II
longeant sans donner jour à aucune espèce de transaction possible, place son gouvernement dans une situation intolérable, le rend ou dupe, ou complice de desseins qu'il ne saurait accepter.
11 importe, dit ce document dont je vais mettre quelques-uns des termes sous vos yeux, cela est indispensable, qu'un pareil malentendu ne dure pas plus longtemps. Il y va de la dignité de la France, d'abord; et permettez-moi de dire, messieurs, que c'est là un intérêt qu'il faut toujours consulter et faire entendre. Il y va ensuite du salut de l'Italie et de l'Europe. Il y va enfin des intérêts de la religion, et quand tout à l'heure, messieurs, j'appuyais mon amendement sur ces trois ordres d'idées qui ont provoqué quelques réclamations de votre part, c'était la parole impériale que j'essayais de traduire. Est-ce que j'aurais été infidèle dans cette appréciation? (Bruit.) Écoutez, messieurs, et soyez-en juges :
Après avoir, dans sa lettre à M. le ministre des Affaires étrangères et dans un préambule que je supprime pour ne pas vous fatiguer, établi quelle est la situation qu'il va exprimer, l'empereur ajoute :
« Depuis l'année 1849, où l'expédition de Rome fut décidée, toutes les dépêches de mes ministres ont invariablement manifesté cette tendance; et, suivant les circonstances, je l'ai soutenue avec une conviction profonde, soit à la tête d'un pouvoir limité, comme président de la République, soit à la tète d'une armée victorieuse sur les bords du Mincio.
« Mes efforts, je l'avoue, sont venus jusqu'à présent se briser contre des résistances de toutes sortes , en présence de deux partis diamétralement opposés, absolus dans leur haine comme dans leurs convictions, sourds aux conseils inspirés par le seul désir du bien. Est-ce une raison pour ne plus persévérer et abandonner une cause grande aux yeux de tous, et qui doit être féconde en bienfaits pour l'humanité?
« Il y a urgence à ce que la question romaine reçoive une solution définitive; car ce n'est pas seulement en Italie qu'elle trouble les esprits; partout elle produit le même désordre moral, parce qu'elle touche à ce que l'homme a le plus à cœur, la foi religieuse et la foi politique. »
Je ne puis, messieurs, que m'associer à ces sages et nobles paroles. Elles traduisent très-exactement ce que je sens moi-même. Seulement j'aurai à me demander, j'aurai à vous demander à vous-mêmes si le langage qui était tenu au 20 mai 1862 serait aujourd'hui hors de saison, et quelle peut être la raison sérieuse qui a déterminé le gouvernement à en changer. Est-ce que ce serait l'espérance de toucher enfin les convictions du Saint-Siège? Écoutez à cet égard comment s'exprime le document auxquel je fais ces emprunts :
« Le Saint-Siège, dit-il, a un intérêt égal, mais plus fort, à cette réconciliation; car si le Saint-Siège a des soutiens zélés parmi tous les catholiques fervents, il a contre lui tout ce qui est libéral en Europe. Il passe pour être, en politique, le représentant des préjugés de l'ancien régime, et, aux yeux de l'Italie, pour être l'ennemi de son indépendance, le partisan le plus dévoué de la réaction. Aussi est-il entouré des adhérents les plus exaltés des dynasties déchues, et cet entourage n'est point fait pour augmenter en sa faveur les sympathies des peuples qui ont renversé ces dynasties. Cependant cet état de choses nuit moins encore au souverain qu'au chef de la religion. Dans les pays catholiques, où les idées nouvelles ont un grand empire, les hommes, même les plus sincèrement attachés à leurs croyances, sentent leur conscience se troubler et le doute entrer dans leurs esprits, incertains qu'ils sont de pouvoir allier leurs convictions politiques avec des principes religieux qui sembleraient condamner la civilisation moderne. Si cette situation pleine de périls devait se prolonger, les dissentiments politiques risqueraient d'amener des dissidences fâcheuses dans les croyances mêmes. »
Vous le voyez, messieurs, j'ai été le traducteur fidèle de la pensée que j'ai eu l'honneur de produire devant vous. Elle est ferme dans la déclaration de cette vérité, que la solution est indispensable; qu'en se prolongeant, le doute produit un mal qui peut devenir irrémédiable, qui serait de nature a allumer de nouveau le fléau de la guerre, à troubler l'Italie dans la consolidation de son œuvre et même à porter atteinte aux intérêts sacrés de la religion.
Toutes les parties auprès desquelles la politique de la France a, depuis 1849, fait des instances si vives pour amener un rapprochement et une pacification ont donc un intérêt immédiat à ce que la solution ne soit pas retardée. Cette solution, l'empereur la cherche, il la cherche avec courage, il la cherche avec bonne foi, et voici, messieurs, comment fil l'indique : « Sur quelles bases fonder une œuvre si désirable? Le pays, ramené à une saine appréciation des choses, comprendrait la nécessité d'accepter tout ce qui peut le rattacher à l'Italie, et l'Italie, cédant aux conseils d'une sage politique, ne refuserait pas d'adopter les garanties nécessaires à l'indépendance du Souverain Pontife et au libre exercice de son pouvoir. On atteindrait ce double but par une combinaison qui, en maintenant le pays maître chez lui, abaisserait les barrières qui séparent aujourd'hui ses États du reste de l'Italie. Pour qu'il soit maître chez lui, l'indépendance doit lui être assurée, et son pouvoir accepté librement par ses sujets. »
Je m'arrête ici, messieurs, parce que, à mon sens, là est le véritable nœud de la difficulté; et s'il m'est permis, en parlant de
l'auteur de ce document, de me servir de l'expression que je vais employer, je dirai que sous ma plume l'expression de cette pensée n'a été qu'une généreuse illusion.
Que le Pape soit maître chez lui, chacun le désire, du moins ceux qui veulent conserver son pouvoir temporel; mais que le Pape soit mailre chez lui par l'acceptation que les populations feront de son pouvoir, c'est là, messieurs, ce que je repousse énergiquement avec ceux qui se posent dans l'État comme étant les défenseurs du pouvoir temporel du Pape. Et j'adjure ici mes honorables collègues, ceux qui se sont manifestés dans ces discussions, non-seulement par des talents auxquels la France tout entière applaudit, mais encore par l'expression d'une loyale conviction, accepteraient-ils une transaction de cette nature? Je ne suis pas téméraire, messieurs, en répondant en leur nom qu'ils la repousseraient; car le Pape, subissant l'acceptation de ses sujets, cesserait d'être Pape, il serait réduit au niveau d'un prince ordinaire; et ce pouvoir divin, mystérieux, qui ressemble à cette échelle qui descendait des régions célestes pour se poser à peine sur la terre, s'évanouirait à l'instant où il serait placé en face de la liberté romaine, où il aurait subi son contrôle. Il y a donc là, messieurs, si je ne me trompe, la poursuite d'une chimère. Quant à moi, je le déclare non moins loyalement que mes honorables adversaires, si la réalisation de ce rêve était possible, je ne la repousserais pas. Mais depuis que je suis au monde, depuis qu'il m'a été donné d'étudier le passé, l'histoire des hommes, celle de l'Italie notamment, je suis demeuré convaincu, messieurs, que le pouvoir temporel des Papes avait été la cause principale de l'affaiblissement et des malheurs de ce grand pays, en même temps qu'il avait été fatal à l'Église, qu'il avait été l'une des causes de ses déviations sur beaucoup de points qui s'éloignent des véritables doctrines évangéliques. (Mouvements divers.) Et toutefois, quelle que soit à cet égard ma conviction profonde, je le déclare, je ne suis pas de ceux qui peuvent méconnaître que la souveraineté temporelle du Pape soit une grande institution. Elle est antique; elle a eu ses temps de splendeur; elle a rayonné sur l'humanité tout entière ; elle a des souvenirs qui font à la fois sa majesté et sa force ; elle ne peut disparaître sans troubler beaucoup de consciences, et sans laisser un vide où beaucoup de passions peuvent éclater. Ce qu'on cherche, ce que nous cherchons nous-mêmes, c'est le moyen de la conserver. Mais le moyen qui est présenté ici, c'est précisément l'impossibilité même, c'est une transaction entre deux principes qui ne peuvent s'entendre. Quant à moi, je le répète, j'ai, dans cette enceinte, avec une énergie convaincue, réclamé Rome pour l'Italie. Et pourquoi? Parce que j'étais persuadé que les Romains sont avant tout Italiens; et que,
s'il leur était possible de disposer de leur capitale , à l'instant même leur sentiment politique les déterminerait à la proclamer la capitale libre du royaume italien affranchi.
Cependant, que les Romains se prononcent, qu'ils le fassent en toute hâte, qu'ils puissent accepter un pouvoir temporel quelconque, ce serait là une solution à laquelle nul homme n'aurait le droit de reprocher quoi que ce soit; une solution devant laquelle chacun devrait s'incliner, si l'expérience se faisait loyalement, s'il était possible, en un mot, que le Pape ainsi appelé en conciliation avec ses populations, eût la sagesse de se réfugier dans je ne sais quel pouvoir que je n'ai pas l'intention de définir, mais qui serait accepté par les peuples sur lesquels il règne; ce serait là, à coup sûr, messieurs, nul n'en doute, une solution heureuse, temporaire peut-être, permanente, suivant les événements, mais qui enfin soulagerait singulièrement et les consciences et la politique. Messieurs, croyez-vous qu'une pareille solution puisse devenir la base sérieuse, je ne dis pas de la négociation des hommes d'État, j'irai plus loin, des discussions d'hommes véritablement politiques? L'expérience ne vous a-t-elle pas appris quelle était sa valeur? Et quand bien même nous ne la définirions pas par les lumières de l'histoire et par le secours de notre intelligence , les faits qui se sont accomplis ne nous fourniraient-ils pas une réponse victorieuse, éclatante, en présence de laquelle il n'y a pas de contradiction possible?
Je n'ai pas besoin, à cet égard, messieurs, de m'aventurer dans de vaines et dangereuses hypothèses; ce sont encore les documents diplomatiques que je vais interroger.
Vous venez d'entendre l'expression de la pensée de l'empereur. Je vous ai dit, messieurs, que pour ma part j'y adhérais; les Romains consentent à accepter le gouvernement qui leur serait proposé.
Eh bien! de la hauteur de la pensée ce système politique va descendre dans l'application, la lettre va se traduire, et M. le ministre des Affaires étrangères va, par l'intermédiaire de ses ambassadeurs, soumettre à Sa Sainteté les conditions proposées. Mais vous avez tous pressenti, messieurs, que le Saint-Siège va immédiatement opposer les fins de non-recevoir. En effet, il dit : Je ne le puis, vous m'avez dépouillé; vous prétendez conserver ma puissance temporelle, mais vous l'avez morcelée; si je suis prince, je le suis de tout mon territoire , et par conséquent, comme c'est par votre influence que j'en ai été privé, avant toute espèce de discussion, je demande à y rentrer. C'est l'objection que M. le ministre des Affaires étrangères et l'ambassadeur de France ont rencontrée, et vous allez voir que cette objection était péremptoire et qu'il a été impossible de la vaincre.
Le ministre des Affaires étrangères, conformément aux documents que tout à l'heure j'avais l'honneur de mettre sous vos yeux, écrit à l'ambassadeur, et après l'exposé préliminaire de la question, il dit:
< J'avais évité à dessein, en vous prescrivant la démarche dont vous vous êtes acquitté au commencement du mois de janvier dernier, de formuler le plan de conciliation pour la proposition duquel vous étiez chargé de réclamer, avant tout, le concours du Saint- Siège. J'espérais, en effet, que votre ouverture ne serait pas repoussée par une fin de non-recevoir aussi catégorique, et que le cardinal Antonelli nous aiderait à rechercher les bases d'un arrangement acceptable pour le chef de l'Église et compatible avec les événements accomplis dans la Péninsule. Devant la résistance que nous avons rencontrée , une plus longue réserve risquerait d'être mal comprise.
a Les tentatives du gouvernement de l'empereur pour amener la eour de Rome ta se départir, dans l'ordre temporel, de ses doctrines absolues, pourront échouer; mais il importe que nos intentions ne soient ni défigurées ni méconnues, et que personne n'ait le droit de nous accuser de n'avoir point articulé nettement les conditions qui, à nos yeux, garantiraient l'indépendance, la dignité et la souveraineté du Père commun des fidèles, sans remettre de nouveau en question les destinées de l'Italie. »
Et plus bas : « Le Saint-Père disait dernièrement avec une haute raison que le pouvoir temporel, tout nécessaire qu'il fût, n'était pas un dogme. Il ne l'est pas plus dans son essence constitutive que dans son étendue territoriale, et le premier devoir, comme l'obligation la plus urgente des gouvernements quelle que soit leur origine, c'est de marcher avec l'esprit du temps et de se bien convaincre que l'assentiment des populations est aujourd'hui, sinon la source, tout au moins le seul fondement solide de l'autorité souveraine. »
Vous le voyez, M. le ministre des Affaires étrangères est ici d'accord avec son souverain, sauf, permettez-moi cette réflexion, que, en qualité de diplomate, il affaiblit sa pensée ; il y met une certaine réserve : il dit que l'autorité souveraine puise sa force dans l'assentiment des populations qui est, sinon sa source, tout au moins son seul fondement solide.
Il y a là, messieurs, une atténuation, atténuation assurément trèslégère, mais qui laisse subsister le principe que l'empereur lui-même avait posé. Aussi M. le ministre continue en ces termes :
« Nos démarches, afin de répondre aux Sentiments de bienveillance qui animent Sa Majesté, n'auront naturellement rien de comminatoire. Vous aurez pourtant à faire pressentir, si l'on vous oppose aussi catégoriquement que par le passé la théorie de l'immuabilité, que le gouvernement de l'empereur ne saurait y conformer sa con-
duite, et que, s'il acquérait malheureusement la certitude que ses efforts pour décider le Saint-Père à accepter une transaction fussent devenus désormais inutiles, il lui faudrait, tout en sauvegardant autant que possible les intérêts qu il a jusqu'ici couverts de sa sollicitude, aviser à sortir lui-même d'une situation qui, en se prolongeant au delà d'un certain terme, fausserait sa politique, et ne servirait qu'à jeter les esprits dans un plus grand désordre. »
Messieurs, nul ne s'y trompe; les termes de cette dépêche sont respectueux, mais ils sont fermes; et c'est, en réalité, un ultimatum véritable qu'on charge M. l'ambassadeur de France de poser à Sa Sainteté.
C'est dans ces termes que M. de Lavalette engage une conversation avec le cardinal Antonelli; et vous savez tous, messieurs, quel en a été le résultat. Il importe néanmoins, et je demande pardon de ces lectures, il importe néanmoins de bien préciser, pour qu'on ne puisse pas m'accuser d'avoir mal traduit la pensée de l'ambassadeur français.
Voici, messieurs, comment il rend compte de cette première entrevue :
« Conformément à vos ordres, monsieur le ministre, je m'étais imposé, dès mon arrivée, d'entretenir le cardinal secrétaire d'État des propositions développées dans la dépêche précitée. A notre seconde entrevue, je lui en avais donné lecture in extenso, et Son Excellence l'avaithier sous les yeux, lorsque, dans ma quatrième conférence, résumant toutes les autres, elle a opposé aux ouvertures dont j'étais l'interprète un refus que tout me porte à me faire considérer comme définitif. C'est sous sa dictée, pour ainsi dire, que j'en reproduis les termes Le Saint-Père, m'a dit Son Éminence, ne peut
consentir à rien qui, directement ou indirectement, consacre d'une manière quelconque les spoliations dont il a été victime. Il ne peut aliéner, ni directement ni indirectement, aucune parcelle d'un territoire qui constitue la propriété de l'Église et de la catholicité tout entière; sa conscience s'y refuse, et il tient à la garder pure devant Dieu et devant les hommes.
« Le Saint-Père ne peut consentir à ce qu'on lui garantisse une partie de cette propriété ; ce serait, en fait, sinon en droit, faire l'abandon du reste ; sa conscience, je le répète, ne le lui permet pas. »
Personne, messieurs, n'a pu être surpris de cette issue des conférences engagées : elle était à l'avance prévue ; et vous voyez quelle est la nature de l'obstacle contre lequel vient se briser la diplomatie de la France : c'est une muraille d'airain, messieurs, c'est la conscience d'un vieillard, c'est l'âme même de Pie IX, qui ne veut point accepter la souillure qui, suivant lui, viendrait le tacher s'il acceptait des conditions qui seraient contraires au serment qu'il a prêté.
Que fallait-il faire dans une semblable circonstance? La dépêche de M. de Lavalette semble le faire pressentir. On n'avait pas seulement parlé de concessions territoriales, mais encore de certaines réformes. Eh bien, les réformes ne seront pas plus accordées que le reste, parce que les réformes pourraient être considérées comme une concession.
« Quanta la résolution si nettement manifestée par la cour de Rome d'ajourner indéfiniment les réformes qu'elle-même a jugées indispensables, de mettre à un acte de justice et d'humanité pure une condition purement politique, de faire envier et expier tout à la fois aux populations restées sous l'autorité du Saint-Siège la situation plus favorable de celles qui ont pu s'y soustraire, je n'ai pas même besoin d'indiquer les réflexions qu'elle a dû m'inspirer. Je les ai présentées avec d'autant plus de mesure et de réserve que le terrain sur lequel on se plaçait était plus difficile à défendre. »
Il n'a rien obtenu, et il termine ainsi :
« Lorsque la France, il y a six mois à peine, a invité le Saint-Père à s'entendre avec elle en principe, et sans en fixer les bases, sur une transaction destinée à assurer son indépendance, ses ouvertures ont été repoussées par une fin de non-recevoir absolue. Sa sollicitude ne s'est point lassée. Le gouvernement de l'empereur vient de formuler et de soumettre au Saint-Siège les propositions les plus explicites. Chargé de les transmettre, je constate avec le même regret qu'elles ont eu le même sort. »
Ainsi, messieurs, la négociation a échoué! La pensée exprimée par l'empereur, traduite par le ministre des Affaires étrangères, transmise par notre ambassadeur, elle a été repoussée par le Saint- Siège.
Que faut-il en conclure? Si cette situation ne peut davantage se tolérer, si c'est au nom de notre dignité, des intérêts de l'Italie et des intérêts religieux que nous ne pouvions pas continuer à rester en Italie, nous devions nous en retirer; il semble que c'était la conséquence forcée de l'échec qu'avait subi notre diplomatie auprès du cardinal Anlonelli; lorsque tout à coup, et dans le courant du mois de juin 1862, un événement complètement imprévu est venu changer l'état des choses.
.le n'ai pas besoin de dire que je fais allusion aux scènes qui éclatèrent dans la Sicile et à la descente de Garibaldi dans les provinces méridionales.
En présence de pareils faits, toute espèce de négociation devenait impossible, et la France ne pouvait plus entendre aucune parole, si ce n'est la main sur la garde de son épéc.
A cet égard, il n'y a pas deux manières de penser; je ne veux pas
savoir quel était le dessein de ce noble général (bruit) qui, après avoir donné à sa patrie son indépendance, s'était jeté dans une pareille aventure; je ne veux pas croire qu'il ait jamais eu la folle pensée de diriger les armes italiennes contre le drapeau de la France.
Plusieurs voix. Mais si! mais si! Il Ta dit.
M. Jules Favre. Quant à moi, messieurs, j'approuve complètement l'attitude qui a été prise dans cette circonstance par M. le ministre des Affaires étrangères. Que sollicitait-il de la part clu gouvernement de Victor -Emmanuel? Une répression immédiate.
Je n'ai point à m'expliquer à cet égard, ni à rechercher si ces événements n'ont point trahi la volonté de celui qui les dirigeait. Ce qu'il y a de certain, c'est que Victor-Emmanuel ne pouvait tolérer ce qui était contre lui un véritable acte de révolte. Mais la révolte comprimée, les événements devaient reprendre leur cours, et l'on comprend à merveille comment le ministre des Affaires étrangères du roi Victor-Emmanuel a pensé que dès que l'objection de Garibaldi avait disparu, il était indispensable que la France accomplit la promesse quelle paraissait avoir donnée quelques mois auparavant; et voici comment il s'en explique dans une dépêche qui porte la date du 10 septembre 1862 :
« L'attitude prise par le gouvernement du roi, depuis la tentative de Minico, donnait lieu de croire que le général Garibaldi renoncerait désormais à clés entreprises incompatibles avec l'ordre établi et de nature à compromettre l'Italie dans ses rapports avec les gouvernements étrangers.
« Cette attente a été déçue. Égaré par des sentiments que le respect de la loi.....
« Toutefois les cabinets européens ne doivent pas se méprendre sur le sens véritable de ces événements. La loi l'a emporté ; mais le mot d'ordre des volontaires a été cette fois, il faut le reconnaître, l'expression d'un besoin plus impérieux que jamais. La nation tout entière réclame sa capitale ; elle n'a résisté naguère à l'élan inconsidéré de Garibaldi que parce qu'elle est convaincue que le gouvernement du roi saura remplir le mandat qu'il a reçu du Parlement à l'égard de Rome. Le problème a pu changer de face, mais l'urgence d'une solution n'a fait que devenir plus puissante. »
Et il insiste, messieurs, dans des termes plus vigoureux encore, inutiles à remettre sous vos yeux, dans ia dépêche qui fait partie des documents qui vous ont été distribués et qui porte la date du 8 octobre 1862.
Encore une fois, il semblait que la conclusion contenue dans la lettre impériale et les dépêches ministérielles que tout à l'heure j'avais l'honneur de mettre sous vos yeux fût nécessaire et forcée, La résis-
tance du Saint-Siège est obstinée. On oppose à la diplomatie française une fin de non-recevoir que je ne veux pas caractériser d'une manière blessante, mais qui de la part de tout autre pouvoir eût provoqué, je le pense, chez celui qui nous gouverne une explosion d'indignation; il n'y avait donc plus qu'à réaliser la parole qui avait été donnée. Et voici cependant que tout change, sans qu'il soit possible d'avoir l'explication d'un événement si considérable; le ministre, qui considérait, c'est lui-même qui Ta déclaré, la solution immédiate comme une lettre de change tirée sur sa probité, sur la parole qu'il avait donnée à l'Europe entière, le ministre, après avoir pris les ordres de l'empereur, se retire, et il est remplacé par un autre homme d'État dont la signification parait être toute différente.
Je ne veux à cet égard faire aucune excursion dans l'histoire passée ; mais tout le monde sait à merveille quelle est la part que l'homme d'État dont j'ai l'honneur de parler a prise à l'expédition de 1849. Le voici aux affaires, il va parler; il va enfin faire cesser cette incertitude qu'un semblable changement fait naître dans les esprits.
Écoutez quel est son langage.
« Messieurs, dit-il en s'adressant par une circulaire à tous ses chargés d'affaires à la date du 18 octobre 1862, en prenant possession du poste auquel l'empereur a daigné m'appeler de nouveau, je crois utile de vous dire en peu de mots dans quel esprit j'ai accepté la mission qui m'est confiée.
« Je n'ai pas besoin de revenir avec vous sur les actes et les démarches antérieures du gouvernement impérial dans la question romaine. Sa Majesté a, toutefois, manifesté plus particulièrement sa manière de voir par une lettre adressée à mon prédécesseur et que le Moniteur du 29 septembre dernier a rendue publique. Ce document résume la pensée de l'empereur avec une autorité que tout commentaire ne pourrait qu'affaiblir, et je ne saurais mieux faire que de m'y référer aujourd'hui. »
Je conviens parfaitement que les diplomates n'ont pas la clarté
pour obligation de conscience {on rit), mais enfin je demande à
la Chambre qui me fait l'honneur de m'entendre, quelle peut être l'explication de ces paroles.
Quoi! voici un document qui n'a pas changé; il émane de l'empereur, et il est interprété par deux hommes d'État également éminents dans un sens tout à fait opposé. L'un dit : Il faut agir; le second dit : Il faut attendre.
Oui devons-nous croire au milieu de semblables incertitudes? La politique de la France, quand M. Thouvenel était aux affaires, c'était une sorte de pendule qui oscillait constamment et avec un mou-
vement régulier entre deux pôles opposés. Lorsque l'honorable M. Drouyn de Lhuys le remplace, du bout du doigt il arrête le pendule, et voici que pour avoir raison de deux immobilités, on en crée une troisième , et que c'est aussi l'immobilité qui est chargée d'avoir raison de ces deux obstacles qui ont été proclamés dans toutes les dépèches antérieures absolument insurmontables. Est-ce que c'est là la politique d'une grande nation? Est-ce qu'elle est sérieuse? Est-ce qu'elle peut satisfaire les esprits? Est-ce qu'elle peut faire cesser ce l rouble profond qui était si éloquemment accusé dans la lettre de l'empereur que tout à l'heure j'ai eu l'honneur de mettre sous vos yeux ?
Mais on nous répond, messieurs, car c'est là le sens des observations que l'honorable membre delà commission vous a fait entendre : L'immobilité , elle n'est pas notre partage ; nous négocions, nous espérons arriver enfin à cette conciliation qui a échappé à nos pré décesseurs; cette conciliation est encore l'objet de nos désirs, et nous ne désespérons pas, puisqu'on négocie.
Eh bien ! voyons dans quels termes on négocie et quels sont les principes qui vont être indiqués par le nouveau ministre dans les dépêches qu'il adressera à ses agents. Je serai très-sobre de citations sur ce point : ce sont seulement quelques lignes que je vous prie d'entendre.
Voici d'abord un passage d'une dépêche de M. Drouyn de Lhuys au comte de Lallemand, chargé d'affaires de France à Rome, en date du 31 octobre 1862, dans lequel les reproches dirigés contre notre occupation des États romains sont indiqués d'une manière bien plus explicite que dans les autres documents que je viens d'avoir l'honneur de faire passer sous vos yeux :
« Notre occupation prolongée des États romains est, d'autre part, on ne l'ignore pas, vivement, mais justement attaquée en France, au nom de principes et d'intérêts qui sont les nôtres, et le gouvernement de l'empereur se croit en droit de demander au Saint-Siège de lui faciliter sa tâche, en désarmant, par l'usage éclairé et libéral de son pouvoir, les adversaires de sa souveraineté. »
Dans une dépêche adressée à M. le marquis de Cudon, notre chargé d'affaires à Londres, à la date du 25 novembre 1862, M. le ministre n'est pas moins explicite :
« Nous nous inclinons, nous aussi, devant l'autorité du principe de non-intervention; les maximes de l'Angleterre sont les nôtres : nous comprenons de la même manière le respect dû à [la souveraineté nationale. Le gouvernement de l'empereur en a tiré son origine et sa force, et le souverain qui a si noblement embrassé la cause de l'indépendance de la Péninsule ne saurait assurément être soupçonné
de vouloir méconnaître sur un point quelconque de l'Italie les droits d'un peuple italien. Mais l'état de choses sur lequel nous raisonnons ne ressemble à aucun autre, et les règles ordinaires du droit public n'y sont pas applicables. Si votre position est exceptionnelle sous tous les rapports, certainement celle du Pape à l'égard de ses sujets ne l'est pas moins. »
Et plus bas :
« Si les Romains se trouvaient dans un pareil moment appelés à décider de l'existence de ce pouvoir, l'expérience ne s'accomplirait pas dans des conditions propres à la rendre sincère, et il est trop facile de prévoir quel en serait le résultat. »
Cela, messieurs, derrière les nuages officiels de la diplomatie, est assez clair.
Sur les principes, on n'entend pas changer; sur leur application, on temporise; on ne conteste pas le droit des Romains, mais on le limite ; c'est-à-dire qu'on se détourne complètement de la voie qui avait été ouverte par la lettre du 20 mai dernier ; c'est-à-dire qu'on abandonne la politique de l'empereur, qu'on efface l'aigle devant la tiare, car c'est le moment du Saint-Siège qu'on attend, ce sont ses convenances qu'on consulte et auxquelles on se subordonne; c'est ce qui est intéressant à savoir. Dans la lettre de l'empereur tout était précis; j'ai déclaré que nous nous y rattachions, que nous l'approuvions sans aucune espèce de réserve ; et du moment qu'on subordonne un pouvoir temporel quelconque à l'acceptation de ceux qui doivent le subir, pourvu que cette acceptation soit libre, sincère et dégagée de toute espèce de pression, nous consentons à accepter ce pouvoir. Mais est-ce là ce qu'on fait? 11 ne s'agit plus de consentement; nous avons rétrogradé. Et non-seulement on ne veut pas que les Romains soient consultés, mais on déclare que s'ils l'étaient et s'ils voulaient détruire le pouvoir temporel du Pape, l'expérience ne saurait être acceptée par la diplomatie. Les Romains doivent donc s'incliner devant le droit divin et accepter le pouvoir temporel du Pape qui leur sera imposé d'abord par le Pape, et ensuite par notre occupation. 11 faudra qu'iis subissent ainsi la loi qui leur sera faite, en attendant des temps meilleurs et les réformes qui leur sont promises. Permettez-moi de dire qu'au point de vue politique la négociation qui est ainsi inaugurée est bien puérile. Espérer qu'elle puisse avoir un résultat quelconque, c'est méconnaître tous les renseignements du passé et de la raison.
Et d'abord, messieurs, M. le ministre ne saurait abandonner cette grande pensée de l'empereur qui est, en réalité, la seule pensée politique à laquelle vous puissiez vous rallier, non pas seulement de réconcilier les Romains avec Rome, mais de réconcilier Rome avec l'Italie.
Est-ce que M. le ministre clés Affaires étrangères, dans les documents que j'ai cités et dans ceux que je pourrais vous soumettre, s'en préoccupe le moins du monde? 11 dit quelque part qu'à Turin on parle beaucoup moins de Rome : qu'importe, messieurs, qu'on en parle peu? Le silence peut être un acte de déférence : mais est-ce qu'un acte de déférence est une réponse, est une raison? Est-ce que l'intérêt n'est pas toujours aussi vif, aussi permanent, aussi capital?
Lorsque Victor-Emmanuel a cédé à la pression de la population tout entière de la Péninsule, lorsqu'il s'est mis à la tête de ce grand mouvement de l'indépendance, quel a été son symbole et son drapeau? L'unité italienne! C'est au nom de cette idée que nous avons essayé de justifier, qui non-seulement a été arrosée du sang des martyrs, mais encore a été éclairée par les pensées lumineuses de tous les philosophes, de tous les hommes d'État, c'est à la lueur de cette idée qu'il a triomphé. Et vous voulez aujourd'hui qu'il l'abandonne! qu'il la déserte lâchement, en présence d'un obstacle qui naîtrait sous ses pas ! Et quand même il ne serait pas convié à une conduite contraire par tous les sentiments que la loyauté et la morale peuvent conseiller, est-ce qu'il n'est pas certain, messieurs, que l'Italie ne peut être contenue que par un pouvoir unique et fort? Est-ce qu'il n'est pas certain que dans l'hypothèse de cette idée de l'unité de l'Italie, Rome est la capitale nécessaire? Et en interrogeant les documents mêmes qui vous ont été distribués, vous aurez été frappés comme moi de cette concession qui a été faite par M. le ministre des Affaires étrangères, que Rome était un foyer d'intrigues réactionnaires; que là on relèverait le trône renversé de François II; que là on l'entourait de partisans aveugles et téméraires, dont les folles et criminelles excitations se traduisent en guerre civile dans la basse Italie.
Rendons à notre gouvernement cette justice, qu'il s'oppose de toutes ses forces à ces excès. Mais quel est donc le rôle qu'il joue? Il a un cordon de troupes sur la frontière de la province romaine, il surveille ainsi les mouvements des provinces napolitaines ; en même temps , il protège ceux qui excitent ces mouvements, et il en est réduit, ce sont les dépêches ministérielles qui le disent, à invoquer les sentiments et le bon goût de ce jeune roi (on rit) pour le déter miner à quitter ce poste d'occupation, dans le secret duquel il peut préparer ses ténébreux desseins. Espérer qu'un roi observe vis-à-vis de la diplomatie cette condescendance, c'est se payer d'une chimère, égaie à celle que j'ai signalée tout à l'heure. Évidemment le roi de Naples restera à Rome, et tant qu'il restera à Rome, tant qu'à la cour de Rome se rencontreront les idées signalées par M. le ministre des Affaires étrangères, nous ne pouvons pas ne pas croire que non-
seulement l'unité de l'Italie sera troublée, mais encore que la paix de l'Italie sera profondément altérée; nous verrons se continuer cette plaie de la guerre civile sur laquelle je n'ai pas à insister devant cette Chambre pour en faire comprendre toute l'horreur. Dès lors, ai-je besoin d'autres considérations pour justifier les prétentions de Victor-Emmanuel à obtenir enfin cette capitale qui consolidera sa puissance, qui lui permettra d'asseoir sur des bases solides les institutions du pays, de donner à ses peuples l'unité de législation, d'administration et de nationalité après laquelle ils soupirent, et d'affermir dans cette voie glorieuse les premiers pas d'une grande, noble et généreuse nation? C'est là le complément, le couronnement de l'œuvre que poursuit Victor-Emmanuel, et vouloir empêcher l'accomplissement d'une pareille œuvre, c'est s'attacher à une impossibilité.
11 est bien certain que les dispositions de Turin ne peuvent avoir changé, et que, de ce côté comme de l'autre, elles demeurent aussi immobiles qu'avant les négociations; mais je dirai que de l'autre côté, c'est exactement la même situation , et qu'on n'obtiendra pas du Pape à l'heure où je parle ce qu'on n'a pu obtenir jusqu'ici. J'en ai dit trop de fois les raisons, pour que je fatigue la Chambre à les lui répéter : elles sont dans l'essence même des choses, dans la nature profondément antagoniste de ces deux idées : droit divin et droit populaire; droit divin, défendu jusqu'à la dernière extrémité par le Saint-Siège; droit populaire, qui, ainsi que le soleil dissipe les ombres, s'avance sur toute l'Italie, et finira par l'éclairer; droit populaire, qui, d'ailleurs, a pour lui la force de nos lois et celle de nos armées, qui peuvent, messieurs, par accident, servir la cause du passé, mais qui sont toujours acquises en réalité à celle de l'avenir.
Il est donc bien certain, messieurs, que de ce côté il n'y a pas de transaction, il n'y a pas de conciliation possible; mais, enfin, est-ce un acheminement à cette conciliation que vous essayez? Avez-vous cette consolation du moins, dans une situation que je trouve indigne de la politique de la France ? {Interruption.) Si vous ne pouvez pas aller au but par des voies directes, vous y allez par des voies détournées, par des sentiers que vous cherchez à couvrir des fausses fleurs de votre diplomatie, à travers lesquelles on voit les pièges que vous tend le Saint-Siège.
Vous n'avez pas même cette consolation, car le Saint-Siège, vis-àvis du nouveau cabinet comme vis-à-vis de l'ancien, répond imperturbablement par la même fin de non-recevoir.
Et comment pourrait-il en être autrement? Vous avez entendu la dépêche de M. de la Valette; il ne s'agit pas ici d'une question contingente comme celle que peut faire naître la politique elle-même :
c'est un acte de conscience. Pie IX ne peut pas abandonner ses provinces, il Ta déclaré ; il ferait plutôt le sacrifice de sa vie ; il croirait manquer à ce qu'il doit à sa religion. Dès lors c'est un obstacle qu'aucune force humaine ne pourra détruire. Et que faites- vous alors? Vous n'avez qu'à lire les correspondances et les dépêches qui vous ont été distribuées, et vous le verrez. M. le ministre des Affaires étrangères et la diplomatie après lui font ce qu'ils peuvent. Ainsi, on entretient très-gravement, dans les dépêches officielles, M le ministre des Affaires étrangères de l'attitude bienveillante de S. Ém. le cardinal Antonelli : il a demandé des nouvelles de la santé de l'empereur, de S. M. l'impératrice et même de celle du prince impérial. (Interruption.)
Et l'on dit que ce sont là des concessions? (Nouveau bruit.) Ce sont des politesses, sans doute, mais ce sont des politesses qui, avec la finesse italienne, nous laissent supposer que le cardinal Antonelli se trouve plus mal à l'aise vis-à-vis de ses nouveaux amis que cle ses anciens adversaires. Il voyait plus clair dans la pensée de ceux-ci; celles des autres lui paraissent environnées de nuages dont il se défie en sa qualité de cardinal et d'Italien, oserai-je ajouter de ministre (rires et bruits)? et, dès lors, il ne veut pas faire un pas : il attend. Il promet des réformes, dites-vous? Ah! c'est ici, messieurs, qu'il est assez curieux de recueillir ce qui a déjà été dit par la diplomatie et de voir quels résultats immenses elle promet.
J'ai dit, messieurs, et je crois que c'est une observation qui a été faite au Sénat, que le langage des dépêches s'était adouci, qu'il était devenu plus mielleux dans la forme. Voyons le fond ; c'est le fond seul qui doit vous préoccuper.
Des réformes sont promises, dit-on, et vous avez vu les dépêches dans lesquelles on attend avec une certaine anxiété un plan de gouvernement libéral qui serait dû à la plume du cardinal Antonelli î Quant à moi, j'en attends peu.
Je ne suis pas la diplomatie dans ses illusions, et je suis bien convaincu que le cardinal Antonelli ne voudra pas découronner son pontife. Il pourra bien parler de quelques réformes municipales, insignifiantes. Elles seront sur le papier, mais dans la réalité, jamais! Quant à la réalité, la voici : elle est accusée par une dépêche de notre ambassadeur, qui porte la date du 16 décembre 1863 et qui est extrêmement précieuse. Voici comment elle est conçue :
« Monsieur le ministre, j'ai eu l'honneur de faire connaître à Votre Excellence des modifications assez essentielles introduites dans le régime des passe-ports à Rome. (On rit.) Je crois devoir l'informer également que le gouvernement pontifical vient de prendre une décision qui autorise les sujets romains qui auraient émigré comme
compromis dans les événements des dernières années, à rentrer dans leur pays sous la condition d'exposer aux autorités pontificales des frontières les motifs de leur départ et ceux de leur retour. Il y a lieu d'espérer, dit avec confiance M. l'ambassadeur, que ces autorités apporteront une certaine indulgence dans l'appréciation des raisons qui leur seront exposées. »
Eh bieu, que le cabinet monte au Capitole ! (Rires sur quelques bancs.) J'avais tort de parler de son immobilité. Voici les grandes réformes accomplies : un visa de moins aux passe-ports, et en second lieu les émigrés chassés par les événements politiques qui sont admis à s'agenouiller au tribunal de la pénitence de la sainte police (interruption), et M. l'ambassadeur de France espère qu'on ne sera pas trop sévère pour leur accorder l'absolution (et quand je parle de la police, je parle de la police romaine, bien entendu). Il n'y a pas autre chose dans la dépêche.
Ces concessions, messieurs, ne sauraient se produire, et je pose au gouvernement cette question bien précise : Où en ètes-vous? Qu'espérez-vous ? Quelles sont les réformes dont vous parlez ? En quoi touchent-elles à la situation politique des Romains? En quoi touchent-elles à cette promesse que vous avez solennellement adressée aux populations de les consulter? Car ce doit être votre premier acte : sous peine d'humilier votre politique et votre drapeau, vous ne pouvez les abandonner au régime du droit divin sans les avoir consultées. Que faiteg-vous en ce moment dans ce sens? Qu'on nous réponde enfin, qu'on ne s'enveloppe plus de ces subterfuges diplomatiques qui ne sauraient nous abuser, car, pour en finir et ne pas prolonger davantage une discussion qui me paraît superflue, je dirai que lorsqu'un gouvernement occupe un pays par ses armées depuis 1849, quand il y a consacré successivement 200,000 hommes, quand il demande chaque année de 20 à 25 millions aux contribuables, et qu'il n'atteint d'autre résultat que celui de diminuer les formalités dans la délivrance des passe-ports, la politique est jugée. Ce n'est point, comme on a essayé de le dire, par un mot inconsistant et vague, une politique d'apaisement; c'est une politique qui doit recevoir l'une ou l'autre de ces qualifications: ou impuissance, ou équivoque volontaire, et, à ces deux titres, je la repousse.
(L'amendement de l'opposition, mis aux voix, ne fut pas adopté.)
PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF
DANS LA SÉANCE DU 12 FÉVRIER 1863 Loi électorale.
Les cinq députés de l'opposition demandèrent, comme amendement au paragraphe 9 du projet d'adresse, la révision du décret du 29 décembre 1862, et pour Pans, en particulier, un nombre de représentants en rapport avec l'accroissement de sa population.
M. Jules Favre développa l'amendement en ces termes :
Messieurs,
L'amendement dont je vous prie d'entendre le développement est certainement l'un des plus graves qui puissent être soumis à vos délibérations. Je vieus, en effet, appeler l'attention de la Chambre, du gouvernement, du pays, sur un point qui touche d'une manière essentielle aux fondements mêmes de notre édifice politique ; je veux parler du droit d'élection et de l'application du suffrage universel.
Nous entendons répéter chaque jour, et avec raisou, que c'est de la nation tout entière qu'émane la puissance executive que nous sommes appelés à contrôler. A la différence des anciennes monar chies, qui relevaient du droit divin, elle puise sa force et sa véritable grandeur dans le consentement des peuples.
Nous avons, messieurs, la même origine. Investis d'attributions et de pouvoirs différents, nous avons cependant la même autorité. Il est donc capital à tous les points de vue que le suffrage universel puisse se manifester dans sa plénitude, sa liberté, sa sincérité. Et ce n'est pas à vous, messieurs, qu'il faut rappeler que la monarchie de Juillet a été renversée pour n'avoir point obéi aux légitimes exigences de la nation demandant que le cercle électoral fut élargi ; que l'Assemblée législative elle-même a été dénoncée à la réprobation pu-