‹ Discours parlementaires (volume 3)Chapitre 37 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

caractère entreprenant et un grand amour de gloire pour sa patrie, comme cet homme, ce ministre cherche à faire oublier les violations de la liberté par les conquêtes extérieures, je dis qu'il y a là un très-grand danger pour la France, un danger moral et un danger matériel.

Il y a un danger moral, précisément à raison de ces traditions séculaires chez nous, de ce génie national, qui ne permet pas qu'en Europe, à nos portes, de grands événements puissent s'accomplir contre le droit et contre la justice, contre les protestations de la France, sans que la France les fasse respecter.

Il y a aussi ce danger matériel que la Prusse nous touche, qu'elle limite nos frontières. On ne peut pas dire ici, comme pour la Pologne, qu'il s'agit d'une question dont nous sommes préservés par les bienfaits de la géographie. Si, dune main, la Prusse touche aux rivages du Rhin et de l'autre à la Baltique, soyez sûrs qu'elle aura conquis en Allemagne et clans le monde entier un ascendant militaire et politique qui ne tournera pas au profit des destinées de la France.

Eh bien, c'est en présence d'un pareil état de choses que je supplie le gouvernement de vouloir bien aviser, de protéger plus efficacement qu'il ne l'a fait le droit qu'il a proclamé, la justice à laquelle il a donné la force <îe ses protocoles. 11 est nécessaire que sa politique ait une allure décidée, qui jusqu'ici lui a manqué. Et permettez-moi de dire en terminant, à mon sens, ce qui fait sa faiblesse, c'est précisément la raison générale que j'indiquais en commençant ces observations. Soyez-en bien sûrs, la France est redoutée au dehors, non-seulement à raison de la vaillance impétueuse de ses armées, mais parce que son épée est placée dans une seule main, parce qu'il est possible que celte main la dirige au gré de sa volonté toutepuissante, sur tel ou tel point de la carte européenne. Mais si, par ce motif, la France est redoutée, permettez-moi de vous dire aussi quelles cout les raisons qui peuvent faire naître chez ceux qui la craignent de secrètes espérances.

Ces raisons sont les mêmes, et c'est précisément ce pouvoir si redoutable que votre constitution consacre et que je n'attaque pas, mais que je cherche à préciser, ce pouvoir qui peut précipiter la nation dans d^s entreprises sur lesquelles elle peut être avertie, consultée, mais auxquelles elle est dans la nécessité de donner son concours quand les faits sont accomplis. El alors il arrive que, jetée en avant par celle toute-puissante souveraineté, elle se trouve iso!ée en face de ses ennemis, qui la bravent, et des peuples qu'elle a mécontentés.

Eh bien, il y a un moyen de sortir de cette situation dangereuse, un moyeu que nous entendons sans cesse préconiser de la part du gouvernement.

Assurément nous sommes d'accord sur les formules. Oui, lorsque des paroles de conciliation sont prononcées, nous y adhérons, surtout dans la politique extérieure; c'est là surtout qu'il faut que tous les cœurs soient unis. Mais pour que tous les cœurs soient unis, il faut que les pensées, les intelligences et les libertés soient associées à l'action. 11 ne faut pas que la France puisse être malgré elle précipitée dans des entreprises qu'elle n'aurait pas reconnues; il faut quelle ait conscience de sa politique. Ce que je conseille au gouvernement, s'il m'était permis de me servir d'un mot ambitieux que je retire, — c'est mon avis que j'exprime, et je n'ai pas la prétention de donner une leçon à qui que ce soit, — ce qui me paraît sage, opportun, c'est, d'une part , de réunir les forces dispersées de la France, c'est de ne pas s'endormir dans une sécurité qui peut être trompeuse, de ne rien exagérer, mais de ne rien diminuer des éventualités qui nous peuvent menacer; et, d'autre part, je ne dirai pas de fortifier, mais d'établir l'union qui doit exister entre le pays et le pouvoir executif. Tenez ! l'histoire est là pour nous l'apprendre, toutes les fois qu'en face d'un grand danger les pouvoirs ont eu besoin du dévouement des peuples, ils ont montré à Tavaut-garde, pour les rendre invincibles, la sainte image de la liberté. C'est ainsi que les légions étrangères ont été précipitées sur la France en 1813; malheureusement la France avait clans son sein le représentant du despotisme qui l'affaiblissait; et, en 1815, lorsque l'empereur est revenu de l'île d'Elbe, il a senti que c'était une force morale qu'il fallait arracher à ses ennemis, et il a proposé l'Acte additionnel. Il était trop tard, messieurs! les courages étaient abattus, la France était épuisée; on ne trouvait plus en elle cette flamme qui, en 1791, avait fait sortir de son sein, pour ainsi dire tari, quatorze armées pour résister à la coalition.

C'est dans les temps calmes, dans les temps où la nation est maîtresse d'elle-même, qu'elle doit, avec maturité, avec sagesse, avec prudence, pourvoir aux soins de ses destinées, et, afin d'être puissante au dehors, il faut avant tout qu'elle soit libre au dedans. (Marques d'approbation sur plusieurs bancs.)

L'amendement de l'opposition, mis aux voix, n'est pas adopté.

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