MAI 18Ô
« Dieu veuille que cette vérité constatée à chaque pas dans l'histoire ne soit pas oubliée de l'Italie ! Ce généreux peuple est dans un moment suprême, dans une crise solennelle! Puisse-t-il bien choisir! Quant à l'empereur, lui, il continuera, avec votre appui, avec votre approbation, de travailler à concilier l'Italie et le Saint-Siège, la liberté et la religion; il mettra plus de persévérance dans ses efforts que les uns ou les autres n'en mettront dans leur immobilité. »
Le Moniteur constate, messieurs, que vous avez accueilli ces paroles par une triple salve d'applaudissements, marque d'assentiment ordinaire que vous donnez avec raison à l'éloquence de ces ministres auxquels il faut savoir gré de défendre dans cette enceinte, avec tant de talent et tant de courage, une politique que la plupart du temps ils ignorent. (Murmures prolongés.)
Maintenant je prendrai la liberté de prier MM. les ministres de nous dire ce qu'on a fait depuis que ces paroles ont été prononcées : quel a été le chemin de la conciliation? quelles sont les espérances du gouvernement? Quels sont les actes accomplis? Je ne demande pas des preuves, je demande des indices. Et, en cela, si je les interroge, les preuves et les indices me démontrent que l'hostilité a augmenté des deux parts , que la défiance est partout (réclamations) , et que si la force règne à Rome, cette force peut être bénie officiellement, mais elle est subie avec murmure. (Plusieurs voix : Très-bien! très-hien !)
C'est le Moniteur, messieurs, qui me dit ces choses, et conséquemment je ne suis ni factieux ni pessimiste.
Voici, en effet, ce que je rencontre dans le numéro du 28 février 1864.
Il y avait eu, vous vous le rappelez, messieurs, une conférence d'évêques qui était relative à un point de liturgie.
Le Saint-Père, qui avait reçu plusieurs des prélats, avait tenu en leur présence un langage qu'on avait eu l'indiscrétion de rapporter dans une feuille publique, et qui paraissait plein d'inconvenance et d'ingratitude vis-à-vis de la France. L'ambassadeur a demandé des explications ; il avait raison, car être soupçonné par ceux qu'on oblige, c'est une condition d'abnégation trop chrétienne pour un grand gouvernement.
Eh bien, voici les satisfactions que le gouvernement a reçues. Vous allez en juger en prenant connaissance de l'article que je vais lire :
« Les journaux ont publié, dit le grave Moniteur, une lettre adressée, le 4 février dernier, par Mgr le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, à son clergé, et rapportant des paroles qu'aurait prononcées le Saint-Père en recevant les curés du diocèse de Lyon qui s'étaient rendus à Rome afin d'obtenir la conservation de l'ancienne liturgie lyonnaise qu'il était question de modifier.
Le langage prêté dans cette lettre au Souverain Pontife, et les termes dans lesquels Sa Sainteté se serait plainte de l'intervention de l'empereur, ont paru fort extraordinaires. Nous apprenons que l'ambassadeur de France auprès du Saint-Siège a exprimé au cardinal Antonelli le pénible étonnement que lui avait causé la lecture de cette pièce. Son Éminence, après avoir pris les ordres du Pape à ce sujet, a répondu à M. de Sartiges... »
Voici la satisfaction. Écoutez, messieurs :
« Que Sa Sainteté était tombée des nues quand on avait mis sous ses yeux la lettre du cardinal de Bonald; qu'elle trouvait que cette publication était déplorable, et qu'une indiscrétion qui ne respectait pas même les quatre murs du cabinet du Souverain Pontife était de nature à lui ôter toute liberté d'esprit quand il causait avec les fidèles ; que, de plus, Sa Sainteté avait prié le secrétaire d'État de reporter à Mgr de Bonald l'expression de son mécontentement au sujet de cette publication, et que le cardinal Antonelli se disposait à remplir immédiatement les ordres du Saint-Père. »
A la bonne heure! voilà l'indiscret châtié! Mais l'indiscrétion? Est-ce que la parole est démentie? Est-ce qu'il n'est pas certain que, alors qu'on avait exprimé un jugement sévère sur une protection qu'on disait subir, et que notre ambassadeur demandait un désaveu public de ce jugement dont la France pouvait être justement offensée, on se renferme dans des réponses équivoques qui ne ressemblent en rien à une satisfaction?
Et si je voulais examiner cette question d'Italie, de cette Italie a laquelle nous avions promis l'unité (mouvements divers), que n'aurais-je pas à dire de cette continuation de l'occupation romaine? Mais je me bornerai à emprunter à des documents officiels, et notamment à un remarquable rapport qui a été lu dans les séances des 7 et 8 mai du parlement italien sur le brigandage, les détails les plus précis, desquels i! résulte que c'est à Rome que les bandits qui se répandent sur le territoire napolitain rencontrent les secours dont ils ont besoin. (Rumeurs sur quelques bancs.)
« Si François II a abusé et abuse de l'hospitalité qui lui a été accordée par la personne du Pontife, on ne peut pas le dire coupable de la même faute envers le gouvernement pontifical. Raisonnant abstraitement, on peut, de la tolérance même, déduire la connivence, et de l'inertie la complicité; or, les faits démontrent que la connivence et la complicité du gouvernement pontifical avec le brigandage ne se restreignent pas à ces limites; mais c'est une connivence délibérée, une complicité active, continuelle, efficace.
« La racine du brigandage est à Rome, nous disait un sénateur avocat général près la cour de cassation de Naples ; tant qu'elle ne
sera pas arrachée, le brigandage ne sera pas extirpé. — C'est de Home que vient le principal aliment du brigandage, nous disait le sénateur président de cette même cour. — La plus grande excitation vient de Rome, nous disait l'illustre Louis Settembrini; c'est de là qu'on envoie de l'argent et, chose plus dangereuse, c'est de là que sort l'idée que le roi des Deux-Siciles peut revenir.
« Les faits démontrent que ces opinions si autorisées sont vraies. A Rome, il y a une organisation régulière de bandes, exactement comme dans une armée qui se prépare à marcher contre l'ennemi. Les couvents de Trisulti et de Casamari sont des repaires fameux de brigands; ce sont leurs quartiers de prédilection. En 1861, Mgr de Montieri,évêque du diocèse de Laon, aujourd'hui défunt, avait établi son siège dans le couvent de Casamari ; et avec l'assistance du prieur de ce monastère et de quelques légitimistes étrangers, il organisa cette bande de brigands, commandés par M. de Christen, qui fut battue et poursuivie parles troupes sous les ordres de notre valeureux collègue le général Maurice de Sonnaz.
« Naturellement la police pontificale emploie toutes les finesses imaginables pour qu'il n'y ait pas de preuves directes et juridiques de sa connivence avec les brigands. Mais les habiletés, les ruses, les fourberies sont trahies par les faits. Les bandes s'organisent sur le territoire romain sans être inquiétées en aucune façon. Tristany prend des fournitures de pain et de vivres dans le pays, sans que les autorités pontificales trouvent rien à y redire. »
Je pourrais faire passer sous vos yeux, avec ces documents si graves, les jugements rendus par les autorités italiennes, et qui constatent que c'est en effet à Rome que le brigandage a trouvé ses principales ressources. D'ailleurs, messieurs, n'est-il pas un fait dont notre diplomatie elle-même a été un instant inquiétée?
Sur un vapeur français, la police italienne n'est-elle pas venue arracher quatre personnages qui étaient munis de passe-ports romains parfaitement en règle? Ces personnages n'ont-ils pas passé devant la cour d'assises de Naples, et là, à la stupéfaction et à l'horreur du monde civilisé, n'a-t-il pas été constaté, non-seulement que c'étaient de féroces brigands, mais encore de véritables cannibales, qui avaient mis plusieurs prêtres à mort, forcé les maisons, violé les femmes, et il a même été dit qu'ils avaient été jusqu'à se repaître de chair humaine? (Longue interruption. — Marques d'incrédulité.)
Ceci, messieurs, a été constaté dans les débats, par un grand nombre de témoins, qui étaient venus déposer sous la foi du serment, et qui ont fait connaître ces horreurs. Eh bien, ce sont ces hommes qui ont trouvé la protection pontificale, qui ont pu, grâce à ces passeports, tromper la police française, et qui, sans la police italienne,
miraient pu aborder sur notre territoire. Au surplus, messieurs, ce que je puis dire encore, c'est que récemment, et les journaux vous l'ont appris, le sang a coulé sur le territoire même de Rome-, des engagements ont eu lieu entre les troupes françaises et les troupes pontificales. (Bruit.)
Ce qui vous prouve aussi que c'est l'esprit de ceux qui, en acceptant notre protection, non-seulement murmurent, mais résistent contre elle (interruption) -, et, quant à moi, je me borne à demander aux orateurs du gouvernement : Ou'avez-vous fait depuis l'année dernière? Montrez quels sont les résultats de votre occupation. Ils auront probablement une justification contraire à produire devant la Chambre Lorsqu'ils l'auront produite, nous verrons quelle réponse elle amènera.
Et permettez-moi de vous dire en terminant... que l'Italie n'est pas le seul et plus grave embarras, dans lequel la France se trouve engagée, qu'elle porte une plus lourde chaîne : c'est celle du Mexique (exclamations), et que ce serait manquer à tous nos devoirs que de ne pas rechercher sur cette question quelle peut être la vérité de notre situation politique.
Ne craignez pas, messieurs, que j'abuse de votre patience, que j'ai trop mise à contribution. Mais les détails si clairs, si pleins d'autorité qui vous ont été donnés par mon illustre collègue M. Berryer sur la question financière, me paraissent avoir été laissés sans réponse. (Réclamations.)
Il est certain, à mes yeux du moins, que l'empereur Maximiiieu assume, en prenant possession de son nouvel empire, des charges sous le poids desquelles il aura de la peine à constituerson gouvernement.
Mais ici, messieurs, je rencontre une objection qui s'est plusieurs fois produite dans ce débat, et à laquelle je ne puis pas ne pas répondre. Toutes les fois qu'un orateur se lève dans cette enceinte pour appeler votre attention sur cette question, vous le savez, on le traite de mauvais citoyen. Et vous avez entendu dire, à l'une de nos dernières séances, que dans le parlement anglais de semblables discussions ne seraient pas possibles. (C'est vrai! c'est vrai!)
M. Glais-Bizoin. Non, car jamais un parlement anglais n'eût toléré une pareille expédition. (Bruit.)
M. Jules Favre. Il pourrait y en avoir une raison, messieurs, c'est que la nation anglaise n'est pas en tutelle... (réclamations) c'est qu'en demandant la paix, elle n'est pas exposée à se réveiller dans la guerre; c'est qu'elle peut conduire ses affaires, et c'est pour cela, messieurs, qu'elle s'abstient quelquefois de les critiquer.
Quant à nous, nous sommes la plupart du temps appelés à contrôler des événements qui sont accomplis. Et, dès lors, ce serait une singulière et bien humiliante situation que celle qui nous serait faite
d'approuver toujours, sous peine de manquer de patriotisme. (Bruit.)
Et laissez-moi, puisque M. le ministre a touché à l'histoire anglaise, vous rappeler que ses souvenirs à cet égard l'ont mal servi; et si les miens me reportent à la fin du siècle dernier et au commencement de celui-ci, oh! alors, messieurs, j'aperçois une lutte immense qui est engagée. La France est à la tête des idées nouvelles. Elle est engagée elle-même dans des convulsions terribles qui peuvent effrayer l'Europe. Elle n'en prononce pas moins des paroles d'émancipation et de liberté, et alors se forme contre elle la coalition de tous les anciens despotes, et à côté d'elle se trouve l'Angleterre, l'Angleterre dirigée par un grand homme, par un ministre éminent, mais qui, suivant moi, fut aveuglé par l'étroitesse des haines nationales. Il lutta contre nous et entraîna ainsi son pays dans d'incalculables malheurs.
Oui, je le reconnais, il avait pour lui l'opinion publique enflammée, et dans un parlement comme celui-ci, au jour où ces questions irritantes se débattaient, un homme se leva malgré l'opinion commune, malgré les murmures qui couvraient sa voix, et bien qu'il fût forcé de renoncer à d'illustres amitiés, il soutint la cause de la liberté et de la France.
Cet homme, c'était Fox, et il est impossible de dire ce qui serait arrivé si ses sages conseils eussent été écoutés. Mais ce que peuvent affirmer tous les hommes sensés, c'est que si l'Angleterre, au lieu de combattre la Révolution française, l'eût modérée en lui tendant la main, il y aurait eu cinquante ans de moins de luttes fatales, de batailles, de deuil et de sang, peut-être un peu moins de gloire, mais assurément plus de civilisation et de liberté. (Approbation autour de l'orateur.)
Vous voyez donc qu'il est arrivé quelquefois que ces hommes d'État anglais ont résisté courageusement, en croyant accomplir leur devoir, et l'accomplissant, en effet; à l' entraînement de l'opinion publique. Quant à nous, qu'avons-nous dit? Je ne veux pas le répéter ici.
M. le ministre a eu raison de vous dire que ces grands événements étaient entrés dans une phase nouvelle; seulement, peut-être a-t-il trop oublié ces différentes phases. M. le ministre vous a tracé le tableau brillant des splendeurs réservées à l'Amérique, grâce à notre dévouement, à notre courage, à notre esprit civilisateur. C'est pour accomplir cette œuvre de géant que nous avons abordé les rivages du Mexique!
Messieurs, que M. le ministre me permette de le lui rappeler, c'est là de la poésie après coup ; c'est un grand programme qui est tracé par la main victorieuse de la France, mais que la main de sa politique n'avait pas préparé. (Interruptions diverses.)
Si je me reporte à l'origine même de l'entreprise, je trouve que
toutes ces grandeurs sont singulièrement en contraste avec les 2,500 hommes qui formaient le contingent de la France et avec les déclarations pacifiques quelle faisait entendre à tous les cabinets de l'Europe !
Je le reconnais, le temps et les événements ont marché et nous ont imposé des obligations impérieuses. Encore une fois, je ne reviens pas sur le passé, je prends les choses telles qu'elles existent. Seulement, que M. le ministre me permette de le lui dire : si le prince Maximilien vogue sur l'Océan, et si, pour me servir de son magnifique iaugage, les vagues semblent lui être obéissantes, si les rivages tressaillent à son approche, si bientôt il va être accueilli par d'unanimes acclamations... (bruit), ah! qu'elles éclatent; mais ce sont ses ennemis les plus cruels qui les préparent. (Dénégations.) El, quant à moi, j'admire singulièrement un peuple qui mettrait son patriotisme, après sa défaite, à tresser des couronnes de gloire pour un prince étranger qui lui est envoyé par un ennemi victorieux. (Réclamations.)
Enfin, cherchons dans la réalité quel est le véritable aspect de la question.. Si l'empereur Maximilien pouvait réaliser toutes les merveilles que vous avez entendues dans l'éloquent discours de M. le ministre d'État, nous aussi, messieurs, malgré la grandeur des sacrifices qui ont été imposés à la France, nous y applaudirions; mais ce qui nous sépare, M. le ministre et nous, c'est la confiance dans le succès d'une pareille entreprise.
Mais ce que nous avons à discuter, ce n'est pas cela. Que le prince Maximilien, chargé de destinées nouvelles, conduise son empire au plus haut sommet de ia gloire, je le lui souhaite. Je n'y mets pas d'obstacle ; mais je demande si ce n'est pas là le roman, et si la réalité n'est pas ailleurs ; si, en réalité, ce grand prince n'est pas un lieutenant de la France. (Interruption.)
C'est là seulement la véritable question, et c'est par là qu'elle touche à notre intérêt, à notre honneur et à notre diplomatie.
Lorsque la session a été ouverte, quel a été le langage qu'a fait entendre le gouvernement? Je le prends dans un document officiel dont je vous demande la permission de vous mettre quelques lignes sous les yeux. L'opinion était unanime, je ne dirai pas à blâmer, mais au moins à regretter les entreprises lointaines. (Interruption.)
Si elles étaient nécessaires, on les acceptait, mais en déplorant la nécessité qui les a amenées et en désirant évidemment qu'elles arrivassent promptement à leur terme. Ce terme était nettement indiqué pour le gouvernement, car voici, messieurs, ce que je lis dans le rapport de 1 honorable M. Larrabure :
« En ce moment, le gouvernement de l'empereur déclare qu'il n'est engagé envers personne, ni à laisser un corps de troupes fran-
çaises au Mexique, ni à garantir un emprunt quelconque; il déclare qu'il n'y a aucune raison de penser qu'il soit nécessaire d'augmenter les forces françaises actuellement existantes sur le sol mexicain ; que les mouvements qui auront lieu jusqu'à leur retraite n'auront pour objet que de remplacer les libérables et les malades.
« Dans les prévisions actuelles, le gouvernement espère que la fin de 1864 marquera le terme de l'expédition. »
Il y a trois choses dans ces paroles : un espoir pour la fin de l'expédition avec l'année 1864 ; un double engagement : le premier, qu'on ne laissera pas de troupes au Mexique et qu'on n'a pris à cet égard aucune obligation; le second, qu'on n'appuiera aucun emprunt.
Or vous savez ce qu'est devenu ce double engagement; vous savez comment on nous a payé les frais de la guerre. C'est un procédé nouveau, et que je recommande aux hommes d'État de nos jours, de faire payer les frais de la guerre par la puissance victorieuse, car c'est la France qui émet 66 millions de titres qui deviennent entre ses mains des billets de complaisance revêtus de sa signature. (Exclamations.)
Quant à l'engagement cle ne pas laisser de troupes au Mexique, comment serait-il compatible avec les déclarations que je lis dans les journaux officiels?
Nous avons lancé l'empereur Maximilien au travers des mers; nous lui avons montré le Mexique comme un but vers lequel il devait tendre, parce que là il serait reçu par des acclamations unanimes : voilà la pompe de l'éloquence. Mais maintenant, voici la réalité des faits.
Dans le traité qui est inséré au Moniteur du 17 avril, je vois que « le gouvernement de S. M. l'Empereur des Français et celui de S. M. l'Empereur du Mexique, animés du désir égal d'assurer le rétablissement de l'ordre au Mexique et de consolider le nouvel empire, ont résolu de régler par une convention les conditions du séjour des troupes françaises dans ce pays ».
Nous voilà bien loin des déclarations contenues dans le rapport de l'honorable M. Larrabure.
L'espérance, elle s'est évanouie; quant aux engagements, on crut pouvoir complètement les écarter. Nos troupes resteront au Mexique, combien de temps? Elles y resteront tant que l'empereur Maximilien ne sera pas consolidé, car c'est là l'œuvre entreprise par la France, et quand on lui dit que l'expédition du Mexique est finie, on la trompe ; il faut bien qu'elle le sache : l'expédition du Mexique est à peine commencée. (Réclamations.) Il faut consolider le nouvel empire, au milieu de difficultés de tout genre, des partis et des factions. Voilà l'œuvre de la France.
Et pour cela, messieurs, quels sont les sacrifices qu'on lui a demandés ? On lui demande de laisser à la disposition de l'empereur Maximilien un corps d'armée de 25,000 hommes, et il n'y a pas de temps déterminé pour son rappel; ce seront les circonstances qui seules pourront en amener le retrait, et vous savez quelle est l'élasticité de pareilles propositions : c'est donc pour un temps indéterminé que nous avons au Mexique 25,000 hommes.
On dit, messieurs, qu'ils seront payés par le gouvernement mexicain. Permettez-moi de dire que je trouve que c'est pour la France une condition déplorable de se faire payer ainsi... (Murmures et réclamations.)
Non, la France ne doit pas vendre le sang de ses enfants pour consolider un empire étranger. (Nouveaux murmures.)
Je trouve dans l'entreprise tentée au Mexique des idées détestables, des idées dynastiques que je combats de toutes mes forces, car elles sont contraires à l'esprit nouveau sur lequel repose la politique de la France. (Bruits divers.)
C'est donc une force de 25,000 hommes dont vous êtes privés pendant un temps indéterminé; c'est une force de 25,000 hommes placés à la solde d'un prince étranger; elle sera commandée par un chef français, mais elle n'en obéira pas moins aux inspirations d'une politique étrangère. Or cette politique étrangère, quand se développera cet empire nouveau du Mexique, elle s'éloignera progressivement de vous ; plus elle sera nationale , et moins elle vous ressemblera ; et dès lors, elle peut vous engager dans des entreprises, dans des aventures, dans des périls qu'on ne saurait calculer. (Nouvelle interruption.)
Ce que je dis, messieurs, est-ce une simple hypothèse? M. le ministre nous a entretenus d'un fait sur lequel il est impossible de garder le silence : je veux parler de la déclaration du congrès des États-Unis. (Bruit.)
M. Ernest Picard. C'est très-grave!
M. Jules Favre. Que ce fait n'ait pas une valeur diplomatique, je ie reconnais ; il n'en est pas moins la manifestation d'une opinion dont il faut tenir compte. Mais ce que M. le ministre sait aussi bien que moi, c'est que cette manifestation n'est pas un fait isolé; c'est qu'elle a revêtu un caractère officiel; c'est que les États-Unis se sont expliqués régulièrement et catégoriquement ; et je vous demande la permission de mettre sous vos yeux quelques lignes d'une dépêche.
Voici la dépêche du ministre des affaires étrangères des États-Unis à M. Dayton, son résident à Paris, et qui a été communiquée à M. le ministre des Affaires étrangères de France. Elle est à la date du 26 septembre 1863, et voici ce que j'y lis.
Après des paroles pleines de politesse et d'égards pour la France, le ministre américain ajoute :
« Cette réserve n'empêche pas que le gouvernement ne sache et ne déclare que l'opinion réelle au Mexique est en faveur d'un gouvernement démocratique et républicain... {ah! ah !) de préférence à toute institution monarchique qui pourrait lui être imposée du dehors. »
L'expression employée ici peut vous paraître de mauvais goût; mais, quant à la chose, elle est excellente, et, pour moi, je crois que les princes sont d'autant plus solides qu'ils sont plus nationaux, et je ne conseillerai jamais à aucun État d'aller en choisir un en dehors de ses frontières.
« Notre gouvernement sait aussi, ajoute le ministre des États-Unis, que cette opinion réelle du peuple mexicain est due en grande partie à l'influence de l'opinion populaire de notre pays, et qu'elle en reçoit continuellement une incitation nouvelle.
Les États-Unis ne cachent pas que, dans leur opinion, leur propre sûreté non moins que la manifeste et brillante destinée à laquelle ils aspirent, sont intimement liées au maintien des libres institutions républicaines dans toute l'Amérique. Ils ont soumis cette opinion à l'empereur des Français, en temps opportun, et comme digne de sa sérieuse attention, afin qu'il pût déterminer de quelle façon il devait conduire et terminer heureusement la guerre du Mexique.
« 11 n'est pas non plus nécessaire de vous renfermer dans une stricte réserve sur cet autre point : si la France, après mûre considération, croyait devoir adopter au Mexique une politique en opposition avec les sentiments et les opinions dont j'ai parlé, cette politique répandrait un germe de jalousie qui amènerait, en se développant, un conflit entre la France, les États-Unis et les autres républiques américaines. » (Oh! oh!)
Cela, messieurs, est un document diplomatique; et, à moins que vous n'alliez jusqu'à dire que ces déclarations sont sans importance, et que la suprême sagesse est dans la plus grande ignorance et la suprême illusion, il faut bien tenir compte de ces faits.
Voici une autre dépêche qui est à la date du 23 octobre 1863, el qui contient ceci :
« A l'occasion de ces faits, M. Drouyn de Lhuys donne à entendre qu'une prompte reconnaissance par les États-Unis de l'empire projeté serait agréable à la France et l'affranchirait plus tôt qu'on ne pourrait l'espérer dans les circonstances actuelles, de ses embarrassantes complications avec le Mexique.
< Fort heureusement, nous n'avons pas caché au gouvernement français que, dans l'opinion des États-Unis, l'établissement d'un
gouvernement étranger et monarchique au Mexique ne serait ni facile ni désirable. Vous informerez M. Drouyn de Lhuys que notre opinion à cet égard n'a pas changé. »
Et plus loin :
« 11 est toutefois utile que vous informiez M. Drouyn de Lhuys que les Étals-Unis regardent le Mexique comme le théâtre d'une guerre qui n'a pas encore pour résultat le renversement du gouvernement qui, depuis longtemps, existe dans ce pays, et avec lequel les États-Unis continuent à entretenir des relations de paix et de sincère amitié. Conséquemment les États-Unis ne sont pas libres de prendre en considération la question de reconnaissance d'un gouvernement qui, par suite des futures éventualités de cette guerre, pourrait être appelé à remplacer le gouvernement actuel. »
Vous le voyez, messieurs, à moins de fermer les yeux à la lumière, il faut reconnaître que des germes de défiance et d'hostilité ont été semés entre deux pays dont l'union est si nécessaire à la grandeur et à la prospérité de l'un et de l'autre. Ces germes sont d'autant plus redoutables que la situation des États-Unis est plus menacée, qu'ils traversent, à l'heure où nous sommes, une crise terrible et sanglante qui, quelle qu'en soit l'issue, laissera sur les théâtres désertés des champs de bataille, des aventuriers, lesquels, tôt ou tard, iront porter le poids de leur épée là où les poussera leur passion. (Exclamations diverses.)
Eh bien, en présence de ces événements, la France a-t-elle été suffisamment prudente? Je ne veux pas examiner la conduite qu'elle eût pu et qu'elle eût peut-être dû tenir lors du grand fait de la sécession, îl est incontestable que si sa voix s'était fait eutenclre, si elle avait pu manifester ces secrètes sympathies qui, je n'en doute pas, sont dans son cœur pour le triomphe de la liberté humaine et pour la suppression définitive de l'esclavage, cela aurait pu être pour les États-Unis un très-utile secours.
J'ajoute que notre marine et notre commerce en auraient profité ; car, en interrogeant l'état de nos relations avec le nouveau monde, voici ce que nous voyons et ce qui est connu de tous. Le nouveau monde est notre principal fournisseur de cette matière première si indispensable pour laquelle nous faisons, à l'heure où je parle, des sacrifices qui deviennent de plus en plus inquiétants pour notre situation monétaire.
On parlait, en effet, à la dernière séance, de la position de la Banque de France. (Nouvelles exclamations.)
Sur celte question, je ne veux rien dire que ceci, messieurs, — il est bien entendu que ce n'est pas une discussion que je place dans une discussion : — Vous savez que dans les années qui ont précédé
1850, l'Europe achetait environ 5 millions de balles, exactement 4,872,000 balles, de coton, sur lesquelles les trois quarts lui étaient fournis par l'Amérique. Aujourd'hui, messieurs, l'Europe est dans la nécessité, non-seulement de restreindre considérablement sa consommation, mais d'aller demander la presque totalité de cette matière première à des pays qui ne lui renvoient pas ses espèces monnayées, et tandis que l'Amérique opérait avec elle par des échanges, l'Inde et l'Egypte lui retiennent son argent et son or, la première pour fabriquer des idoles, et la seconde pour l'enfouir dans ses silos.
C'est ainsi, messieurs, que l'encaisse de la Banque de France va sans cesse en diminuant.
On vous a annoncé qu'à l'heure qu'il est l'encaisse est remonté à 240 millions. Mais si vous vouliez interroger les années précédentes, vous verriez qu'en 1859 le minimum a été de 508 millions, et le maximum, 044 millions; qu'en 1860, l'encaisse a oscillé de 514 à 551 millions : ce qui doit appeler la sérieuse attention de tous les financiers, et ce qui ne doit pas être négligé par des hommes politiques qui comprennent à merveille que les grandes résolutions prises par des nations prudentes influent directement sur les relations commerciales, et qu'il importe, si cela est possible, de mettre un terme, et le terme le plus rapproché, à la guerre qui déchire, en Amérique, les États du Nord et les États du Sud.
Eh bien, il s'est passé un fait sur lequel, en terminant, je demande la permission d'appeler votre attention et de provoquer une réponse du gouvernement.
J'ai dit que je ne voulais point examiner sa conduite dans l'ensemble de cette affaire; mais je rappelle qu'au mois de juin 1861 une déclaration officielle a été faite, en présence du monde entier, par laquelle la France s'est engagée à conserver la plus stricte neutralité entre les deux belligérants.
Vous savez cependant qu'au commencement de l'année 1862 la France a essayé de peser sur le cabinet de Washington pour lui faire accepter un armistice. Mais ce qu'il y a de plus significatif, c'est que tout récemment l'opinion s'est très-légitimement émue à la révélation de faits sur lesquels une explication catégorique est indispensable. Aux mois d'avril et de juillet 1863, deux maisons ont reçu une commande pour la construction de six bâtiments cuirassés. Deux de ces bâtiments étaient des bâtiments dits béliers avec des blockhaus. Et cependant ces maisons affirmaient que ces bâtiments ainsi créés étaient de simples vaisseaux de commerce.
Je n'examine pas ici quelle est la question d'intention. C'est un point qui n'est pas en discussion ici et que j'écarte complètement. Seulement ces commandes étaient faites par des personnages qui
portaient des noms connus de toute l'Europe; par le capitaine Cullock, appartenant à l'État confédéré, par M. Hidell, qui a obtenu une célébrité qui est encore dans tous les souvenirs; et lorsqu'on disait à ces constructeurs que ces six navires étaient destinés à naviguer entre Shang-Haï et San-Francisco et à relier ainsi, avec des bâtiments cuirassés à blockhaus, la Californie et la Chine, je crois qu'il pouvait, dans l'esprit des honorables constructeurs , s'élever des doutes trèssérieux.
Mais ces doutes, j'ai le droit de les rencontrer surtout dans la pensée vigilante des hommes du gouvernement, et lorsqu'à la date du 1er juin on a adressé à M. le ministre de la marine une demande pour obtenir l'autorisation de placer sur ces innocents navires de commerce des canons rayés, alors on a pu s'apercevoir qu'il s'agissait de quelque chose de sérieux, et les noms de Culloch et de Hidell en disaient assez pour qu'une telle conclusion pilt être tirée.
Elle a été tirée, car l'autorisation a été accordée. (Mouvements et rumeurs.)
Il est vrai que le bruit en étant arrivé jusque de l'autre côté de l'Atlantique, le ministre des Affaires étrangères des États-Unis a écrit à M. Dayton; que M. Dayton s'est présenté chez M. le ministre des Affaires étrangères de France; que celui-ci a fait des représentations à son collègue de la marine, et qu'à la date du mois d'octobre l'autorisation a été retirée.
Mais, messieurs, certains journaux n'en persistent pas moins à dire que ces bâtiments sont armés, que deux ont été lancés dans le port de Brest, et l'on assure qu'ils partiront.
Je supplie le gouvernement de ne pas laisser une pareille question indécise. 11 y va, je ne dirai pas de notre honneur ou de notre salut, je ne saurais ici employer de pareils mots, il y va de notre probité politique.
La déclaration du mois de juin 1861 est trop explicite pour qu'elle n'enchaîne pas d'une manière formelle le gouvernement.
Dans de pareilles circonstances, messieurs, il faut que son langage dissipe toute espèce d'équivoque. Il ne s'agit pas ici d'un fait qui soit susceptible de plusieurs interprétations, vous voyez dans quelles circonstances il se circonscrit, et j'espère que le gouvernement ne laissera, à cet égard, planer aucune espèce d'incertitude. Cela est tout à fait indispensable, car si Ion pouvait croire que, sortant en réalité du rôle qu'il s'est formellement assigné, il en est à penser que la France peut prendre parti pour l'un des belligérants, je vous laisse à penser quel résultat déplorable pourrait avoir un pareil état de choses.
Ah! certes, messieurs, je le dis avec une grande conviction, nous
n'avons pas intérêt à augmenter nos embarras politiques. J'ai essayé de vous faire comprendre comment, à mon sens, ils étaient la conséquence des fautes qui ont été commises par la diplomatie. C'est parce qu'elle s'est tenue dans l'équivoque, c'est parce que son langage n'a jamais été net et ferme, c'est parce qu'elle a tout commencé sans rien achever, qu'en même temps elle a tout compromis. (Réclamations. — Voix : C'est vrai!)
11 faut qu'elle renonce à ce système de faiblesse, et, pour cela, savez-vous où est le remède? Il faut qu'elle ait confiance dans ce pays, dans sa virilité, dans son expansion; il faut que ceux qui le conduisent renoncent à être ses pédagogues et ses maîtres pour devenir ses chefs inspirés, conseillés, dirigés par lui (bruits divers), et que, comme la divinité de la Fable, au lieu de rester dans les nuages, ils prennent leur point d'appui sur la terre qui leur donne la force, c'est-à-dire sur la terre de la liberté!... (Interruptions diverses.)
A cette condition, je ne dis pas, — et je ne le souhaite pas, — qu'ils pourront commander au monde et lui imposer des lois; mais au moins ils ne s'exposeront plus à voir démentir leurs paroles et protester leurs signatures. (Rumeurs sur un grand nombre de bancs. — Applaudissements sur les bancs autour de l'orateur.)