‹ Discours parlementaires (volume 5)Chapitre 12 sur 55 · AFFAIRES D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

AFFAIRES D'ALLEMAGNE

Discussion de l'interpellation de M. Thiers et quatre de ses collègues, sur les affaires extérieures de la France et particulièrement sur ce qui concerne l'Allemagne et l'Italie.

L'ordre du jour pur et simple fut voté par 219 voix contre 45.

Messieurs,

Le discours éloquent auquel j'ai la mauvaise fortune d'essayer de répondre peut se résumer d'un mot; mais, dans la situation actuelle, ce mot est grave et doit fixer toute votre attention : Le gouvernement n'a commis aucune faute, il peut légitimement soumettre sa conduite à l'opinion, qui ratifiera par une sentence unanime la glorification qui en a été prononcée par la bouche de M. le ministre d'État. Jamais la France n'a été plus forte, plus paisible, et loin d'avoir à se préoccuper des dangers extérieurs qui ne peuvent être que le fruit de maladives imaginations, et se recueillant sur elle-même, elle ne doit avoir d'autre préoccupation que sa propre grandeur, fortifiée par les ressources d'une civilisation pacifique.

S'il en est ainsi, messieurs, je pose immédiatement à M. le ministre d'État cette question : Pourquoi venez-vous troubler le pays en nous présentant une loi qui est sans précédent dans son histoire? (Mouvement.) De deux choses l'une : ou le discours que vous avez prononcé à cette tribune n'est qu'une ostentation nécessaire, ne répondant en réalité à aucun des faits connus de la politique ; ou bien vous devez immédiatement retirer votre projet de réquisition militaire qui a jeté dans tout le pays une si légitime et une si profonde alarme. (Réclamations et rumeurs diverses.)

A la gauche de l'orateur. C'est vrai ! — Très-bien! très-bien!

M. Jules Favre. Je ne sache pas, messieurs, qu'il puisse y avoir une seule réponse à ce simple dilemme, et dans tous les développements auxquels M. le ministre s'est livré, c'est là le seul point qu'il n'ait pas jugé à propos d'aborder, et s'il l'avait touché, comme un brillant mais fragile édifice, toute son argumentation se serait écroulée derrière lui. (Murmures sur plusieurs bancs.)

A quoi bon, en effet, messieurs, jeter dans un grand pays comme la France l'inquiétude qui est née de vos déclarations et de vos projets, si, comme vous l'affirmez, tout est bien, si vous n'avez qu'à vous présenter devant vos concitoyens pour y obtenir les couronnes civiques qu'on décerne , non-seulement à la vertu... (exclamations et rumeurs), mais encore à la sagesse politique?

Il est difficile, messieurs, d'accepter les éloges que M. le ministre a décernés à sa propre politique, et c'est en interrogeant les faits, les documents, les actes diplomatiques sur lesquels se sont appuyées les résolutions mêmes pour lesquelles M. le ministre vous demande votre adhésion, que je serai dans la nécessité d'arriver à des conséquences toutes contraires.

L'honorable M. Thiers disait en terminant son discours : « Il n'y a plus qu'une faute à commettre! »

Un membre. Ce n'est pas cela qu'il a dit.

M. Jules Favre. Malheureusement, messieurs, beaucoup de fautes ont précédé celle-là, et on ne comprendrait pas comment la France en serait réduite à entendre les déclarations auxquelles je faisais tout à l'heure allusion, si le ministre n'avait pas lui-même considéré la situation actuelle comme imprévue, comme nouvelle, comme devant légitimement préoccuper l'opinion.

Comment en serait-ii autrement ? Vous avez entendu, il y a quelques instants, le récit de la constitution de la Confédération germanique telle qu'elle avait été établie par les traités de 1815. M. le ministre vous disait qu'elle réunissait sous sa main 75 millions d'habitants, qu'elle pouvait mettre sur pied 800,000 hommes en armes, et que sous le joug de la Sainte-Alliance elle était pour la France une menace perpétuelle.

D'où vient cependant, messieurs, que, sous la Restauration comme sous le gouvernement de Juillet, — je ne parle pas des budgets, — jamais les contingents militaires n'ont atteint les proportions que vous donnez aux vôtres? Est-ce que vous croyez que vous avez seuls le privilège de la sagacité et de la prudence? Est-ce que ceux qui vous ont précédés n'avaient aucun souci des intérêts et de la grandeur du pays? Ils les faisaient respecter avec des forces dix fois moindres que celles que vous sollicitez... (Réclamations en face de V orateur. — Approbation à sa gauche. \

Une voix. Dans quel temps?

M. Jules Favri:. ... Et j'ai le droit de dire, à mon tour, que ce sont de vains et imaginaires fantômes que ceux que vous avez empruntés au passé, afin de masquer les fautes qui troublent le présent et qui menacent l'avenir. (Murmures sur plusieurs bancs. — Très-bien! sur d'autres.)

Non! non! il n'est pas exact de dire que la Confédération germanique, telle qu'elle était organisée, fût une menace pour la France.

Je n'ai pas, messieurs, le dessein de suivre M. le ministre dans tous les développements dans lesquels il est entré à cet égard. J'aime mieux, et il me semble que, en accomplissant ce dessein, je serai plus près du désir de mes honorables collègues, j'aime mieux me renfermer dans les faits actuels et les interroger avec quelque précision, pour savoir s'ils justifient les conclusions inattendues de M. le ministre d'État.

Eh bien, en prenant les faits tels qu'ils se sont produits depuis notre dernière session, est-ce qu'il est vrai de dire que la sanglante tragédie qui s'est jouée aux portes de Vienne ait été favorable aux intérêts de la France? M. le ministre d'État ne prenait pas garde que, avant de prononcer une pareille assertion, il y avait donné luimême le plus éclatant démenti en vous parlant de ses angoisses patriotiques le jour où la vieille Confédération germanique avait été étouffée dans le sang de l'Autriche et de la Prusse. Non, non, lorsqu'au mois de juin 1866 ce grand ébranlement s'est produit en Europe, nul ne s'y est trompé, le gouvernement français pas plus qu'aucun de ceux qui dirigent les destinées des peuples de l'Europe ; chacun a senti qu'une grande crise était proche, qu'un grand malheur pouvait menacer non-seulement les nations belligérantes, mais les peuples voisins, et que ce n'était pas seulement la couronne impériale qui était en jeu, mais que c'était véritablement la paix du monde. Dire qu'il était indifférent que le sort ait prononcé dans un sens ou dans un autre, et qu'il fallait attendre que les événements fussent accomplis, ce serait donner un démenti complet, je ne dirai pas seulement à ses préoccupations, mais encore aux propres déclarations du gouvernement français.

Je sais à merveille que c'est là la politique qui a été indiquée par les documents qui seuls pouvaient nous éclairer jusqu'à ce que M. le ministre d'État eût bien voulu prendre la parole, et, en vérité, son discours, — à part l'éloquence, la forme brillante et saisissante qu'il sait donner à ses pensées, — n'est que le développement de la circulaire du 16 septembre 1866.

Nous n'ignorons pas, messieurs, que le cabinet avait essayé de présenter la situation de la France comme heureuse, qu'il avait tiré

des événements qui s'étaient accomplis des conséquences très-imprévues pour l'opinion publique qui s'était légitimement alarmée, en présence de cette situation, assurément très- inquiétante, d'une lutte engagée entre l'Autriche et la Prusse, l'Autriche succombant dans cinq combats et dans une grande bataille, l'Autriche voyant sa capitale ouverte aux légions victorieuses de la Prusse, et la Prusse ne s'arrêtant que devant notre intervention et marchant en réalité sur la couronne impériale qui tombait du front de l'Autriche dans le sang de ses propres sujets, et puis se retournant vers l'Allemagne, et de son épée victorieuse, non-seulement renversant les trônes, mais déchirant les constitutions des États, attelant à son char les nations subjuguées, égarant les imaginations, prêchant l'unité allemande pour en faire en réalité l'unité prussienne... (Très-lien! très-bien! à la gauche de l'orateur) feignant de croire que la sainte patrie germanique était menacée, pour pouvoir un jour se retourner contre ses voisins et satisfaire ses haines héréditaires.

C'était là, messieurs, un état de choses bien grave, qui, en effet, devait troubler les nuits des hommes d'État, et je m'explique trèsbien comment, le 4 juillet, l'âme de M. le ministre d'Etat a été profondément émue; seulement, je lui demande la permission de ne pas faire entre cette Assemblée et lui une distinction injurieuse que rien n'autorise.

Oui, sans doute, il sert son pays-, nous le servons également, et nous le servons avec le même zèle, avec le même patriotisme. (Rumeurs sur divers bancs.) Et prétendre que nous ayons pu, à un point de vue quelconque, être indifférents aux grands événements qui s'accomplissaient en Europe et pouvaient mettre la sécurité du pays en danger, c'est nous calomnier. (Approbation sur quelques bancs à la gauche de l'orateur. — Rumeurs et réclamations à sa droite et en face.)

Si, en effet, comme je me l'explique à merveille, cette immense catastrophe a eu sur la pensée des hommes d'État qui dirigent la France une action si puissante; si le 4 juillet a été pour l'honorable et puissant orateur qui m'a précédé à cette tribune une journée de deuil, je lui demande comment il a pu être pour le rédacteur de la circulaire du 16 septembre une occasion de satisfaction et de sécurité.

A la gauche de l'orateur. Très-bien !

M. Jules Favre. Voici, en effet, le langage que je rencontre sous la plume de celui avec lequel M. le ministre d'État est en étroite solidarité, et qu'à coup sur il ne voudra pas affliger d'un désaveu.

Je demande à M. le ministre de vouloir bien concilier ces aperçus et son discours :

« L'opinion publique, en France, est émue. Elle flotte incertaine entre la joie de voir les traités de 1815 détruits et la crainte que la

puissance de la Prusse ne prenne des proportions excessives , entre le désir du maintien de la paix et l'espérance d'obtenir par la guerre un agrandissement territorial. »

Celte espérance à laquelle il est fait allusion dans la circulaire, elle correspond à un regret qui existe au cœur de celui qui Ta écrite et qui ne sera pas étranger, comme vous allez le voir dans un instant, aux solutions terribles par lesquelles a été si fort ébranlée la paix du monde.

Dans tous les cas, voici le rédacteur de la circulaire qui déclare que l'opinion publique s'est associée à l'émotion qu'éprouvait M. le ministre d'État. On a pu craindre un instant que la Prusse agrandie ne fut pour la France un objet de menace et ne nous forçât à renoncer aux espérances d'agrandissement territorial qu'on ne s'était pas borné à nourrir, mais qu'on avait solennellement annoncées. On en prend son parti, cela est vrai, et la philosophie n'habite pas seulement le palais des sages, elle entre quelquefois, forcément peut-être, dans les antichambres ministérielles. (Rires et bruit.)

Voici, en effet, ce que je rencontre maintenant dans la circulaire à la suite de cette déclaration, et ici, je le reconnais, M. le ministre d'État n'a plus rien à désavouer, nous sommes tout à fait dans son discours :

« Par quelle singulière réaction du passé sur l'avenir, l'opinion publique verrait-elle , non des alliés , mais des ennemis de la France dans ces nations affranchies d'un passé qui nous fut hostile, appelées à une vie nouvelle, dirigées par des principes qui sont les nôtres, animées de ces sentiments de progrès qui forment le lien pacifique des sociétés modernes? »

Et, un peu plus loin, je ne veux lire que quelques lignes :

« L'empereur ne croit pas que la grandeur d'un pays dépende de l'affaiblissement des peuples qui l'entourent, et ne voit de véritable équilibre que dans les vœux satisfaits des nations de l'Europe. »

On ne peut pas, messieurs, désirer plus de sérénité et d'innocence. (Rires ironiques sur quelques bancs. — Murmures sur d'autres.)

Tout ceci se réduit à dire que le meilleur équilibre européen sera fondé sur la satisfaction générale ; qu'on ne désire que l'accomplissement des vœux des nations de l'Europe. Seulement on ne s'explique pas sur la question assez délicate de la contrariété de ces vœux, et de la possibilité d'une lutte que cette contrariété peut entraîner. Non! toutes ces perspectives inquiètes, la plume ministérielle les écarte, il ne faut pas les voir, elles ne doivent pas préoccuper la France, les faits qui viennent de s'accomplir ont tout tranché dans le sens le plus pacifique et le meilleur, et, en conséquence, il ne doit y avoir d'inquiétude pour personne, et cette émotion très-légitime qu'on

avait ressentie au mois de juillet, elle doit complètement s'effacer.

Le discours de la couronne ne fait que développer ces pensées; vous ne vous en étonnerez pas; c'est la politique de l'empereur, et il ne peut y en avoir d'autre, qui est exposée dans la circulaire du 16 septembre.

Aussi, messieurs, lorsque l'empereur ouvre les sessions, il jette sur l'Europe un coup d'oeil après lequel il ne peut exprimer qu'une vive satisfaction : tout ce qui s'est accompli a été prévu par l'empereur, et, je l'avoue, messieurs, je vous demande pardon de vous faire ici une sorte de confidence intime... (Interruptions diverses et rumeurs sur quelques bancs.) Lorsque je lisais le discours de la couronne, je me demandais comment l'empereur a pu prévoir des événements qui venaient de s'accomplir; il est vrai qu'il s'agissait de l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène... (nouvelles rumeurs), et voici en quels termes le discours de la couronne répète la prophétie qu'on rencontre dans les méditations de l'homme d'État qui s'y trouvait prisonnier :

« Une de mes plus grandes pensées a été l'agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu'ont dissous, morcelés les révolutions et la politique... Cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force des choses; l'impulsion est donnée, et je ne pense pas qu'après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d'autre grand équilibre possible que l'agglomération et la confédération des grands peuples. »

L'empereur Napoléon III poursuit :

« Les transformations qui ont eu lieu en Italie et en Allemagne préparent la réalisation de ce vaste programme de l'union des États de l'Europe dans une seule confédération. »

Et il ajoute :

« Nous avons assisté avec impartialité à la lutte qui s'est engagée de l'autre côté du Rhin... »

Il n'est pas ici question des angoisses qu'éprouvait M. le ministre d'Etat le 4 juillet. (Murmures et interruptions diverses.)

M. le président Walewski. Je crois devoir faire observer à l'honorable M. Jules Favre que ce n'est pas le discours de l'empereur qui est en discussion; je l'engage à revenir à la question et à s'occuper des affaires d'Allemagne et d'Italie.

Voix nombreuses. Oui ! oui ! Très-bien! — Vous avez raison!

M. Glais-Bizoin. L'orateur est dans son droit!

M. Jules Favre. Je ne puis présumer qu'il entre dans la pensée de M. le président de considérer comme indifférent le document que j'interroge. (Allons donc!)

M. le président Walewski. Je suis bien loin de le considérer

comme indifférent; mais je pense qu'il n'y a pas lieu cle le discuter ici, en ce moment au moins.

M. Jules Favre. Nous recherchons quelle a été la politique de la France en ce qui concerne la question extérieure, ce ne peut être que la politique de l'empereur. Or, ne point parler du discours de l'empereur, ce serait supprimer l'élément le plus considérable de la question, et je croirais, messieurs, manquer de respect au chef de l'État... (Exclamations et murmures.)

M. le président Walewski. Je répète à l'honorable M. Jules Favre que le discours de l'empereur n'est pas en discussion dans ce moment, et je le rappelle à la question. (Très-bien!)

M. Glais-Bizoin. C'est la question.

M. le président Walewski. Je vous prie de ne pas interrompre.

M. Jules Favre. Quant à moi, messieurs, mon respect se traduit par la discussion; il en est d'autres chez qui elle se traduit par le silence. Je laisse à chacun son choix, mais je garde le mien (trèsbien! à gauche de l'orateur), et, tout en éprouvant le regret de ne pas déférer, comme je le fais d'ordinaire, à une observation qui m'est adressée par notre honorable président, comme j'use de mon droit, je demande à la Chambre la permission de le maintenir. Je poursuis donc ce que j'avais l'honneur de dire.

M. le président Walewski. Encore une fois, j'invite l'honorable M. Jules Favre à ne pas discuter dans ce moment le discours de l'empereur : ce discours n'est pas en discussion. La discussion doit porter sur les interpellations... (interruption a la gauche de M. le président), sur les interpellations qui ont rapport aux affaires de l'Allemagne et de l'Italie. Je le prie donc de circonscrire sa discussion dans les affaires d'Allemagne et d'Italie. Je l'ai déjà rappelé une première fois à la question, et, s'il persiste, je serai obligé de l'y rappeler une seconde fois. (Mouvements en sens divers.)

M. Jules Favre. Il m'est impossible de céder au désir de M. le président, car il m'est impossible de faire le sacrifice de l'un de nos droits, nous n'en avons pas assez assurément pour qu'il nous soit permis d'en sacrifier un seul. (Rumeurs et réclamations sur les bancs en face de l'orateur.)

M. le président me fait observer que le discours de l'empereur n'est pas en cause. Je lui en demande bien pardon. Le discours de l'empereur est certainement l'une des pièces les plus importantes de la question. Le discours de l'empereur appartient à la discussion de la presse, il appartient à la discussion de la tribune. Je le déclare, je n'entends pas élever de débat par pur esprit d'opposition; c'est un droit dont j'entends demander le maintien, et si la Chambre décide que je ne dois pas lire une parcelle du discours de

l'empereur, à l'instant, je descends de la tribune. (Oh! oh! — Bruit.)

M. Glais-Bizoin. N'attendez pas la discussion de la Chambre, continuez!

M. le président Walewski. Il ne s'agit pas de savoir si on peut lire une parcelle du discours de l'empereur, il s'agit de savoir si on peut le discuter de la manière dont vient de le faire l'honorable M. Jules Favre.

Je le répète, en discutant de la sorte le discours de l'empereur, M. Jules Favre sort de la question; je l'ai rappelé à la question, je l'y rappelle de nouveau.

M. Glais-Bizoin. Non! non! qu'il continue !

M. Jules Favre. Il ne peut y avoir ici de surprise, et d'ailleurs la loyauté parfaite de notre honorable président m'en garantit complètement. Il y a deux opinions contraires qui se produisent très-nettement; j'entends maintenir la mienne; M. le président pense que la sienne doit prévaloir. Nous avons ici un arbitre, c'est la Chambre. Si la Chambre pense que je n'ai pas le droit de discuter le discours de l'empereur en ce qui touche renonciation de sa politique extérieure, que la Chambre vote, et après un vote négatif, je n'ajouterai pas un mot. (Mouvements et bruits divers.)

M. Achille Jubinal. La Chambre ne vous conteste pas le droit de discuter le discours de l'empereur, elle désire que vous veuillez bien modifier le genre de vos critiques; elle ne se plaint que de la forme.

M. le marquis de Pire. Pour ma part, monsieur le président, ce que dit l'honorable M. Jules Favre est très-sérieux, et je désire qu'il continue.

M. Glais-Bizoin. Continuez, monsieur Jules Favre! vous avez le droit pour vous!

M. Jules Favre. Je veux discuter... (Interruption et agitation prolongée.)

M. le président Walewski. Il n'y a pas ici de question de droit absolu, c'est une question de haute convenance... (oui! oui! — Trèsbien!); c'est à ces convenances que j'invite l'orateur à se soumettre. (Vive approbation.)

Je l'engage maintenant à continuer son discours; si, dans son discours, il a à énoncer des paroles de l'empereur, qu'il le fasse, mais qu'il le fasse avec convenance... (nombreuses marques d'approbation), autrement je serai obligé de l'arrêter de nouveau. (Nouvelles marques d'approbation.)

M. Jules Favre. Messieurs, permettez-moi de dire que lorsque les majorités prétendent étouffer la voix des minorités, elles sont bien près d'être tyranniques et de disparaître. (Bruyante interruption.)

M. le président Walewski. Il me semble que l'honorable M. Jules m. 12

Favre a tort de se plaindre : sa voix n'a pas été étouffée, elle ne Pest pas; je lui ai laissé une liberté de parole bien grande, certainement.

Un membre. Trop grande!

M. le président YValewski. Il n'a pas à se plaindre. (C'est vrai! — Très-bien!)

M. Jules Favre. Je suis prêt à accepter toutes les leçons qui me seront données par notre honorable président, excepté celles qui touchent à l'exercice de mon droit. Or, on ne saurait me reprocher d'avoir manqué aux règles que tout à l'heure notre honorable président me rappelait. (Approbation à la gauche de l'orateur.)

Plusieurs voix. Si ! si !

M. Jules Favre. Car je m'étais borné à mettre sous les yeux de la Chambre quelques lignes du discours de l'empereur, et j'ai le dessein de continuer.

M. le président Walewski. Si M. Jules Favre n'oublie pas qu'il doit rester dans les convenances les plus strictes à cet égard, il peut continuer.

M. Jules Favre. Les convenances les plus strictes ne peuvent être au-dessus de la constitution. La constitution établit que l'empereur est responsable de sa politique devant le pays... (Interruptions et murmures.)

M. le baron de Geiger. Nous savons tout cela, nous n'avons pas besoin qu'on nous le dise.

M. Jules Favre. La constitution ne serait plus qu'un vain mot si nous n'avions pas le droit de discuter les opinions et la politique de l'empereur... (Nouvelles interruptions. — Parlez!)

M. Thiers, au milieu du bruit. Le président a raison, et la constitution a tort!

M. Jules Favre. Je reprends donc, messieurs, ce que j'avais l'honneur de vous dire, et je le reprends avec le même esprit et avec le même droit.

* Nous avons assisté, dit le discours de la couronne, avec impartialité à la lutte qui s'est engagée de l'autre côté du Rhin. »

Et un peu plus bas :

« La Prusse cherche à éviter tout ce qui pourrait éveiller nos susceptibilités nationales et s'accorde avec nous sur les principales questions européennes. La Russie, animée d'intentions conciliantes, est disposée à ne pas séparer en Orient sa politique de celle de la France; il en est de même de l'empire d'Autriche, dont la grandeur est indispensable à l'équilibre général. »

Est-ce que je n'avais pas raison de dire, messieurs, que la pensée de ce discours est une pensée sereine et satisfaisante ; que le chef de l'État, en envisageant les événements qui viennent de s'accomplir,

les trouve justifiés par les plus solennelles prévisions du passé, et qu'en môme temps, il n'y rencontre aucun sujet de légitimes préoccupations pour l'avenir, car il dit que la Prusse ne lui donne que des sujets de satisfaction; que l'empire d'Autriche, dont la grandeur est indispensable à l'équilibre général, se trouve dans la même situation?

Eh bien, je demande si ces déclarations, tant celles de la circulaire que celles du discours du trône, — que je ne sépare pas, qui sont étroitement unies, — sont compatibles avec les autres éléments politiques que vous devez peser pour arriver à vous former une conviction.

Cette satisfaction qui est proclamée, cette quiétude à l'endroit des intérêts français qui ne sont pas menacés, est-ce qu'elles ne rencontrent pas une contradiction formelle dans le langage et dans l'attitude des mois qui avaient précédé? Je ne veux pas, bien entendu, à cette heure avancée, lorsque déjà vous avez assisté à tant de discussions solides et brillantes, reprendre tous les éléments qui pourraient être soumis à votre appréciation; je ne veux pas, après M. le ministre d'État, vous faire de nouveau l'histoire qui a été plusieurs fois présentée du débat qui s'est élevé à l'occasion des duchés du Holstein et du Slesvig ; je me contente de rappeler ce qui ne peut être contesté par personne, c'est que la France, signataire des traités de 1852, n'a jamais cessé, de 1842 à 1855, de témoigner sa profonde sympathie pour la monarchie du Danemark. Vous pouvez n'avoir pas perdu la mémoire des citations que j'avais l'honneur de vous présenter l'année dernière dans cette question , et notamment de plusieurs passages des discours de la couronne, dont alors on ne m'interdisait ni la lecture ni la discussion (interruption sur quelques bancs en face de l'orateur), et dans lesquels, de la manière la plus catégorique, on disait qu'on défendrait l'intégrité de la monarchie danoise , qu'on assistait à ces débats avec un œil attentif, mais que l'intérêt de la France ne serait jamais compromis.

Eh bien, il est arrivé une occasion, à coup sûr bien solennelle, dans laquelle la France a été pour ainsi dire maîtresse de la paix et du repos du monde. Tout à l'heure M. le ministre d'État vous disait, avec une pensée très-élevée, que la question danoise n'avait peutêtre été qu'un incident dans cette lutte germanique engagée entre l'Autriche et la Prusse. Cela est vrai. Il est clair qu'il y avait là deux ambitions rivales, deux puissances qui, ne se ressemblant pas par leur constitution intime, devaient naturellement se défier l'une de l'autre et se disputer la souveraineté.

Seulement M. le ministre d'État est trop sage et trop politique pour ne pas reconnaître que, dans une question envenimée, il faut éviter les incidents. Souvent, messieurs, la paix se maintient à l'aide de ir.insactions prudentes. Manquer de sagacité et chercher l'éclat là

où Ton peut trouver l'apaisement, ce peut être une occasion de précipiter les événements les plus funestes.

Ce n'est donc rien dire, à mon sens, que d'avancer que la question danoise n'était qu'un incident; cela est vrai, mais cet incident était gros d'irrilation et de menaces.

Vous connaissez tous la parole de cet homme d'État illustre d'Angleterre, qui a dit : « Le petit Sleswig pourrait bien mettre le feu à l'Europe! >^ Ici, malheureusement, il ne s'est pas tout à fait trompé, et il était impossible de le méconnaître; chacun comprenait que, si l'on donnait à ces deux puissances une occasion de descendre dans l'arène, elles la saisiraient avec empressement, et qu'il était possible que l'épée une fois sortie du fourreau, elle n'y rentrât que quand la carte de l'Europe serait complètement modifiée.

Il était donc intéressant, et je ne fais pas au gouvernement de l'empereur le reproche de le méconnaitre, il était intéressant d'étouffer dans son germe cette question danoise. On en a eu la possibilité, messieurs; nous le savions avant le discours de M. le ministre d'État, mais après ce discours il n'est plus possible de le contester. Si le temps me le permettait, j'entrerais dans des détails qui apporteraient la conviction dans vos esprits; je ne le veux pas, messieurs, et je ne le pui-; : je me contente de simples indications.

N'est-il pas vrai que , lorsque cette question danoise passa du domaine des chancelleries et des discussions des juristes dans le domaine de la diplomatie et de la politique, l'Angleterre proposa à la France de s'unir à elle pour empêcher les agressions de l'Allemagne, et notamment de la Prusse?

Ceci, messieurs, n'a jamais été contesté, et M. le ministre d'État l'a confirmé par ses déclarations, et vous n'avez pas oublié ce qu'il vous disait il y a quelques instants , que l'Angleterre avait proposé à la France d'unir ses flottes aux siennes, afin de les faire apparaître dans la Baltique et de faire comprendre à la Prusse que, si elle allait plus loin dans l'exécution de ses desseins, elle rencontrerait les deux grandes puissances de l'Europe contre elle.

Seulement, M. le ministre aurait dû ajouter que la Russie donnait son adhésion à ce projet, et que dès lors aux trois cosignataires des traités de 1852, avec la force morale qui leur appartient, avec le sentiment de justice qu'on a rappelé avec éclat à cette tribune dans la séance d'hier, se joignait aussi la force morale, se joignait l'intérêt national qui la venaient consacrer; et alors je me dirai qu'on peut conjecturer avec autorité, — et la conjecture va presque jusqu'à une proposition affirmative, — que si la France avait accepté cette politique, la question danoise n'aurait pas produit la guerre d'Allemagne.

Quelle est la cause pour laquelle la France s'est retirée d'une sem-

blable négociation? Ce n'est pas celle qui a été indiquée par M. le ministre d'État, je lui demande la permission de le dire.

La France, a dit M. le ministre d'État, avait fait observer à l'Angleterre que l'apparition des flottes dans les eaux du Sund était insuffisante, qu'il fallait une guerre continentale, que c'était par des baïonnettes sur l'Elbe et sur l'Eider qu'on pourrait contenir la Prusse et l'Autriche. Quant à moi, je le conteste de toutes mes forces; ce n'est que par degrés qu'on peut arriver à cette extrémité qu'on appelle la guerre, mais il y a, pour les diplomates qui ont cette sagacité, des avertissements qui la préviennent, et à coup sur, si l'Allemagne avait vu se dresser devant elle ce faisceau de trois puissances qui s'opposaient à ses envahissements, elle y aurait réfléchi, elle aurait remis l'épée dans le fourreau, et les négociations auraient remplacé le sort aveugle des batailles. [Mouvements divers.)

Pourquoi la France ne l'a-t-elle pas voulu? Malheureusement, il faut le reconnaître, au lieu d'avoir une politique ferme et résolue, on n'a eu qu'une rancune. Dans la question polonaise, la France avait voulu déterminer l'Angleterre à s'unir à son concours. L'Angleterre avait refusé la proposition de congrès qui lui avait été adressée. Elle était ce jour-là, vous vous le rappelez, et certainement vous ne me démentirez pas, elle était sortie de ces règles de courtoisie prudente qu'on reproche quelquefois à la diplomatie, et qui sont cependant une partie de sa grandeur et de son autorité morale. Je ne sais par quels sentiments de mauvaise humeur l'homme d'État qui avait rédigé la dépêche adressée et communiquée au cabinet français, y avait mêlé des expressions amères dont il était difficile de ne pas être blessé ; mais au-dessus de ces blessures qui atteignent l'amour-propre d'une nation, sont les intérêts impérissables du droit, et surtout du droit de ce voisin à qui l'on a promis secours. (Bruit.)

11 n'était pas permis à la France de se souvenir en 1864 de la circulaire de 1862. La France devait aller aux puissances qui, avec elle, promettaient de garantir la paix du monde. Au-dessus de cette sagesse, elle a placé une considération de vanité, et ce jour-là elle a perdu une grande occasion d'empêcher ce triste conflit, sur les conséquences duquel nous avons à discuter aujourd'hui. (Allons donc!)

Le Danemark, qui a été livré à ses forces, a été bien vite écrasé, et il était impossible qu'il en fût autrement. Vous le savez, messieurs, la résistance a été héroïque, généreuse. On a eu raison de le dire à cette tribune, les causes vaincues demeurent toujours respectables quand elles ont le droit pour elles, et c'est là ce que l'histoire enregistrera en parlant de la résistance du Danemark.

Mais lorsque ses lignes militaires ont été forcées, ses forteresses détruites, la diplomatie a repris son œuvre, et alors des conférences

ont clé ouvertes; et une seconde fois la France s'est trouvée dans la situation d'user de son intervention pour empêcher non pas le mal qui était accompli, mais celui qui pouvait l'être.

M. le ministre d'État parlait tout à l'heure des délibérations de la conférence; il disait que la France y avait demandé le maintien du traité.

Elle devait le demander même par la coaction. J'entendais, dans la séance d'hier, un honorable membre, qui défendait la politique du ministère, dire qu'il ne se serait pas levé un seul membre de cette Assemblée pour demander que le gouvernement appuyât par des moyens extrêmes les déclarations diplomatiques faites dans la conférence. Je crois qu'il était dans l'erreur. Il eût été plus convenable de ne pas y entrer, de ne pas y jouer un rôle, et de renier ces déclarations. (Murmures.)

Voilà ce qui humilie, ce qui amoindrit et ce qui crée en réalité un danger pour l'avenir. (Bruit.)

Malheureusement, messieurs, la politique de la France a été dirigée dans un sens diamétralement contraire à ces règles fondamentales; car le Danemark a été abandonné comme va l'être tout à l'heure l'Autriche, l'Autriche sur la tombe de laquelle, après l'avoir soutenue, on prononcera des paroles de consolation et d'estime, en passant outre, et on lui souhaitera des destinées meilleures, en lui disant qu'elle a été aveugle, qu'elle a été imprudente. Le Danemark, lui, n'avait été ni l'un ni l'autre, il s'était souvenu des traités, il avait fait appel à l'honneur de la France ; malheureusement la France ne s'était pas souvenue de ses promesses.

Voilà le spectacle qu'ont présenté les négociations de 1862 et de 1864, couronnées, comme vous le savez, par la convention de Gastein, c'est-à-dire par le droit de partager la dépouille qui, ainsi que le faisait observer avec tant d'éloquence mon honorable collègue M. Thiers, devient la protestation contre les spoliateurs, le gage de leur discorde et quelquefois de leur ruine commune. C'est précisément ce qui est arrivé; seulement, messieurs, je vous demande la permission de vous faire observer, relativement à cet incident, que la France n'est pas demeurée neutre.

Je lui reproche encore sur ce point, comme sur les précédents, d'avoir prononcé des paroles graves qui n'ont été suivies d'aucun effet. Il est trop tard pour que je mette sous vos yeux le texte même de la dépêche qui était adressée à tous les agents à l'étranger par M. le ministre des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys; vous savez dans quels termes sévères il qualifiait la convention de Gastein : il l'appelait une œuvre de conquête et de force; il disait qu'elle était un outrage à la civilisation. Quand la France fait entendre un pareil

langage, est-ce qu'il n'est pas un bouclier pour les faibles et les opprimés? Est-ce que les chancelleries diplomatiques sont je ne sais quelles vaines académies de rhétorique qui peuvent lancer dans le monde des déclarations ne laissant rien après elles? Non, la France est trop grande, elle représente trop la civilisation et la force, pour qu'il soit possible de voir sans inquiétude sa parole ainsi compromise et délaissée. C'est cependant ce qui est arrivé : la convention de Gastein a été déchirée par la double épée de la Prusse et de l'Autriche.

Dans ce conflit, je le reconnais, la France a essayé d'arrêter les combattants; mais ici quels moyens a-t-elle employés? M. le ministre d'État nous disait qu'elle en avait appelé à un congrès, ressource bien insuffisante en de pareilles conjonctures. Je ne veux pas cependant ne pas préciser les faits, car ils ont une considérable importance, et vous allez voir la politique du cabinet français se dessiner avec une autorité que je regrette profondément avoir été stérile.

Lorsque, en effet, je lisais dans le discours de l'empereur que nous , avons assisté avec impartialité à la lutte engagée en Allemagne; lorsque, dans la circulaire du 16 septembre, je rencontrais cette autre déclaration, que nous avions lieu d'être satisfaits de tout ce qui s'était accompli, je me demandais comment il était possible de concilier les faits avec les déclarations qui sont consignées dans la dépêche officielle du ministre des affaires étrangères. Est-ce que la France a été indifférente? Est-ce qu'elle n'avait pas aussi sa politique? Elle voulait réunir une conférence : c'était sans doute pour arriver à un but. Ce but, elle l'indique dans ses dépêches, et notamment dans la dépêche du 8 mai, répétée par celle du 18, dans les termes les moins équivoques :

« Si l'Angleterre, la Russie et la France consentaient à se réunir en congrès, après être convenues que, sans soulever aucune autre question, les délibérations porteront exclusivement sur la cession de la Vénétie à l'Italie, sauf compensation pour l'Autriche et des garanties pour le pouvoir temporel du Saint-Père , sur' le sort des duchés de l'Elbe et sur la réforme de la Confédération germanique en ce qui touche l'équilibre européen, elles pourraient convier à ce congrès l'Autriche, la Prusse, un représentant de la Confédération germanique et l'Italie. »

Voilà qui est clair, et il n'est pas possible de se tromper sur le sens de ces déclarations. La France a entendu défendre ces trois points : le sort des duchés, la cession de la Vénétie à l'Italie, puisque, ainsi que le disait M. le ministre, c'était là le complément de l'unité italienne, et, en même temps, la réforme de la Confédération germanique. {Bruit.)

Si la Chambre juge que ces détails sont inutiles...

Voix diverses. Non! — Parlez! — A lundi! — La clôture!

M. Jules Favre. J'en demande pardon à la Chambre, mais j'ai encore à la retenir un peu de temps. {Parlez! parlez! A lundi! à lundi!)

M. Thiers. Oui, à lundi!

M. Jules Favre. Je suis aux ordres de la Chambre. (Parlez! parlez! — Non! non! — A lundi! à lundi!)

Messieurs, il arrive assez souvent qu'à la fin de nos séances la Chambre éprouve le désir, très-légitime, de terminer une discussion... (Bruit.) L'orateur doit s'associer à ce désir, respectueux qu'il doit toujours être vis-à-vis de la majorité; seulement il arrive souvent que ce désir ne se concilie pas avec les forces mêmes qu'on doit apporter à une discussion. (Le bruit continue.) Il se peut faire que, du côté de l'orateur, il y ait une fatigue qui rende ses développements plus prolongés, et, du côté de la Chambre, une disposition qui rende l'audition plus difficile.

Quelques voix. Non! non! — Parlez!

Autres voix. A lundi! à lundi!

M. le président Walewski. Je consulte la Chambre.

M. Thiers, de sa place. Pardon, monsieur le président; permettezmoi de faire une observation.

Je prie la Chambre de bien vouloir m'accorder la parole lundi , et voici mon motif :

L'honorable ministre d'Etat a contesté l'exactitude du tableau que j'ai tracé de la situation. En cela il a usé de son droit; mais je prie la Chambre de me permettre d'user du mien et de soutenir que le tableau qu'a tracé M. le ministre d'État est inexact:

Un membre. La Chambre jugera entre vous et le ministre.

M. Thiers. Dans un conflit d'assertions contraires parfaitement légitime de la part de M. le ministre d'État, très-légitime aussi de ma part, et en présence d'un débat d'une telle gravité, débat duquel le pays attend une lumière complète, je prie la Chambre de me donner la parole lundi. (Bruit.)

M. Jules Favre. Je ferai remarquer à la Chambre que je suis fatigué. Je la prie de vouloir bien remettre à lundi la suite de la discussion. (Non! non! — Si! si!)

AFFAIRES D'ALLEMAGNE (Suite)

Messieurs,

Ma première parole en remontant à cette tribune doit être un remercîment adressé à la majorité de la Chambre, qui a bien voulu me permettre de donner à mon opinion le développement qu'elle me paraissait comporter. Et en cela, messieurs, la majorité a témoigné à la fois, et de ses égards pour la minorité, ce dont la minorité lui est reconnaissante, et de son sentiment personnel sur l'importance du débat qui est engagé devant elle. Nul n'en s'aurait contester la grandeur, et tout de même que M. le ministre d'État n'a pas cédé à une pensée de vanité puérile en faisant l'éloge de sa propre politique, tout de même l'opposition, en la critiquant, ne poursuit pas le stérile avantage de justifier la justesse de quelques-unes de ses prévisions.

M. le ministre d'État a prétendu vous rassurer en éclairant le débat. Quant à nous, messieurs, nous essayerons de constater les faits accomplis, de leur donner leur véritable caractère, et d'en tirer les conséquences qu'ils contiennent, convaincus à la fois que de graves fautes ont été commises; que ces fautes peuvent cependant être réparées ; que peut-être il serait trop tard si l'on poursuivait la voie où l'on est engagé, mais qu'il est encore temps de s'arrêter ou de revenir.

Vous vous rappelez, messieurs, comment, m'étudiant à suivre le discours brillant de M. le ministre d'État, j'ai successivement parcouru les événements qui ont marqué Tannée 1866, que je ne veux pas dire fatale, pour ne rien exagérer, mais que tout le monde me permettra d'appeler redoutable pour les intérêts de la France.

J'ai essayé de démontrer qu'une fois au moins le cabinet, dans le conflit dano-allemand, avait manqué l'occasion qu'il doit regretter, — si mes observations sont justes, — de maintenir la paix du monde en unissant son effort à celui de la Grande-Bretagne et de la Russie; que si, en 1804, dans les conférences de Londres qui ont suivi les victoires de la Prusse et de l'Autriche, le cabinet français avait insisté d'abord pour l'exécution des traités, ensuite pour que l'on consultât les nationalités, c'était là, messieurs, un fait dont assurément il fallait lui savoir gré et auquel nous ne pouvons être indifférents, mais qui n'avait pas la puissance de détourner le cours des événements qui allaient définitivement s'accomplir. Et c'est surtout cette armée 1866 et la politique qui a été suivie par le cabinet que nous devons soigneusement interroger.

Vous vous rappelez quelles ont été, à cet égard, les explications de M. le ministre d'État. Elles étaient trop graves pour ne pas vivement vous frapper. 11 est évident qu'à ce moment la situation de la France était singulièrement embarrassante, et, en effet, elle devait protéger des intérêts et des passions tout à fait contradictoires. Du côté du midi, et quand elle se demandait quelle devait être son attitude visà-vis de l'Italie, elle était nécessairement l'adversaire de l'Autriche ; et elle ne pouvait être l'adversaire de l'Autriche qu'en étant ainsi l'alliée indirecte de la Prusse. Mais passait-elle les Alpes, la situation changeait, et alors elle inclinait à soutenir la politique autrichienne et à combattre les envahissements de l'ambition prussienne..

C'est cette situation que M. le ministre d'État vous a exposée avec son habileté accoutumée, et il vous a dit que le cabinet français avait persévéré à demander que l'Italie fût complétée par l'annexion de la Vénétie. Ce n'est pas, à coup sûr, des bancs sur lesquels j'ai l'honneur de siéger que viendra une objection quelconque contre cette déclaration de M. le ministre d'État. Faire obtenir la Vénétie à l'Italie était une prétention à la fois conforme aux intérêts et aux engagements de la France. La France, en effet, n'était pas libre dans cette question, et c'est ici qu'apparaît pour la première fois une révélation singulièrement grave et qui très-certainement vous a vivement impressionnés. M. le ministre d'État vous a dit : Notre situation eût été tout autre, si, au commencement de l'année 1866, la Vénétie avait appartenue l'Italie; l'Italie a été ainsi conduite à se tourner du côté de la Prusse et à contracter avec elle une alliance qui a été pour nous une fâcheuse complication.

Je demande à M. le ministre d'État la permission de lui répondre qu'il n'est pas possible de dégager la responsabilité du cabinet de l'un ou de l'autre de ces faits.

Quant au premier, si la Vénétie n'appartenait pas à l'Italie en 1866,

c'est que l'œuvre de la guerre de 1859 était demeurée incomplète. Je sais bien que plusieurs fois on a célébré la sagesse de celui qui dirige les destinées de la France et qui, calme dans sa victoire, s'est arrêté à Villafranca, malgré les avantages à peu près certains qu'il pouvait encore obtenir, malgré les généreux frémissements d'une armée qui ne demandait qu'à marcher à l'ennemi; mais, si je ne me trompe, ces déclarations, que nous avons toujours combattues, ont reçu de la part de M. le ministre d'État dans la séance d'avant-hier un solennel démenti.

Je sais bien qu'on répète, et c'est là une déclaration que je voudrais voir éclaircir une fois pour toutes, que la paix de Villafranca été une nécessité tout aussi bien qu'un acte de sagesse; qu'on n'a pas voulu compromettre la fortune de la France dans une guerre qu'elle allait engager non pas seulement contre l'Autriche, mais bien contre l'Allemagne tout entière.

Quant à moi, je suis autorisé à révoquer en doute de pareilles assertions... (Protestations à la droite et en face de l'orateur. — Trèsbien! à sa gauche.)

Voilà ma raison, messieurs ; elle sera certainement la vôtre, puisque nous n'avons l'habitude de puiser les éléments de nos convictions que dans des pièces officielles.

Où est celle par laquelle la Prusse a fait connaître sa volonté d'intervenir? Et en vérité, il faut en convenir, la Prusse, cette fois, eût été bien mal conseillée : elle aurait oublié tout ce que M. le ministre d'État disait très-bien à la séance d'avant-hier de sa vieille hostilité et de son désir secret d'abaisser la maison d'Autriche ; elle se serait portée à son secours quand cette maison d'Autriche était aux prises avec de tels embarras! Attaquée à la fois par l'Italie et par la France, la Prusse serait allée verser son sang sur les champs de bataille pour la sauver ! Ceci ne peut être admis par aucune personne sensée. (Interruption et rumeurs diverses.)

Nous ne savons rien, messieurs, que ce qu'on a bien voulu nous apprendre, de cette paix de Villafranca; mais la rapidité même des négociations et de sa conclusion peut nous faire croire que celui qui l'a accomplie a obéi à un tout autre sentiment : peut être n'a-t-il pas voulu prolonger l'effusion du sang français; peut-être a-t-il jugé, et je le reconnais très-loyalement, ce sont là des appréciations qui appartiennent surtout à ceux qui ont le périlleux honneur de commander des armées, qu'il était en face de dangers considérables à surmonter; peut-être encore, dans cette courte entrevue qui l'a rapproché du chef d'un autre empire, a-t-il été touché par l'étendue de son malheur, par sa jeunesse, par ce je ne sais quoi qui s'échange entre deux natures généreuses... (Légère rumeur.) Tout ceci, messieurs,

est possible; mais ce que j'affirme, c'est qu'il est contraire à la nature fies choses que nous eussions jamais eu devant nous les contingents allemands. C'est là un fantôme qu'on a fait sortir du domaine de la fantaisie, afin d'expliquer et de justifier des actes qui étaient compromettants pour les intérèls de la France. (Vives dénégations à droite et an face de l'orateur. — Très-bien! très-bien ! à sa gauche.) Un membre C'est l'Allemagne tout entière qui eût été là!

M. Jules Favre. Aujourd'hui, messieurs, il ne saurait être contesté, et M. le ministre d'Etat a été le premier à le reconnaître, que si notre œuvre eût été achevée à Villafranca, la situation actuelle devenait impossible...

Quelques voix a la gauche de l'orateur. C'est évident!

M. Jules Favre. ... Elle devenait impossible précisément parce que l'Italie, complétée par l'annexion de la Vénétie, n'aurait jamais songé a demander son secours à la Prusse.

Ici, messieurs, permettez-moi de ne pas être vis-à-vis de M. le ministre d'État aussi plein de condescendance que la majorité pourrait le supposer. 11 vous a parlé du traité qui avait été conclu entre l'Italie et la Prusse comme un de ces événements qu'il était impossible d'empêcher. Je suis bien loin de le reconnaître, et il me semble que nous aurions joué vis-à-vis de l'Italie le plus singulier, et en même temps le plus détestable des rôles, si nous n'avions pas au moins conservé le droit de la conseiller et de contrôler ses résolutions. Quoi! l'Italie, quand nous l'avons affranchie par nos trésors et par notre sang, serait complètement libre de ses alliances! Elle pourrait les contracter sans nous consulter! M. le ministre d'État n'oserait pas dire qu'il ne l'a pas été sur les négociations qui ont précédé le traité conclu entre l'Italie et la Prusse. Et savez-vous pourquoi ce traité a été possible? Savez-vous pourquoi il a été signé sous les yeux et avec le consentement de la France? C'est que, dans tous le cours des événements qui ont marqué cette année 1866, au moins jusqu'à la bataille de Sadowa, le cabinet français a manqué d'une politique franche et résolue.

M. Granier de Cassagnac Je demande la parole.

M. Jules Favre. ... Il a tout ménagé, tout encouragé, pour tout déserter et tout abandonner ensuite. (Allons donc! allons donc!)

Quelques voix a la gauche de l'orateur. Très-bien!

M. Jules Favre. Nous ne pouvons pas savoir ce qui s'est passé entre M. de Bismarck et le chef de l'État; nous en sommes, sur toutes ces choses qui intéressent si grandement le pays, aux mêmes conditions d'ignorance que pour les négociations de Villafranca.

Mais ce qu'il ne nous est pas permis de connaître d'une manière précise, nous pouvons l'apprécier avec les lumières du sens commun.

Or, je ne serai démenti par personne quand je dirai que M. de Bismarck n'est venu en France que pour y trouver un appui, et quand j'ajouterai que la politique et la prudence conseillaient de le lui refuser. On a parlé de M. de Bismarck en termes qui ont varié avec la fortune ; jedemande la permission deconserver surcethomme d'État l'opinion que j'exprimais l'année dernière. Sans doute, messieurs, vous m'approuverez tous, elle ne doit se traduire à cette tribune qu'avec la déférence que nous devons aux hommes d'État des pays étrangers. 11 ne nous est pas cependant défendu de juger leur caractère par leurs actes. M. Garmer-Pagès. Très-bien!

M. Jules Favre. Que M. de Bismarck soit un grand patriote prussien, que les derniers événements aient révélé en lui des qualités que beaucoup pouvaient ne pas soupçonner, que ces qualités soient éclatantes et exceptionnelles , je suis prêt à le concéder ; mais quand il est venu en France, il était surtout signalé par un trait caractéristique qu'il n'a pas perdu, qui le marque à l'heure où je parle, qui fan à la fois sa force et sa faiblesse : il était le contempteur du droit. M. Garnier-Pagès. C'est cela !

M. Jules Favre. Il parlait avec orgueil de l'abaissement du parlement prussien devant ses volontés souveraines. Or, un pareil homme d'État ne pouvait être que dangereux auprès du chef d'une nation qui se régit d'après des principes libéraux.

M. de Bismarck ne pouvait apporter que de mauvais conseils et de dangereuses inspirations; il fallait à tout prix lui refuser tout concours. Oui osera dire que telle était , ou que telle ait été la ligne de conduite tenue vis-à-vis de lui? M. le comte de Bismarck n'a été encouragé dans ses espérances que parce qu'il a permis d'en concevoir d'autres. Et peut-être, à ce moment où s'échangeaient ces secrètes et si importantes pensées, y avait-il au fond de l'âme des deux négociateurs des réserves réciproques dont M. de Bismarck a seul usé. (Bruit.) M. du Miral. Je demande la parole.

M. Jules Favre. Quoi qu'il en soit, ce que l'histoire a enregistré, ce qui est maintenant un fait indestructible, c'est que le traité signé entre la Prusse et l'Italie n'a pas pu l'être sans le consentement et sans l'aveu de la France. La France n'avait pas pu achever son œuvre en donnant la Vénétie au royaume d'Italie-, elle n'était pas fâchée que cette responsabilité pesât sur une autre, elle devinait à merveille qu'une conflagration devait s'ensuivre ; mais, dans cette conflagration, elle avait prévu les victoires de l'Autriche, la Prusse devait être humiliée, et quant à la France, elle devait pousser jusqu'au Rhin.

Voilà, messieurs, quel a été le secret de la faiblesse de la politique française. (Rumeurs.)

,1e disais tout à l'heure qu1 elle avait manqué de franchise, je lui fais surtout îe reproche d'avoir manqué de désintéressement : la France, au lieu de proclamer très-nettement que, satisfaite de ses frontières et ne songeant qu'à sa grandeur intérieure, elle repoussait comme un danger, comme une sorte d'atteinte portée à son principe, toute espèce de propositions qui lui seraient faites pour agrandir son territoire ; la France a dit, par l'organe de son cabinet, tout le contraire.

En effet , messieurs , vous n'avez point oublié cette solennelle séance du 12 juin, clans laquelle on a demandé au Corps législatif le sacrifice de sa parole, je ne dirai pas de son opinion, mais au moins de la manifestation publique de cette opinion; tous, je vous adjure de me répondre , vous avez obéi à un sentiment patriotique : vous avez pensé qu'en présence des graves dangers qui pouvaient menacer l'Europe, rien n'était plus convenable et plus sage que de remettre les destinées de notre pays entre les mains de celui que la constitution avait chargé de commander les armées, de faire les traités, et de veiller à la sécurité extérieure.

Tout à l'heure, messieurs, revenant sur cet incident, j'aurai occasion de vous dire plus nettement quelle est ma pensée; à l'heure où je parle, je me contente de constater les faits. Or, vous ne l'avez pas oublié, dans cette séance du 12 juin, on a présenté le programme de la politique française écrit par la main même de l'empereur, et il n'y avait pas à se tromper à de semblables déclarations; quelle que fût la modération de la forme, le fond apparaissait, et l'Europe ne s'y est pas trompée, comme vous allez le voir. Gomment en aurait-il été autrement lorsque, dans ce document, je lis ce qui suit :

« Monsieur le ministre, au moment où semblent s'évanouir les espérances de paix que la réunion de la conférence nous avait fait concevoir, il est essentiel d'expliquer, par une circulaire aux agents diplomatiques à l'étranger, les idées que mon gouvernement se proposait d'apporter dans les conseils de l'Europe et la conduite qu'il compte tenir en présence des événements qui se préparent.

« Cette communication placera notre politique dans son véritable jour. »

C'est donc là, messieurs, je ne dirai pas le plus important des documents, c'est le seul que nous puissions consulter. Le gouvernement nous a demandé le silence ; vous lui avez donné une pleine confiance ; tout s'est passé entre l'empereur et son cabinet.

Voilà la politique dessinée delà main même de celui qui tient l'épée et la plume de négociateur :

« Si la conférence avait eu lieu, dit l'empereur, votre langage, vous le savez, devait être explicite; vous deviez déclarer en mon nom que je repoussais toute idée d'agrandissement territorial , tant que

l'équilibre européenne serait pas rompu. En effet, nous ne pourrions songer à l'extension de nos frontières, que si la carte de l'Europe venait à être modifiée au profit exclusif d'une grande puissance, et si les provinces limitrophes demandaient , par des vœux librement exprimés, leur annexion à la France. »

Cette politique, messieurs, je ne saurais la partager, et, je l'avoue, j'ai le pressentiment que si elle avait été librement discutée dans cette Assemblée, elle n'aurait pas reçu l'approbation de la majorité ; la majorité n'aurait pas voulu, en de telles éventualités, au milieu de questions et de complications si graves, que par un sous-entendu, l'Europe, ou plutôt l'Allemagne , vit se dresser devant elle ce fantôme dont on a tant abusé, de la conquête française, s'étendant jusqu'aux rivages du Rhin, et jusqu'à la vieille cité de Cologne. (Trèsbien! à la gauche de l'orateur.)

Ceci, messieurs, se trouvait cependant textuellement écrit, et à côté de ces lignes le programme complétait la pensée impériale en disant à quelle condition il était possible de maiutenir la. paix et ce qu'il fallait sauvegarder malgré la guerre.

« Le conflit qui s'est élevé a trois causes :

« La situation géographique de la France mal délimitée ;

« Le vœu de l'Allemagne demandant une reconstitution politique « plus conforme à ses besoins généraux;

« La nécessité pour l'Italie d'assurer son indépendance nationale.

« Les puissances neutres ne pouvaient vouloir s'immiscer dans les « affaires intérieures des pays étrangers; néanmoins les cours qui « ont participé aux actes constitutifs de la Confédération germanique « avaient le droit d'examiner si les changements réclamés n'étaient « pas de nature à compromettre l'ordre établi en Europe.

« Nous aurions, en ce qui nons concerne, désiré dans les États « secondaires de la Confédération une union plus intime , une orga- « nisation plus puissante, un rôle plus important; pour la Prusse, « plus d'homogénéité et de force dans le Nord; pour l'Autriche, le u maintien de sa grande position en Allemagne. Nous aurions voulu « en outre que, moyennant une compensation équitable, l'Autriche « pût céder la Yénétie à l'Italie; car, si, de concert avec la Prusse et « sans se préoccuper du traité de 1852, elle a fait au Danemark une « guerre au nom de la nationalité allemande , il me paraissait juste « qu'elle reconnût en Italie le môme principe en complétant l'indé- « pendance de la Péninsule. »

Il n'y a ici ni ambiguïté ni équivoque. Ce langage qu'on aurait tenu si le congrès se fût assemblé, il est l'expression de la pensée de l'empereur, et, par conséquent, il est son programme politique; or, ce programme politique, le voici : une organisation plus ferme, plus

indépendante, plus homogène pour la Confédération germanique; pour la Prusse, plus de puissance du côté du Nord; pour l'Autriche, le maintien de sa grande position en Allemagne, et, quant à l'Italie, la conquête ou plutôt la cession de la Vénétie.

Telles sont les conditions qui ont été posées dans cette séance mémorable et qui ont été enregistrées par votre vote de confiance.

J'ai dit que si vous aviez été appelés à manifester votre pensée, vous n'auriez certainement pas accueilli les réserves dont ce programme était accompagné; mais quant au programme, le voilà clairement et nettement formulé.

Ce n'est pas tout :

Non-seulement la Chambre n'avait pas été appelée à faire connaître son opinion sur ce document important, mais encore, — et vous ne l'avez pas oublié davantage , tant les circonstances étaient graves! — dans la séance du 3 mai nous étions appelés à examiner la question de contingent militaire. Celui qui avait ouvert la discussion était l'illustre et puissant orateur qui me précédait, il y a quelques jours, à cette tribune; vous vous étiez tous associés à ses sentiments. Ces sentiments exprimaient un vœu de paix reposant sur l'intégrité territoriale de la France , sur la pensée que tout désir de conquête était imprudent et coupable de la part de ceux qui dirigeaient ses destinées.

Qu'arrive- 1— II? trois jours après, alors que la Chambre, entraînée par les sentiments qui avaient dominé ses résolutions et qui les dominaient quelques jours plus tard, à la date du 11 juin, avait gardé le silence, le chef de l'État fait entendre un langage qui est en complète contradiction avec celui que vos approbations avaient consacré, et dans un document public qui a eu, vous le savez, et qui devait nécessairement avoir un immense retentissement, il prononce ces paroles significatives :

« J'ai d'ailleurs, envers le département de l'Yonne, une dette de « reconnaissance à acquitter : il a été un des premiers à me donner « ses suffrages en 1848; c'est qu'il savait, comme la grande majorité « du peuple français, que ses intérêts étaient les miens et que je « détestais, comme lui, ces traités de 1815, dont on veut faire aujour- « d'hui l'unique base de notre politique extérieure.

« Je vous remercie de vos sentiments. Au milieu de vous je respire « à l'aise, car c'est parmi les populations laborieuses des villes et des « campagnes que je retrouve le vrai génie de la France. »

Ne croyez pas, messieurs, que je mette ces dernières paroles sous vos yeux pour exciter en vous des susceptibilités qui seraient cependant bien naturelles. (Exclamations ironiques sur divers bancs.)

Plusieurs membres. Nous ne les éprouvons pas !

M. Jules Favre. Vous ne les éprouvez pas! Je les ai éprouvées pour ma part, et j'avoue que je ne comprends pas qu'on puisse ainsi, par prétention, jeter des paroles provocantes à un grand corps de TÉtat sans qu'il s'en trouve offensé. (Approbation à la gauche de l'orateur.) Si je relève ces paroles, c'est surtout à cause de l'effet qu'elles ont produit en Europe; car, lorsque l'empereur, trois jours après le vole, qui de la part du Corps législatif avait manifesté une pensée énergique de paix et d'intégrité territoriale, allait se placer au milieu des populations des campagnes, déclarant qu'elles représentent seules le génie de la France, et disant qu'on en avait assez de la politique du Corps législatif, car c'est la politique du Corps législatif qui est ici désignée, de cette politique qui s'appuyait sur les traités de 1815, lesquels étaient des traités détestés, je dis, messieurs, que c'était en définitive une sommation à l'adresse de l'Allemagne pour qu'elle cédât les bords du Rhin. C'est bien ainsi qu'elle l'a compris; ces paroles ont précipité les événements, et il n'a plus été possible au gouvernement de la Prusse de contenir l'enthousiasme de la nation, qui jusque-là avait été hésitante. (Réclamations diverses.)

Nous voulions, messieurs, soutenir l'Autriche, et nous venions au secours de son puissant adversaire; nous y venious précisément parce que l'empereur tendait la main d'un côté à l'Autriche, et de l'autre à la Prusse, parce qu'il voulait que la Vénétie cédée fût à l'Italie, parce qu'il avait encouragé M. de Bismarck, et que cependant M. de Bismarck rencontrait sur le champ de bataille l'opposition cle ia France, et lorsqu'il disait, dans le document que je viens de vous lire, qu'il voulait que l'Autriche conservât dans la Confédération germanique une position proportionnée à sa grandeur, d'un autre côté le discours d'Auxerre, complété par la lettre du 11 juin, et qui a été la pensée flamboyante au milieu de toutes les réserves dont elle était environnée ; le discours d'Auxerre éclatait comme une menace adressée à l'Allemagne, et vous verrez qu'en définitive il a singulièrement favorisé les résultats que M. de Bismarck a obtenus.

Ce qu'il y a de certain, c'est que les dépêches diplomatiques ont répété, du moins en substance, les déclarations que nous lisons dans la lettre du 11 juin 1866.

Je faisais tout à l'heure à M. le ministre d'État un reproche que je maintiens, c'est d'avoir souffert que la Prusse traitât avec l'Italie.

M. le ministre d'État vous disait que la France avait demandé l'ouverture d'un congrès. Cela est vrai ; le cabinet était animé à ce moment des intentions les plus louables. Mais croire à l'efficacité d'un congrès dans de semblables conditions, c'était, à mon sens, se nourrir de chimères. L'Autriche ne pouvait par la simple persuasion abandonner une de ses plus belles provinces ; mais si la France lui

Page 1