications à notre état social. Le césarisme démagogique bouleverserait de fond en comble la France sur laquelle il ne régnerait que par les proscriptions et la dictature. Que dirais-je d'une quatrième faction qui domine les trois autres et qui n'a jamais caché sa prétention au despotisme le plus absolu? Cette faction est celle qui prend son mot d'ordre au Vatican. Son Moniteur officiel signifie fièrement chaque matin sa souveraineté. La veille même du débat sur la dissolution, il écrivait :
« Avec M. le comte de Mun, il faut savoir répéter qu'on ne fera rien si, au nom du Syllabus, on ne résout pas la question sociale par l'action commune ayant pour fin la contre-révolution. »
Ainsi nous voilà bien avertis, et nous sommes à même d'apprécier la profondeur de vues de M. le président du conseil. Il s'épouvante à l'idée de réformes qui ne pourraient s'accomplir qu'avec le concours des grands pouvoirs publics, avec la garantie de délibérations mûres et prolongées, et pour nous préserver de ce péril, il livre la société aux politiques qui annoncent hautement l'intention de renverser nos institutions et qui n'ont, pour cette œuvre de destruction, d'autre procédé que la force. Qui espère-t-on tromper quand on en est réduit à de pareils subterfuges?
Vainement essaye-t-on de représenter les républicains comme constituant une coalition. Cette accusation est aussi injuste que mal fon dée. Les républicains sont le gouvernement légitime du pays, et si le cabinet officiel travaille contre eux, il est factieux et révolutionnaire. Mais en dépit des habiletés du plus mauvais aloi, il est impossible de voir dans leur union rien qui puisse ressembler à une coalition. La coalition est l'alliance fortuite et passagère , pour une circonstance accidentelle, de partis qui n'ont ni la même origine, ni les mêmes principes, ni le même but final. Tel est bien le caractère de la conspiration monarchiste et cléricale. Les coalisés ne s'entendent sur rien, si ce n'est sur leur résolution de détruire la République. Les républi-
cains, au contraire, ne diffèrent entre eux que sur des applications de détail. Tous sont d'accord sur leur principe : la souveraineté nationale; sur leur procédé de gouvernement : le suffrage universel; sur leur moyen d'action : la liberté. La forme républicaine est à leurs yeux la seule légitime, parce que seule elle garantit tous les droits, parce que seule elle permet de résoudre pacifiquement tous les conflits. La nation qui en pratique loyalement les règles assure son repos, sa sécurité, sa dignité, sa prospérité matérielle, en plaçant ces biens précieux sous la sauvegarde de la loi et à l'abri de toute éventualité de violence. Elle peut alors laisser se manifester sans danger les idées les plus hardies ; les idées ne sont par elles-mêmes ni coupables ni nuisibles, comme l'a dit si justement M. Laboulaye. Elles ne deviennent telles que si elles se traduisent en faits, et la puissance publique veille pour réprimer ces faits s'ils constituent des délits, pour les condamner et les écarter s'ils apparaissent dans le domaine des discussions législatives.
Y oilà ce que M. le président du conseil sait aussi bien que nous, et il n'est pas possible qu'il se fasse illusion lorsqu'il prétend que les partis rivaux dont il subit le vasselage représentent la conservation sociale. Ils sont le désordre social, ils peuvent être la ruine du pays, ils sont la contre-révolution. Ils marchent à l'assaut du pouvoir, prêts à s'exclure et à s'entre-déchirer, sans s'inquiéter des intérêts et de l'avenir de la France qu'ils livrent aux plus périlleuses aventures. Ils veulent, disent-ils, la consulter, et pour cela ils s'apprêtent à la violenter. Ils organisent partout la compression, ils reviennent aux pratiques les plus vexatoires et les plus détestées. Et pour combler la mesure des humiliations qu'ils nous imposent, MM. les ministres se refusent obstinément à faire connaître quelle sera la durée de l'épreuve que nous inflige leur autorité sans contrôle ! La constitution leur donne trois mois pour convoquer les électeurs. Ils savent combien l'indécision et l'attente sont mortelles au travail, à la paix publique, au repos de tous les citoyens. Lorsqu'on les interroge au nom du Sénat, au nom de la France qui a bien quelque droit à être instruite de ses propres affaires, ils restent muets et dédaigneux. Ils se réservent le temps d'assouplir, d'intimider, de discipliner les consciences. Ce sont cependant les hommes qui ne cessent de reprocher au gouvernement du 4 septembre de n'avoir pas réuni les collèges électoraux sous les fers de l'ennemi, et lorsque le tiers du territoire était envahi !
Eux sont en face de populations calmes, résignées, respectueuses de la loi, obéissantes envers l'administration, très-décidées à tout souffrir plutôt que de fournir le prétexte d'une mesure exceptionnelle. 11 n'y a donc aucune raison de reporter la convocation du corps élec-
toral aux dernières limites du délai légal. Il y en a de considérables pour la hâter le plus possible. Aux termes de la loi de 1871, les conseils généraux se réunissent de droit le premier lundi qui suit le 15 août. Ils sont obligés, daus cette saison, de régler le budget et les comptes. L'ajournement et la dissolution ayant empêché les députés de voter les quatre contributions directes, il est nécessaire de faire élire la nouvelle Chambre assez tôt pour qu'elle puisse combler cette lacune.
Du reste, dans son message du 16 juin dernier, le président de la République reconnaissait lui-même qu'il était indispensable et facile de convoquer promptement cette Chambre nouvelle. Son intérêt personnel le lui ordonne impérieusement. Il doit, comme la France entière, désirer vivement le dénoûment d'une crise dont la prolongation est, à tous les points de vue, un juste sujet d'alarmes. Je ne veux toucher qu'avec la plus extrême réserve à une question à propos de laquelle on ne saurait trop en montrer. Mais à quoi servirait-il de nier l'évidence? Le cabinet a déclaré qu'il voulait la paix. Est-il maître de l'imposer dans toutes les éventualités? Pour le tenter utilement, n'a-t-il pas besoin du Parlement, souverain en ces redoutables extrémités? n'est-il pas permis de souhaiter que ce Parlement rentre au plus vite sur la scène où peuvent soudainement éclater les plus graves événements? C'est pour la conservation de la paix, que tous nous appelons de nos vœux, qu'il importe d'effacer sans retard le prétexte d'une division apparente. Pour moi, j'ai la ferme confiance que la libre expression de la volonté nationale réalisera ce grand et salutaire bienfait. Posée comme elle l'est, entre le pouvoir personnel et le gouvernement du pays par le pays, la question peut être considérée comme résolue. La République sagement pratiquée, fondée sur le respect des lois, sur les progrès de la liberté, sur la protection de tous les droits, sur la participation de tous les citoyens au maniement de leurs propres affaires, sera maintenue. Ceux qui lui sont dévoués par principe, ceux qui l'ont acceptée par raison et par patriotisme resteront unis pour la défendre. Instruits par les leçons de l'expérience, ils ne voudront pas profiter des fautes de leurs ennemis pour précipiter un mouvement qui ne sera fécond qu'à la condition d'être lent et mesuré. Les membres de la majorité actuelle doivent tous être replacés sur leurs sièges, et si, comme je l'espère, leurs rangs se grossissent, ce sera par l'adjonction de députés résolus comme eux à ne point abuser de leur victoire. Pénétrée de l'esprit de modération qui a constamment guidé l'Assemblée si injustement méconnue, que d'inavouables calculs politiques viennent de sacrifier, l'Assemblée nouvelle reprendra virilement son œuvre; et, forte du jugement solennel prononcé en sa faveur, elle saura mettre désor-