LA DOUBLE ALTERNATIVE
L'attitude calme, presque dédaigneuse de la France, en face des téméraires qui, sans autre prétexte que leur coupable passion, mettent en péril ses intérêts les plus chers et ses droits les plus sacrés, n'est pas seulement un objet d'admiration pour le monde entier, elle est le symptôme significatif d'un état moral dont il n'est pas sans utilité de préciser le caractère et d'indiquer la portée. La France est calme, parce qu'elle est confiante ; elle est confiante, parce qu'elle sait ce qu'elle veut, et que ce qu'elle veut, elle le peut. Elle subit patiemment un régime aussi odieux qu'imprévu, parce qu'elle mesure du regard le court espace qui la sépare du jour de la délivrance et de la justice. Ce jour venu, elle se prononcera souverainement, et, comme sa résolution est arrêtée, elle attend avec l'impassibilité du droit un dénoûment dans lequel le dernier mot lui appartient.
On lui demande de choisir entre le maintien de la République, c'est-à-dire du gouvernement du pays par le pays, et la restauration du pouvoir personnel, c'est-à-dire de la domination de la volonté d'un seul : son choix est fait. Elle entend rester maîtresse d'ellemême et de ses destinées, affermir et développer les institutions qui lui assurent la libre direction de ses propres intérêts, avec le concours de ses élus, à la fois interprètes et guides de sa pensée, et toujours responsables de leurs actes vis-à-vis du suffrage universel. L'exemple des nations qui marchent à la tète de la civilisation démontre que ce système politique est, de tous, le plus propre à sauvegarder les droits et la dignité des citoyens, à leur donner les bienfaits de l'ordre et de la paix, à répandre au milieu d'eux les lumières de l'instruction et de la science, à aiguillonner le travail, à multiplier la richesse, et surtout à faire régner le bien-être et l'union. Appliqué loyalement, de la base au sommet, il permettrait l'épanouissement de toutes les forces vives que paralysent encore aujourd'hui mille absurdes entraves. C'est là ce que la nation comprend, c'est l'œuvre qu'elle a entreprise et à laquelle on ne la fera pas renoncer. On le lui propose cependant. On lui dit qu'elle est malade, égarée, incapa-
ble, et qu'elle doit se laisser conduire. On lui offre en même temps la sainte ampoule et le drapeau blanc du roi de droit divin, le sabre et le bâton de l'Empire, et surtout la férule sacrée du prêtre catholique qui commande au nom d'un maître étranger et infaillible. Il est vrai que ces singuliers sauveurs sont prêts à s'entre-dévorer, mais provisoirement ils unissent leurs efforts et leurs procédés pour étouffer tout ce qui ressemble à une liberté. Il ne faut pas d'ailleurs se dissimuler qu'ils se résigneraient à de mutuels sacrifices pour jouir en commun de la satisfaction de terrasser la République et d'exploiter la France à leur profit. Ils veulent régner partout : à la commune, où ils ont la prétention de supprimer les franchises municipales et de faire du maire l'instrument docile de l'administration et de la sacristie ; au département, par l'omnipotence de la préfecture et de l'évêché ; au centre même de l'État, en y établissant l'autorité absolue d'un dictateur jusqu'à ce qu'ils aient pu y placer un monarque ne relevant que de son caprice et de Rome. Tels sont les projets hautement annoncés et dont le triomphe des candidatures officielles amènerait infailliblement l'exécution. Grâce à Dieu, l'audace même de ceux qui les révèlent bruyamment est un avertissement suffisant aux électeurs, qui les repousseront avec une patriotique indignation. Qui ne frémit en effet à la pensée des catastrophes intérieures et extérieures dont le succès de ces plans révolutionnaires serait le signal? Nous ne serions pas seulement condamnés au plus honteux des reculs, à l'asservissement, aux persécutions de tout genre ; nous déchaînerions le fléau de l'anarchie et de la guerre civile, nous taririons dans notre sein toute source d'activité, nous nous exposerions de gaieté de cœur aux redoutables aventures dont nous menacent l'animadversion et les convoitises de nos ennemis, et si de nouveau la fortune nous trahissait, le mépris des peuples et la juste sévérité de l'histoire seraient le châtiment mérité de notre criminelle folie !
Ainsi, voter pour les candidats républicains, c'est reprendre paisiblement l'ère de calme, de prospérité et de progrès que le 16 mai a brusquement interrompue. Voter pour les candidats officiels, c'est renverser le gouvernement établi et nous livrer aux plus redoutables éventualités. En présence decesdeux alternatives, la nation ne peut que se prononcer en faveur de la République et condamner le pouvoir personnel, quellesque soient les équivoques derrière lesquelles il se cache.
Elle ne se laissera pas arrêter par un sophisme assez grossier, très-prodigué néanmoins et qui consiste à présenter l'union des républicains comme artificielle et passagère, habilement voilée aujourd'hui, s'évanouissant le lendemain de la victoire et livrant l'État à tous les périls de discordes intestines. Cette accusation ne soutient pas l'examen.
Il ii est pas douteux que les républicains, c'est-à-dire les véritables conservateurs, ont sur leurs adversaires l'avantage de marcher au même but, la main dans la main, en faisant taire tout sentiment autre que l'amour de leur pays et de ses libertés et le dévouement aux institutions établies. Si Ton nous accorde que c'est là une force précieuse, il faudra reconnaître qu'elle nous servira après le succès mieux encore que pendant la lutte; car ce succès, loin de la diminuer, l'accroîtra. Ce qui ne signifie pas que parmi nos concitoyens, républicains conservateurs, qui heureusement sont la grande majorité de la nation, il n'y ait aucune divergence d'opinions, sur les points trèsnombreux auxquels peut toucher la politique. Nous ne craignons pas d'affirmer qu'un pareil phénomène ne s'est jamais vu, qu'il ne se verra jamais, et que ce serait un profond malheur qu'il se pût voir. La vieille et banale maxime Tôt capita tôt sensus est l'expression des conditions nécessaires de la vie sociale ; et ces conditions sont l'élément même de ses progrès et de son harmonie générale. Aussi nous concédons aux monarchistes, qui peuvent en prendre acte, l'existence de divergences intérieures parmi nous ■ nous nous en honorons, nous nous en félicitons, dût-on y trouver un aveu implicite du fameux radicalisme latent dont nous sommes peu disposés à nous effrayer. Il n'y a en effet aucun danger, aucun inconvénient à ce que des hommes politiques qui ont un symbole et un gouvernement communs diffèrent d'appréciation sur des questions nécessaires, même de la plus haute importance, pourvu qu'ils aient adopté et qu'ils pratiquent sincèrement un moyen de résoudre pacifiquement les difficultés que ces différences de manière devoir peuvent soulever. Or, c'est là précisément l'excellence de la forme républicaine. En consacrant le droit des majorités, elle remet toutes les solutions à l'autorité souveraine de la discussion, de la délibération, du vote, c'est-à-dire de la raison publique entourée des présomptions les plus considérables de lumière et de vérité. Pour justifier l'évidence de cette démonstration, nous n'avons pas besoin de recourir à des théories et à des hypothèses. Notre expérience quotidienne nous suffit, et c'est certainement parce qu'elle convertissait les plus récalcitrants qu'on l'a violemment troublée par l'acte du 16 mai. Voici deux ans que la constitution subsiste; elle a sans doute ses imperfections : la bonne foi, le sens politique et l'abnégation patriotique peuvent facilement y remédier. Elle contient l'essentiel, parce qu'elle institue un gouvernement formé de trois pouvoirs, deux législatifs, le troisième exécutif, issu des deux premiers, lesquels eux-mêmes sont nommés par la nation et la représentent. Chacun des trois a l'initiative. Mais cette initiative ne peut aboutir à une loi que par le concours du consentement des deux Assemblées. Leur contrôle mutuel est donc une garantie contre toute
surprise et en même temps la condition la meilleure d'un examen éclairé et d'une sage résolution. Les esprits^impatients et absolus peuvent critiquer cet ordre de choses comme peu favorable au progrès qu'il entrave par d'inévitables lenteurs; ils peuvent y voir le germe de regrettables conflits. Ces inconvénients sont réels ; il appartient à la prudence et à la sagacité des hommes politiques de les éviter. Jusqu'ici on y était parvenu, et rien n'autorisait à craindre qu'on fût moins heureux dans l'avenir. La majorité républicaine y aidait de son mieux. En toute occasion, elle a prouvé sa modération et son esprit de conciliation. Il n'est pas une question, si grave, si épineuse fût-elle, qui ne se résolût par une libre délibération dans laquelle chacun produirait son opinion et par un vote au grand jour; Un tel système est certainement celui qui procure au pays la plus entière sécurité. Il bannit toute appréhension de coups de force, d'utopies extravagantes, de tentatives déraisonnables. Il est le règne de l'opinion, de la raison, de la loi. Les droits du moindre citoyen y sont aussi bien sauvegardés que la puissance et l'action de l'État. Il réunit par une même formule aussi simple que souveraine les volontés les plus diverses, les manières de voir les plus opposées. Chacune est admise à démontrer sa supériorité, aucune ne peut l'imposer; car elle n'a d'autre moyen de réussir que de convaincre ; elle ne devient la force que lorsqu'elle est devenue le consentement de la majorité des pouvoirs établis.
C'est ainsi que s'évanouit la vaine accusation dirigée contre les républicains, auxquels on reproche d'être divisés, malgré leur union apparente. Ils peuvent l'être sur des questions d'application; mais ces divisions s'effacent, puisqu'ils sont et demeureront unis dans leur soumission à la souveraineté nationale et à la décision des majorités légales. Par cette soumission qu'ils ont loyalement pratiquée et qu'ils demandent à continuer sous l'égide de la constitution raffermie et maintenue, ils assureront à la France le bienfait de ses libertés, la stricte exécution des lois, la défense de tous les intérêts légitimes, le travail, la dignité et la paix. Les bonapartistes , les légitimistes , les cléricaux qui assiègent les ministères et se disputent les candidatures officielles peuvent-ils faire connaître le principe qui les rallie et leur permettra de triompher? Ils n'en ont qu'un : la force. Tous l'invoquent, soit contre la République, soit contre les amis d'aujourd'hui, qui demain seront des rivaux. La dictature est leur seul expédient. Quant à la nation, qu'elle tende un front humilié : après l'avoir dépouillée de ses droits, on verra celui des trois jougs qu'on pourra lui imposer.
Il faut donc toujours en revenir à la même conclusion : d'un côté, le gouvernement du pays par le pays; de l'autre, la lutte anarchique de trois partis, sous le règne du pouvoir personnel.
Fermement résolus à rester inébranlables sur le terrain de la constitution, à s'y défendre avec les armes légales, à ne céder à aucune provocation qui le leur ferait abandonner, les républicains peuvent être sûrs du succès. Ils peuvent l'être également que ce succès sera pacifique et que nul n'aura garde de résister à la volonté de la nation. Le président de la République sera le premier à donner l'exemple de la soumission, et ce sera son suprême honneur. On lui répète souvent qu'il a des ennemis. C'est un mensonge , il n'a pas même des adversaires. Ceux qui ont voté contre son accession à la première magistrature ne faisaient aucune acception de sa personne; et le lendemain de ce changement, qui froissait profondément leur affection, ils n'ont songé qu'à l'institution à laquelle ils ont prêté un sincère appui. Les temps sont changés, leurs principes et leurs règles resteront les mêmes. Si, après avoir été follement compromis par des politiques aussi imprudents que coupables , le président de la République juge que sa conscience lui ordonne de se retirer, ils accueilleront respectueusement sa décision, et ils aviseront. Il n'y a pas d'homme nécessaire, et l'un des avantages de la forme républicaine est de placer si haut la majesté de la loi qu'elle efface et domine toutes les gloires individuelles. Si , au contraire , le président de la République, comme nous en avons l'espérance, veut achever sa magistrature, il trouvera parmi les républicains un concours d'autant plus assuré qu'ils devront, par des garanties sérieuses, mettre l'État à l'abri du retour de troubles pareils à celui que nous subissons. Cette épreuve aura le mérite de fortifier nos institutions, en montrant la solidité de leurs racines, et la France, confiante en sa force, reprendra avec plus d'éclat son généreux essor. Pour cela, il faut que son arrêt soit net.
Ce n'est pas sur les personnes qu'il doit être rendu, et les républicains commettraient une grande faute s'ils s'en préoccupaient. C'est pour eux une obligation sacrée de comprimer l'élan de leur cœur. L'heure de la libre expansion pourra venir. Aujourd'hui ils ne doivent songer qu'à la patrie; et l'intérêt de la patrie exige que la question posée au corps électoral soit précise. Le 16 mai lui donne à choisir entre le gouvernement du pays par le pays ou une dictature au profit de la royauté de droit divin, de l'Empire et du Vatican. Qu'il prononce !