JAIS V 1ER
Russie, cela a rendu sa tâche de plus en plus épineuse. En effet, messieurs, sans recourir ici à aucune exagération de langage, en examinant froidement les faits, il faut reconnaître que la Russie s'est constamment placée en dehors des traités, de ces principes solennels qu'elle a violés les uns comme les autres, qu'elle a donné au monde le triste exemple de monarques qui abusent de leur force, malgré la solennité des déclarations qui émanent de leur couronne.
Ceci, messieurs, peut-il être contesté? Non, et vous vous rappelez très-bien comment, en 1814, lorsque la fortune des armes avait trahi nos efforts, lorsque l'Europe tout entière pesait sur nous, le sentiment des peuples, — et c'est là, messieurs, une leçon que les politiques ne doivent jamais perdre de vue, — fut exploité contre la France, il fut le levier le plus puissant qu'on employât contre elle dans toutes les monarchies, et de même qu'on ressuscita dans toute l'Allemagne les tempêtes qui se déchaînaient contre l'empereur Napoléon, représenté comme l'oppresseur des nationalités, de même la Russie appela à son aide contre nous, sous l'empire de la nécessité, le sentiment national de la Pologne; et quand la victoire eut favorisé ses armes, l'empereur Alexandre Pr, dans une déclaration restée justement fameuse, s'exprimait ainsi en s'adressant au général Kosciusko :
« Paris, le 3 mai 1814.
« J'éprouve une très-grande satisfaction, général, à répondre à votre lettre. Vos vœux les plus chers seront accomplis. Avec l'aide du Tout-Puissant, j'espère réaliser la régénération de la brave nation à laquelle vous appartenez. J'en ai pris l'engagement solennel, et de tout temps son bien-être a occupé mes pensées. Les circonstances politiques seules ont mis des entraves à l'exécution de mes desseins. Ces obstacles n'existent plus. Deux années d'une lutte terrible, mais glorieuse, les ont aplanis.
« Un peu de temps encore, avec une marche sage, et les Polonais recouvreront leur patrie, leur nom, et j'aurai la jouissance de les convaincre qu'oubliant le passé, celui qu'ils croyaient leur ennemi sera celui qui réalisera leurs vœux.
« Combien il me sera satisfaisant, général, de vous voir mon aide dans ces travaux salutaires! Votre nom, votre caractère, vos talents seront mes meilleurs appuis. »
C'est ainsi que dansles jours d'orages, c'est toujours au patriotisme et à la liberté qu'on fait appel pour trouver un secours décisif.
Messieurs, je ne vous rappelle pas, parce que ces choses sont trop
connues pour que j'y arrête voire attention autrement qu'en les signalant, l'attitude prise, au congrès de 1815, par la France, représentée par M. de Talleyrand, et les traités qui en furent la consé quence.
Vous savez, messieurs, qu'ils garantissent à la Pologne sa nationalité, son nom, sa religion, ses institutions indépendantes; c'est là, l'engagement qui a été pris par toutes les hautes puissances contractantes, et nous ne pouvons pas, messieurs, nous ne devons pas oublier qu'au nombre des puissances se trouve la France, plus fière peutêtre après sa défaite, car elle n'en était pas humiliée à ce point qu'elle ne se souvînt des droits dont elle se portait intrépidement le défenseur. C'est elle qui, avec le plus d'autorité, a stipulé en faveur de la Pologne ; c'est elle qui a fait insérer dans les traités ces conventions sur lesquelles la Pologne a le droit de s'appuyer pour revendiquer ce qui lui a été refusé.
Je dis « ce qui lui a été refusé », car c'est un fait de notoriété publique, et sur lequel je n'ai point besoin d'insister, que ces traités de 1815 en ce qui concerne la constitution administrative et politique de la Pologne, n'ont jamais été, de la part de la Russie, qu'un vain mot, qu'elle s'en est constamment jouée.
C'est là, messieurs, la raison qui a entraîné en 1831 l'insurrection qui a un instant semblé rendre à la Pologne toute sa force et qui a constaté aussi la faiblesse de son adversaire.
Ici, messieurs, je rencontre une objection dont je vous demande la permission de dire un mot, car elle a fait fortune dans les chancelleries; elle me paraît insoutenable à tous les points de vue.
La Russie, en effet, n'a cessé de répéter que l'insurrection de 1831 l'avait délivrée de tous ses engagements, et que, triomphante sur les champs de bataille, elle a pu imposer à la Pologne vaincue et désormais sans droits sa volonté victorieuse.
Cela, messieurs, ne saurait être exact, et je me borne à en donner ces deux motifs qui me semblent également convaincants :
Le premier, c'est que l'insurrection n'est née que de la violation des traités de 1815; le second, c'est que la victoire de la Russie n'a pu rétablir que le statu quo anle hélium, et qu'elle a rencontré pour protéger sa glorieuse vaincue non-seulement les lois éternelles de l'humanité, au-dessus desquelles elle se place trop souvent, mais encore l'autorité légitime des hautes puissances contractantes, qui, ayant participé aux traités de 1815, ont toujours conservé le droit de la rappeler à l'exécution de ces traités.
Il est donc certain, messieurs, que la Russie a constamment violé ses engagements, et vous vous rappelez quelle était, à cet égard, la politique de l'empereur Nicolas.
Il voulait agréger la Pologne à la Russie, il voulait faire disparaître l'une dans l'autre. Ce n'était point une politique d'extermination, c'était une politique de suppression nationale.
A la séance d'hier, messieurs, notre honorable président, en présentant sur le gouvernement de la Russie des idées que je lui demande la permission de ne pas discuter, vous a dit qu'il se portait garant de l'honneur, du caractère loyal du souverain qui gouverne cette grande contrée. Je n'ai rien à contredire à de semblables paroles, si ce n'est que les rapports privés qui peuvent exister entre un souverain et l'ambassadeur d'une grande puissance, alors surtout que cet ambassadeur peut se recommander par des qualités personnelles qui font disparaître les distances et qui amènent les rapports les plus affables, que ces rapports, dis-je, ne peuvent pas être interrogés quand il s'agit de la politique, et que souvent quand on descend dans ces détails, lorsqu'on veut, du théâtre où se jouent les événements humains, descendre dans la vie privée, aborder le foyer domestique de ces fiers et inflexibles dominateurs, de ces hommes qui, pour la satisfaction de leurs ambitions, se couvrent de sang, dédaignent les gémissements et les larmes, on est stupéfait de les rencontrer affables et tendres, de reconnaître qu'ils ont un cœur qui peut s'ouvrir à de nobles aspirations.
Hélas! il ne faudrait pas connaître la nature humaine pour persévérer dans ces étonnements. Nous sommes tous contradictions et mystères ; nous portons tous en nous-mêmes ce principe éternel de combat qui nous rend différents suivant que nous avons des missions différentes à remplir. Laissons à l'homme privé, qui a été dans la séance d'hier dignement représenté par notre honorable président, des éloges que je ne veux pas lui contester; mais quant à l'homme public, retenons-le pour qu'il soit jugé par la politique française comme il le sera par l'histoire.
Eh bien! messieurs, ce souverain, ce jeune empereur, je ne puis en dire autre chose sinon qu'il a persévéré avec un caractère inflexible dans la politique de son père, et qu'au lieu d'en revenir à l'exécution loyale des traités de 1815, il a voulu les violer de nouveau. En voulez-vous une preuve? Permettez-moi de mettre sous vos yeux quelques lignes de deux documents dans lesquels va très-clairement se révéler le caractère distinctif de la politique du czar de toutes les Russies.
Nous sommes en 1856 : il fait un voyage en Pologne ; il y reçoit des ovations. Ce voyage, il a un but de conciliation, et vous allez entendre son langage à la noblesse, c'est-à-dire à la partie la plus intelligente et la plus fière du pays :
« Messieurs, dit-il aux maréchaux, aux sénateurs, au clergé, a la
date du 23 mai 1856, j'arrive au milieu de vous avec l'oubli du passé, auimé des meilleures intentions pour le pays. C'est à vous à m' aider à les réaliser. Mais, avant tout, je dois vous dire que nos positions respectives les uns vis-à-vis des autres doivent s'éclaircir.
« Je vous porte dans mon cœur comme les Finlandais et comme mes autres sujets russes, mais j'entends que l'ordre établi par mon père soit maintenu. Ainsi, messieurs, et avant tout, point de rêveries, point de rêveries! Ceux qui voudraient continuer à en avoir, je saurai les contenir, je saurai bien faire que leurs rêves ne dépassent point la sphère de leur imagination. Le bonheur de la Pologne dépend de son entière fusion avec les peuples de mon empire.
« Ce que mon père a fait est donc bien fait; je le maintiendrai. »
Puis, s'adressant plus spécialement aux membres du clergé : « 11 est donc de votre devoir d'inculquer aux Polonais que leur bonheur dépend uniquement de leur entière fusion avec la Russie. »
Eh bien, messieurs, à ces hautaines paroles, le droit doit répondre, et quelque humble que soit la bouche qui formule cette réponse, comme je crois qu'elle a la vérité pour elle, elle en aura la puissance. (Approbation sur plusieurs bancs.)
Non, ce n'étaient pas des rêveries auxquelles les Polonais s'abandonnaient, et, pour ma part, que notre honorable président me permette de le lui dire avec toute la déférence que j'ai pour lui, j'ai regretté de rencontrer dans son langage ces mots de « folles aspirations qui peuvent conduire à des déceptions ». Il y a dans la vie des peuples comme dans la vie des individus des impatiences qui sont mal fondées; mais quand une nation s'appuie sur des traités, quand elle en invoque la lettre et l'esprit, quand ces traités ont été audacieusement foulés aux pieds, quand on est en présence du maitre qui se glorifie de cette violation, s'entendre ainsi traiter de rêveurs et d'anarchistes qu'on saura mettre à la raison par la force, convenez-en, messieurs, c'est, pour ainsi dire, un dernier trait d'humiliation.
La noblesse polonaise est forcée d'entendre ce langage-là î
Elle avait offert un bal à S. M. l'empereur; il l'en remercie en ces termes très-concis :
« Je suis bien aise de vous dire que j'ai été très-satisfait de me trouver au milieu de vous. Le bal d'hier était un très-beau bal ; jamais il ne sortira de ma mémoire. Je vous en remercie. »
Puis il ajoute :
« Soyez, messieurs, dans la réalité, soyez unis à la Russie, et abandonnez toutes les rêveries d'indépendance, impossibles désormais à réaliser et à maintenir.
« Aujourd'hui, je vous le répète de nouveau, ma conviction est que le bien de la Pologne, que son propre salut, exigent qu'elle reste
unie pour toujours et par une entière fusion à la glorieuse dynastie des empereurs russes, qu'elle forme une partie intégrante de la grande famille de l'empire de toutes les Russics. »
Et un peu plus loin :
« Pour vous prouver que j'ai pense à apporter des adoucissements, je vous préviens que je viens de signer l'acte d'amnistie... »
Amnistie de laquelle, comme vous allez le voir, messieurs, sont exclus ceux qu'on appelle les incorrigibles.
,1e continue ma citation :
« Je permets a tous les émigrés qui le demanderont, leur retour en Pologne. Ils seront certains qu'on les laissera en repos. Leurs droits civils leur seront rendus, et on ne les traduira pas devant les comités d'enquête. Je n'ai fait qu'une seule exception : j'ai exclu les anciens incorrigibles, et ceux qui, dans les dernières années, n'ont cessé de conspirer ou de combattre contre nous.
« Tous ceux qui reviendront pourront même , après trois années de repentir et de bonne conduite, se rendre utiles, en rentrant au service de l'État. Mais, avant tout, messieurs, agissez de façon à ce que le bien projeté devienne possible , et à ce que je ne me voie pas réduit à la nécessité de brider et de punir : car si malheureusement cela devenait nécessaire, j'en aurais la volonté tout comme la force. Que jamais donc je ne sois forcé de le faire.
« M'avez-vous compris? J'aime mieux être à même de récompenser que de punir. Il m'est beaucoup plus agréable, ainsi que c'est le cas aujourd'hui, de dispenser des éloges, de donner des espérances, et de provoquer la reconnaissance. Mais sachez aussi, et tenez-le pour dit, messieurs, que, quand cela sera nécessaire, je saurai réprimer e( punir, et l'on verra que je punirai sévèrement. »
Ah! messieurs, je remercie le czar de sa franchise; dans cette littérature brutale et sauvage, se traduit tout entière la domination de la Russie.
Oui ! elle est inflexible et hautaine ; les traités ne sont rien pour elle; les puissances européennes, elle les défie derrière ses steppes. Elle a la main sur la Pologne, et bien qu'elle ait garanti son indépendance, cette indépendance n'existera pas pour elle. Et si la Pologne réclame la loi des contrats, la loi des traités, les promesses solennellement faites, on la brisera, on la punira. Elle est dans la main du maître un animal qu'on dompte et qu'on châtie lorsqu'il se révolte. [Très-bien! très-lien! autour de l'orateur.)
Voilà le langage de celui dont l'éloge nous a été présenté à la séance d'hier. Et malheureusement ses actes n'ont été que trop conformes. Je ne les veux pas rappeler, cela est inutile; mais vous savez quelles protestations douloureuses ils ont amenées dans ce
généreux pays; comment des réformes administratives, qui nous paraissent, quant à nous, bien modérées, acceptées avec transport par la Pologne, ont été ensuite retirées par. l'esprit ombrageux de ses maîtres, aussitôt qu'on a pensé que le sentiment national pouvait y trouver asile. Alors on a vu cette grande population errant processionnellement dans les rues, demandant la mort et la recevant avec résignation, bénissant ses bourreaux, répandant son sang généreux sur le pavé où elle succombait, et appelant ainsi, par la plus éloquente des protestations, sinon les armes, au moins la pitié de l'Europe.
Soyez bien sûrs que cette pitié ne lui a pas manqué, et tout à l'heure, lorsque nous aurons à nous demander, au point de vue de notre politique nationale, quel est le parti que nous avons à prendre, et si ce parti peut être le silence et le dédain, il vous suffira, en descendant dans vos cœurs, d'interroger ceux de tous vos concitoyens et d'examiner si ces lugubres événements n'y ont pas laissé des traces et des sentiments ineffaçables.
Cependant le czar devait mettre le comble à son système de domination par la loi sur le recrutement.
Je n'en dirai rien, si ce n'est qu'elle a été considérée dans toute l'Europe comme une mesure de proscription contre la jeunesse polonaise, laquelle, sachant très-bien qu'on l'envoyait mourir en Sibérie, a mieux aimé une mort glorieuse, cherchée les armes à la main pour l'indépendance de la patrie.
Voilà l'histoire de l'insurrection du mois de janvier 1863, et c'est ici que, dans cette Chambre, me faisant l'écho des cris de douleur venus de Varsovie à Paris, clans cette enceinte, à la même place, debout vis-à-vis de MM. les orateurs du gouvernement, j'ai pris en effet la liberté de leur demander si la France était désintéressée , si elle n'avait rien à faire, si la loi chrétienne était si bien effacée de sa politique, qu'en présence de cette violation effrontée de la justice éternelle et des traités , elle n'élevât pas la voix pour protéger les victimes contre les bourreaux.
Vous savez ce qui me fut répondu. Les paroles de l'honorable M. Billault ont été mises sous vos yeux à la séance d'hier par mon honorable collègue et ami M. Pelletan. Le résultat est net et concis : « La France n'a rien à faire et ne veut rien faire. Elle se croirait coupable d'encourager de folles espérances; elle est trop sensée pour aborder le domaine des sentimentalités aventureuses; elle ne veut pas protéger les insurgés; elle ne se mêlera pas de leurs actes. »
Telles furent les paroles de l'organe du gouvernement, paroles qui rencontrèrent dans cette Assemblée une sympathie accusée par 'e procès-verbal du Moniteur.
J'en conviens, elles étaient nettes, elles accusaient une politique sur laquelle il n'était pas possible de se faire illusion.
Renfermée dans le dogme qui lui va si mal : « Chacun chez soi », abdiquant son initiative et son rôle de protection pour les faibles, la France disait : u Mon intérêt avant tout, la Pologne après! » [Rumeurs.)
Messieurs, dire qu'une pareille déclaration n'ait pas causé dans le pays une profonde émotion, ce serait assurément méconnaître la France. Mais je n'ai pas besoin de m'inquiéter de ces choses, j'ai hâte d'arriver à ce qui doit vous occuper plus spécialement.
C'est dans la séance du 5 février que ces réponses sont faites par l'honorable M. Billault, organe du gouvernement, et quelques semaines ne se sont pas écoulées que le langage du gouvernement va devenir diamétralement contraire; que ce qu'il abandonnait, il le soutient; que le gouvernement auquel il se liait, je ne dirai pas qu'il le menace, mais l'interroge avec défiance.
Est-ce une témérité de ma part ou de la vôtre , messieurs , que de demander avec déférence au gouvernement la raison d'un pareil changement? Est-il possible que la France assiste à ces métamorphoses auxquelles ses destinées sont si gravement intéressées, sans que ceux qui les dirigent daignent s'expliquer?
Eh! que faites-vous donc de la justice et du droit? Sont-ils donc pour vous, je ne dirai pas une question de frontière, comme disait Pascal, mais une question d'heure? Alors que le 5 février vous étiez contre les Polonais, pourquoi êtes-vous pour eux le 5 mars? (Approbation autour de l'orateur.)
Voilà ce que nous avons intérêt à savoir; et, encore une fois, je dis que le silence du gouvernement à cet égard, s'il était conservé, me paraîtrait à moi engager gravement ma responsabilité.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à cette époque une révolution considérable va s'opérer; laquelle? C'est que la France, qui avait trèsnettement déclaré qu'elle ne soutiendrait pas la Pologne, va entrer pour elle en campagne diplomatique. Elle n'y entre pas seule : elle a pour appui l'Angleterre et l'Autriche.
Assurément je ne lui ferai pas le reproche d'avoir cherché des appuis; mais je lui en fais un autre, et celui-ci est très-sérieux : c'est de n'avoir pas suffisamment examiné. Lorsqu'un gouvernement comme celui de la France négocie, il doit prévoir toutes les éventualités, même la dernière. S'il n'est pas résolu à tout risquer, à faire la guerre, il ne doit pas faire entendre sa voix, car, au bout de la négociation, il rencontre ceci quand l'insuccès en est le dénoûmenl, d'abord l'agrandissement de l'adversaire, sa propre diminution, le mécontentement de ses propres populations et l'excitation des espé-
rances auxquelles on a donné F essor. (Marques d'assentiment sur plusieurs bancs.)
Nous verrons que ces résultats sont précisément les fruits amers de la fausse diplomatie dans laquelle le gouvernement s'est engagé.
Et, quant à moi, le reproche que je lui fais, c'est de ne pas s'être rendu un compte exact de la situation politique et des intentions véritables des deux grandes puissances qu'elle s'est choisies pour alliées.
Qu'on négociât ensemble, cela était à merveille; mais pour négocier ensemble, il faut être prêts à faire la guerre ensemble.
Or la France n'avait qu'à regarder à gauche et à droite, elle aurait vu que ni l'Angleterre ni l'Autriche n'était décidée à cette extrémité. Pourquoi?
En 1831, la situation de la Pologne était autrement favorable, son insurrection était victorieuse. Que s'est-il passé? La France alors, on ne peut pas le méconnaître, était pleine d'ardeur pour l'émancipation de la Pologne, et d'une ardeur très-sincère. Elle s'est adressée à T Angleterre.
,1'ai là un mémorandum signé de lord Palmerston que je ne mets pas sous vos yeux; je n'aime pas à prononcer des paroles amères contre de grandes puissances européennes.
J'estime singulièrement l'alliance de l'Angleterre; je crois qu'il doit exister entre deux grandes nations comme la France et l'Angleterre une amitié surveillée. (Mouvement.) Et les événements qui se sont accomplis justifient cette opinion qui, à coup sûr, est celle de la plupart de ceux qui me font l'honneur de m'écouter.
Mais, à ce moment, l'Angleterre, avec une inflexibilité toute britannique, déclarait qu'elle ne ferait pas la guerre pour la Pologne, et que la France eût à s'engager seule dans cette aventure, si c'était son bon plaisir.
Quant à l'Autriche, dire qu'elle est copartageante dans le traité de 1772, dire qu'elle est en Europe une sorte de mosaïque formée du résidu de plusieurs sortes de populations qui frémissent sous son sceptre, c'est assez faire comprendre 'qu'elle ne pouvait pas à la légère se lancer dans une expédition qui pouvait aboutir à l'affranchissement d'une de ses provinces.
11 est donc certain qu'à défaut d'autres investigations, la sagesse la plus vulgaire devait enseigner aux négociateurs français qu'ils étaient à côté de deux alliés éminemment suspects quand on regardait la fin dernière, c'est-à-dire la possibilité d'une guerre, et, dès lors, j'ai le droit d'ajouter que le devoir étroit de ces négociateurs était de ne pas s'engager dans une pareille voie, qui devait nécessairement aboutir à un insuccès, c'est-à-dire à une diminution de leur considération politique et de leur propre puissance.