MEXIQUE
A propos d'un excédant de dépenses de 35 millions inscrit au budget de la guei rc,
Messieurs,
En vous proposant d'inscrire au budget rectificatif de 1865 une somme de 35 millions en chiffres ronds, pour l'excédant des dépenses du budget de la guerre, le gouvernement et votre commission nous imposent le devoir d'examiner les articles de ces dépenses, et, vous le savez, le plus considérable, celui qui les peut résumer, est relatif à l'expédition du Mexique.
On peut dire que cette année, d'après le mécanisme de notre loi de finances, cette expédition exerce sur elle une doubic influence, au passif pour la dépense, à l'actif pour la recette; et ces deux articles, par une inexorable fatalité, sontsi indissolublement liés que l'un gouverne l'autre; que pour recouvrer une somme de 25 millions par an, qui est portée à l'actif du budget, il est, quant à présent, indispensable d'inscrire au chapitre passif une somme qui, pour le budget rectificatif de 1865, dépasse 30 millions.
C'est là, au surplus, le calcul et le procédé auquel nous avons été condamnés dès le commencement de l'expédition du Mexique.
Cette expédition a été entreprise pour le recouvrement d'une indemnité, d'une créance, qui était réglée à une somme inférieure à un million, et, en portant au chiffre le plus ambitieux les créances éventuelles qui étaient réclamées par les intéressés, on flottait entre 5 et 12 millions. Nous avons déjà consacré à cette expédition plus de 400 millions, et nous n'avons, comme recouvrement, qu'une créance sur le gouvernement mexicain. 11 est donc de notre devoir d'examiner
de très-près quelle est notre situation, quelles doivent être l'étendue et la durée de nos sacrifices.
Je sais bien qu'ici je rencontre une objection qui m'a été plusieurs fois faite, et qui, à l'une de vos dernières séances, était nettement formulée dans le discours de l'honorable ministre d'État. Ces critiques, disait-il, sont inopportunes; elles sont contraires à la prudence et même au patriotisme. Nos soldats sont engagés, la France a accepté la conception et l'exécution d'une grande œuvre au delà de l'Atlantique, et c'est le moment qu'on choisit pour en examiner, pour en critiquer les bases ; et alors que le plus grand intérêt est de l'affermir, on l'affaiblit et on la ruine par avance.
Messieurs, si une pareille objection pouvait nous condamner au silence, c'en serait fait à jamais du peu de pouvoir qui nous est laissé par la constitution. (Rumeurs sur un grand nombre de bancs. — Approbation autour de l'orateur.)
L'initiative ne nous appartient pas ; on vient, surtout en ce qui touche nos relations extérieures, nous soumettre des résolutions prises ; et si nous n'avons pas le pouvoir de les examiner, alors c'est à l'abdication que nous devons nous résoudre. (Mêmes mouvements.)
Telle n'est pas, messieurs, j'en suis convaincu, votre intention. Sans aucun doute l'esprit de dénigrement et de passion est coupable; mais ce qui ne l'est pas moins et ce qui peut être plus dangereux, c'est l'esprit d'illusion systématique, c'est le parti pris de confiance. L'esprit de dénigrement et de passion éveille la défiance du gouvernement et le met sur la défensive; au contraire, l'esprit d'illusion, le parti pris de confiance systématique, encourage toutes les témérités et toutes les folies ; il peut précipiter dans des aventures après lesquelles le retour est impossible.
C'est donc une sérieuse obligation d'examiner la situation dans laquelle nous sommes, en nous efforçant, bien entendu, d'éviter l'un et l'autre de ces écueils, en demandant la raison de se décider aux faits, à la vérité soigneusement interrogée, avec l'indépendance qui appartient à cette grande Assemblée.
Eh bien, vous vous le rappelez, lorsque, pour la première fois, il a été question de cette expédition mexicaine, nous avons adjuré le gouvernement de vouloir bien la restreindre au redressement des griefs dont nos nationaux avaient à se plaindre, et de s'abstenir soigneusement de toute intervention dans les affaires intérieures du pays. Alors le langage du gouvernement était bien éloigné de celui que vous avez entendu dans une de vos dernières séances. Vous pouvez vous rappeler avec quel dédain on traitait nos préoccupations, et quand nous parlions d'un empereur en expectative au zèle duquel on avait déjà fait appel, on traitait toutes ces idées de chimères et
on les désavouait hautement, et quand il était question d'obtenir l'adhésion de la Chambre, quand on voulait préciser la nature, le caractère, le but de l'expédition, on n'était pas très-éloigné du système que nous conseillions nous-même au pouvoir.
Eu effet, disait-on, c'était pour redresser les griefs de nos nationaux que nous allions au Mexique ; seulement, si la nation manifestait le désir d'un changement politique, nous devions lui venir en aide et nous devions la consulter, mais c'était d'elle et non de nous que devait venir la volonté dernière qui déciderait de son gouvernement futur. Alors le gouvernement proclamait bien haut qu'il n'entendait se permettre à cet égard aucune ingérence, que c'était un pouvoir mexicain et non un pouvoir étranger qu'il entendait inaugurer. Et sur ce point, voici les paroles qui étaient prononcées par l'honorable ministre d'État M. Billauît, non pas à la première rencontre contre nous, mais à la seconde, lors de la discussion du budget au mois de juin 1862 :
u Quand le drapeau français, ce qui arrivera prochainement, je l'espère, fl Jttera sur les murs de Mexico, nous ne nous désisterons pas de cette politique généreuse et protectrice; tous, réactionnaires ou libéraux, violents ou modérés, seront également admis à cette grande expression de la volonté publique; la liberté sera pour tous à l'ombre du drapeau de la France, et ce ne sera pas la première fois qu'il aura abrité de son ombre tutélaire les justes manifestations nationales, vous le savez bien.
« A tous, sera laissée l'entière liberté de leur choix, et alors, si la tyrannie de .luarez leur convient, oui, si elle leur convient, eh bien, ils le diront ! »
Voilà, messieurs, les paroles qui ont été accueillies par un assentiment à peu près unanime delà Chambre; voilà les déclarations qui ont entraîné la résolution de la majorité.
Eh bien, je vous le demande, qu'ont-elles de commun avec les conceptions grandioses que vous présentait à l'une de vos dernières séances M. le ministre d'État? Ah! messieurs, je suis toujours, comme vous, touché de son talent, plein d'admiration pour son éloquence; je ne m'étonne pas des applaudissements avec lesquels vous accueillez ses paroles, et si j'ai un regret, c'est de ne pouvoir m'yjoindre. Seulement, qu'il me permette de le lui dire avec toute la déférence que j'ai pour lui : cette éloquence, je la trouve souvent dangereuse ; elle enflamme plus qu'elle n'éclaire; elle jette sur les questions plus d'éclat que de lumière, et, suivant moi, M. le ministre d'État s'est trop laissé aller, sur cette question du Mexique, aux dangers, aux entraînements de sa parole !
Dans tous les cas, ce que je constate, c'est que cette grande idée
dune régénération de la nation mexicaine, de cette fondation d'un empire qui, de L'autre côté de la mer, devait être le fruit de la protection et de la force de la France, c'est que cette grande idée, elle est fille du hasard, des événements; quelle est venue à la suite de faits qui n'ont pas été à l'avance prévus. Car, de deux choses l'une : ou, ce que je ne veux pas croire, on n'a pas dit la vérité à la Chambre, on ne lui a pas fait connaître des desseins devant lesquels elle aurait reculé, ou bien ces desseins ne sont venus qu'après coup; cette grande entreprise, qu'on vient maintenant faire briller à vos yeux, n'est qu'une conception qui a éié jetée dans la balance des événements par des faits sur lesquels auparavant on n'avait pas suffisamment réfléchi ; on n'a pas pris garde à toutes les difficultés, à tous les inconvénients politiques qu'une pareille conception pouvait entraîner après e le ; on s'y est abandonné comme à une sorte de nécessité qu'il était impossible de prévoir et qui devenait le pivot des opérations dont on aurait du d'abord s'abstenir.
Ainsi, ce que je constate, c'est que cette idée de la régénération de la nation mexicaine qu'on nous présente aujourd'hui comme une des raisons de la permanence de notre occupation, et dont l'achèvement seul pourra permettre à notre drapeau de se retirer d'une manière honorable, c'est que cette idée n'existait pas au début. Nous sommes allés au Mexique pour venger nos nationaux; nous sommes allés au Mexique pour interroger la nation mexicaine, et nous lui avons solennellement déclaré que nous écouterions sa réponse et que nous nous y conformerions.
Aujourd'hui, le langage est un peu changé : on fait luire à vos yeux des espérances plus grandioses, mais, en même temps, plusdécevantes; il faut les examiner de près, il ne faut pas se payer de paroles brillantes, il ne faut pas se rattacher seulement à des développements d'éloquence; ce sont les faits, et les faits seuls qu'il faut interroger. (Marques d'approbation auprès de l'orateur.)
Eh bien, messieurs, permettez-moi de le dire, si l'ascendant du talent et de la parole de M. le ministre d'État a plusieurs fois entraîné les résolutions de la Chambre, il n'a pas complètement dominé les préoccupations de la commission; car la commission, même en face de ces brillantes perspectives, a fait entendre des paroles bien sages, malheureusement bien inutiles, car elles sont sans cesse répétées , et elles ne sont qu'un vain son qui frappe l'air; et je ne vois pas, messieurs, que les conseils qui sont donnés au gouvernement avec tant de déférence soient plus suivis cette annéeci que les précédentes.
Voici ce qu'a dit la commission :
« Dans cet ordre d'idées qui l'a vivement préoccupée, elle ne pou-
vait pas ne pas porter son attention sur l'expédition du Mexique. Moins lourds depuis qu'a commencé le retour de nos troupes, les sacrifices qu'elle entraîne sont, il est vrai, compensés par des remboursements; mais les considérations politiques s'unissent aux raisons financières pour nous faire souhaiter que l'achèvement de l'œuvre de la pacification et la constitution définitive de l'armée mexicaine, qui est en bonne voie d'organisation, hâtent le moment où nous renverrons en France les derniers soldats du corps expéditionnaire. »
Et un peu plus loin la même' pensée est encore exprimée," et elle a son éloquence en présence de ce double chiffre : 41,342,470 d'une part, réclamés pour le supplément de dépenses de votre armée, et 9 millions qui sortent du Trésor de France pour payer l'armée mexicaine, par une innovation à coup sûr bien fâcheuse, et qui doit être restreinte dans les plus étroites limites.
Aussi la commission ajoute après avoir exposé ces faits :
« Nous avions au Mexique, au commencement de l'année dernière, 34,000 hommes de troupes; des rapatriements successifs ont réduit à 28,000 hommes la force de l'armée expéditionnaire. Elle s'atténuera, d'ici à la fin de 1865, par la rentrée, en France de nouveaux régiments qui s'embarqueront à la Vera-Cruz dès que l'expiration de la saison des fièvres permettra de les diriger vers les Terres chaudes sans exposer la vie de nos soldats. Votre commission du budget ne peut que renouveler ici le vœu que la constitution définitive de l'armée mexicaine vienne activer le mouvement et hâter le moment où les derniers détachements de notre armée pourront rentrer dans la mère patrie. »
Voilà, messieurs, les vœux qui ont été exprimés par votre commission, et j'ai le droit de dire, — je ne serai démenti par personne, — qu'ici la commission a été l'interprète du pays tout entier. Oui, il désire ardemment que le dernier de nos soldats au Mexique mette le pied le plus promptement possible sur le sol national , et que, le plus promptement possible aussi , nous soyons dégagés de cette lourde et peut-être terrible responsabilité qui pèse sur nous, tant que notre drapeau flotte sur la terre étrangère.
La commission pose comme point de départ de l'armée française la reconstitution de l'armée mexicaine.
Nous aurons tout à l'heure à nous demander si, au point de vue politique, non pas, bien entendu, en s' inspirant de théories, mais en demandant une solution aux documents officiels , à ceux émanés du gouvernement lui-même, à ses dépêches et à ses paroles; si, dis-je , c'est bien là la seule condition qui puisse permettre à l'armée française de se retirer et d'abandonner le Mexique.
Mais je ferai encore cette observation à la Chambre, que le langage
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de la commission, qui, à mon sens, est le langage du pays tout entier, a eu pour précédent celui des commissions qui, avant elle, ont examiné notre situation financière.
Elles n'ont pas cessé de faire entendre au gouvernement le même avertissement; elles n'ont pas cessé de lui répéter, avec toute l'énergie que pouvait leur inspirer Tardent désir de se maintenir, comme représentants de la majorité, en bon accord avec le gouvernement, eu lui assurant leur complet concours, qu'il fallait mettre la fin la plus prochaine possible à l'expédition du Mexique.
C'est là ce que disait aussi notre honorable collègue, si autorisé en ces matières , M. Gouin, qui, dans son rapport en date du 25 décembre 1863, faisait entendre ces paroles que je ne saurais trop engager le gouvernement à méditer, car elles contiennent le secret des budgets véritablement en équilibre :
« Nous insistons, au contraire, de toutes nos forces, pour que le gouvernement se renferme dans les ressources ordinaires de nos budgets et n'entre pas dans une voie de dépenses extraordinaires qui aurait les plus graves conséquences pour notre avenir. Sachons désormais résister à l'entraînement de la gloire ; jouissons de celle que nous avons acquise et avec laquelle nous pouvons souhaiter honorablement une paix dont les peuples ont si grand besoin. Ayons la paix, et nos finances s'amélioreront; nous pourrons alors employer de plus fortes sommes à nos travaux publics , ce qui sera une source féconde pour la richesse et la prospérité de nos populations. »
Et nul de vous, messieurs, n'a perdu le souvenir du rapport si remarquable de notre collègue M. Larrabure, lequel non-seulement répétait le vœu exprimé par l'honorable M. Gouin, mais encore donnait acte au gouvernement de la déclaration qui avait été faite par lui, qu'il espérait qu'à la fin de 1864, notre armée aurait quitté le Mexique :
« En ce moment, disait l'honorable M. Larrabure, le gouvernement de l'empereur déclare qu'il n'est engagé envers personne, ni à laisser un corps de troupes françaises au Mexique , ni à garantir un emprunt quelconque; il déclare qu'il n'a aucune raison de penser qu'il soit nécessaire d'augmenter les forces françaises actuellement existantes sur le sol mexicain; que les mouvements qui auront lieu jusqu'à leur retraite n'auront pour objet que de remplacer les libérables et les malades.
« Dans les prévisions actuelles, le gouvernement espère que la fin de 1864 marquera le terme de l'expédition. »
Et comme la Chambre s'était émue avec l'opinion publique d'une expédition qui conduisait nos braves soldats au nord de Mexico, le gouvernement avait pensé qu'il pouvait donner à la commission l'en-