MAI 186Î
qui, à l'Assemblée législative, réclamèrent une modification qui aurait été votée sans les événements politiques qui sont venus brusquement interrompre, je ne dirai pas seulement le cours des travaux, mais l'existence même de l'Assemblée législative. Ces considérations sont celles-ci : c'est que l'article 443, qui reconnaît la nécessité de la révision quand il existe deux arrêts inconciliables, ne permet pas d'appliquer cette inconciliabilité lorsque le condamné n'est plus là pour être confronté avec celui qui doit être jugé. Si bien, messieurs, que nous aboutissons à cette conséquence qui révolte la conscience, en même temps qu'elle épouvante la pensée, que par cela qu'une peine éternelle a frappé l'innocent, qu'il a disparu de ce monde, que sa tête est tombée, il n'est plus possible de reviser sa sentence et de faire briller son innocence, alors que cette innocence aurait été au contraire acquise si la justice eût été moins rigoureuse et si le bourreau n'eût pas frappé. (Très-bien! très-bien!)
Il y a dans une pareille contradiction, je le répète, quelque chose qui offense tous les sentiments, et il n'est pas possible qu'on maintienne de semblables dispositions avec ce prétexte frivole qu'il serait dangereux de réhabiliter la mémoire. Quoi! dangereux de réhabiliter la mémoire d'un innocent ! C'est-à-dire que vous exposez la société non pas seulement à une erreur judiciaire, mais à ce qu'il y a de bien plus grave encore, la condamnation d'un innocent : c'est un mal irréparable. Il y a quelque chose de plus irréparable et de plus inhumain encore, c'est de lui enlever l'espérance, c'est de le faire monter à l'échafaud sans laisser dans son cœur cette secrète pensée qu'un jour son innocence sera reconnue et que ses enfants pourront relever leur front humilié dans l'opprobre. (Très-bien! très-bien!)
Voilà ce que fait cet article 443, et voilà précisément pourquoi je proteste contre lui, pourquoi je l'appelle une loi indigne de notre civilisation, une loi matérialiste et odieuse qu'il faut avant tout rectifier. Permettez-moi de le dire en terminant et en vous demandant pardon de la longueur de ces explications. (Non! non! — Parlez!)
Permettez-moi de vous dire où conduirait l'inflexibilité du pouvoir public en demandant le maintien de cet article qui révolte tout mon être. Cette inflexibilité le conduirait forcément à cette conséquence, que j'admets, quant à moi, avec empressement, à la destruction des peines éternelles, au renversement de l'échafaud, au licenciement de l'exécuteur des hautes œuvres.
Je sais, messieurs, que je touche ainsi à une grave question, et je n'ai pas, soyez-en sûrs, la témérité de vouloir la traiter ici; mais alors qu'apparaît cette contradiction entre l'innocence accablée par la toute-puissance de la société qui se sauvegarde, et l'impuissance même de cette société à réparer son erreur , la nécessité où elle est
de veiller sur cette tombe, enfin l'infamie qui est son ouvrage , alors que la lumière de l'innocence la fait disparaître, c'est contre la peine de mort qu'il faut réagir, c'est elle qu'il faut déclarer dangereuse et mauvaise pour la société. Quand j'interroge l'histoire et que je descends au fond de moi-même, j'y rencontre cette conviction puissante que la rigueur est souvent dangereuse, et que ce n'est pas avec des sacrifices humains qu'on peut maintenir debout les sociétés qui chancellent; plus elles se civilisent, plus elles s'avancent vers l'idéal que Dieu a placé devant elles, et plus, au lieu d'être des maîtres inflexibles qui châtient, elles doivent s'étudier à être des guides qui apaisent, moralisent et consolent, et par conséquent elles doivent renoncer à cet insolent orgueil qui, au nom de je ne sais quelle infaillibilité sanglante, leur fait maintenir une sentence contre laquelle, pendant un siècle entier, ont protesté les sentiments généreux de l'opinion publique désabusée. (Bravos et applaudissements sur plusieurs bancs.)
L'amendement soumis à un scrutin fut renvoyé à la commission, qui, en persistant dans sa première opinion, donna lieu à un second discours de M. Jules Favre.