EN FAVEUR DE LA.LGERIE
Messieurs,
Il serait tout à fait téméraire dans la situation où nous nous trouvons d'essayer de traiter la question algérienne. Plusieurs fois, dans cette enceinte, j'ai défendu l'opinion de ceux qui estiment que cette question gagnerait beaucoup à ce que l'Algérie fût ici spécialement représentée. Cette opinion a été combattue par les organes du gouvernement, et, je l'avoue, je suis tenté de me ranger à leur avis, quand j'entends mon honorable collègue M. Lanjuinais défendre les intérêts de l'Algérie.
Mais cette illusion est de courte durée ; elle se dissipe à l'instant même où, pour remplir un devoir, je me lève et j'essaye de parler après lui. Alors, messieurs, je sens profondément combien il serait utile à l'Algérie d'avoir un défenseur, je ne dirai pas plus convaincu, mais au moins plus éclairé que celui qui a l'honneur de solliciter quelques instants d'attention de votre part ; et si je le fais, c'est qu'il me semble que cette question, malgré sa gravité, peut se réduire à des termes très-simples, et que même dans l'état desprit où nous nous trouvons, il ne nous est pas tout à fait impossible de faire entendre des vérités utiles, et d'exprimer des sentiments dont le gouvernement, dans sa loyauté, voudra bien profiter.
Or, messieurs, à mon sens, la question algérienne peut se résumer ainsi : A qui, de l'élément civil ou de l'élément militaire, doit appartenir la direction suprême ?
N'ayez à cet égard aucune inquiétude, je ne veux pas me lancer dans l'examen de tous les problèmes que la question ainsi posée peut soulever. Je me contente de dire que pour tous ceux qui prennent la
peine de réfléchir, la question ne saurait être douteuse. Et quand on interroge l'histoire, l'expérience, on arrive bientôt, messieurs, à cette démonstration qu'il n'y a véritablement de fécond et de civilisateur que l'élément civil, et que l'élément militaire n'est réellement utile dans les sociétés qui se flattent d'être civilisées qu'à la condition d'être subordonné. Aussi, dans la constitution des peuples libres, on a écrit avec raison que la force armée doit être essentiellement obéissante : obéissante à quelle autorité? A celle de la loi, de la loi qui représente principalement l'élément civil planant au-dessus de tous les intérêts, les gouvernant et les dirigeant. (Assentiment autour de l'orateur.)
Je comprends parfaitement que lorsqu'une nation comme la France, puissante non-seulement par son génie civilisateur, mais encore par sa force militaire, accomplit une entreprise qui est à la fois aussi grande et aussi difficile que celle de la soumission de la régence d'Alger, il soit indispensable, pour que cette œuvre ne soit pas stérile et éphémère, de laisser à l'action militaire une grande liberté.
Seulement, messieurs, cette liberté, elle ne doit être que passagère ; elle doit correspondre très-exactement aux difficultés militaires qu'elle rencontre. Si elle les dépasse, elle les exagère, elle les fait naître, et alors, messieurs, l'élément civil disparaît ou plutôt il est subordonné, et vous n'aurez dès lors, malgré le courage de ceux qui voudront s'implanter sur ce sol, aucune espèce de progrès à attendre. (Approbation autour de l'orateur.)
Et vraiment, sans entrer ici dans aucune discussion de détail, est-ce qu'il n'est pas possible de dire que nous sommes éclairés par des chiffres qui ont une invincible éloquence ?
Tout à l'heure, j'entendais s'engager, entre mon honorable collègue M. Lanjuinais et l'orateur du gouvernement, des discussions qui étaient relatives, tantôt à la violence dont nos colons avaient été victimes, tantôt au chiffre de la population européenne.
Je m'arrête, messieurs, à ce dernier point et aux documents qui le concernent ; je demande à tous les esprits sérieux qui me font l'honneur de m'entendre, si le système qui régit l'Algérie n'est pas condamné, alors que depuis trente-six ans il est stérile , — car il y a trente-six ans ce mois-ci que la France a accompli cette œuvre qui devait être si féconde, que les armes de la France ont été victorieuses, et que la Croix est venue faire reculer le Coran. — Eh bien, messieurs, depuis trente-six ans, quelles ont été à cet égard les conquêtes effectives qui ont été réalisées par la France? Si nous nous reportons à cet élément de la population que je veux seul interroger, n'ayant pas le dessein de fatiguer votre attention, je trouve 192,000 Européens, ou, pour reprendre les chiffres officiels cités par l'honorable M. Laujui- 111. 9
nais, 230,000 Européens en face d'une population de 3 millions d'Arabes; c'est assurément un aveu, je ne dirai pas d'impuissance, mais au moins d'erreur dans le système qui a été appliqué, erreur qui doit profiter à ceux qui peuvent y recourir, et les faire changer de route, si la route qui a été suivie est mauvaise.
Je ne veux pas examiner non plus si l'essai du système civil qui a été fait, à une époque que vous connaissez, a été suivi avec assez de persévérance pour qu'il soit possible de prononcer, comme on le fait, que ce système est nécessairement condamné à un échec. Dans un document auquel, plusieurs fois, il a été fait allusion, il est dit que plus de quinze systèmes ont été essayés, se succédant et se renversant les uns les autres, et qu'aucun n'a été résolument pratiqué.
Eh bien, pendant la période, selon moi trop courte, où le système civil a été appliqué à l'Algérie, l'Algérie n'a été troublée par aucune insurrection; l'armée est descendue au chiffre de 40,000 hommes, et aujourd'hui 80,000 hommes sont nécessaires pour ne pas complètement garder l'Algérie. Ceux qui l'ont habitée, ceux qui la connaissent, les colons qui sans cesse nous envoient des plaintes dont nous ne sommes ici que les échos très-imparfaits , s'accordent à dire que le régime militaire, dans son exagération, au lieu d'assouplir et de dominer les Arabes, ne fait que les exciter.
Et cependant il semble qu'après avoir reconnu, jusqu'à un certain point, les bienfaits du système civil, on se soit complètement retourné vers une thèse opposée. Qu'a-t-on voulu faire de l'Algérie? Ne parlons plus du royaume arabe que M. le commissaire du gouvernement a reconnu être un fantôme, mais un fantôme dont l'ombre s'est malheureusement trop projetée sur la colonisation; prenons les choses telles qu'elles sont.
Après ce qu'on a appelé les améliorations, les modifications qui ont été introduites dans le système civil, qu'est-ce que nous voyons, je le répète, non pas en entrant dans les détails, mais en examinant les grandes lignes de ce tableau? Ce que nous voyons, c'est la tribu reconstituée, ce sont des concessions de droits nouveaux aux Arabes, et surtout, ce qui est grave, fait sur lequel j'ai pris la liberté d'appeler votre attention , et mon devoir est de renouveler cet effort , ce que nous voyons, ce sont les Arabes assimilés aux Français, alors que cependant on leur conserve leur statut personnel, c'est-à-dire leur législation civile, leurs traditions, leurs mœurs; les Arabes, que nous avons certainement un grand intérêt à attirer à nous, mais que nous devons sans cesse surveiller, en observant vis-à-vis d'eux le précepte d'un ancien sage : qu'il est bon de toujours traiter son ami comme s'il pouvait un jour devenir un ennemi.
Les Arabes sont armés par nous, nous leur remettons le signe de la
liberté et de la cité, c'est-à-dire le fusil ; nous le leur remettons dans des conditions qui sont infiniment plus favorables que celles dans lesquelles le Français lui-même le reçoit; et c'est là, messieurs, une cause d'inquiétude pour la prospérité et la sécurité de notre colonie.
Eh bien, ce système, considéré dans son ensemble, me paraît le germe de graves erreurs et d'incontestables périls.
S'il est vrai de dire qu'une colonie ne peut être véritablement féconde qu'à la condition que les lois y soient observées, que chaque citoyen y puisse trouver, pour son travail, pour sa famille, pour sa propriété, les garanties que le pouvoir civil seul peut lui assurer, déjà, messieurs, on peut se demander à quoi bon en Algérie la perpétuité de cette domination militaire. Je me sers à dessein de ce mot; car, bien que l'Algérie soit fractionnée en deux territoires, l'un civil et l'autre militaire, bien que dans le territoire civil il y ait des concessions considérables faites pour l'application de la législation civile, cependant tout homme de bonne foi reconnaîtra que la puissance militaire est encore influente au plus haut degré dans les territoires civils, que les fonctionnaires civils s'en inspirent, que c'est surtout le gouverneur général et tous ses subordonnés qui dictent leurs inspirations presque toujours écoutées, et là, n'en doutez pas, est la cause première, profonde, et malheureusement trop réelle, de l'impuissance de nos efforts pour la colonisation européenne.
Que sera-ce, messieurs, si, franchissant l'espace qui sépare le territoire civil du territoire militaire, je me transporte là où tout dépend, je ne dirai plus seulement de la législation, mais du caprice du chef militaire? On a souvent discuté sur la constitution des bureaux arabes; ils ont été attaqués et défendus; on a proclamé les services qu'ils avaient rendus. On a dit avec raison qu'ils avaient été une pépinière d'officiers distingués, vaillants, généreux : je suis prêt à le reconnaître, pourvu qu'on reconnaisse avec moi qu'instruments excellents de conquête , ils sont des instruments détestables de colonisation; loin de la développer, ils la tuent dans son germe.
Et il n'y a rien de possible là où vous n'établirez pas la législation civile avec toute sa puissance, c'est-à-dire avec toutes ses garanties. (Approbation autour de l'orateur.)
Dans les territoires militaires, en effet, rien n'est possible sans l'agrément des chefs militaires; je veux vous faire grâce des détails qu'il me serait extrêmement facile de faire passer sous vos yeux, mais je vous montrerai que pour les moindres transactions , que pour les moindres mouvements de sa personne ou de ses biens , le colon est tributaire du bureau arabe, c'est-à-dire du Français militaire, qui dispose de lui à merci, qui peut lui imposer des conditions tout à fait
arbitraires; par conséquent, il est tout simple que nul ne veuille accepter un pareil état de choses.
Je lis dans la lettre impériale, ce qui me paraît profondément vrai, que rien n'est plus dangereux que l'immigration artificielle.
Supposer qu'il dépende de quelques capitalistes opulents de prendre des populations sur lesquelles ils commencent par percevoir de riches rançons pour les transporter au delà des mers, et en faire autant d'éléments de prospérité qui vont changer le pays à vue d'oeil : c'est évidemment une erreur.
Mais, si l'immigration artificielle ne doit pas être encouragée, l'immigration naturelle, c'est-à-dire celle qui vient de l'attrait du sol et du climat, des concessions sagement distribuées, des encouragements accordés au travail, cette immigration doit être favorisée. Eh bien, jusqu'ici, tout a conspiré contre elle ; il faut dire qu'on a fait tout ce qui était nécessaire pour l'empêcher, et malheureusement on y a trop réussi.
En ce qui concerne les indigènes, permettez-moi cette observation, car, vous le voyez, ce sont bien plutôt des observations qu'une discussion que je vous prie d'avoir la bonté d'entendre, permettez-moi, dis-je, cette observation, que le système qui semble avoir prévalu me paraît être ce qu'il y a de plus contraire au développement de la colonie, et ce qu'il y a de plus dangereux pour les indigènes euxmêmes.
On nous a plus d'une fois parlé, et ces questions nous sont familières , de la différence des races ; on nous a dit que l'une paraissait être une race véritablement indigène, et l'autre conquérante.
La première qui , à la suite de longues guerres , a été refoulée vers tes terrains montagneux, celle-là est agricole, stationnaire ; elle habite des maisons, elle a des contacts nombreux avec la race européenne, et, quant à moi, c'est une opinion, à coup sûr, qui a bien peu de valeur, mais enfin elle est celle d'un homme convaincu, je crois que cette race peut parfaitement s'assimiler avec la nôtre.
Je conviens qu'il y a plus de difficultés en ce qui concerne la race arabe ; non-seulement cette race est la race conquérante , et elle s'en souvient, non-seulement cette race est dominée par une aristocratie militaire, mais encore elle a maintenu dans son sein le système social le plus dangereux, le plus destructeur, le plus contraire à toute espèce d'activité individuelle, je veux parler du régime de la tribu. Vous le connaissez tous, et je le définis d'un mot : c'est le communisme, le communisme que certes personne de nous ne voudrait voir s'implanter sur le continent européen; il règne en Algérie, et non-seulement nous n'avons pas fait tout ce qui était nécessaire pour le dissoudre, mais, après l'avoir essayé, il semble que nous ayons reculé devant
cette œuvre de civilisation, et que nous nous soyons agenouillés devant ce reste de barbarie.
On avait d'abord compris qu'il fallait attaquer la tribu; pour attaquer la tribu, il fallait constituer la propriété individuelle. Constituer la propriété individuelle, c'était être agréable au peuple de la tribu, c'était mécontenter ses chefs, c'était mettre contre soi les grandes familles qui peuvent encore exister à la tête des tribus. Mais soyez sûrs qu'avec de la fermeté on serait arrivé au succès; j'allais dire facilement, et je retranche ce mot. Rien n'est facile, et c'est précisément pour triompher des difficultés, que Dieu nous a donné la sagesse et la prévoyance.
Eh bien, il était possible de triompher du communisme de la tribu. Il est malheureux de voir que, depuis le sénatus-consulte de 1863, et surtout depuis le voyage de l'empereur, tout a tendu à la reconstitution de la tribu , à l'influence des grands chefs , à cette hiérarchie militaire qui, certainement, est un danger pour nous, mais qui aussi, messieurs, est tout à fait contraire à la civilisation arabe, au développement de cette population qui la maintient, sous le joug de véritables despotes, dans l'abrutissement et la misère. Que la constitution des grands chefs, messieurs, soit un danger pour nous, nous n'avons pas besoin de le démontrer; les insurrections récentes, les incendies des forêts de liège, le disent assez haut.
Dans l'enquête officielle, il a été constaté, comme je pourrais vous le montrer en mettant sous vos yeux les passages de cette enquête , que les incendies se sont développés avec la puissance que nous avions donnée aux grands chefs arabes; on a pu, jusqu'à un certain point, mesurer leur émancipation aux flammes qui dévoraient les propriétés de nos malheureux colons. A côté de ce fait, qui est certain, qui est constaté par les pièces officielles, nous avons, messieurs, les insurrections qui amènent sur les territoires cultivés ces affreux bouleversements, que M. le commissaire du gouvernement était dans la nécessité de reconnaitre quand il vous disait : Douze ou dix-huit colons, qu'importe? c'est un fait d'insurrection. Mais si cette insurrection est la conséquence d'une erreur, est-ce que nous ne devons pas tous nous en préoccuper? Tous nous sommes animés des mêmes sentiments , le gouvernement comme la Chambre. Ce que nous voulons, c'est la prospérité de l'Algérie; c'est que l'attache qui unit la France à l'Algérie ne soit pas une dérision; c'est que ce pays soit pour nos concitoyens une terre sur laquelle leurs sueurs ne tombent pas infécondes, une terre surtout que leur sang ne vienne pas arroser à la suite des fautes militaires qui ont été commises et qui auraient pu être évitées. (Très-bien! autour de l'orateur.)
Il est incontestable que l'organisation de ces grands chefs militaires
qui ont tous une puissance relative considérable, qui nous témoignent souvent, — croyez-le bien, — d'autant plus d'esprit de servilité qu'ils sont dévorés d'un sentiment d'indépendance plus ardent, et qui veulent, pour arriver à l'affranchissement de leur pays, se servir à nos dépens des forces mêmes que nous leur avons données; il est incontestable, dis-je, que l'organisation de ces grands chefs est contraire à nos intérêts ; elle maintient cette constitution déplorable de la tribu; elle rend un homme maître, non-seulement des terres, mais même des personnes, car il les distribue à son gré; la jouissance n'en est qu'annale, et c'est ainsi que, se promenant avec ses troupeaux et rappelant les mœurs antiques les moins conformes aux nôtres, le chef de tribu n'est pas seulement un pasteur, il est aussi le despote de ceux qu'il commande.
Est-ce que nous pouvons souffrir qu'un pareil état de choses soit indéfiniment prolongé? Est-ce qu'il n'est pas manifeste qu'il est contraire à nos intérêts les plus élémentaires? Mais je dis, ce qui n'est pas moins grave, qu'il est aussi contraire aux intérêts arabes.
Je crois que quiconque a mis les pieds en Afrique comprendra parfaitement le sentiment qui peut s'emparer d'un homme ayant un pouvoir souverain, désirant en disposer dans l'intérêt de tous, et sentant son cœur attendri, — permettez-moi cette expression, — par la vue de toutes ces populations naïves qui viennent à ses pieds abdiquer ce qu'il y a de plus redoutable en ce monde, c'est-à-dire la force matérielle au profit de la civilisation que représente celui qui se met en rapport avec elles.
Je comprends très-bien, dès lors, qu'on soit porté par un mouvement irrésistible de l'âme à [je ne sais quelle faveur privilégiée pour ces hommes qui pourraient faire tant de mal, et qui, cependant, viennent ployer les genoux.
Mais, messieurs, ce n'est pas avec le sentiment que se conduisent les affaires humaines, c'est avec la raison, la méditation et l'expérience.
Rétablir les grands chefs , rendre aux tribus les terres qui ont pu être séquestrées, ce peut être une entreprise qui séduise une imagination généreuse ; mais soyez sûrs qu'elle tourne directement contre le but qu'elle s'est proposé.
J'ai parlé tout à l'heure de notre intérêt européen français; je n'y reviens pas; mais quant à l'intérêt arabe, quelle est, messieurs, je le demandera mission que nous avons à accomplir, laissez-moi ajouter, quelle est la responsabilité que nous avons acceptée devant Dieu et devant l'histoire?
Est-ce qu'il n'est pas vrai que quand nous avons pris possession de cette terre où nous avons rencontré une race qui nous était égale, mais qui était moins éclairée, moins instruite, moins avancée dans la
civilisation, si nous l'avons dominée, si nous lui avons fait sentir la force de notre gloire, c'était à la condition de l'appeler à nous, de la pénétrer de notre lumière? et si nous sommes convaincus qu'en effet notre civilisation, notre législation, nos mœurs valent mieux que les siennes, sans rien lui imposer, mais uniquement par le seul contact, par la persuasion, par le bon exemple, essayons, à l'aide de sages conditions, d'accomplir cette fusion, qui ne saurait être un vain rêve.. .
Nous avions donc pour devoir de briser les entraves dans lesquelles cette population était retenue; et malheureusement, en reconstituant la tribu, nous leur donnons plus de solidité. Qu'arrive-t-il en effet? Je vous ai parlé de ce despotisme; certes si je voulais, non pas épuiser mon sujet, mais le traiter convenablement, j'aurais à vous retenir longtemps encore ; je ne vous parle que d'un fait : l'impôt.
Est-ce qu'il n'est pas encore certain que , dans la tribu , l'impôt se perçoit arbitrairement , que les abus les plus révoltants , les concussions les plus honteuses, les actes de corruption les plus cyniques se commettent, je ne dirai pas toujours, mais trop souvent?
Il y a en Afrique une sorte d'axiome, c'est celui-ci : Lorsqu'un général français demande 1,000 francs, l'agha en demande 2,000, le caïd en demande 3,000, le cheik en demande 4,000.
C'est ainsi, en effet, que les choses se passent trop souvent, et non-seulement cela se fait au grand détriment de la population arabe qui est ainsi pressurée, mais au détriment de la colonisation française, car c'est notre pouvoir qui est sans cesse accusé.
Et permettez-moi de mettre sous vos yeux ici quelques lignes qui sont empruntées à un document officiel , puisque c'est le compte rendu d'un procès qui a été engagé devant la cour d'assises d'Oran.
Là , messieurs , de grands chefs étaient traduits sous la prévention de corruption, et ils ont été condamnés, et voici, messieurs, ce que je lis dans la déposition d'un témoin dont la situation est à coup sûr digne de tout intérêt, car il connaît parfaitement les Arabes; il est médecin, il est Français, il exerce son art avec le dévouement que la plupart de nos compatriotes y apportent.
Après avoir rendu compte de son excursion dans une tribu arabe, M. Gaucher, — j'emprunte ceci à un journal d'Oran ou de Constantine, qui est à la date du 24 janvier 1865, M. Gaucher ajoute : « Je questionnai quelques indigènes, qui me répondirent tous comme des mécontents, parce que ceux qui n'étaient pas partis pour la corvée avaient dû donner de l'argent au cheik. Peu de jours après, me rendant à Tafaroani, je rencontrai deux Arabes accroupis derrière un buisson; en me voyant, ils dirent : « Français, de l'argent, toujours « de l'argent ! » Je leur demandai ce qu'ils voulaient dire; ils m'expliquèrent que le cheik les rançonnait et partageait avec le bureau
arabe civil. Je me décidai alors, quoique je n'eusse pas qualité pour cela, à révéler cette situation à M. le chef de bureau arabe. »
Et voici, messieurs, ce que disait l'organe de l'accusation, M. le procureur impérial, qui, s'élevant au-dessus du débat, cherchait, comme nous devons le chercher nous-mêmes, à en tirer un enseignement moral :
k Devant vous, disait-il, ai-je besoin de définir le mal invétéré dont les faits du procès actuel ne sont qu'un accident? Ai-je besoin de démontrer combien la morale a à souffrir de la manière dont le commandement est trop souvent exercé dans les tribus indigènes?
« Le contact de notre civilisation n'a pas encore changé les habitudes héréditaires des chefs, qui considèrent leur autorité, non comme une cause de devoir, mais comme une source de profits; ce n'est pas le bien public qui les préoccupe, c'est l'accroissement de leur fortune, c'est un amour du lucre immodéré. »
« Je ne veux pas généraliser outre mesure cette accusation; il doit y avoir, il y a sans doute d'honorables exceptions parmi les chefs de tribus ; mais le nombre de ceux qui exercent leurs fonctions en continuant les déplorables traditions de la régence d'Alger est trop considérable encore. Je viens vous demander un exemple.
Messieurs, voilà la réputation de beaucoup de chefs de tribus, voilà la nature de leur pouvoir, voilà à quelle source corrompue il s'est altéré; voilà comment les traditions héréditaires en font des oppresseurs et des despotes. Et ce sont ceux-là que nous maintenons dans leurs habitudes , dans leur pouvoir en dehors de nous ! Nous constituons, je ne dirai pas, puisque le mot a été écarté, un royaume arabe, mais une féodalité arabe, ce qui n'est pas moins dangereux. Cette féodalité arabe, au lieu de la détruire, nous la laissons se replier sur ses anciennes habitudes ; nous laissons opprimer les membres de la tribu par le despotisme des chefs; nous laissons possibles ces faits de corruption. Au lieu de substituer à ces chefs des chefs français ; au lieu de substituer à la tribu la propriété individuelle; au lieu de prendre chaque Arabe par la main pour le faire progresser, nous le condamnons à croupir dans le communisme dégradant où l'abrutissement, la misère, sont son partage.
Ce sont là les plaintes qui journellement s'adressent au gouverneur général de l'Algérie. Voilà les fruits du système qu'on a préconisé. Et ce ne sont pas seulement les grands chefs, ce sont encore les membres de la magistrature, car il semble que par une prédilection particulière pour la race arabe, dont j'ai indiqué la source générale, on se soit laissé aller à toutes sortes d'illusions fâcheuses.
Ainsi, quand il a été question de définir des améliorations à apporter à l'état actuel de l'Algérie, l'empereur a dit : « On a tenté de dissoudre
brusquement la tribu ; on a bouleversé l'organisation de la justice musulmane; enfin, on a détruit les vieilles coutumes d'une nation qui ne renfermait pas encore les éléments propres à constituer une démocratie arabe. »
Eh bien, messieurs, qu'on ne constitue pas une démocratie en Algérie, je le comprends à merveille, et je ne demande pas cette constitution; ce que je demande qu'on fasse, ce que je supplie les membres du gouvernement de vouloir bien faire avec moi, c'est qu'on donne le pas à la civilisation française sur les vieilles erreurs, sur la vieille barbarie musulmane; c'est qu'on déploie, non pas la force et le cimeterre comme le chef de l'islamisme, mais la persuasion, la douceur, la justice, les bons exemples; c'est qu'on fasse aimer le travail au lieu de le rendre oppressif, et, puisque nous touchons à la justice, qu'on constitue une magistrature par des mains françaises; car je ne vois, pour ma part, aucune espèce d'avantage à conserver la justice musulmane lorsqu'elle n'est pas réclamée; et, messieurs, sur beaucoup de points, non-seulement elle n'est pas réclamée, mais encore elle est détestée.
Je vous parlais tout à l'heure d'un axiome connu en Afrique. Il y a un dicton plus connu et qui concerne la justice : « Mahomet a voulu un jour chercher un cadi qui ne vendît pas ses jugements; le soleil s'est couché sans qu'il ait pu faire une semblable découverte. » (Mouvements divers.)
Si cela est répété en Algérie, il faut bien que ce bruit ait quelque cause, et, quant à moi, sans le vouloir vérifier, je me demande ce qu'il faut penser des relations qui peuvent s'établir entre la justice musulmane et le pouvoir militaire, puisque, à mon sens, le pouvoir militaire, par sa nature, est impropre à la colonisation dont nous voulons la prospérité.
Eh bien, je cite un fait, et ce fait, je l'emprunte à un document judiciaire, parce que les documents judiciaires sont d'une nature incontestable. Voici ce qui s'est passé et ce que je lis dans un arrêt de la cour d'Alger du 25 avril 1864.
Il s'était élevé une contestation entre un caïd et un cheik. Le cheik avait accusé le caïd d'avoir détourné de l'argent versé entre ses mains pour le soulagement de la population pauvre.
On porte l'affaire devant le cadi; mais, par des raisons que je n'examine pas, qui sont certainement mystérieuses, — il est difficile qu'il n'y ait pas de mystère à côté du jugement d'un cadi, — cette fois le cadi fit pencher la balance du côté du cheik ; il condamna le caïd à payer 300 francs.
Ou'arriva-t-il? Ce jugement ne fut pas du goût du bureau arabe, et, bien qu'il fût accepté parles parties et sur le point d'être exécuté,
le chef du bureau arabe, de son autorité privée, car les chefs du bureau arabe n'ont aucune espèce de limites à leur pouvoir, ils s'intitulent le tout-puissant lieutenant du Seigneur ; ils déclarent que le travail sera arrêté ou encouragé sur tel point, que la justice sera suspendue; le chef du bureau arabe, dis-je, ne voulut pas que le jugement fût exécuté ; et voici ce que je lis dans la feuille à laquelle je fais cet emprunt : « Après le jugement qui condamnait l'ex-caïd des Mains et contre lequel aucun appel ne fut relevé , gagnants et perdants furent renvoyés devant le caïd de la 85e circonscription judiciaire, qui s'empressa d'obéir à l'invitation du chef du bureau arabe. » Et il le dit dans ses considérants ou dans le procès-verbal de son jugement avec une naïveté musulmane véritablement trèslouable; il dit que, en effet, « le cadi a jugé sur l'invitation du chef du bureau arabe, car cette affaire ne concernait pas les gens de sa circonscription judiciaire ». C'est lui qui le dit, il faut bien le croire. Je n'ai pas besoin de dire que le jugement est infirmé; en effet, le chef du bureau arabe l'avait demandé ; il prend sous sa protection le condamné et, comme rien ne gêne son autorité, il l'emploie à produire un cadi qui viendra détruire l'œuvre de son voisin. Heureusement, tout ceci pouvait être porté devant la cour d'Alger.
Voici comment elle a apprécié l'affaire, et cette appréciation vous permettra de juger ce qu'il faut penser de l'utilité de cette restauration de la justice musulmane : « Attendu en fait, dit la cour d'Alger, qu'il est constant que le caïd de la 85e circonscription... — écoutez ceci; ce sont des magistrats qui le disent, — qui a statué dernièrement entre les parties, était incompétent, eu égard à leur domicile, et que, s'il a consenti cependant à connaître de la contestation, c'est uniquement parce que, comme il le dit lui-même dans son jugement, il a agi sur l'invitation du chef du bureau arabe.
« Attendu, dans ces circonstances, qu'il y a lieu d'annuler la décision attaquée; qu'il est certain, en effet, que les parties et le juge n'ont pas joui de leur complète indépendance, et qu'on ne peut dès lors leur opposer un consentement quelconque. »
Le quelconque est un peu dur, mais assurément il est bien mérité.
Eh bien, ce que je demande au gouvernement, c'est d'avoir pleine confiance dans la magistrature française. Elle a donné des preuves de courage et de dévouement; on l'a vue, et souvent avec quelque péril, toujours avec honneur, soutenir, autant qu'il était en elle, cet élément civil dont je me fais ici l'insuffisant défenseur, et personne n'a oublié les exemples mémorables, et non plus seulement les actes de fermeté civique, dans lesquels des magistrats, venus de la métropole, ont opposé leurs poitrines aux efforts d'un pouvoir qui leur était contraire, et ont ainsi fait triompher la loi. Ce
qu'il faut leur rendre, c'est leur influence, c'est leur action entière.
Ne craignez pas à cet égard les murmures et les résistances de la population indigène ; elle acceptera cette transformation comme un bienfait inestimable. Ses cadis ne font que la pressurer; les cadis n'ont d'autre valeur gouvernementale que d'être à la solde des bureaux arabes, que d'accomplir tout ce qui est commandé par le jeune officier qui donne des ordres. Restaurer ainsi la justice, c'est l'humilier et la détruire; et si nous voulons être respectés en Algérie, ce n'est pas par de pareils procédés qu'il la faut honorer. (Très-bien! autour de l'orateur.)
Je pourrais vous parler encore de l'instruction publique et vous dire : Ce n'est qu'un mot que ce collège arabe dont parlait M. le commissaire du gouvernement, lorsqu'il traitait cette question, dans la discussion de l'adresse, à propos de l'Algérie. Ce collège arabe est très-certainement une institution louable; mais je m'inspire des vœux qui sont exprimés par les colons ; ce collège arabe produirait des fruits beaucoup meilleurs si, au lieu d'isoler les enfants arabes, on les mêlait aux nôtres. Ce serait assurément, messieurs, le meilleur moyen d'arriver à ce qui est désirable dans un pays où l'on ne parle pas le même idiome, c'est-à-dire à l'assimilation et à la confusion des langues. Tout le monde sait avec quelle merveilleuse facilité les enfants sont pour les enfants d'excellents moniteurs. Avec cette assimilation, on obtiendrait ce qu'il y a de plus grand et de plus désirable, les âmes se rapprocheraient. Dès lors nous ne donnerions pas l'instruction à des jeunes gens appartenant à l'aristocratie arabe, et qui, rentrés dans leurs foyers, emploieront ce qu'ils ont appris chez nous en s'en faisant des forces contre nous-mêmes.
Ce sont là, messieurs, de grandes questions, et je n'ai pas la prétention de les traiter, je ne fais que les indiquer; je les résume, comme j'ai commencé, en disant que je suis convaincu d'être dans le sentiment de la Chambre quand je lui dis que toutes ses préférences sont pour le pouvoir civil, pour l'élément civil , c'est-à-dire pour celui qui peut attirer dans notre colonie de véritables et de bons travailleurs.
Sur ce point, je prends la liberté de le demander à M. le commissaire du gouvernement, que sont devenues ses promesses? Hélas! elles ont vécu moins que les roses (sourires), elles se sont évanouies, à peine si elles avaient paru dans cette enceinte.
Lorsque, il y a deux ans déjà, nous prenions la liberté de réclamer, ce qui paraît indispensable, une représentation algérienne, M. le commissaire du gouvernement, avec son esprit loyal et sa parole si pleine d'autorité, nous disait : Laissez-nous faire, vous êtes trop impatients; il faut, pour que les choses humaines puissent porter de
véritables fruits, que le temps les consacre; vouloir tout faire en un jour, c'est une œuvre de théoriciens. — Et Ton nous accuse souvent de trop sacrifier aux principes. — Nous préparons, disait M. le commissaire du gouvernement, le terrain sur lequel un édifice pourra être solidement établi; seulement nous le prenons par la base, et avant d'avoir des représentants dont nous ne comprenons pas l'utilité, nous allons vous donner des conseils généraux et des conseils municipaux dont vous ne contesterez pas l'irrécusable valeur.
Il y a deux ans de cela. Où sont les conseils généraux? Où sont les conseils municipaux? Ils sont encore dans les cartons de M. le commissaire du gouvernement (on rit), car je lis dans une pétition qui a été adressée par les habitants de l'Algérie au gouvernement général, à la date du 21 février 1866, ce qui suit :
« Le pays souffre cruellement de l'incertitude qui pèse sur son avenir.
« Il est surpris et, nous osons le dire, blessé de l'ignorance absolue où on le laisse de toutes les mesures qui intéressent sa prospérité ou son existence. Aucune lumière ne lui est fournie, aucun avis ne paraît devoir lui être demandé ; il est comme s'il n'était pas. De toutes les promesses qui lui ont été faites, aucune ne se réalise, et rien ne prouve que les menaces qui lui ont été adressées par les ennemis de son existence ne reçoivent au moins un commencement d'exécution.
« Ce n'est pas cédera une vaine curiosité, Monsieur le gouverneur, que de demander si la restauration du droit électoral et l'émancipation de la commune, tant de fois annoncées en dernier lieu, formellement promises par la lettre de l'empereur, sont enfin sur le point de s'accomplir. Il serait grand temps, dans l'intérêt des finances des communes, de mettre un terme à l'administration des commissions municipales. »
Je me servais en effet, et j'en demande pardon à la Chambre, d'un mot impropre et qui pouvait fournir une réplique à l'honorable commissaire du gouvernement; je demandais : Où sont les conseils généraux? Je devais dire : Où sont les conseillers généraux nommés, ainsi qu'on nous l'a promis, par les électeurs? Où sont les conseillers municipaux? Ils sont encore à venir, ils font partie de ces promesses que sollicitent les impatients, qui sont cependant bien patients, puisque deux années se sont écoulées sans qu'ils les aient rappelées.
Eh bien, aucune de ces promesses n'a été tenue; et, soyez-en sûrs, il ne peut y avoir pour la colonie une prospérité véritable et une force véritable pour les colons qu'autant que celui qui abordera sur cette terre avec ses capitaux, avec sa famille, disant à la mère patrie non pas un adieu, mais un long au revoir, consentant à dépenser sa
19 JUIN 1866. lit
jeunesse et sa force sur cette terre où s'ouvrent pour lui de brillantes perspectives, y trouvera les garanties de la vie civile, et laissez-moi prononcer un mot qui n'a rien de factieux, à la condition qu'il y trouvera de véritables libertés. (Très-bien! autour de l'orateur) Mais, tant que le sabre apparaîtra seul, tant que le pouvoir militaire régnera sans partage (interruption), vous serez condamnés à cette stérilité désolante, déshonorante pour la France, messieurs , j'ai le droit de le dire (réclamations sur un grand nombre de bancs), car deux cent mille Européens, après trente-six ans de possession (mouvements divers), c'est un acte d'accusation contre nous,
et il est temps que nous répondions à ces exigences de l'opinion. (Approbation autour de l'orateur.)
Eh bien, vous ne faites rien pour ces libertés cependant si modestes que vous avez promises.
Est-ce que vous faites plus pour la prospérité matérielle? Ah! messieurs, c'est un grand argument, et je l'ai entendu quelquefois employer avec une véritable douleur, alors que nous réclamions quelques-unes de ces libertés qui, en relevant l'homme, doublent sa puissance et doivent aussi, dans le monde matériel où il se meut, en faire un instrument bien plus actif de production.
On nous dit : Toutes ces choses sont vaines ; ce sont encore là des théories, des réclamations faites par des esprits chagrins. Nous avons la souveraine sagesse comme la toute-puissance, et quand nous ouvrons les mains, les bienfaits en descendent. De toutes parts, les institutions les meilleures, les créations les plus fécondes apparaissent aux yeux étonnés des spectateurs qui nous admirent.
Dans le présent et dans l'avenir probablement, car lorsque nous prenions la liberté de poser ces questions quand l'adresse se discutait, voici les notes que j'ai prises religieusement du discours, d'ailleurs si remarquable et si plein de faits, de l'honorable général Allard.
11 disait : Les chemins de fer s'exécutent avec rapidité, ils ont leur dotation; celui de Philippeville à Constantine sera terminé en 1869; celui d'Alger à Oran dans un petit nombre d'années; il est amorcé des deux côtés.
Les routes, les chemins, les ports n'ont que 2 millions au budget, c'est bien peu, disait M. le commissaire du gouvernement, avec une grande justesse, mais il ajoutait :
« Heureusement la grande compagnie Talabot est là. » (On rit.) Elle est également ici, messieurs; elle peut par conséquent nous donner les explications qui sont impatiemment attendues, car M. le commissaire du gouvernement ajoutait, — et ceci, messieurs, vous ne pouvez l'avoir oublié : « Le 5 mars 1856, une commission a fait la
répartition et la désignation des travaux. Quant à la société Talabot, ses statuts sont au conseil d'État. »
Ce n'est pas très-rassurant; j'en demande pardon au conseil d'État, mais enfin tout le monde sait que les méditations du conseil d'État sont tellement attentives que les résultats s'en font quelquefois un peu trop attendre. (Rires sur quelques bancs.)
M. Rouiier, ministre d'État. Ils n'en sont que meilleurs. (Mouvements divers.)
M. Jules Favre. Quoi qu'il en soit, le 5 mars 1856, les statuts étaient au conseil d'État, et ce qui n'était pas moins encourageant, M. le commissaire du gouvernement ajoutait : « Il faut espérer que les actions seront souscrites. » (Sourires.)
Qu'est devenue cette espérance? Où sont les statuts? Où sont les souscriptions d'actions?
S'il faut, messieurs, interroger un document récent, car il porte la date de 1866, voici ce que je lis :
« Personne ne suspectera les chefs de la compagnie de reculer devant leurs engagements. Mais n'y aurait-il pas entre eux et le gouvernement un désaccord sur la manière d'entendre la convention et de disposer des capitaux?
« On le suppose, on le croyait. Obligés de faire appel au public, MM. Frémy et Talabot doivent réclamer des garanties qui inspirent confiance au public. Il ne paraît pas que ce problème difficile à concilier avec le royaume arabe, les maghzen et le reste, soit résolu, et quand le sera-t-il? Déjà les publicistes qui sont aux écoutes annoncent que le gouvernement est disposé, s'il ne peut triompher des exigences de la compagnie Frémy-Talabot, à demander les 100 millions... à un emprunt public pour les appliquer entièrement, à son gré, aux besoins de l'Algérie. Ceci n'est plus la même chose. »
Et tout le monde sera de l'avis du publiciste, ce n'est pas la même chose; mais je le demande, est-ce que l'abstention de MM. Frémy et Talabot n'est pas, dans les circonstances où nous sommes, un symptôme de la plus haute gravité? Est-ce qu'on ne peut pas dire que les capitalistes sont éminemment nuisibles à la sécurité dont leur patrimoine doit être environné? Ah, oui, on peut emboucher la trom pette guerrière, faire flotter les oriflammes, imprimer les bulletins les plus magnifiques, on peut y ajouter même des prospectus (sou rires); mais pour avoir des actionnaires, il faut offrir des garanties et quand on ne voit pas venir les actionnaires, on peut affirmer que les garanties manquent.
Et remarquez que tout revient au même principe. Nous avons raison de considérer que la vérité théorique, la vérité humaine, celle qui se démontre par notre propre intelligence, est celle qui doit
aussi conduire les directeurs des peuples, les inspirer, être leur guide perpétuel.
Vous n'avez pas voulu de la liberté, vous avez voulu du régime militaire, et vous avez pensé, pour triompher des difficultés au milieu desquelles vous vous étiez jetés, qu'il suffisait d'improviser sur le papier une grande compagnie, de lui donner de riches travaux, de lui promettre de gros bénéfices, de lui permettre d'appeler le public à souscrire des actions; mais vous n'aviez pas pensé que le public chercherait quel serait l'emploi des capitaux qu'on lui demandait, et que, quand il aurait compris que ces capitaux seraient aventurés, il ne se présenterait pas à la caisse de MM. Frémy et Talabot; de telle sorte que ces messieurs, dont je reconnais et j'admire véritablement le patriotisme, n'ont pu réaliser leurs statuts et en sont encore à cette période d'espérance que je trouve infiniment trop prolongée. (Rires autour de l'orateur.)
Je parlais tout à l'heure des grands chefs, et je vous montrais comment cet établissement qui devait, suivant le gouvernement, donner à l'Algérie une prospérité qui était annoncée partout, comment cet établissement était stérile, s'il n'est point dangereux.
Mais est-ce que je ne suis pas davantage en droit de m'étonner et de m'inquiéter lorsque, dans un document officiel où l'on annonce quel doit être le sort réservé aux Arabes, je lis ce qui suit : « Les Arabes contenus et réconciliés nous donneront ce qu'ils peuvent nous donner de mieux, des soldats. »
Eh bien, messieurs, je proteste contre une pareille parole, ou plutôt je ne proteste pas, j'ai trop de respect pour elle {mouvements divers); mais, comme je le disais tout à l'heure, les peuples qui veulent leur salut ne doivent pas abdiquer leur raison devant une admiration quelconque; il ne leur suffit pas d'être dévoués au souverain, il faut avant tout qu'ils l'éclairent : l'éclairer, le plus bel hommage qu'on puisse lui rendre, c'est de lui dire la vérité, et, s'il s'est trompé, soyez sûrs qu'il le reconnaîtra loyalement.
Quant à moi, messieurs, une semblable parole me paraît une erreur fâcheuse. Non, les Arabes ne doivent pas nous donner des soldats. Si nous avons quelque chose à en attendre, ce serait plutôt des laboureurs, des travailleurs. Vous n'avez qu'à interroger ceux qui cultivent la terre d'Afrique, ils vous le diront : le travail transformait les populations, peu à peu les tribus se groupaient autour de la ferme; à l'aide de ce travail attrayant, fait en commun, rémunérateur, où l'homme est en contact avec l'homme, où par le doux commerce réciproque il rencontre ces services qui sont la véritable civilisation, on arriverait à une transformation lente, graduelle, par voie d'alluvion, et qui était à coup sûr la meilleure.
Cependant, voilà que vous ressuscitez, au contraire, la féodalité militaire, et à côté de la féodalité militaire, pour la combattre probablement, vous voulez constituer une armée française algérienne.
Je ne saurais donner mon assentiment à cette conception; pour ma part, je la trouve dangereuse de tous points; et le décret qui l'a consacrée [mérite une observation spéciale, car vous allez voir dans quelles conditions véritablement singulières elle a été exécutée.
Mais ce n'est pas tout; et voici, à la date du 21 avril 1861, dans quelles conditions, sur lesquelles j'appelle l'attention de la Chambre, cette reconstitution est faite :
« Titre 1er. Addition; service et avancement des indigènes de l'Algérie dans l'armée de terre.
« Art. 1er. Les troupes indigènes de l'Algérie font partie de l'armée française; elles comptent dans l'effectif général; elles se recrutent par des engagements volontaires. »
Ainsi vous assimilez l'Algérie à la France. Or, qu'est-ce qui pèse le plus sur la France? C'est la conscription. Et vous ne l'appliquez pas à l'Algérie ! (Mouvements divers.)
Je ne demande pas que vous appliquiez la conscription à l'Algérie; mais vous admettez des engagements volontaires de la part des Arabes, pour servir dans votre armée, c'est-à-dire que vous admettez dans votre armée les hommes de l'Algérie les plus valides, les plus guerriers, les plus robustes, pour les former au métier des armes.
Et à quelles conditions? En vérité, je n'en voulais pas croire mes yeux quand j'ai lu le décret ; mais il dit bien à l'article 3 : « L'engagement d'une durée de quatre ans. »
Voilà encore une inégalité choquante entre les populations de la France et celles de l'Algérie; voilà encore une faveur singulière que vous accordez à celles-ci; car non-seulement vous les affranchissez de la conscription, mais c'est par des engagements volontaires que le recrutement s'opérera dans leur sein; et les engagements ne dureront que quatre ans en Algérie, c'est-à-dire que l'homme ne sera séparé de sa famille et de sa terre que pendant quatre ans, alors qu'en France ce sera pendant sept ans. On avait bien raison de dire que l'Algérie était préférée à la France. (Réclamations sur un grand nombre de bancs.) Nous en avons malheureusement la preuve trop manifeste. (Assentiment sur quelques bancs autour de l'orateur.)
Voici comment cet engagement s'opère, et j'appelle ici l'attention de la Chambre, l'engagement est d'une durée de quatre ans ; il donne droit à une prime dont le montant est fixé chaque année par un arrêté du ministre de la guerre.
Eh bien, je prends la liberté de demander à MM. les ministres en
vertu de quelle loi ils disposent ainsi de l'argent de la France, si ce n'est par le bouleversement de tous les principes.
Non-seulement vous armez des hommes qui peuvent être, qui seront un jour nos ennemis, mais encore vous les payez pour ce service; s'ils s'engagent volontairement, vous leur donnez une prime. Cette prime, où la prenez-vous? Quel est le fonds dont vous disposez? C'est probablement sur les fonds de la guerre que ces sommes seront prélevées.
Mais encore une fois, ceci est complètement contraire au système militaire qui régit la France. Ne dites donc pas que l'Algérie est assimilée à la France, dites plutôt qu'elle est placée dans des conditions toutes particulières, car les soldats de l'Algérie reçoivent des faveurs dont les nôtres sont complètement privés. (Nouvelles réclamations.)
Voilà le décret, le voilà!
Est-ce qu'il est permis au gouvernement de prendre de semblables résolutions? Est-ce qu'elles ne sont pas manifestement contraires à nos droits? Est-ce qu'il est possible, sous prétexte d'un sénatus-consulte, de venir tout bouleverser?
Ce n'est pas seulement pour cette inégalité que j'attaque ces mesures. J'ai dit, et je ne serai démenti par personne, qu'il y a dans une semblable constitution un danger qui, tôt ou tard, éclatera. Si jusqu'ici nous avons été constamment victorieux des Arabes, malgré notre infériorité de nombre, ce n'est pas qu'ils manquent décourage. Je ne veux pas comparer les Arabes aux soldats français, assurément; mais tout le monde sait à merveille que l'Arabe est fataliste par religion, qu'il brave la mort sans sourciller. Ce qui lui manque, ce n'est pas le courage, c'est la discipline, et c'est là ce qui a permis à nos soldats de repousser des bandes extrêmement nombreuses.
Eh bien, depuis que nous avons enrégimenté les Arabes dans nos rangs, depuis que les Turcos figurent dans notre armée, pour amuser les curieux des villes, peut-être aussi pour faire naître des menaces de mauvais goût : qu'est-ce qui est arrivé? Précisément ce qui est arrivé et ce qui a été très-remarque dans la dernière insurrection. Ainsi, autrefois, quelques fantassins réunis dans un blockhaus étaient invincibles; ils tenaient tête derrière un fossé et un mur crénelé à des milliers d'Arabes ; dans la dernière insurrection, au contraire, M. le commissaire du gouvernement le sait, on a vu des fantassins arabes prendre un caravansérail, c'est-à-dire un bâtiment fortifié, et dernièrement, l'honorable général de la Rue a fait connaître au Sénat, comme un fait considérable qui devait appeler l'attention des hommes d'État, que, dans une retraite, des Arabes insurgés s'étaient spontanément formés en carré, et avaient opposé aux assaillants cette manœuvre redoutable que la discipline peut seule enseigner, m. 10
Il y a là un sujet de réflexion que la sagesse de la Chambre recueillera.
Il est incontestable que nous devons traiter les Arabes avec mansuétude, avec justice; que nous devons, c'est mon opinion, les assimiler, autant que possible, à nous , mais à la condition que la loi civile nous gouverne les uns et les autres, et que, dans ce travail d'assimilation, nous n'agissions pas comme ces prodigues qui jettent leurs trésors, pour se trouver un jour en face des extrémités les plus cruelles.
Quant à moi, messieurs, si je me suis permis de présenter ces observations à la Chambre, et je demande pardon de leur longueur (non! non!), c'est qu'il m'a paru, dans l'état actuel des choses, qu'il était indispensable que les plaintes des colons algériens pussent se faire entendre. Il y a des documents nombreux, considérables, qui attestent des souffrances qui peut-être sont exagérées, mais qui, à coup sûr, sont dignes de l'attention de tous ceux qui peuvent les soulager. On a signalé surtout les grandes causes que j'ai pris la liberté d'indiquer à la Chambre, car je n'ai été ici qu'un écho; j'espère que votre patriotisme, j'espère que votre indépendance, j'espère que votre sagesse formulera un sentiment que le gouvernement recueillera, et qui sera pour la terre de l'Algérie et une consolation et une espérance. (Très-bien! très-bien! autour de l'orateur.)