II
où les bureaux arabes étaient de l'autorité militaire, et de la rupture de tous les liens avec le ministre de la Guerre. Il déclarait qu'il étaitimpossible d'apporter en Afrique aucune amélioration efficace, si l'on ne rendait pas au pouvoir central l'autorité qui lui est indispensable pour la direction des affaires générales.
Je dis, messieurs, qu'à toutes les époques, le ministère de la Guerre s'est opposé à une pareille transformation, qu'il a défendu les bureaux arabes comme étant son œuvre , sa création , comme ce qui lui était le plus cher. Et cependant, messieurs, tel est l'effet puissant de la vérité, qu'il est arrivé un jour où l'on a compris qu'il était impossible de tolérer plus longtemps un pareil état de choses.
Et comment en aurait-il été autrement? Nous sommes en Afrique depuis plus de trente ans. Sans rien exagérer, on peut dire qu'il y a plus de vingt ans que notre domination y est assise d'une manière inébranlable. Cependant il n'est pas moins incontestable que la colonisation y languit, et que tous les efforts qui ont été faits pour féconder cette terre, pour la faire fructifier, ont, je ne dirai pas, messieurs, complètement avorté, ce serait, à coup sûr, une exagération, mais ils ont été bien loin du résultat qu'on s'en promettait.
Quelle en est la raison? La raison en est tout entière dans l'organisation du pays, dans la nature du pouvoir qui le gouverne. Soyez-en sûrs, le pouvoir absolu est le plus coûteux à maintenir, mais il est le plus stérile dans les résultats qu'on attend de lui.
C'est la vérité à la lettre en Algérie, et, comme je le disais tout à l'heure, il est arrivé un jour où tout le monde l'a senti; ce jour, messieurs, vous vous le rappelez, est fort près de nous, puisque c'est en 1858 qu'on a reconnu la nécessité de donner à l'Algérie une organisation nouvelle.
Je voudrais, messieurs, pouvoir mettre sous vosyeux, dans son entier, le rapport qui a précédé le décret du 31 août 1858, qui devait ouvrir pour 1* Algérie une ère complètement nouvelle; vous y verriez ceci :
« Gouverner de Paris et administrer sur les lieux, en divisant l'administration comme je viens de l'indiquer, tel est le système qui me paraît le plus propre à contribuer au prompt développement de la prospérité de nos possessions du nord de l'Afrique. Les hommes d'Etat qui ont étudié depuis vingt ans la question algérienne se sont montrés à peu près unanimes pour indiquer ce but, alors même que l'opportunité n'était peut-être pas encore venue comme elle Test aujourd'hui. Dans cet ordre d'idées, Votre Majesté reconnaîtra que la centralisation des affaires à Alger, par un gouverneur général, devient un rouage inutile. En effet, deux systèmes étaient seuls rationnels pour réaliser les progrès que vous voulez, Sire : ou donner plus de pouvoir au gouverneur général, en transportant tous
les services à Alger et le faisant ministre, ou absorber le gouvernement général en constituant un ministère spécial. Ces deux solutions vous ont été soumises; vous avez choisi ce dernier parti. »
Et un peu plus bas :
;< L'état de l'Algérie peut se résumer ainsi : Beaucoup de bien a été fait, des résultats immenses ont été obtenus; mais on ne peut se dissimuler qu'il y a des abus à faire cesser, et qu'il faut, pour cela, beaucoup de force et d'unité de volonté. La conquête et la sécurité sont entières , grâce aux efforts glorieux de notre armée ; les crimes sont rares; les routes et les propriétés sont sûres; les impôts rentrent bien, et cependant... »
Écoutez bien ce fait, messieurs; je le recommande à votre haute sollicitude :
« Et cependant, la colonisation est presque nulle. Deux cent mille Européens à peine, dont la moitié Français; moins de cent mille agriculteurs; les capitaux rares et chers; l'esprit d'initiative et d'entreprise étouffé ; la propriété à constituer dans la plus grande partie du territoire ; le découragement jeté parmi les colons et les capitalistes qui se présentent pour féconder le sol de l'Algérie : telle est la situation vraie. La suppression des fonctions de gouverneur général rendra l'action du gouvernement plus facile ; elle donnera au ministre et aux autorités locales toute leur liberté d'action ; elle simplifiera la direction et facilitera l'obéissance; partant du centre du gouvernement, l'impulsion sera plus vive et plus régulière, et ainsi disparaîtra toute possibilité de conflit. »
Et ces faits, messieurs, ces paroles graves, les organes du gouvernement ne peuvent les repousser en contestant leur origine; ce n'est plus un député de l'opposition, suspect de je ne sais quel mécontentement chagrin et systématique , qui les a fait entendre ; et cet aveu d'impuissance de la nation tout entière, appliquant tous les efforts de sa merveilleuse intelligence, de ses capitaux, de l'intérêt personnel, à cette terre féconde, cet aveu d'impuissance, c'est la plume ministérielle elle-même qui l'a écrit.
Mais à côté de cet aveu se trouvait le remède, c'est-à-dire, messieurs, l'organisation forte et résolue du pouvoir civil, le gouverneur générai ne devenant plus que l'exécuteur des volontés de l'autorité civile, et lorsque le ministre chargé de ce département en prit la direction, dans un discours qui a obtenu une juste approbation, il faisait ainsi connaître une partie des vues qu'il voulait réaliser :
« Notre unité nationale, disait-il, préparée pendant une longue suite de siècles et établie par la Révolution, n'a rien à redouter désormais de l'exagération de l'individualisme et de l'esprit local. Le danger n'est pas là; il serait plutôt dans la tendance contraire. Ce
que nous devons craindre, en effet, c'est l'absorption des forces individuelles par la puissance collective; c'est la substitution du gouvernement au citoyen pour tous les actes de la vie sociale ; c'est l'affaiblissement de toute initiative personnelle, sous la tutelle d'une centralisation administrative exagérée. Je voudrais voir les citoyens cessant de compter sur l'intervention et les faveurs de l'État, mettre un légitime orgueil à'se suffire à eux-mêmes et fonder sur leur propre énergie et sur la force de l'opinion publique le succès de leurs entreprises. » Quelques jours plus tard, le même ministre prononçait les paroles que voici :
« L'Empereur veut que, tout en continuant d'assurer, au moyen d'une armée suffisante , la soumission des Arabes et leur tranquillité, son gouvernement ait pour principal but la colonisation. Pour cela, il faut, à côté de la sécurité, plus de liberté. Notre but doit être de développer l'action individuelle et de substituer à l'agrégation de la tribu la responsabilité, la propriété et l'impôt individuels, de manière à préparer efficacement la population à passer sous le régime civil. » Ces paroles, messieurs, sont d'une sagesse à laquelle tous nous devons applaudir; elles étaient un grand événement pour l'Algérie ; elles lui annonçaient une situation qu'elle avait vainement réclamée jusque-là; et, je dois le dire, le ministre fut fidèle à son programme. Il se mit résolument à l'œuvre, et, pendant les quelques mois de son administration, il réalisait d'utiles améliorations. Son successeur suivait la même marche; ils s'étaient l'un et l'autre inspirés de la pensée du bien, et l'Algérie leur est reconnaissante. Eh bien, messieurs, pourquoi, alors que paraissaient en France les décrets qui semblaient annoncer que les freins dans lesquels on avait cherché à la comprimer allaient être brisés pour toujours, pourquoi faut-il qu'un principe contraire ait été appliqué à l'Algérie? Est-ce que pour le gouvernement les vérités ont une date? Fst-ce que ce qui est logique et juste en 1858 a cessé de l'être en 1860? Il le paraît, et jusqu'à ce que les honorables organes du gouvernement s'en soient expliqués , je suis autorisé à le dire; car cette œuvre, qui probablement était le résultat de la réflexion, d'une longue étude des besoins du pays, elle a été subitement renversée, et le pouvoir civil, qui commençait à produire en Algérie les bienfaits qui sont de son essence, a dû subitement s'évanouir devant la toute-puissance de l'autorité militaire.
Il y a dans ce changement de système quelque chose de si grave à un double titre, qu'il est nécessaire que le gouvernement s'explique sur les faits qui l'ont conduit d'un extrême à l'autre; qui peuvent, jusqu'à un certain point et sans malveillance, le faire taxer de versatilité ; il faut que d'ailleurs le gouvernement nous dise quel est le régime dont il entend enfin doter l'Algérie.
Je sais que toutes ces questions ont été laissées dans le vague, et c'est précisément parce qu'elles sont restées dans le vague, que je suis effrayé de la substitution qui a été opérée et qui a remis à un illustre maréchal l'autorité militaire dans sa plénitude.
Je le sais, l'honorable organe du gouvernement me répondra qu'à côté de cette influence et de cette action militaire subsiste le pouvoir civil. Je le reconnais ; mais il sera de mon avis , lorsque j'affirmerai que dans toute société bien réglée, ces deux pouvoirs ne peuvent avoir le même partage d'autorité , sans qu'à l'instant le trouble et l'anarchie viennent dénaturer leurs relations. Il faut qu'il y en ait un qui soit subordonné à l'autre, qui commande.
Quelle est la mission de la force militaire? Elle en a deux : elle défend la patrie ou l'honneur du drapeau ; elle fait exécuter la loi. Pour l'exécution de sa première mission, elle est souveraine ; pour l'exécution de la seconde, elle est essentiellement subordonnée, et dans un pays où le pouvoir civil obéirait au pouvoir militaire, la société serait livrée au plus affreux despotisme. Je ne veux pas dire que cette dictature (qu'on me permette de qualifier ainsi un régime que personne ne peut supporter) s'applique à l'Algérie ; j'entends ne rien exagérer, mais je veux devant vous, qui jugez équitablement ces sortes de questions, poser les principes véritables pour lesquels j'ai la sanction et la garantie du gouvernement lui-même, car en 1858 il a reconnu que l'autorité militaire n'avait rien fondé ; il a reconnu que, depuis vingt-cinq ans, les efforts de la colonisation, sous l'autorité militaire, avaient été sans résultats. Et comment, en effet, aurait-il pu en être autrement? La colonisation, c'est le travail, c'est la richesse; or, la richesse et le travail, soyez-en sûrs, ne viennent que de la confiance, et pour inspirer la confiance, il faut avant tout un régime de légalité.
Le pouvoir militaire ne peut organiser la société coloniale ; il faut le régime civil pour appeler les travailleurs, les capitalistes et les propriétaires paisibles. Je n'ai pas besoin, à cet égard, de me livrer à des développements purement théoriques ; le fait est là, il est signé du gouvernement lui-même. Le gouvernement a reconnu que depuis vingt-cinq ans il n'y avait eu que deux cent mille colons européens venus en Afrique, et que, sur ces deux cent mille colons, il y en avait tout au plus cent mille français. C'est sous le régime de l'autorité militaire que cette impuissance a été constatée.
Nous demandons, messieurs, que la France puisse jouir enfin du fruit de ses sacrifices, et qu'après avoir arrosé cette terre du sang de tant de ses enfants, après y avoir dépensé tant de trésors, elle y fasse enfin fleurir les bienfaits de la paix, c'est-à-dire ceux de la légalité.
Et pour cela, qu'y a-t-il à faire? On a déjà reconnu dans d'autres
discussions qu'il était impossible que, dans les bornes qui nous sont assignées ici, appelés que nous sommes à émettre, suivant notre conscience, les vœux du pays, nous approfondissions chacune des questions qui se présentaient à notre examen ; mais les grands principes que je rappelle, ils sont ceux du gouvernement lui-même, et pour qu'ils puissent être défendus, nous vous demandons de restituer à l'Algérie le droit commun ; nous vous demandons, ce qui est assurément bien modeste et bien simple, ce qui ne saurait être refusé dans une adresse où tous les intérêts et tous les besoins du pays doivent prendre leur place, que ceux de nos concitoyens qui se dévouent à quitter la métropole pour se condamner aux occupations, aux souffrances, aux sacrifices de la vie des colons, en soient au moins récompensés par la liberté, et qu'encore une fois cette terre, qui ne peut être fécondée que par la liberté, ait au moins le droit de choisir ses représentants et de les envoyer parmi nous.
,1e termine par un rapprochement que vous comprendrez, j'en suis sûr.
Lorsque la force de nos armes nous a indirectement donné deux provinces de plus, nous les avons accueillies avec joie et orgueil clans la grande famille nationale. Elles étaient françaises par le cœur avant que les événements les rapprochassent plus intimement de nous; mais, le jour où leurs habitants ont pu marcher sous la même bannière, des institutions communes leur ont été données, et parmi ceux qui me font l'honneur de m'entendre, je vois les députés delà Savoie que attendent, en leur tendant une loyale main, les députés de l'Algérie!
Plusieurs membres. Très-bien! très-bien!
Réplique de M. Jules Favre, au discours de M. le général Allard, commissaire du gouvernement.
Si la Chambre m'y autorise, je lui présenterai de très-courtes observations en réponse au discours qu'elle vient d'entendre. Ce discours n'est pas nouveau. 11 a été prononcé déjà dans plusieurs Assemblées, non pas avec l'autorité qui s'attache à la parole de M. le commissaire du gouvernement, non pas, il est vrai, dans des circonstances tout à fait les mêmes, mais le spectacle dont nous sommes témoins est cependant assez uniforme. Toutes les fois que les membres du gouvernement prennent la parole, c'est, permettez-moi de le dire, pour se mirer dans la satisfaction d'eux-mêmes. (Rires et rumeurs.)
Vous avez entendu, à l'une de vos dernières séances, les paroles
si élégantes et si claires de l'honorable ministre qui vous a expliqué la situation financière. A coup sûr son discours a dû faire cesser toute espèce d'inquiétude, et démontrer que l'équilibre financier n'avait jamais été aussi parfait. Quant aux critiques de l'Assemblée, elles étaient téméraires et inopportunes.
Aujourd'hui, messieurs, je croyais être bien modéré en sollicitant pour l'Algérie et les colonies, c'est-à-dire pour nos concitoyens, les Français de ces deux parties de la France, le régime du droit commun. 11 paraît que je me suis trompé, et M. le commissaire du gouvernement vient de vous démontrer que tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes de l'Algérie et des colonies, et qu'il n'y a
rien à y changer.
Je l'avoue, cependant, messieurs, les objections que j'avais pris la liberté de vous présenter ne me semblent pas détruites par la réponse que vous avez entendue. On nous a parlé des bureaux arabes, de la division de l'Algérie en territoires civils et en territoires militaires ; j'ai rendu justice aux bureaux arabes, j'ai reconnu que leurs services avaient été considérables, qu'ils avaient aidé non-seulement à la conquête, mais encore à la pacification.
Mais quand M. le commissaire du gouvernement, en me répondant, affirme que les abus dont je me suis plaint avec une grande discrétion, tout le monde en conviendra, ont été dus aux hommes plutôt qu'à l'institution, je crois qu'il est dans l'erreur. Si l'institution avait présenté les garanties qui sont compatibles même avec l'autorité et la discipline militaires, jamais ces abus si regrettables n'auraient pu se produire. Je rappelle seulement à la Chambre que de jeunes officiers ont été investis d'un pouvoir considérable et dont il était impossible qu'un jour ou l'autre ils n'abusassent pas; que ces abus ont été fâcheux, non-seulement pour la dignité de notre drapeau, mais encore pour l'avenir de notre pouvoir en Algérie ; car, soyez-en sûrs, ces Arabes sur lesquels se sont élevées, M. le commissaire du gouvernement a eu raison de le dire, tant d'opinions divergentes, pour savoir comment on devait les dominer et les gouverner, ils sont hommes avant tout, ils ont le cœur empreint de la notion du juste et de l'injuste, et toutes les fois qu'on est équitable avec eux, on est sûr de les rallier. (Bruit.)
Eh bien! le pouvoir absolu me paraît très-impropre à l'accomplissement d'une pareille œuvre, et c'est pourquoi je ne veux pas insister davantage ni fatiguer la Chambre. (Parlez!) A mon sens, ce n'est pas dans la qualité des hommes, c'est dans la nature de l'institution même que se trouve l'origine des abus que j'ai pris la liberté de dénoncer, et c'est pourquoi, à l'heure qu'il est, maintenant qu'on proclame que l'ère des conquêtes est passée, et que celle de la paci-
fication a commencé, c'est pourquoi, dis-jc, les bureaux arabes devraient, il me semble, entièrement disparaître; c'est pourquoi il est dangereux, pour vous, pour les Arabes, pour l'avenir de notre colonie, de continuer dans cette colonie un régime arbitraire qui est eu complet désaccord avec le régime civil dont M. le commissaire du gouvernement faisait tout à l'heure l'éloge. Et, quaut à ce régime civil, voici ce que j'ai à répondre : Je n'ai pas méconnu qu'en effet de très-louables efforts aient été faits ; mais ce que M. le commissaire du gouvernement était dans la nécessité de confesser, je ne dirai pas avec moi, mais avec le gouvernement lui-même, c'est que jusqu'ici ces efforts ont été stériles.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que le régime civil a été établi en Algérie; il règne, si je ne me trompe, depuis 1834; c'est à partir de 1834 que des commissions consultatives nommées par le gouvernement ont été investies d'un pouvoir civil qui fonctionnait à côté du pouvoir militaire. Là est, suivant moi, la cause radicale de la stérilité des efforts et du peu de développement de la colonisation en Afrique.
Ce qu'on avait essayé de faire en 1858, on y a renoncé en 1860. Je ne nie pas que l'autorité du gouverneur général ne soit contrôlée par le pouvoir civil; mais ce que j'affirme, et je ne serai démenti par personne, c'est que le pouvoir civil est placé dans une condition de subordination telle, que toutes les fois qu'il s'élève une divergence d'opinion, c'est lui qui doit céder. Partout où le pouvoir civil est subordonné au pouvoir militaire, il n'y a ni liberté efficace, ni garantie : les capitaux manquent de confiance, et les agriculteurs s'éloignent. Autrement, comment expliquer que les efforts si loyaux du pouvoir civil aient été infructueux ?
Et permettez-moi de vous citer un exemple qui rentre dans ce que disait tout à l'heure M. le commissaire du gouvernement. Assurément, la plus précieuse des garanties qui doivent être accordées aux citoyens, c'est celle de la justice, et M. le commissaire du gouvernement a eu raison de dire que, en 1858, on avait fait un grand pas. En effet, on a complété la cour d'Alger en lui donnant une chambre de mises en accusation. C'est déjà une réforme considérable, car auparavant il dépendait du procureur général, placé sous l'autorité directe du gouverneur général, de disposer de la liberté des citoyens. Mais pour que les garanties soient plus efficaces, il faut que la justice soit la justice, qu'elle soit environnée de la dignité, des prérogatives qui la constituent, qui font tout à la fois son honneur et sa force. Eh bien, en France, la justice est inamovible, les magistrats ne sont pas dans la main du gouvernement. Pourquoi ne sont-ils pas dans une position égale en Algérie et dans les colonies? Est-ce que
la défiance dont M. le commissaire du gouvernement était l'organe, en termes d'ailleurs si modérés et si convenables, s'étend jusqu'au corps de la magistrature? Est-ce qu'on a quelque chose à craindre de lui? Est-ce qu'il n'a pas toujours respecté et fait exécuter la loi? Soyez-en sûrs, cette infériorité judiciaire est pour beaucoup dans le défaut de confiance qui éloigne la colonisation et les travailleurs de l'Algérie.
Au surplus, qu'est-ce que je demande? Si je me suis permis, et c'était peut-être de ma part une témérité, de jeter un œil indiscret sur l'administration de l'Algérie, c'était uniquement pour venir au secours de l'amendement que j'avais eu l'honneur de vous proposer.
Je maintiens que, par cela seul que l'autorité centrale et supérieure est confiée à un chef militaire, l'autorité civile est subordonnée, et que c'est là une situation qu'il faut faire cesser, si l'on veut une colonisation efficace.
J'ajoutais qu'il est urgent de faire rentrer l'Algérie dans le droit commun. Et que m'a-t-on répondu? On m'a répondu qu'il était complètement impossible de trouver en Algérie le contingent électoral nécessaire à l'enfantement d'un député.
Est-ce que c'est là, messieurs, une raison sérieuse? Est-ce que le pouvoir électif est une question de chiffres? Si l'on a porté à trentecinq mille, en France, le nombre des électeurs qui sont nécessaires pour créer un député, est-ce que vous croyez que ce chiffre n'est pas en raison directe de la population? Je suppose, en théorie, un État dans lequel devra être appliqué le régime du suffrage universel , qui est proclamé par le gouvernement lui-même le seul rationnel, le seul juste, le seul véritablement légitime. Croyez-vous que cet état devra s'en priver parce qu'il ne renfermera que vingt mille électeurs dans son sein? Évidemment non.
Eh bien ! si l'Algérie, en effet, n'a pour elle que vingt-cinq mille électeurs, on la fera rentrer dans le droit commun, par exception, permettez-moi de le dire; en d'autres termes, pour elle on diminuera le chiffre du contingent électoral ; et quand tout à l'heure M. le commissaire du gouvernement vous faisait connaître les chiffres qui ont servi à la nomination des députés envoyés à la Constituante, pour l'un huit mille voix, pour l'autre sept mille cinq cents, pour le troisième trois mille, ces chiffres, comparés à ceux de l'ancien régime parlementaire, me paraissent avoir une surface suffisante pour offrir toutes les garanties et rassurer toutes les inquiétudes. D'ailleurs, ces dangers dont on a parlé, messieurs, on aurait une grande autorité pour s'en prévaloir devant vous, si l'expérience n'avait pas été faite; mais, grâce à Dieu, il n'y a rien de plus éloquent qu'un fait. Eh bien! quels sont les troubles, les agitations, les séditions qui se sont
bi DISCOURS PARLEMENTAIRES.
élevés dans l'intérieur de l'Algérie lorsque la loi électorale y a été appliquée en 1848? Est-ce que ce n'est pas paisiblement, à l'ombre de la loi, par la seule force morale, que les citoyens se sont réunis autour de l'urne électorale et ont exercé leurs droits? Le passé, messieurs, répond de l'avenir.
Ce que je dis de l'Algérie, je le dis également des colonies. Au lendemain de la révolution de 1848, assurément la tempête était déchaînée sur ces pays, et l'on pouvait craindre que cette émancipation, qui était après tout le retour à la loi de Dieu; qui faisait cesser l'état odieux de l'esclavage, destiné, j'en ai la plus ferme confiance, à disparaître du globe comme des possessions françaises; on pouvait craindre, dis-je, que cette émancipation n'eût allumé les passions; on lui a présenté l'urne pacifique de l'élection, elle s'y est ralliée; et c'est sans aucune espèce de trouble que les députés que vous ont envoyés l'Algérie et les colonies sont venus prendre possession des sièges auxquels ils avaient été appelés par les électeurs.
Eh bien, nous vous demandons de renouveler l'expérience. Nous ne croyons pas qu'il soit possible de priver nos concitoyens de l'Algérie et des colonies d'un droit constitutionnel, sur l'exercice duquel repose le gouvernement.
Ce sont là les observations que j'avais à vous présenter; elles me. paraissent répondre victorieusement à celles de M. le commissaire du gouvernement.
L'amendement, mis aux voix, ne fut pas adopté.
PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF
Suite de la discussion du projet d'adresse.
Au paragraphe 25, relatif à la question romaine, les cinq députés de l'opposition avaient présenté un amendement ainsi conçu :
a L'heure est venue d'appliquer à Rome les sages principes du système de non-intervention, et de laisser, par le retrait immédiat de nos troupes, l'Italie maîtresse de ses destinées. »
M, Jules Favre prit la parole pour développer cet amendement.
Je crois être l'organe d'une opinion unanime dans cette Chambre et dans le pays tout entier en affirmant qu'il importe de trancher d'une manière définitive les questions laissées indécises par notre guerre en Italie, et notamment en ce qui touche notre intervention à Rome. Le statu quo qui ajourne une solution n'est plus possible; c'est pour en sortir que nous proposons l'amendement dont M. le président vient de vous donner lecture, et qui nous paraît commandé à la fois par les principes de la France , par les nécessités de sa politique, par l'intérêt de l'Italie, et, j'ose ajouter, par la dignité même du Saint-Siège.
J'essayerai de démontrer que c'est à tort que l'on considère cette rédaction comme portant atteinte au pouvoir temporel de la papauté, et surtout au pouvoir spirituel. Je dis, et je désire ne pas être interrompu par ceux-là mêmes dont je vais exprimer l'opinion, je dis et je prétends démontrer que cette solution, c'est à tort qu'on l'a accusée de porter atteinte au pouvoir temporel de la papauté, et surtout à la légitime influence qui est due à la religion catholique. Suivant moi, messieurs, ces vérités ne sauraient résister à la discussion ; elles ont été environnées jusqu'ici d'obscurités peut-être volontaires, et c'est
pour les dégager que je demande la permission de développer devant vous l'amendement qui vous est soumis.
J'ai besoin, messieurs, pour le faire, de toute l'indulgente bienveillance de la Chambre. Je sens toute la grandeur de la question, et j'en suis pour ainsi dire effrayé ; mais, en apportant dans cette enceinte le tribut de nos loyales convictions, nous sommes sûrs à l'avance que nous accomplissons un devoir, et que nous ne manquons à aucune des convenances qui nous sont imposées.
On a beaucoup parlé, et avec raison, de l'émotion profonde que cette question causait dans le pays, et vous avez entendu certains orateurs vous signaler cette émotion comme un danger public. Le gouvernement leur a répondu qu'elle était factice, et qu'elle pouvait être envisagée comme une manœuvre d'un parti.
Je crois, messieurs, que l'une et l'autre de ces opinions sont également exagérées. L'émotion ne me paraît pas de telle nature qu'elle puisse aboutir à une résistance sérieuse, et je suis assez disposé à penser que, parmi les plus intrépides champions de l'Église, il s'en rencontre dont le zèle et la conviction sont de si fraîche date qu'on peut soupçonner que leur foi est, jusqu'à un certain point, illuminée par la passion politique. Je ne veux rien dire, messieurs, et vous le comprenez sans peine, qui puisse atteindre aucun de mes collègues ; mais il m'est permis de faire remarquer que, en dehors de cette Assemblée, la cause à laquelle je fais allusion a rencontré des défenseurs inattendus, et qu'il a été possible de deviner, sous le manteau des croisés qu'ils venaient de revêtir, l'ancienne armure des voltairiens. {Mouvements divers.)
Mais s'il est impossible qu'une semblable question s'agite sans qu'un grand nombre de consciences honnêtes soient troublées, sans que les âmes tendres soient affligées, sans qu'une grande tristesse règne parmi tous ceux qui, par une opinion que je crois fausse, rattachent l'autorité spirituelle du Saint-Père à son pouvoir temporel, dédaigner cependant ces symptômes, les nier, ne pas en tenir compte, ce serait, à mon sens, un acte injuste, impolitique et imprudent, d'autant plus que, il faut en convenir avec sincérité, la papauté dont le pouvoir temporel est ici enjeu, qui se discute au milieu de tant d'Assemblées et avec les hasards de tant d'événements de guerre, semble livrée à une controverse bien indigne de sa haute origine. La papauté, permettez-moi de le dire, messieurs, et c'est là sa principale force, se défend par sa faiblesse ; et s'il était possible d'imaginer, pour un grand épisode de l'histoire, une figure dramatique et saisissante, à coup sûr on ne pourrait pas en créer une autour de laquelle se réunît légitimement plus de sympathique intérêt que celle de Pie I*.
Et, en effet, messieurs, qui peut avoir oublié cette époque mémo-
rable de 1847? Après le règne de Grégoire XVI, l'inflexible exterminateur de toutes les insurrections, de ce pape qui avait envoyé tant de patriotes italiens, les uns au supplice, les autres aux galères, d'autres en exil, apparut un prêtre saint et pieux, d'une douceur évangélique, qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, fit entendre aux oreilles de l'Italie, stupéfaite de ravissement, une parole de liberté.
Messieurs, vous vous le rappelez tous, ce fut, d'un bout de la Péninsule à l'autre, comme un long tressaillement de surprise et de bonheur. Aussi, quels enthousiasmes! quelles ovations! quel dévouement ! et comme en un instant tous les esprits durent croire que la papauté était réconciliée avec l'indépendance italienne, que cette grande nationalité allait enfin briser ses chaînes et sortir de son tombeau, conduite par la main même de la Religion, purifiée par cette auguste autorité, et pouvant ainsi réaliser les merveilles dont tous les grands génies de ce beau pays ont prédit l'avènement! (Mouvement.)
Ce fut un rêve généreux. Le Pape, permettez-moi de le dire, avait oublié le souverain, et, avec son caractère italien, il faisait entendre aux populations des promesses qu'il lui était impossible de tenir. S'il avait plus mûrement regardé au fond de son propre pouvoir, s'il avait recueilli les inflexibles enseignements de l'histoire, il se serait aperçu que, par une fatalité qui pèse encore sur l'Europe et sur la chrétienté, la papauté et la liberté sont deux puissances qui ne peuvent se toucher sans que l'une des deux soit condamnée à la mort. (Mouvements en sens divers.)
Aussi, messieurs, malgré les généreuses intentions de Pie IX, l'illusion fut courte ; vous savez avec quelle loyauté il essaya d'établir dans ses États le régime constitutionnel Malheureusement pour lui, la révolution de Février éclata... (mouvement) et vint imprimer au mouvement une accélération que Pie IX n'avait pas prévue. Avec elle se dressèrent des questions dont la solution était pour lui impossible. Et, en effet, vous vous le rappelez, le seul contre-coup des événements qui s'étaient accomplis en France fit insurger Milan, refoula les Autrichiens derrière le Mincio, et immédiatement tous les lieutenants de la maison de Habsbourg furent renversés. Mais aussi la guerre devait éclater entre le Piémont et l'Autriche. Il était impossible que cette dernière puissance acceptât cette défaite alors que la France était étrangère à la lutte et qu'elle ne paraissait dans l'arène que par des votes qui ne faisaient acquérir à l'Italie ni un fusil ni un soldat. L'indépendance italienne, cependant, chercha à réagir : le pape Pie IX fut sommé de fournir son contingent; il accepta, et vous n'avez pas oublié que, le 27 mars 1848, du haut du Quirinal, sa main
pastorale bénit les drapeaux de l'armée libératrice. Mais, peu après, >a conscience se troubla, et le 29 avril 1848 il ordonnait à ses troupes de se replier ; il leur défendait de participer à la guerre par cette mémorable encyclique dont je vous demande la permission de mettre sous vos yeux ce court passage :
« Plusieurs demandent que, nous réunissant aux peuples et aux princes italiens, nous déclarions la guerre à l' Autriche. Nous avons cru qu'il était de notre devoir de protester hautement contre une telle résolution, entièrement contraire à nos pensées, attendu que, malgré notre indignité, nous tenons sur la terre la place de Celui qui est l'auteur de la paix, l'ami de la charité, et que, fidèle aux obligations de notre sublime apostolat, nous embrassons tous les pays, tous les peuples, toutes les nations dans un égal sentiment de paternel amour. »
Messieurs, ces paroles, que je suis bien loin de blâmer, sont celles du pontife qui commandait à la chrétienté, et cette fois c'est, le Pape qui se souvenait de sa sublime mission. Sa main laissait échapper le glaive pour ne plus conserver que la bénédiction; mais, messieurs, ne l'oubliez pas, le glaive est le signe visible et la condition nécessaire du pouvoir civil et temporel, et le Pape, en le laissant échapper ainsi, faisait abdiquer le souverain ; il proclamait, avec une éloquence que les faits ont confirmée, la profonde et radicale incompatibilité qui existe entre les deux pouvoirs, l'un excluant forcément l'autre, entre le pouvoir temporel et le pouvoir qui est chargé de prier et de bénir, sans qu'il lui soit possible de jamais intervenir pour gouverner, réprimer et châtier, sans qu'il lui soit permis de s'engager dans des entreprises guerrières qui sont cependant indispensables au développement de la civilisation et au progrès des peuples.
Et quelle devait être la conséquence de cette conduite? Si Pie IX cessait d'être le souverain de 1847 pour être le pape de 1848, il faisait ainsi avorter toutes les espérances dont il avait été le protecteur, il renvoyait les populations désenchantées à l'anarchie que, cependant, il avait essayé un instant de conjurer par cet appel à l'indépendance et à l'unité. Aussi, messieurs, nul ne peut s'étonner que, dansTaccompIissement nécessaire des faits, accomplissement aussilogique que nécessaire, la République romaine ait pu s'asseoir un instant, et que son premier acte ait été la séparation des pouvoirs spirituel et temporel. Le pape Pie IX ne l'accepta point, il se retira à Gaëte ; mais, permettez-moi de le dire, si à celte époque la fortune avait favorisé les desseins du Piémont, si l'Autriche eût été refoulée au nord des Alpes, si le fait qui va s'accomplir aujourd'hui eût été possible alors, la séparation de ces deux pouvoirs eût été un fait accompli devant lequel l'Europe se serait inclinée, et nous n'aurions pas à débattre les graves questions
21 MARS 1861. 6,i
qui nous occupent aujourd'hui. Il en fut autrement, Charles-Alberi fut vaincu dans les champs [de Novare ; l'Autriche ne rencontra plus rien entre elle et le Piémont, ni l'Italie centrale, ni les États du Pape, plus le moindre obstacle. Que fit alors la France ? La France envoya une expédition militaire à Civita-Vecchia ; elle rétablit par la force des armes le pouvoir temporel du Pape.
Je dis, messieurs, que ce fut la France ; permettez-moi de m'arrêter un instant ici pour éclairer ce fait, pour renvoyer la responsabilité à qui la mérite, et pour faire voir à tous ceux qui me font l'honneur de m'entendre d'où vient la faute qui pèse aujourd'hui si lourdement sur nos destinées.
A coup sûr, en présence d'un fait accompli, il est assez difficile de se demander ce qu'a voulu le pays; chacun peut le faire parler au gré de ses illusions ou de ses passions; mais ce que je puis affirmer, ce que l'histoire nous enseigne, c'est que le pays officiel représenté par ses mandataires librement élus, n'a pas voulu de la restauration du pouvoir temporel du Pape. (Dénégations nombreuses. — Approbation sur quelques bancs.)
Un membre. C'est vrai.
M. Jules Favre. Messieurs, je désire avant tout ne pas dire un mot qui puisse blesser la susceptibilité^ la Chambre ; mais s'il m'est interdit de parler de l'histoire, s'il m'est interdit de rappeler les votes des assemblées qui vous ont précédés, à coup sûr il n'y aura pas de discussion possible. (Parlez! parlez!)
Eh bien, messieurs, je disais et je maintiens que l'Assemblée qui était alors dépositaire de la souveraineté en France, non-seulement n'a pas voulu le rétablissement du pouvoir temporel du Pape, mais a voulu tout autre chose. Et, en effet, les documents sont là, chacun les peut consulter; et, en vérité, messieurs, fort souvent j'admire l'intrépidité de certaines assertions, et comment il est possible de les maintenir en face des faits officiels les mieux établis.
J'ai dit que l'Autriche ne rencontrait plus d'obstacles entre elle et le Piémont. La France doit s'en émouvoir. Aussi le comité des Affaires étrangères réuni, après avoir entendu M. le ministre des Affaires étrangères, apporta dans la séance du 31 mars à la tribune de l'Assemblée une résolution par laquelle le pouvoir exécutif était autorisé, pour protéger le Piémont, pour faire respecter en Italie nos intérêts et l'honneur de notre drapeau, d'occuper un point quelconque du territoire de la Péninsule. Tel est, messieurs, le vote du 30 mars 1849. Je vous fais grâce des incidents de la discussion qui l'a précédé, je pourrais m'en servir, je ne le veux pas.
Le 16 avril, le président du conseil des ministres apportait à l'Assemblée une résolution qui consistait à lui demander un crédit et
l'envoi de troupes qui devaient occuper un point déterminé du territoire de la Péninsule, conformément au vote du 30 mars précédent. Et quels étaient les motifs invoqués par le président du conseil? Quel était le but assigné par lui à l'expédition? Il disait très-nettement : La barrière du Piémont est abaissée par la défaite de Charles-Albert; l'Autriche est maîtresse de l'Italie; maîtresse de l'Italie, elle relève contre nous cette vieille puissance, cette domination antique et détestée contre laquelle la France a constamment lutté : la France républicaine ne le saurait souffrir; et c'est précisément pour s'opposer à cette domination de l'Autriche qu'elle doit intervenir.
L'Assemblée nomma immédiatement une commission; dans le sein de cette commission deux ministres, le président du conseil et le ministre des Affaires étrangères, furent entendus; ils donnèrent l'un et l'autre leur parole d'honneur que rien ne serait tenté contre la République romaine; et le rapporteur de la commission, qui fit son travail d'urgence, recueillit en présence de ses collègues cette solennelle déclaration; son rapport en contient l'expression officielle, et elle reparaît bien plus énergiquement encore dans la discussion, par suite de la contradiction que le rapport souleva. Il se rencontra alors des hommes qui semblaient prévoir ce qui devait se passer et qui dirent :
« Mais votre expédition n'est qu'un prétexte ; vous nous parlez de l'Autriche, vous voulez détruire la république romaine et rétablir le pouvoir du Pape. » Les ministres furent interpellés, et ils répondirent solennellement que telle n'était pas leur intention. Vous pouvez consulter le Moniteur, messieurs, vous y trouverez ces déclarations plusieurs fois répétées, et pour ne pas abuser de vos moments, je me contente de mettre sous vos yeux quelques paroles prononcées par un membre de la commission, dont assurément le nom peut être cité avec quelque autorité dans une pareille discussion ; je veux parler de l'honorable générai de Lamoricière. Voici comment il s'exprime [bruit) : « Je dirai tout à l'heure la différence qu'il y a entre l'action qui sera celle de la France et l'action de l'Autriche. Si nous avions cru, si la commission avait cru que la France dût aller en Italie pour agir dans le sens autrichien, nous ne vous aurions pas rapporté à la tribune le rapport que nous avons apporté. » Et M. le ministre de la Justice interrompt pour dire : «Nous serions coupables si nous l'avions proposé. »
Et un peu plus loin, le général de Lamoricière ajoute : « Maintenant, nous nous sommes dit ceci : Si la République romaine ne devait courir d'autre dangerque celui qui résulterait de l'occupation de Civita- Vecchia par une division française, elle n'aurait rien à craindre, vous le savez bien. »
Ce fut, messieurs, en présence de ces déclarations solennelles du gouvernement, des membres de la commission qui avaient la parole d'honneur des ministres, que l'expédition fut votée.
Eh bien, à ce moment même, une intrigue était nouée ; à ce moment même, on était allé trouver le Saint-Père à Gaëte, et on lui avait annoncé qu'on allait le restaurer. L'Assemblée nationale était trompée, et ce fut grâce à une surprise que la République romaine fut renversée. (Murmures et réclamations sur quelques bancs.)
Voilà l'autorité des faits, messieurs, et j'ajoute que cette fois Pie IX oublia qu'il était pape pour ne plus songer qu'à une chose, c'est qu'il était souverain. 11 ne se souvenait plus de l'encyclique dans laquelle il avait expliqué son refus de tirer l'épée pour l'indépendance italienne et de la venger contre l'Autriche ; s'il s'en était souvenu, il n'aurait pas consenti à laisser forcer à coups de canon les portes de sa capitale, à y entrer par le passage que lui frayait le sang de ses populations.
La victoire remportée, ceux qui avaient entraîné M. le président delà république dans cette extrémité violente, contre les desseins de l'Assemblée, entonnèrent des chants de triomphe. Et voyez combien Dieu se joue des desseins des hommes, et combien, misérables que nous sommes, nous devenons des instruments aveugles de sa puissante volonté! Vous avez cru restaurer le Pape, vous avez à jamais tué le pouvoir temporel ; car le jour où le Pape est rentré à Rome, il a cessé d'être souverain. Qu'est-ce que l'autorité, messieurs, je vous le demande? L'autorité ne peut avoir pour base que l'affection, la confiance ou la crainte. C'est un bien grand malheur quand c'est sur celte dernière base qu'elle repose.
Or, je le demande à tous les esprits sérieux et de bonne foi : où était pour le pays restauré par nos armes l'une ou l'autre de ces bases de l'autorité? Est-ce que, ramené par les baïonnettes étrangères, il pouvait retrouver le cœur de ses peuples? Est-ce qu'il pouvait leur inspirer confiance après avoir trois fois changé d'attitude et de langage? Est-ce qu'il avait au moins cette dernière et triste ressource d'être redouté? Mais, messieurs, ce qu'on craint à Rome, ce qui a maintenu, je ne dirai pas le pouvoir temporel du Pape, car il avait été tué en 1849, mais ce qui a maintenu son fantôme, son apparence, c'est l'épée de la France. Retirez l'épée de la France, il n'y a plus de pouvoir temporel. Vous voyez bien qu'il n'y en a plus, car la France n'a pas la prétention d'être le gouvernement temporel des États de l'Église. [Mouvements divers.)
Je dis que, contrairement au dessein qu'on s'était proposé, on a rendu au Pape le plus mauvais des services que jamais un souverain puisse recevoir. Il est rentré dans sa capitale le cœur affligé, j'en
demeure convaincu; mais en même temps il a pu, à mesure que cette triste expérience se prolongeait, acquérir de plus eu plus la persuasion qu'il n'est rien que par la puissance de ceux qui consentaient, après l'avoir ramené dans ses États, à l'y maintenir par la force. II est là à leur discrétion, cà leur merci, et il est vrai de dire que sa sou veraineté, qui n'est plus que nominale, a été ensevelie dans les plis victorieux de notre drapeau.
Qu'avons-nous fait? Quelle est l'œuvre dont nous devions nous glorifier aux yeux de l'Europe et pour laquelle il nous soit permis de revendiquer, soit la reconnaissance du Saint-Siège qui nous la refuse, et il a raison, soit l'admiration de l'Europe qui, peut-être en secret, se réjouit de nos embarras? Nous avons assumé sur nous la plus lourde et la plus terrible des responsabilités; nous avons ramené en Italie une forme de pouvoir que nous avions bien des fois condamnée, qui avait subi l'épreuve des jugements de l'Europe, et qui n'avait pas même trouvé grâce devant la chancellerie autrichienne! Est-ce une exagération? Dans une discussion de cette nature, je ne veux rien dire que je n'emprunte à ceux dont l'autorité ne peut être contestée. C'est à des sources officielles que j'ai recours, et pour caractériser la puissance temporelle du Pape, j'emprunte quelques passages à une dépèche de M. le ministre des Affaires étrangères, à M. de Gramont, en date du 12 février 1800, et voici ce que j'y lis :
c Est-il vrai que l'insurrection soit uniquement l'œuvre d'agitateurs étrangers qui auraient troublé les esprits et sérieusement noué les fils d'une conspiration redoutable? Qui ne comprend, au contraire, que ces allégations témoignent d'une complète illusion sur les sentiments des populations? Qui ne sait les conditions précaires de l'autorité que le gouvernement pontifical exerçait dans ces contrées? Qui se dissimule la situation pénible créée par un système d'administration dont l'opinion unanime des grandes puissances réclamait la réforme dès 1831, et aggravée de plus en plus par une occupation étrangère, interrompue seulement à de rares intervalles, de 1815 à 1848, pour devenir depuis lors permauenle? » Et sur le fait de cette occupation étrangère, permettez-moi encore de recourir à une source officielle : c'est dans une dépêche de M. Barrot, ambassadeur de France en Espagne, au ministre des Affaires étrangères, que je trouve ce qui suit :
u M. Collantes ne conteste pas l'obstination du Saint-Père, qui, dès qu'il a été rétabli sur son trône, a oublié les leçons de 1848, la catastrophe révolutionnaire qui l'avait obligé de s'enfuir de ses États, et le secours providentiel qui l'y a ramené. Le gouvernement pontifical avait fait alors des promesses de réformes qu'il a également oubliées aussitôt qu'il a pensé que le danger qui les avait provu-
quées était passé En y manquant, le gouvernement du Saint-Siège
a irrité les populations et rendu nécessaire l'occupation du pays par des garnisons autrichiennes, se rendant ainsi solidaire de la haine qu'excitait dans tous les cœurs italiens la domination de ces soldats de l'étranger. »
Mais est-ce que vous croyez que la dignité nationale ne souffrait pas de l'occupation française? Était-elle mieux acceptée? N'imposaitelle pas un gouvernement qui serait tombé si cette occupation s'était retirée? Dès lors, vous le voyez, nous avons constaté aux yeux de l'Europe attentive, par cette occupation qui a duré douze années, que le pouvoir temporel du Pape ne tenait qu'à la force de notre glaive, et que par lui-même il n'était rien.
Nous avons pu accomplir cette expérience, imposer à des populations qui la rejetaient, une domination que j'ai bien le droit de condamner, puisque je suis d'accord sur ce point avec toutes les grandes puissances de l'Europe, et cela depuis 1831 , puisque vos hommes d'État, vos ambassadeurs, vos ministres déclarent que c'est un régime intolérable, que toutes les promesses de réforme ont été violées, qu'on a payé l'intervention française par de l'ingratitude et par de la dérision !
C'est là cependant notre œuvre, et voilà ce que nous avons fait de 1849 à 1859. Pendant ce temps, et par une conséquence naturelle et; forcée, les Autrichiens occupaient Bologne; à Bologne, ils accomplissaient l'œuvre dont nous étions chargés à Rome, ils maintenaient le frein parmi ces populations irritées et frémissantes dont parle M. Barrot dans sa dépèche; et tous ensemble, soldats du suffrage universel, représentants d'un pays qui a la prétention de se croire libre et qui le dit assez bruyamment devant toute l'Europe, pour que toute l'Europe le croie, et représentants d'une monarchie absolue, nous avons accompli à l'envi la même tâche, et cette tâche, elle avait, je ne saurais trop le répéter, pour conséquence inévitable, irrémédiable, de rendre la séparation du pouvoir temporel et des populations plus absolue que jamais, de rendre toute espèce de conciliation impossible, car ce qui est amené par les baïonnettes étrangères est nécessairement odieux à une nationalité.
Cela a duré, messieurs, jusqu'en 1859, et jusque-là, il faut le dire, la France était placée dans un grand embarras; elle portait lourdement l'héritage de l'expédition de 1849, que j'ai suffisamment caractérisée pour n'y plus revenir. Mais en 1859 la scène va changer, et la politique de la France va devenir plus singulière encore, bien plus semée de contradictions.
En effet, messieurs, vous le voyez, en 1859, l'Italie veut descendre dans la lice, elle veut reconquérir son indépendance , et le jeune roi
Victor-Emmanuel confond dans sa généreuse pensée, et la réhabilitation de son malheureux et héroïque père, et la régénération de sa patrie. On a parlé dans la séance dernière de son abnégation, et ce mot, messieurs, a paru exciter la surprise et la désapprobation de la Chambre.
Plusieurs membres. Oui! oui!
M. Jules Favre. A mon sens, ce mot peignait exactement la situation de ce jeune monarque, à l'époque que je n'ai pas besoin de définir davantage, où autour de lui tout était incertitude et péril, où il jouait vaillamment le présent pour conquérir l'avenir, où, roi reconnu dans les conciliabules de l'Europe, il courait le risque, ou de mourir comme un exilé, ou comme un martyr sur la paille d'un couvent, comme son généreux père, ou bien d'être taxé de chevalier d'aventures auquel la fortune a bien fait de refuser ses faveurs.
Eh bien, il a osé accepter cette situation : il a mis vaillamment son épée et sa couronne au service de la patrie, et il a fait battre le cœur de cette Italie qui, en le voyant se charger de ses destinées, le reconnaissait enfin pour son chef; de cette Italie dans le sein de laquelle s'était opéré ce travail de l'unité que vous contestez en vain. 11 existait alors, et il triomphe aujourd'hui.
La France , je vous le demande, messieurs, pouvait-elle rester indifférente à ce grand mouvement? Est-ce qu'elle n'aurait pas été taxée d'une indigne faiblesse si elle avait pu conserver, au moment où le Piémont et l'Autriche allaient s'entre-choquer, je ne sais quelle pusillanime neutralité? Son gouvernement ne pensa pas qu'il lui fut possible d'agir ainsi, et, pour ma part, je l'en honore. Il rejeta alors les timides conseils dont il était environné, il ne consulta que sa conscience, son droit et l'intérêt national, et il mit sa main dans la main de Victor-Emmanuel, pour le soutenir dans l'œuvre difficile qu'il allait entreprendre. (Sensation.)
Messieurs, c'est avec bonheur que j'ai entendu, dans l'une de vos dernières séances, l'un des ministres qui ont pris la parole reconnaître cette noble, digne et profonde origine de la guerre à laquelle nous nous sommes déterminés. Qui est-ce qui peut se retrancher derrière ce misérable prétexte de la sommation des Autrichiens voulant passer la frontière lombarde, prétexte bon pour les protocoles des chancelleries et la diplomatie, et qui n'est rien devant la dignité de l'histoire? (Assentiment sur plusieurs bancs.)
J'ajouterai, répondant à un discours que j'ai eu l'affliction d'entendre, que je n'ai pas été médiocrement surpris quand on a indiqué, comme étant une des causes de celte grande décision, je ne sais quel document dont je ne veux pas dire l'origine, mais auquel se rattache un nom qui n'aurait pas dû être prononcé dans cette
enceinte. (Très-bien!) Ah! qu'il le sache bien, celui qui a eu ce (riste courage (mouvement), non-seulement il outrageait ainsi son souverain, mais encore et surtout il insultait au bon sens et à l'honneur de la France. (Marques nombreuses d'approbation.)
Et d'ailleurs, est-ce que vous avez oublié l'histoire des années qui ont précédé? Est-ce que cette guerre de 1859 n'a pas eu sa raison nécessaire dans le développement logique des faits qui l'ont amenée? Est-ce que le drapeau de l'Italie ne flottait pas à côté du drapeau de la France sur les côtes de Crimée? Est-ce que, en 1860, l'éminent homme d'État qui aura l'éternel honneur d'avoir poursuivi, avec une merveilleuse habileté et une grande persévérance, l'émancipation de sa patrie, est-ce qu'il n'est pas venu, dans les conseils de l'Europe, réclamer pour elle cette indépendance que le sang et la valeur de la France lui ont plus tard donnée? Est-ce qu'il n'a pas dénoncé les gouvernements de Rome et de Naples comme étant devenus impossibles en Europe par leurs excès, leurs erreurs, leurs violences, par la pression qu'ils faisaient peser sur les populations, comme étant une cause permanente d'agitations et de troubles?
Vous le voyez donc, vous n'avez pas besoin de recourir à la bassesse de sentiments impossibles pour expliquer ce grand épisode de notre histoire, dont la gloire ne saurait être ternie par d'imprudentes insinuations. (Approbation.) Vous nous rendrez cette justice que, lorsque l'orage se forma sur les Alpes, nous le regardâmes avec quelque fermeté, et nous vous indiquâmes là où il allait frapper. Et vous n'avez pas oublié cette séance dans laquelle tout étant encore incertitude à cette heure, toujours solennelle dans la vie d'un peuple, où l'épée nationale est mise hors du fourreau, prévoyant que les pas de nos soldats ébranleraient déjà, sur le sol italien, le trône de toutes les tyrannies, m'adressant à M. le président du conseil d'État, je lui disais : Et s'il arrive que le gouvernement des cardinaux soit renversé, le rétablirez-vous? (Mouvement.)
M. le président du conseil d'État garda le silence. Ce silence pouvait, jusqu'à un certain point, s'expliquer par la réserve commandée à des hommes d'État en présence des graves événements qui peuvent s'accomplir; mais, j'en suis sûr, il était en même temps un hommage rendu aux principes éternels de la France, qui, on i'a dit trop souvent pour que je ne puisse pas me permettre de le répéter avec autorité, met ses trésors, son sang, son intelligence, sa force et son dévouement au service de la liberté et non pas de la servitude.
Et c'est ainsi, messieurs, que fut comprise son attitude; et lorsque, dans une déclaration justement célèbre, celui qui gouverne la France annonça au monde que, par son épée, l'Italie allait être affranchie des Alpes à l'Adriatique, le pouvoir temporel des papes,
qui ne subsistait que par nous, en reçut une agitation inévitable. Bientôt elle se dessina avec une tout autre netteté.
Je n'ai point à vous rappeler les brillantes victoires dues au courage de nos soldats qui, réunis aux légions du Piémont, eurent bientôt fait reculer les Autrichiens jusqu'à l'Adige. Vous le savez, messieurs, à ce moment une partie des États pontificaux fut affranchie. Comment les Autrichiens abandonnèrent-ils Bologne? Était-ce la faute de la France? Oui et non !
La France avait occupé Florence, et je comprends très-bien, quoi qu'on en ait dit, que les Autrichiens n'aient pas voulu se laisser couper dans leur ligne d'opérations, et qu'ils se soient repliés vers le nord. Mais si la France a forcé, par son seul prestige, les aigles allemandes à regagner le nord, où bientôt, quant à moi, je l'espère, elles seront réduites à aller chercher un refuge, au moins la France n'a pas exercé son action vis-à-vis des populations et du gouvernement civil. Ou'est-il devenu, ce gouvernement civil? Il est parti dans les fourgons autrichiens, et à peine le drapeau de l'Autriche avait-il quitté Bologne, que le cardinal-légat n'y était plus. Cela est raconté dans la dépêche à laquelle je faisais tout à l'heure un emprunt, celle de M. le ministre des Affaires étrangères, dans les termes que voici :
« Je me bornerai cependant à faire observer que, dès l'instant où les Autrichiens se retiraient, les événements qui se sont accomplis après leur départ étaient certains et inévitables. En effet »
Écoutez ceci !
« En effet, il n'existait dans le pays aucun pouvoir, aucune force capable d'opposer la moindre résistance; l'administration romaine y était encore plus désarmée et plus faible qu'impopulaire. Les Autrichiens repassant le Pô, le pays s'appartenait entièrement à luimême. »
Eh bien ! je le demande aux défenseurs du pouvoir temporel du Pape, qu'est-ce que ce gouvernement? Il vit tant que l'étranger le place à l'ombre de son glaive. Quand l'étranger se retire, il déserte; il ne protège pas même les populations placées sous son sceptre. Qu'est-ce donc que l'autorité, aux yeux de ceux qui la font descendre de je ne sais quel droit divin, dont la thèse ne saurait plus être utilement soutenue dans cette enceinte? Quoi! les peuples vous appartiennent, ils sont éternellement mineurs, vous les tenez en tutelle, vous êtes leurs pasteurs et leurs maîtres, et, le jour du danger arrivé, vous vous enfuyez !
Ce qui s'est passé à Bologne, nul ne le contestera, se serait passé également à Borne, si nous nous en étions retirés. Voyez, je vous en supplie, quelle était la position à laquelle étaient condamnés nos malheureux soldats? L'Italie tout entière frémissait d'enthousiasme;
elle sentait que la France la conduisait à la victoire, et battait des mains à chacun de nos pas ; et cet enthousiasme, il fallait qu'il fût comprimé dans la ville éternelle ! et ceux qui le comprimaient, c'étaient précisément ceux qui le faisaient naître ! Est-ce que cette situation était juste, était politique? Est-ce qu'elle est honorable pour un pays? Est-ce qu'elle peut se continuer, même au profit du prétendu pouvoir qui condamne une nation à de pareilles contradictions, à des démentis aussi éclatants, je ne dirai plus de son propre principe, mais de sa propre gloire? Est-ce aux plus vaillants de ses enfants à mettre la main sur la bouche des Italiens qui veulent crier: Vive l'empereur ! et vive la France ! N'était-ce pas là la situation à laquelle était condamnée l'armée d'occupation?
Et cette situation, permettez-moi de le dire, loin de se simplifier, elle s'aggravait par les événements qui suivirent la paix de Villafranca. Cette paix, messieurs, qui a été tant de fois célébrée dans cette enceinte, ne me paraît pas avoir eu le résultat qu'on s'en était promis. Pour ma part, je n'ai pas changé d'opinion sur ce grand événement: il a interrompu le cours de nos succès; il a tenu la parole de la France en échec; il nous a arrêtés au milieu de l'accomplissement de notre programme; mais ce n'est là, messieurs, qu'un des côtés politiques de la question : il a jeté la France dans un inextricable embarras; il l'a placée dans cette alternative, ou d'imposer par la force des conseils à ceux avec lesquels elle venait de vaincre, ou d'encourir , aux yeux de l'Europe , la possibilité de la déconsidération qui s'attache à des avis qui sont méprisés. (Interruption.)
Je n'ai pas besoin d'insister, l'histoire est là pour confirmer la vérité de ces appréciations.
Je n'ai rien à dire non plus de cette combinaison qu'on a appelée la confédération italienne, sinon qu'elle créait à l'Autriche une position privilégiée et prédominante en Italie, qu'elle ramenait à Florence, à Parme, à Modène, ceux que les armes de nos glorieux soldats en avaient chassés. Et enfin, au point de vue du pouvoir temporel du Pape, en le transformant et l'élevant à une région tellement sereine qu'elle était inaccessible, elle le faisait complètement disparaître ; c'était une abdication par excès d'honneur.
De cette époque je ne veux retenir qu'un fait, sur lequel j'appelle votre attention.
Il a été beaucoup question de cette paix de Villafranca et des concessions qui, plus tard, ont été stipulées dans le traité de Zurich; mais on n'a peut-être pas assez rappelé qu'à cette époque mémorable le jeune empereur d'Autriche avait reconnu la nécessité impérieuse de réformes profondes dans la Vénétie. Il s'était exprimé, à cet égard, dans les termes les plus clairs, et dans une conférence
tenue au quartier (vénérai avec le prince Napoléon, conférence dont le récit a été conservé pour être mis sous les yeux de l'empereur, l'empereur d'Autriche s'est servi de ces paroles textuelles : « Je veux que la Vénélie soit entre mes mains comme le grand-duché du Luxembourg est entre les mains du roi de Hollande. »
Qu'est devenue cette promesse? Ah! je sais bien qu'on peut répondre qu'elle était subordonnée à l'accomplissement des conditions stipulées dans le traité de Zurich. Mais, messieurs, j'en prends la Chambre et le pays tout entier à témoin, est-il possible de tolérer de pareilles excuses? Quoi! quand vous avez reconnu qu'un régime politique était intolérable, qu'il froissait les notions du juste, qu'il faisait peser sur les populations un joug qu'elles ne pouvaient accepter, vous ajournez la réalisation de vos promesses sous prétexte que le traité n'a pas reçu l'accomplissement que vous avez désiré ! La justice est une: elle ne saurait accepter ees tempéraments.
Non-seulement cette promesse n'a pas été tenue vis-à-vis de la Vénétie, mais le régime sous lequel elle vit a été aggravé, la persécution a sévi avec beaucoup plus de rigueur et s'est étendue sur les familles les plus illustres, dont les membres ont été condamnés à la prison et à l'exil. Ceux qui visitent aujourd'hui cette reine de l'Adriatique en reviennent le cœur désolé, et convaincus qu'il y a là encore, pour l'Europe, une cause de danger, une source permanente d'agitations et de troubles sur laquelle le dernier mot n'est pas encore dit.
Pardonnez-moi cette digression ; je reviens à la situation qui a été faite à la France par la paix de Villafranca. La France, qui avait conseillé la confédération, voit cette opinion écartée. On l'accuse de faiblesse à cette occasion. Le reproche me semble fort injuste. Comment fallait-il faire? Est-ce que ceux qui voient dans la conduite que je signale une occasion de reproche, auraient voulu que la France reprit l'épée de Magenta et de Solferino pour imposer ses idées et ses conseils? Messieurs, la France a agi sagement, et. elle a pensé qu'elle devait laisser l'Italie maîtresse d'elle-même; elle n'a pas cru qu'il y eût la moindre atteinte portée à sa dignité dans la préférence que l'Italie donnerait à telle ou telle forme de gouvernement. Elle a été plus loin ; elle a dit, et j'en remercie encore son gouvernement, qu'elle avait entendu que les Italiens fussent libres de leurs destinées, et qu'elle ne supporterait pas qu'on vînt la troubler dans son œuvre pacifique par une intervention étrangère.
Mais si je loue sans réserve de pareilles dispositions, je veux du moins que la France donne l'exemple de la fidélité à sa propre opinion, à ses propres engagements; et je ne crois pas que personne puisse approuver une puissance qui dirait à toute l'Europe : « Je ne veux pas de l'intervention étrangère, mais je me la réserve pour
moi-même; je ne veux pas qu'on vienne imposer à l'Italie un système de gouvernement qui ne lui convient pas, mais je veux lui en imposer moi-même un qu'elle rejettera si je me retire. »
C'est là cependant, messieurs, la position de la France; et c'est pourquoi la paix de Villafranca, précisément en la faisant avancer dans l'accomplissement de son œuvre, dans l'application des promesses qu'elle a fait triompher depuis le commencement de la guerre, a rendu l'occupation de Rome plus impolitique et plus impossible.
Je le sais, messieurs; dès 1849 la France avait essayé de faire prévaloir à Rome certains conseils qui ont été repoussés. Vous connaissez tous ce document fameux qu'on a appelé la lettre à M. Edgard Ney. Là, messieurs, en effet, on invitait le Saint-Père à changer complètement la forme de son administration. Mais, qu'il me soit permis de le dire, de semblables préoccupations trahissaient de la part de ceux qui les émettaient, de singulières illusions. Eh quoi! au lendemain même de la victoire remportée par nos soldats, le Saint- Père consentirait à abdiquer au profit de la France victorieuse! C'était, assurément, méconnaître les conditions vitales et absolues de la puissance du Saint-Siège. Aussi, messieurs, n'y a-t-il rien d'extraordinaire à ce que ces négociations et celles qui les ont suivies aient complètement échoué.
Ainsi la France maintenait à Rome un gouvernement qu'elle désapprouvait, auquel elle donnait des conseils qui n'étaient pas suivis; elle le maintenait uniquement par la force des armes. Je sais encore, messieurs, que la France, après la paix de Villafranca, a cherché à faire cesser son occupation, qu'elle a engagé la cour de Rome à organiser une armée qui fût capable de la défendre. Ici, les événements se compliquent; bientôt l'expédition de Garibaldi va faire changer la France de détermination. De cette entreprise, je ne veux rien dire; tout vous a été trop clairement énoncé dans cette enceinte pour que je revienne sur cette vérité, plus éclatante que la lumière du jour, que ce n'est pas la force matérielle de Garibaldi, que ce ne sont pas même ses vertus, son courage, son héroïsme, qui ont renversé la monarchie napolitaine ; la monarchie napolitaine n'a pas été renversée, elle est tombée sous le mépris et sous la haine des populations et par son impopularité. (Mouvements en sens divers.) Cela est-il vrai?
Plusieurs membres. Oui ! oui ! — Non ! non !
M. Jules Favre. Je me contente de vous signaler ce fait, unique peut-être dans les annales de l'histoire, de Garibaldi qui, après avoir soumis la Sicile, après avoir débarqué en terre ferme, après avoir livré des combats où il eût été cent fois battu si le cœur de la nation n'avait été avec lui, s'est présenté dans la capitale, non en dictateur
(il eu avait le litre), mais comme eu touriste ; il arrive en chemin de fer, sans armes, sans forces, avec cinq ou six amis, et il vient prendre place dans le palais que lui avait d'avance préparé l'enthousiasme de la population tout entière. Et pour asseoir cette indépendance, il n'a pas été dans la nécessité de verser le sang, de dresser des gibets, d'envoyer des citoyens au supplice. Il lui a suffi d'ouvrir le cœur de l'Italie et d'y faire luire l'espoir de la nationalité. {Mouvement.)
Ces grands événements créaient pour la France de graves embarras diplomatiques, je le reconnais. Ou'allait-il se passer dans le royaume de Naples? Le royaume de Naples suivait exactement le même courant que le reste de l'Italie, et il était impossible qu'il n'en fût pas ainsi. Alors les conseils donnés à Rome par la France commencèrent à recevoir leur exécution, et c'est ici que je demande à la Chambre la permission d'adresser au gouvernement des reproches sévères sur un fait qui, certainement, a affligé un très-grand nombre de mes collègues.
On pouvait dire à la cour de Rome : Qu'il faille vous défendre et que vous recouriez à des soldats étrangers ; que vous alliez chercher en Bavière, en Suisse, dans le Tyrol, en Autriche, des mercenaires, que vous les soldiez pour en faire une armée de défenseurs, cela vous regarde, la France n'a rien à y voir; vous suivez à cet égard les plus mauvaises traditions des tyrans du moyen âge. (Réclamations sur plusieurs bancs.) Mais la France avait intérêt à cesser une occupation devenue impossible, et les moyens de pourvoir à sa défense regardaient la cour de Rome.
Quand et en quoi commencent l'action et la responsabilité de la France? C'est alors que la cour de Rome demande à la France de confier l'organisation et le commandement de son armée à un général français ; c'est alors que la cour de Rome organise une levée d'hommes et d'argent sur toute la surface du territoire de l'empire.
Je demande, messieurs, au gouvernement, pourquoi il tolère une pareille chose; qui pouvait l'autoriser? Est-ce que la loi française ne frappe pas d'une pénalité le citoyen qui abandonne son pays pour servir une cause étrangère? (Nouvelle interruption.) Est-ce qu'il n'a pas été dit avec raison que le sang et l'argent de la France n'appartiennent qu'à la France ?
En voulez-vous un exemple? En voici un que j'emprunte à notre histoire, c'est celui de saint Louis ; à coup sûr vous ne le repousserez pas, puisque l'Église l'a canonisé. Eh bien, saint Louis, engagé dans les croisades, était enfermé dans la ville de Césarée; il y était assiégé; il fit demander des secours à la noblesse de son royaume, et celle-ci lui fit répondre par son délégué que ces secours ne pouvaient être envoyés, parce que le pape Innocent IV prêchait une croisade contre
l'empereur catholique Courad, auquel il voulait prendre la principauté de Ferrare.
Que fit alors la reine Blanche qui administrait le royaume? Elle ordonna, et par une inspiration toute française, que Ton saisît les biens de ceux qui iraient s'enrôler sous la bannière du Pape : « Que ceux qui veulent servir le Pape, dit-elle, soient nourris aux dépens du Pape ; qu'ils quittent notre royaume et qu'ils n'y rentrent plus. - {Bruit.)
M. Guyard Delalain. Nous ne demandons ni confiscation, ni proscription!
M. Jules Favre. Je ne demande pas de confiscation, mais je demande le respect et l'exécution de la loi; je demande ce que devient le Code Napoléon entre les mains du gouvernement. L'article 21 du Code Napoléon frappe de la déchéance de la qualité de Français ceux qui servent un prince étranger... {Interruption prolongée.)
Contesterez-vous aussi que, en réclamant partout de l'argent pour soutenir le Saint-Père, on a annoncé partout que le Pape était entre les mains des méchants, et que son sort était celui d'un martyr, alors qu'il était placé sous le drapeau et la protection de la France? {Exclamations sur plusieurs bancs.) Je demande par quelle singulière faiblesse le gouvernement a autorisé de pareilles choses, et quelles en ont été les conséquences. Les voici : Le Saint-Siège avait réuni une armée ; cette armée était prête à entrer en campagne, elle se grossissait tous les jours de nouvelles recrues, elle lançait dans le monde entier des proclamations provocatrices que vous n'avez pas oubliées. Il s'agissait de prendre la révolution à la gorge, et la révolution, c'était le Piémont, de la traîner captive sur la claie jusqu'à Saint-Pierre de Rome pour l'offrir en holocauste à la catholicité. [Nouvelles exclamations.) Eh bien, le Piémont ne pouvait voir de semblables rassemblements d'hommes sans en être ému. J'ai entendu dans le cours de la discussion générale, poser comme une sorte d'axiome, contre lequel il était impossible d'articuler quoi que ce soit de raisonnable, que le Piémont avait violé le droit des gens en franchissant la frontière pontificale
Plusieurs voix. Oui! oui!
M. Jules Favre. Vous dites oui, messieurs; je dis non, et je demande à m'expliquer. {Mouvements divers.)
M. le Président. Il faut, messieurs, renoncer à ces interruptions; si l'on veut être religieusement écouté d'un côté, il est juste que l'on écoute religieusement de l'autre. {Très-bien! très-bien!)
M. Jules Favre. Je dis que le Piémont ne peut pas être accusé d'avoir violé le droit des gens, et voici pourquoi : est-il vrai, oui ou non, qu'à la porte de sa frontière on rassemblât une armée qui était
destinée à L'attaquer? Cette armée n' allait-elle pas toujours croissant en nombre, et les menaces auxquelles je fais allusion sont-elles des rêves? En présence de cette situation , qu'a fait le Piémont? Il a sommé le cardinal Antonclli d'avoir à dissiper ces rassemblements. (Exclamations sur quelques bancs.) Veuillez m'entendre, messieurs, soyez sûrs que je ne suis pas ici pour mon plaisir (rires ironiques sur quelques bancs), mais bien pour remplir un devoir. (Parlez! parlez !) J1 avais l'honneur de dire à la Chambre que les rassemblements armés qui avaient été organisés sur ia frontière du Piémont étaient une menace pour lui. (Exclamations et mouvements divers.)
Une voix. Ils étaient une défense contre lui.
M. Jules Favre. Ils étaient une menace pour le Piémont! Une s'agissait pas de défendre le Pape, sans doute, puisque les troupes françaises étaient à Rome. Le rassemblement d'une armée sur la frontière du Piémont ne pouvait donc être qu'une menace pour cette puissance ; il violait, par conséquent, le droit des gens, et le Piémont avait certainement le droit de demander que ce rassemblement fût dissipé. (Rumeurs sur quelques bancs.)
,1e m'étonne, messieurs, que vous contestiez des vérités aussi simples; mais je vous le demande, si cinquante mille hommes étaient envoyés par l'Angleterre en Hollande, si cinquante mille hommes étaient envoyés à Bruxelles parla Prusse, si cinquante mille hommes étaicut envoyés sur un point voisin de nos frontières par la Russie, est-ce que vous resteriez inactifs? Est-ce que vous ne demanderiez pas raison de ces rassemblements de troupes?... Eh bien, est-ce que le Piémont n'a pas dû demander raison du rassemblement armé qui se formait sur sa frontière? Est-ce qu'il n'a pas dû prévenir son ennemi? (Rumeurs diverses.)
Au surplus, messieurs, vous me fournissez par vos murmures un argument bien simple, c'est celui que je tire de la conduite qu'ont tenue les alliés eux-mêmes du Saint-Père en 1859. En effet, lorsqu'en 1859 les Autrichiens étaient derrière le Pô, qu'ont-ils fait? Ils se sont alarmés des troupes que le Piémont avait réunies; le cabinet de Vienne s'est adressé à celui de Turin et lui a demandé qu'il eût à dissiper les rassemblements que celui-ci avait formés. M. de Cavour a refusé, et alors l'Autriche a passé la frontière, elle est venue attaquer son ennemi au nom du droit des gens. Le Piémont n'a donc pas violé le droit des gens, il a obéi à une loi nécessaire à la conservation de tous les empires ; il a marché sur les forces qui le menaçaient, et il les a écrasées.
A cet égard, quand j'ai entendu un de nos honorables contradicteurs parler de guet-apens de la part du Piémont, je me suis demandé à quoi bon cette exagération. Il y avait en face de l'armée
piémontaise, je le reconnais, une troupe qui était naturellement peu aguerrie, composée de gens braves individuellement, je n'en doute pas un instant, mais très-peu accoutumés à la discipline, et il était tout simple, malgré le talent et le zèle de son illustre chef, que, vis-àvis d'une armée bien organisée et bien commandée, elle ne pût pas tenir en rase campagne. 11 me semble qu'il vaut bien mieux simplement reconnaître ces faits, que de chercher à les dénaturer. Soyez bien sûrs que l'insulte dans la bouche des vaincus vis-à-vis du vainqueur ne les relève pas; seulement elle leur enlève la dignité du malheur.
Castelfidardo a été un fait de guerre, non un guet-apens. Mais savez-vous ce que j'y ai trouvé de déplorable, ce qui m'a vivement contristé? Et je suis sûr d'être ici l'interprète du sentiment de plusieurs de mes collègues. C'est qu'en vertu de cette tolérance de la part du gouvernement, tolérance que je condamue de toutes mes forces, le sang français a coulé à Castelfidardo. Ce qui ne m'a pas été moins pénible, c'est que, quelques jours après, j'ai eu l'humiliation de voir un général français condamné à se rendre, comme prisonnier, à discrétion. Cette humiliation et ce sang, j'ai le droit de dire qu'ils sont sous la responsabilité du gouvernement. (Mouvements divers.)
Je crains d'avoir abusé des moments de la Chambre, mais elle voudra bien reconnaître que j'ai été dans la nécessité de parcourir ces différents événements, afin de pouvoir poser et préciser d'une manière définitive la question qui résulte de notre amendement.
Après que tous ces faits se sont accomplis, je demande à la Chambre qui me fait l'honneur de m'entendre, quelle a été la situation à laquelle la France s'est trouvée condamnée, et quelles sont les résolutions qu'elle doit prendre. Le Piémont, vainqueur, est demeuré maître de provinces que la conquête lui avait fait obtenir. J'ai entendu quelques-uns de mes honorables collègues s'écrier que l'annexion qui avait été votée élait bien peu sincère, et qu'il n'était pas probable que les peuples ratifiassent ainsi par leurs votes des faits accomplis par la force. Je serais, jusqu'à un certain point, heureux de la conversion que cela indiquerait dans certains esprits ; mais peut-être que la doctrine dont quelques-uns de mes honorables collègues se sont faits les interprètes, les conduirait plus loin que leur pensée elle-même. Je crois donc plus prudent de ne pas la développer et de ne pas insister davantage. Je me contente de leur rappeler que les provinces dans lesquelles le Piémont est entré étaient régies par le pouvoir pontifical, que ce pouvoir pontifical était partout également détesté, et qu'il n'y a rien d'extraordinaire que des populations devenues libres aient tendu la main au Piémont. Mais voici l'Italie, à l'heure qu'il est, entraînée par un mouvement d'in-
dépendance, par une idée d'affranchissement que nul ne saurait méconnaître ; qui s'y oppose? Un seul fait ; ce seul fait, c'est Rome; je me trompe, messieurs, c'est l'épée de la France ; car, retirez i'épée de la France, et il est incontestable qu'il n'y a plus d'obstacle. Je demande, dès lors, s'il est politique, s'il est sage, s'il est juste de l'y maintenir, si nous avons le droit d'empêcher l'accomplissement de ce aste mouvement que nous avons provoqué.
Messieurs, tout le monde le dit, l'unité et l'affranchissement de l'Italie sont un édifice qui sera construit sur le sable, si Rome n'est pas la capitale de ce pays. (Rires sur quelques bancs.) C'est elle seule qui peut faire taire les rivalités des autres provinces, c'est elle seule qui peut avoir une autorité suffisante pour que, autour de son nom et de son antique prestige, viennent se grouper des institutions administratives et politiques qui puissent unifier ce pays.
Eh bien ! messieurs, pourquoi Rome est-elle refusée à l'Italie? Je demande que l'on réponde à cette question. Est-ce que Rome est le patrimoine d'un homme ou d'une famille? Est-ce qu'on peut dire, à l'heure où nous sommes, que la volonté nationale n'est rien, et que le droit d'un seul est tout, même sur un point du territoire de l'Italie?
A cet égard, je ne crains pas de la part du gouvernement la moindre contradiction, car voici les paroles qui ont été prononcées à la séance du Sénat, le 2 mars 1861, par l'un des ministres que je vois dans cette enceinte, paroles auxquelles j'applaudis, mais dont je demande l'application:
t. Irez-vous jusqu'à dire qu'il y a, de par le monde, un certain domaine dont la conservation importe à la paix de l'univers, aux intérêts de la catholicité? Qu'il faut à tout prix que les populations de ce domaine, populations bouillantes sous le sceptre qui les régit, soient comprimées? Irez-vous jusqu'à dire que cela peut se faire par la France? La France n'a jamais joué ce rôle dans le monde ; jamais elle ne s'est faite l'auxiliaire de la compression ; elle s'est toujours faite, au contraire, l'auxiliaire des pensées religieuses, du progrès et de la liberté. -
C'est à merveille ! mais je demande à M. le ministre : Que fait-il à Rome? Précisément le contraire de ce qu'il disait. Or, pour que la logique soit rétablie dans la situation de la France, comme dans le discours de M. le ministre, il faut que la compression ne pèse plus sur Rome et que la volonté nationale y soit respectée. C'est là, messieurs, la seule solution possible. Elle ne peut être combattue que par une solution diamétralement opposée. Il est évident qu'un congrès est impossible. Le Pape repousse le congrès, et avec raison ; il ne peut soumettre son autorité absolue, souveraine, à l'arbitrage des
grandes puissances. Les grandes puissances elles-mêmes n'y consentiraient pas. Quant à l'Italie, quant à Rome, que l'on a le tort de ne pas consulter dans une question qui les regarde un peu, ce me semble, elles n'accepteraient pas davantage le congrès. Le congrès est donc impossible. Un' y a plus, par conséquent, que deux partis à prendre : ou se retirer de Rome, ou reconquérir en entier les États de l'Église; car, prenez-y garde, l'occupation de la France est inefficace pour la conservation du pouvoir temporel du Saint-Père. On Ta dit avec raison sur quelques bancs de la Chambre, et cela va de soi, il est certain que le Saint-Père, esclave dans sa royauté officielle, n'ayant ni gouvernement, ni finances, ni police, étant sous la protection de la France, qui, pour lui, est un joug, le maintien du statu quo ne peut pas exister dans les conditions qui lui sont faites II faut qu'on les élargisse ; c'est-à-dire, qu'il est nécessaire que l'épée de la France détruise l'œuvre qu'elle a consommée, que nous nous remettions en campagne, que vous votiez des crédits au moyen desquels on entreprendra une seconde expédition de Rome. Je pose ainsi nettement la question : se retirer de Rome ou aller en avant.
Mais rester comme nous sommes, être les gendarmes du Pape, comprimer les manifestations qui sont faites en faveur de Victor- Emmanuel, notre allié, emprisonner d'un côté les patriotes italiens, et de l'autre les zouaves pontificaux, ce n'est pas un rôle digne de la politique de cette grande nation.
Ouant à l'autre parti, que ceux qui veulent la restauration du pouvoir temporel aient le courage de le dire, qu'ils conseillent de lever des armées pour rétablir à Rome le joug que nous avons cent fois condamné et que notre influence a brisé !
J'ai entendu dire dans cette enceinte que la restauration du pouvoir temporel du Pape était un intérêt français. On ne l'a pas démontré, et je crois que les auteurs de cette proposition seraient très-embarrassés de le faire. En effet, il faudrait qu'ils eussent singulièrement oublié et nos traditions nationales, et les enseignements de notre histoire.
Ah! messieurs, que la France ait un très-grand intérêt à maintenir dans son sein et le respect des idées religieuses et la pratique de la morale ; qu'elle entoure le culte d'un grand honneur, que même le rite catholique, qui est celui de ia majorité des Français, soit l'objet de faveurs particulières, j'y consens, et je le veux ; mais aller plus loin ! vouloir prêcher une croisade au dix-neuvième siècle ! entraîner nos légions dans des guerres religieuses ; leur commander de mettre des hommes à mort pour que des prêtres soient sur le trône! (Exclamations sur quelques bancs.) Dire ces choses, c'est ne pas savoir le passé de la France ! En effet, messieurs, quand je considère la France
représentée par son antique monarchie, dans ses rapports avec la papauté, qu'est-ce que je vois? Une lutte perpétuelle, des prétentions d'envahissement sans cesse repoussées. La papauté, dans ses premiers âges, s'est passée du pouvoir temporel; cela a duré huit siècles, si je ne me trompe, ce qui d'ailleurs, pour les défenseurs du pouvoir temporel, est un assez médiocre embarras.
Pendant ces huit siècles, je le reconnais, la papauté a été l'initiatrice de la civilisation, elle s'est servie de la croix du Christ pour émanciper les hommes et adoucir les mœurs; mais à partir du jour où elle a conquis sa domination, elle a prétendu la faire peser sur l'universalité des citoyens de la chrétienté, y compris les rois d'abord. « Le Pape règne sur les souverains de la terre, disait Boniface VIII ; il guérit tous les maux de son regard sublime; il distribue et il enlève les couronnes. » C'était là, en effet, je ne dis pas le dernier mot, mais la conséquence obligée du pouvoir temporel lié au pouvoir religieux. Ou'ont fait nos rois? J'ai dit qu'ils avaient opposé résolument, en s'appuyant sur la nation, une digue à l'ambition orgueilleuse de la cour de Rome ; qu'ils avaient sans cesse rencontré devant eux ces insultes, ces violences, ces intrigues. J'ai parlé tout à l'heure de saint Louis ; saint Louis, le plus pieux de nos rois, a été dans la nécessité d'édicter la pragmatique sanction, et cette pragmatique sanction, elle n'est pas, je pense, favorable au pouvoir temporel du Pape. Dans le préambule de cet édit, je lis ce qui suit :
u Les exactions intolérables par lesquelles la cour de Rome a misérablement appauvri le royaume cesseront d'avoir lieu, si ce n'est pour d'urgentes nécessités et du consentement du Roi et de l'Église gallicane. »
Et quelques années plus tard, Philippe le Bel, qui avait complètement rompu avec la cour du Saint-Siège et qui avait vu ses ambassadeurs chassés, Philippe le Bel reçoit de Boniface VIII une bulle par laquelle on lui ordonne de plier le genou et d'humilier son front dans la poussière. Oue répond le roi de France? Il prend la bulle, la fait porter en place de Grève, et, en face de la magistrature, du clergé, de la noblesse et de la multitude, la fait brûler par la main du bourreau. Et alors le pape Boniface VIII fait un appel au clergé, à la catholicité tout entière, et lui dénonce, dans des termes que je ne pourrais rappeler ici, tant est grande leur violence, la conduite de celui qu'on appelle le roi de France. A cet appel, est-ce que Philippe le Bel s'humilie lâchement? Non, messieurs, il s'appuie sur la nation, et, le premier des rois de France capétiens, il convoque les états généraux et leur soumet cette querelle.
Par un singulier rapprochement, messieurs, cinq cents ans se sont écoulés, et voici que les mômes faits amènent le même résultat
(dénégations sur plusieurs bancs) et que, pour lutter contre cette
influence de Rome, ce n'est pas trop de la coalition de toutes les forces sociales d'un pays civilisé. (Rumeurs diverses.)
Et Louis XIV, est-ce qu'il a été à l'abri de ces atteintes? Louis XIV, vous le savez, était un roi religieux; il avait signé redit qui consacrait la révocation de redit de Nantes. Après cette concession si considérable faite au Saint-Siège, il fut en butte à ses anathèmes, et pourquoi? Toujours, messieurs, pour la question d'argent. Le Saint- Siège éleva la prétention de recueillir les revenus des bénéfices vacants du royaume; le roi s'y refusa; il assembla son clergé, et à la bulle que Clément XI avait fulminée contre lui, il répondit par les quatre
articles de la déclaration de 1682, dont le premier (je n'ai pas
besoin d'en remettre le texte sous vos yeux) est la condamnation la plus absolue du pouvoir temporel. On y rappelle que le vicaire de Jésus-Christ exerce une autorité qui n'est pas de ce monde, qu'il ne peut toucher aux couronnes. Or, s'il ne peut toucher aux couronnes ni aux monarchies dans leur force légitime, en est-il autrement pour les peuples? Peut-il, messieurs, toucher aux nationalités? et les peuples seront-ils moins protégés que leurs chefs, alors que s'appuyant sur des droits imprescriptibles, proclamés du haut des trônes, ils demanderont à être libres sans que le joug de Rome pèse sur leurs têtes? J'ai cité des exemples; j'aurais pu les multiplier, mais je vous fatiguerais; je suis déjà bien coupable, et j'en demande pardon à la Chambre. (Non! non! parlez!)
11 en est un encore qu'il m'est impossible de passer sous silence : j'examine si le rétablissement du pouvoir temporel du Pape est un intérêt français. Il y a un homme qui a été le glorieux représentant de cet intérêt, un homme dont vous avez célébré le génie, qui a commis de grandes fautes, mais qui a aimé la France, et qui par cela même a été complètement absous par elle des erreurs qui sont dans la destinée de notre pauvre humanité. Cet homme, ce capitaine victorieux qui a été élevé au trône, comment s'est-il conduit vis-à-vis de la papauté? Il l'a plusieurs fois rencontrée sur son passage. 11 n'était encore que simple générai en 1796, lorsque la papauté a déclaré la guerre à la France ; elle a été punie par le traité de Tolentino. Un peu plus tard, elle s'est jetée dans la coalition; l'infortuné Pic VI a été conduit captif à Valence, et, la République romaine ayant été proclamée, le pouvoir temporel a cessé d'exister. Napoléon, par le Concordat, l'a rétabli; il a obtenu de Pie VII son couronnement, et il lui a rendu Rome. Comment en a-t-il été payé? Cinq ans après, il était engagé dans une grande guerre; il luttait contre l'Autriche et contre la Prusse, et, quand il était sur le point de conduire nos armées victorieuses à ces grands combats dans lesquels le sang cou-