II
nous ne puissions nous entendre sur les devoirs et les véritables intérêts du Saint-Siège. »
Et le duc de Gramont ajoute : « Je m'étais levé pendant que le cardinal achevait ces mots, et je pris congé de lui. » Il est fâcheux que notre armée tout entière ne Tait pas suivi. (On rit.) C'eût été, à coup sûr, la meilleure réponse.
Quoi qu'il en soit, ce que je tenais à constater, et ce qui résulte, suivant moi, d'une manière victorieuse, du document que je viens d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux, c'est que le Saint-Siège ne veut et ne peut transiger à aucune condition. De telle sorte, messieurs, que nous sommes précisément dans l'attitude que nous conseillait M. Thiers en 1849 : nous supplions. Je dis que c'est la même attitude. Vous allez entendre le langage que l'orateur du gouvernement a tenu devant le Sénat. Voici quel est ce langage : « Le gouvernement s'est borné à faire dire à la cour de Rome : Les choses ne peuvent continuer longtemps ainsi, des périls de toute nature nous menacent, vous menacent; la religion en souffre, la paix des esprits en est troublée, celle de l'Europe peut être compromise. Que voulezvous faire pour combattre ces redoutables éventualités? »
En apparence, messieurs, il semble que rien ne soit plus conforme aux conseils donnés par M. Thiers, que l'attitude prise par le gouvernement. C'est le cardinal Antonelli qu'il consulte; il lui demande ce que Son Éminence juge à propos de faire pour terminer la difficulté. « Libre de tout engagement, ajoute le gouvernement, j'ai réservé envers vous la situation tout entière, soit dans un congrès, soit dans une négociation régulière, soit dans une conversation officieuse. Je mets à votre disposition ma bienveillance et mon autorité. » Remarquez, messieurs, cette déférence, ces ménagements extrêmes avec lesquels le gouvernement de l'empereur a procédé. Vous allez voir que la réponse ne changera pas. « Un refus absolu a été la réponse. »
Les temps changent, messieurs, mais la cour de Rome reste la même, et encore une fois il est impossible qu'il en soit autrement. Voici donc treize ans que la France supplie. Je ne veux pas dire, car l'expression serait mal comprise, qu'elle est agenouillée devant le Saint-Siège. S'il était possible d'amener ainsi une transaction entre ces deux principes, il ne faudrait pas regretter cet acte de déférence. Encore une fois, on peut multiplier les ménagements : on peut les pousser jusqu'à l'impossible ; ce qu'on n'atteindra pas, c'est une solution conforme à nos vues et à nos intérêts. Cette supplication, elle dure depuis treize ans; elle a coûté à la France 150 millions, et, permettez-moi de le dire, dans l'état actuel de notre pays, ces 150 millions ne seraient pas tout à fait déplacés dans nos mains, et je suis bien sûr que si, par un coup de baguette magique, ils pouvaient être
rétablis au Trésor, leur présence provoquerait uu sourire patriotique de M. le ministre des Finances, et pourrait le consoler du succès d'estime de sa conversion. Les 150 millions ont été dépensés pour conslater en définitive que la France ne pouvait arriver à aucune espèce de résultat. Cependant, vous le savez, de très-grands événements se sont accomplis depuis 1849, et assurément je ne veux pas imposer à la Chambre la fatigue de leur récit, cela est tout à fait inutile; je me contente de dire que le sens politique de ces grands événements a été de détruire en partie ce que nous avions reconstitué, et de constater de plus en plus l'impossibilité du résultat moral que nous cherchons.
En effet, le pouvoir temporel du Pape, nul n'en peut disconvenir, a reçu de très-graves échecs. Ces échecs, le gouvernement les a-t-il acceptés? C'est une question que je ne veux pas examiner ici. Il les considère comme des faits accomplis ; et, pour me servir du langage du cardinal Antonelli, il est le gouvernement de fait et non le gouvernement des principes. Les faits accomplis, on le sait, ont acquis une toute-puissance que le Saint-Siège leur dénie ; mais cette toutepuissance, en ce qui concerne le pouvoir temporel, c'est l'amoindrissement le plus notable. Quant à l'autre résultat, j'ai dit, messieurs, et j'ai prouvé par les paroles rapprochées de M. Thiers et de l'éminent orateur qui a parlé au Sénat, que la question est exactement au même point. Un instant il a semblé qu'elle allait faire un pas. Vous le savez, deux puissances catholiques, le cabinet d'Autriche et le cabinet d'Espagne, paraissent s'être émues des embarras qui étaient causés à la France par l'occupation de Rome. J'ai dit : paraissent être émues ; la Chambre me pardonnera ce langage. Vous avez vu comme moi les témoignages d'intérêt donnés à la France par les deux cabinets dont je viens de parler. On est touché de la lourdeur du fardeau; on voudrait le partager. Je suis bien convaincu qu'il faut singulièrement rabattre de cet intérêt, et je n'ai pas besoin d'en rechercher les causes. Mais, quoi qu'il en soit, cette proposition a été repoussée par M. le ministre des Affaires étrangères. M. le ministre des Affaires étrangères a très-nettement posé les principes, à cet égard, et il a déclaré qu'à ses yeux il n'existait pas une terre privilégiée qui fût une sorte de bien de mainmorte catholique, et qu'il ne pourrait dès lors accueillir l'action des puissances qui proposaient leur concours eu dehors de celle de l'Europe entière.
Permettez-moi, messieurs, de mettre un fragment de sa dépêche sous vos yeux; il a, au moins, une extrême importance. La dépêche est du 8 juin ; II. le ministre des Affaires étrangères s'exprime en ces termes :
■ Le gouvernement de l'empereur, par des actes auxquels, je le
constate avec satisfaction, les gouvernements de LL. MM. l'empereur d'Autriche et la reine d'Espagne n'hésitent pas à rendre hommage , a ainsi témoigné et témoigne toujours des profondes et invariables sympathies qui l'animent à l'égard du chef de l'Église. La situation précaire que les circonstances ont faite au pouvoir temporel du Saint-Siège n'en excite pas moins de pénibles préoccupations parmi les nations catholiques, et, comme il importe à la pak des consciences que d'aussi sérieuses questions ne restent pas trop longtemps suspendues sur le monde, il est certainement du devoir des gouvernements d'unir leurs efforts pour les simplifier et en faciliter la solution. »
il semble, messieurs, que ce langage soit le nôtre. Nous sommes d'accord avec les organes du gouvernement pour proclamer que la solution est indispensable, qu'elle tient la paix du monde suspendue. M. le ministre ajoute cependant :
« Je ne croirais pas utile, toutefois, M. .... , de discuter ici, avec le développement nécessaire, le système d'après lequel les États du Pape et la ville de Rome constitueraient, pour ainsi dire, une propriété de mainmorte, affectée à la catholicité tout entière, et placée, en vertu d'un droit qui n'est écrit nulle part, au-dessus des lois qui régissent le sort des autres souverainetés. Je me borne simplement à rappeler que les traditions historiques les plus anciennes, comme les plus récentes, ne paraissent pas sanctionner cette doctrine, et que l'Angleterre, la Prusse, la Russie et la Suède, puissances séparées de l'Église, ont signé a Vienne, au même titre que la France, l'Autriche, l'Espagne et le Portugal, les traités qui restituaient au Pape les possessions qu'il avait perdues. »
Je m'associe, pour ma part, et de tout mon cœur, à la doctrine développée dans ce document. M. le ministre a eu raison de poser avec cette fermeté les véritables principes. Sa dépêche se termine cependant par un passage qui me semble moins clair et que je recommande à l'attention de la Chambre :
« Je ne dissimulerai pas, monsieur, que le principe de non-intervention qui a sauvé la paix de l'Europe, excluant aujourd'hui, comme il y a un an, l'usage de la force, il existe à nos yeux une étroite connexilé entre la régularisation des faits qui ont si considérablement modifié la situation de la Péninsule et la solution à donnera la question romaine. Le gouvernement de l'empereur serait donc très-heureux d'apprendre que l'Autriche et l'Espagne jugeassent possible d'entrer aussi dans la seule voie qui lui semble devoir conduire sans secousse nouvelle à un résultat pratique; mais il n'hésite pas, en toute hypothèse, à donner l'assurance qu'il n'adhérera pour sa part à aucune combinaison incompatible avec le respect qu'il professe pour
l'indépendance et la dignité du Saint-Siège, et qui serait en désaccord avec l'objet de la présence de ses troupes à Rome. »
Je sais à merveille que les diplomates ne sont pas forcés d'être clairs, et, jusqu'à un certain point, l'ambiguïté fait partie de leur talent et de leur force; mais ici je voudrais que M. le ministre eût la bonté de nous expliquer ce que signifient ces paroles, ce que c'est que la eonnexité entre la régularisation des faits qui ont modifié la situation de la Péninsule et la solution à donner à la question romaine. Et, lorsqu'il est proclamé par M. le ministre que cette solution est inévitable, qu'elle est désirable, que l'attendre davantage, c'est compromettre tous les intérêts, il faut pourtant arriver à tirer le sens de ces phrases qui sont plus ou moins obscures et savoir quelles sont les intentions du gouvernement.
On a parlé dans cette dépêche de la possibilité d'un congrès. J'ai rencontré, messieurs, le même appel dans le discours prononcé au Sénat; je n'en dis qu'un mot : le congrès est impossible. Sa réunion serait la condamnation des principes mêmes sur lesquels repose le gouvernement de la France. Le temps est passé où les peuples pouvaient, sans qu'on les eût consultés, être distribués par quelques plénipotentiaires assemblés dans une capitale, et l'on comprend que ces grandes familles, qui sont réunies par la volonté de Dieu et par les traditions, par la communauté des habitudes, des souvenirs, des espérances, ne sont pas un vil bétail qu'on peut partager comme dans une métairie.
D'ailleurs, messieurs, il n'est pas même nécessaire de discuter ces questions : car, si l'on proposait le congrès à la cour de Rome, il est incontestable qu'elle le refuserait, comme elle a refusé toute autre chose. M. de Gramont en avertit son gouvernement dans la dépêche qui accompagne celle que je viens d'avoir l'honneur de vous lire :
« Son Éminence, qui avait reçu d'autre part la communication des notes adressées à Votre Excellence par les ambassadeurs d'Autriche et d'Espagne, paraissait médiocrement satisfaite de l'incertitude de leur rédaction et des propositions vagues qui s'y trouvaient formulées. Le cardinal avait remarqué dans la note espagnole un projet de garantie collective des puissances, pour le territoire actuellement possédé par le Saint-Siège. Or, non-seulement, disait-il, le Saint- Siège était résolu à ne jamais adhérer à des garanties partielles de son territoire, mais encore il se verrait forcé, dans le cas où un accord de ce genre s'établirait entre les puissances catholiques, de protester contre la différence que cet acte tendrait à établir entre le territoire garanti et le territoire non garanti. »
Ainsi, messieurs, en ce qui concerne le congrès, nous sommes tous d'accord pour le repousser. Il serait offert à la cour de Rome, qu'il
ne serait pas accepté. Que faut-il donc faire? Attendre, comme dit le gouvernement? Mais permettez-moi de vous faire une observation. Attendre, dans la situation que le gouvernement a prise, c'est pour tous une situation qui non-seulement me paraît manquer de dignité, mais qui encore cache une arrière-pensée que beaucoup de gens devinent. JN'est-il pas, en effet, incontestable qu'attendre, lorsque nous opposons à la cour de Rome, qui ne veut pas céder, une insistance non moins inflexible, c'est la déconsidérer aux yeux de ses populations, aux yeux de toute l'Europe ; c'est la faire considérer comme étant le seul obstacle à la pacification du monde ; c'est grouper autour d'elle toutes les résistances morales et tous les anathèmes? En un mot, c'est la dissoudre par la voie lente, au lieu d'employer la force. Mais, en réalité, la France me semble tenir dans sa main puissante le creuset où le pouvoir temporel du Pape, à force de bouillonner et de se réduire, arrivera bientôt à n'être plus qu'une sorte de gaz invisible qui s'évaporera dans l'air.
Voilà, messieurs, le rôle que la France joue à Rome, et c'est celui que j'entends préciser et que je voudrais que le gouvernement précisât pour faire cesser toutes les inquiétudes. Jusqu'à un certain point on pourrait l'accepter, si ce rôle, en s'accomplissant, n'était pas la violation manifeste du droit, s'il n'entraînait pas des dangers terribles qui peuvent éclater d'un moment à l'autre, qui peuvent nous surprendre au milieu de cette béatitude et de cette confiance en la Providence qui doit tout résoudre, mais qui abandonne ceux qui s'abandonnent eux-mêmes.
Eh bien, est-il vrai que cet état de choses, cette temporisation volontaire, avec sommation adressée à la papauté de consentir à la réduction de son pouvoir, est-il vrai que cette temporisation puisse se continuer sans qu'il y ait violation manifeste du droit? Je ne crois pas que la Chambre me condamne à développer cette proposition, elle est trop simple. Il est incontestable qu'en restant à Rome, nous occupons le cœur et la tête de l'Italie; et si ce n'est pas, messieurs, une reconnaissance perfide, il ne faut pas que, le serrant ainsi à la gorge, nous empêchions le sang de circuler. Il ne faut pas que nous encouragions des espérances qui seraient la destruction radicale de l'œuvre à laquelle nous avons applaudi. J'ai entendu quelques-uns de mes honorables collègues vous dire qu'ils étaient heureux de l'indépendance de l'Italie, que l'Italie devait être délivrée du joug de l'étranger. Mais si nous avons chassé l'étranger pour le remplacer, je demande ce que l'Italie y gagne. (Oh! oh!)
Je n'ai pas besoin de développer cela. (Humeurs.)
Messieurs, cette proposition vous choque, et cependant permettezmoi de vous dire qu'elle est l'expression de la plus exacte vérité; non
pas que je veuille comparer la France à l'Autriche , ma pensée est bien éloignée d'un semblable parallèle; mais ce que je veux dire, c'est que ce mot d'alliés, qui peut être venu à la pensée de quelquesuns d'entre vous, ne saurait colorer tous les inconvénients d'une occupation étrangère. Est-ce à nous qu'il faut apprendre ce qu'elle fait peser d'humiliations et de colères sur le cœur du peuple? Mais quel est donc le pouvoir qui ne peut subsister qu'à la condition d'être protégé par une force qui n'est plus la force nationale? Je vous le demande, messieurs, si nous ne pouvions parler dans cette enceinte qu'à condition d'être entourés de baïonnettes alliées, quel est l'homme de cœur qui voudrait y élever la voix? Et cependant, messieurs, c'est la situation qui est faite à l'Italie. Ne l'oubliez pas.
Si l'Italie, jusqu'ici, a montré vis-à-vis de la France les sentiments de reconnaissance qui lui sont bien dus; si elle comprend que c'est la France qui l'a délivrée en versant son sang sur les champs de bataille, en prodiguant ses trésors, et qui a fait en une seule campagne plus que n'avaient pu faire pendant des siècles de longs sacrifices des forces nationales, il ne faut pas abuser de ces avantages et amoindrir cette popularité en imposant à l'Italie des sacrifices qui seraient la négation même du principe que nous avons fait triompher.
Eh bien, encore une fois, messieurs, si Rome est italienne, si nous occupons Rome , si le gouvernement de Rome ne peut se maintenir qu'à l'aide d'une occupation française, il y a là la violation manifeste d'un droit, et cette violation, elle ne peut jamais être indifférente, elle expose toujours à de cruels retours, et la sagesse consiste à pouvoir empêcher de semblables résultats. Je dis, messieurs, que c'est la violation d'un droit, et je ne crois pas qu'on puisse m'opposer le caractère spécial, je le reconnais, de la puissance temporelle du Saint-Siège, qui serait liée aux intérêts de la catholicité. Toutes les fois que la discussion s'est engagée sur ce point, j'ai posé à mes honorables adversaires cette question : Voudriez-vous d'un semblable gouvernement? Je ne sache pas, messieurs, qu'il se rencontrât un homme dans cette enceinte qui voulût l'accepter; et si, par exemple, le Pape, évoquant le passé, venait dire à la France : « Mais voici que ma capitale me rejette; je vous demande mes anciennes possessions. J'étais autrefois propriétaire du comtat d'Avignon. Ce comtat d'Avignon, je l'ai acheté en 1377 ; je l'ai possédé jusqu'en 1791 , pendant quatre cent quatorze ans; la force seule me l'a ravi; la force ne peut pas prévaloir contre un droit imprescriptible » ; et si le Saint-Père voulait venir s'installer dans le département de Vaucluse (interruption et rires), est-ce que vous croyez que le fils aîné de l'Église ne croirait pas de son devoir, tout en l'entourant du respect auquel il ne manquera jamais, d'empêcher son entreprise? Et si des enfants perdus
de la papauté voulaient l'appuyer parla force, est-ce qu'ils ne seraient pas jugés par les tribunaux et suivant les lois du pays?
De quel droit alors voulez-vous que ce qui serait criminel, violateur du droit en France, soit innocent et librement accepté par les populations italiennes? Il est évident qu'il n'y a pas là de différence. L'Italie souffre et gémit de cette situation. Tant que notre occupation se perpétue, elle laisse non-seulement indécises les grandes questions, mais elle blesse et brise les sentiments que nous avons le plus à cœur de ménager.
J'ajoute que cette violation du droit est accompagnée de secousses, de déchirements, de guerres civiles dont, jusqu'à un certain point, le gouvernement est responsable, par cette habitude qu'il a prise et dans laquelle il persévère. N'est-il pas vrai, en effet, que le roi de Naples, après être tombé de son trône plutôt par l'impopularité qu'avait suscitée son détestable gouvernement que par la force des armes, est allé chercher un refuge à Rome? et là, est-ce qu'il a accepté les revers de la fortune? Il a protesté contre elle, il s'est posé en prétendant (interruptions), il a organisé des bandes armées, ils les a lancées sur le territoire de Naples. (Nouveau bruit.)
Et ce qu'il y a de plus triste à dire, c'est que les caisses du Saint- Siège lui ont été ouvertes... (dénégations), c'est qu'il a trouvé dans le denier de Saint-Pierre des ressources pour l'insurrection. (Interruption prolongée.)
Je vous demande si vous voulez la continuation d'un pareil état de choses.
Un memrre. Le gouvernement s'en est ému et a pris des mesures.
M. Jules Favre. On me dit, et je le reconnais, que le gouvernement s'en est ému, qu'il a aidé à réprimer les déplorables brigandages. Mais en même temps, messieurs, il y a un fait, c'est un petit fait sans doute très-peu politique; ce fait, toutefois, n'en est pas moins significatif. L'honorable général qui commande la garnison de Rome rend des visites officielles à François II, qui se pose comme roi de Naples. Que voulez-vous qu'on en pense? Quand les espérances les plus coupables sont ainsi entretenues par des démarches qui, à coup sûr, les autorisent, comment les consciences ne seraient-elles pas troublées? (Réclamations nombreuses.)
M. le baron de Jouvenel. Vous ne comprenez pas qu'on visite les vaincus !
M. Jules Favre. Est-ce que vous n'avez pas à craindre que cette situation qui est déjà si fausse, si fâcheuse, si féconde en inconvénients de toute nature, ne s'aggrave davantage? Est-ce qu'il ne serait pas possible, alors qu'il est certain que nous sommes à Rome pour y comprimer le sentiment national, et que nous sommes dans
la nécessité d'empêcher les manifestations qui sont faites par la population tout entière, est-ce qu'il n'est pas possible qu'une insurrection vienne à éclater? Certes, messieurs, si ma faible voix pouvait se faire entendre jusqu'en Italie, et assurément ceux auxquels elle s'adresse savent combien les intérêts de ce noble pays me sont chers, combien je suis heureux de les défendre quand ils se concilient avec ceux de ma patrie; si, dis-je, ma faible voix pouvait se faire entendre jusqu'en Italie, je dirais à ceux qui peuvent être blessés par l'occupation française, quils soient patients, qu'ils attendent, qu'ils soient bien surs que quelles que soient d'ailleurs les dispositions secrètes du gouvernement, il n'est pas possible que le drapeau tricolore puisse jamais encourager ni aider à soutenir une restauration cléricale.
Mais enfin, messieurs, noire drapeau flotte sur les murs de Rome, la garnison française est à la disposition du gouvernement temporel du Pape, et s'il arrivait qu'un esprit impatient, un cœur trop ardent vînt à susciter au milieu de ces populations une tempête qu'on fut dans la nécessité de réprimer, je demande à la Chambre qui me fait l'honneur de m'écouter dans quelle complication nous serions jetés. Est-ce que la France pourrait laisser insulter son drapeau? (Longue Interruption.)
Nul ne le pense dans cette enceinte; mais en même temps considérez l'autre face de la question et voyez comment il serait possible que, par une occupation imprudente qui se prolonge sans aucune espèce de raison, alors qu'il est avoué qu'elle n'aboutit à aucun résultat, la France fût exposée à se lancer dans une entreprise qui serait la destruction de ce qu'elle a fait et qu'elle blesserait nos intérêts les plus chers d'autant plus que le pouvoir temporel que nous avons restauré, que nous avons défendu, est condamné par tous,
Vous n'avez pas oublié la longue nomenclature des dépêches officielles qui ont été mises sous les yeux du Sénat par un orateur qui a été entendu; vous savez à merveille que dans toutes ces dépêches s'est rencontrée l'expression d'un même sentiment; et ce sentiment, messieurs, il a été ratifié par les paroles prononcées par l'organe du gouvernement :
« Au fond, dit-il, les résultats immédiats de cette combinaison (c'est-à-dire l'abandon de Rome), c'est l'insurection dans Rome contre le pouvoir pontifical; ce n'est malheureusement pas là une hypothèse, c'est une réalité certaine; la population de Rome, malgré l'aveuglement incroyable du gouvernement romain, la population de Rome est dans un tel état d'effervescence , que si le drapeau de la France n'ombrageait pas la Tiare, la Tiare serait immédiatement foulée aux pieds. »
Dès lors, que faisons-nous à Rome? Nous défendons un gouverne-
ment qui est impopulaire, détestable, impossible-, sans nos armes, il tomberait; nous lui communiquons une sorte de force factice; cette force, elle disparaîtrait aussitôt que notre main ne s'étendrait plus sur lui. N'est-ce pas une chose qui offense toutes les notions du droit et du juste qui régissent les nations comme les individus? Et quelles peuvent être, je le demande, les objections derrière lesquelles le gouvernement peut abriter cette attitude que, pour ma part, je ne saurais jamais expliquer?
M. le ministre a cherché, messieurs, à en donner les raisons en disant dans une autre enceinte : « Le gouvernement a résolument pratiqué cette conduite, tout en demandant qu'on ne le jugeât que par ses faits; il s'est décidé à attendre, mais toutes choses restant intactes, et ces deux principes fondamentaux dans cette question demeurant sauvegardés. » Ces deux principes, ce sont, l'un l'indépendance de l'Italie, l'autre l'indépendance du Saint-Siège. Vouloir les concilier est une grande erreur.
L'indépendance de l'Italie! Mais j'ai prouvé que l'Italie ne sera indépendante que lorsque Rome lui appartiendra... {bruyantes dénégations), que l'Italie coupée en deux parle pouvoir temporel du Pape, protégé par nos armes, ne peut avoir une indépendance effective. L'indépendance du Saint-Siège! Je voudrais que M. le ministre pût justifier une pareille proposition; elle est digne, par ses difficultés extrêmes, de toute la hauteur de son talent.
Nous protégeons l'indépendance du Saint-Siège, dites-vous. Et de quelle indépendance jouit-il clans Rome, je vous le demande? Est-ce que le Saint-Siège peut tourner ses regards vers un autre allié? Est-ce qu'il peut demander ailleurs qu'à la France le secours protecteur qui lui est nécessaire? Est-ce que nous laisserions pénétrer à son oreille les conseils qui nous déplaisent? Non, messieurs, l'indépendance du Saint-Siège est un vain mot. La France, en allant secourir le pouvoir temporel du Pape, en a démontré, avec la dernière éloquence, la profonde inanité.
Dira-t-on, et c'est là une des raisons considérables qu'on rencontre quelquefois clans la bouche des orateurs du gouvernement ou de ceux qui sur celte question lui prêtent leur aide, dira-t-on que l'occupation de Rome, que le maintien temporaire, provisoire, que le maintien quelconque de ce lambeau du pouvoir temporel du Pape est indispensable aux intérêts de la religion? Je ne veux pas, messieurs, débattre une question de celte nature : elle me ferait franchir les bornes de la discussion; mais si jamais il convient au gouvernement et à nos adversaires de la poser, nous sommes prêts, et il ne nous sera pas difficile de montrer, l'histoire et l'Évangile à la main... (bruit. — Interruption) , que la religion ne saurait demander pour
subsister le maintien sur les populations du joug que l'on veut faire peser sur elles et qui a toujours été nuisible au pouvoir spirituel. Mais, messieurs, je le répète, sans m'engager dans une discussion aussi vaste, je m'empare des faits actuels pour démontrer Terreur de la proposition que je signale à l'attention de la Chambre. Vous prétendez que c'est dans l'intérêt de la religion, de la liberté spirituelle du Saint-Père que vous lui conservez le pouvoir temporel dont il jouit encore? Cette liberté spirituelle, vous en usez contre lui et malgré lui. Et lorsqu'aux yeux des populations vous vous représentez comme étant les défenseurs de la religion, c'est à la condition que la religion soit dans vos mains un instrument de domination. (Murmures,)
En voulez-vous la preuve? .le la fournis immédiatement.
Est-ce qu'il n'est pas vrai qu'il s'est manifesté de toutes parts des inquiétudes vagues annonçant que de grands besoins moraux agitent le catholicisme? Est-ce que des esprits généreux, des cœurs indépendants n'appellent pas, je ne dirai pas une réforme, je ne veux pas prononcer des mots qui pourraient être mal compris, — mais au moins un travail consciencieux , un examen éclairé par l'esprit nouveau...? {Nouvelles rumeurs.)
Eh bien! il est arrivé que récemment le Saint-Père a fait appel à un concile ; il a demandé aux évêques de se réunir autour de lui. Qu'a fait le gouvernement? Il s'en est ému ; il a demandé des explications au cardinal Antonelli. Des explications sur quoi, je vous prie? Sur le concile à venir que doit présider le Père des fidèles?
Quoi! les évêques n'obéiront pas à l'ordre du Pape? Il faudra qu'ils communiquent cet ordre à M. le ministre de l'Instruction publique, et si on ne signe pas leurs passe-ports, il faudra qu'ils s'abstiennent! (Interruptions diverses.)
Vous trouvez ces choses naturelles; pourquoi? C'est que Rome n'est pas seulement une puissance spirituelle , mais une puissance temporelle, et que, comme puissance temporelle, elle. est alliée à toutes les intrigues et à toutes les passions humaines; et je justifie par là la proposition que j'établissais en commençant, à savoir : qu'au lieu de relever la religion, vous l'abaissez quand vous prétendez qu'elle est liée au pouvoir temporel.
Quant à moi, je démontre que le gouvernement l'absorbe et s'en empare; il ne veut pas qu'un concile se réunisse sans son autorisation, en sorte que les évêques sont proclamés des fonctionnaires et que le lien d'obéissance et de déférence qui les attache au Pape est brisé.
Voulez-vous une autre preuve?
Il existait dans ce pays une association charitable; cette associa-
lion charitable avait de toutes parts étendu ses réseaux; elle vous a inquiétés, vous Pavez frappée; vous avez prétendu qu'elle était pénétrée par l'esprit politique. Je n'examine pas ces procédés, je les condamne au nom de la liberté ; seulement, ce que tout le monde reconnaîtra avec moi , c'est que cette inquiétude ne serait pas venue à votre esprit si Rome n'était pas un pouvoir temporel et si sur le trône de Rome s'était assis un simple prêtre et non un prince; si ce prince n'avait pas les mains étendues dans toutes les chancelleries; si vous n'aviez pas été inquiets pour vos élections que la société de Saint-Vincent de Paul aurait pu troubler {Nouvelles immeurs.)
Donc, j'ai raison de dire que lorsque vous invoquez les grands intérêts de la religion, vous prenez un prétexte, vous trompez les populations : vous ne protégez pas la religion, vous la compromettez ; que pour vous ce n'est pas seulement le pouvoir temporel, mais aussi le pouvoir spirituel qui doit être subordonné; que ce ne sont pas seulement les personnes civiles, mais encore les consciences qui doivent vous appartenir.
Voilà ce qui ressort, suivant moi, d'une façon victorieuse, des considérations que je viens d'avoir l'honneur de vous exposer; et si elles sont justes, qu'en résulte-t-il , et comment justifier cette occupation romaiue, ainsi expliquée par des faits sur lesquels on pourra raisonner, mais dont on ne pourra obscurcir la saisissante clarté?
Ce qui en résulte, messieurs, c'est que nous sommes à Rome pour y accomplir une œuvre exclusivement politique, que nous avons restauré le Pape dans un intérêt politique français que je n'ai pas besoin de dire et que vous connaissez suffisamment; que nous le maintenons dans un intérêt politique français que je connais et que je n'ai pas besoin de signaler davantage ; mais que, pour obtenir ce double résultat, nous aboutissons à une puissance que nous proclamons : nous sommes agenouillés devant une puissance qui nous repousse, qui nous dédaigne et qui nous déclare qu'elle n'acceptera pas un seul des conseils que nous lui donnons.
Voilà la situation dans laquelle nous sommes.
Je sais bien qu'on cherche à équivoquer. Encore ici je rencontre
(et c'est là ma dernière citation je vous en demande pardon, ces
développements m'ont conduit plus loin que je ne pensais), je rencontre dans le discours de l'honorable ministre que je citais tout à l'heure la pensée suivante :
Nous ne pouvons abandonner Rome, parce que si nous sortions par une porte, la révolution entrerait par l'autre.
Voix diverses. C'est vrai !
M. Jubinal. C'est l'Italie qui entrerait par l'autre.
M. Jules Favre. Voici en effet, messieurs, les paroles de M. le ministre:
« On vous disait l'autre jour : La question est mûre, il faut la résoudre, il faut savoir ce que vous voulez. Eh bien ! le gouvernement de l'empereur sait parfaitement ce qu'il veut, et aussi ce qu'il ne veut pas.
« Il l'a dit et il va le répéter. Il ne veut pas de réactions qui, envahissant les provinces révoltées, les rendraient pieds et poings liés au Saint-Père. Il ne veut pas de l'évacuation qui livrerait Rome à la révolution, amènerait la chute de la puissance pontificale et soulèverait dans tout le monde catholique un trouble profond; il entend concilier les deux extrêmes. Il ne veut sacrifier aucun des deux principes fondamentaux pour la politique de la France. »
Je me suis expliqué sur cette prétendue conciliation qui est un rêve ; mais ce sur quoi j'appelle, à l'heure où je suis, l'attention de la Chambre, c'est cette objection soulevée par l'orateur du gouvernement, que nos troupes ne doivent pas quitter Rome parce qu'elles y seraient remplacées par la révolution. Ou'est-ce qu'il y a donc derrière cette évacuation? Est-ce que ce n'est pas Victor-Emmanuel? Est-ce que ce n'est pas notre allié? Est-ce que ce n'est pas un roi reconnu par les chancelleries européennes? Est-ce que vous pouvez dire aujourd'hui que le désordre et l'anarchie régnent encore en Italie? (Interruptions et mouvements divers.)
Une voix. Oui, nous le disons.
M. Jules Favre. Aujourd'hui, surtout après une révolution ministérielle, sur laquelle je n'ai ni le droit ni le désir de m'expliquer, il est certain que la puissance est aux mains qui sont les plus agréables à la royauté, et en même temps les plus dévouées à la France. L'honorable ministre dont un de nos collègues faisait dans cette enceinte un éloge mérité, M. Ricasoli, a dans son cœur les sentiments de cette noble fierté qui semble faire de lui comme une sorte de rejeton des vieux guelfes de Toscane ; mais, j'en suis convaincu, messieurs, celui qui l'a remplacé, comme tous les patriotes italiens, comprendra que le premier besoin de ce grand pays, c'est l'oubli de toutes les rivalités pour achever l'œuvre commune.
Et cette œuvre, quelle est-elle ? Permis aux théoriciens de raisonner encore sur ce qui serait arrivé si la fédération italienne eut été préférée : c'est là un plaisir innocent que nous ne pouvons pas leur enlever-, mais, à notre sens, il est bien stérile. Le fait s'est accompli; les Italiens, depuis un an et plus, ont donné par leur conduite, par leur sagesse, par leur patriotisme, le plus noble et le plus profitable des exemples.
L'Italie sera une parce qu'elle le veut; l'Italie aura sa capitale, et lorsqu'elle aura fait cette pacifique conquête, elle se retournera vers le nord, et là elle ira délivrer la Vénétie, qui pourra enfin secouer le
joug des barbares... (interruptions sur divers bancs), et ainsi accomplir le programme glorieux qui, malheureusement, a été interrompu par la paix de Villafranca.
Eh bien ! cette œuvre de civilisation à laquelle la France est si grandement intéressée, elle ne doit pas être arrêtée par le mot inflexible de l'immobilité absolue : Non possumus, auquel il est temps d'opposer la volonté de la civilisation, qui, à son tour, dira, elle aussi : Non possumus; nous ne pouvons pas laisser confisquer la liberté et la laisser sacrifier au pouvoir absolu ; non, nous ne pouvons pas dépenser plus longtemps notre sang, nos trésors, et compromettre notre influence pour sauver un pouvoir qui ne veut pas de nous et qui finirait par entraîner clans l'abîme ceux-là même qui ont voulu le servir î Non possumus! (Mouvements divers.)
réponse au ministre (m. b1llault).
Messieurs,
Je mêlerais volontiers mes applaudissements aux vôtres si j'étais libre de ne les décerner qu'à la magnificence de la parole. Mais permettez-moi, messieurs, en quelques mots, d'essayer d'accomplir un devoir aussi ingrat et non moins obligatoire, et de rechercher au fond du discours éloquent que vous venez d'entendre quelles sont les vérités politiques qui frapperont la conscience du pays et qui doivent éclairer la vôtre. Des deux parts, je le reconnais, se dessinent des situations contradictoires.
Nous demandons, au nom de principes que nous croyons éternels, ceux de la souveraineté des peuples, du droit consenti, du respect des nationalités, l'évacuation d'un territoire qui nous semble suffisamment protégé par l'unité de l'Italie reconnue par la France
(Rires ironiques sur plusieurs bancs.)
D'un autre côté, et sous les paroles contenues des honorables orateurs que vous avez entendus, se glisse, avec le désir du statu quo, l'espérance d'éventualités qui ne tarderaient pas à le détruire.
C'est à cette double situation que M. le ministre vient de faire tête avec un talent et un courage que nul ne saurait contester. Mais a-t-il apporté au secours de cette argumentation ces idées claires et précises qui me semblent indispensables pour qu'une grande nation puisse ne concevoir aucune inquiétude sur le résultat ultérieur de ses desseins ?
Il a répété, el il a répété plusieurs fois, que le gouvernement était décidé à attendre, qu'il avait attendu treize ans, qu'il attendrait encore ; il a fait appel, et vous savez, messieurs, avec quelle séduction de langage, à ces puissances souveraines et mystérieuses devant lesquelles nous nous inclinons tous, mais qui, il sera forcé de le reconnaître, donnent souvent de bien cruelles déceptions à ceux qui comptent sur leur secours... (Interruptions.) Car il me serait facile, si je voulais opposer des citations historiques à des citations historiques, à côté de ces destinées merveilleuses dont M. le ministre vous faisait la poétique peinture, de vous faire apercevoir les puissances qui se croyaient les plus fortes et qui, elles aussi, revendiquaient en leur faveur le vœu de la Providence, renversées cependant par le jeu d'événements que, à coup sur, elles n'avaient pas prévus.
Laissons donc de côté ces moyens oratoires, qui sont toujours d'un puissant effet dans une Assemblée sensible aux beautés de la forme,, et cherchons dans le fond même des choses ce qui résulte du discours prononcé par M. le ministre sans portefeuille.
Il veut attendre, et il ne veut attendre (il me semble à cet égard que je suis l'interprète exact de ses paroles) que pour faire prévaloir la politique et les intérêts de la France. Cette politique et ces intérêts sont exposés, et si je ne me trompe encore, dans quelques considérations que je résume ainsi : la conciliation de l'esprit nouveau représenté par l'indépendance de l'Italie et par le droit du peuple à se choisir un gouvernement ; l'esprit ancien, représenté par le dogme absolu de la papauté et les susceptibilités respectables de la religion. Je l'ai dit, messieurs, et je le répète, si cette conciliation était possible, il faudrait l'acheter par les plus grands sacrifices ; mais c'est précisément la question que je prends la liberté de poser à tous mes collègues, comme elle est posée devant le pays tout entier, devant le monde qui est intéressé à sa solution. Peut-il y avoir une incertitude sur le résultat inévitable auquel on aboutira? L'expérience n'a-t-elle pas été assez longue? Y a-t-il pour obscurcir les idées à cet égard un malentendu que les efforts quelconques de la diplomatie puissent dissiper?
Quant à moi, messieurs, en descendant au fond de ma conscience, je réponds résolument que les deux principes que M. le ministre veut concilier sont les deux plus profondément antipathiques qui existent, qu'ils finiront par devenir de plus en plus irréconciliables, et que l'effort même qui est tenté par la France pour amener leur rapprochement ne fait que constater davantage le profond discord qui les divise.
A cet égard, M. le ministre a-t-il esssayé, en dehors de toutes les considérations générales et éloquentes qu'il a fait valoir, d'examiner
les deux principes en eux-mêmes, de les définir, de s'en rendre compte et de dire à la Chambre, en termes précis et nets, comme il appartient à un homme d'État, « à quelles conditions ils pourront se rencontrer et se confondre » ? L'histoire est là pour proclamer que, partant de points essentiellement différents, ils aboutissent à des buts tout contraires. L'histoire et notre propre diplomatie sont d'accord sur ce point, et dès lors je suis en droit de répéter à M. le ministre qu'il poursuit un but chimérique, que cette conciliation est impossible.
Et ici, ce n'est pas seulement ma faible autorité que j'invoque (elle serait bien peu de chose dans un pareil débat), c'est l'expérience de tout ce qui s'est passé depuis que l'occupation de Rome a commencé. Je vous ai cité les premiers indices révélateurs de cette discordance profonde, irrémédiable, incurable, entre deux principes qui jamais ne se rapprocheront. J'interroge les derniers documents qui émanent du gouvernement lui-même, et voici ce qu'ils me répondent.
Vous le savez, le gouvernement français a fait un dernier effort ; il a essayé auprès du Saint-Père tout ce que pouvaient la raison, la persuasion, la logique. Il a échoué, et l'ambassadeur de France, rendant compte au ministre de cet échec, termine sa dépêche, qui porte la date du 18 janvier 1862, par ces expressions significatives:
« En résumé, Monsieur le ministre , Votre Excellence posait cette question dont je reproduis les termes mêmes :
« Devons-nous nourrir l'espoir de voir le Saint-Père se prêter, en tenant compte des faits accomplis, à l'étude d'une combinaison qui assurerait au Souverain Pontife des conditions permanentes de dignité, de sécurité et d'indépendance nécessaires à l'exercice de son pouvoir? »
Vous le voyez, messieurs, il n'est pas possible de pousser plus loin les délicatesses prudentes de la diplomatie ; ce qu'on propose au Saint-Père, ce n'est pas une combinaison, c'est encore moins un ultimatum, c'est la faculté d'examiner, c'est la permission d'étudier avec lui, de s'enquérir, de s'informer, de faire un premier pas du côté de cette conciliation qu'on présente partout comme si désirable. Et, avec cette inflexibilité qui est sa gloire et sa force, qui est la condition nécessaire de son existence, sans laquelle elle ne serait plus ce qu'elle est, T Église répond, par l'organe du Saint-Père, qu'il lui est impossible d'entendre un pareil langage ; et l'ambassadeur de France résume son opinion dans ces termes :
« C'est avec un profond regret que je me vois obligé de répondre négativement ; mais je croirais manquer à mon devoir en vous laissant une espérance que je n'ai pas moi-même. »
Que maintenant l'orateur du gouvernement accuse ceux qui, dans
cette Chambre, font entendre une opinion isolée de se livrer aux ardeurs de leur imagination, je lui répondrai que son imagination n'est pas moins riche que la nôtre. Mais nous nous appuyons sur des faits pour demander des conséquences positives ; lui, il s'appuie sur des chimères pour démentir les faits positifs constatés par son ambassadeur; car la parole de M. l'ambassadeur ne laisse aucune ambiguïté ; elle est la réponse la plus éloquente aux vagues généralités que vous avez entendues. M. le ministre, ne sortant pas des nuages dans lesquels il s'enveloppe à la façon des dieux d'Homère, ne descend dans l'arène que pour porter des coups que nous ne pouvons pas parer, car il nous est impossible de savoir ce qu'il y a derrière cette politique qu'il ne dit pas. Il attend pour négocier! Mais si la négociation est reconnue impossible? Il attend donc autre chose? Eh bien, la négociation est reconnue impossible en janvier 1862 ; M. le ministre peut-il prétendre que, depuis, se sont accomplis des événements nouveaux qui aient modifié la situation? Rien de semblable n'a été affirmé, et si la situation ne s'est pas modifiée, elle s'est aggravée; elle le serait d'ailleurs, par la démonstration de cette impuissance obstinée accompagnée d'un bon vouloir qui ne l'est pas moins. Permettez-moi d'ajouter que ce bon vouloir, cette obstination dans les conseils, du moins jusqu'à un certain point, est singulièrement inconciliable avec les prétentions de respect que le gouvernement affiche pour le Saint-Siège. Vous le respectez, prétendez-vous ! au moins reconnaitrez-vous que vous êtes singulièrement importuns dans vos conseils.
On vous déclare qu'on les repousse ; vous ne vous découragez pas. Je l'ai dit, et je le répète, les conseils adressés par une puissance comme la France, par un général qui a vingt-cinq mille hommes dans les murs de Rome, ce ne sont pas des conseils, c'est une occupation qui continue, afin que, tôt ou tard, la volonté du Saint-Père vienne à fléchir devant la force. Et quand vous invoquez la Providence, quand vous faites ces appels poétiques à cette puissance mystérieuse qui vous domine et se joue de nos efforts, nous devons savoir si, sous ces grands mots, il y a quelque chose de positif. Ces canons dont vous parliez tout à l'heure avec un dédain si éloquent, ils sont cependant à Rome Yultima ratio qui vous permet d'insister auprès du Saint- Père! [Dénégations.)
C'est la situation de fait, et en s'obstinant à donner des conseils qui ne sont pas acceptés, en restant ainsi, permettez-moi cette expression vulgaire, l'arme au bras, à la porte du Vatican, on y constitue le Pape véritablement moins un souverain qu'un captif. {Nouvelles dénégations.)
Messieurs, quelle est actuellement la position du Saint-Père? Quand tout à l'heure l'orateur du gouvernement vous disait que le Saintu. n
Père était libre, je demandais de quoi il était libre. S'il doit rester à Rome, et le gouvernement s'en applaudit, pourrait-il quitter cette capitale?
Plusieurs voix. Oui, certainement, il le pourrait.
M. Jules Favre. Ne rencontrerait-il pas sur son passage les respectueuses mais fermes représentations de la France? (Mouvements divers.)
je vois M. le ministre faire un signe négatif, alors je demande à quoi sert l'occupation de Rome.
M. Devincr. A empêcher la révolution d'y entrer.
M. Jules Favre. On ne cesse de vous répéter que le départ du Pape serait un malheur européen, que la France est là pour l'empêcher. Eh bien, messieurs, c'est à vos consciences que je pose cette question. Elle l'empêche; donc le Saint-Père n'est pas libre de suivre à cet égard sa volonté. {Exclamations diverses.)
Et, sous ce rapport, messieurs, le gouvernement me semble, aussi bien qu'en ce qui concerne les conseils qui sont donnés depuis treize ans, jouer un rôle qui n'est pas conforme au programme développé dans cette séance. En effet, messieurs, si, d'un côté, le Pape est dans la nécessité de subir ainsi des conseils dont l'exécution doit être la condition de la conciliation que la France poursuit, qu'elle espère, qu'elle accomplira, malgré toutes les résistances; si, d'un autre côté, le Pape ne reste à Rome qu'avec notre concours, j'ai raison de dire que son indépendance est complètement fictive, que c'est la France qui règne à Rome. Aussi je ne m'étonne pas d'avoir entendu dans cette enceinte un habile orateur nous dire que c'étaient les intérêts français qu'il fallait sauvegarder, et, jetant les yeux sur la carte de l'Italie, dépassant même de son regard la chaîne des Alpes et le promenant sur l'Europe, essayer, dans une éloquente démonstration, de vous prouver que notre occupation de Rome était nécessaire à la consolidation militaire de notre œuvre. C'est là un autre point de vue de la question ; mais il ne faudrait pas alors que le gouvernement se posât comme étant le défenseur du Saint-Siège, puisque, en ayant l'air de le protéger, il ne fait, en réalité, que ses propres affaires. Mais, comme !e gouvernement ne s'est pas servi de celte argumentation, je passe, ne voulant pas abuser de votre attention. Seulement je maintiens ce que j'ai eu l'honneur de dire : que l'indépendance du Pape, tant que nos troupes seront à Rome, ne me paraît pas une indépendance réelle, et que, par cela seul qu'on lui donne des conseils qu'il ne veut pas accepter, qu'on lui pose des conditions sans l'exécution desquelles notre armée ne se retirera pas, il est évident que cette indépendance n'existe pas.
Et d'ailleurs, ces conseils, qui sont constamment repoussés, quels
sont-ils? M. le ministre ne s'est pas expliqué à cet égard; il s'est contenté de nous dire que le Pape ne les acceptant pas, l'armée française devait rester à Rome pour barrer le passage à la révolution.
C'est encore là une réponse que je ne saurais accepter, et il ne me parait pas (c'est peut-être une erreur de ma part) que M. le ministre ait placé la question sur son véritable terrain.
Sans aucun doute, messieurs, c'est un singulier hommage à rendre au Saint-Père que de répéter constamment, comme le font les orateurs du gouvernement, que le pouvoir du Pape est si impopulaire et si détesté que, sans le secours de nos baïonnettes, il s'écroulerait de lui-même. Mais est-ce qu'il n'y a aucune combinaison par laquelle on pense le protéger? Dans tous les cas, j'accepte cette condamnation significative du pouvoir temporel, prononcée parles orateurs du gouvernement. Je reconnais avec eux que l'honneur et la dignité de la France sont engagés à ce qu'aucun excès ne vienne ensanglanter la transition qui est dans les lois et dans les nécessités de l'avenir.
Mais, je le demande encore, est-ce qu'il n'y a aucun moyen de parer à un semblable malheur? On parle de révolution, comme si l'Italie était livrée à je ne sais quelles hordes de sauvages méconnaissant toutes les lois sociales. (Bruit et mouvements divers.)
Mais on oublie que le gouvernement français a reconnu le royaume d'Italie; on oublie que le royaume d'Italie est placé sous un pouvoir monarchique, que ce pouvoir monarchique est l'allié intime de la France, et que rien n'est plus facile, au point de vue militaire et administratif, que de remplacer les sécurités françaises par des sécurités italiennes. (Exclamations.)
Une voix. Ah! le bon billet qu'a la Châtre!
M. Jules Favre. Et supposer que Victor-Emmanuel ne continue pas à Rome la politique de protection et de déférence que nous y avons toujours pratiquée, c'est méconnaître la nature des choses et son propre intérêt, auquel, soyez-en sûr, il sera fidèle. (Rires ironiques sur plusieurs bancs.)
La question se précise donc ainsi, et, à cette heure, où c'est un simple résumé que la Chambre veut entendre, il importe de dire que toutes les considérations sur lesquelles le gouvernement s'appuie, en prétendant que la révolution succéderait à l'occupation française, sont détruites par cette seule observation qu'il serait on ne peut plus facile de remplacer les forces françaises par des forces italiennes régulières, disciplinées, qui feraient observer les lois, qui feraient respecter le Saint-Siège. (Nouvelles dénégations.)
Vous vous feriez, messieurs, une fausse idée de l'esprit des populations romaines, si vous supposiez un instant quelles sont perverties par des pensées de haine contre la personne même du Saint-Père.
Non; ce que ces populations détestent, c'est ïe pouvoir des prêtres; ce dont elles ne veulent plus , ce sont les cardinaux souverains temporels; quant à la personne de Pie IX, elle sera constamment entourée de toute sorte de respect et de vénération. (Exclamations.)
M. Handos. Oui, comme en 1849.
M. Jules Favre. Soyez surs, messieurs, que lorsque le roi Victor- Emmanuel viendra prendre possession de sa capitale... (Ah! ah!)
Plusieurs membres. Il n'y est pas encore!
M. Jules Favre. Messieurs, permettez-moi de le dire, si, en 1858, je vous avais annoncé que Victor-Emmanuel deviendrait le souverain de Naples au bout de deux ans, vous auriez murmuré bien plus fort.
Une voix. Il ne l'est pas même aujourd'hui !
M. le marquis de Grammont. Il ne le sera jamais!
M. Jules Favre. Quoi qu'il en soit, et c'est là la seule observation que je veux prier la Chambre d'écouter, cet épouvantail de révolution que le gouvernement promène ainsi sur la question pour effrayer les esprits, n'est qu'une chimère (dénégations) qu'il est aussi facile de faire évanouir que celle qui est rêvée par les négociations diplomatiques.
Mais, malheureusement, messieurs, ce qui n'est pas une chimère, ce qui a été avoué par l'orateur du gouvernement, c'est que nous ne sommes dans la capitale du monde chrétien que par suite d'une violation du droit des Romains. M. le ministre nous reprochait d'imprudentes paroles ; il nous disait qu'en transmettant à cette Assemblée française ce que nous croyons être le vœu unanime des populations italiennes, nous pouvions allumer des espérances, faire naître des désirs dont l'explosion était à craindre; est-ce que je n'ai pas le droit, messieurs, de lui renvoyer un reproche de la même nature, avec toute la différence d'autorité qui s'attache à sa parole comparativement à la mienne? M. le ministre a été contraint de déclarer que la France n'était à Rome que par la suppression momentanée d'un des plus grands principes du droit public. Je le remercie de cette concession; elle jette sur la question qui nous occupe une vive lumière : elle ne doit pas, et je suis encore le premier à le reconnaître, susciter de dangereuses impatiences dans la population romaine , mais elle doit rester comme un enseignement dont elle profilera tôt ou tard.
Oui, le gouvernement le proclame, et nous applaudissons à ses paroles : les peuples ne dépendent plus que d'eux-mêmes! Et dès lors, est-ce qu'il n'y aurait pas un moyen fort simple d'en finir? Est-ce que le gouvernement français ne pourrait pas appeler le peuple romain au scrutin, et connaître par les élections quel est son vœu définitif? Que le gouvernement essaye ! (Mouvements divers.) Si le gouvernement est sincère dans ses protestations, si c'est véritablement le vœu des populations qu'il respecte et veut faire exécuter,
il aura ainsi la solution de la question. Quant à moi, je suis convaincu que la question ne se représenterait pas Tannée prochaine. Ce qu'il y a de certain, ce qui ressort de tout ce que vous avez entendu, ce qui ne peut être méconnu par le gouvernement lui-même, c'est que l'Italie veut être constituée.
On nous a fait un reproche d'avoir appelé de tous nos vœux l'affranchissement de Venise. Comment! quel est donc l'homme généreux qui ne ressent pas au dedans de lui-même un pareil désir? Est-ce qu'on peut, à propos de cette province ainsi sacrifiée, ployée sous le joug de l'étranger, parler d'insurrection et de révolution? Est-ce que ce n'est pas le droit le plus imprescriptible et le plus sacré pour tout citoyen que de purger le sol national de l'étranger qui l'opprime et l'humilie?
Et lorsque, dans cette enceinte, on est venu nous apporter cette grave question de la guerre d'Italie, est-ce que nous avons hésité à supplier le gouvernement d'entrer dans cette voie?
M. le ministre nous rappelait que mes amis et moi nous lui avions refusé notre concours.
Pas d'équivoque à cet égard! Celui qui a l'honneur de parler devant vous a pris alors la parole, et Dieu sait avec quelle émotion il a demandé au gouvernement de s'expliquer sur le sens et la portée politique de cette expédition, qui, j'en appelle à tous les souvenirs, tenait l'esprit de celte Assemblée dans une grande inquiétude et une incontestable anxiété !
Qu'a fait le gouvernement? Il a gardé le silence, et le fameux programme par lequel on promettait que l'Italie serait délivrée des Alpes à l'Adriatique, a été postérieur de trois jours à la discussion qui s'était engagée dans celte enceinte et à laquelle le gouvernement ne s'est pas mêlé.
C'est, messieurs, parce que ce silence laissait la question indécise ; c'est parce que nous avions posé au gouvernement cette interrogation qui était dans notre droit : « Qu'allez-vous faire en Italie? Si les gouvernements impopulaires s'écroulent, les relèverez-vous? » et qu'à cette interrogation le gouvernement n'avait pas répondu, que nous avons dû nous abstenir, tout en accompagnant de nos vœux l'expédition qui allait délivrer de l'Autriche la péninsule italique ; et, à cet égard, notre rôle n'était pas douteux : c'était d'attendre, pour me servir de l'expression du gouvernement, c'était d'attendre que sa politique fut plus dessinée, et que nos destinées ne fussent pas livrées au hasard.
Mais, à cette époque comme aujourd'hui, ce que le gouvernement français a voulu, ce qui était dans son intérêt, ce qui sera sa grandeur dans l'histoire, c'est qu'à côté de lui, sans pusillanimité aucune,
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sans prêter l'oreille à ces docteurs de la crainte, qui semblent faits pour morceler les nations, il a voulu généreusement que l'Italie secouât ses antiques chaînes, qu'elle arrivât à la vie que tous lespeuples de l'Europe doivent désirer. Il a compris que toutes les fractions de ce grand peuple qui, dans le moyen âge, ont été séparées par des causes diverses, étaient animées de la même foi, du même instinct politique, des mêmes pensées, des mêmes désirs, et que le jour où, affranchie par la force et par l'épée de la France, l'Italie sereconnaîtrait elle-même, le jour où l'Italie pèserait dans les conseils des chancelleries européennes, elle serait avec nous, nou-seulement par les liens de la reconnaissance, mais encore par les gages d'une tradition historique et des intérêts les plus précieux.
Si tel était le dessein du gouvernement français en 1859, il ne peut l'avoir modifié. Le gouvernement français n'a pas d'autre intérêt, le gouvernement français ne doit pas avoir d'autre politique que l'unité de l'Italie, et c'est parce que cette unité est menacée par notre occupation; c'est parce que cette occupation peut faire naître les complications les plus graves; c'est parce que dans l'avenir elle peut encourager, soit les entreprises d'un prétendant qui voudrait ressaisir son sceptre dans les hasards d'une guerre civile, soit les impatiences d'hommes qui se jetteraient aveuglément dans la mêlée au nom d'un esprit national, à coup sûr irréfléchi, mais qui pourrait être excusable; c'est à raison de tous ces périls que je vous prie, messieurs, de peser les considérations que je vous soumets, de les peser comme des hommes politiques, non pas comme des catholiques.
On a eu raison de vous le dire, nous entrons tous dans cette enceinte avec notre indépendance personnelle d'abord, avec notre esprit patriotique ensuite ; nous n'avons d'autre guide que l'intérêt de notre pays. Or, l'intérêt du pays nous commande d'attaquer une politique d'incertitude, de déclarer nettement ce que nous voulons; et ce que nous voulons, c'est l'unité de l'Italie !... (Interruptions. — Non! non!)
L'amendement des cinq députés de l'opposition est soumis au scrutin et rejeté par 254 voix contre 5.
PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF
DANS LA SÉANCE DU 14 MARS 1862 Contre l'expédition du Mexique.
Les cinq députés de l'opposition avaient présenté un amendement ainsi conçu :
« Nous voyons avec regret commencer l'expédition du Mexique. Son but parait être d'intervenir dans les affaires intérieures d'un peuple. Nous engageons le gouvernement a ne poursuivre que la réparation de nos griefs. »
M. Jules Favre prit la parole pour défendre cet amendement.
Messieurs,
Les développements dans lesquels notre honorable collègue M. Jubinai vient d'entrer ont établi les bases sur lesquelles va reposer la courte discussion que je prie la Chambre de vouloir bien entendre. (Parlez.)
Le sens de notre amendement est parfaitement précis. Nous nous associons à la pensée d'une expédition, si celte expédition est nécessaire, si elle est justifiée par des griefs suffisants, si elle n'énonce pas un but apparent pour marcher vers un but caché; mais nous craignons que de documents déjà publiés, indiscutables, que de faits qui contiennent en eux-mêmes des conséquences invincibles, ne résu te la preuve que les inquiétudes dont notre honorable collègue se faisait tout à l'heure l'organe n'ont malheureusement que trop de raisons d'exister.
J'en trouve deux pour ma part.
La première, c'est que la France n'est pas seule. Elle a avec elle deux puissances alliées, et il est possible que, dans l'exécution de l'entreprise qui est confiée à cette triple force, l'unité de but ne soit pas toujours parfaitement respectée.
En second lieu, il est incontestable que les griefs qui sont articulés par nos agents et qui ont servi cle motif déterminant au gouvernement, ne sont pas les seuls ; qu'il y en a d'autres, et, comme le disait très-bien notre honorable collègue M. Jubinal, nous ne pouvons, messieurs, rester indifférents, lorsqu'il est proclamé de toutes parts que le but de l'expédition est la destruction d'un gouvernement établi, pour l'installation d'une monarchie à venir.
Or, ces soupçons me paraissent singulièrement confirmés par toutes les circonstances que nous pouvons apprécier déjà.
Je n'ai rien à dire en ce qui concerne l'état intérieur du Mexique, dont notre honorable collègue vous a entretenus ; cet état de choses intérieur est assurément mauvais.
Le Mexique a été, pendant de longues années, livré à de cruels déchirements. Là, messieurs, on a vu les constitutions se succéder les unes aux autres, déchirées par l'épée de généraux qui allaient ensuite ramasser, ou dans les émeutes, ou dans les batailles, leur brevet de dictature.
Toutefois, et c'est ce que l'honorable M. Jubinal vous disait avec une grande raison, cet état de choses, qui était pour ainsi dire la conséquence de la situation politique du Mexique ayant secoué le joug de l'Espagne, cet état de choses semble s'être modifié heureusement depuis environ dix-huit mois. En effet, messieurs, un gouvernement s'est établi en opposition avec le parti militaire et clérical, qui, jusque-là, avait fait aux constitutions écrites une guerre acharnée.
Et il n'est pas inutile de vous rappeler que le chef de ce gouvernement nouveau appartient à la classe civile, que c'est un des magistrats suprêmes du Mexique, et que l'honorable M. Juarès a manifesté, en arrivant au pouvoir, l'intention bien arrêtée de rétablir l'ordre dans son pays, d'y féconder ses admirables ressources, d'y établir partout des voies de circulation, de donner une assiette à ses finances ; et il a commencé par réduire la dette mexicaine de 19 millions de piastres. Ses efforts seront-ils couronnés de succès? C'est là, assurément, une question sur laquelle il serait fort téméraire de se prononcer. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est qu'il serait criminel de les contrarier par une attaque qui serait aussi inopportune que contraire au droit.
Elle est inopportune, messieurs, ou elle serait inopportune relativement à la position de la France. Cette position, messieurs, ne vous commande-l-elle pas, en ce qui concerne nos dépenses, une trèsgrande sagesse? Est-ce que vous croyez qu'il est prudent, au moment où il est constaté par le pouvoir lui-même que nous devons être attentifs, que nous sommes placés tout auprès d'un danger qui deviendrait de plus en plus grand, par le déficit chronique de 300 mil-
lions annuels, est-ce qu'il est prudent de multiplier les dépenses de l'État, en se jetant à l'aventure dans une entreprise qui ne serait pas tout à fait indispensable?
Au-dessus de cette considération qui, assurément, est très-puissante, qui doit appeler l'attention des mandataires du pays, se rencontre une raison bien supérieure, puisque celle-ci, c'est le droit même protégeant les faibles contre les forts. Permettez-moi de dire que c'est toujours, pour une nation grande et généreuse comme la France, un moment solennel et suprême que celui où elle se décide, ou par ellemême, ou par son chef, à lancer le fléau de la guerre sur une nation voisine. 11 faut qu'une telle entreprise soit justifiée par des raisons bien puissantes, et il me semble que ceux qui sont chargés d'une si haute responsabilité devraient toujours avoir sous les yeux ces belles paroles qui se rencontrent dans XEsprit des lois, et que je vous demande la permission de vous citer:
« Le droit de la guerre dérive de la nécessité et du juste rigide. Si ceux qui dirigent la conscience ou les conseils des princes ne se tiennent pas là, tout est perdu; et lorsqu'on se fondera sur des principes arbitraires de gloire, de bienséance, d'utilité, des flots de sang inonderont la terre. Oue l'on ne parle pas du tout de la gloire du prince, sa gloire serait son orgueil; c'est une passion et non un droit légitime. 11 est vrai que la réputation de sa puissance pourrait augmenter les forces de son État ; mais la réputation de sa justice les augmenterait tout de même. »
Combien, messieurs, ces maximes sont élevées, sont sages! comme elles contiennent en peu de mots les véritables règles dont les princes et les nations ne doivent jamais s'écarter ! car l'histoire est là pour nous apprendre que les fautes de cette nature sont toujours cruellement expiées, et que les guerres injustes sont toujours punies par de déplorables retours.
Celle qui est entreprise contre le Mexique s'appuie-t-elle sur un motif raisonnable? Qu'allons-nous faire au Mexique? C'est là ce que beaucoup de gens se demandent, et ils ne se tiennent pas pour satisfaits des explications qui ont déjà été produites.
Ces explications, les voici :
Nous allons au Mexique pour obtenir par la force l'exécution d'engagements qui ont été audacieusement violés. Nous y allons, en second lieu, pour protéger la sécurité de nos nationaux incessamment menacés, et rétablir un ordre social profondément troublé, et sans la remise duquel il est évident qu'il n'y a pas de relations possibles avec ce pays.
Tels sont les motifs officiels qui sont invoqués pour expliquer l'expédition du Mexique.
J'ai eu l'honneur, après notre honorahle collègue M. Jubinal, de
vous faire remarquer que les griefs qui pouvaient s'appliquer au gouvernement précédant celui de Juarez, devaient nécessairement tomber avec le sien.
Le gouvernement de Juarez, en effet, a fait tout ce qui était en lui pour réparer les fautes de ses prédécesseurs ; seulement, messieurs, il résulte des documents qui ont été mis sous nos yeux qu'il n'a pas échappé à la contagion de leurs torts, et qu'on peut lui en reprocher.
Ainsi, vous avez tous présentes à l'esprit les dépêches de notre agent, par lesquelles il signale à M. le ministre des Affaires étrangères la loi qui aurait été votée par le congrès le 17 juillet 1861, et par laquelle le congrès aurait prononcé la suspension du payement de toutes les dettes étrangères.
Notre agent a considéré cette infraction à la loi promise comme devant entraîner un châtiment terrible contre le Mexique. Cela, messieurs, peut-il être admis en droit? Est-il possible d'accorder à une grande nation comme la France, ou à toute autre, la faculté de déclarer la guerre à une nation qui refuse cle payer ses dettes?
J'avoue que je n'éprouve aucun embarras à répondre hardiment par la négative. Il ne me parait pas possible que le droit de la guerre ressorte nécessairement, je ne dis pas de l'insolvabilité, mais de la mauvaise foi ou du retard des débiteurs.
Il y aurait, en effet, quelque chose de bien excessif, de bien cruel, de bien barbare, dans cette doctrine qui permettrait au créancier de tuer son débiteur pour en avoir le payement. Ceci est écrit dans les lois barbares; mais il faudrait remonter jusqu'à la loi des Douze Tables pour rencontrer quelque chose de pareil.
Si une nation n'avait aucun moyen de se faire payer les indemnités qui lui avaient été promises, on pourrait hésiter ; mais ces moyens, messieurs, sont nombreux. Il lui est possible de saisir un gage, d'opérer une contrainte; cette contrainte et ce gage peuvent amener les résultats qu'elle se propose, et si c'est un moyen possible, il est évident que l'autre doit être condamné.
Et permettez-moi, messieurs, après cette observation de droit qui me paraît considérable, car elle est démontrée aux yeux du monde entier, de dire que la France n'a pas le droit de prendre un parti aussi extrême. Vous en conviendrez, l'expédition est attaquée dans son origine même, et il importe à un grand pays comme le nôtre d'être dans son droit, surtout quand il en vient à la dernière raison des peuples et des rois.
J'examine donc, après cette première considération sur le droit, si, en fait, la détermination prise par le gouvernement français peut être expliquée par un motif plausible. J'aurais, messieurs, à cet égard, bien des choses à vous dire, si je voulais entrer dans les détails de la
question; et il vous serait démontré que les intérêts de la France sont bien différents de ceux de l'Angleterre et de ceux de l'Espagne. Ces trois puissauces n'obéissent pas aux mêmes inspirations. C'est ce qui nous Fait redouter pour les résultats de l'expédition la confusion que je vous signalais en commençant mes observai ions.
Il résulterait des documents officiels qui ont été publiés par le gouvernement mexicain, que la dette réglée par convention, en ce qui concerne la France, atteint le chiffre de 150,000 piastres, c'est-à-dire 750,000 francs. Je sais, messieurs, et je le déclare, parce qu'il ne faut rien laisser ignorer à la Chambre de ce qui est à ma connaissance, je sais que les réclamations de nos nationaux s'élèvent à un chiffre plus important, mais ce chiffre n'a pas encore été déterminé par une convention. En exagérant toutes choses, il peut s'élever à 3,500,000 francs ou 4 millions. Très-certainement, il ne dépasse pas ce chiffre. Eh bien, au seul point de vue du calcul qui doit entrer pour quelque chose dans les déterminations des hommes politiques, je vous demande s'il est sage, pour obtenir le payement de 3 à 4 millions, dont une partie est encore hypothéquée et incontestable, s'il est sage de dépenser préalablement 20, 25, 30 millions. Assurément, messieurs, il serait infiniment plus sage de commencer par désintéresser nos nationanx qui souffrent, sauf à poursuivre le recouvrement de leurs créances sur le gouvernement mexicain, avant de nous aventurer dans une expédition qui peut être beaucoup plus coûteuse que l'importance même de la créance.
Je dis que sur ce point, l'intérêt de la France n'est pas le même que celui de l'Angleterre. Les chiffres ont ici une très-grande importance, car à coté de 150,000 piastres dues à la France par convention, la dette de l'Angleterre est de 62 millions de piastres, et les Anglais ont, par conventions arrêtées, pour leur indemnité, 5 millions de piastres; l'Espagne réclameau^si, par conventions également arrêtées, 8 millions de piastres. De telle sjrte, messieurs, que la France me parait jouer ici, au point de vue de ses intérêts financiers, un singulier rôle.
Je ne veux rien dire de celui que la Grande-Bretagne s'est assigné à elle-même. J'ai pour la nation anglaise la plus profonde estime; et je suis convaincu que ses hommes d'État ont eu des raisons excellentes pour s'associer à l'expédition de l'Espagne et de la France; mais je ne suis pas bien sur que ces raisons n'aient pas été, jusqu'à un certain point, influencées par les calculs de gros banquiers qui ont trouvé, et tout le monde le sait, à acheter à prix réduit des titres avilis sur le marché du Mexique, et qui ne seraient pas fâchés, parce qu'ils comprennent très-bien l'arithmétique, de se faire rembourser an prix nominal.
Quant à l'Espagne, messieurs, soyez bien sûrs qu'elle agit par un
sentiment qui ne peut être le nôtre. Lorsque l'honorable M. Jubinal vous faisait la peinture éloquente des malheurs qu'elle avait imposés au Mexique, lorsqu'il vous rappelait cette domination qui pesait à la fois sur l'existence civile comme sur les âmes , qui appelait la servitude de la loi et le fanatisme religieux au secours des entreprises sous lesquelles pliaient les malheureux Indiens ; lorsqu'il est vrai de dire que la domination de l'Espagne peut se résumer par un mot, le pillage endémique et successif, la négation de toute espèce de progrès pour ce malheureux pays, on peut dire que, s'il y a au Mexique un sentiment profond, vivace, c'est celui de la haine contre l'Espagne. Si nous étions allés seuls au Mexique, nous y aurions été reçus comme des amis, et nous n'aurions pas peut-être de raisons pour y rester; car, à peine notre drapeau se serait-il montré, nous aurions obtenu les satisfactions que nous désirions. Mais avec l'Espagne à nos côtés, c'est une raison déterminante pour que jamais la conciliation ne soit possible.
En voulez-vous une preuve que j'emprunte aux dernières nouvelles et qui me semble siguificative? Vous savez que les armées combinées sont arrivées à Vera-Cruz; elles y redoutent, non pas le feu des ennemis, mais, ce qui est pour le Mexique un auxiliaire bien plus puissant que la force des armées, une épidémie qui commence à y sévir; et alors le général en chef, s'adressant au général mexicain, lui fait connaître que ses troupes peuvent être menacées par le fléau ; sur quoi le général mexicain lui dit : Qu'à cela ne tienne ! nous avons à soixante kilomètres un plateau parfaitement salubre; je mets deux mille hommes à votre disposition ; ils serviront de tête de colonne à votre année, ils prépareront les campements, et vous verrez le séjour que je vous choisis. Mais pas un seul Castillan ne passera le pont qui sert de défilé pour communiquer d'une vallée à l'autre ; je ne veux pas que le sol du Mexique soit souillé par leur présence.
Ces dispositions, messieurs, vous peignent assez les sentiments réels du Mexique ; mais je crois être en droit d'ajouter que cette haine nationale et profonde de l'Espagne se lie à un autre sentiment qui n'est pas moins énergique. Je veux parler de l'horreur de la royauté. (Interruption.) Assurément, messieurs, il m'est permis de parler d'horreur de la royauté quand il s'agit du Mexique. Ce n'est pas une expression séditieuse dans un pays constitué en république. J'ajouterai même qu'on peut en parler partout; car tous, sur les bancs du collège, nous avons appris que les rois avaient été chassés de Rome, et que le fils de Tun d'eux avait été poignardé pour une action peu honorable. (On rit.)
Ouoi qu'il en soit, cette haine de la royauté, elle existe au Mexique; elle y est, je le répète, dans le sang national, et, sans entrer ici dans
aucune espèce de détails, je me contente de faire allusion à un souvenir historique bien puissant. Vous savez qu'en vain Iturbide versa son sang pour la cause de l'indépendance ; il était l'un de ces chefs glorieux dont mon honorable collègue M. Jubinal peignait, en termes si énergiques, l'héroïque bravoure, qui renversèrent les oppresseurs de leur pays; mais il voulut les remplacer et s'élever sur leurs ruines; il essaya, dans un jour de délire, de relever le trône renversé, le destinant à lui et à ses successeurs; vous savez qu'un jour il fut renversé aussi par la haine publique ; et la fin tragique d'iturbide démontre suffisamment que le Mexique éprouve vivement le sentiment dont je viens d'être l'interprète.
Eh bien, messieurs, reprenant le point de vue que je poursuivais tout à l'heure, et demandant à la Chambre pardon de cette digression, je lui montre la différence considérable qui existe entre la position de la France, celle de l'Espagne et celle de l'Angleterre, et je crois avoir établi que la France n'a pas le droit de faire la guerre pour le payement d'une dette ; en ce qui concerne cette question spéciale, MM. les ministres le savent beaucoup mieux que moi; depuis fort longtemps, nos agents leur ont indiqué un moyen aussi efficace que simple de résoudre la difficulté : ce moyen consiste à occuper les deux principaux ports du Mexique : la Vera-Cruz et Tampico.
Tout le monde sait que le Mexique , qui est encore dans l'enfance de la civilisation, n'a d'autres ressources que ses douanes. Or, ce sont donc ces deux ports de mer qui alimentent la richesse publique ; les occuper, partager avec les agents du pays les seuls impôts effectifs qui entrent dans le trésor, c'est un moyen extrêmement simple d'arriver à se faire payer une indemnité, même de 3 à 4 millions, et il n'est pas nécessaire, pour arriver à un pareil résultat, d'armer dixhuit bâtiments, de les couvrir de trois cent trente canons, de cinq mille matelots, de trois mille hommes de débarquement, et d'envoyer encore, comme on l'a fait tout récemment, un corps supplémentaire de trois mille hommes, de dépenser 10 à 15 millions; avec une somme infiniment plus faible, avec des ressources beaucoup plus modestes, on serait arrivé au seul résultat que la France peut se proposer, c'est-à-dire celui du payement des dettes.
Cependant, il faut aussi tenir compte d'un autre élément que, dans une Chambre française, on serait bien capable de négliger : je veux parler de la dignité et de la sécurité de nos nationaux.
Vous avez vu, dans les documents qui vous ont été distribués, les dépêches de l'agent de France à cet égard. Je les résume en un mot : Pendant le cours de l'année 1861 , il y a eu vingt-trois actes de violence contre les Français sur toute la surface du Mexique. Et si vous voulez vous reporter à ces détails, vous verrez que ces vingt-trois
actes de violence se décomposent ainsi : six assassinats et dix-sept actes de violence qui ont été, ou des blessures, ou des contraintes, ou des actes qui ne reçoivent aucune espèce de qualification spéciale. Je ne veux pas dire, messieurs, comme l'ont fait les diplomates mexicains, que ces renseignements ne s'appuyaient sur aucune espèce de justification. Je ne veux pas critiquer dans cette enceinte la parole d'un agent de la France. Je l'accepte complètement. Seulement, je vous supplie de vouloir bien remarquer que ces vingt-trois actes de violence ont été commis dans un pays où la police est loin d'être aussi bien faite qu'elle Test à Paris, ainsi que vous en avez eu récemment la preuve. (On rit.)
Le Mexique, vous le savez, messieurs, est deux fois plus étendu que la France : il a une population de 8 millions d'habitants; et si je voulais, non pas me livrer à une dissertation géographique, mais vous rappeler d'un mot la configuration du Mexique, ses hautes montagnes, ses routes difficiles, ses vallées profondes, enfin tout ce qui fait le désespoir d'un gouvernement régulier et de la gendarmerie, vous comprendriez à merveille comment il est possible que dans un pays de cette nature des actes de violence, très-regrettables assurément, aient été commis contre nos nationaux. Mais ces actes de violence, messieurs, doivent-ils autoriser une déclaration de guerre? Le ministre de France a-t-il déclaré qu'il a demandé justice et que justice lui a été refusée?
« S. M. l'empereur des Français, S. M. la reine d'Espagne, S. M. la reine de la Grande-Bretagne et d'Irlande, s'engagent a arrêter, aussitôt après la signature de la présente convention, les dispositions nécessaires pour envoyer sur les côtes du Mexique des forces de terre et de mer combinées, dont l'effectif sera déterminé par un échange ultérieur de communications entre leurs gouvernements, mais dont l'ensemble devra être suffisant pour pouvoir saisir et occuper les différentes forteresses et positions militaires du littoral mexicain. »
On ajoute :
« Les commandants des forces alliées seront, en outre, autorisés à accomplir les autres opérations qui seraient jugées, sur les lieux, les plus propres à réaliser le but spécifié dans le préambule de la présente convention, et notamment à assurer la sécurité des résidents étrangers. »
Mais en consultant les instructions données à nos agents, j'y vois des choses qui sont de nature à motiver de sérieuses inquiétudes. Voici, en effet, les termes de la dépêche de M. le ministre des Affaires étrangères :
« Les puissances alliées ne se proposent, je vous l'ai dit, aucun autre but que celui qui est indiqué dans la convention; elles s'interdisent
d'intervenir dans les affaires intérieures du pays, et notamment d'exercer aucune pression sur la volonté des populations, quant au choix de leur gouvernement. 11 est cependant certaines hypothèses qui s'imposent à notre prévoyance, et que nous avons dû examiner. 11 pourrait arriver que la présence des forces alliées sur le territoire du Mexique déterminât la partie saine de la population, fatiguée d'anarchie, avide d'ordre et de repos, à tenter un effort pour constituer dans le pays un gouvernement présentant les garanties de force cl de stabilité qui ont manqué à tous ceux qui s'y sont succédé depuis l'émancipation. Les puissances alliées ont un intérêt commun et trop manifeste à voir le Mexique sortir de l'état de dissolution sociale où il est plongé, qui paralyse tout développement de sa prospérité , annule pour lui-même et pour le reste du monde toutes les richesses dont la Providence a doté un sol privilégié... * (Interruption.) J'ai lu attentivement ces dépêches, et je n'y ai rien rencontré de semblable.
Or, messieurs, est-ce qu'il n'est pas à propos de vous rappeler un souvenir qui, à coup sur, retrace à vos esprits des actes d'une bien plus haute gravité que celui qui est signalé par le ministre de France à Mexi:o? est-ce que vous avez oublié que sur les bords de la mer Rouge, un consul français et toute sa famille furent impitoyablement égorgés parle fanatisme musulman?Oue fit la France à cette époque? Est-ce qu'elle s'avisa de déclarer la guerre à la Porte? Est-ce qu'elle eut surtout cette singulière prétention, que nous allons rencont rer ici, de convertir une nation au suffrage universel, et de vouloir, à propos d'attentats commis sur nos nationaux, implanter chez elle un gouvernement qui ressemble au nôtre? Non, messieurs, la France a compris qu'elle avait le droit de demander une réparation éclatante ; cette réparation fut accordée, et quelles que fussent d'ailleurs ses sympathies profondes pour les victimes, quels que fussent aussi ses sentiments sur le peu de durée de ce pouvoir, qui, fondé sur un droit à jamais détruit, je l'espère, ne tient plus en Europe et sur les confins de l'Asie qu'une place d'un jour, que la civilisation lui disputera avec fruit, le gouvernement français a compris qu'il n'était pas de son devoir de déclarer la guerre au gouvernemeat musulman et de prodiguer ainsi inutilement le sang et les trésors de la France.
Dès lors, s'il en est ainsi, et si, en examinant de près et le défaut de payement des indemnités et le défaut de satisfaction au sujet des attentats commis sur nos nationaux, nous arrivons à cette conclusion que ces raisons ne sont pas suffisantes pour amener une déclaration de guerre, il faut dire, avec l'autorité la plus compétente sur cette matière, que ce ne sont pas des raisons, mais des prétextes, qu'on cherche pour faire la guerre. Valtel, dans son Traité du droit des
gens, les définit ainsi au chapitre intitulé: Des prétextes défaire la guerre :
« On peut encore appeler prétextes des raisons vraies en ellesmêmes et fondées, mais qui, n'étant point d'une assez grande importance pour faire entreprendre la guerre, ne sont mises en avant que pour couvrir des vues ambitieuses ou quelque autre motif vicieux. »
Messieurs, c'est pour la discussion actuelle que Vattel l'a écrit; car il est évident que si ces raisons ne sont pas suffisantes, si elles sont des prétextes, il y a une autre cause, et c'est cetle cause que mon honorable collègue a indiquée, et que, si la Chambre me le permet, je vais faire ressortir des documents qui vous ont été distribués.
La véritable raison de faire la guerre, messieurs, elle ne serait pas le recouvrement d'une somme de 150,000 piastres, elle ne serait pas la protection de nos nationaux, car nos nationaux ont singulièrement à souffrir d'une guerre qui va interrompre toutes les relations commerciales et qui jettera dans les affaires une grande perturbation. La véritable raison de la guerre, on la trouverait plus haut, et, on l'a laissé deviner, c'est la nécessité d'imposer au Mexique un régime nouveau, la France se sentant lasse de celui qui y est établi. Je le sais, messieurs, les conventions diplomatiques semblent protester du contraire. Ainsi, quand j'interroge le traité qui a été passé entre les trois puissances à la date du 31 octobre 1861, voici, messieurs, ce que j'y rencontre. Le langage de ce traité me cause une vive inquiétude, car il a son précédent ici; je n'ai qu'à me reporter au texte même d'une dépêche écrite en 1849, au moment de l'expédition de Rome, pour y rencontrer une complète analogie.
M. le ministre des Affaires étrangères d'alors disait au général en chef de notre corps expéditionnaire :
« Partout où vous vous trouverez, jusqu'à ce qu'un gouvernement régulier ait remplacé celui qui pèse actuellement sur les États de l'Église, vous pourrez, selon que vous le jugerez nécessaire ou convenable, soit maintenir les autorités civiles, en tant qu'elles consentiront à se restreindre à une action municipale et de police, soit favoriser le rétablissement de celles qui étaient en fonction, soit même en établir de nouvelles, en évitant, autant que possible, d'intervenir directement dans ces changements et en vous bornant à provoquer et encourager les vœux de la partie honnête de la population. »
On disait alors : « la partie honnête de la population » ; on dit aujourd'hui : « la partie saine delà population ». C'est toujours, messieurs, le même appel à la division nationale, et les troupes françaises n'ont en réalité d'autre but à remplir que de surexciter les factions qui voudraient renverser le gouvernement actuel et de leur prêter mainforte.
C'est pour cela, messieurs, que nous sommes en droit d'exiger une réponse précise du gouvernement, telle que la sollicitait tout à l'heure notre honorable collègue M. Jubinal.
Cette réponse, permettez-moi de le dire, elle a déjà été faite en partie dans des documents diplomatiques qui sont de nature à vivement exciter votre attention.
Voici, en effet, ce que je lis dans une dépêche de M. le comte Russell, ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne, adressée à l'ambassadeur d'Angleterre à Paris :
a J'ai vu hier le comte Flahault. Son Excellence m'a informé qu'il avait ordre d'annoncer que le gouvernement français jugeait nécessaire d'envoyer de nouvelles forces de débarquement au Mexique. Votre dépêche du 17 courant m'avait déjà préparé à recevoir cette communication. Le comte Flahault a ajouté que la précipitation du général Serrano à commencer les opérations, sans attendre les forces de la France et de l'Angleterre, était de nature à accroître les difficultés de l'expédition.
.; 11 semblerait maintenant inévitable que les forces alliées s'avançassent dans l'intérieur du Mexique, et non-seulement la force convenue actuellement serait insuffisante pour cette opération, mais encore l'opération elle-même devraitprendre un caractère tel, que l'empereur ne pourrait pas permettre que l'armée française fût dans une « posi- « tion d'infériorité vis-à-vis de l'armée espagnole, ni qu'elle courût le « risque d'être compromise. »
Certes, messieurs, si nous sommes en face d'un droit certain, si nous avons un buta accomplir, nous applaudirons tous à cette sage précaution qui veut que l'armée française ne soit pas placée dans un nombre inférieur à celui des armées étrangères, là où elle doit remplir la mission qui lui est confiée.
Mais quel est ce but? C'est là ce que nous avions à demander. Après avoir examiné sommairement les causes apparentes de l'expédition, nous n'en avons pas trouvé d'autres que celles que j'ai signalées.
Mais, en même temps que l'ambassadeur d'Angleterre recevait ces communications de son gouvernement, il s'alarmait de son côté de tout ce qu'il entendait dire sur le résultat final de l'opération; et voici, messieurs, en quels termes il écrivait à lord John Russell, le 24 janvier 1862 :
« J'ai entendu dire de tous côtés que les officiers qui se rendent au Mexique avec des renforts disent qu'ils y vont dans le but de placer l'archiduc Maximilien sur le trône du pays, et j'ai cru nécessaire de questionner M. Thouvenel à ce sujet.
« Je lui ai demandé si des négociations étaient pendantes entre la France et l'Autriche au sujet de l'archiduc Maximilien. Son Excelu. 12
lence m'a répondu négativement. Elle m'a dit que les négociations avaient été entamées par des Mexicains seuls, qui s'étaient rendus à Vienne dans ce but. »
J'aurais à placer ici un commentaire à cette dépêche ; mais, auparavant, permettez-moi de finir ces citations et de mettre sous vos yeux la lettre de lord Russell, adressée à son agent au Mexique le 27 janvier 1862:
« Monsieur, j'ai reçu vos dépêches du 18 et du 28 novembre, et je les ai mises sous les yeux de la reine. Depuis que je vous ai écrit, l'empereur des Français a décidé d'envoyer 3,000 hommes de plus à ia Vera-Cruz.
« On suppose que ces troupes marcheront sur Mexico avec les troupes françaises et espagnoles qui sont déjà au Mexique. On dit que l'archiduc Ferdinand-Maximilien sera invité par un grand nombre de Mexicains à monter sur le trône du Mexique, et que le peuple mexicain sera joyeux de ce changement dans la forme de son gouvernement.
« J'ai peu à ajouter à mes premières instructions à ce sujet. Si le peuple mexicain, par un mouvement simultané, place l'archiduc autrichien sur le trône du Mexique, nous n'aurions pas à l'empêcher; cela n'est pas dans notre convention.
« D'un autre côté, nous ne pourrions prendre part à une intervention par la force dans ce but. Les Mexicains doivent consulter leurs propres intérêts. »
Messieurs, il faut ici écarter toutes les équivoques; le langage diplomatique a ce qu'il dit et ce qu'il sous-entend. Eh bien, ce qui est sous-entendu, ce qui apparaît dans ces dépêches, c'est que les trois puissances sont déterminées à faire une pointe sur Mexico, à y planter leur drapeau victorieux, et à provoquer un mouvement quelconque dont la direction évidemment leur appartiendra. Ce mouvement, quel sera-t-il? Je n'ai point à le deviner; mais permettezmoi cependant, puisqu'un nom propre a été prononcé, puisqu'il a couru l'Europe , puisque des ambassadeurs et des ministres des affaires étrangères s'en sont occupés, de faire cette observation qu'il est plus qu'étrange qu'au dix-neuvième siècle trois grandes puissances, comme la France, l'Angleterre, l'Espagne, prennent sous leur patronage un prince autrichien, pour aller le transplanter au Mexique et l'asseoir sur un trône qui n'est pas encore édifié.
Que le prince Maximilien soit orné de toutes les vertus de sa race, je le crois, messieurs, et je suis le premier à le déclarer sans le savoir. (On rit.) Mais ce que j'affirme, c'est que, dans l'intérêt de l'Autriche même, il serait infiniment plus utile dans son pays qu'à trois mille lieues de là, où, ignorant les traditions, étranger aux
mœurs de ces peuples lointains, il sera porté au pouvoir par une faction qu'une autre faction renversera. Et ce prince Maximilien, qui parait avoir accepté cette candidature, qui semble une candidature d'aventure, ce prince Maximilien, ce sont les journaux anglais qui nous le disent, il est dans ce moment-ci sérieusement occupé avec un homme politique dans de nombreuses conférences, et cet homme politique, c'est un maître de langue espagnole. (On rit.)
Voilà la combinaison pour laquelle le gouvernement français envoie une expédition ; voilà l'intérêt pour lequel les trésors et le sang de la France seront prodigués, sous prétexte d'aller venger nos nationaux, de faire payer un arriéré qu'on ne refuse plus, car la loi de juillet 1861 a été retirée, car Juarès est prêt à payer, et les États- Unis d'Amérique du Nord et du Midi ne demandent qu'à être sa caution. 11 n'y a donc plus de raison, de prétexte, il n'y a plus qu'une intrigue à laquelle la France ne doit pas prêter les mains, et d'autant moins que, si l'intrigue venait jamais à aboutir sous le drapeau de la France, votre honneur serait engagé dans l'avenir: nous serions obligés de maintenir ce qui se serait accompli avec notre concours. Eh bien, comme le disait spirituellement un de nos honorables collègues, il est dangereux que la France, multipliant ses œuvres de propagande, aille établir sur tous les points du globe des pouvoirs qui ne subsisteraient qu'à l'aide de nos baïonnettes et qui lui coûteraient, bon an, mal an, une cinquantaine de millions à dépenser, sans aucun profit pour elle-même. Ce qui se passe pour Rome arriverait infailliblement pour le Mexique; car ce ne serait pas tout de fonder, il faudrait encore maintenir.
En effet, si un prince quelconque, par la violation la plus manifeste du droit des gens, par l'abus de la force, par un acte qui nous aliénerait tous les sentiments des Amériques espagnoles, si, dis-je, un prince était placé sur le trône par l'influence française, il faudrait bien le défendre; et vous êtes dans la nécessité d'avouer que le terrain est mobile, qu'une foule de compétiteurs s'y sont déjà disputé le pouvoir; or, celui qui n'arriverait avec d'autre titre que le brevet germanique, celui qui n'aurait pour lui que la protection des baïonnettes étrangères ne serait certainement pas populaire; il faudrait donc, pour le défendre, entretenir une garnison à Mexico. Lorsque les Chambres futures qui nous auront succédé viendraient demander aux ministres de cette époque quand on se retirera de Mexico, on leur répondrait : Nous attendons, car l'honneur de la France est engagé ; on invoquerait le temps, la sagesse, la Providence.
Quant à nous, messieurs, nous voulons, dans la direction des choses humaines, des idées nettes et précises ; il ne nous plaît pas de nous engager à la suite de l'incertitude dans une aventure qui pourrait
compromettre si gravement la dignité du pays ; il ne nous plaît pas de nous jeter, pour la conquête d'un trône hypothétique, dans une expédition dont on ne dit pas le véritable mot, et sur laquelle le pays n'est pas suffisamment édifié. Tant que le gouvernement ne se sera pas expliqué , je crois que les défiances de la Chambre sont des défiances patriotiques.
PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF
DANS LA SÉANCE DU 26 JUIN 1862 Demande de crédit pour continuer l'expédition du Mexique.
Messieurs,
Lorsque, il y a quelques jours, le gouvernement est venu nous demander des subsides pour dégager un corps d'armée arrêté par des obstacles inattendus, il n'a rencontré dans cette Chambre qu'une adhésion unanime.
C'est qu'en effet, secourir nos concitoyens menacés, faire respecter notre drapeau, est un besoin pour tous, sans acception d'opinion; et, lorsque le gouvernement satisfait à une pareille nécessité, il n'a aucune opposition à redouter ici.
Toutefois , messieurs , un vote de salut n'est pas un vote de confiance, et nous serions coupables, nous manquerions à la mission que nous impose la dignité de représentants de notre pays , si nous ne cherchions pas à retenir le pouvoir sur la pente où il nous semble engagé, et qui, à notre sens, est fatale. D'ailleurs, n'eussions-nous d'autre mérite que de provoquer des explications que l'opinion publique justement émue attend avec impatience, ce serait assez pour nous enhardir à remplir ce difficile devoir.
Personnellement, j'ai plus que jamais besoin de votre bienveillante indulgence; je la réclame à plusieurs titres, inutiles à énumérer. Je suis placé entre deux écueils : irriter ou étouffer le débat, «le tacherai d'éviter l'un et l'autre, rassuré par cette conviction que vous voudrez bien ne voir dans mes paroles que le désir du bien commun qui nous anime tous, quelles que soient d'ailleurs les différentes manifestations que nous pouvons lui donner.
Messieurs, au point où en sont les choses, il me semble que tout doit se borner à une interrogation de la Chambre au gouvernement :
Quelles sont les résolutions qu'il entend prendre et qui intéressent à un si haut degré l'avenir politique, militaire et financier de la France? Pour cela, messieurs, il est nécessaire de poser nettement la question et de rappeler sommairement les faits.
Vous le savez, lorsqu'au mois de novembre dernier, la France apprit qu'une expédition était dirigée contre le Mexique, elle connut en même temps, par la publicité des documents officiels, les raisons qui avaient amené une détermination aussi grave, et en même temps celles qui devaient exciter dans tous les esprits de sérieuses alarmes. Si dans un moment où l'état de l'Europe, je pourrais dire du monde entier, lui faisait une loi de ne pas éparpiller ses forces, où, d'un autre côté, le défaut d'équilibre du budget avait été solennellement annoncé et imposait la loi de faire des économies, si, dis-je, dans de pareilles occurrences, une guerre lointaine et coûteuse était entreprise, c'est qu'il était indispensable de protéger la sécurité de nos nationaux, menacée par un gouvernement violent, arbitraire, vexatoire; c'est qu'il fallait rappeler les hommes d'État du Mexique, qui paraissaient s'en jouer, aux traités sans le respect desquels il n'y a pas de droit des gens possible.
On ajoutait, et vous ne l'avez pas oublié, que ces vues nous étaient communes avec deux grandes puissances : l'Angleterre et l'Espagne participaient à notre action; comme nous, elles avaient des griefs à venger, des droits à assurer, et leur coopération, en allégeant nos charges, augmentait aussi l'espérance d'un prompt succès.
Tel était, messieurs, l'état des choses, et je vous demande la permission, bien que ces documents vous soient connus, de vous mettre sous les yeux le texte même, au moins en partie, des pièces sur lesquelles s'appuyait cette appréciation; leur rappel est le point de départ nécessaire de la très-courte discussion que je vous prie de vouloir bien entendre.
On avait publié le traité du 31 octobre 1861, conclu entre les trois grandes puissances que je viens de nommer, et le but de l'expédition y était parfaitement indiqué. Écoutez plutôt :
« S. M. l'empereur des Français, S. M. la reine d'Espagne et S. M. la reine de la Grande-Bretagne et d'Irlande, se trouvant placées, par la conduite arbitraire et vexatoire des autorités de la république du Mexique, dans la nécessité d'exiger de ces autorités une protection plus efficace pour les personnes et les propriétés de leurs sujets, ainsi que l'exécution des obligations contractées envers elles par la république du Mexique , se sont entendus pour conclure entre elles une convention, dans le but de combiner leur action commune, et, à cet effet, ont nommé pour leurs plénipotentiaires, etc. »
Tel est le préambule du traité dont je lirai les deux articles prinei-
paux. Il est utile, à l'heure où nous sommes, de les mettre sous vos yeux :
« Art. 1er. S. M. l'empereur des Français, S. M. la reine d'Espagne et 8. M la reiue de la Grande-Bretagne et d'Irlande s'engagent à arrêter, aussitôt après la signature de la présente convention, les dispositions nécessaires pour envoyer sur les côtes du Mexique des forces de terre et de mer combinées dont l'effectif sera déterminé par un échange ultérieur de communications entre leurs gouvernements, mais dont l'ensemble devra être suffisant pour pouvoir saisir et occuper les différentes forteresses et positions militaires du littoral mexicain. >>
11 n'était pas inutile, messieurs, bien que tous ces documents soient encore présents à votre pensée, de vous faire bien comprendre par leur lecture quel était le but que se proposaient les trois puissances, et quels étaient les moyens d'exécutio qu'elles avaient à leur disposition pour occuper le littoral mexicain et les forteresses qui pouvaient le défendre.
On ajoutait :
- Les commandants des forces alliées seront, en outre, autorisés à accomplir les autres opérations qui seraient jugées, sur les lieux, les plus propres à réaliser le but spécifié dans le préambule de la présente convention, et notamment à assurer la sécurité des résidents étrangers.
<t Art. 2. Les hautes parties contractantes s'engagent à ne rechercher pour elles-mêmes, dans l'emploi des mesures coercitives prévues par la présente convention, aucune acquisition de territoire ni aucun avantage particulier, et à n'exercer, dans les affaires intérieures du Mexique, aucune influence de nature à porter atteinte au droit de la nation mexicaine de choisir et de constituer librement la forme de son gouvernement. »
Tout ceci, messieurs, est clair et rassurant; c'est un but d'intérêt national que poursuivent exclusivement les trois puissances combinées. Elles prennent l'engagement solennel de ne pas porter atteinte à l'indépendance territoriale et politique de la république mexicaine; elles ne veulent pas changer la forme du gouvernement; elles ne veulent exercer sur lui, je ne dirai pas, messieurs, aucun acte d'oppression, mais aucun acte dépression. Elles ne veulent pas même agir par suite de ce qu'on pourrait appeler une contrainte morale exercée par un général à la tête de son armée.
Encore une fois, c'est dans l'intérêt de la nation pour laquelle on agit que chacune des trois puissances se résigne à cette cruelle extrémité d'envoyer une expédition au Mexique. Sous ce rapport, il ne peut y avoir aucun doute, il ne peut s'élever de contestation en pré-
18i DISCOURS PARLEMENTAIRES.
seace des termes du traité que je viens d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux.
Il est vrai qu'à côté de ce traité se rencontrent des commentaires : ce sont les instructions que M. le ministre des Affaires étrangères donne à notre plénipotentiaire qui était chargé d'organiser et de diriger l'expédition.
Je ne veux pas vous fatiguer par la lecture intégrale de ces instructions, vous vous les rappelez parfaitement. L'esprit de ces instructions est conforme, et il devait l'être, au texte du traité que je viens de vous rappeler. Il était nécessaire, dit M. le ministre des Affaires étrangères, que dans cette situation les trois gouvernements songeassent à combiner leur action contre le Mexique, et l'entente qui s'est facilement établie entre eux à ce sujet a abouti à une convention signée à Londres le 31 octobre. Je me bornerai à vous dire que l'intention des puissances alliées, comme l'indique la convention du 31 octobre, est que les forces combinées procèdent à l'occupation immédiate des ports situés sur le golfe du Mexique, après avoir simplement sommé les autorités locales de leur en faire la remise; puis, après s'être expliqué sur la difficulté et les éventualités possibles, le ministre ajoute :
« Les forces combinées des trois puissances arrivées sur les côtes orientales du Mexique, vous aurez, comme je l'ai dit, à réclamer la remise entre vos mains des ports de ce littoral. A la suite de cette démarche, deux alternatives peuvent se produire : ou l'on résistera à votre sommation, et alors il ne vous restera qu'à concerter sans délai avec les commandants alliés la prise de vive force de ces ports ; ou bien les autorités locales renonceront à vous opposer une résistance matérielle, puis le gouvernement mexicain se refusera à entrer en rapport avec vous. »
On prévoit cette éventualité. Dans ce cas, le plénipotentiaire est autorisé à employer la force, mais en même temps on veut bien faire comprendre quel doit être le but d'une pareille coercition :
« Les puissances alliées ne se proposent, je vous l'ai dit, aucun autre but que celui qui est indiqué clans la convention; elles s'interdisent d'intervenir dans les affaires intérieures du pays, et notamment d'exercer aucune pression sur les volontés des populations quant au choix de leur gouvernement. Il est cependant certaines hypothèses qui s'imposent à notre prévoyance et que nous avons dû examiner. Il pourrait arriver que la présence des forces alliées sur le territoire du Mexique déterminât la partie saine de la population, fatiguée d'anarchie, avide d'ordre et de repos, à tenter un effort pour constituer dans le pays un gouvernement présentant les garanties de force et de stabilité qui ont manqué à tous ceux qui s'y sont
succédé depuis l'émancipation. Les puissances alliées ont un intérêt commun et trop manifeste à voir le Mexique sortir de l'état de dissolution sociale où il est plongé, qui paralyse tout développement de sa prospérité, annule pour lui-même et pour le reste du monde toutes les richesses dont la Providence a doté un sol privilégié et les oblige elles-mêmes à recourir périodiquement à des expéditions dispendieuses, pour rappeler à des pouvoir séphémèreset insensés les devoirs des gouvernements. Cet intérêt doit les engager à ne pas décourager des tentatives de la nature de celles que je viens de vous indiquer, et vous ne devriez pas leur refuser vos encouragements et votre appui moral si, par la position des hommes qui en prendraient l'initiative et par la sympathie qu'elles rencontreraient dans la masse de la population, elles présentaient des chances de succès pour l'établissement d'un ordre de choses de nature à assurer aux intérêts des résidents étrangers la protection et les garanties qui leur ont manqué jusqu'à présent. »
Je vous demande pardon, messieurs, de la longueur de cette citation; vous verrez dans un instant qu'elle n'était point inutile, et que c'est à dessein que je la place ainsi dans vos souvenirs,
Nous aurons à nous demander si, en effet, on n'a exercé au Mexique aucune pression morale, si on y a trouvé l'adhésion de la partie saine de la population, si l'on s'est appuyé sur des hommes qui méritassent l'estime et la considération de tous; et, toutefois, il m'est impossible de ne pas placer ici une remarque qui s'est déjà certainement présentée à vos esprits : c'est que s'il peut paraître opportun, nécessaire même, il est assurément bien dangereux de donner à un plénipotentiaire armé des pouvoirs aussi vagues et aussi inconsistants ; l'autoriser à se rendre clans un pays étranger, à chercher, à la tête d'une armée dont les intentions peuvent être diversement appréciées, quelle est l'opinion publique, et à se jeter dans le premier courant qui lui paraîtra favorable, c'est assurément, messieurs, l'exposer à des aventures qui engagent l'honneur et l'avenir de la France, et qui pourraient la jeter dans d'inextricables embarras. Car il n'y a pas, vous le comprenez très-bien, à se faire illusion en présence de ces expressions : « La partie saine de la population. « La partie saine de la population qui viendrait au-devant de l'étranger envahissant le territoire ! Pour moi, messieurs, c'en est la partie la plus méprisable et de laquelle il faut avant tout se défier. Et ce langage était celui qui était tenu par les hommes de guerre qui abordaient le territoire de la France, la convention de Pilnitz à la main. Assurément, je ne veux pas faire ici une assimilation complète; mais je signale, parce que c'est mon devoir, le danger que le caractère de pareilles instructions faisait courir à la France; et malheureusement ce n'est pas une vaine
hypothèse, et les événements se sont chargés de justifier mon opinion. Ouoi qu'il en soit, ces documents ayant été publiés, l'opinion ayant accepté cette expédition dirigée contre le Mexique et dans laquelle la France n'intervenait que pour un faible contingent de deux mille cinq cents à trois mille hommes, l'année ne se termine pas sans que des rumeurs vagues d'abord, plus consistantes ensuite, vinssent jeter dans tous les esprits une fort légitime inquiétude. On disait en effet que venger les nationaux était un programme ne servant que de prétexte à d'autres projets; que les alliés n'allaient au Mexique que pour y détruire la forme du gouvernement établi et le remplacer par une monarchie; ou disait même le nom du prince aventureux, quoique Autrichien (rires et bruit), qui avait accepté une pareille candidature, et dont nos soldats emportaient peut-être les bulletins dans le papier de leurs cartouches. Ce fut au milieu de ces anxiétés et de ces incertitudes que s'ouvrit notre session, et vous n'avez pas oublié les interpellations qui furent à cette époque adressées au gouvernement. Vous entendez encore le discours ai notre honorable collègue M. Jubinal, qui posait très-nettemeni la question. 11 dit : Si vous allez au Mexique pour venger vos griefs, vous avez le droit avec vous ; mais vous le violez ouvertement si vous avez la prétention d'imposer à ce gouvernement une forme dont il ne veut pas; et si vous abusez de votre force considérable sur le faible, vous commettrez aux yeux de l'Europe un acte vérilablement criminel, d'autant plus grave qu'il s'agit d'un pelit peuple qui ne peut pas nous résister, qui a conquis son indépendance à travers mille périls, qui peut sans doute être livré à de regrettables convulsions, mais qui a le droit de les préférer à la servitude, et auquel enfin vous n'avez pas le droit d'imposer un autre gouvernement.
.le me permis, messieurs, d'ajouter quelques observations à ce discours, et je cherchai, en remontant à l'origine de cette guerre, à démontrer qu'elle était tout à la fois impolitique et injuste. Impolitique : car la grandeur de l'effort et de la dépense n'était pas en rapport avec le résultat qu'on se flattait d'obtenir; impolilique : elle pouvait avoir pour conséquence de nous jeter dans des complications diplomatiques extrêmement graves, de changer l'équilibre de nos alliances, en un mot de nous faire courir des dangers qui ne semblaient en aucune manière la compensation des avantages dont nous poursuivions la réalisation. J'ajoutai, messieurs, que celte guerre était injuste; car le Mexique avait, aussitôt que la France lui avait fait connaître ses réclamations, reconnu lui-même que la susceptibilité de notre agent s'était légitimement alarmée. Le Mexique offrait d'entrer en négociation; il offrait, à la suite de ces négociations, des cautions qui pouvaient paraître solvables, même aux gou-
vernemeiils les plus défiants; et si nous voulions aller plus loin, oh! alors, messieurs, de tout cœur je m'unissais aux nobles et généreuses paroles de mon collègue M. Jubinal, et je n'avais pas de peine à démontrer (je le vois cette fois par l'assentiment de la Chambre tout entière) qu'un acte de force contre le Mexique était un acte contre le droit des gens, et qui nous rendait, vis-à-vis du monde entier, coupables d'un véritable attentat contre la souveraineté nationale d'un peuple.
Vous vous souvenez, messieurs, de la réponse qui fut faite par l'honorable M. Billault. Elle ne fut, si je ne me trompe, que la paraphrase, éloquente sans doute, des instructions dont tout à l'heure je vous rappelais le résumé. M. le ministre nous dit: « Nous n'allons au Mexique que pour notre compte, dans un intérêt national, pour y protéger nos concitoyens menacés par un gouvernement qui n'a d'autorité que de nom, mais qui est l'anarchie organisée ; en même temps nous voulons obtenir le redressement de nos griefs, le payement d'indemnités qu'on nous promet toujours sans jamais les solder, et nous ne pouvons, quelle que soit d'ailleurs noire générosité, passer éternellement pour les dupes de ceux qui nous jouent. »
M. le ministre ajoutait que ce qui devait rassurer tous les esprits, c'est que notre action était commune avec celle des deux puissances, et c'était là surtout, messieurs, qu'il plaçait la raison principale invoquée par lui pour détermiaer la confiance de l'Assemblée.
Écoutez plutôt celte citation fort courte de son remarquable discours :
« Mais est-ce que cette réunion des trois puissances ne devrait pas par elle-même vous rassurer pleinement contre les suppositions particulières dont vous avez fait la base de votre discussion?... Au delà des faits patents et déclarés, vous persistez à entrevoir je ne sais quelles machinations secrètes de la France au profit d'un intérêt étranger!
« Il faut, quand on affirme de pareilles suppositions, en avoir au moins quelques preuves, et vous n'en avez aucune.
« La convention passée entre les trois puissances est claire et précise; le but est d'exiger du Mexique : 1° une protection plus efficace pour les personnes et les propriétés de leurs sujets; 2° l'exécution des obligations contractées envers elles par cette république, et l'article 2 de cette convention ajoute (Vous connaissez cet article, je
ue le mets pas sous vos yeux.)
u Tout cela, disait M. le ministre, est net, précis, tout cela exprime fort clairement et ce que les trois puissances veulent faire en commun, et ce qu'elles s'interdisent de faire. Contre des déclarations si solennelles, quelles preuves avez-vous donc? »
Quelles preuves, messieurs! c'est M. le ministre qui va me les fournir, et c'est dans les événements que sa politique a provoqués que je veux trouver la réfutation éclatante de ce que je viens de lire.
Je sais bien, messieurs, qu'il ajoutait, comme les instructions: « Mais notre présence sur les côtes du Mexique, elle peut faire naître des éventualités devant lesquelles nous ne saurions demeurer inactifs. Nous sommes en face d'un gouvernement en dissolution ; mais aussitôt qu'apparaîtra notre drapeau, la population entière viendra se ranger à son ombre, et, laissant dans leur isolement ces misérables agitateurs qui l'oppriment, elle nous proclamera comme ses libérateurs. Que faire, disait M. le ministre, en présence d'un si beau spectacle? »
Nous ne pourrons nous refuser la satisfaction de présider militairement à la fondation d'un gouvernement.
Telles étaient, messieurs, les explications qui nous étaient données, et qui étaient terminées par un moyen oratoire souvent employé en pareille matière : Nos troupes sont en marche sur Mexico ; elles y sont peut-être; à quoi bon la discussion?
.l'aurais pu répondre, messieurs, que la discussion se produisait quand elle était permise à cette Chambre, et que lorsqu'une Assemblée n'est pas maîtresse de faits qui peuvent engager d'une manière irrémédiable l'avenir du pays, c'est bien le moins qu'on lui laisse le droit de parler quand la parole lui est donnée.
Il ne m'appartient pas, et vous le comprendrez sans peine, d'apprécier quels furent les sentiments provoqués par le discours de M. le ministre, car cette fois l'expression en fut plus silencieuse que de coutume.
Quant à moi, messieurs, je conservai mon opinion, et je ne savais pas que les tristes prévisions dont je m'étais fait l'organe seraient si vite réalisées, et que les faits, au moment même où je parlais, se chargeraient de me donner raison.
Ces faits, vous les connaissez tous, et si je les rappelle, c'est pour les caractériser et en tirer les conséquences pratiques qu'ils contenaient.
Vous savez que l'expédition qui était partie en novembre, toucha la terre du Mexique dans le courant de décembre 1861; ce fut du moins à cette époque que la Vera-Cruz tomba au pouvoir des Espagnols, arrivés les premiers; les Français ne vinrent que dans le courant de janvier; mais il est constaté par un document officiel que l'armée combinée n'avait apporte avec elle aucun cheval de transport, aucun chariot, aucun matériel. On se flattait probablement de trouver tous ces moyens d'action sur les lieux. On ne put se les procurer qu'avec une extrême difficulté, avec des dépenses énormes et beaucoup de lenteur.
Je dis ces choses qui, je le répète, sont aujourd'hui officielles, car le procès-verbal qui les constate est revêtu delà signature d'un représentant de la France-, je les dis pour expliquer comment notre armée n'est pas entrée immédiatement en campagne ; car, dans cette affaire, où il semble que toutes les fautes aient été accumulées, l'époque qui a été choisie pour l'expédition n'était pas heureuse. On voyait, en effet, poindre à un horizon très-rapproché ce mois terrible dans lequel le fléau de la fièvre jaune devait être le véritable auxiliaire de la nation mexicaine si elle était attaquée. Il fallait donc se hâter, et on le pouvait. Je ne recherche pas, messieurs, sur qui doit peser la responsabilité d'un pareil état de choses, je me borne à le constater.
Toutefois, comme l'action militaire devait être précédée de l'action politique, vous le savez, une proclamation fut lancée, par laquelle, avec moins de talent et d'autorité, sans doute, que ne le faisait à cetle tribune M. le ministre sans portefeuille, le commandant de l'expédition s'adressa à la nation mexicaine. « Les bras de la France vous sont ouverts, lui dit-il, accourez! Laissez ceux qui font peser sur votre front un joug détestable ; nous sommes ici pour le brider! »
Messieurs, personne ne vint, et je suis clans la nécessité de constater avec les documents officiels que cette proclamation resta sans écho. Le ministre des Affaires étrangères de la république mexicaine fit seulement savoir non officiellement qu'il ne répondrait qu'à des réclamations diplomatiques qu'il pourrait entendre. Il ajouta, messieurs, que le corps de l'armée combinée pouvait se trouver menacé, sur le littoral, par l'invasion de cette terrible maladie dont j'ai parlé, et qui paraissait malheureusement, cette année, devoir prématurément éclater. Il dit qu'il était prêt à ouvrir les portes du Mexique à deux conditions : la première, c'est qu'on traiterait sur des réclamations, qu'on laisserait intacte la question de l'existence du gouvernement établi; la deuxième, c'est que si le traité au-devant duquel on marchait n'était pas ratifié par les cabinets respectifs des plénipotentiaires, les troupes rétrograderaient, qu'elles repasseraient le défilé présumé imprenable par les Mexicains, mais qui, dans tous les cas, est un défilé redoutable, et qu'elles reviendraient reprendre leurs positions sur le littoral.
Tous ces faits, messieurs, s'accomplissaient dans les premiers jours du mois de février 1862.
Les plénipotentiaires firent alors une note dans laquelle étaient énoncées leurs réclamations, et le comte de Reuss fut chargé de franchir de sa personne le défilé et d'aller aux avant-postes mexicains pour s'entendre avec le ministre des Affaires étrangères, qui était venu de sa personne.
On tomba bientôt d'accord ; et permettez-moi de vous dire qu'il
était difficile qu'il en fût autrement; le Mexique, en effet, consentait à négocier, et à ce moment il offrait, comme étant certain de l'obtenir, la caution des États-Unis.
Dès lors, messieurs, disparaissait cette objection qui a été présentée avec une graude valeur, je le reconnais, par M. le ministre sans portefeuille, de cette perpétuelle illusion dans laquelle les hommes d'État mexicains voulaient entretenir les puissances européennes en leur promettant toujours et en ne tenant jamais,
C'est, messieurs, dans de pareilles circonstances que commencèrent les négociations aboutissant au traité du 19 février, qu'on appelle le traité de la Soledad et qui a été signé par les plénipotentiaires des trois puissances combinées. Ce traité stipulait principalement sur les deux objets que je rappelais tout à l'heure, c'est-à-dire, messieurs : ouverture de négociations pour les réclamations de chaque puissance et, en même temps, possibilité pour les troupes combinées d'abandonner le littoral, qui était déjà pestilentiel, pour venir prendre leur campement sur des terres plus hautes qui étaient à l'abri de la contagion.
Les Mexicains nous envoyèrent une garde d'honneur de deux mille hommes, qui était chargée d'escorter notre brave armée comme l'armée d'Espagne ; et je trouve, messieurs, dans l'extrait du procèsverbal de la conférence du 30 avril, dont je serai dans ïa nécessité de dire un mot tout à l'heure, un passage qui prouve combien étaient sages les résolutions des plénipotentiaires, qui se voyaient placés dans cette affreuse alternative, ou bien de faire rembarquer leurs troupes, ou bien de les laisser dévorer par le fléau.
Voici, en effet, comment ce procès-verbal s'explique en ce qui concerne ce premier voyage fait dans l'intérieur, à l'ombre d'un traité qui devait se conclure, et qui devait être exécuté si les cabinets respectifs l'avaient ratifié :
« L'amiral, à la tête des troupes françaises, avait déjà commencé son mouvement depuis le 20 février, sans trouver d'hostilité ni d'obstacle sérieux ; et néanmoins les deux armées laissèrent sur la route de tristes traces de leur passage. Les invalides, le train des équipages, les chevaux et les mules ne pouvant suivre la colonne sous un soleil de feu et le long de routes détestables, restèrent à l'arrière et sont un témoignage de toutes les difficultés de l'entreprise. »
Laissez-moi répéter ce que je disais, que ce témoignage proteste en faveur de la sagesse de ceux qui avaient arrêté le traité. Le traité portait que les armées combinées devaient attendre dans les nouveaux campements qui leur avaient été assignés jusqu'au 15 avril, époque à laquelle la ratification ou le refus devait être arrivé d'Europe.
Vous le savez, sur cette première question si capitale, l'accord des trois puissances, sur lequel le ministre insistait avec tant d'énergie, fut rompu; les cabinets de Londres et de Madrid approuvèrent, celui des Tuileries refusa son approbation.
Je m'arrête ici, messieurs, et j'ai le droit, au nom de l'Assemblée qui me fait l'honneur de m'écouter, de demander au gouvernement les raisons du refus de cette ratification.
Permettez-moi de le dire, clans une affaire de cette nature, dans des circonstances d'une si haute gravité, les pouvoirs qui dounent des instructions doivent y regarder à deux fois 11 faut qu'elles soient claires et précises; il ne faut pas quelles exposent les plénipotentiaires à un désaveu qui jette toujours sur les négociations ultérieures un jour fâcheux.
Pourquoi notre plénipotentiaire a-t-il été désavoué? C'est là ce que probablement le ministère daignera enfin nous dire.
Quoi qu'il en soit, la convention n'étant pas ratifiée, il semblait, messieurs, qu'on dût rentrer dans l'état antérieur. Il n'en fut rien, et malheureusement, ceci est un incident pénible à raconter devant une Assemblée française, le chef de corps fut, à ce qu'il paraît, dans la nécessité de ne pas se conformer à la parole qu'il avait donnée. Il avait promis de retirer ses troupes en deçà du défilé qu'il n'avait franchi qu'en vertu du traité ; le traité étant rompu, les troupes restèrent au delà.
Je le sais, messieurs, et je n'ai pas la prétention de juger ici, de loin, dans une question aussi délicate, la conduite du chef de corps dont je parle; il a allégué des raisons bien vagues, je l'avoue, mais enfin il en a allégué. Seulement, il m'est permis de dire, au nom de mon pays, que les sentiments chevaleresques qui sont l'essence même de son caractère se concilient peu avec de pareilles transactions, et que ce n'est pas ordinairement pour avoir côtoyé les traités en les éludant que la France s'est distinguée dans l'histoire.
Ce qui m'autorise, messieurs, à tenir un pareil langage, c'est celui que je rencontre de la part de notre agent dans les conférences d'Orizaba, dont je parlerai tout à l'heure. En effet, voici dans quels termes le plénipotentiaire de la France a été interpellé, et voici, messieurs, comment il a répondu :
« Sir Charles Wyke voudrait savoir s'il est vrai que M. Dubois de Saligny a dit qu'il n'attribuait pas aux préliminaires d'autre valeur que celle du papier sur lequel ils sont écrits.
« M. Dubois de Saligny répond qu'il n'a jamais pu avoir la moindre confiance dans tout ce qui émanait du gouvernement du Mexique, pas plus dans les préliminaires que dans tout autre engagement de ce gouvernement.
« Le commodore Dunlop demande à M. Dubois de Saligny pourquoi donc il les a signés, et comment il se fait qu'il ne se considère pas comme lié par cet acte.
« A cette question le commissaire français répond qu'il n'a pas d'explications à donner à la conférence au sujet des motifs qui l'ont amené à signer les préliminaires ; mais qu'il se serait cru solennellement lié par sa signature si le gouvernement du Mexique n'avait pas pris soin d'annuler de mille manières différentes les préliminaires de la Soledad. »
Messieurs, je ne suis pas très-sévère, très-scrupuleux, je crois, en affirmant qu'il est fâcheux qu'un pareil langage ait été tenu. Si le plénipotentiaire français avait à relever de la part du gouvernement mexicain des infractions au traité, qui eussent cette puissance de le délier des engagements d'honneur qu'il avait contractés, il fallait qu'il les précisât et qu'il ne parût pas ignorer la valeur de la signature de la France, à ce point de faire cette déclaration préalable, que cette signature n'avait pas plus de valeur que le papier sur lequel elle avait été tracée.
Ce qu'il y a de certain, c'est que nos soldats sont restés, en vertu d'un traité qui n'a pas été ratifié; ce qu'il y a de certain encore, c'est que c'est à propos de ce défaut de ratification qu'a éclaté la rupture entre les trois puissances, que l'accord a cessé d'être commun, et que la France s'est trouvée seule dans son action.
Je sais bien, messieurs, que M. le ministre, qui m'a fait l'honneur de me répondre dans la discussion de l'adresse, ne manquera pas de me dire que c'est précisément le résultat que j'avais réclamé. Cela est vrai, et il est incontestable que, au Mexique, la France, escortée de l'Angleterre, et surtout de l'Espagne, avait dans ses rangs un élément d'impopularité qui lui rendait toute espèce de concours moral impossible. Si la France était restée seule, je ne doute pas un instant que les événements au milieu desquels nous sommes engagés ne se seraient pas produits. Mais la France, après avoir éliminé l'Espagne et l'Angleterre, loin d'être restée seule, a ouvert ses rangs à des factieux, à des émigrés, à des hommes qui avaient été chassés du Mexique par la force des armes, aussi bien que par la volonté nationale.
C'est là, messieurs, un second épisode de cette déplorable guerre, épisode qui va motiver une rupture non moins éclatante entre les trois puissances. .le dis non moins éclatante, car cet épisode a été l'objet d'une délibération en règle ; et tout ce qui s'y rattache a été soigneusement discuté, rappelé dans un procès-verbal que tous les journaux de l'Europe ont publié.
Vous savez donc, messieurs, et je ne fais ici que rappeler vos sou-
vcnirs, que lorsque le bruit se répandu que l'expédition du Mexique allait voir arriver dans ses rangs les anciens partisans du gouvernement renversé au Mexique, et notamment le général Miramon, remplacé par Juarez, le commodore anglais déclara que, si le général Miramon débarquait sur les côtes du Mexique, il le ferait arrêter et juger comme ayant volé l'argent de la légation britannique. Le général Miramon fut effrayé par cette déclaration ; il parut bien dans les eaux du Mexique; mais, en présence de l'escadre anglaise, il tourna du côté de la Havane, qu'il s'empressa de regagner.
Cependant, messieurs, si nous fûmes ainsi délivrés du général Miramon, nous amenâmes sur nos pas le général Almonte, le père Miranda et toute leur escorte. Quels étaient ces personnages? Celaient, ainsi que je l'ai dit, les partisans du gouvernement renversé, du gouvernement clérical et militaire, auquel avait, succédé le gouvernement constitutionnel de Juarez ; c'étaient des hommes proscrits par les autorités mexicaines, et qui ne pouvaient mettre le pied sur les côtes du Mexique sans encourir toutes les rigueurs des lois de leur pays. Eh bien, c'étaient précisément ces personnages qui apparaissaient au milieu des forces françaises. Y apparaissaient-ils sans mandat? Nous sommes autorisés à dire que non ; car le contraire a été officiellement constaté. En effet, à peine débarqué, le général Almonte faisait connaître quels étaient ses pouvoirs : il disait trèsnettement qu'il arrivait pour obtenir de la part des Français, des Espagnols et des Anglais, l'appui de la candidature du prince Maximilien.
Voici comment s'exprime, à cet égard, le même procès-verbal des conférences d'Orizaba, auquel j'ai fait déjà quelques emprunts :
« Ainsi, tout allait bien, et il y avait lieu d'espérer que les satisfactions que la convention de Londres avait en vue seraient obtenues par des moyens pacifiques, lorsque le paquebot du mois de février arriva, amenant le général Almonte et quelques autres exilés, ce qui jeta la pomme de discorde au milieu de la conférence. Dans une visite rendue à Son Excellence par le général Almonte, ce dernier déclara formellement qu'il comptait sur l'influence des trois puissances pour changer la forme du gouvernement du Mexique en une monarchie , et pour en placer la couronne sur la tète de l'archiduc Maximilien d'Autriche ; qu'il croyait que ce projet serait bien reçu au Mexique et peut-être réalisé avant que deux mois fussent écoulés.
« Le commodore Dunlop dit que, quelques jours après, M. Almonte lui fit la même déclaration. *
Ainsi, ce n'est pas seulement un proscrit qui, à l'abri de forces étrangères, veut rentrer dans son pays, c'est le mandataire d'un prince étranger, c'est un courtier de candidature monarchique qui