‹ Discours parlementaires (volume 3)Chapitre 20 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

de la maison d'Autriche. Nous le dîmes à la Chambre. Nos assertions reçurent de la part de celui qui était à ce banc (l'orateur désigne le banc de MM. les commissaires) le plus éclatant des démentis. Écoutez, messieurs, les paroles de l'honorable M. Billault :

« Et quant à ces bruits, dit l'honorable préopinant, qui donnaient de l'ombrage â l'ambassadeur de Sa Majesté Britannique, permettezmoi de ne pas m'y arrêter. Des officiers, en partant, ont dit qu'ils allaient au Mexique pour y introduire un prince étranger. Quoi! vous imaginez que le grand secret de la diplomatie, s'il avait jamais existé, on l'eût ainsi livré au premier officier venu partant pour le Mexique! Tout cela n'est pas sérieux. Si, comme vous le dites, notre alliée s'est inquiétée de pareils bruits, vous nous dites aussi qu'elle s'est immédiatement adressée là où elle pouvait réellement apprendre s'ils étaient fondés ; elle l'a demandé à notre ministre des Affaires étrangères, et, vous le reconnaissez vous-mêmes, la réponse a démenti tous ces bruits.

« Restent donc les faits tels qu'ils sont : une guerre légitime commandée par notre honneur et nos intérêts, et que, d'accord avec nos alliés, nous mènerons vivement; une espérance, une possibilité pour les malheureux Mexicains, s'ils ont assez de force, assez d'énergie, assez de cohésion pour vouloir se donner à eux-mêmes les bienfaits d'un bon gouvernement; s'ils savent se sauver ainsi, nous en serons heureux, nous y trouverons pour la sécurité de nos nationaux la seule véritable garantie, nous les guiderons de nos conseils et de notre appui moral; mais les y contraindre par la force, jamais! »

Est-ce clair, messieurs? En effet, il est parfaitement certain que l'ambassadeur d'Angleterre s'est adressé à l'honorable M. Thouvenel, que le chargé d'affaires des États-Unis d'Amérique a fait la même demande, et qu'on a répondu qu'il n'y avait rien de vrai sur les négociations avec un prince de la maison d'Autriche. Or, les négociations existaient, elles existaient avant le départ dp nos troupes; on en avait fait une des conditions secrètes de la convention du 31 octobre 1861. Si vous interrogez son texte, assurément vous n'y rencontrerez rien de semblable ; mais si vous allez aux documents officiels qui à cette époque étaient inconnus, et que je pourrais appeler les documents officiels de la diplomatie, vous y verrez, messieurs, que le plan avait été à l'avance préparé, que le nom du prince Maximilien était prononcé, et que déjà il avait reçu l'appui de la France. Cela résulte, entre autres pièces, car je pourrais à cet égard vous faire de nombreuses citations, d'une dépêche qui porte la date du 11 octobre 1861, adressée par M. le ministre des Affaires étrangères de France à son ambassadeur à Londres. Elle est, comme vous le voyez, antérieure au traité qui porte la date du 31 du même mois,

et voici ce que nous allons y recueillir relativement à l'objet qui nous occupe : « J'ai répondu, dit M. le ministre à l'ambassadeur d'Angleterre, que j'étais complètement d'accord avec son gouvernement sur un point : que je reconnaissais, comme lord Russell, que la légitimité de notre action coercitive à l'égard du Mexique ne résultait évidemment que de nos griefs contre le gouvernement de ce pays, et que ces griefs, ainsi que les moyens de les redresser et d'en prévenir le retour, pouvaient seuls, en effet, faire l'objet d'une convention qui ne l'était pas. » Et la dépêche va nous apprendre sur quoi elles pouvaient rouler. Voici en effet ce que je lis encore :

« Mais qu'il me semblait inutile d'aller au delà et d'interdire à l'avance l'exercice éventuel d'une participation légitime dans des

événements dont nos opérations pourraient être l'origine » Et

plus loin : « Il est permis de supposer en effet que si l'issue de la crise américaine (écoutez ceci, et voyez combien on avait raison de vous dire hier que, dans les prévisions du gouvernement, l'expédition du Mexique, l'intronisation de l'archiduc Maximiiien, se liaient aux déchirements des États-Unis, et que vers cette époque c'était vers ce but que se dirigeaient tous les vœux du gouvernement), il est permis de supposer en effet que si l'issue de la crise américaine amenait la séparation du Nord et du Sud, les deux: nouvelles confédérations chercheraient l'une et l'autre des compensations que le territoire du Mexique, livré à une dissolution sociale, offrirait à leurs compétitions. Un semblable événement ne saurait être indifférent à l'Angleterre, et le principal obstacle qui pourrait, selon nous, en prévenir l'accomplissement serait la constitution au Mexique d'un gouvernement réparateur, assez fort pour arrêter sa dissolution intérieure. »

Ainsi, messieurs, ce n'est pas seulement pour venger nos nationaux, ce n'est pas pour obtenir une misérable indemnité qui, à coup sûr, ne pouvait jamais être considérée comme une chose bien importante à côté d'aussi grands événements, que le gouvernement s'est décidé à aller au Mexique; il a voulu préparer, faciliter sa domination; il a voulu, en présence de ce qui s'accomplissait aux États-Unis, avoir sa place et sa part de pouvoir à côté de la grande république américaine, dans ce grand État qui allait se fonder sous son patronage, et qui, pendant de longues années, devait être son vassal, et exercer dans le nouveau monde une prépondérance digne de la grande situation de la France.

Voilà, messieurs, quelle a été la visée; je la trouve dans la dépêche que je viens de lire.

Maintenant il ne faut pas que M. le ministre d'État, rapetissant ici. les idées qui, à cette époque, étaient celles du gouvernement, déserte

le véritable terrain de la cause, c'est-à-dire celui de la préparation d'une monarchie au Mexique, celui de négociations entamées à la suite des émigrés, celui de la responsabilité de la France qui déjà était embarrassante.

Et, sur ce sujet encore, je prends la liberté de faire remarquer à la Chambre que si les intérêts de la France pouvaient, jusqu'à un certain point, compris d'une certaine manière, excuser ou expliquer des rêves aussi dangereux, le gouvernement devait être arrêté par une considérai ion qu'il ne lui était pas permis de méconnaître : c'était celle du droit du Mexique, de sa nationalité, à laquelle il ne pouvait porter atteinte sans renier son propre principe, et sans commettre un véritable crime de lèse-droit des gens. (Plusieurs voix : Très-bien!)

Vous connaissez, messieurs, les événements qui se sont succédé et dont je ne dirai qu'un mot.

Vous savez comment, à Orizaba, l'alliance qui existait entre l'Espagne, l'Angleterre et la France fut rompue. A cette époque, lorsque ces événements furent connus en Europe, la discussion se présenta de nouveau, au moment où le budget fut voté. Nous reproduisîmes nos observations; nous dîmes que le gouvernement avait fait l'expérience de l'inanité des espérances des émigrés, qu'il savait à quoi s'en tenir sur leurs promesses, qu'il était évident qu'ils étaient sans popularité dans leur pays; que l'agression de l'armée française, alors que celle-ci avait les émigrés dans son camp, loin de rendre plus faible le gouvernement de Juarez, le fortifierait au contraire-, et nous demandâmes au gouvernement qu'il voulût bien s'arrêter, qu'il ne continuât pas des opérations qui désormais étaient sans cause. En effet, on pouvait obtenir la réparation des griefs qu'on allait venger, car les Français avaient pris possession de la Vera- Cruz et de Tampico; ils étaient dans des positions saines qu'ils pouvaient conserver à l'abri de toute espèce d'épidémie, où ils pouvaient non-seulement traiter, mais attendre jusqu'à ce que les traités eussent été exécutés.

Quelle était la réponse que nous faisait alors le gouvernement? Est-ce qu'il nous disait, comme tout à l'heure M. le ministre d'État, que nous étions en face d'un ennemi, et qu'il nous fallait le poursuivre d'une manière implacable; qu'il nous était impossible de traiter avec Juarez, qui était signalé comme un tyran odieux par l'animadversion de tous les hommes honorables auxquels étaient chers les intérêts du Mexique?

Non. Voici quel était le langage du gouvernement, et je le recommande encore à votre attention :

« Quand le drapeau français, ce qui arrivera prochainement, je l'espère, flottera sur les murs de Mexico, nous ne nous désisterons

pas de cette politique généreuse et protectrice ; tous, réactionnaires ou libéraux, violents ou modérés, seront également admis à cette grande expression de la volonté publique ; la liberté sera pour tous à l'ombre du drapeau de la France ; et ce n'est pas la première fois qu'il aura abrité de son ombre tutélaire les justes manifestations nationales, vous le savez bien. A tous sera laissée l'entière liberté de leur choix, et alors, si la tyrannie de Juarez leur convient, oui, si elle leur convient, eh bien, ils le diront! »

Et vous avez tous crié, messieurs: « Très-bien! très-bien! »

Quant à moi, je ne saurais non plus avoir une autre opinion, en faisant cependant cette réserve qu'il me paraît au moins étrange que pour tenir ainsi l'urne électorale, dans laquelle doit se déposer le suffrage des Mexicains, on soit dans la nécessité d'envoyer 40,000 Français. Mais, quant au principe, je reconnais qu'il est irréprochable. Oui, si la France veut rester neutre en face de la volonté nationale, je n'ai plus rien à dire, si ce n'est qu'elle a continué, malgré la déclaration officielle, à l'attaquer ouvertement, puisque cette volonté nationale se manifestait par les faits les plus expressifs, puisque le gouvernement de Juarez avait réuni autour de lui, je ne dis pas l'unanimité, mais une suffisante portion des populations mexicaines, pour faire la guerre à nos braves soldats. »

IVest-il pas vrai que le gouvernement et que notre armée avaient été trompés? Faut-ii vous rappeler ce douloureux mais éloquent ordre du jour du général Lorencez, qui, se retournant vers ceux qui s'appelaient ses amis, et qui, en réalité, n'étaient pour lui que des traîtres, leur disait : « Vous nous avez annoncé qu'en marchant vers vos villes nous ne trouverions que couronnes de fleurs ; cependant, nous avons rencontré une résistance énergique, favorisée, il est vrai, par des accidents naturels , une résistance qui assurément n'a pas arrêté nos braves soldats, mais par le fait de laquelle le sang français a coulé, et coulé sur des promesses mensongères. »

Voilà quel a été, dans sa première phase, le résultat de l'expédition.

Lors de la discussion de l'adresse de 1863, nous avons, messieurs, renouvelé nos réclamations. En face des événements qui venaient de s1 accomplir, nous avons, au nom du droit, demandé la cessation de celte expédition qui nous paraissait funeste pour la France.

Je le sais, messieurs, à cette époque où je me reporte, comme vous pouvez le faire vous-mêmes, l'honorable ministre d'État trouva pour me répondre des paroles éloquentes qui firent retentir dans cette enceinte une sympathie à laquelle j'avais quelque peine à ne pas m' associer.

Oui, dans notre nation, qui, avant tout, est généreuse et guerrière, toutes les fois qu'on montre le drapeau, ou compromis, ou menacé, il

n'y a ni raisons, ni scrupules, ni sentiments, qui puissent nous arrêter-, nous allons là où est l'honneur, là où est le danger, là où sont nos frères menacés! (Très-bien!)

Et cependant, est-ce qu'il n'était pas vrai de dire qu'à côté de ces grands intérêts pour lesquels nos prédilections sont aussi fortes que les vôtres, il y en avait un autre qui les domine? Ne faut-il pas se demander si, avant de chercher la gloire, on ne doit pas toujours se préoccuper soigneusement de la justice? Et, à supposer qu'elle ne serait pas dans notre camp, est-ce que ce ne serait pas une parole impie, antichrétienne, que de prétendre que parce que le drapeau de la France a été, non pas vaincu, mais obligé de suspendre ses exploits en présence de fallacieuses promesses, il est absolument nécessaire, pour le réhabiliter, de le plonger dans le sang humain? [Mouvements divers.) Quant à nous, nous avons protesté contre cette doctrine, et, tout en évitant de prononcer un seul mot qui pût blesser les susceptibilités de la nation, nous avons pensé que c'était notre devoir, comme c'était notre droit, de dire au pays tout ce que nous croyons être la vérité.

Vous avez voté, messieurs, contre l'amendement que nous avions présenté. Vous savez quelle a été la résistance rencontrée devant les murs de Puebla ; vingt-deux jours de combats et de luttes devant une ville ouverte ! Si nos malheureux soldats, qui ne connaissent pas d'obstacles, qui prodiguent leur vie avec une intrépidité à laquelle rien ne résiste, ont cependant été arrêtés pendant ce temps mortel qui a pesé sur toutes nos consciences comme une douloureuse anxiété, il a bien fallu qu'ils fussent vis-à-vis de quelque chose. On répétait devant vous, avec complaisance, pour obtenir vos votes, qu'il n'y avait au Mexique qu'un fantôme de gouvernement qui disparaîtrait au souffle d'Almonte. Ce fantôme, il s'est dressé avec toute l'énergie de la volonté, de la puissance et de la résistance nationales.

Après cet exploit, il ne pouvait être douteux pour personne que cette erreur, constatée dès 1862, avait acquis toute la clarté de l'évidence. Nous étions tombés dans les pièges des émigrés; nous étions à leur suite, c'est-à-dire à la suite d'hommes légitimement délestés, couverts de crimes, et qui ne pouvaient que compromettre nos troupes. (Réclamations.) Il nous était interdit daller plus avant, si ce n'est d'aller à Mexico, nous en avions pris l'engagement. La route était ouverte. Nous y avons été reçus en triomphateurs, ce sont les rapports officiels qui le disent. Beaucoup de triomphes de cette nature ont coûté cher à ceux qui les ont obtenus.

Quoi qu'il en soit, l'armée est entrée à Mexico. Là, suivant moi, finissait l'expédition militaire et commençait la mission politique.

Comment cette double vérité a-t-elle été appliquée?

27 JANVIER 1S6i. 343

Quant à la mission politique, d'après le rapport de M. le général Forey, il est constaté que, une fois nos troupes entrées à Mexico, la ville a été en quelque sorte cernée par un cordon de partisans qui rendaient la campagne impraticable à ce point qu'on craignait pour les communications. M. le général Forey, dans cette situation, a senti la nécessité de constituer au plus vite, et il a bien fait, un pouvoir civil.

Mais comment a-t-il fait pour constituer un pouvoir civil?

C'est ici qu'il importe de rapporter les paroles prononcées par l'honorable M. Billault et qui ont déterminé votre vote ; car, encore une fois, je m'appuie sur les actes du gouvernement et sur les vôtres, ne vous demandant, au gouvernement et à vous, autre chose que d'appliquer les conséquences qui découlent des prémisses que je rappelle.

Eh bien, l'honorable M. Billault disait que lorsque nous serions à Mexico, nous y planterions le drapeau de la France, c'est-à-dire celui delà liberté, celui du respect des nationalités ; que tous, sans exception, seraient appelés à manifester la volonté nationale.

Voilà, messieurs, la déclaration. Ah! je ne me plains pas des pièces officielles , je ne me plains pas des discours prononcés dans cette enceinte, je ne me plains pas des programmes qui y sont pompeusement annoncés ; seulement je dis que les faits sont en flagrante contradiction avec les écrits et les paroles.

Ainsi, après que vous aviez annoncé à la France et à l'Europe que le gouvernement qui serait constitué s'appuierait exclusivement sur la volonté nationale, voici ce qui a été fait :

M. Dubois de Saligny, celui sur les conseils duquel le gouvernement s'est beaucoup appuyé, beaucoup trop, si je suis bien informé, puisque M. Dubois de Saligny a cessé d'être au service du déparlement des Affaires étrangères ; M. Dubois de Saligny, dont les prédilections étaient très-connues, qui ne pouvait pas, d'ailleurs, ne pas soutenir le succès de ces amis avec lesquels il avait fait la campagne, a nommé une junte composée de 35 personnes. Sur ces 35 personnes, il y en a 22 qui ont exercé des fonctions publiques sous le gouvernement renversé par celui de Juarez. Et si je voulais, ce dont je me garderai bien, faire leur biographie, vous verriez à quel point ces personnes étaient engagées dans la politique réactionnaire, qu« cependant nous n'avions pas mission de faire prévaloir.

11 y a même mieux : en recourant à l'histoire du Mexique et de ses dernières révolutions, j'ai trouvé que ces juntes constituantes et le gouvernement provisoire étaient une sorte d'habitude nationale, et que, lorsquen 1860 le général Miramon, dont je dirai un mot tout à lheure, arriva au pouvoir par un coup d'État, il forma et assembla immédiatement une junte.

Eh bien, j'ai eu la consolation de rencontrer parmi les membres de la junte de 1863 la plupart des membres de la junte de 1860.

Voilà, messieurs, comment on a consulté la volonté nationale. Puis ces 35 membres en ont nommé 195; ces 195 ont constitué, avec les 35, une assemblée de 230 personnes.

Est-ce qu'il y a un homme sérieux qui puisse éprouver un instant de doute sur les résultats du vote? Les journaux annonçaient qu'il avait été unanime. Assurément, et il y a quelque chose de plus fort, et il faut le dire, ce vote était dicté par la force des circonstances, et il était impossible qu'aucun des membres de cette junte eût conservé une véritable et sérieuse indépendance. Mais que dire de ces 230 personnes ainsi assemblées pour étaler, vis-à-vis de l'Europe et du monde entier, les misères prétendues de leur pays, pour l'accuser de tous les crimes, de toutes les hontes, de toutes les indignités, alors que tous les gouvernements précédents qu'ils attaquent, ils les ont servis... {Plusieurs voix : Très-bien!)

C'est là un spectacle d'abjection et d'abaissement absolu dont je détourne mes regards, et sur lequel je vous demande la permission de ne pas insister davantage. {Réclamations sur plusieurs bancs. — Approbation sur d'autres.)

Mais ce qu'il y avait de grave, c'est que cette junte ainsi constituée, elle ne s'est pas contentée de dire qu'elle représentait la volonté nationale; elle a fait quelque chose de mieux : elle a émis un vote, et ce vote, quel est-il, messieurs? Il a été le vote d'une constitution monarchique. On ne s'est pas arrêté là : on a choisi un prince.

Or, ce prince, quel pouvait-il être? La réponse est dans toutes les bouches, et il est bien certain que, de même que nous ne doutions pas, il y a un instant, de l'unanimité de l'assemblée des notables, il n'y a pas eu non plus à douter que leur candidat n'ait été le prince Maximilien.

Eh bien, permettez-moi de le dire, messieurs, si l'archiduc Maximilien arrive jamais à régner, je lui souhaite, et vous lui souhaitez tous, d'être le modèle des princes-, mais ce que j'affirme, c'est que, pour le moment, il est le modèle des candidats officiels [rires bruyants sur quelques bancs. — Réclamations sur d'autres), et je ne sache pas que jamais personne ait été présenté avec un semblable déploiement de précautions et un concours pareil de chances de réussir. Et lorsque l'assemblée des notables s'est réunie , on a pu dire :

« La nation adopte pour forme de gouvernement la monarchie tempérée, héréditaire, avec un prince catholique.

« Le souverain prendra le titre d'empereur du Mexique. La couronne impériale du Mexique est offerte à S. A. I. le prince Ferdinand- Maximilien, archiduc d'Autriche, pour lui et ses descendants.

« Dans le cas où, par des circonstances qu'on ne peut prévoir, l'archiduc Ferdinand-Maximilien ne prendrait pas possession du trône qui lui est offert, la nation mexicaine s'en remet à la bienveillance de S. M. Napoléon 111, empereur des Français, pour qu'il désigne un autre prince catholique à qui la couronne sera offerte. »

Allons au fond des choses, messieurs, raisonnons comme des hommes sérieux, comme d'honnêtes gens, et, disons-le, ce vote, ce n'est pas le vote du Mexique, c'est le vote de la France , représentée par son armée victorieuse; c'est la volonté de la France qui prévaut, qui est imposée à l'assemblée des notables, et dès lors, je replace ici ma question. Ce prince Maximilien, que j'ai rencontré à l'origine des négociations, je le retrouve dans le vote de la Junte, qui est l'expression de la pensée du maréchal Forey, représentant ici son gouvernement, et j'interroge, messieurs, l'honorable membre du gouvernement qui se trouve devant cette Assemblée, et je le lui demande : N'est-ce pas là l'influence , la participation et la volonté de la France? Est-ce qu'il vous fera croire qu'alors que les aigles glorieuses de la France occupaient Mexico , alors que le sang de nos soldats avait coulé devant Puebla... (Interruption.)

M. le ministre d'État. Vous ne vouliez pas le venger !

M. Jules Favre. Messieurs, nous le regrettons tous également, et je ne sache pas qu'on puisse à cet égard se servir d'une expression sympathique qui puisse paraître exagérée.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'entreprise avait réussi; nous étions à Mexico, victorieux, tout-puissants, et, encore une fois, aucune personne raisonnable ne pourra croire qu'il ait pu se faire et qu'il se soit fait autre chose que ce que voulait la France victorieuse.

Donc la candidature du prince Maximilien, sa proclamation, elle était le fait de la France, le fait de l'armée.

Est-ce que vous croyez qu'il y avait dans un événement si considérable l'accomplissement des promesses qui avaient été solennellement faites et des engagements qui avaient été contractés par la France?

C'est ce qu'il s'agit de bien examiner devant vous. Lorsque M. le général Forey est parti d'Europe, il n'en est pas parti sans instructions de son gouvernement; et nous allons rencontrer dans la lettre impériale à laquelle on a déjà fait allusion, le plan exact et circonstancié de la ligne de conduite que devait suivre le général en chef de l'armée lorsqu'elle serait entrée à Mexico; et ici encore, nous nous demandons si, dans cette circonstance, les paroles ne sont pas démenties par les actes.

Voici ce que disait l'empereur : « Quand nous serons parvenus à Mexico, il est à désirer que les personnes notables de toute nuance

(de toute nuance!) qui auraient embrassé notre cause s'entendent avec vous pour former un gouvernement provisoire. «

Et écoutez, messieurs :

« Ce gouvernement soumettra au peuple mexicain la question du régime politique qui devra être définitivement établi. Une assemblée sera ensuite élue d'après les lois mexicaines. »

Voilà les instructions que vous avez données, et vous les avez violées (Exclamations diverses.)

Le peuple mexicain n'a pas été consulté

M. le ministre d'État. Il le sera!

M. Jules Favre. Ce n'est pas le peuple qui a déclaré que le principe monarchique était rétabli et que le prince Maximilien serait appelé au trône, c'est la Junte. (Nouvelles exclamations.)

Ainsi vous alliez à rencontre de vos instructions, des ordres que vous aviez reçus de votre souverain de vous conformer à la souveraineté nationale ; ces instructions, vous les avez violées, et au lieu de chercher dans une assemblée composée des différentes opinions, parmi toutes ces personnes notables, les éléments d'un gouvernement provisoire, vous ne les avez cherchés que dans un seul parti; ce seul parti a été l'exécuteur de vos ordres, et vos ordres, c'était la destruction de la République. (Longue interruption.)

Plusieurs voix. Ah! nous y voilà! (Mouvement prolongé.)

Et ce n'est pas seulement l'empereur des Français qui a pensé qu'on ne pouvait imposer au peuple mexicain un gouvernement qui ne fût pas de son choix, et qu'il fallait avant tout le consulter. L'archiduc Maximilien a tenu le même langage, et c'est encore un des points sur lesquels règne une obscurité que, pour ma part, je voudrais de grand cœur voir complètement se dissiper.

En effet, nous avons tous raisonné, ou du moins les orateurs qui m'ont précédé ont raisonné dans cette hypothèse, que l'archiduc Maximilien acceptait la couronne. Où est son acceptation? est-elle dans le dossier de M. le ministre d'État ?

Comme on vous le disait, le poste de roi finira par devenir tellement difficile que personne n'en voudra, et quand une couronne sera vacante, on aura de la peine à trouver qui la prenne. Quant au prince Maximilien, ne croyez pas qu'il ait accepté sans condition celle qui lui a été faite.

Lorque la députation mexicaine a quitté l'Amérique pour venir en Europe, elle a été accueillie en France avec tousles égards quilui étaient dus; mais, si je suis bien informé, en Autriche la réception qu'elle a rencontrée a été infiniment plus froide ; elle n'a pas eu l'honneur d'être mise en présence de S. M. l'empereur d'Autriche, quoique assurément Sa Majesté paraisse extrêmement intéressée aux destinées de son frère.

Elle a cru que cette affaire était d'une telle nature, qu'elle frisait si bien l'aventure romanesque, qu'il était sage qu'elle ne s'en mélâl point.

En effet, messieurs, dans les correspondances imprimées dans tous les journaux d'Europe, je rencontre le fait que voici : L'empereur François-Joseph a été interrogé sur la participation qu'il entendail prendre à l'installation de son frère, et voici ce qu'il a dit :

« Que voulez-vous que j'y fasse? Si mon frère avait voulu se retirer dans un couvent, je n'aurais pas pu l'en empêcher; comment l'empêcherais-je d'aller au Mexique? »

Il y a peut-être une grande différence entre l'une et l'autre hypothèse ; je ne souhaite pas que l'archiduc Maximilien renonce au monde et entre en religion, mais je ne lui souhaite pas assurément davantage de tenter l'aventure du Mexique.

Ce qui est un fait officiel, c'est que le discours prononcé par le jeune archiduc à Miramar, en présence de la députation, n'a pas reçu l'honneur de l'insertion dans le Moniteur autrichien, et ce discours, il mérite d'être cité, au moins dans quelques-unes de ses parties, car il complique encore la situation que nous cherchons à éclaircir. Que répond l'archiduc?

« Du résultat du vote de l'ensemble du pays je dois donc d'abord faire dépendre l'acceptation du trône offert. »

Et ce n'est pas tout : « Si des garanties solides sont requises pour l'avenir. »

Voilà pour la France, qui est le parrain, qui présente son candidat. Le prince à qui s'adresse la demande dit : Il faudra des garanties, sans garanties point d'acceptation: telle a été la stipulation du prince. Il comprend à merveille que c'est un terrain glissant, qu'on ne peut impunément jouer l'empereur improvisé au Mexique, alors qu'on n'est pas soutenu par une puissance considérable comme est la France. Il veut que la France le soutienne, voilà quelles sont les garanties qu'il exige.

« Et si le suffrage universel du noble peuple souverain s'adresse à moi, je serai prêt, avec l'assentiment du chef illustre de ma famille, et en me confiant à la protection du Tout-Puissant, à accepter la couronne. »

Eh bien, je demande au gouvernement où est l'acceptation, où sont les garanties, où est le vote du peuple mexicain; et tant que toutes ces conditions préalables ne sont pas remplies, la France n'a pas le droit d'intervenir, de guerroyer, de prolonger une expédition qui n'a plus de but, qui n'a plus de cause, si ce n'est la guerre faite à un peu )lc qui défend son indépendance et sa nationalité. (Réclamations nombreuses.)

Voilà la position dans laquelle nous sommes. Je vous parlais tout a l'heure du cabinet autrichien.

Voici comment une feuille qui est, non pas son organe officiel, mais son organe officieux, s'exprime en ce qui touche le discours prononcé à Miramar par le jeune archiduc :

« On comprend que l'archiduc pouvait d'autant moins accepter l'offre de l'assemblée des notables (offre qui n'a jusqu'ici trouvé d'adhésion que dans un petit nombre de départements occupés par les troupes françaises) que d'autres conditions, particulièrement l'appui effectif des puissances maritimes, ne sont encore qu'à l'état d'éventualité; l'Angleterre n'a pas encore promis officiellement son appui, bien que l'opinion publique de ce pays soit favorable au projet. »

Eh bien, l'Angleterre s'est expliquée. Je ne veux pas fatiguer votre attention par des citations déjà trop longues, mais j'ai là les paroles prononcées par lordRussell et dans lesquelles il déclare que, quelles que soient les modifications qui s'effectuent au Mexique, il ne les contrariera pas, mais, en même temps, qu'il ne leur donnera aucune espèce d'appui.

Ainsi l'Angleterre se renferme dans une parfaite neutralité, et isolé au milieu du continent américain, entouré de voisins rivaux etjaloux> l'empereur que nous allons installer au Mexique n'aura à faire valoir que les garauties que nous lui aurons données et qu'il nous demande de la manière la plus formelle.

Eh bien, j'ai raison de dire que dans cette affaire le but que la France poursuivait à l'origine, la réparation des griefs de nos nationaux, est complètement écarté. Vous ne pouvez plus dire que vous poursuivez la réparation des griefs de nos nationaux, c'est impossible. Ce grand et légitime but a été atteint.

Maintenant, voulez-vous contrarier la volonté du peuple mexicain, et sommes-nous condamnés à subir ces étranges conditions qui nous sont faites par cette expédition que j'ai le droit de dire déplorable, qui, pour établir un gouvernement au Mexique, pour y constituer un empire, nous a mis dans la nécessité de sacrifier le sang français? (Interruption.)

On nous dit que la population est unanime, que nous ne sommes pas seulement les maîtres de Mexico, mais que, de toutes parts, les partisans de Juarez l'abandonnent et viennent à nous.

Ou'y a-t-il de vrai, messieurs, dans un pareil langage? S'il faut consulter les documents officiels, et je les emprunte au Moniteur, voici, messieurs, ce que j'y trouve :

« Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur la correspondance du Mexique que nous publions ci-après. Ces documents constatent

l'empressement extrême avec lequel les troupes franco-mexicaines sont accueillies par les populations des villes et des localités successivement occupées, et font présumer que, dans un temps rapproché, la plus grande partie du Mexique aura spontanément adhéré à l'empire. »

Le mot spontanément, messieurs, mériterait de figurer ailleurs que dans les colonnes du grave Moniteur. Il est certain que lorsqu'on est forcé de reconnaître que les adhésions ne viennent que des points occupés par nos troupes, ajouter ensuite que l'empire est spontanément reconnu, c'est assurément un peu trop présumer de la crédulité de ses lecteurs.

Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'au Mexique nous ne sommes véritablement maîtres que du territoire qui est sous les roues de nos canons, sous les pas de nos soldats. (Réclamations.)

Voici ce qui le prouve d'une manière invincible. Nous sommes les maîtres de la Verra-Cruz, nous sommes entrés à Mexico; au lieu de chercher à consulter la volonté nationale en se conformant aux instructions qui lui avaient été données, M. le général Forey a organisé une expédition, nous sommes rentrés en guerre, et pourquoi? Quel peut en être le but? Oui peut expliquer et motiver aujourd'hui ce mouvement militaire, ce nouveau sacrifice d'hommes et d'argent? Évidemment, messieurs, il n'y a pas une seule personne qui puisse l'expliquer par l'intérêt légitime de la France, et s'il n'est pas possible de s'expliquer comment l'entreprise militaire continue ainsi, savez-vous ce que cela signifie? C'est qu'en dehors de Mexico nous rencontrons des résistances que nous sommes dans la nécessité de vaincre, sinon à coups de canon, au moins par la présence de nos armes. Oui, partout où nous foulons le territoire, nous en sommes les maîtres; mais, quant à des adhésions quelconques venant des pays non occupés, on ne nous en signale aucune.

Quant aux événements militaires, à Dieu ne plaise que je vienne ici par des nouvelles prématurées jeter, de quelque façon que ce soit, l'alarme dans le pays (Interruption sur plusieurs bancs.)

On vous a parlé de marches triomphales; on vous a dit que partout où nous nous présentons, nous sommes accueillis comme des libérateurs. Cependant nous ne pouvons pas nous dissimuler que Guadalaxara résiste et qu'on est sur le point d'en entreprendre le siège; et si les opérations militaires sont encore indispensables, je demande au gouvernement, encore une fois, de nous dire quelles peuvent en être la cause et l'excuse. IN'est-il pas évident que c'est parce que c'est contre la nationalité mexicaine que nous combattons? (Murmures sur plusieurs bancs.)

Je voudrais bien savoir quel serait le gouvernement qui pourrait

résister à la coopération qui serait donnée aux partis contraires par une armée victorieuse qui occuperait sa capitale. Quanta moi, je n'en connais aucun à qui je puisse conseiller une pareille épreuve.

Eh bien, cependant le Mexique résiste, et c'est ici que nous avons a nous demander ce que nous avons à faire, s'il est possible que nous continuions une pareille politique, et si nous devons marcher jusqu'à San Luis de Potosi.

Vous n'avez qu'à jeter les yeux sur la carte, et vous serez convaincus que M. le commissaire du gouvernement tombait dans une erreur involontaire, mais capitale, quand il vous disait que nous occupions la plus grande partie du territoire mexicain. (Réclamations.) (Il n'a pas dit cela! il a dit : la plus grande partie de la population.)

Ce que nous occupons, je ne le dirai pas en détail, ce sont de grands centres dépopulation ; mais les grands centres de population, nous ne les possédons pas tous : au nord, comme à l'occident, se trouvent encore des cités extrêmement importantes, dans lesquelles l'autorité mexicaine, que nous combattons, se trouve installée et résiste. Et dès lors il faudra donc que nous entreprenions une campagne contre chacune de ces cités? Et en sus des 40,000 hommes qui sont au Mexique, il nous faudra encore y envoyer 10,000 ou 15,000 hommes, c'est-à-dire que. dès le moment présent, il faudra augmenter notre effectif au Mexique, pour y continuer cette déplorable expédition, pour faire la conquête du Mexique au profit d'un prince autrichien, pour dissiper les nuages que les émigrés mexicains ont amoncelés, et créer cette puissance qui est désavouée par ceux mêmes qui ont le plus intérêt à la soutenir. Il faudra dire au pays qu'il est nécessaire encore d'avoir au Mexique 50,000 ou 60,000 hommes, avec tout le matériel indispensable pour leur entretien? Est-ce la ce que vous voulez? (Marques de dénégation.)

Maintenant est-ce qu'il est difficile de savoir comment et pourquoi nous ne pouvons, dans les conditions présentes, constituer quoi que ce soit au Mexique? On vous l'a dit hier, messieurs, dans des termes parfaitement précis, la raison de notre faiblesse, comparée à notre puissance militaire, à laquelle rien ne résiste, elle vient de ce que nous nous appuyons sur un parti détesté et qui fait la minorité de la nation.

Nous avons dépensé 15 millions pour nourrir et vêlir l'armée mexicaine ; nous avons mis la main de nos généraux dans la main de Miramon et de Marquez. Miramon et Marquez, savez-vous ce qu'ils sont, ce qu'ils représentent? Voici les pièces officielles qui constatent qu'en 1857, repoussés de la Vera-Cruz, Miramon et Marquez sont entrés à Tucubaya. Là ils ont ordonné regorgement des prisonniers et des malades qui étaient à l'hôpital!

Ils les ont fait passer par les armes. Parmi eux se trouvaient sept médecins, dont un anglais. Les sept médecins ont été également Fusillés.

Voici l'ordre signé de Miramon adressé à Marquez :

« Excellence,

« Ce soir même, et sous la plus stricte responsabilité de Votre Excellence, vous ferez passer par les armes tous les prisonniers appartenant à la classe des officiers subalternes et supérieurs, et vous m'adresserez un état indiquaut le nombre de tous ceux qui auront éprouvé ce sort.

« Dieu et loi. —Mexico, le M avril 1859.

« Signé : Miramon. »

Et comme parmi ces prisonniers se trouvait un médecin anglais, l'Angleterre a protesté, et voici en quels termes énergiques s'exprime le premier secrétaire du département des affaires étrangères en Angleterre :

« M. Seymour Fitz-Gerald m'a répondu qu'il était peu opportun de ma part de faire des plaintes au gouvernement de Sa Majesté quand il avait entre les mains une représentation écrite par un négociant de Mexico (il n'a pas voulu me dire son nom), concernant M. John Durai, sujet de Sa Majesté Britannique, qui, en compagnie de plusieurs autres étrangers et nationaux, aurait été assassiné de la manière la plus cruelle, la plus inhumaine et la plus honteuse, par ordre des autorités de Mexico, uniquement parce qu'on les avait trouvés pansant les blessés du Tucubaya, comme c'était leur devoir en qualité de chirurgiens. Il ajoute que jamais le gouvernement de Sa Majesté n'avait eu connaissance d'actes aussi barbares, aussi indignes d'un peuple qui a la prétention de passer pour civilisé, et qui méritent l'exécration de l'univers entier. »

Et c'est, messieurs, à travers ce sang, c'est au milieu de ces crimes, que Miramon a mis la main sur le pouvoir! A cette époque, Marquez avait été jeté en prison. Savez-vous pourquoi? Pourquoi? Parce qu'il avait enlevé 600,000 francs appartenant à la légation anglaise.

Le premier acte de Miramon, arrivé au pouvoir, fut de le faire mettre en liberté. L'Angleterre protesta, et voici dans quels termes énergiques :

« Le soussigné désire particulièrement persuader à S. Exe. M. Théo dosio Larès que, conformément aux sentiments bien connus du gouvernement de Sa Majesté, sentiments dont il est heureux d'être en ce moment l'interprète, il sera toujours à la disposition de Son Excel-

lence pour l'aider à sortir de la position où se trouve actuellement l'administration dont il fait partie, dans le cas où cette administration présenterait un plan conciliateur pour mettre fin à la guerre civile qui désole d'une manière si lamentable la République, et qui, si elle continue, mettra en péril son existence, même comme nation. Mais il manquerait à ses devoirs et à l'assurance qu'il a donnée à Son Excellence de l'intérêt que prend le gouvernement britannique dans la continuation de ses relations amicales avec le Mexique, et dans l'honneur et la prospérité de la République, s'il négligeait d'appeler son attention sur le bruit rapporté par les journaux de la mise en liberté du général Marquez et de sa collocation à la tète d'un commandement militaire important.

« Depuis l'arrivée du soussigné à Mexico, cet officier général s'est rendu coupable de plusieurs assassinats atroces, un entre autres sur un sujet britannique (M. le docteur Duval, une des victimes de Tacubaya), qui fut arrêté au moment où il remplissait les devoirs de sa profession de chirurgien, devoir sacré chez toutes les nations civilisées, et il commit la bassesse plus grande encore de vouloir justifier sa conduite en calomniant sa victime.

« Quelques semaines après, il se rendit encore coupable d'un assassinat commis sur un citoyen américain, mis à mort par ses ordres et sans aucune forme de jugement.

« Ensuite il s'est emparé de la conduite d'argent confiée à la garde de son honneur, et a aggravé son crime en alléguant, pour se disculper, qu'il avait besoin d'argent pour établir son gouvernement et les opinions qu'il prétendait soutenir. »

Ce sont là les actes dont nous avons demandé compte à Juarez, et pour cela nous somme devenus les alliés et les amis de ceux qui se sont déshonorés en les accomplissant. Et vous vous étonnez qu'on vous résiste quand nous plaçons ces gens-là à la tête des Mexicains, qui se rappellent ces choses abominables qui doivent être flétries par toutes les nations civilisées !

Non ! non! nous nous sommes trompés; retirons-nous. Nos braves soldats, nos officiers, si délicats, si pleins d'honneur, n'ont rien à faire au milieu de ces aventuriers fangeux et sanglants, parmi lesquels ils se trouvent égarés. (Vive approbation sur plusieurs bancs. — Murmures sur d'autres.)

A Mexico, comment se conduit-on? Vous savez qu'à peine installé, le général Forey a prononcé ce décret de séquestre que le gouvernement a été dans la nécessité de révoquer ; mais il ne lui a pas été possible d'échapper à la loi inflexible de sa situation. Il était venu soutenir ceux qui, après l'avoir flatté, allaient devenir ses dominateurs; ils ont du moins cherché à l'être, et lorsque le gouvernement provisoire a

27 JANVIER 186 ï. 353

été constitué clans la personne cle M. Almonte, du général Salaste, de l'archevêque de Mexico, alors des prétentions réactionnaires se sont montrées, on a voulu revenir sur le passé.

Ah! vous croyez que les Mexicains que vous êtes allés soutenir, comprennent la générosité de la France? Ils ont vu dans son intervention le succès de leurs mesquines, de leurs coupables espérances, ils ont voulu revenir sur le décret de Juarez, en reprenant les biens qui avaient été vendus. Alors, d'une voix ferme, le général a ordonné que la justice eût son cours, qu'on ne transigeât pas quant à l'exécution des obligations relatives aux biens nationaux.

Et que s'est-il passé? Le gouvernement provisoire a résisté, il a résisté à la main qui l'avait tiré de la poussière, qui l'avait fait ce qu'il est, qui l'avait investi de cette puissance éphémère.

Le général Bazaine a parlé haut, il a fait insérer dans les journaux un communiqué. Sur trois membres du gouvernement provisoire, deux se sont humiliés; quant au troisième, c'est dans sa conscience qu'il puisait sa force. Ce n'est pas moi qui lui ferai un reproche de s'être complètement mis à l'écart; mais au nom de la dignité de la France, je me sens singulièrement blessé quand je vois l'une de ces trois têtes se retournant contre nous et paraissant nous faire une insolente leçon en mettant à côté du communiqué du général Bazaine la protestation que voici. Elle a été imprimée dans le Journal officiel. Assurément, en France, une pareille chose eût été impossible.

Le général Forey dit, dans sa proclamation, qu'il apporte aux Mexicains le bienfait des avertissements en matière de presse; ce n'est certainement pas pour cela que nous avons fait la guerre. (Exclamations et rires.) Mais, malgré cette législation, après le communiqué du général Bazaine, Mgr l'archevêque de Mexico fait imprimer ce qui suit :

« S. Exe. illustrissime Mgr l'archevêque s'étant opposé à ce qu'on s'occupât des questions concernant les pagures, les loyers, la continuation des constructions, et autres points résolus dans le sens des deux communiqués qui précèdent, publiés dans le numéro de la Gazette officielle auquel se réfère ce supplément, en fait part au public afin de mettre à couvert sa responsabilité. »

Le voici qui se sépare de nous; le voici qui déclare que nous avons violé la loi divine, que, quant à lui, il ne peut pas nous suivre dans une pareille voie. Il a donné sa démission, et les journaux ont rapporté que cette armée qui rencontrait partout une obéissance passive et qui lui est due, quand il a fallu aller à la messe, a trouvé les portes fermées par ordre de monseigneur, et la messe a été entendue parce que les canons ont été braqués sur la cathédrale. (Mouvements et bruits divers.)

Voilà Tordre que vous avez établi à Mexico ; je vous conseille de vous en féliciter. Quant à moi, un pareil ordre me paraît l'anarchie; car vous avez mis au pouvoir ceux que la volonté nationale a renversés, vous combattez ceux qu'elle soutient.

Voilà votre véritable situation, et c'est pour cela que je vous demande avec instance de la faire cesser.

Le gouvernement nous dit qu'il va répondre. Il a prononcé un mol que j'ai accueilli avec une satisfaction véritable : il vous a dit qu'il n'y avait pas d'autre solution que le suffrage universel.

Eh bien, si les renseignements qui nous ont été donnés dans la séance d'hier sont exacts, si, en réalité, nous occupons un territoire représenté en population par 5,500,000 habitants... — c'est le chiffre qui a été donné, il a été donné officiellement, et il faut le retenir afin que plus tard nous puissions contrôler la vérité des assertions qui nous sont faites, — si, dis-je, vous avez pour vous 5,500,000 habitants, faites-les voter, et faites-les voter librement. L'ordre impérial en fait un devoir.

C'est au nom de la souveraineté nationale que vous avez abordé le Mexique. Vous n'avez pas entendu abjurer votre principe; il faut le propager.

Ce principe, vous le considérez comme la source de la vérité et du droit, et à mesure que vous le proclamez, vous ne l'étoufferez pas sous la botte de vos généraux victorieux!

Eh bien, si vous voulez faire voter, vous avez sous la main une population électorale qui suffit au vote; faites-la voter. Seulement il vous est permis..., je me trompe, il vous est ordonné, en surveillant le vote, et en vous conformant à la pensée élevée de l'empereur, il vous est ordonné de ne pas l'influencer. Vous devez abandonner l'élection à la nation mexicaine elle-même. Dans cet accomplissement pacifique de son droit le plus sacré, il faut qu'elle fasse connaître ce qu'elle veut; il faut que de ses entrailles, non pas déchirées par le fer

des sacrificateurs comme celles des anciennes victimes (bruyantes

exclamations), mais au contraire fécondées par la loi moderne, par les bienfaits de la civilisation, sorte enfin ce cri qui sera la proclamation de la véritable souveraineté.

Voilà ce que le gouvernement doit faire.

Mais je l'avoue, messieurs, en présence des résolutions qui ont été prises, en présence des faits consommés et de ceux qui s'accomplissent, je crains franchement que le parti auquel il semblé adhérer soit pour le moment d'une exécution bien difficile ; et cependant le sentiment unanime de cette Assemblée, celui du pays tout entier, c'est qu'une semblable occupation ne se prolonge pas ; c'est qu'autant que l'honneur et les intérêts de la France le permettent, elle cesse au plus tôt;

27 JANVIER lSGi. 355

c'est que nos braves soldats qui sont au Mexique revoient enfin la terre de leur patrie.

On vous a fait valoir des considérations de bien des genres pour justifier une pareille opinion; permettez-moi, en terminant, d'en invoquer une seule.

Est-il vrai que les leçons de l'histoire seront toujours perdues ; qu'elles n'apprendront rien à ceux qui, cependant, doivent constamment s'en inspirer? Est-ce que là nous ne rencontrons pas, en remontant aux années qui nous précèdent, de salutaires avertissements dont nous devons profiter?

Messieurs, il y a cinquante-six ans, le chef de la maison puissante qui règne sur la France, auquel assurément on ne peut refuser ni le génie ni la force, qui avait accoutumé l'Europe à trembler devant la moindre de ses volontés, dont les potentats les plus grands recherchaient l'amitié, cet homme a eu un jour son Mexique aussi.

Il a eu la pensée, suivant une politique qui m'a toujours paru fatale, bien que cependant elle ait été célébrée comme grande, d'abaisser les Pyrénées sous une alliance de famille; et, il faut en convenir, messieurs, il semblait qu'il y eût là, comme au Mexique, des prétextes spécieux.

A qui rappellerai-je quel était l'état de la nation espagnole? Sa monarchie , elle était représentée par un vieux monarque à peu près imbécile; à côté de lui, une reine dissolue et violente, un favori légitimement impopulaire pour son faste insolent et son pouvoir usurpé ; et, pour comble, messieurs, un fils conspirant dans l'ombre, un fils impie qui avait appris dans renseignement des jésuites que tous les moyens sont bons quand ils peuvent conduire au succès.

Que fit l'empereur? L'empereur, il voulut régénérer l'Espagne. 11 se posa comme le juge souverain de ses chefs, il les fit venir à Bayonne, et d'un revers de sa main, il renversa la couronne de la tête du roi ; il la ramassa pour la donner à son frère.

Celui-ci passa les Pyrénées. Est-ce que les ovations lui ont manqué? Est-ce qu'il n'a pas pu, lui aussi, ramasser des couronnes de fleurs? Est-ce que les courtisans ne sont pas accourus vers le char de triomphe dunouveau'roi?Onvousl'a dit avec raison, la race en est impérissable.

Après le succès est venue la lutte ; elle a duré cinq ans , héroïque, marquée par des victoires qui ont fait ressortir la vaillance de nos soldats, stérile cependant, car leur sang n'a pu faire pousser l'arbre dont ils avaient à féconder les racines sur le sol de l'Espagne. Et puis un jour Forage gronde du côté du nord; la tempête s'est déchaînée, et alors le grand capitaine a vu avec douleur ses glorieuses légions sacrifiées pour un intérêt qui n'était pas un intérêt français, et le bruit des champs de bataille a fait retentir une grande leçon.

Eh bien, messieurs, est-ce que nous pouvons dire, à l'heure où nous parlons, que lout est calme, que tout est sécurité autour de nous? Est-ce que, en jetant les regards autour de nous, nous ne sommes pas frappés, comme le disait hier l'honorable M. Thiers pour le Mexique, du petit nombre de ceux qui se déclarent nos amis?

Ah! lorsque nous rencontrons devant nous ces défiances, nous pouvons tous le déclarer avec un légitime orgueil, elles ne nous effrayent pas; car, si nous pouvons être divisés lorsqu'il s'agit de questions intérieures, si nous réclamons la liberté avec ardeur, si vous nous la refusez quelquefois... (réclamations) , lorsqu'il s'agit de faire tête à l'Europe, nous sommes tous unis, et tous unis nous sommes invincibles. (Très-bien! très-bien!)

Mais savez-vous à quelle condition? A la condition que nous ayons pour nous la justice , et qu'un jour on ne puisse pas soulever contre nous, comme on l'a fait en 1813, la conscience des peuples, en leur disant que nous avons violé leurs droits, faussé la parole de la France et opprimé leur liberté. (Rumeurs sur plusieurs bancs. — Applaudissements autour de l'orateur.)

L'amendement de l'opposition est rejeté par 201 voix contre 47,

Cet amendement était ainsi conçu :

i En applaudissant au courage et à l'héroïque persévérance de ses soldats, la France se préoccupe des proportions et de la durée de l'expédition du Mexique; elle désire vivement qu'une conclusion prochaine fasse cesser les sacrifices que cette expédition nous coûte et prévienne les complications .politiques dont elle pourrait devenir l'occasion. »

PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF

Amendement en faveur de la Pologne.

Lorsqu'à la fin de la séance d'hier, j'ai pris la liberté de demander à la Chambre la continuation de cette discussion, je ne me suis pas dissimulé la gravité des raisons qui pouvaient déterminer beaucoup de mes collègues à précipiter une solution.

En effet, messieurs, cette question, elle est par elle-même douloureuse et obscure ; elle attire et elle repousse à la fois ; elle serre le cœur et elle embarrasse l'esprit ; elle importune comme tout ce qui peut constater l'inconciliabilité du désir et de la puissance. (Plusieurs voix : Très-bien!)

Et cependant, convenez que pour un grand peuple, pour une Assemblée qui le représente, pour un gouvernement qui le dirige, rien n'est pire que l'incertitude; qu'il faut savoir virilement en sortir ou la constater si elle ne peut être dissipée. Et c'est précisément pourquoi, messieurs, il me paraît que le silence du gouvernement, dans une telle occurrence, n'est pas à désirer. Ce silence crée une énigme, et les énigmes sont toujours mauvaises, même pour ceux qui doivent les deviner.

On peut faire à notre amendement le reproche, messieurs, de mal éclaircir cette équivoque que je signale. On a dit en effet que cet amendement est trop et n'est pas assez : il n'est ni la paix ni la guerre, mais il emprunte quelque chose-à l'une et à l'autre. Je n'en disconviens pas , et c'est précisément pourquoi cet amendement me parait au niveau de la situation actuelle; c'est parce que je pense qu'elle est ainsi faite que le gouvernement s'est placé dans l'impossibilité de faire la guerre et dans l'impossibilité d'assurer la paix. (Bruit et rumeurs diverses.)

Si je me trompe, je ne demande pas mieux que d'être rappelé à la

vérité, et je vous demande la permission de la rechercher simplement, sans passion, comme lorsqu'il s'agit de la discussion d'une question d'affaires, en cherchant mon point d'appui, non pas dans des théories qui peuvent être trompeuses, mais dans les actes mêmes du gouvernement ; en me demandant quelle est sa politique , accusée par son langage, par ses dépêches diplomatiques; quel est le but vers lequel il tend, quel est celui que nos vœux peuvent et doivent lui indiquer.

Assurément, messieurs, je voudrais, pour l'accomplissement d'une pareille tâche , qu'il me fût possible de me placer dans cette région sereine qui nous était, à la séance d'hier, indiquée par l'ingénieuse argumentation de notre honorable président, que je désirerais voir plus souvent se mêler à nos débats, à la condition qu'il y fit une courte apparition, et qu'il remontât bien vite à son fauteuil, d'où nous ne voudrions pas le voir descendre. {Marques générales d'approbation.)

Il vous a dit, et en cela il a exprimé une des pensées qui me sont le plus favorites ; il vous a dit qu'il serait à désirer de pouvoir se trouver le maître de la carte de l'Europe ; que c'était peut-être un rêve, mais un rêve qui avait cependant sa grandeur et son utilité. Et si en effet, messieurs, nous n'étions gênés ni par les événements qui se sont accomplis, ni par les faits qui pèsent immédiatement sur nous, ni par les engagements contractés, nous serions bien à l'aise. El voulez-vous que je vous dise avec une sincérité parfaite où irait directement ma prédilection pour nos alliances? Elle irait vers ce point qui était indiqué par notre honorable président ; et mes amis savent que cette prédilection n'est pas d'hier, qu'elle a été celle de toute ma vie, aussitôt qu'il m'a été donné d'ouvrir les yeux sur les événements politiques de mon pays, et de les juger avec les lumières de ma faible raison.

Oui, à mon sens, la puissance qui serait l'alliée la plus utile à la France, c'est la Russie.

Plusieurs membres. C'est vrai!

M. Jules Favre. La situation géographique, le rôle qu'elle est appelée à jouer dans le monde, son désintéressement forcé dans certaines questions où notre politique est activement mêlée, nous rendent son appui infiniment précieux. Et, pour résumer ma pensée en un seul mot, elle me paraît être le contre-poids de nos alliances au Nord, comme l'Amérique, de l'autre côté de l'Atlantique, se trouve être le contre-poids de nos alliances maritimes. Appuyés ainsi sur ces deux forts gouvernements, assurément nous pourrions, si nous étions libres de toute espèce d'action antérieure, entreprendre pour l'Europe et pour nous-mêmes des choses grandes et utiles. {Plusieurs voix : Très-bien!)

Mais malheureusement, et votre honorable président voudra bien le reconnaître avec moi, il n'est pas aussi facile d'agir que de raisonner; et il faut, quand on entre dans le domaine des faits et de la pratique, renoncer à ces abstractions commodes et y laisser trop souvent ses préférences. Et tout de même qu'à mon sens l'alliance avec la Russie est infiniment désirable, je dirai que dans l'état actuel du monde elle est impossible. Impossible, pourquoi? Précisément parce que nous sommes séparés d'elle par la Pologne ; c'est la Pologne qui empêche cette union, qui serait aussi utile à l'une qu'à l'autre des deux grandes puissances, qui importerait grandement, et au repos et au progrès de l'Europe.

On a dit bien des choses éloquentes contre l'iniquité du partage de 1772. Je n'en sais aucune qui vaille ce grand fait se perpétuant au travers des âges, malgré les vicissitudes du temps et les changements de la politique, cette espèce d'anathème qui part des quatre points de l'Europe contre la Russie, contre l'Autriche, contre la Prusse, et qui les signale comme ayant violé le droit, sans que leur puissance souveraine y ait puisé une condition de vitalité morale. C'est précisément, messieurs, parce que ce sentiment énergique et profond a trouvé dans la France, dont la population est sympathique, généreuse et accessible à toutes les nobles idées, un retentissement que rien au monde ne pourra détruire, qu'il n'y aura pas un gouvernement, quel qu'il soit, quels que soient son principe, ses aspirations, ses tendances, et quand bien même il comprendrait que l'intérêt national le dirige du côté de la Russie, il n'y aura pas un gouvernement, dis-je, qui pourra franchir ce fossé sanglant qui nous en sépare.

Dès lors, messieurs, vous le comprenez, cette aspiration, qui était signalée hier par votre président, et que je partage, nous conduit directement à l'examen de la question actuelle. Car s'il est vrai, et nul ne le conteste, que la Pologne soit un embarras pour notre alliance, ou pour celles que nous devrions désirer, si, en même temps, cet embarras vient d'une iniquité, il y a là, messieurs, une double raison, raison d'intérêt et de haute politique, raison de justice et de sentiment, et cette seconde ne doit jamais être négligée dans notre pays-, il y a là deux raisons qui nous font un devoir de trancher, s'il est possible, cette question polonaise, d'en délivrer enfin l'Europe et d'arriver à l'asseoir sur les bases solides d'une justice qui ne soit plus contestée.

Si nous interrogeons l'histoire, nous voyons que deux fois il a été donné à la France de faire à cet égard un grand acte de réparation, une première fois en 1807 et en 1808. Napoléon Ier était victorieux, et je n'ai rien à dire de sa puissance, sinon qu'elle effaçait toutes les

autres en Europe, et que les têtes couronnées se courbaient sous sa main souveraine, sans même ressentir, tant était radieuse sa fortune, l'humiliation qui leur était imposée. A ce moment, on lui conseillait de venir au secours de cette nationalité éteinte qui avait éloquemment, et aussi par son sang, protesté contre une domination qu'elle n'a jamais subie. Il ne m'appartient pas d'examiner et de peser les raisons qui l'en ont empêché, mais je me borne à les constater et à rappeler avec vous que son génie puissant a passé à côté de cette grande question sans la résoudre.

La même fortune nous fut donnée à nous, à notre génération, en 1853. En 1853, en effet, s'est ouvert devant nous un horizon que malheureusement je vois fermé. Vous comprenez que je ne puis m'expliquer sur ces événements qu'avec une réserve que vous apprécierez. Mais ce qui m'est le plus cher au monde, c'est la gloire de la France, c'est la justice de sa cause; elle a été entraînée dans ce grand mouvement par des élans généreux que je suis le premier à proclamer. Laissez-moi vous dire, tout en applaudissant à l'héroïsme de nos soldats, tout en disant avec ceux qui en écriront les pages immortelles, qu'ils se sont illustrés dans cette guerre bien plus encore par leur stoïque résignation et leur sublime patience que par leur courage, qui leur est si familier qu'on ne peut plus en parler; laissez-moi vous dire que ce qu'il y a de plus favorable aux intérêts de la France, dans la guerre de Crimée, c'est la paix qui a été faite avec quelque précipitation et malgré l'Angleterre. (Assentiment sur plusieurs hancs.)

Et cependant cette paix a laissé cette question de Pologne précisément dans la position où elle se trouvait. Car si, un instant, la possibilité de rétablir un équilibre qui aurait permis à la Russie, — ce qui ne m'a jamais effrayé pour ma part, — de s'étendre du côté de l'Orient, elle se serait affaiblie et n'aurait point été pour la France un sujet d'embarras sérieux, si, dis-je, cette occasion a été négligée, en même temps on a perdu celle de pouvoir affranchir convenablement la Pologne.

Dès lors la question est restée la même, c'est-à-dire toujours chère à la France, lorsqu'elle interroge ses sentiments, mais pleine de difficultés, je ne veux pas dire d'impossibilités, car ces mots démentiraient les conclusions des observations que je vous prie d'entendre, mais elle est, dis-je, restée pleine de difficultés qui, auparavant, l'avaient hérissée. Il faut en convenir aussi, la Russie s'est très-peu prêtée à les aplanir. Et après avoir dit comment, par la force des choses, la France avait été amenée à persévérer dans la politique qui l' éloignait de la Russie, en tendant une main réparatrice à la Pologne, il faut en convenir, pour être juste envers l'empereur de

Page 1