‹ Discours parlementaires (volume 3)Chapitre 11 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

vient derrière les forces françaises, anglaises et espagnoles, chercher à imposer par la guerre civile, par la guerre étrangère, un prince autrichien. Voilà, messieurs, ce qu'était le général Almonte au milieu de nos rangs!

Est-ce que vous croyez que la présence de ce personnage ne devait pas exciter une très-légitime émotion? Les plénipotentiaires anglais et espagnols se récrièrent et demandèrent que le général Almonte fût immédiatement expulsé; ils dirent que la convention de Londres était ouvertement violée par sa présence au milieu des forces combinées.

Les plénipotentiaires, en parlant ainsi, étaient-ils dans leur tort? Je n'ai pas besoin de grande démonstration pour vous prouver la négative. Il est bien certain que, l'article 2 de la convention de Londres disant que les puissances combinées s'interdisaient toute espèce de pression sur le gouvernement mexicain , donner ainsi son attache à des prétentions monarchiques colportées, annoncées par un proscrit, par un émigré, par un condamné, par un homme auquel l'accès des côtes du Mexique n'était possible que grâce à notre influence, c'était violer ouvertement, c'était déchirer par ses deux bouts la convention de Londres.

Mais, messieurs, cet acte si blâmable ne doit pas être seulement examiné au point de vue du respect dû aux traités , mais encore eu égard à la violation du droit des gens et de la morale qu'il comporte nécessairement.

La guerre, messieurs, est toujours pour les peuples une extrémité cruelle ; cependant, elle est permise quand il s'agit de repousser une invasion, de venger une insulte, de venir au secours d'un allié. Mais supposez qu'elle soit entreprise pour imposer un gouvernement dont une nation envahie ne veut pas : elle est un attentat. Supposez qu'elle soit entreprise pour faire prévaloir l'ambition particulière de tel ou tel citoyen chassé de son pays : elle devient un véritable crime,

Et que penser, messieurs, je vous le demande, de la conduite et de la moralité de celui qui vient ainsi déchaîner sur son propre pays le fléau de la guerre étrangère? Ah! messieurs, je l'avoue, il ne m'est pas possible, en présence d'un acte aussi inqualifiable, de contenir les sentiments qui sont dans mon cœur. Comment ! la France a pu couvrir de son drapeau une action pareille !

L'histoire a malheureusement enregistré beaucoup d'exemples semblables de félonie ; mais elle nous apprend que ceux qui ont tourné leurs armes contre leur pays, sans parler ici des histoires qui ne sont pas les nôtres, depuis le connétable de Bourbon jusqu'au général Moreau, ont été flétris par des condamnations éclatantes qui doivent frapper tous les mauvais citoyens qui vont, à l'étranger,

chercher les ressources nécessaires pour faire prévaloir leurs desseins. Quant à moi, je ne sache pas de principe plus sacré que celui de l'amour de son pays, du respect de sa nationalité, de l'horreur profonde de toute espèce d'intervention étrangère. J'ignore l'avenir qui est réservé à la France... (interruption et rumeurs) ; j'ai la conviction profonde qu'elle sera de plus en plus digne de la liberté, qu'elle arrivera à la conquérir tout entière... et sans entraves; mais ce qui n'arrivera jamais, j'en suis sûr, c'est que si elle pouvait être réduite à subir le joug d'un despote qui briserait toutes ses garanties, qui décimerait ses citoyens les plus éminents, qui, d'un bout à l'autre du territoire, ferait planer un système de terreur et de mort, nous le subirions en frémissant, nous essayerions de le briser par tous les moyens que notre nature nous fournirait; mais si, à la frontière, apparaissait un libérateur escorté par les troupes autrichiennes et prussiennes, c'est à lui que j'irais comme à un ennemi, et je croirais accomplir un devoir sacré en versant jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour m'opposer à ce que cet insolent auxiliaire vînt fouler le sol de la patrie, qu'il profanerait. (Bruit prolongé.)

De pareils sentiments, j'en conviens, messieurs, et je vous en demande pardon, n'ont d'autre inconvénient que d'être un lieu commun; mais, si telle est votre opinion, je vous le demande, quel jugement prononcez-vous sur le général Almonte? quel jugement sur le gouvernement qui le porte avec lui (murmures), qui en fait un instrument? Car, ne l'oubliez pas, messieurs, Almonte a lancé une proclamation, lui aussi, et, à l'abri du drapeau français, il a fait connaître au Mexique, lui citoyen mexicain, derrière les baïonnettes étrangères, quelle doit être la forme du gouvernement qu'il fallait préférer.

On a dit, messieurs, que notre drapeau le couvrait, et qu'il eût été indigne de la France de l'abandonner.

Ah! messieurs, s'il avait été vaincu, si, après une lutte soutenue par lui dans son pays, il fût venu nous demander asile, je comprendrais qu'on le lui eût accordé. Mais est-ce qu'il s'agit d'une pareille hypothèse? Est-ce que ce n'est pas un citoyen factieux qui vient chercher à attirer sur son pays le fléau de la guerre étrangère? Est-ce que, par conséquent, ce n'est pas une dérision de dire que notre drapeau le couvre? Dans cette situation, dire que le drapeau de la France couvre le général Almonte, n'est-ce pas dire que c'est plutôt sa main que celle de la France qui tient notre étendard sur les rivages mexicains? (Exclamations et murmures.)

Messieurs, vous ne vous étonnerez certainement pas qu'en présence de pareilles démonstrations, le gouvernement de Juarez ait déclaré que tant que le général Almonte et ses partisans resteraient dans les

rangs de l'armée française, il se refuserait à toute espèce de négociations; et vous refuseriez votre estime à tout chef de gouvernement qui tiendrait un autre langage. Le président Juarez a dit : Si les Français sont seuls, ils viendront à Mexico; s'ils sont avec le général Almonte, je considérerai la présence de celui-ci comme une déclaration de guerre.

C'est alors, messieurs, que la question a été posée devant les commissaires; c'est sur cette question qu'on a engagé les conférences d'Orizaba; et c'est après la discussion de tous les motifs qui ont été réciproquement invoqués qu'il a été décidé que la présence du général Almonte devenait pour la nation espagnole comme pour la nation anglaise une impossibilité absolue à une continuation de concours :

« Le secrétaire delà mission espagnole lit une note de M. Doblado, demandant le rembarquement du général Almonte et de ses compagnons.

« L'amiral Jurieu lit la réponse des commissaires français, qui n e peuvent faire droit à la demande du gouvernement mexicain.

« Les commissaires d'Angleterre et d'Espagne n'approuvent pas le projet soumis par l'amiral à leur approbation. »

C'est, messieurs, je le répète, sur cette question que solennellement on se divise.

Cependant, et pour être complétée dois dire à la Chambre qu'il a existé encore une autre cause de discorde, et je manquerais à mon devoir si je n'en disais un mot, ne fût-ce que pour provoquer de la part du gouvernement des explications que l'émotion de la conscience publique a rendues tout à fait indispensables.

Vous n'ignorez pas qu'au moment où l'expédition avait été résolue, chacune des puissances combinées s'était réservé le droit de faire valoir ses réclamations individuelles. Les réclamations devaient être examinées par chacune des autres puissances; il devait y avoir une commission mixte. Mais quant au chiffre des indemnités, il était apprécié, permettez-moi cette expression de palais, chacun au droit soi.

La France avait cru d'abord n'être engagée, au point de vue financier, dans cette question que d'une manière insignifiante.

Vous savez en effet, messieurs, et rien n'a été répondu à ces observations, lors de la discussion de l'adresse, que le chiffre de la créance reconnue par les traités antérieurs est de 750,000 francs ; 750,000 francs!

A cela, il faut ajouter les réclamations éventuelles de nos nationaux, qui pourraient atteindre le chiffre de 4 millions. Exagérez le chiffre, si bon vous semble.

Tel était l'état apparent. Or, lorsque la France, dans la conférence

-des commissaires, voulut foire connaître quel était le chiffre de ces indemnités, elle parla d'abord d'une somme de 12 millions dont elle demandait le payement sans aucune espèce d'examen; et, en second lieu, d'un chiffre de 75 millions de francs Rappliquant à un emprunt Jecker, qu'elle voulait faire reconnaître par le gouvernement qu'elle installerait.

Or, cet emprunt Jecker n'est qu'une abominable exaction, et la France, j'en suis convaincu, sur ce point comme sur les autres, était dans une erreur inconcevable, infiniment regrettable, mais qu'il importe à tout prix de dissiper.

Savez-vous, messieurs, ce que c'était que ces bons Jecker? Je laisse parler les documents officiels, une lettre adressée à lord John Russell par l'envoyé d'Angleterre s'expliquant sur cette affaire, et voici ce qu'il dit :

a Lorsque le gouvernement de Miramon était sur ses dernières jambes et entièrement sans le sou, la maison Jecker lui prêta 750,000 dollars (3,750,000 fr.) pour lesquels il reçut des bons payables à quelque époque future et se montant à 15 millions de dollars (75 millions de francs).

« Peu après cette outrageuse transaction, Miramon fut renversé et remplacé par son rival Juarez. Celui-ci fut sommé par M. Jecker, qui était sous la protection française, d'avoir à lui payer la somme énorme ci-dessus menlionuée, se fondant sur ce qu'un gouvernement est responsable des actes et obligations du gouvernement qui l'a précédé. Juarez refusa; il fut soutenu dans cette résolution par l'opinion de tous les hommes impartiaux du Mexique.

« J'ai toujours compris que son gouvernement consentait volontiers à remboursera somme prêtée, 750,000 dollars, avec les intérêts à 5 pour 100, mais repoussait toute idée d'être passible de 15 millions de dollars.

« Je n'ai pas besoin d'ajouter que des termes de cette nature ne pourraient jamais être acceptés, et que toute tentative pour appuyer une pareille demande conduirait à des hostilités immédiates entre le gouvernement mexicain et les alliés. »

Et, pour compléter ces renseignements, j'ajoute que la maison Jecker était une maison suisse, qu'elle a été entraînée par la chute de Miramon. Jecker a été déclaré en faillite; les bons du Trésor qui étaient entre ses mains, qui n'étaient plus, vous le comprenez, que des titres sans valeur, ont été vendus à vil prix. Une société d'honnêtes spéculateurs les a rachetés (bruit), et maintenant elle veut s'en servir, elle veut toucher ces 75 millions. Et voilà, messieurs, les créances que la France prend sous son patronage!

Et savez-vous ce qui se passe au dehors? Beaucoup d'entre vous

ne L'ignorent pas sans cloute, et si je le dis, c'est pour protester, avec l'autorité que me donne la haute situation du premier corps de la France, contre une abominable calomnie qui a couru par toute l'Europe. Vous avez pu recevoir comme moi un extrait du journal le Times qui, malheureusement, n'entre pas en France, car il vaudrait beaucoup mieux qu'il y entrât et qu'il y fut publié, — du journal le Times, qui dit que ces 75 millions de bons ont été rachetés par une société à la tète de laquelle se trouvaient des personnages parfaitement connus dans l'État.

On dédaigoe de semblables attaques, et l'on a tort. On se croit suffisamment protégé par ce système de surveillance exagérée qui est l'essence même de notre gouvernement, et parce qu'on arrête la calomnie à la frontière, on la croit tout à fait étouffée. Il semble, en vérité, que la Fiance soit pareille à cet oiseau qui, la tête sous son aile, pense qu'il n'est vu de personne (rumeurs), et que parce qu'il fait nuit chez lui, il n'y a pas de lumière ailleurs. Malheureusement il n'en est pas ainsi; ces calomnies, elles ont couru l'Europe, et il importe que la parole de M. le ministre les puisse réfuter.

Quoi qu'il en soit, voici ce qui est arrivé : cette affaire Jecker, qui n'est qu'une scandaleuse spéculation, elle a été présentée au gouvernement français, appréciée sans doute comme une créance légitime et qui va être un cas de paix ou de guerre; car, vous le voyez dans la réponse qui est faite par l'envoyé de la Grande-Bretagne, il est certain que les alliés ne veulent pas accepter une pareille réclamation, et que si la France s'obstine à la présenter, ce sera dès lors avec le gouvernement du Mexique un cas d'hostilité.

Eh bien, messieurs, il faut que cette affaire s'éclaircisse, il faut que la calomnie dont je viens de parler reçoive un éclatant démenti; il faut que la Chambre entende de la bouche de M. le ministre cette déclaration, qu'elle n'exigera le payement que des sommes qui ont été réellement versées; mais que, quant à tous ces honteux tripotages de spéculateurs, qui vont, à la suite des discordes politiques d'un pays, prêter, à de désastreuses conditions, à un pouvoir qui est sur le penchant de sa ruine, la France s'en éloigne avec dégoût, et que , si un instant elle a pu être abusée , quand la lumière est faite, elle ne persiste pas dans son erreur.

Voilà ce qui me parait indispensable, et cependant il me semble que ce n'est pas assez. Je crois que les choses en sont arrivées à un point tel qu'il faut absolument que le ministre s'explique sur les résolutions qu'il veut prendre ; et, si la Chambre me le permet, je lui indiquerai ce qui me semble, quant à moi, le seul parti compatible avec l'intérêt, avec l'honneur et avec l'avenir bien entendu de notre pays.

Ce parti, messieurs, il me semble que, pour le comprendre et le conseiller, il n'y a pas d'hésitation possible. Le voici : traiter avec le Mexique et se retirer. {Exclamations. — Rumeurs prolongées.)

Messieurs, je ne sais si je me trompe, mais il me semble que rien n'est plus facile que de justifier cette opinion, et en même temps de montrer que l'opinion contraire ne repose que sur des illusions généreuses ou des partis pris funestes.

Je dis qu'il faut traiter avec le Mexique , et pourquoi? Parce que, dans la situation où nous sommes, nous n'avons que deux partis à prendre : traiter ou faire la guerre.

Faire la guerre, pourquoi? Dans la situation où nous sommes, on ne peut faire la guerre que quand on a des ennemis. Où sont nos ennemis? Si nous ne sommes pas les partisans du général Almonte, nous n'en avons pas. Nous n'avons que des débiteurs, et ces débiteurs demandent à s'exécuter. (Bruit.)

Or, à moins que les paroles solennelles qui ont été prononcées dans cette Chambre ne soient que de vains sons, à moins qu'on ne se fasse un jeu de nous tromper et d'abuser l'opinion publique (murmures), on n'est allé au Mexique que pour le redressement des griefs de nos nationaux.

On a dit ensuite que, si l'on rencontrait l'émotion publique venant au-devant de nous, alors on ne demanderait pas mieux que de présider à la fondation d'un gouvernement nouveau.

Or, n'est-il pas évident que le gouvernement a été trompé par des rapports inexacts? Et ce qui se passe ne démontre-t-il pas de la manière la plus évidente que ce gouvernement, qu'on croyait impopulaire et auquel il suffisait de toucher pour qu'il tombât, a cependant une vitalité suffisante pour avoir réuni autour de lui les populations et pour nous avoir résisté?

Dans une pareille situation, persévérer à faire la guerre, permettez-moi de le dire, c'est s'engager non-seulement dans le plus détestable, mais dans le plus injuste des partis.

Mais je ne sache pas que j'aie à prouver dans cette Chambre, — ce serait à coup sûr faire insulte à son intelligence que de l'entreprendre,— que la guerre n'est possible qu'autant qu'on a un but équitable à poursuivre ; et ici le but, quel est-il? Serait-ce de venger un échec? Nous n'avons pas subi d'échec, et je ne serai démenti par personne quandj'affirmerai que nos soldats, au milieu d'obstacles naturels insurmontables, faibles par leur nombre autant qu'ils sont vaillants par leur cœur, ont héroïquement porté l'honneur et le nom de la France, et qu'ils peuvent rentrer dans leur patrie avec la gloire qui s'attache toujours à un généreux dévouement et à un devoir loyalement accompli.

Parler de revanche, messieurs, c'est un mot impie quand on n'a

pas le droit avec soi, car la gloire oc saurait exister quand elle est séparée de la justice ; et dans ce jeu terrible qu'on appelle la guerre, c'est une parole criminelle à prononcer que de dire qu'il faille offrir la vie des hommes en holocauste à la satisfaction d'un vain amourpropre. Non, non, grâce à Dieu, nous n'avons rien à demander en ce genre. Les soldats de Sébastopol, de Solférino et de Magenta savent assez qu'ils appartiennent à cette race qui ne recule jamais devant le danger, qui meurt lorsque la patrie et l'honneur le demandent. Dès lors, revenir en France après cette expédition du Mexique, ce n'est pas un amoindrissement pour leur caractère.

Mais, encore une fois, si vous ne voulez pas qu'ils reviennent, il faut qu'ils avancent.

Je sais à merveille, et nul n'en doute ici moins que moi, que la France est assez forte, assez grande, assez puissante pour triompher de tous les obstacles qui lui sont opposés. Elle ira à Mexico ; rien n'est plus simple, avec des sacrifices d'hommes et d'argent. Mais c'est ici pour vous l'occasion de méditer. Avez-vous le droit de faire de semblables sacrifices? Y a-t-il devant Dieu un but qui vous absolve? Et si vous doutez à cet égard, je dirai : Oue serait-ce si vous ne doutiez pas? Dès lors, vous le voyez, il faut nécessairement s'engager dans cette entreprise à la suite de laquelle ce qu'il y a de plus funeste, sachez-le bien, c'est la victoire-, car après la victoire vient la responsabilité. Ce gouvernement que vous aurez inauguré, il faudra que vous le souteniez. Vous reconnaissez vous-mêmes, c'est là la base de votre politique, qu'elle vous place sur un sol si mouvant que tout s écroule quand l'épée, l'épée de la France s'éloigne. Il faudra que sa protection soit efficace et durable, et pour qu'elle soit durable et efficace, il faudra inscrire à votre budget ordinaire 30 millions de dépense ; il faudra entretenir une armée de trois à quatre mille soldats d'occupation à Mexico, et peut-être dix à quinze mille à l'intérieur. Voilà les sacrifices en face desquels vous êtes placés, sacrifices qui peuvent être permanents si, par une obstination impardonnable, le gouvernement persévère dans la résolution fatale où il est engagé, et s'il ne reconnaît pas, ce qui honore les gouvernements et les individus, qu'il a commis une erreur et qu'il lui paraît plus convenable de revenir en arrière que de faire un pas de plus en avant.

Au surplus, le gouvernement a fait celte expérience une première fois à Villafranca.

Une voix. Après des victoires.

M. .Iules Favre. L'honneur et la parole de la France étaient engagés, et la paix a été conclue lorsque l'œuvre était inachevée; l'intérêt national l'exigeait, c'est vous qui l'avez proclamé, tout doit être sacrifié à cet intérêt national. Je ne sais pourquoi en vérité il nous

*v yè

serait permis, alors que la fortune publique est ainsi amoindrie, alors que nous sommes sous le coup de déficits successifs, d'aller demander à des impôts nouveaux , dont il est toujours si pénible de surcharger la nation, les ressources indispensables pour accomplir une entreprise dont le but sérieux ne saurait s'expliquer.

Quant à moi, je ne veux pas prendre une pareille responsabilité; je proteste de toutes mes forces contre la politique qui m'y obligerait, et j'appelle également de tous mes vœux une solution prompte qui dégage la France de cet embarras.

Je reconnais, messieurs, que cette expédition aura eu pour conséquence de refroidir nos rapports avec deux grandes puissances avec lesquelles il nous importe d'avoir d'excellentes relations. Elle aura peut-être éveillé les défiances des États-Unis; elle aura compromis notre influence dans l'Amérique du Sud; mais une sage politique consiste à effacer et à réparer ses fautes, et non pas à les aggraver par une imprudente obstination.

D'ailleurs, messieurs, permettez-moi de le dire en terminant, du mal peut naitre le bien; c'est dans les épreuves que les peuples s'instruisent. La prospérité et la gloire les éblouissent et leur font perdre quelquefois le sentiment du juste ; c'est pour cela que Dieu permet qu'ils aient leurs mauvais jours.

La France, qui se flatte d'être gouvernée par des institutions représentatives, comprendra qu'il est périlleux pour elle de laisser s'engager les grandes questions de politique extérieure sans que les grands corps de l'État soient avertis et consultés. Après des agitations passagères, elle s'est confiée au principe de l'autorité auquel elle a abandonné sans contrôle réel le soin de lui donner l'ordre dont elle était avide. 11 est arrivé ce que vous savez. Le pouvoir, inquiet dans son isolement, a eu un jour recours à la nation entière. Il a compris qu'il pouvait s'affaiblir, il a voulu l'associer à son action.

Voilà, messieurs, ce qui s'est passé pour vos prérogatives, qu'on a étendues; c'est ce qui a été encore bien plus clair au moment où Ton vous a attribué une prééminence véritable sur toutes les questions qui touchent à la distribution de la fortune publique.

Tout cela, messieurs, serait vain et illusoire, si, sans votre aveu, il était possible de jeter la France dans des entreprises où son avenir tout entier serait compromis.

Ouant à moi, j'espère que cette leçon ne sera pas perdue, et que c'est pour la dernière fois que j'assiste à ce spectacle de l'Assemblée des représentants d'un grand pays, forcée de déplorer des fautes qu'elle n'a pas commises et réduite à de stériles regrets et à des vœux impuissants. (Agitation.)

(La séance est suspendue pendant dix minutes.)

PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF

DANS LA SÉANCE DU 6 FÉVRIER 1863 Discussion du projet d'adresse- Affaires du Mexique.

Messieurs,

Le remarquable discours que vous venez d'entendre fait éprouver à celui qui est chargé de l'honneur de lui répondre un embarras que je puis expliquer d'un mot. Je ne suis point chargé de défendre ce qui a été attaqué par l'honorable M. David, et il ne me paraît pas avoir justifié ce qui a été critiqué par mon honorable ami M. Picard. Que le gouvernement de Juarez ait des torts graves à se reprocher, qu'il soit peu populaire au Mexique, que l'Angleterre ait été vis-à-vis de nous hautaine et perfide, que l'Espagne, notre alliée, ait déchiré le traité qui l'unissait à nous, toutes ces choses, messieurs, n'ont dans la discussion qui est engagée devant vous qu'une importance secondaire.

J'en dirai autant, et peut-être à plus juste litre encore, des considérations brillantes que j'ai remarquées dans le discours de notre honorable collègue. Son esprit généreux n'a rencontré aucune difficulté, aucune limite, et, à l'entendre, la France aurait pour mission de répandre partout les lumières et les bienfaits de la civilisation, de substituer l'ordre à l'anarchie, d'implanter les principes de morale et de respect de soi-même partout où ils sont méconnus, et pour accomplir cette œuvre glorieuse, elle ne doit regarder ni à ses trésors, qui s'écoulent de sa main libérale, ni au sang de ses enfants, qu'elle sacrifie. Ce généreux programme a l'inconvénient d'engager singulièrement la politique que nos intérêts et nos forces nous ordonnaient de restreindre; et ce n'est pas pour ouvrir à l'activité humaine des débouchés, ce n'est pas même pour permettre à ces imaginations malades et impuissantes dont parlait tout à l'heure l'honorable

M. David, d'aller chercher sous le ciel de l'Orient des réalités qu'elles avaient rêvées, que nos soldats peuvent être engagés et que nous devons verser nos trésors.

Au surplus, messieurs, qu'il me soit permis d'ajouter que toutes ces choses eussent été mieux à leur place dans la discussion de l'année dernière. Si la Chambre les avait entendues alors, elle aurait su à quoi elle s'engageait; elle eût pu, en connaissance de cause, suivre l'honorable M. David dans ces brillantes et lointaines expéditions, ou bien s'arrêter avec ceux qui lui conseillaient de réserver ses trésors pour des causes qui nous soient exclusivement personnelles. Et le langage que faisait entendre à cette époque M. le ministre ressemblait bien peu à celui que nous avons trouvé dans la bouche de l'honorable M. David.

Permettez-moi, messieurs, d'y revenir, car c'est là la question véritable; nous avons à nous demander comment et pourquoi l'expédition a été entreprise, comment elle a semblé être terminée : toutes questions, je n'ai pas besoin de le dire, qui intéressent au plus haut degré l'avenir, l'honneur et la moralité de la France. A l'heure où je parle, messieurs, il y a bien peu de familles qui ne soient pas inquiètes, par suite de cette guerre glorieuse, sans doute, mais déjà funeste et encore si obscure.

Il importe donc, dans la mesure du contrôle qui lui appartient, que le Corps législatif puisse éclairer ce qui est encore confus, et c'est pour cela que je vous prie d'avoir la bonté de m'entendre quelques instants.

Eh bien! sans revenir sur tous les détails qui vous ont été donnés par mon honorable confrère M. Picard (on rit), je voulais dire mon collègue, je demande pardon à la Chambre de mon erreur, je me servais d'un mot plus doux que j'ai l'habitude d'employer... (Oui! oui! parlez.)

Je disais qu'il serait téméraire à moi de revenir sur tous les détails qui vous ont été donnés par mon honorable collègue, maître Picard. (Hilarité générale.)

J'ai besoin, messieurs, que votre indulgence soit au niveau de ma faiblesse. Je vous demande pardon de ces défaillances... (ISon! non! parlez !)

L'honorable M. Picard vous a expliqué dans quelles circonstances la convention de Londres avait été signée, et sur ce point je pourrais concéder à notre honorable collègue M. David tout ce qu'il a dit relativement aux outrages dont nos nationaux ont été l'objet. A cet égard, il est de notoriété publique dans le monde entier que les Amériques espagnoles sont malheureusement livrées à une sorte d'anarchie chronique.

Le Mexique, sur ce point, n'a pas le privilège du malheur, et si nous voulons aller près de lui, en Bolivie, dans les républiques argentines, nous rencontrerons des exemples qui peuvent être de tout point analogues. Que la France dut protéger ceux qui souffraient ainsi, qu'elle intervint diplomatiquement, par les armes même si c'était nécessaire, nul ne le saurait contester, et lorsque l'honorable ML David rappelait certaines discussions engagées sous la monarchie de Juillet, les entreprises militaires auxquelles elle s'était résignée, malgré son régime peut-être trop pacifique, l'honorable M. David nous signalait un mal dont tout le monde convient et qu'il était urgent de chercher à guérir. Seulement, il faudrait éviter toute exagération. Or, permettez-moi de dire qu'aucun éclaircissement sérieux n'a été fourni. Car si les dépêches de notre chargé d'affaires nous ont signalé des violences sur les propriétés et sur les personnes, les représentants des puissances amies ont répondu que ces violences étaient la conséquence d'un état de choses né de la guerre civile, qu'on en devait accuser tous les gouvernements qui s'étaient succédé, et n'en pas faire peser exclusivement la responsabilité sur M. Juarez.

Et, en effet, messieurs, on vous l'a dit, le général Miramon, son lieutenant Marquez et d'autres qu'il est inutile de nommer, tous ils avaient successivement occupé le fauteuil de la présidence , et la guerre civile vous était tout à l'heure racontée en termes énergiques par l'honorable orateur auquel je réponds ; et c'est pendant les phases de cette guerre civile que nos nationaux ont eu le plus à souffrir; car ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que si les réclamations qui ont été adressées au gouvernement ont leur date d'aujourd'hui, leurs causes remontent à hier, c'est-à-dire à une époque où Juarez n'était pas encore établi à Mexico.

J'ai dit que je ne voulais pas revenir sur ce qui a déjà été exposé; mais cependant il m'est impossible de ne pas faire remarquer que Juarez appartenait à l'ordre civil. Il était avocat, il devint magistrat ensuite. Il était président de la cour suprême au moment où les suffrages de ses concitoyens l'appelèrent à la présidence.

Son élection a été combattue à main armée, il a été dans la nécessité de s'enfuir, et il est venu, après une très-longue pérégrination dans les États-Unis, chercher un refuge à la Vera-Cruz où son pouvoir a été reconnu. Ce n'est qu'à la fin de l'année 1861, dans les derniers jours de décembre, que le pouvoir de Miramon s'étant écroulé, Juarez est venu occuper à Mexico la place qui lui avait été régulièrement assignée par le jeu des institutions constitutionnelles.

Et c'est au moment où Juarez vient ainsi prendre un poste, qu'on lui adresse toutes les réclamations dont a parlé le chargé d'affaires de France; et il est encore exposé à toutes les horreurs de la guerre

civile que la prise de Mexico n'a pas fait cesser; il se débat au milieu des convulsions d'un état violent. C'est à ce moment que nous nous plaignons et que l'Espagne et l'Angleterre se joignent à notre querelle.

Jusqu'ici l'altitude de la France est irréprochable. On ne peut pas lui faire le reproche d'accueillir avec trop de légèreté les renseignements qui lui sont donnés par ses agents, et qui l'engagent à se tenir en défiance. Mais ce qui est grave, et ce qui certainement vous aura touchés, c'est que les deux grandes puissances qui agissaient de concert avec nous avaient les mêmes intérêts que nous. Personne, en effet, n'a osé soutenir que dans les différentes violences qui ont été exercées au Mexique, il y en a eu de privilégiées contre les Français. Si notre colonie nationale au Mexique est importante, ce que je reconnais, les Anglais et les Espagnols n'y ont pas des établissements moins considérables.

En effet, tout à l'heure notre honorable collègue M. David nous disait avec raison quelle vigueur, quelle vigilance l'Angleterre déployait ordinairement pour la protection de ses nationaux. C'est donc, messieurs, dans le but unique de les protéger que les trois puissances tombent d'accord, et qu'elles veulent marcher sur le Mexique et obtenir, par vive force, le respect des traités qui, jusqu'à présent, avaient été outrageusement violés.

Je reconnais, messieurs, qu'à ce moment se présente à l'esprit des négociateurs une hypothèse que j'ai le droit de qualifier aujourd'hui de chimère, qui est sortie du cerveau des émigrés et qui probablement a été la cause de tout le mal. Cette hypothèse était celle-ci: c'est que le gouvernement de Juarez était aussi impopulaire, aussi fragile, aussi détesté que tous ceux qui l'avaient précédé ; que, aussitôt qu'il se présenterait une force imposante, il serait à l'instant abandonné de tous les siens, et qu'il serait possible de constituer un gouvernement nouveau. Cette hypothèse, messieurs, permettez-moi de le dire, si elle pouvait paraître séduisante quand elle était exposée par des bouches intéressées, il semble qu'elle trouve tout d'abord sa contrepartie dans l'inanité même des éléments qu'elle désignait, et dont il s'agissait de disposer pour reconstituer le prétendu gouvernement nouveau qui devait offrir aux parties belligérantes des garanties suffisantes; car enfin, c'était toujours l'élément mexicain à substituer à l'élément mexicain. Et si vous y introduisez l'élément étranger, c'est un élément actif de dissolution. Nul ne doute, en effet, qu'une nation fière d'elle-même comme la nation mexicaine, qui peut-être pousse trop loin la vanité nationale, ne voie avec une susceptibilité ombrageuse les entreprises de l'étranger.

Ces considérations ne se sont pas présentées à l'esprit des négo-

dateurs, tant étaient éloquents ces réfugiés qui plaidaient la cause de l'émigration en plaidant celle de leur intérêt personnel. On crut qu'on n'avait qu'à toucher au Mexique pour qu'à l'instant ce que M. le ministre appelait l'année dernière le fantôme du gouvernement de Juarez vînt immédiatement à s'évanouir; et on l'avait annoncé, je fais appel à vos souvenirs et à la proclamation demeurée célèbre du loyal officier qui commandait les troupes, rencontrant des obstacles sur lesquels on n'avait pas compté. Nos soldats devaient être accueillis par des couronnes de fleurs. C'étaient là des promesses mensongères; c'étaient des rêves extravagants sur la foi desquels on a eu le tort d'engager la politique et les armes de la France.

Je reconnais toutefois que cette hypothèse avait été prévue diplomatiquement, et sous ce rapport notre honorable collègue M. David avait parfaitement raison de le faire observer. Seulement, j'adresse à cet égard un reproche direct aux membres du cabinet. Quel que soit notre rôle dans L'État, bien qu'il soit modeste, qu'il ne convienne à aucun de nous de l'exagérer, il faut reconnaître cependant qu'il domine toutes les situations par deux côtés qui sont également intéressants à rappeler.

D'abord, nous disposons des finances; et en second lieu, ayant conquis le droit de donner des avertissements au pouvoir sur la politique extérieure comme sur la politique intérieure, nous avons le droit de parler avec franchise. Notre respect ne doit pas arrêter sur nos lèvres la vérité. Nous la devons tout entière, du moment qu'on nous la demande, et si nous avions la conviction qu'une guerre est injuste, qu'elle a été entreprise par de fausses combinaisons, nous devrions le dire, nous devrions refuser notre concours, carie sang de la France, ses trésors, ne peuvent être prodigués qu'avec notre responsabilité. Et c'est pour cela, messieurs, que, dans dépareilles conjonctures, les paroles qui sont prononcées par le gouvernement doivent être empreintes de la plus complète franchise.

Je regrette de ne pouvoir faire cette concession à celles qui ont été prononcées au mois de mars dernier.

Vous savez, en effet, qu'à cette époque tout était encore, en ce qui touche l'expédition du Mexique, incertitude et confusion. Les renseignements nous manquaient, nous étions convaincus qu'en effet le petit corps expéditionnaire qui avait été dirigé sur les rivages de l'Atlantique, n'avait d'autre but que de solliciter, d'exiger et d'obtenir au besoin par la force la réparation des griefs de nos nationaux.

Et cependant il s'était produit dans l'Europe, qui a l'oreille fine, différentes indiscrétions qui avaient transpiré à travers les portes mal closes de la diplomatie,- et dont la presse s'était emparée. Les choses les plus extraordinaires avaient été répétées. On avait dit, notam-

ment, qu'on songeait à renverser la république du Mexique, non pas pour mettre à la place du président détrôné un homme du pays, connaissant la langue, les usages, étant familier avec toutes les nécessités du gouvernement, mais ce qu'il y a de plus étranger au Midi, c'est-à-dire un prince du Nord, un archiduc d'Autriche.

El vous n'avez probablement pas oublié, messieurs, la forme réservée avec laquelle celui qui a l'honneur de porter la parole devant vous crut devoir s'expliquer à cet égard en demandant au gouvernement des informations qu'il vous était intéressant de connaître. Car, permettez-moi de le dire tout de suite, là, messieurs, se trouvait la ligne séparative entre ces deux politiques opposées : celle de notre collègue, l'honorable M. David, et celle de mon honorable collègue M. Picard; M. David voulant que la civilisation règne au Mexique, même au prix de nos millions et de nos armées; M. Picard et moi demandant modestement qu'on se borne à aller au Mexique pour faire payer les contributions qui sont dues et rétablir la sécurité menacée.

Que va répondre M. le ministre? Son langage, messieurs, sera parfaitement clair, et il vous sera impossible de ne pas reconnaître que c'est à la seconde de ces politiques que M. le ministre s'est rangé.

« L'Angleterre et l'Espagne, a-t-il dit, se sont unies à nous. Les mêmes offres ont été faites aux États-Unis. »

Écoutez la suite, messieurs ! Si l'on pouvait se servir d'un mot semblable dans une discussion si grave, je pourrais dire que ce rapprochement est piquant :

«... Mais les États-Unis ne semblent pas, à l'égard du Mexique, concentrer leurs vues sur une simple réparation du dommage causé ; leur politique voit autrement les choses, et nous nous sommes décidés à agir sans eux. »

A merveille ! Les États-Unis sont ambitieux, ils sont les voisins, ils ont l'occasion prochaine du péché ; nous qui sommes fort éloignés, qui ne pouvons entreprendre des expéditions qu'à très-grands frais, nous sommes sages par force, et nous ne voulons rien autre chose que la réparation de nos griefs.

« Mais est-ce que cette réunion des trois puissances, ajoutait M. le ministre, ne devrait pas elle-même vous rassurer complètement contre les suppositions particulières dont vous avez fait la base de votre discours? Au delà des faits patents, déclarés, vous persistez à entrevoir je ne sais quelles machinations secrètes de la France au profit d'un intérêt étranger.

« 11 faut, quand on affirme de pareilles suppositions, en avoir au moins quelques preuves, et vous n'en avez aucune.

« La convention passée entre les trois puissances est claire et précise. Le but est d'exiger du Mexique : 1° une protection plus efficace

pour les propriétés et les personnes de leurs sujets ; 2° l'exécution des obligations contractées envers elles par cette république. « Et l'article 2 de la convention ajoute : « Les trois parties contractantes s'engagent, etc. »

Mais c'est là une chose qui vous est connue, et je ne la répète pas.

« Tout cela, a dit encore M. le ministre, vous indique clairement, et ce que les trois puissances veulent faire en commun, et ce qu'elles s'interdisent de faire. »

Et, .'près avoir expliqué que l'occupaiion de la capitale est nécessaire pour la réparation de nos griefs, M. le ministre ajoutait :

« Voilà pourquoi nos drapeaux vont à Mexico. Nos troupes, parties le 20 février, doivent y être arrivées. »

Malheureusement, messieurs, les événements ne vont pas aussi vile que les discours.

Ce n'est pas aux orateurs que je m'en prends : l'intention de M. le ministre était pleine de patriotisme; mais il n'avait pas prévu, j'en suis sur, les obstacles de tout genre que nos braves soldats devaient rencontrer.

M. le ministre poursuivait :

« Maintenant, si au milieu de ce conflit, par un retour bien facile à concevoir, les malheureuses populations de ces contrées, lasses enfin de tous les maux que depuis quarante ans leur infligent les alternatives incessantes d'anarchie et de tyrannie, venaient à vouloir secouer définitivement le joug de leurs oppresseurs vaincus par nous, si dans une heure de bon sens, d'instinct de salut suprême, elles tentaient de se donner enfin à elles-mêmes un gouvernement d'ordre et de liberté, est-ce que nous les en empêcherions? »

Ainsi, nous allons au Mexique pour ne pas empêcher ce pays de se donner un gouvernement.

« Ce cas, ajoutait encore M. le ministre, est précisément prévu par la convention comme par les instructions : nous ne comprimerons pas les populations par la force...

« Nous n'irons pas violer à Mexico l'indépendance du vœu populaire ; mais nous laisserons parfaitement libres ces malheureuses populations... Si elles veulent continuer leur misérable existence, nous ne leur imposerons pas un sort meilleur. »

On ne peut pas être plus catégorique ; et c'est ici que M. le ministre est en complet désaccord avec notre honorable collègue M. David:

« Oui, si, à la vue de nos escadres, il se révèle dans ces populations mexicaines un mouvement qui les attire vers nous, nous ne leur fermerons pas les bras, mais nous n'userons pas de la force, et si elles préfèrent le misérable gouvernement sous lequel elles vivent, nous ne ferons rien pour le faire tomber. »

Voilà les paroles qui ont été prononcées au nom du gouvernement ; voilà rengagement en face duquel vous avez donné votre adhésion à sa politique. Et quant à ces allusions que je m'étais bien malheureusement permises à l'endroit de ce prince autrichien, voici avec quel dédain M. le ministre me répondait :

u Et quant à ces bruits qui, dit l'honorable préopinant, donnent ombrage à l'ambassadeur de Sa Majesté Britannique, permettez-moi de ne pas m'y arrêter. Des officiers ont dit en partant qu'ils allaient au Mexique pour introniser un prince étranger. Quoi ! vous vous imagiuez que ce grand secret de la diplomatie, s'il avait jamais existé, on l'eût ainsi livré au premier officier venu partant pour le Mexique ! Tout cela n'est pas sérieux. Si, comme vous le dites, notre alliée s'est inquiétée de ces bruits, vous nous dites aussi qu'elle s'est adressée là où elle pouvait apprendre s'ils étaient réellement fondés ; elle l'a demandé à notre ministre des Affaires étrangères, et vous le reconnaissez vous-même, la réponse a été le démenti de ces bruits. »

Cela est grave, messieurs, car si c'est le contraire qui est la vérité, que penserez-vous du langage ministériel ?

Quant à moi, il m'est pénible de supposer qu'on ait trompé la Chambre ; mais cependant il faut, pour que je repousse une semblable hypothèse, que j'en admette une autre qui n'est pas moins admissible : c'est que M. le ministre des Affaires étrangères ait si bien gardé le secret que M. le ministre sans portefeuille ne l'a pas connu. (On rit.) Car c'est au mois de mars 1862 qu'on vous tient ce langage. Or, écoutez quel est celui de M. ie ministre des Affaires étrangères au mois d'octobre 1861, c'est-à-dire au moment même où la convention se signait.

Il rend compte d'une conversation qu'il a eue avec le ministre d'Angleterre:

« Un semblable événement (il parle de la dissolution sociale au Mexique) ne saurait être indifférent à l'Angleterre, et le principal obstacle qui pourrait, selon nous, en prévenir l'accomplissement, serait la constitution au Mexique d'un gouvernement réparateur assez fort pour arrêter sa dissolution intérieure. »

Poursuivant le développement de ces idées dans la forme d'une conversation intime et confiante : ' J'ai, dit-il, ajouté que, dans le cas où la prévision que j'indique viendrait à se réaliser, le gouvernement de l'empereur, dégagé de toute préoccupation intéressée, écartait d'avance toute candidature d'un prince quelconque de la famille impériale, et que, désireux de ménager toutes les susceptibilités, il verrait avec plaisir le choix des Mexicains et l'assentiment des puis sances se porter sur un prince de la maison d'Autriche. "

Voilà, messieurs, la valeur des démentis ministériels. Ils sont eux-

Page 1