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DISCOURS PARLEMEN'TAIHES.
savent, à cet égard, plus que nous; mais jusqu'à un certain paiot ils sont de mauvais juges, car ils sacrifient tout à un point de vue sp^ cial, et ils oublient irop par «quelle force supérieure la France seraii défendue, si jamais elle était au moment du danger.
Je ne puis appliquer ces réflexions, — pardonnez-le-moi, ceci n'est qu'un incident, — aux demandes perpétuelles de crédits pour les fortifications. Je me garderai bien de toucher d'une manière spéciale à un semblable sujet ; je craindrais de commettre de regrettables erreurs. Je reconnais, messieurs, que si on veut pousser le système de défense par les fortificalions jusqu'à la plus grande perfectioa possible, nous avons tort de refuser les crédits, et M. le ministre de la Guerre a raison de nous les demander. Mais voyez si, à cet égard, comme en ce qui concerne les armes perfectionnées, nous ne serions pas condamnés, dans le cas où la théorie serait juste, à nous épuiser perpéluclleraent à la suite de la science, dont le champ est infini, qui travaille toujours et ne s'arrête jamais, dans des dépenses éteN nellemcnt stériles, qui iraient toujours en grossissant, sans jaowiii recevoir une application utile. Notre honorable collègue M. Étuile OUivicr nous faisait, à l'une de nos dernières séances, celte observation qui me paraît pleine de justesse, mais elle s'applique sortout aux fortifications; et pourquoi? Précisément parce que le système de fortifications change nécessairement avec la portée des armes delir. et quand cette portée devient considérable, il faut faire avancer \ts fortifications, il faut, si je puis me servir de cette expression, aller au-devant de rcuncmi, et ce ne serait plus à 2 ou 3 kilomètres sealeraeut, mais à 12, 1&, 18 kilomètres du centre de la place qu'il faudrait reporter les ouvrages de défense, et comme, eu définitive, la circonférence dans son développement s'augmente avec le prolougemeat du rayon du tir, vous voyez que de proche en proche noos arriverions, si on veut pousser la théorie jusqu'à sa perfection, à fortifier la France tout entière et à creuser un nombre considérable de (ossti dans lesquels nous engloutirions beaucoup plus de millions que d'eonemis. {Exdavuitions en sens divers.) Messieurs, je proteste contre une telle cxafjéralion, et c'est pour ne point y tomber que je demande â la Chambre de prendre en considération ces simples réflexions et d'examiner avec moi, — je serai à cet égard aussi bref que possible. — si l'état actuel de l'Europe permet à la France de tenir le langage que tout à l'heure je mettais par hypothèse sur les lèvres de MM- les ministres. Ces paroles alors auraient une puissance considérable, car vous auriez pour auxiliaires tous les peuples qui sentent la néces.sité d'en finir avec un pareil système; tous vous viendraient en aide, et quand vous auriez pour vous la pubhcité, soyez sdrs que vous triompheriez. {Approbation à la yaucke de l'orateur.)
ns
Eh bien, est-il téméraire, dans l'état actuel de l'Europe, d'espérer qu'il sera possible d'arriver à un scnihlahle résultat? Permettez-mot de dire qnc je ne suis pas le premier à le désirer, et ce n'est pas pour ma part une innovation, une témérité, un acte de sentimentalisme, que de faire appel à ces forces vives que je tire de la nature humaine CL qui doivent réagir contre la force brutale sous laquelle on voudrait les écraser.
Mais, si je me reporte à 1863, je me rappelle les termes du discours de la couronne où, dans un langage trés-élevé, on exprimait des idées fort justes qui ne soui autres que celles que j'essaye d'interpréter; et le rapporteur de votre budget, M. O'OuJn, leur donnait son autorité lorscfue dans son rapport il écrivait, à propos du budget de 1864, ces lignes que je demande la permission de mettre sous vos yeux :
« Tous les États de l'Europe s'épuisent pour entreprendre des armements exagérés; les services de la guerre et de la marine imposent chaque année à leurs budgets près de quatre milliards dedépenses. Sans doute, il existe entre les développements des forces mililaircs des diverses nations des corrélations forcées qu'on ne saurait nier. La solution par uu longrès européen des difficultés qui les divisent aurait pu seule amener la réduction simultanée et immédiate de leurs armées. Mais, en dehors de cette réforme radicale dont le moment ne |)arait pas encore venu, on entrevoit la possibilité d'économies sérieuses quoique plus modestes, et s'il est uu peuple pour lequel elles n'offrent aucun danger, c'est assurément celui dont les enfants deviennent tous, au premier appel du pays, d'irrésistibles soldats. «-
Cette dernière partie de la citation, que je mets sous les yeux de la Chambre, s'applique tout particulièrement à l'opinion que j'ai pris la liberté d'émettre tout récemment et sur laquelle je ne reviens pas. Mais quant à la proposition d'un désarmement général, elle était dans les nécessités de cette année 18H3 qui s'ouvrait par le grave docuraeul diplomatique que je rappelais tout à l'heure, et qui s'est fermée par cette déclaration non moins solennelle, non moins positive, du rapporteur de vos lois de finances.
Si le raomeut n'était pas venu en 1863, est-ce que rien n'a changé depuis? Est-ce que les questions inquiétantes n'ont pas été résolues? Est-ce que le trouble ap])arent de l'Europe ne cache pas en réalité une reconstitution dont notre sagesse doit profiter pour faire prévaloir les doctrines pacifiques qui sont notre foi et qui seront aussi notre force?
J'interroge l'horizon, et je me demande quels peuvent être les sujets sérieux d'inquiétude.
J'aarais bien voulu trouver l'historique des négociations diploma-
DISCOUnS PARLEMENTAIRES.
tiques qui se sont suivies depuis l'année dernière. J'ai pris la lib«rté de m'adresser à MM. les miiiisires et de leur faire observer que, k cet ■ égard, nous n'étions pas fort riches en documenis. Nous >ivons sur le passé, et ce passé, il est encore insuffisant. Ainsi, en ce qui concerne l'Allemagne, sur son étal général, nous n'avons pas d'autre publication que ta circulaire de M. de la Valette du 16 ou 17 seplembrc t8fi6. Je ne parle pas de rincidcnl du Luxembourg, qui s'est icrniiné diplomatiquement en mal 1867. Vous voyez où nous en sommes- Ce silence veut-il dire que c'est un ferme accord qui règne entre les puissances, et fatidra-t-il appliquer aux nations ce qu'on dit des M ménages, que les meilleurs n'ont pas d'iiisioire ni de correspondance? ■
Je voudrais le croire, messieurs, mais j'avoue que, pour le niicui croire, j'aurais été enchanté d'avoir sous les yeux des pièce» qui auraient justifié ma confiance. {Très-bien! à la gauche de f orateur.)
Si cela D'est pas possible, je u'cléverai à cet égard aucune récrimination, je me bornerai à constater le fait.
J*ai rencontré, — et cela ne surprendra personne parmi vous, — de la part de M. le ministre des Affaires étrangères, la plus parfiiie courtoisie. Il a eu la bonté de me faire une communication dont je le remercie, celle qui est relative à l'incident de Tunis ; car à défini d'autres, nous avons eu, cette année, l'incident de Tunis. Il est armé un jour où, sur la Méditerranée, il s'est formé un orage qui aurait po bouleverser l'Europe, et, si la Chambre me le permet, je dirai un mot sur cet incident de Tunis, non pas que j'y attache une grande importance poli1i(|ue, mais parce que M, le ministre des Affaires étrangères me pennctira, au nom des intéressés dans cet incident, de lui adresser quelques observations. En dehors de cet incident, je te répète, sur la politique générale, nous n'avons obtenu aucune communication : nous vivons sur le passé, le ridenn est tombé sur la scène diplomatique, à partir du mois de décembre l«6fî ; et, s'il ne nous avait pas clé possible de l'écarter, grâce aux communications des feuilles étrangères, nous aurions pu croire que, nouveaux Épiménides, nous avions dormi jusque-là pour nous réveiller aujourd'hui.
Eh bien, messieurs, je me demande, grâce à ces coromuaieatioo^, qui ne nous viennent pas de M. le ministre des Affaires étrangères. si nous ne pouvons pas nous faire une idée très-juste de notre «ilTMition actuelle à l'égard de l'Allemagne et à l'égard des autres puissances, et, si vous le permettez, en quelques mots je résumerai ce qui, à mon sens, caractérise les relations diplomatiques à l'égard de rAlIcmagnc et à l'égard de rtJricni, c'est-à-dire l'insurrection Cretoise. Je dirai un mol irès-bref et très-réservé de notre situation» l'égard de l'Italie; et lorsque je me serai livré avec vous à cet eia-
sse'
mea, si vous voulez bien me le permettre, je crois que je serai parfaitemenl en état de conclure.
J'ai dit que je voulais tout d':ibûrd vous occuper de Tunis. Je saisirai cet incident avec d'autant plus d'empressement, que je prendrai la liberté d'adresser à cet égard quelques éloges mùUs de certaines réserves à M. le ministre des Affaires étrangères. {Ahf ah! — Trètbien .'}
Voici, en effet, messieurs, à quelle occasion la paix a failli être troublée entre nous et la régence de Tunis.
Jusqu'en 1867, la régence de Tunis était administrée patriarcalemeot et barbarcsquement, c'csl-à-dire que le bey de Tunis décrétait les impôts; il eucoutiait la perception à ses officiers généraux, lesquels lui remcKaieut ce qui restait dans leurs caisses; quant aux besoins de la trésorerie, on y faisait face au moyen de l'émission de bons du Trésor, qu'on appelle des téskérés. Mais, jusqu'en 1863, le bey était fort eu arrière de la civilisation européenuc, et c'était là un reproche que lui faisaient de très-grands et très- respectables financiers qui entendaient beaucoup mieux les affaires que lui.
Or, en 1863, on lui persuada que rien ne serait plus salutaire pour lui que de contracter un emprunt; et il fit un emprunt de 2'S millions.
Cet emprunt fut couvert surtout par des souscriptious françaises, et cet emprunt réussit à un tel degré que, deux ans après, le montant de cet emprunt, dont je suis loin de chercher quel a clé l'emploi, était dévoré, et que le bey était dans la nécessité d'en contracter un second. €e nouvel emprunt clatt de 36 millions, ce qui porte au chiffre rond de 7j millions le mour.-mt des deux emprunts.
Je ne veux pas m'occuper, bien entendu, des finances du bey : je ne le pourrais pas, ce serait une haute indiscrétion, et d'ailleurs ceci nous mènerait trop loin; mais ce que je constate, c'est qu^après avoir contracté ce double emprunt vis-à-vis surtout des souscripteurs fran^jais, le bey, au mois de juillet 1867, a été réduit à la triste nécessité de suspendre ses payements, car il n'a pas fait honneur k ses coupons. Ici, messieurs, je rends justice h M. le ministre des Affaires étrangères ; il a fait entendre un langage ferme et en tous points digne de la France. 11 eût été, à coup stir, extrêmement pénible pour nous d'entreprendre une seconde guerre de liquidation de créances, mais je crois qu'instruits par les fautes de la première, nous aurions agi plus sagement. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'instant le bey <lemanda à entrer en pourparlers, et il offrit spontanément le parti auquel M. le ministre s'est arrêté et que je prends la liberté de ne pas approuver tout à fait, je lui en demande pardon. Voici, en effet, le tempérament qui fut offert : c'est du premier ministre du bey
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DISCOURS PARLEMENTAII'.ES.
qu'est venue la proposition. On a dit au gouvernement fnmeiis • Rien oc sera plus Facile, grâce à votre expérience, qu'une reconstitution com|ilële du système financier de la réjjence; nous nous mettons à cet êjjanl complètement à votre disposition. Le {^ouver^ nement Français a accepté. 11 a été convenu qu'on enverrait uo In^ pectcur des finances; puis, lorsque le projet «levait être misa exécution, le premier ministre du bey s'est ravisé -, il a parlé d'oppoutioos qui vciiiiient de la part du {gouvernement ang;lais et du {;ouvernenieDt italien. Ici encore je rends hommafje à la Fermeté de M. le ministnc.
M. le ministre a envoyé à son a[;cnt, consul (général à Tani». det instructions eu suite desquelles il a amené son pavilloa , faùdot entendre au bey que lorsque la France avait reçu une parole, iloe pouvait y avoir ni tempérament ni transaction, et que cette puok devait être tenue. Seulement, après celle victoire (je reconnais qw sur ce point les intérêts Français ont été proclamés), après celte victoire, dis-jc, dans quelle situation se trouve M. le ministre des Affaires étrangères? Si j'en i-rois les informations qui me sont p > d'ua
grand nombre de côtés, cette proposition qui aurait ri p^je
bey ne serait qu'un leurre.
M. le ministre des AFFaircs étrangères connaît bien mieux que les qualités et les déFauts des Orientaux-, il sait qu'à une extrême finesse ils joignent l'art raffiné des lenteurs, des atermoiemeats, r( qu'ils sont passés maitrcsà cet égard; ils inventent des expédienlt. des artifices, ils les colorent par toutes sortes de prétextes, afia d'empêcher ceux avec qui ils traitent d'aboulir jamais.
Je voudrais, pour ma part, en ce qui concerne la France, une poljlique tout aussi résolue que celle de M. le ministre; mais qu'il roe permette de le lui dire, je voudrais qu'elle Fût plus brève et plus pratique; et si les renseignements que j'ai obtenus sont exacts, les Anglais et les Italiens ont été payés exactement de leurs intérêts, par une excellente raison, c'est qu'ils avaient dans la main un gage et qu'ils s'en sont servis.
Nous aurions pu agir comme eux, et ce gage ne nous manquait pM; car, dans les contrats , on nous a donné en nantissement certiins impôts que nous aurions pu recouvrer à la place du bey. Mai» que voulez-vous? il semble que, poussée par son instinct généreux, qui parfois peut avoir des inconvénients, !a France mette son orgueil à devenir l'insiiiutour de tous les peuples de l'univers; et ce n'est pas assez des embarras que nous pouvons avoir chez nous, voilà que nous allons enseigner au hey de Tunis l'art de recomposer ses fïnaiices. SI je ne me trompe, nous trouvons quelques embarras chez noos, nuis nous pensons qu'après avoir traversé la Méditerranée et nous être placés à la tête de cet F.tat qui est neuf, et dont nous pooTonsdis-
jpuscr, nous allons réaliser des merveilles et arriver à des budgets qui ne présenteront aucun déficit.
Je crains, messieurs, que ce ne soit une illusion, un rôve, une peine perdue; je crains que celle ingérence dans les affaires du bey de Tunis ne nous conduise à rien d'utile, et si les conseils qui sont donnés par certaines parties intéressées pouvaient prévaloir, ce serait l'action qu'il faudrait faire succéder à ta délibération; ce serait la prise de possession de certaines sources de revenus que le bey ne pourrait refuser au {jouvernement français, et qui trancherait cette question, laquelle ne doit pas rester plus longtemps en litige. {MoU' vevwits divers.)
Je demande pardon à la Chambre de l'en avoir entretenue; vous voyez qu'elle intéresse un grand nombre de souscripteurs français, et là, messieurs, est mon excuse ; mais je reconnais avec elle, quelle que soit riraporfance de la régence de Tunis, qu'il ne lui est pas donne, au moins je l'espère , de troubler la paix du monde. Il en est autrement quand je tourne mes regarfls du cùté du Nord...
S. Exe. le marquis de Moijstiek, minixlre Hcx A ffaim étrangères. Si M. Jules Favre , avant de passer à une autre question, voulait bien me permettre, je lui répondrais immédiatement sur les affaires de Tunis, qui sont d'une nature tout à fait spéciale; mais s'il désire continuer, j'attendrai.
M. Jules Favre. Je ferai ce que vous voudrez, monsieur le ministre.
S. Exe. le marquis de Moiistier , ministre des Affaitts étrangères. Messieurs, tout en rendant justice à la conduite du gouvernement français dans l'affaire des créances tunisiennes, Thonorable M. Jules Favre a témoigné quelques craintes sur la valeur et la portée des arrangements que le gouvernement français voûtait prendre ou avait pris avec le bey de Tunis.
il y a ici une erreur.
D'abord l'honorable M. Jules Favre semble croire que le gouvernement français veut se faire l'instituteur du gouvernement tunisien, veut s'établir chez lui, prendre ses finances en main, et les organiser lui-même. Cela n'est point du tout exact. Le gouvernement français ne désire pas faire plus en Tunisie qu'il n'a fait en Grèce et en Turquie, où il lui est arrivé de fournir aux gouvernements qui le lui demandaient, des hommes éclairés, spéciaux, pour aider ces gouvernements Émettre leurs finances en bon état.
Le bey de Tunis a rendu un décret par lequel il a constitué une commission financière, non pas française, mais tunisienne; il a seulement exprimé le désir qne nous voulussions bien mettre à sa disposition un homme pratique qui fui apte à en diriger les travaux, au
DISCOURS PARLEMEMAIRES.
litre tunisiea et uoq au titre Français. Il a demandé en même lemps que ïes inlérêts français et étrangers fussent représentés.
Voilà ce qui a été fait, et je ne vois pas pour quelle raison nous eussions repoussé la proposiiion du bey , quand cette proposition avait pour but de {jaranlir le boa ordre qui avait fait défaut jusqu'alors à radministratiou tunisienne.
Nous avons dans la régcuce deux intérêts, l'intérêt politique el rintërét des créanciers français, qui sont nombreux à cause du coinmerce que nous faisons avec ce pays.
En ce qui regarde l'inlérêt politique , il est évident que nous ne pouvons pas» sans un^^raud dél riment pour la France, laisser ioiobcr la Tunisie dans un certain état d'anarchie qui compromettrait son eiistence. Or, le moment était précisément arrivé où la situation «e dessinait d'une manière extrêmement inquiétante. C'était pour ouu« un devoir de nous eu préoccuper. Je le répète, si nous laissions b Tunisie tomber dans un certain étal d'anarchie, il en résulterait de$ nécessités d'iutcrveution que nous redoutons plus que qui que te soit, et peut-être même des difficultés avec les autres puissances. Nous avons donc raison de ne rien néçli{jer pour arriver à ce résaltji que la réQ;encc soit administrée, sinon de la meilleure façon [>0$jjbit>, au moins d'une façon suffiisaote pour ne pas compromettre les intérêts politiques de la France.
Ouaot aux intérêts des parliculiers, nous n'entendons pas les négliger davantage. Je n'ai pas à m'occuper de l'origine des eropranL< et de la manière dont ils ont été employés. Je prends la situation dans l'état oii elle se trouve.
Deux emprunts ont eu lieu successivement, dont les titres sont presque tous eutre des mains françaises. Depuis un an, les arrérages de ces emprunts ne sont pas payés. Le gouvernement français poar> suit deux buts : le premier, c'est d'arriver à ce que le bey trouve les moyens d'acquitter les semestres arriérés; le second, c'est de' réaliser une combiuai.sou douuant des garanties pour l'avenir.
Nous n'apercevons ces garanties que dans la formation d'ane coid> mission Buaucière,
Cette institution pourra, je l'espère, en permettant de saneiiler le bon emploi des revenus de la régence, prévenir de nouvelles ielerruptions dans le service de la dette tunisienne. Voilà le dooMe but que poursuit le gouvernement français.
Nous n'avons pas le choix des moyens; si le bey n'était pas véritablement dans l'embarras, si nous nous trouvions en face d'une mauvaise volonté caractérisée; en un mot, si le gouverncmeot de U régence, ayant sulfisamracnt d'argent en caisse, refusait de payer, nous devrions cerlainemcût agir sur lui par intimidation. Mais il n'en
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est pas ainsi; k situation du bey est vérilablcmcnt embarrassée. Que ce soit par sa faute, cela ae change riea à ta question. Nous devons donc l'aider A rétablir sa situation, comme un créancier aide son débileur à sortir d'une position mauvaise, mi> par retle considération qu'en le traitant trop sévèrement, il risque de hàtcr sa ruine et de tout perdre lui-mt^me.
Ouant à l'interruption des rapports diplomatiques et à la tension momcQtanéc qui en a été la suite, l'hononible M. Jules Favre a eu parFaitemcnt raison de ne point s'en inquiéter. Le hcy de Tunis n'est pas à deux de jeu avet- nous, et quand la France a vraiineiil la volonté de faire prévaloir ce qui est juste et raisonnable, elle peut être siirc qu'avec un certain déféré de fermeté elle obtient ce qu'elle désire. Le seul cù\é délicat de la question était la nécessité de tenir un compte équitable des intérêts étrangers, et de ne pas leur inspirer d'inquiétudes lé{ïitimes.
Le gouvernement anglais et le gouvernement italien ont pu supposer un instant que nous vuudrious peut-être faire prévaloir nos intér^^ts d'une manière un peu trop égoïste et au dél riment des leurs, de franches et loyales explications ont suffi pour éclaircir la situation, et aujourd'hui, au lieu de trouver, du cAté de rilalic et de TAngleterre, des difficultés, nous rencontrons, de la piri du gouvernement de ces pays, un point d'appui pour agir dans l'intérêt de tous. Voilà quelle est la situation, et je crois que cet exposé, inattaquable eu fait, sera de nature à satisfaire ta Cbarabre. {Très-bkn! Irh-hien!)
M. Jules Favre. .le ne le contredis pas en fait; mais voici rau seule réponse, ce n'est qu'une simple observation. .!c crains que M. le ministre, dont je ne conteste en aucune raani<>re les excellentes intentions, ne prenne une voie trop longue pour arriver :iu but qu'il se propose, et qu'il ne traite trop politiquement une afFairc qui, suivant moi, devrait conserver un caractère exclusivement commercial. Nous pouvons, à cet égard, prendre des leçons de nos voisins; nous savons qu'ils sont très-entendus en affaires et non moins expéditifs, je %'eu\ parler des Anglais et des Américains.
Supposez que les Anglais ou les Américains soient dans une pareille situation; ils prendraient les douanes de la régence de Tunis et ils se feraient payer. Eh bien! soyez srtrs que si le gouvernement français faisait un pareil acte de force, à l'instant même le bey entendrait raison, car ce que disait M. le ministre est parfaitement vrai. Si le bey n'avait aucunes ressources, on ne ponrrait le faire payer. Mais ce ne sont pas tes ressources qui manquent ; seulement elle« sont employées à d'autres dépenses. Si donc la France suivait ce parti que j'ai pris la liberté d'iadiqaer, peut-être arriverait-elle à un résultat meilleur.
niSCOURS PARLEMENTAIRES.
M. LE MINISTRE Dts AFFAIRES ÉTRANGÈRES. Je VOUS répondrai tout à rheure.
M. Jules Favre. La Chambre a entendu les cxplicatious de M. le ministre, elle a bien voulu me permellre d'y opposer une répoose qui n'est que ropinioa de personnes compétentes dont je liens ces informations, ,1e m'en ra|>porie à la sagesse de M, le ministre et à sa vigilance pour donner à l'affaire toute ta portée qu'elle peut avoir, et je reviens à ce que j'avais l'houneur de dire au moment où M. le ministre a bien voulu me donner les explications que vous avez entendues.
C'est véritnhlemeait du côté de rAliema(];ne que sont, je ne dif;ii pas aos principales, mais je ne crois pas être trop affirraatif en ajoutant» nos seules inquiétudes-, c'est du côté de l'AlIcmagae que se sont opérés les plus fi^rands déplacements de forces, les reconstitulioo* territoriales, les transformations d'influences, et par conséquent II est tout simple que la France ait considéré tous ces g^rands événements d'un œil attentif. Mais il importe de .savoir comment elle che^ chcra à résoudre les ditfiruhés qui pourraient être la conséquence de cet ordre de faits nouveaux. Ce que je demande au gouvernemeot, c'est d'avoir une politique, c'est de la suivre résolument, c'est de l'accentuer avec la force et ta netteté qui doivent caractériser on gouvernement comme celui de la France.
Or, quelle doit être celte politique, messieurs?
Eu ce qui concerne les affaires cTitéricures, j'ai entendu sonveol professer celle ma%irac , que les gouvernements pouvaient se passer de principes et n'obéir qu'à la loi de leur intérêt. C'est là, messieurs, une maiimc qui me parait radicalement fausse et dangereuse. (Mur* quet d'appi'obalion à la gauc/ie de l'orateur.)
L'intérêt, à coup sur, ne doit jamais être dédaigné; mais la sagesse et les efforts des hommes d'Étal doivent tendre toujours à le concilier avec le sentiment du juste. Et ce n'est point assez du sentiment du juste . une grande nation n'est pas seulement une collection de forces militaires i elle e.st, avant tout, une âme, elle se résume dans une idée, cl quelque glorieux que soit son drapeau qui flo ' :< le monde, ce drapeau abrite toujours dans ses plis une pcnsi < m-
prennent tous les peuples, et autour de laquelle ils se rangent. (AtoutteUe approbation à la gauche de l'orateur.)
Cela est plus particulièrement applicable à la France, et à la France constituée telle qu'elle est; car, pour définir et déterminer le caractère de sa polilique, je n'ai pas besoin de me lancer dans les hypothèses, je n'ai pas à appeler à mon secours des sentimentalités, c'est l'état de la France que j'interroge et qui va me répondre.
Cet état, messieurs, quel est-il? C'est la nation tout entière re|Hr-
sentée par sod chef qui sort d'elle, par ses mandataires qui sonl éffalemciit tirés de ses entrailles. Le tlofifme politique qui a prévalu, depuis t848, qui, après avoir é(é le ciment avec lequel l'édifice social de la France s'est constitué, déborde sur l'Europe, et qui rayonnera, je resp<Te, sur le monde entier, c'est le principe de la souveraineté nationale. (Assenlimenf à la gauche de. l'orateur^)
De ce principe, quelle conclusion doit-on tirer, en ce qui C4>ncerne la politique étranffère?
Ici, messieurs, il faut se jjaranlir de dan^jereuses illusions : le principe de la souveraineté nationale serait périlleux et funeste, s'il devait avoir pour conséquence de favoriser ce système auquel on a douûé le nom de syst^nii; des nationalités, système qui consisterait à permettre à certains {;;roupcs humains de conquérir par la ruse et par la force d'autres groupes, sous prétexte que ces derniers leur sont associés par la lan^e et par la race. Le système qui conduirait à de telles conséquences, si fausses et si injustes, ne recevrait jamais notre approbation. Mais le système de la souveraineté nationale, combiné avec celui des nationalités , enseigne à respecter et à faire respecter la volonté des peuples librement consultés; car c'est du consentement que natt le pouvoir ; quand ce consentement est pur de toute espèce de violence, il est la source légitime de l'autorité; et c'est le système, le principe que la France doit chercher à faire prévaloir dans toutes ses relations avec les nations voisines. (Très-bien! à ta gauche de l'orateur.)
Cela étant, est-ce que nous pouvons dire que les grands événements qui se sont accomplis en Allemagne, et qui participent à la fois, et du principe de la souveraineté nationale, et de ce système dangereux et funeste auquel je donnais le nom de système des nationalités, pris dans le mauvais sens, bien entendu, est-ce que nous pouvons dire que ces grands événements se sont accomplis sans notre participation? Il y a quelques jours, messieurs, je vous disais qu'ils se présentaient à nous avec une telle force et une telle autorité, qu'il fallait les accepter. C'est la raison du fait; mais I! y en a une autre supérieure, c'est celle du droit. Nous pouvons dire que nous avons fait l'iodépendance de l'Italie, mais nous pouvons dire avec la même justesse que nous avons contribué, et dans une notable mesure, à l'unité de rAllemagne. Non-seulement, quand etlen'était point encore faite, son éventualité ne nous a pas alarmés ; mais nous l'avons provoquée, désirée, appelée de tous nos vœux. Et au nom de quel principe? précisément au nom de ce principe de la souveraineté natiooate qui s'affirme par le libre consentement des populations, se cherchant, s'unissant, non pas dans le sang et les armes de la guerre, maïs dans le libre échange d'un commerce pacifique, de négociations
DISCOURS PARLEMEKTAIRES.
qui doivent conduire àse faireréciproqueineDl entendre, et à api^cler le commun accord qui peul le?; transformer. Voilà quelle élait, en 1859, c'cst-à-tlire à une ('poquc où ks évéaemcnls qui se sont accomplis depuis claicnt cerlaineracnl en dehors de toutes les prévision humaines, voilà quelle était la politique de la France, nettement accentuée dans des documents officiels.
Je pourrais étaler un grand nombre de ces documents à cette tribune; j'abuserais de votre patience, mais ils ne nuiraient pas à la force de ma démonstration, qui m\ipparaît avec la clarté de l'évidcnce. Cependant, pour n'en citer que quelques-uns, laissez-moi vous lire un article du Moniteur, c'est-à-dire la voix de l'empereur ni*me, carleil/oniYcur est l'cxprcssiou du pouvoir personnel, un article publié en 1859 sur cette question, alors que nous étions afjitcs par cette grande éventualité de la guerre d'Italie, qui se présentait à auuji comme une nécessité patriotique à laquelle nous avons glorieusemcot satisfait.
Voici, en ce qui concerne rAlleniagnc, comment s'exprimait le gouvernement ; vous allez voir que son laiiipge était parfailemeat net : i
X Quand on ne veut que la Justice, on ne craint pas la lumière. Le gouvernement français n'a rien à caclier, parce qu'il est sûr de n'avoir rien à désavouer. L'attitude qu'il a prise dans la question itabeane, loin d'autoriser les défiances de l'esprit (germanique, rloit au coutrairc lui inspirer la plus grande sécurité. La France ne saurait attaquer en Allemagne ce <[u'cllc voudrait sauvegarder eu Italie. Sa politique, qui désavoue toutes les ambitions de conquête, ne poursuit que les satisfactions et les garanties réclamées par le droit des gens, le bonheur des peuples (^1 l'intérêt de l'Europe. En Allemagne comme en Italie, elle veut que les nationalités reconnues par les traités puissent f* maintenir et même se fortifier, parce qu'elle les considère comme une des bases essentielles de l'ordre européen.
« Représenter la France comme hostile â la nationalité allemande n'est donc pas seulement une erreur, c'est un contre-sens.
« La politique de la France ne saurait avoir deux poids et dea\ mesures; elle pèse avec la même équité les intérêts de tous les peuples. Ce qu'elle veut faire respecter en Italie, elle saura le respecter ellemême en Allemagne. »
Voilà un langage dont la netteté est parfaite; il ne laisse aucune ambiguïté sur les desseins du gouvernement; et le 12 janvier 1863, dans son discours d'ouverture de la session législative, l'empcreor disait : •< On se platl ordinairement^ h chercher dans les actes des souverains des mobiles cachés et de mystérieuses combinaisons, et cependant ma politique a été bien simple : accroître la prospérité de
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la France et soo ascendant moral, sans abus, comme sans affaiblisse^ ment du pouvoir réuni entre mes mains; à l'extérieur, favoriser dans la mesure du droil et des traités les aspirations iégitiincs des peuples vers uu meilleur avenir. »
Je sais que ma discussion ne serait pas loyale, si je n'avertissais pas la Chambre à cet ép;ard, que rempcreur, en tenant ce lanf^af^e, parle des traités. Mais n'a-t-il pas été le premier à reconnaître leur insuffisaoce, et ne les a-t-il pas déchirés lui-même, et de son épée et de sa parole? N'est-il pas évident que lorsqu'on parle de la nécessité de l'unification de rAllemagne, ce respect dii aux traités ne peut tromper personne? Il s'agit de l'expansion d'une grande pen.sée nationale h laquelle jamais la France ne fera obstacle.
Je pourrais encore mettre, messieurs, sous vos yeux l'extrait d'une dépêche du 28 janvier tK64, c'est-à-dire postérieure aux hostilités en Danemark, dans laquelle lord John Hussell rend compte d'une conversation qu'd a eue avec l'ambassadeur de France et où ces principes sont reconnus avec la même netteté.
Mais ils éclatent phis nettement encore dans une lettre qui nous est fournie par !a presse anglaise, dans une lettre qui a fait le tour du monde, el qui jamais n'a été démentie, Je veux parler de la lettre de l'empereur à notre ambassadeur M. de la Valette, dans laquelle je lis :
'< Il résulte de ma conversation avec M. Benedettî, que nous aurions tonte l'Allemagne contre nous pour un très-petit bénéfice.
u 11 e$i important de ne pas laisser l'opinion publique s'égarer sur ce point. Faites contredire très-énergiquement ces rumeurs dans les journaux, .l'ai écrit dans ce sens à M. Drouyn de Lhuy?. Il m'envoie aujourd'hui la Correspondance Havas ci-incluse. Le véritable intérêt de ia France n'est pas d'obtenir un agrandissement de territoire insignifiant, mais d'aider rAllemagne à se constituer de la façon ta plus favorable à nos intérêts et à ceux de l'Europe. "
J'ai mis sous vos yeux, messieurs, des documents antérieurs et des documents postérieurs aux événements du mois de juin et du mois de juillet l«(ifi. Ils contiennent tous le môme enseignement. Cet enseignement a uue force irrésistible : c'est que s'opposer aux desseins el ans destinées de l'Allemagne, ce serait une folie coupable, ce serait mettre contre nous louic la race germanique ; ce serait, comme le dit bien M. le comte de ia Tour d'Auvergne à tord John Kussell, entreprendre une guerre qui serait le fléau de l'Europe, qui la couvrirait de ruines et de sang. Par conséquent nous ne pouvons songer à une pareille polillquc. C'est vers de tout autres desseins que nous devons nous tourner.
Si ce sont, messieurs, d'autres desseins qui doivent nous inspirer,
511 DISCOUR!> PARLEMENTAIRES.
à bien plus forte raison devons-nous les suivre lorsque les faiU oot parlé.
Certes, messieurs, je ne veux pas dire qu'il y ait tout à approuver dans les procédés de M. de Bismarck; j'ai protesté éoergiquemenl contre eux à cette tribune; j'ai rappelé à !a Chambre commeoi il avait courbé la volonté des populations suus ta tyrannie de son joug; nab ce qu'il y a de certain cependaui, c'est que l'œuvre se perpétue et r consolide...
M. Emile Ollivier. C'est cela !
M. Jules Favre... Qu'y toucber serait non-sculenicat une impn^ dence, mais encore un acte d'ingérence contraire à notre droit, tant que cette œuvre n'est pas menaçante, ou pour notre nationalité, ou pour notre honneur. [Assenliment à la (jauche de l'orateur.)
Eh bien, messieurs, de lin je lire cette conséquence, qui peut-*tit va vous paraître exorbitante, et qui cependant est le dernier mul de mon opinion sur ce point : c'est que, au lieu de chercher i seaer des divisions en Allemagne, nous devons partout y prêcher la pacificatiou. {Xouvet asstntiment sur les mêmes btincs.) La pacification, non pas seulement en ce qui touche la Conlédération du Nord, iDai« la pacification en ce qui touche la Confédération du Sud, car nous n'avons aucun intérêt à ce que les rivalités se continuent ealre ces deux parties de rAllemagnc.
Il faut bien, eu elTet, que l'Europe le sache : aujourd'hui, c'est ta seulement ce qui est juste et raisonnable, car il n'est pas possible que deux rivaux se déchirent sans que les neutres en soteot, jusqu'à un certain (joint, victimes. C'est là, permettez-moi de le dire, l'aurore d'un système nouveau qui doit laisser de côté les vieilles théories d'équilibre européen, de néccs.siic de possession de tel ou ici territoire par telle ou telle puissance. {AsscnUmrut sur divers baïut.) Les sentiments ont aussi leur grandeur ; il ne doit plus y avoir désormais entre les nations de l'Europe qu'un lien <(ui les unisse étrottemeut : ce lien, c'est celui de la paix, de la solidarité entre tom les intérêts; empêcher ce lien de se former, ou vouloir le rompre en fomentant des guerres, ce serait créer nuu-sculcmcnt des caJamittt privées, mais peut-être, pour les nations, la nécessité de desceodre sur le champ de bataille et d*y lutter entre elles. {Apprcb^Hom a ta gauche, de l'orateur.)
Ainsi, messitrurs, à mon sens, la politique de la France doit être celle-ci : paciAcation de tous les États d'Allemagne. Elle n'a pa» h protester contre ce qui se fait en Prusse, car elle a tout approuvé, tout ratifié. L'ambassadeur de l'russe n'existe plus; il est rempla*>é par ramhassadeur de la Confédération du Nord, qui a été acccpti?. En conséquence, s'insurger contre ces faits accomplis, y rencontrer
8 JUILLET fSeS.
des souvenirs, de vifs ressentiments, des prétestes de défiance el de haiae, c'est là une erreur ca pi laie qui a fait peser sur la naliOD le malaise qui lui est si funeste et qu'il faut à tout prix dissiper. [Approbation à la t/auche de l'orateur.)
Mais, messieurs, on ne le dissipera pas avec des paroles. MM. les ministres se succéderont à celte tribune: il y aura toujours derrière eux cet interlocuteur caclië qui est la conscience publique, et qui, en présence des armemcDis que vous accumulez, dira : MM. les ministres sont animés des intentions les meilleures, mais elles ne suffisent pas, et tant que nous ne verrons pas les faits, nous ne pourrons pas y croire.
De telle sorte, messieurs, que s'il était impossible, ce que je ne crois pas, que la France donnât l'exemple et qu'elle eilt la sagesse, dans son indépendance, dans sa force, el je peux dire dans sou inviolabilité, de désarmer aux yeux de rEunipc, de lui montrer la voie et de lui apprendre ainsi qu'elle n'a aucune espèce de crainte et qu'elle a assez de foi dans le patriotisme de ses enfants pour soulager leur? poitrines des armes qui les étrcignent... [rumeurs sur un grand nombre de bancs. — I/ivt approbation à la gauche de l'orateur), si, dis-je, la France avait celte sagesse, elle ferait un grand acte, el sa parole ne rencontrerait plus les résistances de l'hésitation et du doute.
Mais, si on ne veut pas aller jusque-U'i, quelle peut être, je le demande à MM. les ministres, la raison qui leur ferait repousser la campagne diplomatique que je leur propose? (Ah! ahf) Pourquoi, au lieu de se tenir dans les sous-entendus, de négliger d'aborder cette grande el vitale question, n'en feraient-ils pas dès demain le sujet, je ne dirai pas de leur correspondance, mais de leurs intimations diplomatiques? [Mouvement.) Pourquoi n'appellcraient-ils pas à leur aide la publicité?
Je condamnais tout à l'heure, au nom des faits accomplis, une politique qui ne peut plus se reproduire. Huant à moi, je pense qu'il y aurait un grand intérêt pour le gouvernement à ce que la lumière pénétrât dans les chancelleries. Ce n'est pas par le secret, c'est par l'opinion publique qu'on gouverne les peuples [Très-bien! à la gauche de l'orateur.)
Si vous les mettez avec nous, s'il est entendu que vous prêchez le désarmement, si vous le demandez aux puissances étrangères, si vous les sommez d'avoir à faire connaître quelles sont les raisons qui les engagent à maintenir cet état sauvage, barbare, qui est indigne de la civilisation... [très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur. — Exclamations sur plusieurs bancs), qui est la honte du temps OÙ nous vivons, il faudra bien qu'elles vous répondent.
Un membre. C'est la guerre, cela !
M. Jules Favre. Et,
îffel, dùt-
SCDli-
11 accuser d une vaioe mentalité, je dirai que, (mur un homme de cœur, il y a quelque chose dhumiliant à ia fois et de douloureux dauîi cet état qui se prolonge en Europe par la faute de quciqucs-uas et par la complicité de tous.
QuEUjuts VOIX A CAUCHE. Très-bicu ! trè^biea! {ExelatMmom tt rires ironiques sur plusieurs ùanes.)
M. Jules Favhe. Commeui! uous eu sommes encore à ce poiot de doute et d'hésitation vis-à-vis de ht momie, qu'elle ae nous suffit pas! Le sentiment du juste ne uous protéj^e pas, et ce qui s'appelle la probité, ia modération daus les relations privées n'existe plus dans les régions politiques! Là on n'est fort, on n'est véritablement défendu qu'à la coudiliou d'être entouré de fer et de feu, comme si les sociétés humaines ne se composaient que d'animaux prêts à fondre les ans sur les autres. [Exdamaiions sur un grand nombre de bancs. — Tritbien! à la (jaurhe de l'orateur.)
M. Eugène Pelletan. C'est parce que c'est la politique des goovcrncments, et non celle des peuples. {Oh! oh!)
M. Jules Favke. Eh bien, c'est contre cette politique que je voas propose de réagir hautemeul, résoli^mcnt, en plantant fièrement sur le terrain des puissances étranfïôres le drapeau de la paix, en y appelant loules les populations, et en leur disant que ce (|ui fait surtout rcxcellencc et la force do cet étendard, c'est qu'il ne peut ^tre tenu que par la maiu de la liberté, ilttioruptiom.) .VIors vous nui^z pour vous les sympathies nationales, alors vous n'aurez plus à redouter le-*' coalitions guerrières; elles seniîent sans intérêt et sans appui. Mai* tant que vous a'enlrcrcz pas dans celle voie, sachez-le bien, votre étal financier restera le même, vous serez condamnés à des dépenses excessives qui iront sans cesse en grossissant ; car ces détiances qav vous entretenez en vous-mêmes par ce système é(iuivoque dont vou? ne voulez pas sortir, les nations voisines les éprouveront égalemeot; elles chercheront dans les prodiges de la science les niovcns tic vou'^ surpasser, et dans celle com-urreoce inhumaine et impie, les jrésors des peuples s*épui.scroul, jusqu'à ce que leur mécouientcment les pousse à des comniotious fatales.
Voilà rc que je deman^le, et je crois qu'une semblable proposidua ua rien qui ne soit parfaitement pratique et complètement sage [Inlcrruplion sur divers bancs.)
El ce que je dis me parait avoir un tel degré d'évidence, que j'avoue que je ne comprends p;is une objection valable. [Oh! oh!)
.renleudais un de mes honorables interrupteurs (et si c'était une objection, je vourirais es-sayei* au moins île ne pas la laisser san^» réponse), je rcutendais dire qu'une pareille proposition, c'était la guerre.
8 JUILLET IS68. iir
J'aurais élé bien mal compris si telle pouvait èlre la cooséquence de mou opinion. Je n'ai Jamais dit que la France proposât comme un Hltimalum suivi d'une dcfcose armée l'expression de sa volonté.
(jUELçrEs MEMBRES. Eli bien, alors?
M. Jules Favre. J'ai dit seulement qu'à mon sens, la France, prenant l'attitude que Je lui conseille, la défendant par la publicité, sommant ses adversaires de dire en Face du monde civilisé les raisons qui les déterminent à conserver ainsi ces armes dont ils n'ont que faire, disent-ils, — car c'est là le lanf^age hypocrite que tiennent les cheft des gouvernements, tandis qu'ils ont une arrière-pensée, — on arriverait rurcément à une niodi^caliun d'un état de choses que nous ne pouvons plus supporter.
Voilà ma démonstration; je n'y ajoute rien, ayant encore à vous parler, si vous me le permettez, car je comprends que ces observations ont été bien longues et vous imposent une fatigue... {parlez! partez.'}, désirant dire un mot, avant de descendre de la tribune, des affaires de Crète.
K-i, messieurs, je ne rcncuulre plus les mêmes appréhensions, non pas que la <]ucstiun à laquelle louche cet incident ne .soit infiniment grave, — j'en comprends toute l'immensité, et ce serait pour moi une raison d'eu détourner les regards; — mais si Je l'aborde, c'est parce que, à mon sens, il n'existe aucune espèce de raison sérieuse, à l'beure où j'ai l'honneur de parler, de redouter uu couHit.
Je désavoue d'avance tout ce «jui paraîtrait , pour les malheureux auxquels toutes mes sympathies sont acquises, une excitation quelconque à leprendrc les armes qu'ils ont déposées. Toutefois, il est impossible (lue nous puissions fermer nos cœurs à leurs souffrances : nous leur teuous par trop de liens; notre politique traditionnelle, nos croyances nou?. y rattachent trop iuiimement.
Ce sont nos frères qui, sous le joug d'une op|)rcssion infâme, d'une oppression terriklc, ont été dans la nécessité, ne tenant compte que de leur désespoir, de faire appel aux armes pour essayer de reconqucrir leur indrperdance.
(Juelle a été, dans cet incident, la conduite du gouvernementt Ici, je suis filché de le dire, je rencontre encore la même équivoque et la même hésitation, et Jt suis dans la nécessité de faire au cabinet le reproche, suivant moi tonsidérable, de n'avoir pas su, dès le début, ce qu'il voulait faire, cl d'être arrivé à un résultat, je ne tiirai pas complètement, mais à pec pr6s oppos4i â Tattitude qu'il avait d'abord montrée.
Vous savez que c'est en l«t>G qu'a éclaté l'insurrection de Crète, €l vous savez également, — ceci est indispensable A dire, — que par les traités de 18^0, de 18f0çi de ISâri, les puissances occidentales
chrétienaes se sont engajîécs à garantir à la Crète, qui en 1830 a été arrachée à la Grèce^ tout en ayant de justes droits de compter y ttxt annexée, à garauiir à la Crète une bonne administration, une bonne justice et la conservation de sa l:in{;uc nationale.
Voilà ce que uous pourrions lire dans les traités de 1830, si doo:^ lesinterrogions, et j'ajoute que ces traités ont une force plus grande par suite des services que nous avons rendus à la Turquie,
Je ne veux pas, à l'heure qu'il est, et dans une telle question, éliminer cette grande thèse de la nécessité de maintenir Tiaté^ritéde Tempire ottoman, je l'admets par hypothèse, — je dis par hypothèse, car je ta trouve contestable, mais je ne veux pas la coatester ici; — ce que j'ai seulement le droit d'affirmer, en vertu même des traités, c'est que nous devons la protection à certains si^ets de la Porte, et notamment à ceux qui professent la relijjion chrétienne.
Eh bien, l'administration de la Porte vis-à-vis de la Crète a toujours été dure et tyraniiique, personne ne le peut nier; les sédilioo* qui successivement uni éclaté le prouvent ; mais celle de 1864 a un autre caractère, elle a duré plus longtemps, elle a fait ?ers«r<es Hots d'un sang généreux. Oue s'est-il passé à ce moment? Le goorernemeut était dans lu nécessité, lié qu'il est par les traités de 1839. de prendre un parti.
Vous avez pu, comme moi, jeter les yeux sur les dépêches de notre consul général à la Canée; elles sont empreintes d'un grand esprit de modératiiHi et de fermeté; il se déride, sans réserves, en faveur de ceux qui se plaignent sans jamais pouvoir obtenir satisfaction ; il fait counaitre l'étendue et la légitinuté de leurs doléances; il annonce au gouverneineut français que ces doléances étant méprisées, le^ chrétiens se réunissent, que les rassemblements deviennent inquiétants. Que fait ftl. l'ambassadeur près du gouvernement de la Porte, qui est aujourd'hui M, le ministre des Affaires étrangères? alors que le ministre qui était à Paris témoignait ouvertement de ses sympathies en faveur des Cretois en disant, dans une dépêche qui porte la date du 12 août 1866, qui était de très-peu antérieure aux événement* ■ insurrectionnels qui ont éclaté, ceci : '
' "l'ai prié à celle occasion M. le marquis de Moustier de rappeler la part que la France, l'Angleterre et la Russie ont prise, en 1830, aux actes qui ont f;iii rentrer l'ile de Cajidiesous i'obéissance de la Porte, et je t'ai invité à s'entendre, s'il était possible, avec ses deux collègues pour obiciiir du gouvernement ottoman U redressement des griefs dont la réalité serait contestée.
Lorsque M. le ministre traçait très-nettement cette voie d'ingérence et de protcclion. M. l'ambassadeur jjfès du gouvernement de la Porte tenait un tout autre langage, car l'insurrection ayant éclaté,
outre consul géoéral lui en ayant donné avis par une dépéciie qui porte la date du mots de décembre 186(j, M. l'ambussadeur, qui venaiit d'être nommé ministre, quiliaît Coastautiuople et traversait Athènes; mais avant de quitter son poste d'ambassadeur, il avait écrit une dé- ■ péclic dans laquelle, contrairement à l'opinion de son agent, il disait que rinsnrrectiûu ne pouvait être causée que par des excitations étrangères :
<' Monsieur le ministre, la Porte, préoccupée de l'altitude prise par la population grecque de Candie, a expédié dans celte Ile environ 8,000 liurames de troupes. Elle espère qu'une simple démonstration militaire suffira pour arrêter un mouvement qu'elle attribue à des excilatious étran(»ères. "
Et M. le ministre ne le contredisait pas-, il le contredisait si peu, que dans ce voyage qui ramène M. l'ambassadeur de Gonstantinople à Paris, où il venait occuper le poste de ministre des AtTaires étrangères, il va de sa personne rendre visite au roi de Grèce ; il lui fait entendre des paroles qui pouvaient élre parfaitement sages, mais
tqui n'en étaient pas moins en complète contradiction avec l'opinion de sou ministre. L'insurrection était ouvertement blâmée î on avertissait la Grèce qu'on ne lui donnerait aucune espèce d'appui, pas même un appui moral.
Et, messieurs, tîdëlc à cette parole, M. le ministre faisait retirer des eaux de la Crète un vaisseau de guerre qui y était de conserve avec des vaisseaux américains, anglais cl russes, et qui n'avait en définitive d'autre mission que de recueillir les malheureuses familles qui étaient mitraillées, et qui tombaient sous le feu des Turcs.
Voilà, messieurs, ce qui a été fait.
M. LE MrMSTHF DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. L'insurrection n'était pas encore commencée. Voulez-vous me permettre une explication?
M. Jules Favke. Il ne m'est pas possible d'autoriser ces interruptious; vous rae répondrez, monsieur le minislrc, et assurément la Chambre vous entendra ; elle vous entendra, comme toujours^ avec une vive satisfaction-, mais je vous demande la permission de continuer.
Le 7 décembre, messieurs, M. le ministre, résidant à Paris, ayant pris possession de son poste, écrit une dépêche dans laquelle il n'a pas dissimulé ses sympathies pour la cause turque; car il dit ce qui suit :
« La Porte doit constamment regretter de n'avoir pu prévenir, par des résolutions plus promptes, le soulèvement du mois de seplembre ; mais ce qui est inouï, c'est qu'elle n'ait poiul réussi à empêcher tes débarquements d'hommes et de munitions qui ont lieu chaque jour sans difficultés sur le littoral de la Crète. Bien qu'elle ait fait depuis
quelques années pour sa marine des dépenses considérables, elle se trouve aujourd'hui dépourvue de tout moyen d'exercer une surveillance effective sur les eûtes de l'ile el d'eu défendre les appn>che«i Nous ne pouvons que lui signaler toute la portée que peut avoir la constatation d'une telle impuissance. Le ijouvcrneraent ottoman doit donc se bien pénétrer des dangers de laisser s'aggraver le mal jusqu'au point oii 1.-1 situation de l'empire turc finiraii p;ir exiger l'emploi de remèdes héroïques. Nous croyons donner une nouvelle preuve de notre intérêt a la Turquie en appelant sur cette question toute sa sollicitude et toutes ses réHexions. '
Ainsi, une population s'était soulevée parce qu'elle ne pouvait plus supporter une situation intolérable, .le pourrais mettre sou5 vosyeoi la pétition de ces malheureux chrétiens, qui constate qa'on porte atteinte A leur liberté individuelle, 4]uc l'administration est tellement impuissante qu'il n'y a pas de routes, que les torrents dévastent les propriétés, que les voyageurs y perdent la vie, que les écoles sont fermées, que la justice leur est refusée. Voilà l'état des Cretois.
Eh bien, c'est en faveur de la Turquie que le ministre prend la plume ; c'est la Turquie qui a toute sa sollicitude et tout son iotèTél. La dépêche que j'ai mise sous vas yeux est du 7 décembre, et le moi* de décembre n'était pas fini que le langage du ministre était complètement changé, el au lieu de la Turquie, c'était, je ne dirai pas la (irèce, mais c'était la Créie qu'il considérait avec intérêt, et il eftallé jusqu'à dire qu'une solution seule était possible, l'annexion de l'tle de Crète à la Grèce.
Voilà ce <iue nou»"; rencontrons, non pas dans les documentât qui ne nous ont pas été communiqués, mais dans ceux qui ont été communiqués aux gouvernements étrangers.
Ainsi, dans une conversation que rapporte l'ambassadeur d'Angleterre, à la date du 27 décembre \HM, et qui est dans le livre bleu en Angleterre, voici ce que je lis :
M La Crète est un pays perdu pour la Turquie ; le sultan ferait mieux d'accepter franchement ce résultat que d'accorder des concession:! et des privilèges qui ne réussiraient point à réconcilier les Cretois avec la domination oilomaue, mais qui formeraient un précédent dont pourraient se prévaloir toutes les provinces de l'empire Inrc pour réclamer une quasi-indépendance. «
M. F;ino discute ; .son inlcrlocuteur insiste et va jusqu'à dire que > .s'il était le sultan, il n'hésiterait point à abandonner au.ssi la Thessalie r>.
Ou demande à M. de Moustier si la Crète doit être annexée à la Grèce. M. de Moustier répond « que, dans sa pensée, c'est le seul plan à adopter '-.
El à lii date du 13 mars 1808, M. dt Moustier écrit la lettre que \oici à lord Stanley •
.i La séparation de la Crète, aux yeux du {ïouvernement français, est inévitable; ce que la Porte aurait de mieux à faire, ce serait de consulter loyalement la population pour savoir si elle désire Tannexion ;i la tJrèce. "
Ou'a de commun une semblable communication avec celle que je viens d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux? N'cst-il pas évident, ainsi que le dit três-hicD, dans une dépi^clie que je pourrais mettre sous vos yeux, le conseiller d'Aulrifhe M. de lieust, qu'il y a eu dans ia politique française uu complet revirement?
Je n'eu veux pas rechercher les raisons; je le |)ourrai>f peut-être, mais je m'en aljstieus; il me suffit de le conslatt-r. il 11,1 échappé à aucun homme d'État d'Europe, surtout aux humiucs intéressés à la question. I/Anfîletcrrea résisté à celte campajîuc que M. le ministre voulait entreprendre contre la Turquie au profit de la Crète, après avoir {gourmande la paresse de la Tur((uie qui n'eu finissait pas suffisamment vite avec la quesliou Cretoise.
Alors M. le minisirc adresse, non pas avec l'Angleterre, mais avec l'Italie, la Prusse cl la Ilussic, un premier mémorandum à la Turquie, atin qu'on délibère sur la question de savoir si les populations seront consultées; c'est ce que la Russie avait demandé. Fuad-Pacha a repoussé cette proposilion avec hauteur, cl je pourrais mettre sous vos yeux quelques-unes des expressions énergiques que je rencontre dans les dépêches.
Alors on en vient à uu subsidiaire, et l'intérêt pour la Crète est devenu tellement la préoccupation de M, le ministre des Affaires étrangères qu'après avoir été repoussé sur sa première proposition, il en fait une seconde : il propose une enquête européenne; cette proposition n'a pas plus de succès que la première, et alors, à la dale du mois d'octobre 1867, le gouverncmenl français déclare qu'il se désintéresse complètement de tout ce que la Turquie n'a pas voulu faire; et tl faut lire les paroles résignées par lesquelles il apprend cette résolution à ces malheureux qu'on n'a pas pu secourir, et auxquels on a même refusé les secours» quand, dans riniéricur de l'Ile, ou s'entr'égorgeait, quand les combats les plus sanglants étaient livrés : l'Europe a frémi eu apprenant qu'un couvent entier, dans lequel se trouvaient des femmes cl des enfants, défendu par des soldats malheureux qui n'ont pas voulu se rendre, a sauté par l'explosion de quelques barils de poudre, alors que ces utalhcureux rendaient ainsi leur âme à Dieu, plutôt que de rendre les amies à la Turquie. C'est à ce moment qu'a eu lieu ce revirement dans la politique de la France; je ne le blâme pas, je le constate. Ce que je
sa
blàme, c'esl lesenliraenlque je rencontre daosles dépêches de M. le ministre fies Affaires étmnfyèrcs; et pour terminer et arriver aa dénortment de ces négociations, voici comment M. le ministre s'exprime dans un mémorandum qu'il a envoyé à la Porte de concert avec les puissances que je viens de nommer, la Prusse, Tltalie et la Russie, car l'Anfifleterrc et l'AulricUe avaient refusé leur concoars :
X Dans ces conjonctures, les pai!;sances qui ont offert leurs ronseib h la Porte, ont la conscience d'avoir accompli ce que leur dictaient leurs sentiments d'humanité et leur sympathie, non pas seulement pour les intérêts générauv des races chrétiennes, mais encore pour l'avenir de la Turquie elle-même, car il est indissolublement lié an hien-étre et à la tranquillité des populations placées sous le sceptre du sultan.
j Les cabinets appréhendent que la prolonf>;alion de ce sanglant conflit et la résistance ohstinéc de la F^orte h d'amicales exhortations ne dissipent chez ces populations, au moment même où elles s'y rattachaient le plu.s forlenieni, l'espoir d'une amélioration vérilaWe de leur sort, précipitant ainsi en Orient la crise qu'ils ont à cfpur d'éviter.
i» Dès lors, sans renoncer à la mission (généreuse que leur conscience leur impose, il ne leur reste plus qu'à dégager leur responsabilité en abandonnant la Porte aux conséquences possibles de ses actes.
« Dans la voie qu'il a choisie, et dans laquelle il persévère. le pouvcrncraent ottoman ne pouvait certainement pas compter sur one assistance matt-riellede la part des puissances chrétiennes. »
Je le croîs bien : « Mais les cabinets, après avoir vainement tenté de l'éclairer, croient de leur devoir de lui déclarer que, désormaiit, if ■ réclamerait en vain leur appui moral, au milieu des embarras qu'aurait préparés à la Tun|uie son peu de déférence pour leur* conseils. « M
Si j'ai accusé la politique du fjouvernement français d'avoir éir hésitante et contradictoire Je l'accuse ici détre encore trop partiale pour la Turquie qu'elle abandonne; elle oe veut plus s'occuper de ses différends; mais elle ne dissimule pas au monde ses préWrences pour le maître qui tient la Crète sous son étreinte. C'est là ce que je ne voudrais pas. ,1e ne demande pas à mon pays de renouveler l'expérience de 1829; il y a là pour nous de glorieux souvenirs-, il est impossible que vous soyez insensibles à ces hnuts faits qui ont illostrt | nos pères; mais ici je reconnais que le sentiment du juste ne nous commande pas de pareils sacrifices. Ce n'est pas ce que je réclame du gouvernement. Ce que je demande, c'est un langage net et décidé en faveur des populations chrétiennes; ce que je demande, c'esl on
appel à la publicité ea leur faveur, c'est la prise en main par la France de leurs intérêts; quand, en défînilîve, on saura que le gouveroemenl français est le patron de ceux qui souffrent ainsi, loin de lui, pour une cause qui leur est commune, j'en suis sûr, la Porte finira par ouvrir les yeux, et la France, au lieu de se tenir dans des sentiers détournés, aura accompli la mission qui lui est imposée par la politique et par la générosité de son caractère. A Voilà ce que j'avais à dire en ce qui concerne la Crète. J'ai trop ■ abusé des moments de la Chambre pour lui parler d'autre chose; et certes, si j'avais un mot à dire de Pllalie, je n'entrerais pas dans une discussiou tpii pourrait soulever dans celle Chanvbre une inutile irritation. Il me convient cependant, et j'obéis ici à ma conscience, de rappeler à M. le ministre des Affaires étrangères que lorsque nos armées ont quitté le littoral de la France, il a été solenneltemeni promis qu'elles rentreraient en France aussitôt que la sécurité du Saiut-Pèrc .«ierait rétablie ; et j'ajoute (jue les dépéchesque je pourrais mettre sous vos yeux, et auxquctiesje me contente de faire allusion, donnent de la question, à laquelle ia France avait touché par son épée aussi bien que par sa diplomatie, une idée qui en faisait sufAsamraent comprendre la grandeur.
Ce n'est pas, dit M. le luinislrc des Affaires étrangères, un simple combat entre l'Italie et la France, c'est une querelle européenne, touchant aux intérêts du monde entier; nous ne pouvons la trancher qu'avec la participation de toutes les puissances. Vous vous souvenez, messieurs, des termes énergiques dans lesquels ta diplomatie française faisait appel à leur vigilance. Au moment où nous discutions à cette tribune, on nous promcltait ia réunion de la conférence. Ou'est-clle devenue? Elle s'est évanouie comme tant de rêves qui ont été formes et qui n'ont jamais reçu de réalisation. Et si je voulais mettre sons vos yeux les correspondances diplomatiques que j'ai étudiées, je vous raoutreraisles représentants des grandes puissances se retirer un à un de ce banquet auquel on les conviait cl auquel cependant, sous différents prétextes, ils ne voulaient pas prendre part. 11 n'y a qu'un seul de ces représentants qui ait consenti à s'y asseoir, et vous devinez quel il est, c'est te cardinal Antonelli, qui a dit avec franchise : «^ Quant à moi, j'accepte la conférence, parce que je sais d'avance que cela ne m'engage à rien. - Avec de semblables conditions, messieurs, il est facile de s'entendre. {On ril.^ La France est restée ainsi dans son isolement vis-à-vis de la papauté ; je ne veux pas, messieurs, tirer de ce grand fait renseignement qu'il comporte, .rcstime que, s'il a encore une gravité considérable en ce moment, il rencontre la logique inflexible de faits co n I radie toi rcs qui, sans avoir besoin de faire appel à de nouveaux coups de force, fera tôt ou tard
triompher les véritables principes et la véritable politique dans le rnoode.
(luand je ne devrais, messieurs, tenir ce hagaçc qu'afîa de dégager ma responsabilité, quelque liuuible qu'elle soit, — et je ne me fais i cet égard aucune illusion , — des évéDctneiHs qui s'accomplisseot et auxquels je ne puis donner mon approbation, avant de descendre rie cette tribune, ce que je puis dire au gouvernement, c'est que ricD ne m'es) plus cher que la conviction que j'ai pris la liberté d'exprimer tout à rtieure : Oui, il a dans le moarje, â l'heure solennelle où nous sommes, un grand rùle à remplir ; mais pour cela, il faut qu'il reiiouce à toute espèce d'iocertiludc et d'équivoque dans la conduite des affaires publiques; il faut, avant tout, qu'il sache bien ce qu'il entend Faire chez lui, et dans le raouvemeut des affaires intérieures, que nous n'assistions pas à cette perpétuelle oscillation qui nous fait ressembler à un pendule allant d'un pùlc à l'autre sans jaroaii trouver le repos. La lettre impériale du 19 janvier 1867 nou» » annoncé ravéocment d'un régime libéral ; vous avez apporté des lois qui, suivaul vous, le devaient iuaugurer, vous les avez accompagnées de commentaires qui sont empreints d'une sage modération. Comment sont-elles exécutées? Les procès de presse se mulliplieot , les amendes pleuvent comme une manne bienfaisante destinée sansdoole à venir an secours des déficits du Trésor. {RMamatiom.)
C'esi-à-dirc que partout l'agilalion est semée dans les populations; le gouvernement n'entend rien relâcher tle ses anciennes pratiques, il conserve toujours la main mise sur les candidatures ofAcielles. (.Vovvelles récltimations.)
\\ déclare que quiconque se présente comme un candidat indépeodant est son ennemi. (Itmii.)
F.h bien, je le dis avec une conviction profonde, ce n'est pas dans de telles conditions que le gouvernement pourra avoir la seule forer qui lui permettrait de dominer et d'apaiser les affaires publiques. Il faut qu'à l'exléricur il soit l'apûtrc de la paîs; mais pour avoir li puissance sufflsantc, il faut qu'à l'intérieur il pratique résolument \t régime de la liberté, {l^ive approbation à gauche de l'orateur.)
l'RONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF DANS LÀ SÉANCE DB 16 JUILLET 1868
Li. QCCSTtOtr AXOÉKISNNE.
Messieurs,
En moolant à cette tribune pour répoadre au discours de Thonnrable M. Jiïrûme David, j*ai peine à me défendre d'un double sentiment que je traduis par l'embarras et la tristesse.
(Juoi ! messieurs, apr^s tjini d'éclatantes leçons, après l'espression de vœux dont nous ne sommes que les échos, après des expériences qu'on devait croire décisives, après des tiésitations avouées, nous en sommes encore condamnés à subir des déclarations optimistes, desquelles il résulterait qu'il n'y a rien à faire pour te salut de l'Alfférie, si ce n'est d'exagérer le système contre lequel elle proteste et qui a produit les déplorables effets que vous connaissez!
M. Glais-Bizoin. Très-bien!
M. Jules Favre. Ce sont là, en effet, messieurs, les conclusions que mon honorable contradicteur a déffuisées à peine, en repoussant l'amendement que nous avons pris la liberté de vous présenter. 11 le repousse avec une hauteur et un dédain qui ne nous ont point échappé, en le qualifiant de fantaisie, de théorie impossible; et, suivant lui, si des fautes ont été commises, — ce qu'il reconnaît à peine, — le seul remède, c'est de fortifier le pouvoir auquel elles ont échappé, c'est d'augmenter sa puissance arbitraire, c'est de forcer la colonisation à se restreindre et h rétro{jrader en subissant Fascendaui^du régime militaire, qui seul peut la sauver. Et mon conlradicteur ne craint pas de faire entendre que le dernier mot , je ne dirai pas de celte Ihétirie, — je ne lui ferai pas l'honneur de lui donner
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ce nom... [très-bien! à la gauche de F orateur), — mais de ce fait violent, ce sera la destraction nécessaire de Tune des deux races qui occupent le sol qu'elles se dispuCcnl aujourd'hui, (liée la mal ions.)
M. LE MINISTRE d'État. 11 n'a pas dit un mot de cela.
M. Chedzet. il a cité une brochure, mais ce n'est pas son opinioa à lui.
M. .Iules Favre. Eh bien, messieurs, je ne crains pas de répondre d'un mot, que si c'csi là la .conséquence extrême à laquelle veut nous conduire l'orateur que je combats, je dénie à la France le droit d'accomplir ce sanjjlaat sacrifice. (Tth-bien ! à la gauche de Coratoir!)
Vorx iiivERSES. Cela n'a pas été dit ! — Tout le monde proteste!
M. LE RÉNÉRAL \LLkRh , pri^sidenl dit section au conseil d'h'tat, ammissaire (tu gouvernement. Tout le monde proteste contre une pareille pensée.
M. .Iules Favre. Puisque tout le monde proteste, je laisse Toratenr dans .son isolement.
Voi\ NOMBREUSES. Il n'a ])as dit cela! il n'a pas dit cela !
M. Jules Favre. El quani à moi , je reconnais et j'accepte k cet égard très-volontiers le reproche qui nous a été adressé par celui auquel je vais essayer de répondre : ce n'est pas la première fi)is que nous avons soumis h la Chambre les considérai ions sur lesquelles nous insistons aujourd'hui. Oui, quand il a été question de l'avenir réservé à l'Alf^érie, nous avons toujours demandé pour elle le bieo- Tait du droit commun, la cessation du ré{;imL> militaire et la libre représentation' dans cette Assemblée où se débattent et se décident les intérêts du pays. Voilii, messieurs, (]uels étaient nos vœux. Libre à mou contradicteur de les traiter de fantaisie et de les rcpoas.ser cavalièrement. Aujourd'hui, nous avons le droit de lui dire : ^oti^ ne sommes plus seuls ici à les formuler, et la voix des habitants de l'Aliférie, ou du moins d'un grand nombre, est venue donner à la nôtre l'autorité qui pouvait lui manquer. {Trèt-bien! à la gatuhe de l'orateur. )
En effet, messieurs, vous n'avez point oublié la discassioo qui %'tH enganée dans celte enceinte au mois de mars dernier, à propos du secours qu'd s'agissait d'accorder à l'Algérie et qui a été volé à l'anaiiimité. Alors, nous avons pu jeter un regard inquiet et douiooreox sur la situation déplor;ible qui a été faite à l'Algérie par des caiLses que nous aurons tout à l'heure à rechercher. Il fallait avant tiHU apporter un remède au mal, et vous l'avez fait. J'ai pris ilon la iberté de montera cette Iribuue pour dire que si les fléaux naturels pouvaient, dans une certaine mesure, avoir amené les cal.imités qui ont fondu sur l'Algérie, r.4lgérie tout entière proclamait que l'une des causes les plus énergiques de cet état de choses, c'était le vicieux
système dans lequel on perscvcrail avec une obstination qu'aucune leçon ne venait écbirfr.
A cette voix qui s'est fait entendre à la Irihuiic, en ont répondu beaucoup d'autres, et lorsque dans la colonie, on a eu connaissance des débats qui se sont engagés devant vous, de toutes parts des adresses ont été envoyées aux députés de l'opposition... {ntmeurt), revêtues de plusieurs milliers de signatures, et dans lesquelles ont été formulés précisément les vœux que notre amendement exprime.
Ainsi, de la province d'Alger, on nous écrivait :
« Bieutôt, vous l'avez prorais, vous tenterez en notre faveur un décisif effort... Puis(«iez-vous, malgré les nuages que l'optimisme ofSctel accumule autour de la question algérienne , éclairer complètement la France et les députés de la France sur la situation de la colonie, sur les causes qui ont amené cette situation et sur les remèdes qu'il convient d'y apporter.
u La situation, vous l'avez indiquée vous-même, et vous avez forcé le gouvernement à la reconnaître : propriétaire d'espaces immenses, l'Arabe du territoire mililairc meurt de faim sur un sol dont il ne peut disposer, tandis que les Européens et les Arabes groupés autour de nos centres, survivent à tous les fléaux et progressent.
u Les causes de cette situation s'expliquent par le régime communautaire et féodal dans lequel un système déplorable a parqué la mfyorité des indigènes.
« Les remèdes enfin se ramènent tous aux suivants :
> Institutions civiles*,
» Régime du droit commun ;
<• Exécution des lois protectrices des individus et de la propriété;
> Application du Code français à toutes les populations algériennes. " Ainsi tumberonl les barrières qui séparent la société arabe de
la civilisation européenne ; ainsi disparaîtra ce cbaos de coutumes barbares, dont le maintien est une honte pour la métropole; ainsi s'établira la propriété individuelle, assise sur la transcription hypothécaire. "
Et cette adresse, qui m'est euvoyée d'Alger, est revêtue de plus de ;i,000 signatures.
En voici de la province d'Oran, de la province de Cunstantine, de différents points du territoire arabe; j'y lis >< que ces maux tiennent à la constitution vicieuse de la propriété, et que les colons regardent comme le remède le plus précieux aux maux dont souffre la colonie un changement radical d'administration pour les indigènes; la suppression des commandements arabes; la constitution immédiate de la propriété individuelle réglée, à l'avenir, par le Code civil ; le droit pour les colons de nommer des représentants qui puissent, dans les
discussions du Corps législatif, faire entendre la vérité vi l'Algérie, à l'empereur et à son gouveruement, trop souvent trompés, jusqu'à ce jour, par les rapports officiels ou officieux ••.
Voilà, messieurs, ce que vous disent non pas des dépotés contre lesquels on peut élever le reproche de pessimisme ou d'oppositioo, mais des hommes intéressés à la prospérité de la coluaie, térooinsâe ses malheurs. C'est leur voix qui franchit la Méditerranée pour péoé* trer dans ce palais, pour vous avertir, pour vous mettre en demeure de ne pas continuer un état de choses qui est une cause de niiw, qui multiplie les catastrophes , qui rend possible la mort de pias de 100,000 personnes... {vives réclamations) qu'on a vues succomber i la faim, après avoir traîné leur misérable existence le long des routes, et les scènes de sauvagerie à la suite desquelles des actes de cannibalisme révoltant ont été accomplis. (Exclamations.)
Le chef de l'État avait dit que de pareilles horreurs ne devaieatj pas se voir sous le gouvernement de la France ; elles se sont cependant, messieurs! Fermer les yeuï serait une étrange Eubktte, et ne pas porter le remède serait un acte de complicité. {Tri» Ht*.' très'bien! à la gauche de l'orateur. — Rumeurs dans les autrufertia de la salle.)
La question est donc de savoir quel est le remède , car le nil ne peut être contesté. £t en vérité, messieurs, je me suis éloani en même temps qu'affligé des développements dans lesquels est eotré l'honorabEc orateur auquel je réponds, et dont la plupart étaient certainement la satire la plus sanglante que jamais on pât élever contre le gouvenicraeiil de l'Algérie, car il vous montrait, comnw étant pour ainsi dire à l'état endémique, des abus, des actes noDsirueux que le premier soin du pouvoir civil eût été d'empéclifr •>" de proscrire.
Us ont été possibles, ces actes -, et ces faits révoltants se sont cuoifestés précisément parce que le régime est vicieux.
Je n'ai pus la prélcnlion de dire que tous les maux doivent lui être attribués; mais il serait aussi contraire à la vérité de prétendre qti'il n'est pas responsable de la plupart d'entre eux. {Réclamations.)
Voyous donc ensemble cl aussi rapidement que possible .si, eneffrt, noire appréciation est inexacte, si nous sommes injustes on trop sévères, si nous connaissons mal les faits, si le remède que no» proposons n'a pas l'effiiacité que nous lui attribuons.
Tout d'abord il faut bien recouuaitre que jusqu'ici on a pnnd" peine à définir le régime sous lequel l'Algérie est placée. Elle » «'l* déclarée française. El, en effet, sou sol a été assez souvent arro«* par le sang généreux de nos concitoyens, pour que nous avoQS I» droit de le dire nôtre, pour le revendiquer, pour appeler ï aofn
aide et comme moyen de salut et de prospérité, non pas la proscription et l'extermination de la race arabe, mats au contraire sa pacification, son avancemenl, son assimilation; car, à mon sens, rien n'est plus monstrueux que de dire qu'il faut mettre entre la race arabe et la race européenne comme une sorte de muraille in Franchissable, chacune restant armée dans son camp, et ne pouvant communiquer avec l'autre que grâce à la guerre, qui serait leur seul lien. {Approbation à la gauchi de l'orateur.)
Je disais, messieurs, que jusqu'ici on était encore à se demander quelle était, à vrai dire, la constitution de l'Aigérie, quel régime lui était appliqué. Si je voulais, franchissant d'un bond les temps qui se sont écoulés et m'emparant seulement de quelques chiffres qui, à mon sens, suffiraient à juger la question, je dirais que la condamnation du pouvoir militaire qui s'est attribué l'Algérie comme son patrimoine privilégié, qui a la prétention d'y régner en souverain, qui y a disputé pied à pied la souveraineté aux lois, au pouvoir civil, que sa condamnation est tout entière dans ce fait : Nous sommes propriétaires de l'Algérie, nous l'avons conquise il y a trente-huit ans, et depuis trente-huit ans uous n'avons pu y appeler que 220,000 Français. Notre constitution est si détestable, les garanties que nous avons proposées sont si inefficaces, l'État si troublé, qu'il ne s'est pas rencontré, malgré l'intérêt qui attirait sur cette terre privilégiée tant d'activité, tant d'ambitions légitimes, tant de fiévreuses existences, qu'il ne s'est pas rencontré, dis-je, plus de 220,000 Français qui, à leurs risques et périls, aient voulu consentir à accepter les bienfaits de ce régime dont vous venez vous faire les apologistes.
Messieurs, je comprends que pendant un temps on ait hésité, on ait cherché la voie. Je ne méconnais pas les difficultés extrêmes de l'entreprise dans laquelle la France s'était engagée à partir de 1830; et vous pouvez vous rappeler, vous, messieurs, dont rexpérience a parcouru plusieurs Assemblées parlementaires, qu'il s'est rencontré des hommes pleins de sens politique, des hommes éclairés et surtout calculateurs exacts, qui, mettant d'un côté les bénéfices et de l'autre les pertes, n'hésitaient pas à conclure, au nom de l'intérêt de la France, à l'abandon de l'Algérie. Ce iju'il faut également reconnaître, c'est que le sentiment public a toujours protesté contre une semblable solution, avec ce merveilleux instinct des nations qui raisonnent peutêtre moins quelles ne sentent. La France a toujours voulu s'attacher à l'Algérie, et elle a parfaitement compris que ces deux terres qui n'avaient que le lac français pour séparation devaient être unies; aae ces deux grandes cités, Marseille et Alger, pouvaient se tendre
ei fraternelle à travers l'étroit espace qui les divise, et qu'il y ir elles un germe, un principe de grandeur, d'éclat et de
prospérité auquel ta France ne pouvait pas renoncer sans failUrà son devoir Elle avait aussi le secret instinct que dans ce pays si riche, où la nature a été si prodif^iie et si féconde, et que la faulc de< hommes seule stérilise {exclamations), e\h avait une grande mis^iton à accomplir en y apportant non pas Tignorance et la mort, mais an contraire, la lumière et la fraternité. (Trèt~bien! trèt-bienf à lagaaeht de t orateur,)
Ainsi, l'Algérie est restée française en dépit de tous les systèmes, et je dis que je ne méconnais pas pour cela les difficultés vis-à-vis desquelles se sont trouvés et nos vaillants généraux et nos habiles administrateurs chargés de préparer l'œuvre qu'aujourd'hui, messieurs, il est temps de couronner. Jusqu'à ce que la guerre ail été terminée, il a fallu nécessairement laisser au pouvoir militaire une grande prépondérance; mais chacun sait que l'ère des combats véritables, ceux qui ont amené la conquête, a pu être considérée comme terminée vers 1845.
C'est à celte époque que les hommes les plus sages, qui ont pu voir l'Algérie de près, ont été frappés d'une manière tout à fait opposée au seuliiiient qu'exprimait tout â l'heure l'honorable contradicteor auquel je réponds : ils ont parfaitement senti que les Français devaient s'asseoir en Algérie, s'y multiplier, qu'ils devaient serrer leurs rangs, non pas sous le drapeau miltlaire, mais sous l'étendard du travail; que c'était là le salut de la colonie, et il fallait à tout prii qu'une population européenne pût être opposée à la population arabe pour la pénétrer et se l'assimiler.
Cependant, messieurs, vous le savez, l'Algérie avait été soumise i différentes épreuves que vous connaissez; le régime militaire avait été attaqué dès 1845 par le plus illustre représentant de notre armée, — je veux parler du maréchal Bugeaud; — en 1848, il avait été fait un essai de régime civil «pii, suivant nous, a produit, quelque inconvénient qu'il ait eu, les plus heureux fruits, malgré la résistance de l'autorité militaire, car ce régime, arrêté en 1852, avait rencontré la résistance de tous les partis intéressés à continuer en Algérie ce» guerres que je ne veux pas dire être des guerres factices, mai* qui étaient très-souvent provoquées par nos fautes, par des excès de /èJc. par des actes in6niraent regrettables. L'Algérie s'est trouvée, dans tout le cours de ces années, oscillant entre des systèmes opposés, ne sacbîiiu à quel courant se rattacher et autorisant ainsi ces paroles qoe jerencoatre dans une bouche officielle et que prononçait en 1863 BU homme qui assurément ne saurait être suspect :
« Aujourd'hui, disait ie général E>aumas, dans la séance du 30 janvier 1863, aujourd'hui l'Algérie est en souffrance; si celte expressioi vous choqne, je dirai qu'elle est stationnaire ; tout le monde le rccoo-
IG .tl'ILLET 1868.