‹ Discours parlementaires (volume 3)Chapitre 42 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

Nous avons, messieurs, protesté contre un semblable résultat, nous avons dit qu'il était indigne de nos mœurs, qu'il était indigne de la civilisation actuelle, qu'il n'honorait point la législation criminelle, et que, jusqu'à un certain point, il retirait aux magistrats une bonne fortune, celle de réparer une erreur.

Je me suis, cette fois, trouvé d'accord avec les organes du gouvernement; seulement ils nous ont demandé le temps de la réflexion et de la préparation.

Comment, messieurs, aurions-nous pu le leur refuser, nous qui ne pouvons leur rien refuser du tout? Il est vrai que nous n'avons, à cet égard, élevé aucune objection. On nous a déclaré qu'on reviendrait cette année avec un projet de loi. Je sais bien que les projets de loi peuvent arriver jusque sur le seuil de cette enceinte, même alors que la porte qui s'ouvre pour notre départ va se refermer ; mais il me semble que pour les mieux étudier, ce n'est pas le meilleur moyen de les présenter.

En conséquence, je demande au gouvernement si ses réflexions sont faites; si l'article 443 a été, de sa part, l'objet d'une étude particulière; s'il a quelque chose à nous présenter. Je lui rappelle ses paroles sympathiques, ses déclarations généreuses. Je suis bien sûr que ses intentions n'ont pas changé, et comme, en définitive, il le proclame tous les jours, il est le dépôt de toutes les lumières, le centre de toutes les sagesses (mouvement), je suis convaincu qu'il saura faire sortir de ses délibérations un projet qui pourra être soumis à celles de la Chambre. (Très-bien! autour de l'orateur.)

Le gouvernement répondit que la question était à l'étude.

Contre la deuxième section du budget des cultes qui contient un supplément de traitement accordé aux évêques-cardinaux.

Messieurs,

Je suis bien honteux de prendre encore la parole; mais je vous demande la permission de vous adresser quelques observations sur la deuxième section du budget des cultes.

Dans cette deuxième section, je rencontre le chiffre des traitements des prélats qui constituent le haut clergé de l'Église française ; je vois que ce chiffre est de 1,652,500 francs.

Le haut clergé se compose de 17 archevêques et de 70 évêques, en tout 87 hauts dignitaires. Sur les 17 archevêques, il en est (i qui son! revêtus des honneurs du cardinalat; et c'est à l'occasion de ces 6 princes de l'Eglise que nous rencontrons dans notre budget un supplément de traitement qui est ainsi expliqué : « Supplément de traitement de 10,000 francs pour 6 prélats à raison de la dignité de cardinal dont ils sont actuellement revêtus. »

Je me hâte, messieurs, de vous faire remarquer que ce supplément de traitement n'est pas une innovation, il était porté dans le budget de 1865; mais ce n'est pas, à coup sûr, une raison qui puisse empêcher d'examiner si ce supplément de traitement est conforme aux principes et s'il doit être maintenu.

Je m'empresse de dire tout d'abord, messieurs, que si ce supplément de traitement s'appliquait aux membres du clergé inférieur, à quelques-uns de ces nombreux desservants qui portent le poids du jour, qui, placés auprès des populations, ont des privations à subir, et ne reçoivent qu'un traitement variant de 1,300 à 900 francs, et sont au nombre de 31,361, ou des 9,097 vicaires, qui ne reçoivent du

budget que 350 francs, je n'aurais pas pris la parole, à coup sûr, pour combattre un pareil supplément, en admettant d'ailleurs la rémunération de l'État.

Je ne prendrais pas davantage la parole si la modification que j'ai l'honneur d'indiquer à la Chambre était de nature à changer la situation des hauts dignitaires dont il s'agit, et à troubler en quoi que ce soit leur existence. Mais à cet égard, messieurs, nous pouvons être sans inquiétude. Ces hauts dignitaires sont archevêques; comme archevêques, ils reçoivent 20,000 francs; comme cardinaux, la constitution les asseoit sur le banc des sénateurs ; ils reçoivent ainsi 30,000 francs d'indemnité supplémentaire ; ce qui porte leur traitement au budget à 50,000 francs.

Enfin, en dehors des 20,000 et des 30,000 francs, se rencontre un fonds de 173,500 francs qui est porté annuellement au budget pour frais de tournées diocésaines, pour frais de déplacement, pour frais de premier établissement, pour frais d'informations et de bulles, ce sont les termes officiels de l'article du budget, et bien certainement chacun des six cardinaux a une somme d'au moins 10,000 francs sur ce fonds de 173,000 francs.

Vous voyez donc qu'en récapitulant tous les chiffres que je viens de mettre sous vos yeux , le traitement des cardinaux, indépendamment des 10,000 francs qui leur sont alloués pour supplément de traitement, atteint le chiffre de 60,000 francs. Et je ne serai démenti par personne en affirmant qu'à côté des allocations qui leur sont attribuées sur le budget, se rencontrent les perceptions du casuel. Ces perceptions du casuel sont considérables; je n'ai point à les rechercher, et je ne puis pas dire non plus que les ministres si élevés auxquels ces allocations sont attribuées enseignent la pauvreté sur la terre, qu'ils sont pour confesser un Dieu qui s'est annoncé dans le inonde par le mépris des richesses. Je laisse de côté toutes ces considérations, et je vais droit au but que je veux essayer de faire toucher à la Chambre.

Tout à l'heure, — et toutes les questions sont solidaires, — j'entendais dans la bouche de M. le commissaire du gouvernement cette déclaration parfaitement conforme à mes principes et à mes opinions, que le traitement n'était pas en raison directe de la considération des fonctionnaires. Il est très-certain, en effet, que ce ne sont pas les 10,000 francs donnés à chacun des cardinaux qui augmentent la vénération des fidèles et qui pourraient rehausser leur caractère.

11 est donc incontestable, et c'est là, messieurs, une première observation que je devais recommander à la bienveillance de la Chambre; il est incontestable, dis-je, que si l'on retranche ces

10,000 francs, on ne modifiera en rien leur situation pécuniaire, et qu'on ne portera pas davantage atteinte à leur caractère.

Quelle est donc la raison, et c'est ce qui m'inquiète et ce que je demande la permission d'examiner en quelques mots seulement, quelle est la raison qui a pu déterminer le gouvernement à écrire dans son exposé des motifs, qu'à cause de la dignité du cardinalat il était nécessaire d'ajouter dans le budget un supplément de traitement de 10,000 francs? Je l'ai recherchée, et voici, si je ne me trompe, quelle est la véritable raison qui a déterminé le gouvernement à en agir ainsi :

Le gouvernement a voulu mettre son sceau sur les princes de l'Église. Le cardinal est un prince spirituel, le cardinal est le premier degré du Souverain Pontificat. Les cardinaux forment autour du Saint-Père comme un concile auguste, des conseils duquel il se pénètre, et qui procède à cette œuvre si importante de la nomination du successeur de saint Pierre.

Il est donc certain, messieurs, que, considérée dans son essence, cette dignité est une dignité purement spirituelle, qui doit emprunter toute sa force, tout son prestige, tout son caractère auguste à ce qu'il y a d'immatériel dans notre nature.

Le gouvernement ne l'entend pas ainsi tout à fait, puisqu'il veut, à côté de cette puissance, signaler sa présence, à lui gouvernement, par le supplément de traitement de 10,000 francs. Et tout de même, messieurs, que le cardinal prête serment entre les mains de l'empereur, tout de même aussi, par cela qu'il est cardinal, il reçoit un supplément de traitement.

Et certes, ce supplément de traitement n'a été considéré par le pouvoir civil comme nécessaire, qu'afin que rien n'échappât à son action, et qu'il pût ainsi marquer, je ne dirai pas la dépendance qu'il entend établir de la part de tous les membres du clergé quels qu'ils soient, mais au moins cet accord entre l'Église et l'État qu'il a sans cesse proclamé et qui, suivant lui, est indispensable au maintien du bon ordre, sinon à la libre virilité des sociétés modernes.

Eh bien, l'État, lorsqu'il agit ainsi, n'est-il pas la dupe d'une illusion? ne poursuit-il pas une chimère? ne fait-il pas aux dépens du contribuable un sacrifice qui est modeste, j'en conviens, mais enfin qu'il pourrait s'épargner, s'il n'a pas d'autre raison que celle que je viens d'indiquer, et quant à moi, il m'est impossible d'en découvrir une autre?

Nous avons entendu plus d'une fois proclamer la nécessité de cet accord entre ces deux grandes puissances qui jouent dans le monde un rôle si éclatant et si décisif. Mais, en réalité, cet accord existe-t-il, comme le gouvernement en parle? n'a-t-il pas malgré lui ce sous-

entendu que cet accord qu'il annonce avec tant d'éclat doit être en réalité pour lui une suprématie à exercer?

Je ne veux pas développer ce sujet comme il pourrait être développé, mais vous apercevez tout de suite, avec votre sagacité, quelles sont les considérations variées, nombreuses, auxquelles je pourrais toucher : je m'en abstiens, je les écarte; je ne veux pas jeter dans ce débat ce qui pourrait y être, c'est-à-dire les relations qui existent, à l'heure où je parle, entre la puissance civile française et la puissance spirituelle qui est représentée par ce qu'il y a de plus auguste au monde, c'est-à-dire par le Saint-Siège.

Si j'avais à entrer dans ce débat, je demanderais à mon illustre collègue M. Thiers la permission de le combattre sur chacune de ses propositions. Ce serait une entreprise bien téméraire, et je suis heureux que le gouvernement me dispense du devoir de m'y aventurer.

Nous serions , messieurs, coupables si nous ne reconnaissions pas qu'alors que nous avons réclamé pendant six ans qu'un pas fût fait en avant, ce pas a été réellement essayé.

Nous comprenons à merveille, comme le disait tout à l'heure avec tant de sagesse l'honorable commissaire du gouvernement, qu'il y ait des questions qui demandent de la prudence, de la maturité; que les précipiter, ce serait les compromettre, et que l'élément du respect est trop grave aux yeux du monde pour pouvoir le jouer en cherchant à dénouer violemment ce qui ne peut être dénoué qu'avec le temps.

Mais en écartant complètement cette question, et en la laissant pour les affaires intérieures ce qu'elle est, est-ce qu'il est possible que vous ayez perdu le souvenir de cette émotion à laquelle l'opinion publique tout entière s'est livrée au commencement même de cette année? Est-ce qu'il n'est pas certain qu'alors, s'il y avait entre l'État et l'Église un accord, cet accord s'est signalé par une violente dispute qui a amené, de la part de l'Église, une sorte de déclaration de guerre contre laquelle le gouvernement a trouvé nécessaire de réagir? Est-ce que cela peut surprendre un homme sérieux? Est-ce que l'accord entre l'Église et l'État, l'accord complet, n'est pas absolument impossible à réaliser?

Ah! messieurs, je ne crois pas me tromper quand j'affirme que le pouvoir civil et le pouvoir de l'Église peuvent se réunir; s'unir, jamais! Ils peuvent constater par des transactions, par des pragmatiques sanctions, par des concordats, l'intention où ils se trouvent de réunir leurs efforts pour une domination commune. Mais soyez certains qu'ils chercheront à établir l'un sur l'autre une suprématie absolue, et cela, messieurs, parla raison excellente qu'ils représentent l'un et l'autre un principe nécessairement absorbant. L'État veut tout dominer dans l'ordre laïque, et cela est son droit; quant à l'Église,

la domination est chez elle un article de foi; il ne faut pas lui en vouloir de son despotisme, car son despotisme tient à ses doctrines et à ses convictions, et si elle l'abdiquait, elle cesserait d'être. D'où il suit, et l'histoire est là pour le prouver, que, sous prétexte d'accord, la réunion entre l'Église et l'État a toujours engendré de violentes disputes.

Ainsi, au quatrième siècle, lorsque la religion catholique s'est assise sur le trône à côté de César, ce spectacle, que nous pouvons interroger, a recommencé souvent; la plupart du temps, la religion catholique a été dominante. Et à la fin du dixième siècle, vous le savez, un instant on a pu croire que, triomphante, elle courberait sous le poids de sa théocratie tous les trônes de l'univers.

Cependant il y a eu une réaction, mais cette réaction, au profit de qui a-t-elle été faite? elle a été faite au profit d'un autre pouvoir absolu, du pouvoir royal, d'un pouvoir qui ne voulait pas être dominé, d'un pouvoir qui, dans les différents États de l'Europe, comprenait très-bien les dangers qu'on lui faisait courir. Pour ne pas sortir de France, — je ne veux me permettre aucune espèce d'excursion historique, vous ne me l'accorderiez pas; — qu'il me soit permis de dire que ce titre de Fils aîné de l'Église, dont les monarques de France se sont toujours glorifiés, ils l'ont singulièrement mis en contradiction avec leurs actes, et je ne sais pas comment il serait possible de concilier ce titre avec le fait du gantelet de fer du chevalier de Nogaret.

Je ne veux pas demander à l'histoire d'autres exemples qui ne sont pas nécessaires à mon argumentation. Seulement, ce que je constate, c'est que cette union de l'Église et de l'État, elle a produit des querelles incessantes qui ont rempli l'histoire tout entière, et que, si l'on a résisté à l'Église, c'est au nom du despotisme civil, qui était représenté par un monarque absolu; et dans des circonstances récentes, j'ai éprouvé un étonnement que peut-être beaucoup de vous ont partagé, quand j'ai vu des hommes, très- libéraux d'ailleurs, s'appuyer sur la déclaration de 1682 pour combattre l'Église.

En vérité, cette autorité était bien choisie, et cette déclaration de 1682 émanait, en effet, de pensées bien favorables à l'épanouissement de la liberté !

Figurez-vous Louis XIV qui se glorifiait d'être l'exterminateur des hérétiques, qui s'appuyait sur l'Aigle de Meaux, lequel imprimait aussi dans ses œuvres que c'est une impiété que de contester au monarque le droit d'extirper par le fer et le feu l'erreur de religion; figurez-vous Louis XIV transfiguré en libéral et fournissant des arguments à ceux qui, au nom de la liberté, voudraient aujourd'hui combattre le pouvoir de l'Église!

Rien n'est plus faux qu'une pareille appréciation. Oui, il y avait en lutte deux pouvoirs qui se combattaient l'un l'autre, mais il y en avait un troisième qui était absent, et celui-là, c'était la liberté. (Plusieurs voix : Très-bien!)

La liberté, elle est apparue avec la Révolution française; avec la Révolution française a été renversé ce double édifice du pouvoir royal et du pouvoir sacerdotal absolu; puis, après une sorte d'interrègne, quand ces deux grandes figures s'étaient effacées au milieu des orages violents qui avaient labouré le sol de la patrie, vous le savez, le jeune vainqueur de Marengo a voulu restaurer non-seulement la société civile, mais la société religieuse; il a fait ce concordat qui est aujourd'hui la clef de voûte dans les questions de cette nature, concordat pour lequel il a reçu beaucoup plus d'éloges après lui qu'au moment où il l'a proposé; car tout le monde sait par quelle opposition il a été accueilli, par quelles colères delà part de quelquesuns de ses plus dévoués partisans qui ne comprenaient pas comment, traînant ainsi notre société en arrière, il voulait la conduire vers des sentiers qu'ils croyaient à jamais désertés.

Mais, il faut le dire, ces conseillers n'étaient pas suffisamment perspicaces; c'étaient des politiques à courte vue qui n'apercevaient pas les derniers desseins du général victorieux, qui s'attachaient avec une fidélité un peu niaise à ce mot de république qu'il avait écrit dans sa constitution, mais qui, dans sa pensée, devait être remplacé par celui de monarchie absolue. Or, cette hypothèse, — j'appelle cela une hypothèse et je vous en demande pardon, — cette tentative de conciliation entre l'Église et l'État était indispensable à l'accomplissement des desseins du nouveau souverain. Seulement, messieurs, de très-grandes difficultés se présentaient à lui. La cour des Rome était défiante, et cela se comprend à merveille : elle sentait qu'elle était en face d'un homme victorieux auquel il n'était pas facile de résister; elle voulait bien des avantages qu'on lui proposait, elle en aurait voulu d'autres , elle aurait été fort aise que, sous prétexte de religion, on lui rendît ses provinces; mais sur ce point il n'y avait pas d'observations à faire , vous connaissez les négociations si curieuses du concordat, et vous savez que le compelle intrare du jeune général n'a pas été tout à fait étranger à sa signature.

Mais, quant à lui, messieurs, quelles étaient ses idées? Il importe de le rappeler d'un mot.

Qu'on l'ait appelé Constantin, Charlemagne ou Théodose, je le comprends : les courtisans n'ont jamais manqué à la fortune, même quand ils s'exposent à des comparaisons de mauvais goût. (Sourires sur plusieurs bancs.) Mais, en réalité, ce qu'il voulait, cet homme qui comprenait à merveille quelques-unes des nécessités de la société

française, c'était attacher la religion à son char de triomphateur; il la voulait à côté de lui comme un intrument de gouvernement, il voulait qu'elle concourût à ce grand œuvre qu'il avait rêvé, auquel il se donnait tout entier, je le reconnais; mais, dans sa pensée, elle ne devait occuper qu'une position subordonnée. (Mouvements divers.)

Il ne peut y avoir à cet égard aucun doute. (Rumeurs.) Si la Chambre juge que je doive m'arrêter... (Non! non! Parlez! parlez!)

Je disais, messieurs, qu'il ne saurait y avoir aucun doute, car le premier consul, qui était hardi dans ses images, pittoresque et peu ménager dans ses expressions, qui dédaignait complètement les euphémismes et allait droit au but, disait :

« Avec les armées françaises et les égards j'en serai toujours suffisamment le maître »

Il parlait de la cour de Rome, il parlait du Pape, et vous voyez combien il était sage : il pensait que le conseil devait être accompagné de la force.

« Aveclcs armées françaises et les égards, j'en serai toujours suffisamment le maître. Quand je relèverai les autels, quand je protégerai les prêtres, quand je les nourrirai et les traiterai comme les ministres de la religion méritent d'être traités en tous pays, il fera ce que je lui demanderai dans l'intérêt du repos général, il calmera esprits, les réunira sous sa main et les placera sous la mienne. »

Nous ne sommes point en face d'un sentimental et d'un rêveur. C'était un homme éminemment pratique, qui voyait la portée de ses résolutions et qui les rattachait toujours à lui-même.

Les orateurs de son gouvernement y mettent plus de forme , mais le fond était exactement le même. Écoutez ce que disait M. Siméon :

« Il a fallu revenir à la religion comme aux formes protectrices de l'autorité politique. Pour gouverner les hommes, il faut s'aider de leurs sentiments. Or, le sentiment religieux est au fond de leur cœur. L'Assemblée constituante avait reconnu avec raison que la religion était un des plus anciens et des plus puissants moyens de gouverner; il fallait la mettre, plus qu'elle ne l'était, sous la main du gouvernement. »

On ne saurait être plus explicite, et par conséquent, quand je disais tout à l'heure que ce n'était point un intérêt religieux, mais un intérêt politique qui avait déterminé le fondateur du Concordat, vous voyez que je m'inspire des paroles officielles qui étaient prononcées à côté de lui.

Portalis est tout aussi clair. Voici les raisons pour lesquelles il pense que le Pape doit être préféré à tout autre chef spirituel :

« Un chef étranger, que le peuple ne voit pas, qui ne peut jamais naturaliser son crédit comme le ferait un pontife national , qui ren-

contre dans les préjugés, dans les mœurs, dans le caractère, dans les maximes d'une nation dont il ne fait pas partie, des obstacles à l'accroissement de son autorité, qui ne peut manifester des prétentions sans réveiller toutes les rivalités et toutes les jalousies, qui peut toujours être arrêté et contenu par les moyens que le droit des gens comporte, moyens qui, bien ménagés, n'éclatent qu'au dehors, et nous épargnent ainsi les dangers et le scandale d'une guerre à la fois religieuse et domestique... »

En vérité, on n'est pas plus délicat, on n'est pas plus plein de précautions pour faire apercevoir à une puissance par quel chemin elle peut passer pour arriver à la servitude. Telles étaient, en réalité , les visées de celui qui négociait le Concordat; et, en effet, par les lois organiques, il a parfaitement établi la supériorité de sa puissance. Comme il Ta dit, il a voulu salarier le clergé afin de l'avoir sous la main ; il est demeuré convaincu que ceux qu'il nourrissait seraient à lui.

Quant à moi, je pense que des deux côtés on se trompait ; que chacun réservait ses forces; que le premier consul comptait sur l'ascendant de sa gloire, sur cette puissance formidable qui était dans sa main redoutable, et que, quant à l'Église, elle comptait sur sa permanence, sur la sûreté de ses moyens d'action, de domination sur les âmes qui, tôt ou tard, sont sous sa main, sur l'enseignement qu'elle peut exercer, sur ces mille moyens à l'aide desquels elle pensait qu'un jour, après avoir songé à l'asservir , le gouvernement français serait forcé de subir ses lois.

Je ne veux pas vous entretenir de toutes les querelles qui ont éclaté depuis le Concordat

M. le président Schneider. Vous ferez bien, car ce n'est pas le Concordat que nous avons à discuter.

M. Jules Favre. Je n'ai plus que quelques instants à entretenir la Chambre.

J'aurais pu demander la parole sur l'ensemble du budget des cultes, et alors il est incontestable que mon droit eût été de développer ces idées générales. Cependant, si ces idées générales n'avaient pas l'assentiment delà Chambre, je suis prêt à m'asseoir. {Parlez! parlez!)

M. le président Schneider. Votre droit n'est pas contesté, et vous en usez; mais il y a là, comme en tout, une question de mesure.

M. Jules Favre. Si la Chambre veut bienm'écouter,jelui demande la permission de compléter ce que j'avais à lui dire. [Parlez!)

Eh bien, messieurs, je disais que sans m'occuper du passé, et en m' attachant simplement à l'état présent, en interrogeant les préoccupations qui sont, j,'en suis sûr, au fond de toutes vos consciences, il me paraît extrêmement difficile de pouvoir se reposer en sécurité

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sur ce dogme politique d'une uniou étroite entre l'Etat et l'Église, grâce aux concessions qu'ils se feraient réciproquement.

Tout à l'heure, je prenais la liberté de rappeler ce qui s'était passé au commencement de cette année. 11 est absolument impossible que vous ayez perdu le souvenir des débals qui se sont engagés dans une autre enceinte; ils ont eu un grand et très-légitime retentissement; deux hommes très-importants par leur science, très-importants par leur position dans l'État, tous les deux fonctionnaires, sont venus signaler le danger des envahissements du pouvoir sacerdotal, les entreprises qui étaient incessamment formées par lui contre les fondements mêmes de la société civile.

Il faut l'avouer, ce n'était pas de leur part une vaine chimère, et ils avaient comme point d'appui un document officiel dans lequel la société civile tout entière telle quelle existe, telle que nous la défendons, telle que nous en jouissons, était frappée d'anathème. Ces hommes ont appelé non- seulement l'attention du gouvernement, mais encore celle de l'opinion tout entière, sur les dangers d'un pareil état de choses.

Et après ce document officiel, est-ce qu'il ne s'en place pas un qui n'est pas moins grave? Mais, deux princes de l'Église ont été censurés, ils ont été condamnés par une juridiction compétente.

J'ai entendu dire qu'une pareille condamnation était insignifiante !

Ces paroles sont complètement contraires à mes sentiments ; elles les blessent profondément. Solliciter des lois nouvelles, des rigueurs contre les membres du clergé français, ce sont là des idées d'un autre âge que je repousse de toutes mes forces et auxquelles je ne m'associerai jamais. {Très-bien!)

Mais est-ce que c'est une chose insignifiante que de voir deux princes de l'Église qui sont censurés? Est-ce qu'il n'y a pas là, à raison même de la modération de la sentence et des égards dont elle a été environnée, et des précautions avec lesquelles on a frappé, un fait extrêmement grave qui doit solliciter l'attention des grands pouvoirs de l'État?

Ah! je le reconnais devant vous, lors de la discussion de l'adresse, cette question a été promptement apaisée, et après un long discours d'un des membres de l'opposition, dans lequel étaient énoncées des idées que pour ma part j'avais demandé à combattre, vous avez entendu la parole toujours si grave, toujours mesurée d'un des commissaires du gouvernement qui emprunte l'autorité qui s'attache à tout ce qu'il dit, non-seulement à ses hautes fonctions, mais encore à son caractère si plein de bienveillance et de modération. [Très-bien!)

Il était tout naturel que de semblables paroles terminassent le débat. Seulement, permettez-moi de dire que le désir même que la

Chambre avait de ne pas le voir engagé, témoignait jusqu'à un certain point de la vivacité de la plaie qu'on voulait cacher. Il n'y avait pas d'autres raison que celle-là, et je crois bien que c'est celle qui a dicté les paroles de M. le commissaire du gouvernement.

Messieurs, ces paroles, je les recommande à vos méditations. Voici ce que disait M. le commissaire du gouvernement en terminant son remarquable discours :

« Quelles sont les conditions de cet accord?

« En quelques paroles je les indiquerai.

« C'est d'abord l'indépendance de l'Église vis-à-vis de l'État dans tout ce qui concerne la foi, le dogme, l'enseignement religieux. Cette indépendance de l'Église vis-à-vis de l'État, elle assure la liberté de la conscience et de la foi, et, qu'on me permette de le faire remarquer, la liberté de la conscience et de la foi, quand elle est unie à la liberté civile et politique, est en même temps la plus solide garantie de la liberté de l'esprit, de la liberté de la pensée, de la liberté philosophique. »

Messieurs , vous avez accueilli ces paroles par votre adhésion unanime. Elles le méritaient; elles sont nobles. Seulement, j'ai bien peur qu'involontairement l'honorable orateur les ait placées à côté de la vérité, et que, malgré tout, comme il arrive toujours quand on veut contrarier la nature des choses, il n'ait rencontré dans ce prétendu accord des révoltes qu'il n'a pas pu surmonter. Comment! l'Église exercera son indépendance dans les matières religieuses d'une manière absolue pour sa foi, pour son dogme, pour son enseignement religieux! Mais ouvrez le Concordat, au premier des articles organiques, que voyez-vous?

« Aucune bulle, bref, rescrit, décret, mandat, provision, signature servant de provision, ni autres expéditions delà cour de Rome, même ne concernant que les particuliers, ne pourront être reçus, publiés, imprimés, ni autrement mis à exécution, sans l'autorisation du gouvernement. »

Ainsi, d'une part, on proclame l'indépendance de l'Église, et de l'autre, sa dépendance même est législativement consacrée.

Et ne dites pas qu'il soit possible d'établir une ligne de démarcation entre les choses qui sont de foi, qui sont d'enseignement religieux ou de dogme, et les choses qui sont d'ordre politique. Non, tout cela est possible dans un discours éloquent, de pareilles déclarations sont consciencieuses, elles doivent être respectées; mais lorsqu'on se place en face des faits, on en aperçoit bien vite le vide et l'inanité.

Et en effet, messieurs, sans sortir du sujet qui nous occupe, qu'est-il advenu?

Une bulle était arrivée de Rome, elle avait été publiée dans tous les journaux; mais les prélats n'ont pas pu la lire en chaire, alors même que leurs fidèles l'avaient entre les mains.

Et n'est-il pas une autre fois arrivé que les prélats ont voulu obéir à l'ordre qui les appelait à Rome, et qu'un veto les a retenus en France? Et ce sont bien des matières de foi qui sont réglementées par le gouvernement, il est impossible qu'il en soit autrement; dès l'instant qu'on admet la dépendance de l'Église, cette dépendance doit être absolue, entendez-le bien! et elle est toute sous le bon plaisir et l'arbitraire du pouvoir civil.

Voici ce que je lis dans le Moniteur du 14 mai 1864 :

« Le gouvernement, usant du droit que lui attribuent les articles organiques du Concordat (loi du 18 germinal an IV, article l*r), n'a pas autorisé la publication en France d'un bref donné à Rome le 17 mars dernier, pour l'introduction dans le diocèse de Lyon de la liturgie romaine. »

En quoi, je le demande, une pareille question touche-t-elle l'État? L'État cependant a le droit de la gouverner, et il la gouverne. Je ne lui fais pas ici le reproche d'avoir usé de son droit, seulement je veux constater la dépendance, et par conséquent la dépendance absolue qui résulte du Concordat, la situation véritable faite à l'Église; et vous vous étonnez, messieurs, que l'Église, qui contient dans son sein la vérité, que l'Église, qui par sa nature est l'expansion même, que l'Église, qui veut avant tout que cette vérité fasse le tour du monde, cherche à réagir contre les chaînes dont, en réalité, elle a été chargée ! vous vous étonnez qu'il y ait une guerre sourde entre les deux pouvoirs !

On vous déclare ici que cette guerre n'existe pas! Mais, en vérité, il faut fermer les yeux aux faits, et au lieu d'en chercher les causes, qui pourraient être contestées par la Chambre, j'aime mieux à un homme d'État opposer un homme d'État.

Vous avez entendu un orateur du gouvernement vous dire que l'accord existe, qu'il est parfait. Voici un autre homme d'État, non moins considérable, bien qu'il ne soit plus au pouvoir, mais qui est parfaitement connu pour son courage, pour son dévouement, pour sa fidélité au gouvernement actuel. Il est allé à Rome, et voici ce que je lis dans son écrit. (Interruption.)

C'est un document public. Mais si la Chambre ne juge pas à propos que je le lise... (Si! si! — Parlez! parlez!)

Voici ce que j'y trouve :

« Je vous écris de Rome où je suis venu rechercher la cause des difficultés qui divisent en France l'État et l'Église. »

Ainsi, d'un côté l'accord le plus parfait, d'un autre côté la division.

Et si je voulais poursuivre cette lecture, je vous montrerais ce que vous savez, car très-certainement vous avez lu ce document, — et c'est pour cela que, voulant épargner vos instants, je n'en remets pas les passages sous vos yeux, — je vous montrerais que, d'après cet écrivain, il existe à Rome un parti organisé contre la France, que ce parti est écouté du clergé français , qu'il a perverti quelques-uns de ses membres, qu'il trouve là un appui qui a été très-énergiquement condamné par l'auteur de la brochure.

Et d'ailleurs , à côté de ces faits qui sont des faits publics , s'en placent d'autres qui sont également officiels. Dans un dernier consistoire secret, le saint-père a fait entendre des paroles qui ne sont pas équivoques. Elles ont été imprimées dans tous lesjournaux, je vous en relis quelques-unes :

« Ces mêmes vénérables frères, dit-il, unis et soutenus par une affection et un respect inaltérables à notre chaire de Pierre, mère et maîtresse de toutes les Églises, ne se laissant effrayer par aucun danger et par aucune tribulation ; mettant de côté tout respect humain, ne se souvenant en aucune façon des décrets injustes promulgués par l'autorité civile contre l'Église, la glorifiant hautement de défendre et de soutenir avec intrépidité, tantôt par la parole, tantôt par les écrits, la vérité et l'unité catholiques , nos droits et la puissance, l'autorité, la liberté Jsupréme de l'Église et de ce siège apostolique ; et en même temps par les lettres récentes qu'ils nous ont écrites , soit à nous , soit aux fidèles confiés à leurs soins, ils se glorifient ouvertement et publiquement de rejeter et de condamner les choses qui sont condamnées par nous, et ne laissent pas de s'opposer avec une force sacerdotale aux desseins criminels et aux efforts des hommes ennemis, en inculquant une saine doctrine aux fidèles qui leur sont confiés , et en les guidant dans les sentiers du salut. »

Ainsi la société civile est condamnée, la guerre lui a été déclarée. Voilà ce qui ressort de ces documents officiels, voilà ce que l'État est impuissant à combattre ; voilà la lutte qui se continue, malgré toutes les protestations d'accord et de paix.

On peut bien dissimuler le mal, l'atténuer avec de la prudence; mais ce qui a été déclaré au Sénat, c'est qu'il existe dans cette grande société française deux courants opposés qui se contrarient, et qui, un jour, pourraient compromettre et rendre hostiles les générations qui en sont pénétrées. (Exclamations et murmures.)

Voilà ce que des hommes d'État ne doivent jamais oublier.

Quand on s'est préoccupé de la question de remède, les uns ont dit : « Augmentez les faveurs de l'Église ! » les autres, au contraire, ont fait appel à de nouvelles rigueurs.

Ni l'une ni l'autre de ces deux voies ne peut conduire au salut.

Quant à nous, la seule qui nous paraisse résoudre la question glorieusement et pacifiquement, c'est la liberté, la liberté de conscience qui n'a jamais été qu'un vain mot , qui ne peut être qu'un vain mot, alors qu'il existe une religion privilégiée (bruit), alors qu'il existe des lois qui interdisent , sous peine de châtiments corporels et d'amendes, les discussions philosophiques et religieuses.

Nous croyons que la société doit aviser, qu'elle est engagée dans une voie dangereuse , que si elle s'endort dans une fausse sécurité, le réveil peut être terrible.

Ah! messieurs, je le sais, et c'est parla que je termine. L'honorable orateur auquel j'empruntais tout à l'heure quelques paroles, vous disait : « La séparation de l'Église et de l'État, c'est une utopie repoussée à la fois par l'État et par l'Église ! »

Je le comprends ,par l'État , car il ne se croit pas assez fort pour pouvoir supporter la liberté de l'Église... (Rumeurs.)

Quant à l'Église, je suis convaincu qu'elle méconnaît ses véritables intérêts, qu'elle puiserait dans la liberté une vie nouvelle, qu'elle se rapprocherait ainsi des populations, qu'elle obtiendrait leur fidélité , leur vénération, et que le renouvellement de la foi la récompenserait d'un sacrifice momentané. (Mouvements et bruits divers.)

Dites, messieurs, que ce sont des paroles d'avenir, c'est possible; mais dans les affaires de ce monde, l'heure présente doit être interrogée, c'est incontestable, c'est là une de ces nécessités qu'il faut prévoir. Seulement, l'homme serait bien aveugle, bien coupable, s'il n'avait pas l'œil fixé sur celles qui doivent suivre, et si, alors qu'il parle avec conscience, il n'était pas soutenu par cette grande pensée qu'un jour peut-être, ses paroles, dédaignées à l'heure où il parle, seront accueillies avec reconnaissance. (Très-bien! autour de l'orateur.)

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