‹ Discours parlementaires (volume 3)Chapitre 9 sur 47 · RÉPONSE A M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL D'ÉTAT · texte numérisé non relu

RÉPONSE A M. LE PRÉSIDENT DU CONSEIL D'ÉTAT

Rien de ce qui se passe dans cette enceinte, ni de ce qui peut tomber de la bouche d'un ministre du gouvernement, ne nous est indifférent; il est donc important, messieurs, que quelque puérils qu'ils paraissent au premier aperçu, les faits sur lesquels M. le président du conseil d'État vient d'appeler votre attention soient complètement éclaircis, et permettez-moi de vous le dire, peut-être qu'à une autre époque on les eut appréciés autrement que cette Chambre n'a semblé le faire. (Rumeurs.)

Un membre. Qu'est-ce que cela veut dire?

M. Jules Favre. En effet, messieurs, ou je me trompe fort, ou la dignité du député a singulièrement à souffrir des paroles qui viennent d'être prononcées par M. le président du conseil d'État. (Réclamations.) 11 lui semble indifférent de mettre hypothétiquement en suspicion un des membres de cette Assemblée. (Interruption.) Permettez... S'il vous plaît d'être traités comme M. le président du conseil d'Etat vous donne à entendre que vous le serez tous lorsqu'il plaira au gouvernement... (Murmures et dénégations.) Comment! messieurs, vous trouvez que ce n'est pas une chose grave qu'un des représentants du pays appartienne ainsi à l'arbitraire de la police, et que, lorsqu'il plaira à quelque commissaire d'attacher à sa personne une surveillance, M. le président du conseil d'État trouve cela tout

naturel, et ne pense pas que la dignité du député soit compromise! (Interruption.) Cela, messieurs, peint les mœurs politiques actuelles (réclamations), et à une autre époque, dans une autre Assemblée, ce que M. le président du conseil d'État vient de dire eût été entendu avec d'autres impressions. (Nouvelles réclamations.)

Quant à moi, je tiendrai toujours pour une offense ces dispositions qui tendent à faire supposer qu'un député puisse violer les lois et compromettre son caractère et la dignité de la Chambre dans des entreprises obscures qui ne peuvent jamais aboutir qu'à la confusion de ceux qui s'y engagent (très-bien), et je m'étonne que ce sentiment, qui est profondément le mien, ne soit pas celui de tous mes collègues...

Un membre. Il l'est!

M. Jules Favre. Et que je sois seul à le défendre ici, dans mon isolement et dans ma personnalité menacée par les paroles de M. le président du conseil d'État. (Bruit.)

Et quant au fait en lui-même, je m'étonne qu'on puisse trouver déplacées les explications que je donne sur la dignité du député.

Quant au fait en lui-même, ce que M. le président du conseil d'État vient de vous dire en établit la matérialité. Il a opposé un démenti à une assertion. Le démenti se trouve démenti lui-même par la pièce que M. le président du conseil d'État a mise sous vos yeux. (Murmures.)

Il en résulte, en effet, que je ne me suis point trompé dans mon appréciation, et que les faits que j'ai eu l'honneur de signaler à la Chambre ont été exactement exposés tels qu'ils se sont passés.

J'étais au Palais, et je demande pardon à la Chambre de la vulgarité de ces détails, lorsque ce jeune secrétaire qui vit dans sa famille, qui n'appartient à aucune affiliation, qui ne peut exciter aucune espèce de soupçon, me dit : Nous sommes surveillés et suivis. Et, messieurs, il n'était pas difficile d'en avoir la preuve, car lorsqu'on voit toujours à côté de soi la même figure d'un homme, au surplus facile à reconnaître à son extérieur, quelles que soient les précautions dont s'entourent les hommes de la police , lorsqu'on voit cet homme s'arrêter quand vous vous arrêtez, être sans cesse sur vos pas pour surprendre vos moindres paroles, il n'est pas difficile de reconnaître qu'on est l'objet d'une surveillance que je déclare pour ma part être le comble de l'humiliation pour un citoyen. (Interruption.)

Eh bien, lorsque le soir ce jeune secrétaire est venu chez moi, il était sous l'empire d'une émotion facile à comprendre : car la même personne s'était présentée chez lui, dans sa famille; elle l'avait engagé, comme ces messieurs savent engager, à descendre chez le commissaire de police.

M. le président du conseil d'État vous a dit qu'on n'avait pas retrouvé ce commissaire de police. Si M. le président du conseil d'État me le permet, je lui dirai son nom.

Je le déclare à la Chambre, convaincu que mon jeune secrétaire ne me trompait pas, je ne me suis pas enquis de ce détail; mais il est facile de réparer cette omission.

J'ajoute que ce n'est pas à midi qu'il a été appelé chez le commissaire de police, puisque j'étais avec lui entre midi et une heure ; et je donne un démenti complet au rapport anonyme qui ne porte pas de signature, et qui ne mérite judiciairement aucune espèce de créance.

C'est le soir que ce jeune homme a été pris dans sa famille et qu'il a été conduit chez le commissaire de police ; et là, après qu'on l'eut interrogé sur l'emploi de son temps, on lui a dit : « Que ceci vous serve de leçon ! »

Est-ce que nous ne vivons pas sous l'empire de la loi? Est-ce qu'il n'y a pas des différences entre ce qui est permis et ce qui est défendu? Est-il possible de venir jeter l'effroi dans une famille, en arrachant un jeune homme à sa mère, à sa sœur? (Rires sur quelques bancs.)\ousy messieurs, riez ! mais si c'était un de vous à qui l'on vînt enlever son enfant, vous seriez à ma place pour le défendre.

Les renseignements donnés par M. le président du conseil d'État confirment ce que j'avais l'honneur de vous dire (dénégations sur plusieurs bancs), et par conséquent je n'accepte pas le démenti qui m'a été donné.

Ce n'était là qu'un incident relatif à une observation de M. le président du conseil d'État sur la loi de sûreté générale ; j'admets comme lui la distinction qu'il vous a présentée avec une lucidité parfaite, li en résulte qu'une partie de la loi ne peut plus être pratiquée, qu'une autre est encore en vigueur, et c'est précisément, messieurs, parce que la loi de sûreté générale est encore une arme exceptionnelle, supérieure à la législation ordinaire et placée à côté d'elle; c'est parce que c'est une arme dans les mains de l'administration, que nous demandons que, revenue à des temps réguliers et calmes, l'administration y renonce.

M. le président du conseil d'État vous a dit que la première catégorie des individus pouvant être frappés par la partie conservée de la loi étaient des repris de justice, puisqu'ils devaient avoir été condamnés. Cela est vrai, messieurs; mais je ferai cette observation dont M. le président du conseil d'État, dans sa loyauté, reconnaîtra la justesse : c'est que ces repris de justice peuvent être des citoyens condamnés à une simple amende. Ainsi sont classés parmi les délits qui donnent ouverture à l'application de la loi de sûreté générale, les délits de rébellion, les délits de détention d'armes de guerre qui

peuvent ne donner lieu qu'à une simple condamnation pour contravention. Lorsque ces condamnations ont été prononcées, les citoyens qui peuvent les avoir subies pour un simple défaut de précaution, n'en sont pas moins classés dans une catégorie de suspects qui sont sous la main de l'administration ; ils sont en dehors de toute espèce de loi ; ils peuvent être internés en Algérie ; c'est là un résultat qui, assurément, n'est pas de nature à pouvoir être adopté par une Assemblée qui désire que la législation rentre dans le droit commun.

Enfin j'ajoute qu'au nombre des individus qui peuvent être atteints par la loi de sûreté générale peuvent se rencontrer des hommes frappés d'une condamnation pour délit de presse ; la loi du 27 juillet 1849 n'est applicable qu'à de pareils délits.

Il y a, je n'ai pas besoin de le démontrer, car ce serait vouloir prouver l'évidence et abuser des moments de la Chambre, une disproportion si grande entre les délits que je viens d'énumérer et les peines énormes que l'administration peut appliquer à leurs auteurs, que très-certainement le sentiment de justice de la Chambre en sera impressionné, et je ne doute pas que, si à l'heure où nous sommes une pareille législation était à voter, en ce qui concerne au moins les catégories que je viens de signaler, la Chambre ne reculât devant des dispositions aussi exorbitantes.

Laissez-moi vous dire en terminant que ce n'a pas été sans une grande surprise, et peut-être aussi sans un sentiment de tristesse, que je suis peut-être presque seul à éprouver ici, que j'ai entendu M. le président du conseil d'État, pour la nécessité de cette courte discussion, entrouvrir les arcanes de la justice criminelle qui est nécessairement secrète, dénoncer à votre indignation des faits qui ne sont en aucune manière établis, qui peuvent être exacts, mais qui peuvent être démentis par l'instruction.

Ces moyens, permettez-moi de le dire, ils ne sont pas dignes de l'Assemblée qui nous fait l'honneur de nous écouter. (Bruit.) Ce n'est pas sur de simples éventualités que vos convictions, que vos impressions doivent reposer; c'est sur des faits qui ont subi l'épreuve de la contradiction. Je crois qu'il eut été plus sage et plus conforme aux traditions judiciaires de ne pas parler des choses que M. le président du conseil d'État a apportées devant vous

PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF

DANS LA SÉANCE DU 11 MARS 1862 Pour soutenir un amendement ainsi conçu :

« Après avoir épuisé auprès du Pape les moyens de persuasion, le gouvernement doit enfin sortir d'une équivoque mortelle à tous les intérêts, déclarer franchement sa politique et ne plus mettre obstacle au vœu légitime des populations italiennes. L'occupation de Rome, si onéreuse pour les finances, ne peut plus continuer. »

Messieurs,

L'amendement que nous avons proposé et dont M. le président vient de vous donner lecture, reproduit les idées, les principes et les conclusions de celui que j'ai eu l'honneur de développer Tannée dernière devant vous.

Cette raison m'impose une grande sobriété dans les explications que je vous prie de vouloir bien entendre. Elles ne doivent, à mon sens, porter que sur les faits nouveaux, sur l'attitude et sur la politique actuelle du gouvernement.

Cette tendance et cette politique, je les définirais mal en les appelant le statu quo et l'immobilité, car le gouvernement ne sait point ou ne veut point dire si le statu quo et l'immobilité continueront; son attitude et sa politique me paraissent donc être, jusqu'à preuve contraire, l'incertitude et l'équivoque. Or l'incertitude, messieurs, elle pèse lourdement sur la situation générale du pays ; elle autorise toutes les suppositions, elle encourage de dangereuses menées, et ce qui me fait croire que j'interprète exactement cette attitude, c'est la conversion inattendue que j'ai vue se manifester chez quelques-uns de nos honorables collègues qui, Tannée dernière, attaquaient sur ce point le gouvernement avec une extrême vivacité.

Et, en effet, messieurs, vous vous le rappelez, ils lui disaient fière-

ment : Quelle est votre opinion? Pour qui êtes-vous? Ètes-vous les défenseurs ou les ennemis du Saint-Siège? Si vous êtes ses défenseurs, vous devez l'aider à reconquérir ses possessions perdues ; et si vous continuez à sanctionner par votre présence à Rome la spoliation dont il a été l'objet, votre protection n'est, à vrai dire, qu'une tyrannie ; vous êtes une sorte de garde d'honneur à une agonie dont vous comptez les mouvements ; vous êtes là afin d'empêcher que l'héritage ne tombe en d'autres mains que celles qui vous paraîtront les plus sûres.

Ce langage me paraît s'être modifié, et j'ai entendu, vous avez entendu comme moi les mêmes hommes politiques remercier, jusqu'à un certain point au moins, le gouvernement de sa sollicitude, l'engager à persévérer dans le statu quo.

Sans doute ils voudraient davantage ; mais ils sont heureux de n'avoir pas moins, et, satisfaits du présent par cela qu'ils redoutent les éventualités de l'avenir, ils engagent le gouvernement, ce sont les expressions que j'ai recueillies et qui me paraissent significatives, à préserver et à réserver.

Préserver quoi? C'est là ce qu'il est fort important de rechercher. Si ce mot ne s'applique qu'à la puissance démantelée, humiliée par les revers de la fortune, qui n'a plus qu'un lambeau de terre fuyant sous ses pieds, assurément la modestie d'une pareille prétention est assez inconciliable avec la théorie qui ferait du pouvoir temporel la condition nécessaire de l'exercice du pouvoir spirituel. Quant au mot réserver, permettez-moi de le dire, malgré son élasticité, il me paraît un peu plus clair. Piéserver, quand il s'agit de l'avenir, c'est faire appel à toutes ces éventualités et je pourrais dire à ces lois communes qui dirigent l'univers et notre faible humanité, et auxquelles nous sommes tous sujets, quelles que soient, d'ailleurs, notre puissance et notre élévation. Et c'est précisément, messieurs, dans ce demi-jour que je pourrais appeler clair-obscur que se place le sens de ce mot réserver. Piéserver pour le cas où une grande confusion européenne interviendrait par suite d'événements qu'il est facile de prévoir; réserver pour réaliser alors, dans cet avenir, tout ce qui paraît aujourd'hui impossible. C'est précisément, messieurs, cette espérance que je ne veux pas laisser à mes honorables adversaires, parce qu'à mon sens, cette espérance est une menace pour la tranquillité du pays et même de l'Europe.

Quant au gouvernement, messieurs, je suis dans la nécessité de reconnaître que si son attitude est la même que l'année dernière, son langage s'est un peu modifié : il me paraît moins fervent, moins décidé dans un certain sens, un peu découragé en ce qui concerne l'efficacité des négociations engagées vis-à-vis du Saint-Siège. Peut-être me

trompé-je; mais il m'a semblé que je voyais poindre je ne sais quel germe de fermeté à l'endroit d'une solution qui est désirée par beaucoup d'esprits sérieux. Toutefois, messieurs, il le faut dire encore, le gouvernement, comme ses adversaires, préserve et réserve. ïl préserve le Pape de tout autre secours que le sien, cela est incontestable; il réserve, mais il entend ses réserves à sa façon et sans s'expliquer ; et il ne faut pas, messieurs, un regard perçant pour deviner les éventualités auxquelles il s'attache avec prédilection. Mais je me hâte de le dire, après ces coquetteries demi-voilées adressées aux partisans d'une solution prochaine, le gouvernement s'empresse de rentrer dans l'attitude qu'il préfère ; il déclare que c'est à la Providence qu'il appartient de résoudre cette question. Pour essayer de résumer les prévisions du gouvernement, je dirai que ces prévisions, c'est l'imprévu. Cela résulte des paroles prononcées par un ministre sans portefeuille, devant une autre Assemblée, il est vrai, mais dont il est permis de s'emparer dans celle-ci pour essayer de vérifier et de discuter ses idées.

En effet, messieurs, voici ce que disait réminent orateur dans un remarquable discours auquel je demande à la Chambre la permission de faire quelques emprunts :

« L'an dernier, nous avons laissé cette question romaine dans une sorte de halte volontaire. Après avoir pris en considération sérieuse la situation, les grandes puissances avaient reconnu que, dans l'état des esprits, dans l'animation réciproque des intérêts, clans l'inflexibilité momentanée de prétentions contradictoires, toute négociation serait prématurée, serait infructueuse! Elles reconnaissent en même temps que, dans l'intérêt de la paix du monde, tout essai de résoudre les questions par la force était impossible; il n'y avait qu à attendre du cours des événements des conjonctures plus favorables. Tel a été le point de départ des premiers mois de l'année dernière; de cette époque jusqu'à ce jour, que s'est-il passé? »

Franchissons, messieurs, pour un instant, ces faits intermédiaires, sur lesquels je reviendrai en quelques mots, et voyons, après avoir constaté le point de départ, qui est, suivant l'expression de M. le ministre, une halte volontaire, quel est le point d'arrivée pour l'époque où nous sommes. Il faut, dit M. Billault, résolument attendre; il faut que la raison publique, que les faits, que la Providence, qui, elle aussi, se mêle aux affaires de ce monde, aient détendu la situation, et que, jusque-là, la puissance de la France ainsi que la fermeté de son souverain maintenant le calme de cette situation provisoire, on puisse dire à toutes les consciences qui se lassent, à tous les esprits qui s'agitent : La solution n'est pas encore possible ; attendez, mais soyez certains qu'elle viendra.

Je ne sais si vous êtes satisfaits d'un pareil langage; quant à moi, je n'y trouve que doute et hésitation. Faire appel à la Providence, c'est assurément un grand mot; mais il me semble que c'est un grand mot qui recouvre une très-petite idée, ou plutôt l'absence complète de toute espèce d'idée.

Sans doute, messieurs, et nul ne le sent mieux que moi, les hommes sont bien faibles en présence de cette puissance souveraine qui les domine et les dirige ; mais au moins faut-il reconnaître qu'avec leur faiblesse, elle leur a donné la liberté pour en user et non pour attendre dans une sorte de fatalisme oriental qu'il plaise à cette puissance souveraine de faire leurs affaires, pour lesquelles ils se proclament complètement impuissants.

D'ailleurs, messieurs, et c'est là une réflexion qui frappe toutes les consciences, un pareil langage, comme une semblable politique, laisse trop d'intérêts en souffrance pour que ce ne soit pas, pour les représentants du pays, un devoir de prier le gouvernement de s'expliquer enfin, et de sortir de cette équivoque qui autorise contre lui tous les soupçons, j'irai même plus loin, toutes les accusations, et notamment celle qui me paraît la plus redoutable dans un pays comme la France, celle de la duplicité en politique. Quant à moi, je ne me servirai point de ce mot, ayant à cœur de bannir tout ce qui pourrait irriter la discussion. (On rit.) Une voix. En attendant, vous avez jeté le mot dans le débat. M. Jules Favre. Mais il m'est impossible de ne pas constater devant vous que la politique du gouvernement peut être considérée comme double, et que cela est une des nécessités fatales de cette expédition de Rome qui semble avoir condamné ceux qui s'y sont engagés à la confusion et à l'impuissance.

Pourquoi, messieurs? La raison en est bien simple, et vous allez immédiatement la saisir avec moi ; c'est que l'expédition de Rome a été entreprise et conduite de telle manière que nous sommes, à l'heure qu'il est, dans cette extrémité singulière et redoutable qu'il nous est aussi impossible de restera Rome que d'en sortir. (Mouvements divers.) Oui, messieurs, et voici la raison de cette extrémité : c'est que, à Rome, nous ne représentons pas un principe, nous en représentons deux-, que ces deux principes sont inconciliables, ennemis acharnés, et que nous avons entrepris, aux yeux du monde entier, une transaction complètement impossible. Le monde, assurément, est stupéfait d'une semblable prétention; et permettez-moi de le dire, s'il envisage avec une certaine curiosité les efforts obstinés de la France pour arriver au succès qu'elle a d'avance annoncé, il est bien simple de répondre que ce succès est une chimère, et qu'on ne peut pas plus faire transiger et se concilier ces deux principes qu'opérer la quadra-

ture du cercle. Et laissez-moi dire encore que cette confusion, ce mélange de deux principes qui s'excluent et que la France aurait pour rôle de concilier et de confondre, date du premier jour où l'expédition romaine a été résolue et commencée. C'est sous une équivoque qu'elle a été entreprise, et c'est pourquoi elle a été, dès le principe, frappée d'une radicale impuissance morale, impuissance qui se constate à l'heure où nous sommes, précisément par l'impossibilité où nous nous trouvons d'arriver à une solution qui puisse satisfaire tous les intérêts, d'ailleurs inconciliables entre eux.

Je ne reviendrai pas sur les faits qui sont parfaitement connus de la Chambre; seulement, il m'est permis de le dire, parce que c'est là que commence précisément l'équivoque à laquelle je fais allusion, lorsque l'expédition de Rome a été entreprise, tout le monde a été trompé ; la Chambre tout d'abord, et ceci, messieurs, résulte des bulletins de vote que chacun peut consulter, et connait mieux que moi. Deux ministres m'avaient donné leur parole d'honneur que rien ne serait entrepris contre la République romaine, lorsque déjà des ordres étaient donnés de l'attaquer et de rétablir par la force le pouvoir temporel du Pape.

Eh bien, messieurs, sans insister sur tous ces détails qui, je le répète, sont connus, je dis que la France se jetait alors dans une entreprise pour laquelle elle avait déjà engagé sa fortune sur une confusion ; et si, à cette époque, le pouvoir exécutif avait voulu franchement le rétablissement du Saint-Siège dans la plénitude de l'autorité temporelle du Pape, la confusion aurait pu ne pas continuer; mais alors le pouvoir exécutif se serait compromis sur cette question importante, et aurait permis à la France libérale de l'attaqueravec une grande vigueur. La France libérale, en effet, aurait vu avec un grand chagrin que ses armées étaient condamnées à devenir les gendarmes du pouvoir temporel du Pape ; elle sentait avec un grand chagrin qu'on humiliait son indépendance devant la théocratie omnipotente de Rome. C'est là précisément, messieurs, ce que le pouvoir exécutif ne voulait pas; il voulait rétablir le Pape, mais il ne voulait pas rétablir la papauté ; il était bien aise de donner un gage de zèle, mais il voulait le faire avec condition. Dès lors, messieurs, il a été entraîné, non pas seulement à tromper l'Assemblée qui, alors, avait la toute-puissance, mais à tromper aussi le Saint-Siège, qui demandait non pas un concours conditionnel, mais un concours filial, c'est-à-dire obéissant.

Restaurer le Pape avec des conditions, c'est ne pas le restaurer du tout, c'est le placer dans la position la plus équivoque et la plus embarrassante du monde, c'est relever sa splendeur pour l'humilier davantage, pour faire éclater aux yeux de l'Europe cette grande vérité: que le pouvoir temporel est impossible sans une garnison étrangère,

et qu'en fait, il n'y a, à l'heure où nous sommes, d'autre souverain temporel à Rome que la France représentée par son armée.

Aussi, immédiatement après que cette restauration fut accomplie, la France, qui avait ramené le Pape triomphant à Rome, commença-t-elle cette série d'épreuves auxquelles elle s'acharne avec un courage que M. le ministre a raison de dire résolu, mais que j'ai le droit aussi, en présence des faits, de qualifier de complètement impuissant. Pourquoi, messieurs? C'est parce que la France, quand elle était entrée à Rome, avec le drapeau tricolore, qu'elle le voulût ou qu'elle ne le voulût pas, représentait précisément ce second principe qui était en contradiction avec le premier. Notre armée, elle avait fait entrer, par la sape de nos canons victorieux, le cheval de bois d'Ilion, dans les flancs duquel se trouvait ce que nos adversaires nomment constamment la révolution, ce que nous nommons la liberté. Révolution, liberté, ce sont deux termes antipathiques au pouvoir souverain du Pape. Par conséquent, le pouvoir souverain du Pape était protégé par ceux qui forcément étaient ses adversaires et qui n'ont pas tardé à se montrer tels.

Ils se sont montrés tels, et la révélation s'est faite, pour ainsi dire soudainement, aussitôt que, ramené à ses véritables instincts, à ses principes fondamentaux, à ses mœurs traditionnelles, le pouvoir exécutif a demandé au Saint-Père de réaliser dans son gouvernement les progrès résumés par ce document fameux qu'on a appelé la lettre du président de la République à M. Edgar Ney.

Cette lettre, quelle était-elle? Elle était une entreprise contre le pouvoir du Saint-Siège que nous venions de restaurer; elle en était la négation absolue, carie pouvoir du Saint-Siège étant un pouvoir divin, le contester, c'est le détruire; le limiter, c'est l'anéantir de la manière la plus absolue.

Et ce n'est pas tout, messieurs : non-seulement demander au Pape la réforme, c'était l'humilier, nier sa toute-puissance; mais, ne l'oubliez pas, cette réforme était demandée par une armée qui occupait Rome. Est-ce que le Pape pouvait lui céder? Certes, messieurs, il aurait pu par le mouvement spontané de son cœur et la hauteur de son intelligence, libre dans sa capitale, lui donner un gouvernement qui lui aurait paru en rapport avec les idées nouvelles; mais, du moment que c'était le gouvernement de la France qui, sans lui reprocher les bienfaits, les lui faisait sentir au nom de la France victorieuse, de la France dont l'épée seule avait brisé l'obstacle qui retenait le Pape à Gaële, du moment que c'était la France qui exprimait un pareil désir, il était impossible que la France ne fût pas refusée. Quelles que fussent, d'ailleurs, les formes respectueuses dont elle s'environnait, ces formes ne dissimulaient pas le fond des choses, et

le fond des choses, c'était une contrainte qu'on prétendait imposer au Pape ; on s'ingérait dans l'intérieur de son gouvernement ; on le lui déclarait mauvais.

C'est à partir de ce moment que commence ce combat impossible de la force contre la faiblesse, combat qui n'est pas fini, combat qui ne finira jamais, car j'ai parlé de la faiblesse, je devais dire plutôt de la force contre la force. Que signifient les légions victorieuses vis-àvis d'une idée qui s'obstine, qui se retranche dans sa foi, et cherche sa sauvegarde dans son immobilité? On peut détruire le corps, mais, quant à l'âme immortelle, elle ne cessera de protester.

Eh bien, cette situation, elle a été envisagée par avance, dès 1849, dans une Assemblée où la question a été portée et résolue exactement comme elle l'est aujourd'hui, et il n'est pas sans intérêt de comparer les paroles du rapporteur de la discussion de 1849, l'honorable M. Thiers, avec celles qui sont aujourd'hui prononcées par notre gouvernement, et vous allez voir que la question n'a pas fait un pas, qu'elle est demeurée ce qu'elle était alors, et qu'il est impossible qu'elle sorte de la situation qui lui est faite.

Voici ce que disait l'honorable M. Thiers : « La France, une fois représentée à Rome par son armée, n'y pouvait commettre l'inconséquence de violenter elle-même le Saint-Père qu'elle venait de délivrer de la violence d'une faction ; elle a dû lui rendre son trône et sa liberté, sa liberté pleine et entière , car telle était sa mission. Mais elle tenait des circonstances un droit, un droit qu'on n'a que très-rarement, celui des conseils. Si, dans les circonstances ordinaires, un souverain se permettait de dire à un autre : Vous vous conduisez mal, comportez-vous de telle ou telle manière, il commettrait à la fois une inconséquence et une usurpation. Mais un souverain qui est venu en rétablir un autre dans un intérêt commun d'ordre, d'humanité, de religion, d'équilibre politique, trouve, dans la gravité des circonstances qui l'ont amené, dans le service rendu, le droit de donner un conseil. La France, en faisant un effort, effort qu'il faut mesurer non à la difficulté d'emporter quelques bastions, difficulté qui, heureusement, n'en est pas une pour son armée, mais aux difficultés politiques que peut entraîner une entreprise de ce genre, la France, disons-nous, en faisant un tel effort, avait le droit de supplier le Saint-Père de prendre les moyens convenables pour satisfaire ses peuples et pour apaiser ce qu'il y avait chez eux de mécontentements légitimes; elle avait le droit de lui conseiller les réformes qui pouvaient, en réconciliant les habitants des États romains avec la souveraineté pontificale, la dispenser de revenir elle-même à Rome ou d'y laisser venir l'Autriche, deux moyens également regrettables pour tout le monde. »

Et le rapport se termine ainsi :

« Une portion de celte tâche est accomplie ; nous souhaitons que le reste s'accomplisse le plus tôt possible et que nos troupes puissent bientôt laisser paisiblement établi dans ses États le Saint-Père , qu'elles sont allées délivrer, et non pas opprimer. »

Je vois, messieurs, dans le compte rendu du Moniteur d'alors, que ces paroles sont accueillies par la satisfaction marquée d'une grande partie de l'Assemblée. Et cependant il m'est permis de dire que cette Assemblée , que le rapporteur lui-même, étaient les dupes d'une illusion, dont aujourd'hui il nous est facile d'apercevoir le néant.

Est-ce que j'ai le droit de tenir un pareil langage, même en présence des paroles de l'homme éminent dont je discute ainsi l'opinion? 11 affirme que le gouvernement n'a pas violenté le Saint-Siège, qu'il respectait sa liberté et se bornait à lui donner des conseils. « Les conseils, dit l'honorable M. Thiers, ils doivent aller non-seulement jusqu'à la déférence et au respect, mais jusqu'aux supplications. »

J'accepte toutes les atténuations de langage qu'on voudra m'opposer; mais sous ces atténuations de langage, je vais droit au fait, et le fait est celui-ci : c'est que des supplications qui sont adressées par une nation qui a derrière elle une armée toute-puissante, qui occupe la capitale du souverain qu'elle supplie, qui déclare qu'elle l'occupera jusqu'à ce que les supplications aient abouti à un résultat désiré ; ces supplications, elles sont en réalité une intimidation et un ordre, elles sont la destruction de la liberté morale du souverain, et j'ai le droit de dire qu'aussitôt notre arrivée à Rome, nous nous sommes donné à nous-mêmes cet éclatant démenti, et qu'après avoir couru délivrer le Saint-Siège , nous avons eu la prétention de lui imposer notre politique.

Cette politique, il l'a repoussée ; il l'a déclaré très-nettement, il n'en a pas voulu. Et certes on peut dire que la cour de Rome, dans ses négociations, n'a pas cherché à ruser; elle s'est expliquée, au contraire, avec une honorable et complète franchise. Nous en avons eu la preuve dans quelques-uns des documents qui nous ont été distribués l'année dernière et auxquels il n'est pas inutile de faire un emprunt pour bien constater que la politique de Rome, depuis que le Saint-Père a été restauré dans ses États, a été inflexiblement la même vis-à-vis de la France.

Elle lui a dit : « Tout ou rien! J'accepte votre protection, je la subis; mais quant à admettre vos propositions, jamais! tant que mon programme ne sera pas rempli. » Écoutez , messieurs, et quoique vous connaissiez ces documents , encore une fois ils sont assez intéressants pour qu'il me soit permis d'en mettre quelques fragments sous vos yeux.

Que répond M. le cardinal Antonelli à M. le duc de Gramont, lorsque celui-ci, invoquant les considérations les plus élevées, les intérêts les plus graves, pressait le premier ministre de Sa Sainteté d'entrer enfin en accommodement sur les questions qui divisaient les deux chancelleries ?

M. le cardinal Antonelli disait :

u Nous n'envisageons pas les choses au même point de vue ; pour nous la question de principe existe, et elle se complique même du devoir qui incombe au Saint-Père de ne pas reconnaître des gouvernements qui l'oppriment , dans leur œuvre révolutionnaire et réformatrice, jusque par la propagande protestante, ainsi que nous en avons la preuve. La question est mixte. »

Je recommande cette expression à l'attention de la Chambre.

« La question est mixte ; elle est politique et religieuse à la fois. Je le répète, le Pape ne transigera jamais ! »

Et un peu plus loin

pCU JJ1U3 1VJI1I .

Loin de nous cette pensée, et la preuve en est dans les sacrifices que nous faisons pour la défense des Marches et de l'Ombrie; ils sont hors de proportion avec nos ressources, et si nous étions résignés, nous ne les ferions pas; tout au contraire, nous nous défendrions à outrance contre nos ennemis du dedans et du dehors

« Je ne puis que répéter ce que j'ai dit : le Pape ne transigera pas; il s'y est engagé vis-à-vis du monde catholique dans son encyclique; il ne fera rien, absolument rien. Quant aux réformes, il s'en tiendra à ses promesses et les promulguera le jour où les provinces insurgées seront revenues sous son autorité ! »

Ces paroles, messieurs, ne sont pas seulement du prêtre convaincu, elles sont d'un ministre qui comprend la dignité de sa situation, qui ne peut pas se laisser imposer les bienfaits d'une civilisation qui choque tous ses principes et qui anéantirait les fondements mêmes du gouvernement qu'il défend.

Aussi termine-t-il ainsi la conversation :

< Nous avons des opinions très-différentes sur la valeur relative des principes et des faits accomplis, et vous donnez à ces derniers, dans vos appréciations, une importance et presque une légalité que nous leur refusons absolument. Pour nous, la chose indispensable est de respecter ces principes : le Pape ne peut faillir à ce devoir; il s'y est engagé devant le monde entier; il n'est plus libre de changer ou de transiger. Nous apprécions, d'ailleurs, parfaitement la sincérité de vos vues, et nous ne doutons pas un instant que vous n'ayez fort à cœur les intérêts du Saint-Siège comme ceux de l'Église; mais, partant d'un point de vue aussi différent, il n'est pas surprenant que

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