SUR LA POLITIQUE EXTERIEURE
Monsieur le Rédacteur de la République française,
Vous avez eu plusieurs fois l'occasion d'appeler l'attention de vos lecteurs sur l'étrange situation faite à la France dans la direction de sa politique extérieure. Tandis que tous les Parlements européens discutent librement les questions soulevées par les redoutables événements qui s'accomplissent, le nôtre se tait, et le mystère le plus profond couvrirait notre action diplomatique si l'écho ne nous en revenait de l'étranger; en sorte que le cabinet porte seul le poids
d'une responsabilité qui, d'un moment à l'autre, peut devenir écrasante. L'opinion publique, il est vrai, s'en alarme peu, rassurée par cette raison banale et trop facilement acceptée que nos malheurs nous condamnent à une neutralité absolue, et que, ne pouvant agir, n'ayant aucune résolution à prendre, nous sommes dispensés de l'embarras de délibérer. Mais il ne faut pas une très-haute dose de clairvoyance pour apercevoir combien une pareille sécurité est trompeuse, combien ses bases sont fragiles, à quels dangers nous nous exposons en nous y abandonnant.
Je ne méconnais pas les devoirs de réserve et de prudence qui nous sont imposés. Je crois néanmoins qu'ils peuvent se concilier avec une ligne de conduite nettement accusée. Et si j'ai Un regret à exprimer, c'est de ne rencontrer dans aucun des actes de notre politique extérieure la trace d'une pensée précise, éclairant nos décisions et sauvegardant nos intérêts. Il en serait autrement si, au lieu de se réfugier dans le silence, le Parlement voulait aborder l'examen des problèmes posés et guider le pouvoir exécutif dans le choix des moyens propres à les résoudre.
On craint les témérités compromettantes. Mais ne peut-on pas se fier au tact et au patriotisme de nos Assemblées? Sont-elles inférieures en lumières et en circonspection aux organes de la presse qui ont constamment joui de la plus entière liberté de discussion, sans autre correctif que leur propre sagesse et les susceptibilités de la dignité nationale? Et s'il est impossible de leur reprocher à cet égard une seule faute appréciable, est-il déraisonnable d'admettre que nos représentants auraient été aussi bien inspirés? Quant à moi, je suis convaincu qu'ils auraient su se montrer vigilants sans provocation, sagaces sans indiscrétion, et qu'évitant tout esprit systématique, ils auraient tracé d'une main intelligente et ferme la voie à suivre pour le maintien de notre indépendance et le développement de notre influence légitime dans le monde.
Privée de ce précieux élément de force, notre diplomatie en est réduite à deviner l'opinion publique et à s'en faire l'interprète, en dehors de tout contrôle officiel. Elle court ainsi le risque d'hésiter en doutant d'elle-même et de son autorité, ou de se trop engager par crainte de nous diminuer outre mesure. C'est là une alternative pleine de difficultés, devant lesquelles les intentions les plus droites, l'habileté la plus consommée peuvent demeurer impuissantes.
Ces réflexions doivent se présenter à l'esprit de tous les hommes qui observent avec inquiétude les phases de la crise terrible suscitée à l'Europe par la campagne victorieuse de la Russie en Orient. Que fera la France quand elle sera appelée, comme puissance médiatrice, signataire du traité du 28 avril 1856, à se prononcer sur le règlement
de ce conflit ? Si ce règlement est soumis à un congrès, clevra-t-elle y prendre part? Si elle y prend part, quelle devra être son attitude? Devra-t-elle s'associera l'action des autres puissances pour peser sur l'une ou l'autre des parties belligérantes? Devra-t-elle chercher à faire prévaloir une politique qui lui soit propre ? Devra-t-clle, au contraire, s'abstenir de toute espèce de coopération à l'œuvre qui se prépare et qu'on peut dès à présent considérer comme consommée ?
11 est inutile d'insister sur la gravité et la complication de ces questions, non plus que sur les inconvénients et les périls inévitablement attachés à chacune des solutions qu'elles peuvent recevoir dans un sens ou dans l'autre. Les raisons ordinaires tirées des conjectures les plus probables sont ici tellement subordonnées à des coups de fortune tout à fait incertains, qu'on est presque forcé, pour trouver unpoint d'appui solide, de recourir aux principes qui cependant ne jouent dans ce débat qu'un rôle purement subalterne. En se plaçant à ce point de vue, on peut affirmer que les inspirations de la prudence la plus timorée se concilient avec les délicatesses de l'honneur national, avec les intimes susceptibilités du patriotisme. Pour savoir ce que nous avons à faire aujourd'hui, nous n'avons qu'à nous souvenir de 1870. Quand nous en appelions à l'Europe, ce n'était pas seulement notre intérêt, c'était le sien que nous défendions. Nous signalions les conséquences fatales de son abandon. Nos tristes prévisions ne se sont que trop réalisées, et nous sommes loin encore de leur entier accomplissement. C'est l'heure où triomphe la doctrine des heati possidentes. On veut la consacrer par notre adhésion. Ne pouvant la discuter, nous ne devons pas la connaître. On a défait l'Europe contre nous. Nous n'avons rien à voir à sa décomposition, si ce n'est à la laisser s'achever, jusqu'au moment où sa reconstitution sera à la fois nécessaire et possible.
Si donc un congrès se réunit pour délibérer sur le traité qui doit mettre fin à la guerre entre la Russie et l'empire ottoman, la France doit décliner l'honneur d'y siéger. Très-résolue à rester neutre, elle ne peut faire acte d'ingérence; il n'est pas digne d'elle de participer à une négociation au bout de laquelle elle s'interdit d'imposer une sanction. Elle demeure dans son rôle de sincérité absolue en gardant sa liberté d'action. Elle est le droit opposé à la force, elle est aussi l'espérance et la réserve de l'avenir.
Je sais toutes les objections que soulève une pareille résolution. Il serait trop long de les examiner toutes. Voyons les principales. Ne point aller au congrès, dira-t-on, c'est abdiquer; c'est annihiler notre influence au dehors, c'est porter à notre autorité morale un coup funeste. D'ailleurs nous sommes obligés par les traités de 1856, qui placent textuellement l'indépendance et l'intégrité de l'empire
ottoman sous la haute protection des six grandes puissances. Rien ne peut donc se foire sans nous. Dès lors, ne pourrait-on pas craindre que notre abstention ne fût interprétée comme une déclaration dhostilité, et ne devint l'occasion d'un mécontentement peut-être artificieusement recherché?
Je ne méconnais pas la valeur de ces considérations : elles ne me paraissent cependant pas détruire la valeur de celles qui nous commandent de nous abstenir.
On craint que notre absence ne nous amoindrisse. Cela serait vrai si notre présence pouvait nous grandir. Qui osera le prétendre? Que pèsera notre plénipotentiaire entre celui de l'Allemagne et celui de la Russie? Impuissant à empêcher leur désaccord, s'il existe, encore moins à le susciter, si l'entente est établie, il assistera comme un comparse à un débat passant au-dessus de sa tête et ne s'y mêlera que pour constater qu'il ne peut rien sur sa solution. Quel honneur, quelle force retirerons-nous d'une pareille attitude? Et s'il n'est pas un homme sérieux qui ne soit certain qu'elle nous sera fatalement imposée, n'est-il pas plus avantageux de nous y soustraire que de nous y soumettre?
En raisonnant ainsi, ai-je le tort d'oublier l'action de trois autres puissances médiatrices, et surtout de deux, dont les sentiments et les intérêts ont quelque chance de se trouver en opposition avec ceux de leurs redoutables alliés? J'en tiens, au contraire, un grand compte. J'incline à penser que l'occasion de résister est passée, même pour les champions les plus animés et les plus maltraités. Toutefois si cette occasion de résister renaissait, je ne voudrais pas qu'elle exposât la France à une tentation dangereuse, et son absence serait encore la meilleure des sauvegardes contre un entraînement intempestif.
Il me semble d'ailleurs que la logique des précédents détermine avec une rigueur inexorable la portée des événements qui se déroulent dans leur ordre prévu. Ces précédents, qu'on oublie trop, nous permettent de prédire à peu près à coup sûr ce qui va se passer. La publication du livre jaune, faite à la fin de l'année dernière, nous fournit à cet égard d'utiles renseignements. La plupart des pièces qu'il renferme étaient connues. Mais leur rapprochement en facilite l'étude et en fait ressortir le véritable sens politique. Et, bien qu'on soit en droit de regretter la complète suppression de plusieurs dépêches importantes et notamment de celles de l'Italie et de l'Autriche, celles qui remplissent les 530 pages du document officiel n'en seront pas moins consultées avec fruit et mettront le lecteur à même de se former une opinion. Elles nous font remonter au début du conflit, à la première insurrection de l'Herzégovine au mois d'août 1875. Le témoignage unanime de la presse prouve qu'à ce moment
aucune personne sensée ne s'y trompa. Une mèche incendiaire venait d'être attachée aux flancs de l'empire turc. Les puissances signataires du traité de 1856 devaient-elles s'unir pour l'étouffer? Oui, si dans leur pensée ce traité les obligeait encore; mais elles ne pouvaient méconnaître la grave atteinte que lui avait fait subir la convention de Londres du 27 avril 1871. La France surtout n'avait pas perdu le souvenir des circonstances douloureuses dans lesquelles cette convention était intervenue.
Ce fut le 9 novembre 1 870 que le ministre de Russie annonça officiellement à notre ambassadeur, M. de Mosbourg, « que son gouvernement ne se considérait plus comme lié par les stipulations du traité de 1856 ». Cette grave nouvelle, transmise immédiatement à Paris par M. Gambetta, ne nous parvint que le 17. Nous apprîmes plus tard qu'en signifiant cette décision aux puissances contractantes par une circulaire du 9 octobre précédent, le prince Gortschakoiï admettait une réunion de ces puissances pour remanier le traité de 1856 dans le sens qu'il indiquait. Que pouvait faire la France alors aux prises avec l'invasion allemande? Informée par l'Angleterre de l'ouverture d'une conférence à Londres et conviée à y prendre part, elle mit à sa présence la condition expresse d'un armistice préalable et de la signature d'un préliminaire reposant sur la base de l'intégrité de son territoire. Cette condition fut repoussée, et les puissances estimèrent que ces questions, jugées préalablement par elles indifférentes à la stabilité européenne, ne devaient pas être mêlées au règlement de la liberté de la mer Noire. Lorsque, résolus à en saisir d'autorité la conférence, nous acceptâmes purement et simplement la place qui nous y était offerte, on s'arrangea de telle sorte que la dépêche de lord Granville, retenue dix jours, ne nous parvint que lorsqu'il n'était plus possible au plénipotentiaire désigné de se rendre en Angleterre. Ce fut donc en notre absence et sans nous que la convention de révision fut arrêtée, et si cinq mois plus tard notre ambassadeur apposa sa signature sur le protocole resté ouvert , il ne le fit qu'après le dépôt d'une note qui expliquait notre contrainte et réservait tous nos droits.
On peut donc affirmer que, même au point de vue des traités, notre liberté d'action était entière au moment où le conflit est né, et que nous n'avions à prendre conseil que de nos devoirs vis-à-vis de l'Europe, de nos intérêts propres et surtout des règles de prudence que nous imposent les rigueurs de la fortune. Nul ne saurait douter que le cabinet français ait voulu s'inspirer de ces considérations; il est moins facile de dire qu'il y ait réussi. En effet, depuis la dépèche du 7 août 1875, écrite par M. Buffet, ministre des Affaires étrangères par intérim, et dans laquelle l'honorable homme d'État, plus serein que
sagace, exprime sa conviction « que le concours du gouvernement russe est acquis d'avance à toute démarche propre à restreindre la rébellion locale qui a éclaté dans une province turque », jusqu'à celle du 25 avril 1877, qui, par la plume de M. Decazes, expose le triste avortement de la conférence de Constantinople ; et je termine par cette déclaration aussi peu compromettante qu'elle est en contradiction avec tous les actes qui l'ont précédée : « Après tant d'efforts pour écarter ce dénoûment, nous n'avons plus qu'à affirmer cette volonté bien arrêtée de demeurer étrangers aux complications qu'il faut déterminer », l'action de notre diplomatie se distingue par une absence complète de vues politiques, car on ne saurait donner ce nom à des banalités sentimentales sur l'amour de la paix et le vague désir d'une conciliation. Qu'on y ajoute un optimisme expansif et persévérant, une naïve confiance dans le désintéressement et la sagesse des trois empereurs, une disposition bienveillante à tout approuver pourvu qu'on ne sanctionne rien, et Ton se rendra compte de la louable et stérile agitation à laquelle s'est réduite notre intervention» Ceux qui l'ont dirigée peuvent se faire illusion sur l'influence qu'elle a exercée. Il est permis de supposer qu'en s' abstenant tout à fait, ils se seraient au moins épargné une part de responsabilité morale dans un échec et surtout l'embarras d'avoir favorisé, tout en paraissant les combattre, des prétentions à propos desquelles les motifs les plus graves nous ordonnent de ne pas nous engager, même par une discussion.
Mais si cette appréciation de la conduite de notre cabinet ressort du rapprochement des faits acquis et des documents officiels, que dire des autres puissances, placées, grâce à Dieu pour elles, dans une situation fort différente de la nôtre? On est forcé d'avouer qu'elles, non plus, n'ont jamais eu une volonté nettement définie, et que tout leur art a consisté à imaginer des expédients propres à cacher leurs incertitudes; ce qui se révèle le plus clairement dans leur politique, c'est le parti pris de ne prendre aucun parti et d'attendre toujours l'événement ultérieur devant provoquer une décision. En cela, les gouvernements ont été les interprètes fidèles de leurs nations, qui, par une nouveauté historique assez inquiétante, ne sont pas parvenues à se former une opinion. La Russie seule a conçu et montré un ferme dessein, et sa résolution à en poursuivre l'inexorable exécution a été d'autant plus remarquable qu'elle obéit à un gouvernement absolu et qu'elle l'a forcé à suivre l'irrésistible courant de la passion populaire. Une fois engagés, le czar et son habile chancelier ont marché vers leur but sans dévier, et ceux-là qui s'y sont trompés ont été des aveugles volontaires. Si, dans les* détails, la diplomatie russe a usé quelquefois de dissimulation, elle l'a dédaignée toutes les fois qu'il
s'est agi de conclure; et tandis que l'Angleterre, qui à diverses reprises semblait se piquer de vigueur, a systématiquement refusé de mettre son épée au bout de sa parole, la Russie a signifié à ses alliés son intention bien arrêtée de recourir à la force, lors môme qu'elle serait seule à l'employer. Tel était le langage de l'empereur Alexandre à lord Loftus, ambassadeur d'Angleterre, le 2 novembre 1876, et rapporté par ce dernier dans sa dépêche du même jour à lord Derby : « L'Empereur me dit alors que si l'Europe était prête à essuyer les affronts de la Porte, il n'en était pas de même de la Russie. Une telle attitude serait incompatible avec son honneur, sa dignité et ses intérêts. Il ne désirait pas se séparer du concert européen; mais la situation actuelle était intolérable et ne pouvait se prolonger. Si l'Europe n'était pas décidée à agir avec fermeté et avec énergie, il se trouverait obligé d'agir seul. »
Au moment où leczar s'exprimait ainsi, son ambassadeur, le général Ignatieff, déclarait au divan « que si, dans l'espace de deux fois vingtquatre heures après la remise de sa note, un armistice effectif et inconditionnel de six semaines à deux mois, embrassant tous les combattants, n'était pas conclu, il avait ordre de quitter Constantinople avec tout le personnel de l'ambassade ».
On sait qu'ainsi acculée, la Porte se soumit, que l'armistice fut étendu à une durée de six mois, que la conférence se réunit et ne put arriver à une solution. Les négociateurs se dispersèrent. J'ai rappelé par quelles inoffensives protestations le cabinet français se consolait de cette déconvenue. Celui de la Grande-Bretagne crut faire davantage. En réalité, il ne réussit qu'à rendre l'abdication plus éclatante par la pompe de la mise en scène. 11 provoqua à Londres la réunion des six puissances et signa avec elles un protocole dans lequel il était annoncé solennellement au monde que l'action collective était finie et que désormais « c'était de la bonne volonté de la Turquie que dépendait l'achèvement de l'œuvre entreprise et le maintien de la paix en Orient ». On ne pouvait être à la fois plus explicite et plus modeste. Mais pour qu'il n'y eut aucun cloute sur la volonté des signataires de ne rien vouloir au delà de l'arbitraire ottoman, le protocole concluait par cet incroyable ultimatum : « Si l'espoir des puissances se trouvait encore une fois déçu, et si la condition des sujets chrétiens du sultan n'était pas améliorée de manière à prévenir le retour des complications qui troublent périodiquement le repos de l'Orient, elles croient devoir déclarer qu'un tel état de choses serait incompatible avec leurs intérêts et ceux de l'Europe en général. En pareil cas, elles se réservent d'aviser en commun aux moyens qu'elles jugeront les plus propres à assurer le bien-être des populations chrétiennes et les intérêts de la paix générale. » (31 mars 1877.)
En vérité, si le sujet n'était pas si grave , de quelles railleries ne mériteraient pas d'être accablés les inventeurs de ces creuses et dérisoires formules! Comme, en en prenant lecture, les chrétiens restés sous le cimeterre des mahométans ont du se sentir réconfortés! Gomme le divan a dû trembler en voyant suspendus sur sa tête le sabre de papier et les plumes des plénipotentiaires de la future conférence ! Car c'est à une nouvelle conférence qu'au sortir de celle où ils viennent d'être meurtris et réduits à quitter la place , les diplomates font un appel inébranlablement confiant! Et encore n'osentils pas en prononcer le nom, ils l'insinuent! et toute leur énergie se dépense à écrire et à signer qu'ils se réservent d'aviser!
S'ils se contentent de ces attristantes défaites, la Russie les repousse hautement, et le 7 avril 1877, le prince Gortschakoff fait connaître sa décision à l'Europe : « Dans ces conjonctures, écrit-il au prince Orloff , toute chance est fermée aux tentatives de conciliation. Il ne reste pas d'autre alternative que de laisser se prolonger l'état de choses que les puissances ont déclaré incompatible avec leurs intérêts et ceux de l'Europe en général, ou bien de chercher à obtenir par la coercition ce que les efforts unanimes des cabinets n'ont pas réussi à obtenir de la Porte par la persuasion.
« Notre auguste maître a résolu d'entreprendre cette œuvre que Sa Majesté avait convié les grandes puissances à poursuivre en commun avec elle.
« Elle a donné à ses armées l'ordre de franchir les frontières de la Turquie. »
On sait le reste; et je n'ai point à insister sur les émouvantes péripéties d'une lutte qui a captivé pendant sept mois l'attention anxieuse du monde. L'histoire dira l'héroïsme des deux belligérants, la grandeur des obstacles surmontés, les périlleuses alternatives traversées et les sacrifices immenses au prix desquels les résultats définitifs ont été achetés. Aujourd'hui, l'heure est venue de régler les conditions de la victoire. Qui voudra supposer que la Russie consente à accepter la loi des puissances qui se sont retirées d'elle en déclarant hautement « qu'elles voulaient rester étrangères à toutes les complications ultérieures »? On comprend son intérêt à convoquer un congrès, parce qu'elle est assurée que ceux qui viendront s'y asseoir auront à peine le droit de conseil, et qu'ils, seront fatalement amenés à enregistrer l'arrêt qu'elle leur présentera à la pointe de son épée. Elle veut se donner l'orgueilleuse volupté de faire déchirer les traités de 1856 par les puissances qui ont promis de les maintenir. Et ce n'est pas seulement cette satisfaction qu'elle ambitionne, c'est aussi une garantie ajoutant au bonheur de la possession l'autorité d'une ratification européenne.
La France, si elle est conviée à cette œuvre, doit refuser d'y participer. Elle n'a aucune opinion à exprimer, aucune volonté à manifester. Elle ne saurait prendre la responsabilité ni de la guerre qui peut sortir de la future conférence, ni du traité de paix qui y serait approuvé. Elle ne peut que se réserver, sans renoncer, bien entendu, à son action diplomatique isolée, action dont elle est toujours maîtresse et qu'elle fera valoir dans toutes les questions où ses droits et ses intérêts sont directement engagés.
Est-ce tout? Et faudrait-il, si la France adoptait une pareille ligne de conduite, la condamner à renoncer aux devoirs que lui tracent son honneur, sa sécurité et le souci légitime de la stabilité européenne? Je suis convaincu, au contraire, qu'en agissant ainsi, elle prendrait le meilleur moyen d'être prête pour toutes les éventualités. Sa neutralité ne change rien à la nature des choses qui a créé et développé autour d'elle des principes et des intérêts identiques avec les siens . Loin de là , cette neutralité rend plus nette la solidarité dont ces principes et ces intérêts sont la base. C'est à les ménager qu'elle doit sans cesse s'étudier. Si la politique extérieure admettait des programmes, il serait facile d'indiquer les nations qui nous sont unies par les sentiments, les espérances et peut-être par les appréhensions. Eviter vis-à-vis d'elles tout ce qui pourrait être prétexte de discord, saisir chaque occasion de resserrer notre entente mutuelle, telle me paraît être la règle de sagesse vulgaire dont l'avenir démontrera les avantages. Le cabinet actuel a trop de patriotisme et de lumières pour ne pas la mettre en pratique, en faisant avorter dans leurs germes les intrigues ou les méchants desseins qui en empêcheraient l'application.