II
mêmes démentis par les pièces officielles. On n'a pas dit la vérité à la Chambre (murmures); on a, en réalité, surpris sa religion... (Dénégations.) Car si la Chambre avait su qu'il s'agissait, non pas d'aller venger nos nationaux, mais d'aller détruire un gouvernement pour le remplacer par un autre, sa décision aurait été certainement toute différente. (Nouvelles rumeurs.)
Quoi qu'il en soit, vous voyez que, dans cette première phase de l'expédition, on vous rassurait tout à la fois, et par le concours de deux autres puissances, et par la déclaration qui vous était faite que nos forces et nos trésors ne seraient employés qu'à venger nos propres injures, et que si nous devions accepter une régénération politique qui s'offrait à nous, nous ne devrions en aucune façon l'imposer.
Trois mois s'écoulent, et du mois de mars je passe au mois de juin 18G2, où la même discussion continua devant vous après la retraite de l'Angleterre et de l'Espagne.
Notre honorable collègue, M. David, nous a dit que l'Angleterre n'avait jamais participé à cette expédition qu'à contre-cœur, qu'elle était bien aise d'en laisser le fardeau à la France et à l'Espagne et d'en recueillir les fruits.
S'il en est ainsi, je puise dans cette concession de mon honorable contradicteur la preuve que je cherchais tout à l'heure, de l'exagération des prétendues violences commises contre les résidents au Mexique, et si ce qui a été dit était vrai, l'Angleterre n'aurait point affiché vis-à-vis des siens cet étrange dédain de leur vie et de leurs propriétés.
Quant à l'Espagne, tout le monde reconnaîtra avec moi qu'à ce point de vue, elle avait des intérêts conformes aux nôtres. Cependant la discorde s'est glissée entre les trois alliés. Ce sont là, vous a dit M. David, des faits secondaires.
Je lui en demande mille pardons, ce sont, au contraire, des faits capitaux, non-seulement parce qu'ils nous laissent seuls exposés à tous les résultats de cette expédition aventureuse, mais encore parce qu'ils jettent un jour extrêmement précieux sur les motifs réels qui doivent être opposés aux motifs apparents que seule la Chambre a connus.
11 résulte de la publication de toutes les pièces officielles que, lorsque les plénipotentiaires se sont rencontrés à la Soledad, le chargé d'affaires de France a fait connaître un ultimatum devant lequel les chargés d'affaires de l'Angleterre et de l'Espagne se sont récriés ; et à l'instant ils ont dit qu'ils étaient venus, non pour fonder tel ou tel gouvernement, non pas pour combattre telle ou telle personnalité, mais pour obtenir des garanties sérieuses et la réparation des griefs.
Permettez-moi de dire ici, messieurs, ce qui certainement s'est déjà présenté à vos esprits, que cette hypothèse, si brillamment ornée par l'éloquence de celui auquel je réponds, c'est-à-dire d'un gouvernement instauré pour la plus grande gloire et pour le plus grand profit de la France, ne doit pas nous faire oublier les éléments matériels de la question, ,1e suppose qu'en effet, la France ait eu d'abord cette visée, je suppose qu'elle l'ait voilée aux yeux de la Chambre, et ce point est incontestable, au moins pour l'accomplir dignement fallait-il qu'elle fut dominée par des questions de principe et non pas par des questions de personne. Vous nous dites que vous alliez combattre Juarez.
Je réponds que vous alliez instaurer le général Almonte; vous vous étiez fait le champion d'une individualité, vous aviez dans vos bagages le mauvais reste de l'émigration mexicaine, qui, désertant les véritables principes de la nationalité, faisait appel à l'étranger pour reconquérir une puissance perdue. C'est là ce qui explique cette révolte morale du Mexique. Dans ce qui a été dit par l'honorable M. David sur les éléments de la dissolution, il y a beaucoup de vérité. Il faut reconnaître que quand un pays, depuis un si grand nombre d'années, est livré à cette anarchie pour ainsi dire chronique, il semble bien près de sa dissolution ; mais, comme le disait mon ami M. Pi'ard, il y a un moyen de réunir immédiatement toutes ces volontés divisées par de misérables ambitions, elles pourront se réunir dans un sentiment commun, l'amour de la patrie.
Est- je qu'il n'appartient pas à la France de réveiller ce sentiment? Est-ce qu'elle n'en pourrait pas tirer parti? Consultez tous ceux qui connaissent le Mexique, ils vous diront que si les Espagnols étaient abhorrés, les Français étaient attendus; je vais jusqu'à dire que si les Français avaient annoncé tout d'abord qu'ils ne s'occuperaient en rien de politique intérieure, qu'ils venaient pour rétablir l'ordre dans le pays, que peu importait que le fauteuil de la présidence fût occupé par tel ou tel, le chemin de Mexico leur aurait été ouvert. Au lieu de cela, on se présente avec un ultimatum dans lequel on dit à Juarez, l'élu du suffrage national : « Quittez la place; vous êtes un monstre et l'ennemi du genre humain. » Doit-on être surpris que la fierté mexicaine se soit révoltée, qu'on ait de toutes parts couru aux armes, et que ce peuple, qu'on supposait tombé en complète dissolution, ait résisté à cette expédition française, grâce certainement, je n'en fais aucun doute, aux avantages d'une situation matérielle, mais aussi pour prouver qu'il voulait défendre le sol sacré de la patrie contre l'invasion qui le menaçait?
On a dit à Juarez qu'il eût à céder la place; et il y a deux manières de faire entendre cette triste vérité à un gouvernement : ou de la lui
dire directement, ou de la lui faire entendre en lui signifiant un ultimatum d'une exécution impossible. C'est là ce qui est arrivé, et c'est précisément pourquoi les ministres d'Angleterre et d'Espagne se sont élevés contre celte prétention de notre ministre. Et ici il m'est impossible de ne pas faire remarquer avec quelle légèreté déplorable, pour ne pas me servir d'une expression plus sévère, cette affaire a été conduite.
Quelle était l'importance de notre créance sur le Mexique, réglée par les traités? Je l'ai dit, messieurs, le Mexique était notre débiteur, par traité signé, de 750,000 piastres. Il y avait d'autres réclamations, mais elles étaient éventuelles; le chiffre n'en atteignait pas 5 millions de francs.
Que fait votre chargé d'affaires? Messieurs, lisez l'article 1er de son ultimatum : « Le Mexique s'engage à payer à la France une somme de 12 millions de piastres à laquelle est évalué l'ensemble des récla mations françaises. » 60 millions de francs!
Si dans les affaires particulières, messieurs, de semblables procédés étaient employés, quelle qualification appliqueriez-vous à ceux qui y auraient recours?
Eh bien, le ministre lui-même n'était point informé de cette réclamation; il l'ignorait quand il en a été averti par les protestations des puissances alliées. Voici, messieurs, dans quels termes réservés, mais fermes, ilfait observer à son chargé d'affaires que peut-être il est allé trop loin : « Le chiffre auquel le département s'était efforcé d'évaluer nos réclamations n'atteignait pas celui fixé par votre article 1er. » Quoi! messieurs, notre chargé d'affaires, en ce qui touche un point si grave, agit sans s'être entendu avec son ministre! On a accordé un blanc seing pour 750,000 piastres, et, en surfaisant honteusement, on élève les prétentions jusqu'à demander 60 millions de francs.
Le ministre n'en est pas prévenu, et il est dans la nécessité, en s'adressant à l'ambassadeur de France à Londres, de reconnaître qu'en effet il est allé singulièrement trop loin. « En écrivant à M. Dubois de Saligny, dit le même ministre, dans le sens des développements qui précèdent, je l'ai d'ailleurs laissé libre d'user encore de la latitude qui lui a été accordée par mes premières instructions pour modifier ses exigences. »
Modifier ses exigences ! Et c'est la France qui parle, la France qui a derrière elle une armée, qui semble n'avoir qu'un mot à prononcer pour triompher de ce petit peuple; elle demande 60 millions quand il n'est dû que 750,000 piastres, et peut-être 5 millions.
Je ne développe pas, messieurs, une pareille considération; elle blesse trop vivement vos sentiments de probité pour n'être pas comprise de vous.
J'en dirai tout autant, et avec bien plus de force encore, d'un autre article de l'ultimatum qui porte le n° 3; celui-là est de tous les points inexplicable ; il doit attirer, de la part du gouvernement, qui jusqu'ici a gardé le silence, des explications catégoriques, et si j'ai un reproche à adresser à la commission , c'est de ne les avoir pas préalablement provoquées. Déjà, en effet, messieurs, les interpellations de l'année dernière lavaient mise sur la voie ; elle savait qu'il s'agissait d'une affaire véreuse, qu'il fallait à tout prix que la chose fut éclairée.
Voici l'article 3 : « Le Mexique sera tenu à l'exécution pleine, loyale et immédiate du contrat conclu au mois de février 1859 entre le gouvernement mexicain et la maison Jecker. »
Or, quelle est l'importance de ce contrat? 15 millions de piastres ou 75 millions de francs-, et il fallait que le Mexique, dans l'état obéré où il se trouve, succombât sous le poids de nos armées ou payât 60 millions d'abord, 75 millions ensuite, c'est-à-dire 135 millions de francs.
Telles étaient les exigences que l'on manifestait. C'était militairement qu'on parlait du Mexique; et s'il n'obéissait pas à ces exigences, la guerre allait être déclarée.
C est la première fois, à ma connaissance au moins, que, dans un traité diplomatique, dans un ultimatum, dans une sommation adressée par un peuple armé à celui qu'il peut envahir, se trouvent ainsi stipulées des garanties de remboursement pour une affaire purement privée, et j'ajoute pour une affaire qui était connue à cette époque, par tous ceux qui avaient habité le Mexique, comme une affaire honteuse.
Assurément, la responsabilité n'en peut remonter à M. le ministre des Affaires étrangères; mais si son honorabilité est complètement sauvegardée à cet égard, est-ce que je ne suis pas en droit d'accuser sa prudence? Est-ce qu'il lui était permis d'ignorer l'affaire Jecker? Est-ce qu'elle n'avait pas fait assez de bruit au Mexique? Quand il s'est agi de ce départ pour le Mexique, tout s'est passé avec une telle étourderie qu'on a ignoré les hommes, les choses, les réalités qu'il s'agissait d'aborder. C'est là cependant l'attitude que prend M. le ministre des Affaires étrangères, et vous allez voir en quels termes il s'exprime sur ce point :
« En ce qui concerne spécialement l'article 3, relativement à l'affaire Jecker, il y a évidemment une distinction à faire entre ce qui, sur ce point, touche directement à nos intérêts, et ce qui y est étranger. Lorsque le général Miramon rendit le décret qui a amené son contrat avec la maison Jecker, les informations de la légation avant constaté que le commerce étranger tirait un grand soulagement de la mesure financière facilitée par cette maison au gouvernement mexicain, il était naturel que nous vissions une grande utilité à
empêcher, autant que possible, qu'on ne revint sur cette mesure et sur les opérations qui la facilitaient. C'est dans ce sentiment que les instructions du département vous ont invité, comme vous en aviez déjà pris l'initiative, à soutenir les réclamations que provoquait sur celte question la conduite du gouvernement de Juarez. îl résulterait aujourd'hui, cependant, de l'opposition que vous avez rencontrée chez sir Ch. Wyke à ce que vous demandiez à propos de cette affaire, que ce ne serait plus, clit-on, le commerce étranger qui tirerait profit du contrat passé avec la maison Jecker; que celle-ci bénéficierait presque exclusivement de l'accomplissement de ce contrat. Je ne saurais me rendre exactement compte de ce qui est ; mais j'appelle votre attention sur l'importance de bien séparer ce qui, dans cette affaire, peut réellement compromettre les intérêts que nous avons le devoir de protéger, de ce qui en affecterait d'autres d'un caractère tout différent.
« Le gouvernement actuel ne saurait prétendre priver nos nationaux des avantages que leur assurerait une mesure régulière prise par l'administration du général Miramon, par cette unique raison que cette mesure émanerait d'un ennemi; mais nous serions mal fondés, de notre côté, à vouloir imposer au gouvernement actuel des obligations qui ne découleraient pas essentiellement de la responsabilité gouvernementale. »
Ah! messieurs, j'entendais, l'année dernière, M. le ministre sans portefeuille répéter avec complaisance : Quand on est un grand peuple, quand on est un grand gouvernement, quand on régit de grandes affaires, on doit être aussi un ministre vigilant. — C'est moi qui le dis, et il n'est pas permis d'engager ainsi des négociations sur des incertitudes, des hypothèses, des chiffres que le moindre examen fait évanouir et peut-être crouler sous la réprobation de la conscience publique. Ouoi! M. le ministre n'est pas édifié, il ignore! A la moindre objection qui est faite par le représentant de l'Angleterre, il s'arrête et il dit qu'il est possible que le gouvernement de Miramon ait fait une affaire qui n'était pas complètement indifférente au commerce étranger.
Mais si toutes ces choses existent, vous deviez les savoir; vous êtes ministre pour les connaître; c'était à vous à vous bien renseigner. La guerre n'est pas un jeu livré aux caprices d'une vaine ambition; quand on l'engage, quand on lance les flottes au delà des mers, quand on prive la patrie de ses enfants et de son argent, il faut savoir ce qu'on veut faire et ce qu'on veut demander; et à la première réclamation, il ne faut pas à l'instant reculer, comme l'a fait M. le ministre des Affaires étrangères, incertain qu'il était sur les prétentions de son représentant.
Mais, messieurs, ce n'est point assez, et ce n'est pas seulement sur l'ignorance de M. le ministre des Affaires étrangères que je m'appuie pour caractériser comme il convient cette déplorable affaire ; c'est sur sa nature même, et il importe que vous la connaissiez complètement. Ces 75,000 millions que Jecker réclame, ils avaient été, c'est le représentant de l'Angleterre qui le disait, un vol manifeste vis-à-vis du public et du gouvernement mexicain. Qu'était, en effet, Jecker? C'était, comme on vous l'a dit, un banquier suisse. Il est arrivé pauvre au Mexique , et en vingt ans il a fait une fortune de plus de 3 millions, ce qui, pour le dire en passant, prouve que le commerce étranger n'est pas abandonné complètement aux spoliateurs. (On rit.) A la tête d'une fortune si considérable, il s'est lancé dans les grandes affaires industrielles; il a abordé ces entreprises, objet des rêves et des espérances des spéculateurs d'autrefois comme des spéculateurs d'aujourd'hui, qui se cachent quelquefois derrière la diplomatie pour acquérir la confiance du public, .le veux parler des sociétés en commandite. Jecker y a englouti des capitaux considérables, et en 1859 ses affaires étaient fort embarrassées.
A côté de lui se rencontrait une personne qui ne l'était pas moins : je veux parler du général Miramon. A bout de ressources, ayant pillé, comme le disait très-bien notre honorable collègue M. David, même les églises (car ce parti qu'on appelle ultra-clérical, soyez sûrs qu'il ne s'en fait pas faute, et lorsqu'il veut battre monnaie avec la religion, il ne l'épargne pas), le général Miramon, en présence d'une caisse vide, se tourne du côté de Jecker, qui ne peut lui en offrir qu'une pareille. Mais le public était là pour remplir l'une et l'autre ; c'est alors qu'on fit cette merveilleuse combinaison, et qu'on se dit : Si Jecker est autorisé par le gouvernement à faire un grand emprunt, le public y viendra; le public mexicain (et il est un peu français quant à cela) (on rit) croira aux belles promesses qui lui seront faites, et quand on lui dira qu'il aura un beau bénéfice à toucher, il apportera son capital. Mais il ne s'agissait pas seulement de capital. Si l'on avait autorisé Jecker à émettre 15 millions en papier et si l'on avait pensé qu'il trouverait 15 millions en numéraire, on aurait commis une grave erreur, et ces messieurs en étaient incapables. (On rit.) Tous ceux qui connaissent le Mexique savent à merveille qu'il est inondé de fausse monnaie. Les gouvernements qui s'y sont succédé ont voulu laisser après eux un souvenir, et ce souvenir, c'est la banqueroute. Ils ont tous créé des assignats dont ils ont inondé le pays et que, bien entendu, ils oubliaient de payer quand ils quittaient le pouvoir. (Nouveaux rires.)
Il y avait notamment les bons Peza, qui avaient été émis en 1856, si je ne me trompe; mais peu importe la date; ce dont je suis sur,
216 DISCOUUS PARLEMENTAIRES.
c'est qu'ils ont circulé dans le public mexicain avec une dépréciation énorme. Ceux qui les acceptaient à 7 0/0 étaient considérés comme téméraires, ces bons n'avaient cours qu'à 6 0/0. Eh bien! il fut convenu entre le général Miramon et la maison Jecker que la maison .lecker émettrait pour 15 millions de papier qui seraient garantis par le gouvernement. Le gouvernement garantissait le remboursement au bout de cinq ans, au moyen d'annuités que je n'ai pas besoin d'expliquer; il garantissait, en outre, le payement des revenus par semestre, et la maison Jecker était commissionnée pour cette opération.
Mais le gouvernement mexicain, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire, ne comptait pas recevoir 15 millions; loin de là; il était dit qu'on recevrait en payement les bons Peza au cours nominal, pourvu qu'on voulut bien, sur ces bons, payer 25 0/0 en numéraire. Ces 25 0/0, chimiquement dégagés (que la Chambre me permette cette expression) de toutes ces scories d'agiotage, formaient, en réalité, le résidu net qui devait rentrer dans les caisses du Mexique.
Cependant, comme Jecker est associé de Miramon, ce ne sera pas Miramon qui sera le mieux traité (On rit.) Le bénéfice net devait être de 3,750,000 piastres à la maison Jecker qui, étant commissionnée pour cette opération, avait alloué une commission de 20 0/0, c'est-àdire 750,000 piastres; et comme c'était dans ses bureaux que le revenu semestriel devait être payé, elle avait demandé très-prudemment à celui avec lequel elle traitait que l'argent restât entre ses mains pour garantie de la créance. En sorte que Jecker prélevait d'abord 750,000 piastres de commission, et ensuite 2,250,000 piastres de garantie ; d'où il résultait que le résidu qui entrait véritablement dans les caisses du gouvernement mexicain était de 750,000 piastres seulement. Et si vous voulez bien remarquer que le gouvernement mexicain représenté par Miramon empruntait 15 millions de piastres» vous verrez qu'il empruntait à 90 0/0. (On rit.)
Vous croyez que nous sommes au bout? Ah! c'est que vous
ignorez les usages des trafiquants du Mexique Voici comment les
choses se sont passées :
On a dit que les commerçants étrangers avaient pris un nombre considérable de ces bons. J'ai ici l'exposé de l'opération, et voici ce qu'il constate. J'ai fait le relevé exact des bons pris par le public, et le public a été encore beaucoup plus confiant, car il en a pris pour 471,275 piastres; quant au surplus, c'est-à-dire 14 millions et une fraction, il est resté entre les mains de Jecker, qui n'a pas pu le négocier.
J'ai oublié de donner à la Chambre, et je lui en demande pardon, mais je ne suis pas aussi à mon aise ici qu'au Palais (on rit), j'ai oublié de lui donner les dates de l'opération. Cette opération a eu lieu au
mois de février 1859; c'est à ce moment que Jecker a placé une partie de ces bons et dans le courant de l'année 1860.
Est-ce que Jecker a versé entre les mains du gouvernement mexicain les 950,000 piastres dont il était comptable? Non. Voici ce qu'il a eu l'art de faire accepter à Miramon. Je dis art, j'ai bien tort; partout les usuriers se ressemblent, et ce n'est pas seulement au Mexique qu'on force les fils de famille d'accepter les objets dont ils ont le moins besoin. (On rit.) Miramon devait recevoir 1,490,414 piastres. Voici ce qu'il reçoit. Le public a versé en argent 52,511 piastres et 56 fractions; Jecker a versé 566,386 piastres et 27 fractions, ce qui fait qu'en réalité Jecker n'a versé en espèces sur ces 1 ,490,4 14 piastres que 618,927 piastres. Il a versé ensuite en bons créés par Zualoga 342,000 piastres; en bonsdePeza, 30,000 piastres; en bons de Jecker, 24,750 piastres; à l'ordre de divers sur les douanes, 100,000 piastres; en équipements, 70,000 piastres ; en diverses créances, 6,750 piastres et 56 fractions ; en remboursement de la créance Grosso, 298,000 piastres. Total général, 1,490,428 piastres et 39 fractions. Ce Grosso, dont la créance remboursée est ici mise en compte de versement pour 298,000 piastres, est un neveu de Miramon. Miramon lui avait concédé le privilège exclusif d'habiller les troupes mexicaines, ce qui est une opération, nos soldats en doivent être déjà convaincus, infiniment peu coûteuse pour celui qui s'en charge. (Rire général.) Ce Grosso a eu l'art de présenter une carte à payer de 298,000 piastres, et si les renseignements qui me sont envoyés sont exacts, le gouvernement mexicain a été certainement volé des deux tiers.
C'est au moyen de toutes ces imputations que Jecker est arrivé à remplir le gouvernement mexicain de toutes ces sommes sur lesquelles il n'a versé en réalité que 750,000 piastres. Il s'ensuit qu'ayant déboursé en totalité un million de piastres, en réalité il en a retenu 1,500,000; de telle sorte que, au lieu d'être créancier, il serait débiteur.Et voilà l'honnête industriel en faveur duquel notre ministre intervient, pour lequel notre ultimatum va peut-être faire verser le sang des soldats français et des soldats mexicains; voilà la raison de notre intervention ; voilà les leçons de morale et de civilisation que la France va donner au monde. (Réclamations sur un grand nombre de bancs.)
Et pour dernier renseignement, j'ajouterai ceci : il a été dit et répété à plusieurs reprises dans la presse que c'était la chute de Miramon qui avait entraîné la faillite de Jecker. Rien de plus inexact : Jecker est tombé en faillite au mois de mai 1860. J'ai le procès-verbal de l'assemblée de ses créanciers en septembre 1860, et c'est en décembre 1861 que Miramon a été renversé.
Messieurs, les bons de Jecker avaient été admis dans sa faillite à vil prix.
Jecker en était-il détenteur? les a-t-il fait passer entre les mains de tiers? Devons-nous, à cet égard, considérer comme fournissant des lumières dignes d'être produites à la Chambre tous les éléments qui sont entre nos mains? Vous savez tous à quoi je veux faire allusion. On nous a envoyé des correspondances qui émaneraient de la famille Jecker et qui auraient été interceptées. De ces correspondances il résulterait que Jecher se flatterait, bien à tort sans doute et calomnieusement, de rencontrer parmi les hauts personnages de France et les fonctionnaires un appui que certainement il n'a jamais trouvé. Quant à moi, j'aime beaucoup mieux le dire, de semblables correspondances ne peuvent pas être mentionnées ici. J'aurais voulu que îe Moniteur s'en expliquât et qu'en présence d'un fait aussi public, et qui était de nature à alarmer la conscience de tous les honnêtes gens, il leur donnât un complet démenti. D'autant plus, et c'est le seul fait que j'en veuille retenir, car il est constaté malheureusement par un acte de l'administration française, que dans une de ces lettres, qui portait la date du 31 août 1862, le correspondant annonce h Jecker comme une conquête précieuse la publication au Bulletin des lois de son acte de naturalisation.
Le fait est vrai, et à mon sens il est inexplicable. Comment ! c'est depuis nos débats, quand il avait été révélé que les créances Jecker cachaient une friponnerie véritable, que Jecker est ainsi ramassé par l'administration supérieure et qu'on en fait un citoyen français! Estce qu'on ne peut pas en conclure que c'est un secours donné à cette réclamation véreuse? Heureusement, messieurs, les explications de la Chambre sont là, et il sera impossible à la diplomatie de consacrer un pareil résultat. Mais enfin, est-ce que l'honnêteté publique ne veut pas que tout soit éclairci d'une manière catégorique? Quand je montre dans cette déplorable affaire des résultats impardonnables, des exigences qui ne sauraient être justifiées, cette guerre si témérairement entreprise, ces ultimatum qui reçoivent des démentis de la part de ceux qui devraient les connaître et les soutenir; et quand au bout de cette démonstration je rencontre la nationalité française venant abriter cet homme qui n'a jamais cessé d'être Mexicain et agitateur misérable, j'ai bien le droit, je pense, d'appeler sur ces faits toute votre attention, toute votre appréciation, et de demander que le gouvernement veuille bien faire disparaître les tristes nuages qui planent sur la probité de ses agents.
Voilà ce que j'avais à dire en ce qui concerne cet article 3 de l'ultimatum, et vous comprenez que ce ne peut être, dans une Assemblée française surtout, un fait considéré comme secondaire. Tout ce qui touche à l'honneur, tout ce qui louche à la dignité, tout ce qui, dans la vie privée, serait flétri, tout ce qui serait frappé par la loi, tout ce
qui serait condamné par la magistrature, ne saurait passer impunément et être admis dans la vie publique.
Et maintenant faut-il s'étonner que cet ultimatum ait éloigné l'Angleterre? Faut-il s'étonner que l'Espagne n'aii pas voulu en accepter la responsabilité?
N'oubliez pas, et c'est encore un des traits caractéristiques de cette déplorable entreprise, que le chargé d'affaires de France a élevé la prétention que chacune des puissances produisit son ultimatum et; sa note de réclamations d'argent, sans qu'aucune des puissances belligérantes la pût discuter; si bien que chacune était maîtresse du terrain; car il suffisait, par exemple, à l'Angleterre de réclamer un milliard, pour que la guerre fût fatalement nécessaire.
C'est donc sur des questions d'argent, c'est sur des questions d'argent, à l'égard desquelles le gouvernement ne peut plus soutenir la discussion qu'il abandonne, ce qui écrase la responsabilité de son agent, c'est sur ces questions que s'établissent les tiraillements entre les trois puissances et que la guerre a été résolue.
Ici, messieurs, vous le comprenez, je ne dois plus parler qu'avec une extrême réserve. Je n'ai pas à dire comment, au point de vue militaire, l'histoire jugera, non pas les soldats et les généraux qui, sur le terrain, ont montré toute la bravoure, toute la précision, toute l'ardeur, toute la résolution qu'on trouve toujours dans les armées françaises, mais ceux qui ont ordonné cette expédition, ceux qui ne l'ont pas pourvue du matériel, des moyens nécessaires pour qu'elle pût promptement réussir. Je veux laisser, messieurs, toutes ces fautes dans l'ombre. (Bruit.)
Une voix. Non! ne laissez rien dans l'ombre.
M. Jules Favre. Elles m'affligent, elles ne servent en rien à la solution que nous cherchons. Ce que nous cherchons, c'est la prompte terminaison, sans que notre dignité puisse eu souffrir, de la guerre dans laquelle nous sommes engagés ; car prétendre aujourd'hui, et après les explications dans lesquelles je viens d'entrer, que cette guerre soit conforme à nos principes, ce serait nier l'évidence. Ces principes, messieurs, en toute occasion M. le ministre en fait étalage; il répète partout que le gouvernement qu'il sert est issu du suffrage universel, et que c'est là une règle qu'il entend respecter chez tous les peuples voisins.
Voici ce qu'il disait sur ce point, dans votre séance du 13 mars 1801 : < Le principe de non-intervention ainsi posé, il y avait encore, au point de vue de la politique générale, une autre raison qui nous commandait impérieusement de le respecter. 11 était impossible qu'après avoir proclamé chez nous, comme base de notre gouvernement, la souveraineté nationale et le suffrage du pays, nous ne la
respectassions pas chez les autres. L'empereur a été élu par le peuple ; il règne, et il s'en fait gloire, de par la volonté nationale, et vous auriez voulu que, de l'autre côté de nos frontières, il employât la force que lui a confiée cette volonté nationale pour comprimer des nations voisines, comprimer leurs aspirations, et, déchirant clc ses mains les titres à la souveraineté, renier sa propre légitimité. »
Voilà, messieurs, quelles sont les paroles de M. Billault. Je le lui demande, sont-elles une ironie? Est-ce qu'elles n'ont été prononcées que pour provoquer nos légitimes applaudissements? Est-ce qu'elles n'étaient pas l'expression de la conscience politique de M. le ministre? Si c'est cette dernière hypothèse à laquelle je m'arrête, je lui dis : De quel droit êtes-vous au Mexique? Vous y êtes allés pour venger les intérêts nationaux. Je vous suis dans cette voie; mais si ces intérêts sont vengés sur la terre même du Mexique, si à Orizaba, c'est-àdire dans une position salubre, où nous ne courons aucun danger, on nous offre des garanties, à quoi bon renverser le gouvernement de Juarez? Est-ce que c'est contre Juarez que vous avez résolu cette guerre? Est-ce que vous voulez le renverser à tout prix? Permettezmoi de vous rappeler vos paroles. Ce gouvernement contre lequel vous précipitez vos légions, c'était une ombre, un souffle; il suffisait que nous parussions pour qu'il fût debout. Eh bien, il vous a résisté ; il s'est affermi par ce qu'il y a de plus généreux au monde, c'est-àdire par le sang répandu de nos soldats.
Est-ce que ce n'est pas assez? Est-ce que vous voulez poursuivre cette cruelle expérience ? Est-ce que par un faux point d'honneur vous voulez forcer ainsi des hommes à s'entr'égorger pour arriver au néant, pour arriver à un résultat qui confondra votre politique, je ne crains pas de l'affirmer, car vous poursuivez un rêve, quand vous croyez élever sur le sable un édifice solide et que les événements ne viendront pas renverser?
Vous êtes donc contraires au droit. Vous n'avez pas dit toute la vérité devant la Chambre lorsque vous étiez interrogés, et aujourd'hui vous êtes obligés de la compléter. En vain vous vous réfugiez, comme vous le disait mon honorable ami M. Picard, derrière les brillants sophismes d'une politique qui peut séduire quelques esprits-, vous voulez, dit-on, résister à l'Amérique du Nord, et vous ne voyez pas que vous l'appelez ! Vous allez créer dans l'Amérique du Sud un point qui deviendra le champ de bataille où se rencontreront les Etats-Unis et l'Europe.
Est-ce que nous devons nous subordonner à toutes vos fantaisies? Est-ce que nous pouvons nous trouver en lutte avec le Nord et combattre à côté du Sud? Est-ce que vous pouvez nous contraindre ainsi à épouser toutes les querelles d'un peuple contre l'autre? Est-ce là
votre politique? Quant à moi, je la renie au nom des principes, au nom du droit des gens. Je dis qu'il n'y a pas possibilité pour nous d'attaquer des gens qui, en soutenant leur nationalité, en nous offrant des garanties satisfaisantes, se sont suffisamment honorés pour que nous ne les chassions pas dédaigneusement de nos chancelleries sans vouloir les écouter, et que nous ne les recevions qu'à la pointe de nos baïonnettes!
Si le droit nous manque, messieurs, que faut-il dire du résultat final de cette entreprise? car, enfin, en toutes choses c'est le dernier terme qu'il faut apercevoir, et quand on est un homme politique, quand on dispose des forces entières de la France, il ne faut pas l'engager dans une impasse où sa dignité et ses intérêts auraient à souffrir.
L'année dernière, bien que comprenant qu'il fallait, en présence d'une Chambre comme celle qui me fait l'honneur de m'entendre, éviter avec soin tout ce qui pourrait blesser le sentiment de l'honneur national, j'avais cru pouvoir demander d'arrêter sur l'heure une expédition malheureusement engagée, et qui ne pouvait en rien nous faire considérer comme ayant subi un échec, parce que nos soldats, en nombre insuffisant, étaient venus se briser contre des murailles de granit. Je croyais vous donner un conseil sage, et s'il eût été suivi, des milliers de vies précieuses, décimées sans gloire parla maladie, eussent été préservées. Aujourd'hui vous persistez, et vous voulez à tout prix, élargissant le cercle de votre politique, ambitieux de gloire militaire, vous voulez que votre drapeau flotte sur Mexico.
Assurément, messieurs, si la France le veut, elle réussira, rien ne lui coûte, et quand nos généreux enfants sont placés en face d'un obstacle, ils sont si prodigues de l'existence que Dieu leur a donnée, que rien ne leur résiste. Mais est-ce que nos entrailles ne devraient pas s'en émouvoir? Est-ce que nous pouvons concevoir froidement ces hécatombes humaines offertes à cette divinité fantasque, confuse, qui n'a jamais été définie par MM. les ministres? (Interruption et murmures.) Est-ce que nous pouvons consentir à ce que des milliers de familles soient plongées dans le deuil pour la gloire stérile d'aller à Mexico ?
Maintenant, messieurs, vous êtes à Mexico. Qu'allez-vous y faire? Vous dites que vous renverserez le gouvernement de Juarez? Sans aucun doute ! Mais que ferez-vous après? Tout à l'heure j'entendais l'honorable M. David s'écrier: « Mexico est le cœur de l'État, c'est là que sont réunies toutes les ressources militaires » ; mais que l'honorable M. David, qui connaît si bien l'histoire et la géographie du Mexique, me permette de lui répoudre par deux considérations. Il le sait, le Mexique a été incessamment déchiré par la guerre civile, et
c'est Mexico qui a été l'enjeu stérile que les différents prétendants conquéraient tour à tour, sans posséder jamais néanmoins qu'une puissance éphémère et limitée.
Et quant à la géographie, mais, messieurs, il n'y a que les hommes qui ne la connaissent pas qui puissent croire que la conquête de Mexico entraine la conquête du Mexique. Mexico est situé à 69 lieues de la côte de Vera-Cruz. Savez-vous quelle est l'étendue totale du Mexitjue dans sa plus grande longueur ? 950 lieues ; et dans ces 950 lieues au nord-ouest, il y a des provinces peuplées, riches, donl des cites sont importantes.
J'en cite quelques-uns : Guanaxuato a 41,000 habitants ; elle est à 253 kilomètres au nord-ouest de Mexico, et l'État entier a plus de 520,000 habitants. Voulez-vous aller plus loin? Franchissez 450 kilomètres, et vous trouvez la ville de Guadalaxara, qui a 60,000 habitants. Vous avez ensuite Valîadolid, qui en a 18,000; vous avez l'État de Xalisco qui en possède 800,000, et d'autres que je ne nomme pas, dans la crainte de me tromper, car je n'ai pas la même science que l'honorable M. David, et la mienne, j'en conviens, est de très-fraîche date. Mais enfin elle a pour garantie tous les livres de géographie, qui en savent peut-être plus que nous tous, et que nous pouvons consulter.
Eh bien ! quand les Français seront à Mexico, ils y établiront un gouvernement, je le veux; ce sera Almonte, ce sera l'archiduc Maximilien, qu'on a peut-être encore en réserve malgré toutes les dénégations; ce sera peut-être tout autre prince d'Allemagne, car à cet égard la fécondité de l'Allemagne est inépuisable... (On rit,)
Mais lorsque ce prince d'Allemagne sera établi, qu'en ferez-vous? Il faudra que vous le souteniez. Juarez, avec ses légions, avec ses partisans (et si ce n'est Juarez, ce sera un autre représentant de la nationalité), se retirera dans les provinces qui seront libres. Est-ce que vous irez le poursuivre? Est-ce que, après avoir fait soixante-neuf lieues pour arriver à Mexico, vous en ferez encore plus de neuf cents pour atteindre celui qui vous résistera? Nous sommes à Orizaba, nous avons fait vingt-deux lieues, nous avons déjà dépensé plus de 104 millions, sans compter ce que nous ne connaissons pas, ce qui fait 5 millions par lieue. (Bruit.) A ce prix, tous les trésors de la France n'y suffiraient pas. (Interruption. — Rumeurs.) Et quel serait le but? De régénérer le Mexique, d'imposer à ce malheureux pays un gouvernement stable? Mais il ne peut être stable qu'à la condition que vous le souteniez parles armes. Consultez l'expérience.
En 1848, les États-Unis ont fait la guerre au Mexique. Les États- Unis sont limitrophes; ils avaient toutes les facilités d'envois d'hommes et de matériel. Eh bien! cependant les États-Unis ont dépensé 100 millions de dollars, et la guerre a duré deux ans.
Je conviens, messieurs, et c'est un aveu que je veux faire à l'honneur de mon pays, qu'en France la guerre coûte moins cher qu'en Amérique; mais enfin, quelle que soit cette concession, il faut bien reconnaître que la guerre à deux mille lieues de son pays nécessite des sacrifices énormes; que pour défendre son droit il ne faut pas se placer dans des conditions inacceptables; ce que vous dites aujourd'hui de l'honneur de votre drapeau, vous serez obligés de le dire encore ; une première faute vous entraînera à une seconde, et vous vous trouverez dans l'impossibilité de vous retirer. Ce sera une nouvelle occupation de Rome, sans la gloire d'avoir maintenu un grand principe. Vous n'aurez plus le droit de dire que c'est dans l'intérêt du monde catholique, mais seulement dans l'intérêt des Mexicains, que vous dépenserez par an 50 millions et que vous enverrez par an 30,000 hommes dont un grand nombre seront moissonnés par l'effet meurtrier du climat.
C'est là une politique à laquelle je ne puis in'associer,et quand je demeure convaincu que celte expédition n'a été entreprise que sur la foi de renseignements mensongers (rumeurs), que vos représentants à l'étranger ont imposé des conditions inacceptables qui ont enlrainé la rupture entre nous, l'Angleterre et l'Espagne; quand c'est contrairement aux droits des Mexicains, des intérêts de la France, que cette guerre déplorable se prolonge, je ne puis que supplier la Chambre d'user du droit qui lui appartient de faire connaître sa volonté respectueuse et ferme, et de dégager, comme je le fais solennellement par cette protestation, sa responsabilité de celle du gouvernement. (Bruyante agitation.)
L'amendement des cinq députés de l'opposition est repoussé par deux cent cinquante-quatre voix contre cinq.
PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF
dains la séance du 10 février 1863
Discussion du projet d'adresse, paragraphe relatif aux affaires d'Italie.
Amendement des cinq députés de l'opposition qui demandaient la cessation de l'occupation de Rome.
Je ne sais, messieurs, si notre honorable collègue M. de Latour se tient pour satisfait de la réponse que la Chambre vient d'entendre. Elle exprime des sentiments honorables et généreux, mais, si je ne me trompe, elle laisse encore attendre la solution que nous cherchons tous, et même celle que sur un point spécial l'honorable M. de Latour paraissait désirer.
Quant à nous, messieurs, la Chambre ne pourra pas nous reprocher de manquer de netteté et de persistance dans nos opinions. (Mouvements divers.) Nous venons lui proposer un amendement que souvent nous avons eu l'honneur de développer devant elle. Et cela , la Chambre le comprend à merveille, m'impose le devoir d'être extrêmement réservé. En effet, messieurs, tous les éléments de cette discussion sont connus de vous, à mon sens; ils sont éclairés par une si lumineuse évidence qu'une démonstration nouvelle serait complètement superflue. Nous demandons, messieurs, comme l'année dernière, la cessation de notre occupation à Rome, d'abord parce que, selon nous, celle occupation est contraire aux droits des populations auxquelles elle impose une oppression illégitime; en second lieu, parce qu'elle tend à troubler la paix du monde, en n'achevant pas l'œuvre de la consolidation italienne; enfin, en troisième lieu, parce qu'elle compromet, en les alarmant, les intérêts religieux, et que dans Tordre spirituel elle peut conduire à un schisme, aussi bien que dans l'ordre temporel à une révolution. (Interruption.)
Ces raisons, à mes yeux, capitales et décisives, et que, ainsi que je le disais tout à l'heure, j'ai eu l'honneur de développer dans cette
Chambre, elles ne me paraissent pas avoir subi la moindre atténuation par la phase nouvelle clans laquelle la politique du gouvernement semble être entrée. Car, messieurs, dans cette Assemblée même ont été prononcées des paroles qui viennent complètement, en ce qui touche le fond des choses, confirmer notre appréciation.
Le gouvernement, en effet, messieurs, a proclamé le droit des Romains à choisir librement la forme de leur gouvernement. Il a ajouté, il est vrai, et je ne dissimule pas la gravité d'une pareille réserve, qu'il entendait maintenir autant qu'il était en lui l'indépendance du pouvoir temporel, mais à la condition que cette indépendance put être acceptée par 'les populations auxquelles elle s'impose. Il a ajouté encore que notre action ne pouvait pas toujours durer, qu'elle devait être accompagnée d'une négociation au bout de laquelle se trouvait, suivant lui, une conciliation nécessaire.
Vous le voyez donc, messieurs, sur deux points importants le gouvernement s'est rapproché de notre opinion, en ce sens qu'il a proclamé le droit des populations romaines et le caractère passager et temporaire de notre occupation.
Permettez-moi d'ajouter, messieurs, que de semblables déclarations ne se font pas impunément dans une Assemblée et dans un pays tels que les nôtres. On ne peut dire à un peuple : Je vous maintiens en servitude parce que des intérêts supérieurs l'exigent, sans appeler forcément toutes les âmes généreuses à la résistance, ou tout au moins sans adoucir ce qu'il peut y avoir de cruel dans une pareille déclaration par cette autre concession que ce sacrifice doit être nécessairement temporaire.
Et quand on fait entendre à un peuple de pareilles vérités, on vient ainsi en aide à toutes les impatiences, on leur fournit des armes, et en même temps, messieurs, on prend solennellement l'engagement de ne pas persévérer éternellement dans la violation du droit qu'on est dans la nécessité de confesser.
Eh bien, cette politique, elle n'a pas seulement pour elle l'autorité si considérable des paroles ministérielles auxquelles je fais allusion. Dans les courtes observations que je demande la permission de vous présenter, mon intention est d'élaguer complètement le passé, pour ne vous occuper que des faits qui se sont accomplis depuis notre dernière réunion. Non-seulement, disais-je, ces paroles ministérielles ont une autorité considérable, mais elles ont été confirmées, précisées par une autorité plus considérable encore. Je veux parler, et vous l'avez tous deviné, d'un document qui émane de l'empereur lui-même, et qui porte la date du 20 mai 1862. Dans ce document, avec une très-grande force de logique, le chef de la France reconnaît qu'il est lassé par une obstination systématique qui, en se pro-