‹ Discours parlementaires (volume 2)Chapitre 82 sur 92 · IV · texte numérisé non relu

IV

l'égard de la compétence, déclarait simplement quelle la croyait suffisamment établie. »

J'écarte de lugubres souvenirs; si je les évoquais, j'entendrais la voix odieuse de la délation , surprenant la loyauté de la justice militaire et multipliant le nombre des viclimes innocentes, sacrifiées à la vengeance et à la peur. Je remercie le cabinet actuel de nous avoir fait espérer que le retour de pareils malheurs est désormais impossible. Lorsque ses ennemis le pressaient de recevoir de leurs mains les pouvoirs dictatoriaux qu'ils lui offraient, il aurait pu deviner, sous leur apparente générosité, la pensée inconsciente de se le réserver pour eux-mêmes, et leur répondre : C'est à vous que je refuse ce que vous me proposez. Mais il était plus grand de repousser ce don funeste, en ne considérant que son vice essentiel, et de se placer noblement et pour toujours sous l'exclusive égide des lois. Il ne reste plus qu'à en bannir par un travail incessant tout ce qui peut favoriser le bon plaisir et l'arbitraire. C'est à y introduire de plus en plus l'esprit de justice et les garanties du droit commun, que doivent s'appliquer ceux qui ont quelque souci de l'honneur et des progrès de la République. Il faut qu'en préparant et en votant une loi, chacun de nous ait toujours devant les yeux l'usage qu'on en peut faire contre ses idées et contre sa liberté, afin que la légitime sollicitude de notre droit personnel devienne la raison de ménager celui de nos adversaires. L'esprit de justice, le droit commun, tels sont les deux principes fondamentaux de toute société qui veut être libre, c'est-à-dire progresser sans relâche dans les voies de la morale et de la prospérité, et l'on peut à leur occasion rappeler les belles paroles de M. de Toqueville sur la liberté. Elles ont peut-être le défaut d'être trop connues : j'estime qu'on ne saurait jamais assez les relire et les méditer:

u Je ne crois pas que le véritable amour de la liberté soit jamais né des seuls biens matériels qu'elle procure; car cette vue vient souvent à s'obscurcir. Il est bien vrai qu'à la longue la liberté amène toujours à ceux qui savent la retenir l'aisance, le bien-être, et souvent la richesse. Mais il y a des temps où elle trouble momentanément l'usage de pareils biens; il y en a d'autres où le despotisme seul peut en donner la jouissance passagère. Les hommes qui ne puisent que ces biens-là en elle, ne l'ont jamais conservée longtemps.

« Ce qui, dans tous les temps, lui a attaché si fortement le coeur de certains hommes, ce sont ses attraits mêmes, son charme propre, indépendamment de ses bienfaits; c'est le plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le seul gouvernement de Dieu et des lois. Oui cherche dans la liberté autre chose qu'elle-même, est fait pour servir. »

La noble et pure intelligence d'où est sorti ce rayon de lumière

nous a tracé la voie. Le gouvernement de la République y continuera à puiser sa force dans le respect des droits de ses ennemis, alors même qu'ils en abuseraient indignement contre lui. Il a triomphé de leurs violences, déjoué leurs conspirations par la seule puissance du droit, par le seul secours de l'opinion. 11 peut renoncer à la dictature et confier sans crainte les destinées du pays au règne des lois, libéralement interprétées et exécutées sans faiblesse.

Telle est, à mon sens, la conclusion légitime de la dernière délibération sur la loi de l'état de siège.

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