AFFAIRES DU MEXIQUE
La distribution qui a été récemment faite à la Chambre de documents propres à l'éclairer sur notre situation véritable au Mexique nous impose l'obligation d'examiner , en ce qui concerne cette question spéciale, la conduite du gouvernement et les résolutions qu'il se propose de prendre.
Cette obligation est d'autant plus étroite que de l'agitation redoutable qu'on nous signale en Europe, peuvent naître des complications dans lesquelles notre honneur, notre sécurité, notre repos soient directement intéressés. Il est donc indispensable que nous sachions quel parti doit être pris relativement à une expédition qui pourrait, en cas de conflits sur le continent, avoir des conséquences si redoutables.
Quant à moi, je n'ai pas besoin, dans les observations que je prie la Chambre de vouloir bien écouter, d'examiner tous les faits, toutes les difficultés que cette grande expédition soulève. J'ai eu l'occasion plusieurs fois d'exprimer à cet égard mon sentiment, et ce sentiment n'a pas changé. Le jour ne me paraît pas venu de dire la vérité tout entière. Quand nos troupes sont encore engagées au Mexique, nous devons, messieurs, suspendre le jugement que notre conscience nous obligera de prononcer, en nous appuyant sur le sentiment et sur la conscience de la Chambre.
Ce qui me paraît seulement opportun et politique, quant à présent, c'est d'examiner en quelques mots ce qui a été fait depuis que nous nous sommes quittés et ce qui nous reste à faire. Or, les solutions qui sont proposées par le gouvernement, bien qu'elles se rapprochent de celles que nous avons constamment conseillées, ne peuvent pas, dans l'état, recevoir notre complète approbation. Elles ne peuvent
13 JUIN 1866. m
recevoir notre approbation par des raisons qui sont faciles à déduire, par des raisons qui sont justifiées parles rapprochements douloureux des pièces qui nous ont été communiquées et des déclarations antérieures du gouvernement.
Ces déclarations, auxquelles tant de fois vous avez donné l'hommage de vos applaudissements, vous vous rappelez de quelle fierté elles étaient empreintes; combien les paroles qui étaient prononcées dans cette enceinte étaient pleines de fastueuses promesses; combien ceux qui osaient contester les espérances de MM. les ministres étaient les éditeurs non responsables (rires autour de l'orateur), étaient traités de pessimistes, d'esprits chagrins, de cerveaux étroits, ne comprenant rien aux vastes desseins ni aux généreuses conceptions.
Hélas! messieurs, la réalité que le gouvernement nous révèle vient détruire ces tristes fictions.
J'ai dit que je voulais être sobre, je tiendrai parole ; et je commence par m'exécuter alors que, jetant les yeux sur les documents qui vous ont été distribués, j'en écarte le premier; car, suivant moi, la seule manière d'en parler dans une Chambre française, c'est de n'en rien dire. (Mouvement.)
Cependant, messieurs, le gouvernement a été dans la douloureuse nécessité d'accepter ce document et de déclarer que, en présence de l'injonction qu'il renferme, nous devions quitter le Mexique.
Il a mieux fait, il a jeté sur cette question des révélations inattendues qui, tout à coup, ont fait briller sur l'ensemble de la situation un jour très-différent de celui que jusqu'ici on lui avait ménagé.
En effet, messieurs, et vous vous les rappelez, depuis que l'expédition est commencée, on n'a cessé de vous prédire, non-seulement le succès de nos armes, mais encore la réussite complète de l'entreprise au point de vue politique. Cependant, ce que je puis affirmer, en étant sûr que ma conscience ne me trompe pas, c'est que si l'on a obtenu l'adhésion de la Chambre, ce que je regrette profondément, c'est en ne lui disant jamais la vérité. (Approbation autour de l'orateur. — Vifs murmures sur les bancs de la majorité.)
Je ne veux pas entreprendre, à cet égard, un examen que, tout d'abord, j'ai déclaré n'être pas opportun. Vous vous rappelez les déclarations de l'honorable ministre d'État sur les relations que la France avait avec Maximilien, alors qu'une convention les liait l'un à l'autre; vous vous rappelez les bulletins qui se sont succédé de quinzaine en quinzaine, et dans lesquels on vous parlait toujours de l'enthousiasme des Mexicains pour leur nouveau souverain, du succès de celui-ci, tant au point de vuer financier qu'au point de vue politique, de la désertion de toutes les bandes qui s'opposaient à l'érection de son trône. Ces choses, elles trouveront leur place dans une
autre discussion que nous réservons, et, pour être fidèle à ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, je me contente d'interroger les faits tels que les établissent les déclarations officielles auxquelles nous touchons, puisqu'elles sont de l'année dernière.
Eh bien, à cette époque, quand nous nous permettions d'exprimer notre blâme et notre défiance, on nous répondait de très-haut que la politique que nous attaquions était bien supérieure à nos visées ; qu'elle devait être le plus beau fleuron de la couronne du souverain; que la gloire de la France, rayonnant jusque sur l'Amérique, allait établir sur ces lointains rivages une civilisation dont nous aurions le droit d'être fiers; et c'est avec ces paroles éloquentes que M. le ministre d'État résumait toutes ses idées dans la séance du 27 janvier 1864 :
« Et maintenant laissez-moi vous exprimer ma pensée entière. Les passions s'éteindront, le souvenir des questions d'argent disparaîtra dans le mouvement de la prospérité publique, la vérité se dégagera de ses entraves actuelles, le jour de la postérité viendra. Alors si quelqu'un jette les yeux sur nos débats vieillis et nos querelles surannées, s'il prend la plume de l'historien, il dira : Celui-là fut un homme de génie qui, à travers les résistances, les obstacles et les défaillances , eut le courage d'ouvrir des sources de prospérité nouvelles à la nation dont il était le chef. »
Et le Moniteur constate ici des applaudissements. (Sourires autour de l'orateur.)
« Celui-là fut l'apôtre d'une politique hardie, mais prévoyante et sage, qui ne restreignit pas ses vues à la génération actuelle, celui-là comprit et son temps et l'avenir, qui reconnut que l'équilibre européen n'est plus comme autrefois sur les Alpes et sur les Pyrénées, sur la Vistule ou sur le Pont-Euxin. »
On le reconnaît aujourd'hui malheureusement.
« Mais qu'il embrasse le monde entier, et que de si grands
intérêts doivent être l'objet de la sollicitude de la France, si loin qu'il faille aller les protéger par le drapeau français. jij.cc Oui, cette page sera glorieuse, et l'écrivain qui la tracera dira, comme le souverain parlant à la nation assemblée : « Les expéditions lointaines, commencées pour venger notre honneur, se sont terminées par le triomphe de nos intérêts. »
Et le Moniteur constate encore ici que les paroles du ministre étaient accueillies par des applaudissements prolongés.
Voilà, messieurs, l'histoire qui était écrite par la main hardie et convaincue de M. le ministre d'État.
A côté de ce document, s'en place un autre qui n'a pas une moindre autorité.
A l'ouverture de nos travaux, l'Empereur faisait entendre ces paroles, en ce qui concerne le Mexique :
« Au Mexique, le nouveau trône se consolide, le pays se pacifie, ses immenses ressources se développent, heureux effets de la valeur de nos soldats, du bon sens de la population mexicaine, de l'intelligence et de l'énergie de son souverain. »
Et ces paroles trouvaient leur consécration dans quelques lignes de l'exposé de la situation de l'Empire, où je lis :
« Les résultats obtenus en 1862 et en 1863, par notre corps expéditionnaire du Mexique, ont reçu, en 1864, une solennelle consécration. A l'ombre du drapeau de la France, un gouvernement régulier a été fondé dans ce pays, voué depuis plus de cinquante ans à l'anarchie et aux dissensions intestines. Au commencement du mois de juin, l'empereur Maximilien a pris possession du trône, et, appuyé par notre armée, il prépare, en toute sécurité, pour sa nouvelle patrie, une ère de paix et de prospérité. »
Je le reconnais cependant, ce concert de louanges était troublé par une parole qui devait avoir, dans cette question, une grave autorité : c'était celle d'un homme de guerre qui avait conduit au Mexique nos légions victorieuses.
Il disait, au Sénat, dans la discussion de l'Adresse du 11 mars 1865 : « Oui, malheureusement tout est à refaire au Mexique. Le sens moral y est complètement perverti; il n'y a plus d'administration, il n'y a plus de justice, il n'y a plus d'armée, il n'y a plus d'esprit national, il n'y a, pour ainsi dire, plus rien... »
Ces paroles étaient peu rassurantes. Il est vrai que l'honorable maréchal ajoute : « Mais ce n'est pas la faute de la nation-, au fond elle est bonne, elle est généreuse, elle a les sentiments fiers et nobles du peuple dont elle procède, des Castillans, des fiers Castillans; je ne désespère donc pas le moins du monde de ce pays. »
C'étaient, messieurs, comme des circonstances atténuantes qui étaient accordées au Mexique ; on lui faisait grâce , à raison de la générosité de son caractère. L'honorable maréchal se laissait entraîner à un sentiment de patriotique indulgence vis-à-vis de ce pays, qu'il condamnait cependant par cette formule sévère, qu'il manquait de sens moral, de justice, d'armée, de nationalité, et que là où il n'y avait plus rien , on voulait fonder quelque chose. C'est ainsi que les choses se présentaient en 1865. Cependant, vous le savez, messieurs, à cette époque, une ombre était au tableau, et cette ombre, c'était précisément la question des finances qui inquiétait beaucoup les esprits sérieux.
En effet, si le Mexique paraissait dirigé par un enthousiasme irrésistible vers le trône de Maximilien, cet enthousiasme était extréme-
ment coûteux ; car, dans Tannée 1864-1865, 150 millions avaient été dévorés. Ce n'était pas assez, on en demandait 25 encore. Et vous n'avez pas oublié, messieurs, la discussion que souleva, à cet égard, l'emprunt dont le gouvernement se constitua le tuteur officiel. Nous nous permîmes de signaler à l'attention de la Chambre et du pays les conditions significatives dans lesquelles cet emprunt apparaissait.
En dehors de toute espèce de préoccupation politique et de ces grandes raisons que les hommes d'État doivent toujours chercher dans le droit éternel, parce que les puissants de ce monde ne le peuvent jamais abattre sans qu'il arrive un jour où ils aient à compter avec ceux dont le droit a été blessé, en dehors, dis-je, de toutes ces hautes considérations, nous nous disons : Est-il possible qu'un emprunt qui est sollicité avec des conditions si onéreuses, et nous ajoutions si scandaleuses, puisse réussir? Comment, on rétablit la loterie? on appelle par les appâts les plus grossiers la confiance de ceux qui porteraient volontiers leur argent ailleurs? Et vous souffrez ces choses; vous n'en comprenez pas le danger; vous ne voyez pas que le Mexique n'emprunte aussi chèrement que parce qu'il est sûr qu'il ne remboursera jamais!
A ce moment, près de la place que j'ai l'honneur d'occuper dans cette enceinte, se leva un de nos honorables collègues. Sa position était exceptionnelle, j'en conviens; il avait reçu du gouvernement une mission particulière qu'il avait loyalement accomplie ; il connaissait le Mexique beaucoup mieux que la plupart d'entre nous ; il était en droit d'en parler, et je n'exagère rien quand je dis que sa parole se répandit sur la majorité de cette Chambre comme une rosée bienfaisante qui vient tout apaiser après une grande chaleur. 11 sembla que toutes les difficultés disparaissaient, et sous l'enchantement du tableau qui était tracé par notre honorable collègue, rien n'était plus coupable et plus injuste que la défiance de ces hommes qui ne voulaient pas croire à la prospérité du Mexique.
Ce fut, messieurs, dans de pareilles conditions que l'emprunt fut contracté, et j'aurai, dans un instant, l'occasion d'y revenir.
Ceci se passait en 1865, au mois d'avril, et pendant tout le cours de l'année 1865, vous ne l'avez pas oublié, à chaque quinzaine le Moniteur nous apportait, non pas des pièces officielles, — nous les avons constamment réclamées, ces pièces officielles, nous avons demandé l'état officiel des hommes au Mexique, des blessés et des morts, nous le demandions au nom des familles qui ont bien quelque droit de s'inquiéter du sang de leurs enfants ; nous n'avons jamais pu obtenir satisfaction ; jamais un bulletin officiel n'a été publié dans le Moniteur. Le Moniteur se bornait, comme un historiographe qui est maître des événements dont il traite, à nous présenter, à l'arrivée
de chaque paquebot, des situations dont voici le résumé fidèle: « Tout est pacifié; mais partout où nous ne sommes pas, on rencontre les dissidents qu'on est forcé de poursuivre. La popularité de Maximilien croit dans des proportions inattendues, et cependant on est dans la nécessité de livrer des combats partiels, et nos troupes sont toujours sur le qui-vive. »
Cependant ces bulletins parurent un instant s'effacer devant la grandeur d'un fait nouveau proclamé par le Moniteur et qui a une extrême importance. Le 2 octobre 1865, Juarez, disent les correspondances de l'empereur Maximilien, a quitté le Mexique, et, quant au souverain nouveau, prenant cette fois dans sa plénitude possession du pouvoir qui lui a été délégué, il entretient son peuple de cette grande et salutaire innovation; désormais il n'aura plus de concurrent; il est bien le chef légitime de la monarchie impériale, et il le va prouver, vous allez voir comment :
« On écrit de New-York — c'est le Moniteur que j'interroge : — * Malgré l'activité déployée par les agents juaristes dans cette ville, la cause de l'ex-président peut être, dès à présent, considérée comme entièrement perdue. On a reçu la nouvelle officielle, publiée immédiatement par tous nos journaux, que Juarez avait quitté le sol du Mexique, était entré sur le territoire des États-Unis, et qu'il abandonnait sa cause.
« A peine cette nouvelle a-t-elle été confirmée par les feuilles de ce matin, que le steamer de la Havane, arrivé cette après-midi, nous communique la nouvelle parvenue dans ce dernier port le 12 de ce mois par le paquebot la France, et portant que l'empereur Maximilien, par sa proclamation en date du 2 octobre — je vous prie de ne pas oublier cette date — en date du 2 octobre, faisait connaître officiellement que don Benito Juarez, après une longue lutte, avait dû succomber devant la volonté nationale et quitter le Mexique. »
Comment, messieurs, l'empereur Maximilien va-t-il consacrer ce grand fait libérateur pour son pays, puisqu'on nous a toujours présenté le Mexique comme courbé sous la tyrannie, ou plutôt sous le fantôme de la tyrannie de Juarez, fantôme qu'on a mis quatre ans à réduire... (Rumeurs.) Comment va-t-il manifester sa satisfaction? En annonçant que désormais quiconque lui résistera sera passé par les armes.
Voilà la fin de la phrase, et il faut que la Chambre me permette de la lui lire.
« Et que les brigands qui se prétendraient encore ses partisans
seraient mis hors la loi et traités comme des bandits... »
Et le Moniteur attache à cette nouvelle une importance si considérable qu'il la recommande à ses lecteurs.
Vous savez, messieurs, que cette recommandation, dans le Moniteur, est particulièrement faite pour ceux qui ne le lisent pas (rires autour de t orateur), pour l'Europe entière, afin qu'on sache à merveille quelle est la pensée du gouvernement sur tel ou tel fait.
Je continue :
« La correspondance datée de New-York du 23 octobre, que nous publions plus bas, donne des détails très-intéressants sur l'état de l'opinion publique aux États-Unis par rapport au Mexique. »
Eh bien, ces faits qui sont énoncés par le journal officiel ne sont pas exacts, moins la proclamation de Maximilien, moins les douceurs de son auguste clémence vis-à-vis de ceux qui porteraient les armes contre lui; malheureusement, messieurs, ces choses sont vraies, et l'histoire les enregistrera. Mais ce qui n'était pas vrai, c'est que le pays avait cessé d'être occupé par les dissidents. La proclamation de Juarez était à la date du 2 octobre 1865. A la date du 16 novembre, le maréchal Bazaine écrit à M. Riva-Pallacio, général en chef de l'armée du centre juariste, pour lui demander l'échange des prisonniers. Je ne mets pas les termes de cette lettre sous les yeux de la Chambre, cela est inutile; mais ils témoignent de la continuité de cet état de guerre, de cette lutte armée, dont cependant, officiellement et aux yeux de l'Europe, qui peut croire encore à la véracité du Moniteur, on a annoncé la fin. En 1865, au mois de novembre, la lutte durait encore, et l'emprunt avait été contracté, et, sur la foi des paroles de l'un de nous, qui s'était porté garant de ces assertions, sur la foi des paroles ministérielles qui les avaient appuyées, l'argent de la France était sorti de l'épargne des familles, pour s'engloutir dans ce désastre du Mexique, que tout à l'heure je vais vous faire toucher du doigt avec l'autorité du gouvernement.
Et, au mois de septembre 1865, les choses en étaient à ce point, que si 250 millions avaient été souscrits en France et ailleurs, grâce à l'appât de ces loteries de 500,000 francs qu'on faisait miroiter aux yeux éblouis des pauvres gens qu'elles séduisaient, nos nationaux n'étaient pas encore indemnisés; et cette expédition, qui durait depuis quatre ans, qui n'avait eu d'autre prétexte que la réparation des griefs des Français au Mexique, elle avait laissé en souffrance cette question des indemnités dues à nos nationaux. Il n'est pas hors de propos de rappeler ce qui plus tard sera établi; ce qui l'a déjà été devant vous, au point de départ, le chiffre de nos réclamations, le chiffre vérifié, accepté par contrat synallagmatique du Mexique avec la France, s'élève à 750,000 francs.
Voilà, messieurs, ce qui s'est dit ici même, ce qui n'a pas été contredit par les ministres, car c'était appuyé sur des pièces officielles ; il y a 4 millions de créances hypothétiques qui se sont élevées plus
tard à 12 millions, plus tard encore à 60 millions; elles ont grandi à mesure que croissait l'insolvabilité du débiteur, comme il arrive toujours; mais au mois de septembre 1865, rien n'était réglé, peutêtre les bons Jecker... (Rires d'adhésion autour de l'orateur.) Je n'en sais rien, et si je suis à cet égard dans l'ignorance, ce n'est pas ma faute, c'est la faute du gouvernement; car, de toutes parts, en dehors de cette enceinte, on vous répète et l'on met dans vos mains des pièces qui pourraient justifier que cette affaire scandaleuse, que j'ai l'honneur d'exposer à la Chambre, a été une des premières préoccupations, je ne dirai pas du gouvernement, mais des trafiquants
(Rruyante interruption et vives réclamations.)
Eh bien, au mois de septembre, nos nationaux n'étaient pas encore indemnisés.
Parmi les pièces qui nous ont été distribuées, se trouve une dépêche que je recommande à votre attention. Nous sommes au mois de septembre, je le répète; au mois de septembre, un traité est conclu, par lequel les indemnités de nos nationaux vont se régler; on va leur faire accepter le chiffre réduit de 40 millions.
Assurément, messieurs, suivant moi, le chiffre était bien au-dessus de leurs prétentions véritables ; mais, d'autre part, ces 40 millions ne sont pas entrés dans leurs mains, la commission les a reçus ou ne les a pas reçus, je l'ignore; mais je doute qu'elle les ait reçus, car ces 40 millions sont 40 millions , en papier et en papier sur une caisse vide. C'est le gouvernement qui va nous le dire. Mais, dans tous les cas, messieurs, si l'on a réglé au mois de septembre et au mois de décembre 1865, ce n'est pas seulement par amour du principe, c'est qu'il était indispensable que la réglementation de ces créances eût lieu, précisément parce que nous avons le droit et le devoir de le demander au gouvernement. Je rencontre dans la dépèche de M. Dano, chargé d'affaires de France à Mexico, à la date du 28 décembre 1875, à la page 30, le récit des résistances de l'empereur Maximilien, qui aurait bien voulu ne pas voir régler cette créance; la dépêche va vous faire connaître par quelle raison décisive on l'a déterminé.
« J'ai d'abord rencontré, dit M. Dano, une vive opposition. L'empereur et M. Castillo prétendaient, ce qui est vrai, que la remise d'obligations analogues à celles du deuxième emprunt, au lieu de titres du premier, deviendrait plus onéreuse pour le trésor mexicain, la conversion... »
Il s'agissait de la conversion en obligations, selon la résolution qui avait été prise par le gouvernement.
« ... La conversion et la constitution des primes ayant occasionné des frais assez considérables. »
Et le chargé d'affaires ajoute :
« Cependant, je me suis montré si pressant, que j'ai obtenu gain de cause dès le lendemain. J'ai fait comprendre qu'il fallait mettre l'empereur Napoléon et son gouvernement en situation de déclarer aux Chambres françaises que l'affaire des réclamations est bien décidément réglée. »
Votre pouvoir est donc encore quelque chose, messieurs ! (Approbation autour de l'orateur.)
Il l'était au moins dans la pensée de M. Dano, le 28 décembre 1865, et il a été un levier avec lequel on a eu raison des résistances de notre débiteur; les 40 millions ont été ainsi alloués à nos nationaux-, mais ces 40 millions, messieurs, sont-ils de nature à les bien rassurer?
Ici se repose une question qui a été tranchée par le gouvernement avec une clarté telle que j'affaiblirais l'argumentation que j'ai à vous présenter, si je ne mettais sous vos yeux ses paroles textuelles.
M. le ministre des Affaires étrangères, gardien vigilant des intérêts français, éprouve un mouvement d'humeur bien naturel quand il sait qu'on a opéré une réduction quelconque sur des créances qui avaient été reconnues par les traités.
Seulement, messieurs , il engage le représentant de la France à Mexico, à ne pas se montrer trop difficile-, les circonstances sont telles, le débiteur est dans un état si alarmant, qu'il faut en accepter ce qu'on peut; et voici comment, à la date du 14 janvier, s'explique l'honorable M. Drouyn de Lhuys, ministre des Affaires étrangères :
« Notre expédition n'avait primitivement pour but que de poursuivre la revendication de nos créances et les réparations dues à nos nationaux. Si toutefois nous avons jugé utile d'accorder notre concours aux efforts d'une nation qui aspirait à retrouver sous un gouvernement régulier l'ordre et le bien-être, si notre intérêt légitime nous a conseillé de seconder le prince qui se consacrait à cette généreuse tâche, notre coopération devait se renfermer dans des limites précises, que la convention de Miramar a eu pour objet de déterminer. Les arrangements réciproques consignés dans cet acte ont fixé la mesure et les conditions dans lesquelles il était permis de faire servir les forces de la France à la consolidation d'un gouvernement ami. Il serait superflu d'insister sur les motifs qui mettent la cour de Mexico, malgré la droiture de ses intentions, dans l'impossibilité reconnue de remplir ces conditions désormais. »
Quant à moi, messieurs, il me semble qu'il serait, au contraire, extrêmement opportun de connaître ces causes, puisque notre intérêt y est si directement lié. Mais enfin j'accepte, pour la discussion, les réserves de M. le ministre des Affaires étrangères, et je poursuis :
« D'une part, tout appel au crédit demeurerait infructueux; de l'autre, nous ne pouvons pas, en dehors des stipulations convenues, prendre à notre compte exclusif les charges du gouvernement mexicain, pourvoir, par notre armée, à sa défense, et par nos finances, à ses services administratifs. »
Merveilleux effet de la confiance dont était entouré ce prince, du concours que lui a donné la France, de ces 400 millions recueillis par l'emprunt et dévorés par cette ruineuse souveraineté ! Nous sommes dans la nécessité de le soutenir par notre sang, de payer son armée et de payer son administration intérieure , sans quoi il disparaît ! Et c'est encore M. le ministre qui le dit dans sa dépêche du lendemain, 15 janvier 1866, qui n'est pas moins significative.
Il parle de la convention de Miramar. Il dit que cette convention a été déclinée par l'empereur Maximilien lui-même. Cet homme, dont on proclamait non-seulement l'impériale probité, mais encore la solidité politique, c'est lui qui manque à sa parole.
Et le ministre ajoute :
« Tel était l'objet de la convention de Miramar, qui devait rester la règle de nos droits et de nos devoirs réciproques. Il serait sans intérêt aujourd'hui de revenir sur les circonstances qui empêchent le gouvernement mexicain de remplir désormais les obligations que cet acte lui impose, et qui menacent de faire peser sur nous, sans aucune des compensations promises, les charges du nouvel établissement.
« Nous disions ces choses l'année dernière et les années précédentes, et vous les interrompiez de vos murmures. Aujourd'hui, vous les écoutez , parce que c'est le ministre qui malheureusement est venu à nous. (Bruits divers.)
« Je n'insisterai pas sur les observations qui abondent, à cet égard, dans ma correspondance avec la légation de l'empereur; il me paraîtrait superflu de rechercher aujourd'hui, dans une discussion vaine, les causes d'une situation que mon devoir m'oblige seulement à constater. En droit, les clauses du contrat bilatéral qui nous liait au gouvernement mexicain ne devant plus être exécutées par lui, nous sommes dégagés nous-mêmes des obligations que nous avions contractées. »
Et un peu plus bas :
« Le gouvernement mexicain est impuissant à nous fournir les ressources financières indispensables à l'entretien de notre état militaire, et il nous a même demandé de prendre en outre à notre charge la plupart des dépenses de son administration intérieure. Ses embarras ne sont pas nouveaux, et à diverses reprises nous avons essayé d'y pourvoir en facilitant les emprunts qui ont mis à la disposition du Mexique des sommes importantes. »
Puis le ministre ajoute avec tristesse :
« Que nous reste-t-il à faire en présence du vide constaté du trésor mexicain et des charges que sa pénurie rejette sur nous? Les prévisions de notre budget ne nous fournissent aucun moyen de suppléer a ce déficit. Le Mexique ne pouvant pas payer les troupes que nous entretenons sur son territoire , il nous deviendrait impossible de les y maintenir ; quant à demander à notre pays de nouveaux crédits pour cet objet, je m'en suis déjà expliqué avec vous ; comme je vous l'ai dit, l'opinion publique a prononcé avec une irrévocable autorité que la limite des sacrifices était atteinte. » (Approbation autour de l'orateur.)
Oui, elle est éclairée, l'opinion publique, et s'il vous était possible encore de l'induire en erreur, vous nous prendriez encore des millions pour les jeter à l'étranger. (Interruptions bruyantes et vives réclamations.)
Je demande à répondre par des faits, et ceux que je vais citer ne pourront rencontrer aucune contradiction dans cette Assemblée, puisqu'ils sont accomplis et qu'ils émanent d'elle.
Or, je viens de dire que la situation qui était constatée par le ministre des Affaires étrangères avec la franchise sur laquelle M. le président appelait tout à l'heure votre attention, que cette situation n'était pas nouvelle.
On connaissait de longue date, et il était impossible qu'on ne les connût pas, les embarras du gouvernement mexicain. Ces embarras ne sont pas nouveaux. De quelle époque datent-ils? Ils datent, et c'est le ministre qui le dit, de l'époque où l'on a facilité les emprunts. On savait, quand les emprunts ont été demandés et contractés, que la situation était mauvaise ; on voulait y pourvoir, et c'est pour cela qu'on faisait entendre dans cette enceinte des paroles auxquelles je fais allusion, mais que je précise, puisque mes honorables contradicteurs le demandent.
Eh bien, oui, en effet, cette situation était connue ; il fallait être aveugle pour ne pas la découvrir, pour ne pas voir qu'on ne devait rencontrer que difficultés inextricables , et il fallait avoir un dessein secret que je n'ai point à pressentir ni à expliquer pour jeter sur la vérité qui rayonnait à tant d'yeux le voile que nous allons trouver sous les paroles auxquelles j'ai déjà fait allusion. Ainsi, lorsque l'honorable M. Costa prend la parole à propos de cet emprunt, — car c'est une affaire d'argent à laquelle on a conduit notre pays; c'est l'or de la France ainsi que son sang qui ont été dépensés à cette funeste entreprise (très-bien! autour de l'orateur. — Murmures sur plusieurs bancs), — voici ce qu'il dit :
« Quant à moi, ma conviction bien réfléchie, que j'apporte du
Mexique, c'est qu'il ne manque au Mexique pour se relever que deux choses : un gouvernement régulier et du temps.
« Le gouvernement régulier, il le possède incontestablement. De Vera-Cruz à Mexico, l'empereur Maximilien, dont on critique l'élection, a été porté par une ovation continue. Au fond de l'enthousiasme qui a suivi cette ovation, quel était le sentiment vrai, le sentiment national? Il était facile à un témoin impartial de le saisir.
« En effet, aux yeux des Indiens, c'est-à-dire de la grande majorité, l'empereur Maximilien était l'homme de la prédiction, l'homme venu d'Orient, aux cheveux d'or, aux yeux d'azur... » (Bruits divers.)
C'est ce que vous avez entendu, messieurs, « aux cheveux d'or et aux yeux d'azur ». Les Indiens, unanimement, avec naïveté et avec enthousiasme, ont proclamé l'empereur Maximilien, et c'était bien naturel, comme leur libérateur.
Puis l'honorable M. Costa s'explique sur la situation financière, et il dit :
< Quoi qu'il en soit, le budget actuel, tel qu'il est présenté aux délibérations du conseil d'État, n'est que de 150 millions, et il comprend le service de la dette.
« Ainsi, au point de vue de la dette extérieure, vous voyez que le gouvernement mexicain n'a pas, quant à présent, sujet de s'en inquiéter pour y pourvoir.
« Reste la dette intérieure. »
Nous le savons bien, pour payer la dette, il fallait s'adresser à la France, puisque la caisse était vide, et ce n'est pas seulement l'honorable M. Costa qui tient ce langage. L'honorable ministre d'État y ajoute cette déclaration solennelle et qui a eu dans le pays tant d'autorité.
« Quant aux finances du Mexique, dit-il, est-ce que les renseignements fournis par l'honorable M. Costa n'ont pas fixé la Chambre de la manière la plus précise sur la puissance des ressources de ce pays? »
Et vous, messieurs, qui ne les connaissiez pas, vous vous écriiez : « Oui ! oui î » confiants que vous étiez dans cette double parole.
« N'ayez donc aucune inquiétude » c'est le ministre qui parle
dans la séance du 11 avril 1865 ; il s'est écoulé à peine une année, et il s'est produit un changement si subit de décoration : au lieu de la prospérité des finances , on est placé en face d'une situation désespérée; au lieu d'un prince qui a un budget florissant, on est en face prince qui est dans la nécessité de tendre la main pour qu'on paye son armée et son administration intérieure.
« N'ayez donc aucune inquiétude, messieurs, la haute direction de l'empereur Maximilien assurera une véritable prospérité aux finances
de l'empire mexicain et d'incontestables garanties à ceux qui lui confieront leur argent. »
Je ne veux pas en dire davantage.
Je comprends ce qui se passe dans l'esprit et dans la conscience de plusieurs de mes collègues; je veux seulement rapprocher ces paroles de celles qui, au mois de janvier 1866, se trouvaient sous la plume de M. le ministre des Affaires étrangères.
« Ces embarras ne sont pas nouveaux, et, à diverses reprises, nous avons essayé d'y pourvoir, en facilitant des emprunts. »
Oui, vous les avez facilités, en effet, car vous avez déclaré à la France attentive que la situation du Mexique était prospère, que ceux qui lui confiaient leur argent ne couraient aucune espèce de risque. Un an s'est écoulé, et, de votre aveu, ils sont en face d'un trésor vide, d'une armée qui n'est pas payée, d'une administration intérieure qui succombe à l'insolvabilité de son monarque , affichée par vous.
Eh bien, messieurs, je le demande à la Chambre, en présence d'une pareille situation, pouvons-nous nous contenter des conseils un peu trop philosophiques que nous rencontrons sous la plume de M. le ministre des Affaires étrangères, dans sa dépêche du 15 janvier 1866?
Il déclare très-nettement au Mexique, et ce n'est pas moi qui l'en blâmerai, que désormais les finances de la France ne seront plus à sa disposition. Il ajoute que l'opinion publique se refuse à de nouveaux emprunts, et qu'en conséquence l'empereur Maximilien doit se tirer seul d'affaire ; et voici ce qu'il lui dit :
« Au moment où ces diverses considérations nous obligent à envisager le terme de notre occupation militaire, le gouvernement de l'empereur, dans sa sollicitude pour l'œuvre glorieuse dont il a pris l'initiative, et dans sa sympathie pour l'empereur Maximilien, devait se rendre un compte exact de la situation financière du Mexique. «
Cette situation est grave, mais elle n'est pas désespérée. C'est un trésor qui est vide, une armée qui n'est pas payée, une administration intérieure dont on ne peut régler les salaires; et M. le ministre a le courage d'ajouter : « Avec de l'énergie et du courage, avec une volonté ferme et suivie, l'empereur du Mexique peut triompher des difficultés qu'il rencontre, mais le succès n'est qu'à ce prix ; c'est la conviction que nous avons puisée dans l'examen attentif et consciencieux de ses obligations et de ses ressources, et vous vous efforcerez de la faire passer dans l'esprit de l'empereur Maximilien et de son gouvernement. »
Ce qui se passe entre le ministre des Affaires étrangères et le gouvernement de l'empereur Maximilien, je n'ai pas à m'en occuper; mais je me demande avec vous si, en présence d'une situation si net-
tement accusée, le remède indiqué par le gouvernement français est suffisant.
Ce qu'il veut, c'est le retour de nos troupes, et nous le voulons avec lui, nous le voulons plus que lui, et nous ne pensons pas que le mode de cette retraite soit suffisant, et surtout, ayant été si souvent trompés, nous nous défions encore.
Voici ce que je lis dans une dépêche du 6 avril 1866, qui résume à cet égard les intentions du gouvernement français : « Dans la dépêche du 12 février dernier M. Seward rappelle de son côté que le gouver-j nement des États-Unis s'est conformé, pendant le cours de son histoire, à la règle de conduite qu'il a reçue de Washington, en pratiquant invariablement le principe de non-intervention, et il ajoute que rien n'autorise à craindre qu'il s'y montre infidèle en ce qui concerne le Mexique. Nous accueillons cette assurance avec une pleine confiance, et nous y trouvons une garantie suffisante pour ne pas différer plus longtemps l'adoption des mesures destinées à préparer le retour de notre armée. L'empereur a décidé que les troupes françaises évacueront le Mexique en trois détachements : le premier, devant partir au mois de novembre 1866; le second, en mars 1867, et le troisième, au mois de novembre de la même année. Vous voudrez bien faire part officiellement de cette décision à M. le secrétaire d'État. »
Je dis, messieurs, que quant à la résolution du retour de nos troupes, nous n'avons qu'à y applaudir, pourvu que cette résolution soit sincère, pourvu qu'on ne nous abuse pas encore. Et, permettezmoi de le dire, messieurs, nous sommes jusqu'à un certain point en droit de douter, en présence des publications récentes du Moniteur; et je me demande comment elles se peuvent concilier avec la résolution dont je viens de mettre le texte sous les yeux de la Chambre.
Je ne veux pas à cet égard vous fatiguer, non plus que jeter dans le débat des éléments irritants, il en est trop plein. (Exclamations et rires sur plusieurs bancs.)
Eh bien, je réponds à ceux qui me font l'honneur de m'interrompre, que j'espère que nos troupes reviendront, et alors que l'intérêt français sera complètement dégagé, il s'établira dans cette enceinte un débat, et si Dieu me permet de m'y mêler, et me donne la force d'exprimer la vérité telle que je la sens, mes honorables interrupteurs entendront tout autre chose. (Exclamations sur plusieurs bancs. — Approbation sur d'autres.)
Mais reprenant ce que j'avais l'honneur de dire à la Chambre, et ne voulant pas, je le répète, la fatiguer par la lecture de documents qui tous viendraient cependant à l'appui de ma démonstration, je prends le dernier, celui, messieurs, qui vous parle de dépèches arri-
vées à la Vera-Cruz le 14 mai, c'est-à-dire, comme vous le voyez, postérieures de près de quatre mois à la dépêche que j'ai eu l'honneur de mettre sous vos yeux.
Qu'annonçait-on dans ces dépêches? Elles sont toujours empruntées à ces bulletins capricieusement tracés par le Moniteur, sans qu'il nous soit jamais donné de voir une pièce officielle. Je dis capricieusement, et je maintiens le mot ; s'il fallait le justifier, ce serait très-facile ; je pourrais dire que le Moniteur a volontairement caché des faits affligeants publiés par d'autres journaux. M. le ministre d'État, qui me fait l'honneur de sourire, sait à merveille ce dont je parle. (Signes de dénégation de M. le ministre d'Etat.)
J'ai dit le mot capricieusement et je le maintiens : le Moniteur a dit ce qu'il a voulu dire ; il a retranché ce qu'il a voulu retrancher.
Ici, personne ne peut nous critiquer, car cette dépêche, c'est celle du Moniteur du 9 juin 1866, c'est la dernière ; s'il y en avait une plus récente, je l'interrogerais.
Voici ce que je lis après le préambule : que tout est pacifié, car c'est toujours la même phrase ; et cette phrase ne peut être expliquée que par un état perpétuel de lutte, si ce n'est de guerre.
« Dans le Michoacan, le général mexicain Mendez poursuit ses opérations ; il occupe la ligne de Tacambars à Uruapan ; tout fait espérer que les dispositions militaires prises dans cette contrée y rétabliront la tranquillité. Dans cette pensée, le maréchal Bazaine a fait remonter vers le nord les colonnes du général Aymard et du colonel Clinchant. »
Er un peu plus bas : « Le général Douay, qui se trouve au Santillo, se préparait à entrer en opérations dans le centre du Nouveau-Léon, agité par les bandes d'Escobedo.
« L'empereur Maximilien s'occupe d'organiser son armée et d'en réglementer le service. »
Et l'on nous annonce que nos troupes reviennent, c'est-à-dire qu'elles se replient. (Murmures.)
Et en même temps on nous dit... (Interruption.)
Messieurs, il ne faut pas connaître la géographie du Mexique pour ne pas voir que, quand on envoie des troupes au nord, on ne se replie pas du côté de Mexico et de la Vera-Cruz.
Je demande pourquoi on annonce que les troupes rentrent lorsqu'elles s'engagent dans le pays. Quel est l'intérêt qu'elles soutiennent? Est-ce l'empereur Maximilien abandonné, discrédité par vous, que vous déclarez ne pas vouloir soutenir? C'est la question que je prends la liberté d'adresser à M. le ministre.
Permettez-moi de dire en terminant que ce qui doit préoccuper la Chambre, au plus haut degré, — nous n'avons qu'à nous consulter
les uns et les autres pour être sûrs à cet égard de l'unanimité de nos sentiments; ils sont au-dessus de toutes les divisions de la politique, c'est l'intérêt des 30,000 braves qui sont encore au Mexique.
Eh bien, c'est dans cette situation, et alors que la totalité de notre effectif ne peut pas maintenir le trône de l'empereur Maximilien, ne peut pas empêcher les combats dans lesquels trop souvent le sang français est répandu, et nous devons tous le déplorer, inutilement versé, c'est alors que les luttes continuent et que 30,000 hommes ne peuvent les empêcher, c'est alors que vous allez diminuer l'effectif d'un tiers, puis d'un deuxième tiers, laissant le troisième exposé à toutes les éventualités ; ce n'est pas tout , le laissant dans un pays que vous dites révolté, et que vous n'avez pu complètement soumettre !
C'est dans une telle situation que l'influence morale est toute-puissante. Eh bien, vous annoncez solennellement que vous vous retirez, vous affichez Maximilien comme un prince insolvable. (Murmures et interruptions. ,) Vous dites que sa caisse est vide. (Nouvelles interruptions.) Mais à moins que le français ne soit plus compris dans cette enceinte, j'ai bien le droit de parler ainsi. Ce n'est pas moi qui suis l'auteur de ces dépèches, c'est le ministre des Affaires étrangères, et quand j'en tire les conséquences politiques qu'elles contiennent, je remplis un devoir.
En affaiblissant les forces françaises, vous décuplez les forces mexicaines ; et si vous voulez protéger l'existence de nos soldats, l'honneur de notre drapeau, il est indispensable que la retraite s'accomplisse dans d'autres conditions. Eh bien, les craintes que j'exprime ne sont pas chimériques, et je ne suis pas seul à les concevoir.
Lorsque, au mois de février 1866, la discussion s'est engagée au Sénat sur cette question du Mexique, c'est l'honorable maréchal dont je citais tout à l'heure les paroles, qui a fait entendre son opinion, et, permettez-moi de le dire, cette opinion est d'un très-grand poids. C'est lui qui, ayant fait la guerre, connaissant les mœurs du pays et pouvant en apprécier les difficultés, disait :
« Il nous appartient d'aider encore quelque temps celui qu'elles se sont librement donné, à réparer le mal que leur ont fait les autres pendant cinquante ans d'anarchie. Autrement la France ne voudra pas encourir une pareille responsabilité dans l'histoire ; les fauteurs de désordre, les bandits qui sont maintenant sans chef, en fuite et dispersés devant l'énergique et incessante poursuite de nos vaillants soldats, au contact desquels se retrempe chaque jour le courage des Mexicains, se rallieront sous le drapeau de Juarez. Il est à craindre que le découragement, s'emparant des populations timorées, ne les livre à la vengeance de hordes barbares dont on peut pressentir les
cruautés, par celles dont elles ont si souvent ensanglanté le Mexique. Et c'est si vrai qu'à l'heure où je parle, des villes évacuées par nos troupes ont été abandonnées par leurs populations. »
Voilà, messieurs, l'état véritable, et il n'y a rien d'exagéré dans ce tableau. Pour notre honneur, pour l'intérêt de nos nationaux, nous ne devons pas seulement protéger notre armée, nous devons protéger les résidents français que notre retraite peut exposer aux périls les plus horribles... {interruption), nous devons protéger les populations qui se sont compromises pour nous. Nous l'avons constamment annoncé, vous n'avez qu'à relire nos discours des autres années : vous verrez que c'était là l'une de nos plus considérables préoccupations, et si vous exécutez votre retraite autrement, vous manquerez au devoir qu'une grande nation civilisée a contracté vis-à-Yis d'elle.
Je demande donc que le gouvernement s'explique, que le gouvernement promette à la Chambre, — si le sentiment que j'ai eu l'honneur d'exprimer est partagé par elle en ce qui touche la retraite de v nos soldats, — que cette retraite s'effectuera en masse, afin qu'aucun \ corps ne reste exposé aux attaques de ceux qui, dans le pays, seraient enflammés par des passions que la retraite de nos premiers soldats aurait considérablement augmentées.
Je le demande, messieurs, et certes, quand j'adresse une semblable prière à la Chambre et au gouvernement, est-ce que je m'impressionne seulement de toutes les considérations générales qui planent au-dessus de ce débat ? Est-ce que ce ne sont pas les nécessités du momentquinous avertissent qu'agir autrement, ce seraitla plus inexcusable des imprudences? Est-ce que ces braves qui sont au Mexique ne peuvent pas être utiles dans notre pays? Est-il possible de conserver des illusionsà cet égard, quand, dans la séance d'hier, on nous a signifié que la carte d'Europe allait être remaniée... (Vive interruption.)
M. le président Waleswki. Monsieur Jules Favre, ne revenez pas, je suis obligé de vous le dire, sur la discussion d'hier. — Vous appréciez ce qui a été dit hier, et cela est contraire à l'intention manifestée par la Chambre ; n'appréciez donc pas, car votre appréciation nécessiterait une réponse, et, je le répète, la discussion sur ce sujet n'est pas possible, vous le savez.
M. Jules Favre. Je me sens bien modeste et bien peu de chose; mais cependant je ne crois pas encore en être réduit au point où M. le président voudrait me mettre. Il n'est pas possible qu'un membre de cette Assemblée n'ait pas le droit, quand il examine une des questions les plus capitales qui touchent à l'intérêt de son pays, de regarder autour de lui... (Mouvements divers.)
Et quelle est donc l'incroyable situation que vos singulières réserves nous feraient ?
Nous sommes les mandataires du peuple, les représentants de la nation... [Vive interruption.)
M. le président Waleswki. C'est justement à l'opinion et à la volonté des mandataires de la nation que j'invite l'honorable M. Jules Favre à se soumettre en n'entrant pas dans une discussion que la Chambre, par des raisons que tout le monde comprend et apprécie, a décidé hier qu'elle ne poursuivrait pas. (Très-bien! très-bien!)
M. Jules Favre. Je ne discute rien, je constatent à moins de vouloir, je le répète, que nos oreilles n'aient rien entendu, il faut bien admettre, si nous avons des cœurs français, que nous ayons été impressionnés... (Réclamations.)
Je vous admire, messieurs, mais je n'envie pas votre disposition d'esprit. (Bruit.) Quant à moi, je préfère user de la mienne, et je me contente de vous dire, en terminant, que nous manquerions à tous nos devoirs si nous n'envisagions pas cette question dans les rapports qu'elle a nécessairement avec toutes les autres ; si nous nous supposions en paix, si nous ressemblions au pilote qui voit l'orage à l'horizon et qui s'endort confiant comme si le flot ne le menaçait pas. (Exclamations ironiques sur quelques bancs.)
Eh bien, messieurs, nous avons des raisons de croire, et nous avons été suffisamment avertis hier que les dangers sont possibles, qu'on peut réclamer de la nation de grandes et suprêmes résolutions. Il faut que nous soyons prêts à toutes les éventualités, et pour cela nous avons besoin de toutes nos forces vives, nous avons besoin de ramener dans notre sein ces enfants de la France qui n'en auraient jamais dû être écartés. (Interruption.) Nous saluerons leur retour avec enthousiasme et, je l'espère, nous y trouverons un grand enseignement, et désormais la force virile qui nous est nécessaire pour nous opposer à des folies qui coûteraient un milliard à la France! (Très-bien! trèsbien! et applaudissements autour de l'orateur. Réclamations sur un grand nombre de bancs.)