‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 77 sur 92 · V SOLUTION · texte numérisé non relu

V SOLUTION

Une vérité de plus en plus évidente, de plus en plus acceptée par l'opinion publique, se dégage nettement de la confusion apparente causée par la résistaDee des partis monarchiques. Cette vérité, c'est la défaite irrémédiable du pouvoir personnel, quel que soit son symbole. La France vient de le condamner solennellement. Elle a signifié à ses mandataires sa volonté de se gouverner elle-même, et elle les a expressément chargés d'en assurer l'exécution. Ceux-ci comprennent la portée de cette noble tâche, et ils l'accompliront : la coalition vaincue ne se fait à cet égard aucune illusion. Elle connaît mieux que personne l'impuissance de ses récriminations et de ses menaces. Elle sait que les élus du 14 octobre n'en ressentent ni trouble ni hésitation. Leurs devoirs sont aussi clairs qu'impérieux ; nulle considération ne les détournera de leur but.

Aussi ne se préoccupent-ils point de la stérile agitation de leurs adversaires. Ils savent que tous leurs projets sont condamnés à l'avance. 11 est donc pour eux absolument insignifiant qu'on s'arrête à celui-ci ou à celui-là, que le cabinet se retire où qu'il reste. La solution est en dehors de ce désarroi. Nous l'avons toujours dit, et tout le monde commence à le reconnaître : cette solution ne peut être que le retour sincère et complet à la Constitution républicaine.

Ce retour implique deux conséquences également nécessaires : la première, la composition d'une administration dévouée aux institutions républicaines et résolue à les faire respecter par tous les citoyens, sans exception; la seconde, la mise à l'étude des mesures législatives qui assureront le fonctionnement normal et régulier de ces institutions.

Il est à peine besoin de justifier ces deux propositions, tant elles sont conformes à la logique, au bon sens et à la morale, et les objections qu'on leur oppose se réfutent d'elles-mêmes.

Peut-on, en effet, considérer comme sérieuses celles qu'on rencontre chaque jour sous la plume des écrivains de la coalition qui demandent bruyamment le maintien des fonctionnaires du Seize-Mai, au nom de la stabilité de l'administration, et des engagements sacrés pris par le président de la République?

On leur a déjà répondu, sans qu'ils aient pu rien répliquer, qu'ils avaient mauvaise grâce à parler de la stabilité de l'administration,

eux qui ont applaudi à son bouleversement brutal, pratiqué sans ménagement par le cabinet actuel. 11 ne s'agit après tout que de réparer cette œuvre de désordre, et ceux qui en sont les auteurs ou les bénéficiaires n'ont pas à se plaindre. Ils ont su à l'avance, en jouant cette partie désespérée, que s'ils la perdaient, ils devaient diparaître.

Il faut aller plus loin. Nous ne tenons pas pour excuse suffisante l'inexorable maxime : Paterc kgem quam tuleris. Elle n'est qu'une des formes du talion, elle peut couvrir de condamnables vengeances. Si le ministère de Broglie a été exclusif, inique dans ses hécatombes, limiter serait un tort inexcusable. Mais à y regarder de près, il l'a fait, et, par cette raison même, les républicains sout également forcés, sous peine de forfaiture envers le pays, de ne pas laisser en place les fonctionnaires choisis pour renverser le gouvernement de la République.

Si le cabinet de Broglie-Fourtou n'avait voulu que consulter la France, il eût été insensé et criminel en arrachant de leur poste tous les fonctionnaires qu'il a sacrifiés. En réalité, et aujourd'hui le fait est incontestable, il espérait, grâce à la candidature officielle pratiquée à outrance, intimider les électeurs et fausser leurs suffrages. Une telle besogne, nous le reconnaissons, ne pouvait être confiée à des républicains, et voilà pourquoi laisser une parcelle de pouvoir à ceux qui l'ont acceptée serait une folie et une trahison.

Nous pouvons supposer sans irrévérence que M. le président de la République ne s'est pas rendu compte de ces vérités, cependant si simples et si saisissantes. Les tristes conseillers qui, depuis le début de leur funeste entreprise, ne semblent avoir eu d'autre souci que de le compromettre, ont eu l'art de lui persuader que son honneur était engagé à défendre les agents qui ont servi sa politique. Il sera facile de lui démontrer l'erreur dans laquelle on l'a fourvoyé. On lui dira d'abord qu'un président de République ne peut avoir un intétérêt, un système personnel ; qu'il est le chef du pouvoir exécutif, et que s'il veut al!er au delà, il n'est plus rien. On ajoutera que s'il lui avait été permis d'avoir une politique, il devrait à l'instant se retirer, puisque ce qu'il a nommé sa politique vient d'être condamné par le pays, et qu'il ne peut avoir la prétention de se mettre audessus de ce jugement, qui est la première des lois dont il est le gardien. Enfin on lui fera respectueusement observer que son prétendu engagement est aussi nul que celui que prendrait un ministre de la guerre qui, entrant en charge, aurait promis à ses subordonnés de les maintenir tous, et qui refuserait de frapper un officier qui aurait essayé de faire passer sa troupe à l'ennemi. Ces choses ne se disent point, parce qu'elles sont l'évidence même; elles ne sauraient donc être un obstacle à l'application sincère de la Constitution qui, à

Tlieure actuelle, est la seule sauvegarde des intérêts nationaux et de ceux de M. le président de la République.

Nous avons dit plus haut qu'une administration républicaine , la seule qui puisse nous rendre le repos et la paix, la seule qui garantisse Tordre et le travail, devrait faciliter ce libre jeu de nos institutions par de sages réformes législatives. Est-ce là une perspective effrayante, et faut-il lui opposer le nonpossumus absolu que le cabinet de Broglie-Fourtou paraissait prendre pour devise? Il suffit de répondre que la prudence des pouvoirs publics, et notamment celle du Sénat, sont de nature à rassurer les plus timides. A des adversaires toujours prêts à invoquer la force brutale, nous opposons un régime de raison et de discussion. Leur idéal est la baionnette d'un gendarme; le nôtre, le vote d'une Assemblée éclairée par les délibérations des hommes les plus dignes de la confiance publique. C'est là ce que nous voulons pour notre pays. Nous sommes convaincus que la législation générale d'un peuple n'est efficace et bienfaisante qu'à la condition d'être appropriée à ses institutions politiques. Nous appelons de tous nos vœux ce résultat conservateur et fécond ; un gouvernement libre et dégagé des misérables intrigues dont nous sommes aujourd'hui les témoins et les victimes, peut seul le réaliser.

Tel est le sens du vote du 14 octobre, telle est la volonté de la France. Telles sont les conditions que ses élus doivent imposer, et qu'ils imposeront. Leur résolution étant certaine, ils auront le choix des moyens; et sur ce point tout le monde est d'accord. C'est exclusivement dans la Constitution qu'ils les puiseront, et ils devront préférer ceux qui amèneront la solution la plus plus prompte.

Ce qui en effet ressort de la situation actuelle, c'est qu'il faut en finir. Nous ne pouvons plus nous résigner à des épreuves dilatoires, (jui sont à la fois notre humiliation et notre ruine.

Ceci posé , le Sénat apparaît naturellement comme l'arbitre suprême. Les mêmes politiques qui ont compromis le président de la République voudraient aussi l'associer à leur discrédit et à leur révolte contre la souveraineté nationale ; ils annoncent hautement qu'il est acquis à leur entreprise contre la Constitution républicaine.

Le sénat ne peut rester sous l'injure de cette supposition; il faut qu'il s'en explique dès le premier jour de la session.

Nous ne sommes nullement inquiets de la réponse.

Nous repoussons toute hypothèse de complicité de sa part avec ceux qui refusent d'accepter le verdict du pays.

Mais si nous avions le malheur de nous tromper, nous nous en alarmerions médiocremeut. Car, dans ce cas, absolument impossible à nos yeux, la Constitution fournirait à la Chambre des députés des armes qu'elle saisirait avec fermeté.

Nous ne nous arrêtons pas à une pareille pensée. La majorité du Sénat ne dira jamais en face de la France et de l'Europe que les entrepreneurs de candidature officielle, les rédacteurs du Bulletin des communes, les conspirateurs déguisés, qui ont joué le salut de notre pays pour le succès de leurs criminelles combinaisons, et qui nous conduisent, par le chemin qu'ont suivi tous les factieux, à l'anarchie et à la guerre civile , elle ne dira jamais que ces politiques ont sa confiance.

Qu'on ose l'interroger ! Si on ne l'ose pas, elle parlera, et son arrêt, confirmant celui de la France, dénouera sans secousse une crise qui, en se prolongeant, pourrait entraîner les plus grands malheurs.

Ll VICTOIRE MORALE.

La crise ouverte par le 16 mai a été, de l'aveu de tous, Tune des plus redoutables que jamais la France ait traversées. Les partis monarchiques coalisés, s'appuyant sur l'ultramontanisme, avaient conçu l'audacieuse entreprise de renverser le gouvernement républicain par la main de ses chefs, auxquels on demandait de tourner toutes les forces du pays contre le pays lui-même et d'organiser la servitude par l'emploi d'une constitution destinée à l'établissement régulier de la liberté ! On sait avec quel art, avec quelle obstination ce dessein a été conduit, malgré les protestations indignées et la résistance courageuse des citoyens. La révolte contre la souveraineté légitime de la nation n'a pas duré moins de sept mois. Elle durerait encore sans l'approche de la fin de l'année et sans le refus du budget. Pendant cette nouvelle période, le règne des lois a semblé suspendu. Les ministres ont ouvertement violé celles qu'ils n'ont pas éludées, et ils les ont toutes détournées de leur sens et ils ont encouragé hautement ceux qui, chaque matin, conseillaient de les remplacer par un régime de sanglante dictature.

Ces violences criminelles, ces insolents défis n'ont pas un instant troublé le calme de la nation, fièrement retranchée dans son droit. Elle s'est bornée à saisir de temps à autre les tribunaux de ses plaintes, moins pour obtenir réparation que pour faire acte de légalité; puis elle est allée aux urnes, où, en dépit d'une pression sans précédent,

elle a déposé un verdict d'éclatante condamnation contre les téméraires auteurs de la conspiration ourdie pour perdre la République. Loin de se soumettre à cet arrêt, ceux-ci ont annoncé arrogamment qu'ils entendaient le tenir pour non avenu, et qu'au besoin ils le déchireraient à coups de sabre. Alors on a vu un spectacle inouï : le pouvoir exécutif niant résolument les droits du pays et prétendant gouverner malgré sa volonté ; un cabinet restant aux affaires en bravant l'autorité de la Chambre des députés qui lui ordonnait de disparaître, et en n'osant pas solliciter du Sénat un vote de confiance qui lui aurait été refusé. Vaincu cependant par la réprobation publique, il se retirait pour la forme et continuait son action néfaste sous le couvert d'une administration de commis, mort-née d'impuissance et de ridicule. Cette action, s' épuisant chaque jour par sa propre malfaisance, se réduisait à la vaine et misérable recherche de combinaisons frauduleuses ou violentes, propres à éterniser la lutte et à consacrer la destruction définitive de la constitution républicaine.

Dire les souffrances et les angoisses publiques, les anxiétés et les douleurs de la détresse générale s'accroissant d'heure en heure, les alarmes de tous les hommes d'ordre et de travail en face du spectre de la guerre civile invoquée comme le suprême salut par nos ministres sauveurs, serait rappeler nos émotions d'hier et notre irritation à la pensée qu'il suffisait d'un mot pour mettre un terme à cet affreux cauchemar, pour rendre à tous la sécurité, la paix et la confiance ! Eh bien! ce mot a été prononcé, et ce dénoûment a été certainement la plus grande, la plus pure, la plus glorieuse des victoires dont une nation puisse s'enorgueillir, celle du droit sur la force, de la raison sur la passion aveugle, de la liberté sur le despotisme !

Lorsque deux armées aguerries se rencontrent et s'entre-choquent dans la fumée du champ de bataille, c'est la vaillance et l'enthousiasme des soldats, c'est le génie de leurs capitaines qui décident du succès, et ce succès est singulièrement rehaussé par l'approbation de la conscience publique, par la certitude qu'il profite à une juste cause : cette certitude donne à la joie du triomphe un caractère élevé et presque sacré.

Mais par quelles poignantes amertumes n'est-elle pas empoisonnée! Que de généreuses vies immolées ! Que de deuils irréparables ! Aujourd'hui, la victoire de la France ne laisse après elle aucun de ces cruels regrets. Elle n'a coûté ni sang ni larmes, et nul n'en saurait contester la légitimité, la gloire et les bienfaits. A vrai dire, elle était inévitable. Elle n'a surpris que ceux qui voulaient se tromper euxmêmes. Quant à ceux qui l'ont remportée, ils n'ont jamais eu une heure de défaillance ou de doute. Condamnés, bien malgré eux, à soutenir un combat acharné contre la coalition des ennemis de la

République, ils sont descendus dans la lice pleins de confiance dans la sainteté de leur droit ; ils ont supporté avec résignation les épreuves de toute nature que leur ont imposées de perfides machinations; forts de leur foi inébranlable dans l'issue de la lutte, prêts à ne reculer devant aucune des extrémités que commandent l'honneur et le devoir, ils ont la satisfaction immense d'avoir vaincu par la seule puissance du droit, et d'avoir ainsi sauvé la patrie de l'anarchie et de la guerre civile.

Le inonde civilisé tout entier accueillera ce grand événement avec admiration et reconnaissance. Partout il sera considéré comme un gage d'ordre et de paix. C'est bien là sa signification véritable. Il affermit le gouvernement républicain et parlementaire, qui a pour base la liberté et pour conditions d'existence le respect et la pratique de la justice et des lois. A nous maintenant de le maintenir et de le consolider. Nous ne le pouvons que par une intelligente application de son principe dans l'administration et dans la législation. Ici tout est affaire de tact et de prudence, et il serait aussi dangereux d'exagérer que d'entraver le développement naturel de nos institutions. La tâche est lourde, elle est glorieuse ; elle n'est pas au-dessus de la capacité des hommes éminents qui forment le nouveau cabinet. Nous sommes surs de leur dévouement; ils doivent pouvoir compter sur notre confiance absolue; la leur marchander serait une faute inexcusable.

Les difficultés qui les attendent sont nombreuses. Leur patriotisme et leur habileté, et surtout le concours de tous les bons citoyens, les leur feront surmonter. Ils trouveront le pays sympathique et plein de bon vouloir, et ils répondront à ces heureuses dispositions par un zèle infatigable à découvrir et à réformer tout ce qui peut blesser ses légitimes intérêts. S'il en est ainsi à l'intérieur, que dirons-nous du dehors ?

Il était temps que la France se ressaisît elle-même , et que , représentée par des républicains sincères, elle parût enfin sur la scène où sont engagées, où vont se résoudre de si capitales questions. On ne cesse de répéter qu'elle doit se recueillir. Oui ; mais elle n'en est pas réduite à disparaître, et c'est à cette humiliation, à ce désastre à la fois moral et politique que la conduisaient fatalement les dissolvantes intrigues des usurpateurs de sa souveraineté. Heureusement ils n'ont plus le pouvoir de la perdre, et c'est pour elle un coup de fortune d'être affranchie de leur oppression en face du Vatican, d'où tant de traits mortels ont été dirigés contre nous par une politique sur laquelle , à cette heure suprême , nous serions coupables de ne pas exercer une action indépendante.

Nos devoirs ne sont pas moindres en Orient : là, malgré toute la

reserve que nous imposent nos malheurs, nous avons un rôle à jouer, et notre diplomatie, inspirée par le patriotisme et la prudence, saura les faire accepter par l'Europe. Elle saura rompre avec de funestes habitudes de témérités étourdies, suivies d'avortement et d'inexcusables complaisances. Si les termes du problème international ont changé depuis 1871 , nous ne sommes pas non plus restés ce que nous étions. L'adversité nous a été une dure et profitable leçon, et le monde, attentif à nos actes, a constaté ceux qui nous valent son estime. Une nation qui résiste à des catastrophes pareilles aux nôtres, et qui, malgré ses divisions, s'asseoit et se constitue, qui trouve cinq milliards dans les ressources de son épargne et de son travail , qui se modère et se gouverne elle-même, et qui, par deux fois, en février 1876, sait dire ce qu'elle veut et le fait prévaloir par la seule autorité de la raison et le calme de son inflexible résolution, une telle nation a sa place dans les conseils, et lorsque deux peuples héroïques ont rivalisé de bravoure sur les champs de bataille , elle est en droit de ne pas demeurer indifférente à leur sort, surtout lorsque le règlement de leur querelle touche de si près à ses intérêts les plus chers. C'est là ce que comprendra notre nouveau ministre des Affaires étrangères. Libre de toute servitude, guidé par sa haute et ferme raison, réfractaire à l'esprit^de routine, prenant avant tout pour règle l'amour de son pays et de la liberté, il sera digne de la tâche glorieuse et délicate que les circonstances présentes imposent à la France républicaine.

24 DÉCEMBRE 1877 confiance! confiance!

Ce n'est point par une vaine recherche de style ou pour donner à cet article un titre à effet, que nous nous permettons un appel répété à la disposition d'esprit la plus favorable à la paix, à l'espoir, à la prospérité publique. Nous voudrions par cette double affirmation de la confiance faire comprendre que sa vertu efficace et féconde doit surtout venir d'un échange réciproque et sincère entre la nation et son gouvernement. Leur force est à cette condition. La nation est prête à se donner sans réserve; en retour, son gouvernement doit se livrer à elle sans crainte. C'est en renonçant mutuellement au soupçon qu'ils grandiront l'un et l'autre, et qu'en remplissant ses

devoirs chacun d'eux aplanira les difficultés qu'aggravait inévitablement le retour aux vieilles défiances du passé.

Lorsque le cabinet de M. Dufaure est presque miraculeusement sorti des dernières convulsions de la conspiration césarienne, l'émotion a été profonde et le soulagement immense. Nous avions côtoyé l'abîme de si près, qu'il paraissait impossible d'y avoir échappé, au moment même où le bord semblait manquer sous nos pieds; et, comme un voyageur brusquement arraché au sentiment d'une chute vertigineuse, nous doutions de notre salut, nous hésitions à le croire réel. Il l'était cependant, et jamais un plus grand résultat n'avait été obtenu avec une plus dramatique simplicité. A la majesté calme et grave de la loi reprenant son empire , on ne reconnaissait aucun des signes d'une réaction, pas même celle du droit sur l'iniquité. En entendant proclamer sans affectation comme sans faiblesse l'application résolue des dogmes politiques qui seuls méritent le nom de conservateurs, « la soumission à la volonté nationale, interprétée et imposée par la majorité parlementaire » , on se demandait, tant cet hommage à l'évidence était l'expression de toutes les consciences patriotiques , si jamais ces vérités élémentaires avaient été oubliées : la soudaineté de la joie éprouvée à cette reprise paisible de possession en troublait un peu la sérénité. Alors, en évoquant les souvenirs de la veille, quelques esprits pouvaient se mal défendre d'inquiétudes dont les prétextes abondaient ; malgré eux, ils se retranchaient derrière les maximes accréditées de la prudence vulgaire , en vertu desquelles il est sage d'attendre les faits et de se garder d'un trop prompt abandon, même au profit des hommes auxquels on a les meilleures raisons de ne rien refuser.

Il est très-naturel que de tels sentiments se soient manifestés; mais ils ne devaient pas prévaloir sur la tendance inévitable de la population presque entière, de celle qui est attachée à l'ordre, qui veut être protégée par la loi et rester maîtresse d'elle-même. Or, cette tendance était la confiance : confiance dans le patriotisme, les lumières, la fermeté des nouveaux ministres, confiance dans la force souveraine de l'idée qui venait de triompher et qui , par là , centuplait sa puissance désormais invincible. C'est ainsi que la situation a été généralement appréciée en Europe aussi bien qu'en France, et nous croyons que ce jugement sera ratifié par les événements.

Nous n'osons pas garantir au cabinet du 13 décembre des jours absolument exempts d'orages : il ne se berce pas de ces illusions complaisantes. Mais nous avons la conviction que sa franchise et sa vigueur lui permettront de surmonter les obstacles; il déjouera les intrigues de ses ennemis, il modérera les impatiences de quelquesuns de ses amis. II a le rare avantage de savoir ce qu'il veut, et de le

vouloir avec la presque unanimité du pays. Ce pays, en effet, fatigué des secousses, des incertitudes, des aventures auxquelles on l'a condamné, cherche avec passion la fixité, le repos, la pratique intelligente et honnête de la légalité. Il compte avec raison que l'administration actuelle lui procurera ces biens précieux dont il est depuis si longtemps privé ; il la soutiendra par ses sympathies et par ses votes. Ainsi agira la Chambre des députés, et nous ne perdons pas l'espérance de voir se former au Sénat une majorité qui réalise enfin l'union si désirable des grands pouvoirs de l'État.

Toutefois cette heureuse disposition de la nation ne porterait pas ses fruits, peut-être ne tarderait-elle pas à s'altérer si elle ne rencontrait pas de la part des nouveaux ministres une parfaite réciprocité. Si leurs éminentes qualités personnelles, la loyauté de leurs intentions , l'indépendance, de leurs caractères attirent à eux toutes les bonnes volontés, ne doivent-ils pas se sentir fiers d'avoir à diriger une nation qui vient de donner au monde un si noble exemple de sagesse? A chaque page de notre histoire, on trouve la preuve de notre valeur impétueuse, de nos ardeurs généreuses, de nos fougueuses susceptibilités. Déjà César signalait chez nos ancêtres ces élans d'un naturel souvent trop indomptable quand il les appelait : féroces et injurias impatientes. Ceux qui datent du commencement de ce siècle n'ont qu'à interroger les souvenirs de leur lointaine jeunesse et même ceux de leur maturité pour y trouver l'impulsion irrésistible à une lutte violente en face des audacieuses provocations de l'arbitraire et des insultes d'une venimeuse calomnie. Et cependant nous avons vu , pendant sept mois entiers , les outrages prodigués aux citoyens les plus respectables, sans que les magistrats daignassent s'en émouvoir; toutes les notions du juste et de l'injuste bouleversées ; l'appel au crime s'étalant cyniquement dans des feuilles qui osaient se dire dévouées au gouvernement; les persécutions les plus intolérables dirigées contre les républicains; le travail arrêté; les souffrances et les privations multipliées dans une proportion lamentable, sans qu'un désordre, une représaille, un acte de vengeance, aient pu être relevés. L'explication de cette longanimité héroïque est dans le droit de suffrage, qui aujourd'hui appartient à tous. On l'a dit depuis longtemps, et la justesse de ce mot a maintenant pour elle l'autorité de l'expérience : le bulletin a remplacé le fusil. Mais une nation qui a la force de s'envelopper dans ce droit et de s'en faire une cuirasse à l'abri de toutes les atteintes, est digne de l'estime et de la confiance de tous, et de son gouvernement avant tous les autres. La victoire n'a pas seulement déterminé la remise du pouvoir entre les mains de ses mandataires préférés, elle impose à ceux-ci des sentiments de respect et de sécurité qui ouvrent l'ère

d'une politique nouvelle. Les cabinets qui se sont succédé depuis un grand nombre d'années semblaient ne songer qu'à se défendre par des lois de défiance. Il faut renoncer à ce système maintenant inutile et dangereux. La législation doit être mise en harmonie avec les principes républicains et favoriser le développement normal de toutes les libertés. Aucune n'est à craindre quand l'exercice en est assuré par le respect du droit de tous et contenu par des règles dont l'interprétation est confiée à des juges indépendants. Mais avant tout il faut que le ministère prenne pour guide cette vérité : que ses intérêts et ceux de la nation sont identiques, et qu'il n'a pas de meilleur moyen de durer pour son honneur et notre bien que de nous considérer tous comme ses collaborateurs et ses aides dans la grande œuvre de l'affermissement pacifique et social de la République. La tâche est vaste et bien propre à séduire de généreuses ambitions. Elle deviendra facile par le concours de tous. Que chacun, dans sa sphère, se pénètre du noble devoir que la destinée nous impose, et notre chère patrie, obtenant de son gouvernement une confiance égale à celle qu'elle lui donne, marchera d'un pas ferme vers le but qu'elle poursuit depuis si longtemps avec une si infatigable persévérance : la France disposant d'elle-même et ne reconnaissant d'autre souveraineté que celle des lois qu'elle se donne.

Au surplus, nous constatons volontiers, et avec une vive satisfaction, que les ministres du 13 décembre sont entrés dans cette voie, et nous les en félicitons. Ils ont rouvert en grand nombre des cercles et des cafés arbitrairement fermés par les vaillants pourfendeurs du radicalisme latent ; ils ont rendu la circulation sur la voie publique aux feuilles qui en avaient été chassées au mépris des textes impératifs de la loi de 1875. Ces actes de justice étaient attendus; ils ne suffisent pas; il faut que le retour des coupables abus qu'ils répandent devienne désormais impossible; et pour cela il est indispensable de changer les lois qui les autorisent. Le décret dictatorial de 1851 qui, sous prétexte d'ordre public, permet aux préfets de confisquer la propriété privée, doit disparaître; son abrogation a été réclamée à la Chambre des députés, et le remarquable rapport de l'honorable M. de Sonnier conclut à l'adoption de la proposition. Nous espérons qu'elle rencontrera l'appui de M. le ministre de l'Intérieur, et nous cherchons vainement par quelles raisons, même spécieuses, on essayera de s'opposer au retour du droit commun qui , pendant la première moitié de ce siècle, a pleinement garanti tous les intérêts.

Les mêmes réflexions s'appliquent aux lois sur le colportage, dont le remaniement est également l'objet d'une proposition due à l'initiative de plusieurs députés. Nous voudrions qu'on profitât de l'occasion pour doter enfin la République d'une législation de la presse,

appropriée à son esprit et à ses légitimes exigences. De l'aveu de tous, cette mesure est urgente. Il est temps d'établir l'ordre, la logique et l'équité dans une matière où régnent la confusion et l'arbitraire. Tous les régimes y ont mis la main. Tous ont rivalisé de défiance et d'hostilité pour traiter la pensée humaine en ennemie. Le concours de ces préoccupations soupçonneuses a formé un assemblage de règles incohérentes, à peine corrigées par les mœurs et laissant aux entreprises de pouvoirs malintentionnés la plus dangereuse latitude. Une réforme, consistant à résumer les dispositions à conserver, à modifier celles qui peuvent être perfectionnées, à retrancher celles qui sont surannées, est depuis longtemps sollicitée par ceux qui regardent la dignité et la liberté de la pensée comme une condition essentielle du bon ordre et de la prospérité de l'État. De louables efforts ont été faits pour atteindre ce but. Peut-être y a-t-on mis trop d'apparat. A vrai dire, la question est résolue, le monde civilisé pratique à ciel ouvert ce que nous discutons avec mystère dans des conciliabules de savants. La plus simple étude des faits quotidiens nous ramènera au sens positif qui suffit à la rédaction d'une loi en quelques articles, rejetant dans le compte des profits et pertes de l'histoire tout le fatras des erreurs et des tyrannies du passé. Le ministère s'honorerait infiniment en préparant et en accomplissant cette œuvre, qui en elle-même n'a rien d'herculéen, mais dont la réalisation sera un immense bienfait.

Nous nous arrêtons, bien que nous ne soyons qu'au début du programme. Loin de nous effrayer, son étendue nous rassure et nous encourage. Nous nous réjouissons en pensant combien de choses grandes et utiles sont à faire, et en mesurant leur importance au dévouement et à l'habileté des hommes d'État qui en ont la charge. Nous ne doutons pas que le ministre de l'Instruction publique, dont nous connaissons les nobles vertus et la passion hardie du bien, ne tienne à honneur de présenter un projet de loi fondé sur les bases de l'obligation et de la gratuité, et qui, se combinant avec l'affranchissement du droit d'association, appelle tous les citoyens à seconder le vaste et profond mouvement scientifique qui doit régénérer la société moderne. Nous allons même jusqu'à espérer que, sans s'écarter des traditions de la prudence conservatrice , l'économiste distingué qui dirige nos finances avec tant de bonheur ne reculera pas devant des améliorations qui rendront l'impôt plus productif et plus équitable. Et en tout ceci, que proposons-nous? Sommes-nous suspects de radicalisme latent? Si, par hasard, il se cachait sous nos conceptions pour nous mieux tromper , nous demandons qu'il se dégage et qu'il soit confondu à la lumière de la discussion. Nous nous contentons de souhaiter à notre pays l'activité intellectuelle, le travail

incessant , et le libre examen. Nous sommes bien tranquilles, même alors que nous serions téméraires, puisque nos audaces se bornent à solliciter humblement le contrôle de nos deux Assemblées. Nous les respectons également , et nous n'avons nul désir de les mettre en opposition l'une contre l'autre. Loin de là : notre ambition est de les conquérir toutes deux, et nous n'en désespérons pas. Du reste, leur accord seul fait la loi, et c'est la loi à laquelle nous devons exclusivement obéissance. C'est la loi dont nous appelons le règne souverain. C'est la loi que nous voudrions pénétrer des principes fondamentaux sur lesquels repose la République. Quand nous citons l'exemple de l'Angleterre , pour demander l'extension des libertés publiques, on nous répond que l'Angleterre a le bonheur de jouir d'un gouvernement incontesté. Ce bonheur nous est enfin advenu : ayons la sagesse de le reconnaître et d'en profiter ! Renonçons aux habitudes funestes des agitations stériles, et laissons à leurs regrets, à leur impuissance, aux sévérités de l'opinion, les tristes ambitieux qui spéculent sur nos divisions ! Unissons-nous dans un commun sentiment de patriotisme et de concorde, et que les hommes qui sont l'honneur et la lumière de la Chambre et du Sénat abordent , avec l'autorité qui leur appartient, l'examen des graves problèmes que pose devant nous le développement normal des forces sociales. Nous donnerons ainsi au monde un noble spectacle; nous calmerons les vaines craintes, et nous travaillerons efficacement à la grandeur et à la prospérité de notre chère patrie.

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