AFFAIRES DU MEXIQUE
Messieurs,
Si le débat solennel qui est engagé devant la Chambre n'avait d'autre objet que de disserter départ et d'autre sur les résultats d'un événement douloureux, il serait inutile de le prolonger; mais, l'éminent orateur auquel je succède l'a reconnu lui-même, la portée du débat est plus haute.
Nous sommes moins en face d'un lamentable échec que d'un système tout entier, dont il n'est, à vrai dire, que la conséquence et le symptôme. (Vives réclamations et murmures prolongés.)
Et c'est précisément parce que la politique du gouvernement y est directement engagée, que l'honorable ministre d'État a pris soin, en entrant dans des détails rétrospectifs nécessaires, de dégager complètement sa responsabilité; et, à vrai dire, messieurs, en l'entendant, au moins dans la première partie de son éloquent discours, je me demandais quel langage il aurait tenu si l'expédition eût été couronnée de succès. (Nouveaux murmures.)
M. Belmontet. Juarez a encore des amis en France!
M. Jules Favre. Elle était, a dit M. le ministre d'État, juste, légitime, bien conçue; elle a été vaillamment conduite, — qui en a jamais douté? — sagement ordonnée.
Pourquoi, dès lors, et comment a-t-elle échoué? (Bruyante interruption.)
Plusieurs voix. La clôture! la clôture!
M. Jules Favre. Je suis trop accoutumé à subir la loi de la majorité pour ne pas savoir l'accepter.
Si je suis de trop à cette tribune, je suis prêt à en descendre.
(Mouvements divers.) Seulement, messieurs, il me parait opportun que les assertions présentées au nom du gouvernement soient examinées. Je vous prie de m'accorder la liberté de me livrer à cet examen.
Une voix. N'en abusez pas!
M. Jules Favre. Je disais tout à l'heure que les raisons qui étaient invoquées par M. le ministre d'État, dans la première partie de son discours, devaient assurer le succès de l'expédition; — quant à moi, il me semble, et c'est là une opinion que je n'ai pas manifestée à la Chambre seulement à l'heure où j'ai l'honneur de parler, — que l'expédition était fatalement vouée à un échec, et qu'il était impossible, dès le premier abord, si l'on était sage, prudent et réfléchi, de se faire la moindre illusion.
Une voix. Vous l'avez déjà dit hier.
M. Jules Favre. Or, M. le ministre d'État conviendra bien avec moi que c'est une mission grave que de gouverner une grande nation ; qu'être responsable de ses destinées, c'est accepter un des plus grands devoirs qu'il soit donné à l'homme d'envisager en face ici-bas, et alors qu'on a conduit les affaires de son pays de telle manière que 700 millions ont été dépensés d'une manière complètement stérile... (murmures et interruptions), que le sang des soldats de la France a arrosé, sans aucune espèce de succès, la terre où ils ont été jetés et où ils ont succombé glorieusement... (Nouveaux murmures.)
Une voix. Il n'a pas été versé sur les barricades.
M. Jules Favre... ce n'est pas assez de venir dire à cette tribune qu'on s'est trompé, qu'on est un homme, qu'on est sujet à la faillibilité. (Interruption.) Nous le savons et nous le rappelons quelquefois à MM. les ministres lorsqu'ils prétendent être placés au-dessus de toutes les faiblesses humaines... (exclamations nombreuses) ; quand ils vous demandent de les croire sur parole, de les suivre avec confiance; quand ils demandent des votes dont vous n'avez pas la possibilité morale de vérifier les raisons déterminantes. (Nouvelles exclamations.)
C'est là, en effet, la thèse que j'ai pris la liberté de soutenir à la séance d'hier et que l'honorable ministre d'État a combattue à celle d'aujourd'hui.
Je veux essayer, — si la Chambre me le permet, car je ne puis rien faire sans elle, et j'ai plus que jamais besoin de sa tolérance, — je veux essayer, dis-je,de répondre, non pas en détail, mais d'une manière sommaire, à ce qui vient d'être dit pour justifier la conduite du gouvernement.
M. Belmontet. Mais c'est à vous qu'on répondait.
M. Jules Favre. Quant à moi, j'ai dit et je maintiens qu'on n'a jamais suffisamment éclairé la Chambre et le pays sur la véritable portée de l'expédition du Mexique. (Murmures.) Que si le pays et la
Chambre l'avaient connue, ils ne lui auraient jamais donné leur assentiment.
M. le ministre d'État, revenant à cet égard sur les précédents de l'expédition , me répondait que cette expédition n'avait jamais eu d'autre but que la réparation des griefs de nos nationaux; que tout, à cet égard, avait été révélé au grand jour; qu'il n'y avait eu ni dissimulation ni surprise ; et vous vous rappelez les reproches qu'il m'a adressés alors que, faisant allusion à une partie de ma discussion, il a rappelé ce que j'avais dit de celle de l'honorable M. Billault.
J'ai dit et je maintiens que, lorsque en 1862 l'expédition du Mexique avait été annoncée à la Chambre, on lui avait caché tous les précédents qui pouvaient jeter sur elle une vive lumière; que quand nous avions fait allusion à ces précédents , ils avaient été énergiquement démentis; et certainement je n'aurais pas rempli le devoir qui est imposé à chacun de nous par le mandat qu'il a reçu, si en présence de la constatation de cette vérité, je ne l'avais pas librement produite devant vous.
Est-il vrai, oui ou non, que dans la séance du 14 mars 1862 nous ayons interrogé le gouvernement sur des négociations antérieures engagées avec la cour d'Autriche? Est-il vrai, oui ou non, que ces négociations existassent? M. le ministre d'État les a avouées à cette tribune. Est-il vrai, oui ou non, qu'elles aient reçu de la part des organes du gouvernement un solennel démenti? Se retrancher derrière un démenti de ce qui est exact, alors qu'il s'agit d'éclairer la Chambre et le pays , est-ce là être fidèle à la vérité et la respecter?
Voilà les questions que je pose à la conscience publique et à celle de la Chambre.
On ne répond pas à de semblables arguments par des sentimentalités et par le rappel à des convenances auxquelles je ne sache pas, pour ma part, avoir jamais manqué. Il était de mon devoir de rappeler ces préliminaires à la Chambre ; de lui rappeler qu'au début de l'expédition du Mexique, non-seulement on ne lui avait pas dit toute la vérité, mais qu'on la lui avait dissimulée.
J'insiste à cet égard, car c'est là que véritablement la question prend une gravité exceptionnelle et engage, au premier chef, la responsabilité morale du gouvernement.
On a avoué à cette tribune que, dès 1858, des conversations diplomatiques étaient engagées entre le cabinet de Paris et le cabinet de Madrid... (Interruptions et réclamations.)
Messieurs, si je me trompe en disant ce qui était annoncé par M. le ministre d'État, je ne me trompe pas lorsque je fais allusion à des dépêches officielles et qui n'ont pas été démenties. Ces dépêches
officielles, elles sont antérieures au traité de 1861 ; elles émanent de M. Thouvenel; elles émanent de M. Barrot; elles n'ont pas été faites pour les besoins de cette discussion. Eh bien, elles mentionnent qu'à cette époque, c'est-à-dire avant qu'il s'agît de l'expédition du Mexique, il était, entre la cour de France et la cour de Madrid, question d'une restauration de la monarchie à Mexico.
Voilà, messieurs, ce qui est indélébile, et toutes les argumentations possibles ne pourront pas détruire ce fait, que, dès l'année 1860, des négociations ont été engagées à cet égard; ces négociations, elles ont été celées aux délibérations de la Chambre, et si ces négociations avaient été connues, si elles n'avaient pas été démenties, je ne doute pas que la Chambre, dans sa sollicitude patriotique, n'eût pesé sur le gouvernement, non pas pour lui demander d'arrêter l'expédition, mais pour lui demander ce que nous lui demandions nous-mêmes, et nos amendements sont là pour le prouver, ainsi que nos paroles dans la discussion des adresses de 1862 et 1663, de restreindre cette expédition, de ne pas dépasser le cercle de la réparation légitime de nos griefs; et non-seulement de ne pas faire de conquêtes, mais de ne mettre, en aucun cas, les armes de la France au service d'une combinaison étrangère.
Eh bien, messieurs, encore une fois, en 1862, toutes ces négociations existaient, et elles étaient niées.
Puis, en 1861, sont venus, non plus seulement de simples conversations diplomatiques, des échanges de dépêches, mais des traités, ou plutôt un traité, dont, tout à l'heure, l'honorable ministre d'État vous a rappelé les termes. Je conviens que ce traité renferme des réserves; je vais les résumer d'un mot, et vous prouver que le gouvernement ne s'est jamais trouvé dans aucun des cas qui s'appliquaient à ces réserves ; qu'il a pris sur lui, sur sa volonté souveraine d'accomplir une entreprise que très-certainement il avait préméditée, qu'il voulait mener à bien, mais dans la confidence de laquelle la Chambre et le pays n'ont jamais été mis.
En effet, au mois de novembre 1861, a été conclue, entre les trois puissances, la convention que vous savez, et que je vous rappelle d'un mot : elle contient, je l'ai dit, une clause par laquelle on prévoyait une éventualité, une hypothèse. Cette éventualité, cette hypothèse, messieurs, elle n'est pas nouvelle dans l'histoire des peuples; et, si nous voulions un peu regarder en arrière et consulter notre propre histoire, nous la rencontrerions écrite dans les dépêches diplomatiques de ceux qui voulaient souiller la France par l'invasion et la tyrannie. On disait, en effet : Il est possible que, lorsque les forces de la France se présenteront sur les côtes du Mexique, il se manifeste un mouvement dans la partie saine de la population, que cette partie
saine, fatiguée d'anarchie, tende les bras à l'armée française, et veuille avec elle établir un autre gouvernement.
Je disais, messieurs, que nous connaissions un pareil langage, et assurément il est de nature, non-seulement à inquiéter, mais même à offenser le patriotisme. Ah! qu'on le sache bien, car les règles éternelles du droit sont au-dessus des nécessités contingentes et des excuses des gouvernements, la partie saine d'une population ne va jamais au-devant de l'étranger, si ce n'est pour le combattre, et quand bien même viendrait à peser sur mon pays un gouvernement détestable, si à la frontière paraissait l'étranger, sous le misérable prétexte de le délivrer de ce gouvernement, je serais, quant à moi, le premier à verser tout mon sang pour sa défense, et pour la défense du sol de la patrie. (Vive approbation à la gauche de l'orateur. — Humeurs sur divers bancs.)
M. Granier de Cassagnac. Est-ce que vous comparez la France au Mexique?
M. Jules Favre. Mais, messieurs, en vous rappelant cette clause qui, en effet, donnait au chef de l'expédition française une grande liberté d'action, M. le ministre d'État a omis de vous dire quels étaient les symptômes qui s'étaient produits au Mexique et qui avaient autorisé ce chef d'expédition à croire que la partie saine de la population devait se ranger autour de son drapeau.
L'expédition française a quitté les côtes de la France, comme vous le savez, au mois de décembre 1861. Elle est arrivée en 1862 au Mexique.
Tout à l'heure, et ce n'était pas, je l'avoue, sans étonnement, j'entendais dire à l'honorable ministre d'État qu'il avait été constamment convenu que le moyen d'obtenir la réparation des griefs de nos nationaux, c'était d'aller jusqu'à Mexico.
Messieurs, si un pareil dessein a été conçu, il pèse lourdement sur la responsabilité du gouvernement, car ce dessein, il n'était pas seulement contraire au droit des gens. (Rires ironiques et murmures sur divers bancs.)
M. le comte de Toulongeon. Le mot a de l'à-propos!
M. Jules Favre. Il était contraire à tous les intérêts de la France. {Bruit.)
Mais je conteste en fait ce qui vous a été dit à cet égard par l'honorable ministre d'État; et, suivant moi, c'était avec raison que l'honorable M. Thiers le contestait aussi.
En effet, messieurs, comment les choses se sont-elles passées? Je le rappelle d'un mot :
Lorsque nos troupes sont arrivées, vous le savez, le corps expéditionnaire français était de 3,000 hommes; je ne sache pas qu'on eût
confié à une force relativement faible le soin d'une aussi grande entreprise; et j'ai entendu, dans d'autres discussions, les organes du gouvernement arguer précisément de la faiblesse même de cet effectif pour soutenir que la France n'avait conçu, je ne dirai pas aucun projet de conquête, ce qui n'a jamais été allégué, mais même aucun projet de guerre.
Un corps de 3,000 hommes transporté au Mexique sans matériel de campagne, sans moyens de transport... (bruit), et nous savons tous que tous ces objets indispensables ont été tirés des États-Unis et qu'ils manquaient absolument à notre armée; un corps de cette nature, dis-je, ne peut être envoyé si loin que pour un coup de main nécessaire à la réparation des griefs de nos nationaux.
Un membre. On a bien envoyé 2,000 hommes en Chine !
M. Jules Favre. Ainsi, ce que disait M. le ministre d'État, que dès l'origine on avait conçu le projet de marcher sur Mexico, est en contradiction flagrante avec le chiffre de notre effectif. Mais ce n'est pas tout.
Nous avons dans les pièces officielles qui sont entre les mains de la Chambre, des preuves non moins fortes que tel n'était pas le dessein de la diplomatie française.
En effet, lorsque nos troupes vinrent rejoindre le corps d'armée espagnol, vous savez que la convention de la Soledad était conclue, qu'en vertu de la convention, nos troupes quittèrent les terres chaudes pour recevoir un campement à Orizaba, ce qui prouve, pour le dire en passant, qu'il n'y avait là, de la part de ceux vis-à-vis desquels nous allions nous placer, aucune espèce de pensée apparente de piège, puisque précisément on nous tirait d'une position malsaine pournous placer dans uneposition salubre. (Rires d'ironie et murmures.)
M. le ministre vous a parlé du désaveu qu'auraient reçu nos agents , et de l'impossibilité d'accepter une pareille convention.
Je ne discute plus ces choses; seulement, à côté de cette assertioi de M. le ministre, qu'immédiatement la résolution aurait été prise d< marcher sur Mexico, je place la pièce à laquelle il a fait souvent un< foule d'allusions trop atténuées. Je veux parler de l'ultimatum dam lequel tout se réduisait à une question d'argent, tant pour la réparation des griefs de nos nationaux, que pour une créance étrangère, et à un moyen de sanction qui, s'il eût été accepté par le gouvernemenl mexicain, aurait rendu toute guerre impossible.
Ceci ne peut être contesté; et je suis heureux du signe d'assentiment de la part de l'honorable ministre d'État, car il est en complète contradiction avec tout ce qu'il vient de dire sur la prétendue résolution d'aller immédiatement à Mexico. (Réclamations sur un grand nombre de bancs.)
Ceci, messieurs, est l'évidence même. Voici l'ultimatum dans lequel
on demande pour nos nationaux une somme de 60 millions, et de 75 millions pour les bons Jecker, dans lequel, dis-je, on demande l'exécution du contrat Jecker; et c'est une nouveauté en diplomatie de voir des agents d'une grande puissance prenant en main l'exécution d'un contrat entre un gouvernement étranger et un simple particulier, alors surtout qu'il s'agit d'un contrat purement usuraire, et que c'est à l'occasion de ce contrat usuraire que l'Angleterre et l'Espagne se sont séparées de nous avec éclat, et ont déclaré que c'était une créance frauduleuse comprise dans les réclamations de la France, et qu'elles ne pouvaient, dans cette circonstance, lui donner leur concours.
Mais il est un point sur lequel j'appelle avec insistance l'attention de la Chambre. Après avoir posé ces conditions, l'ultimatum ajoutait :
« En garantie de l'accomplissement des conditions financières et autres posées par le présent ultimatum, la France aura le droit d'occuper les ports de la Vera-Cruz et de Tampico, et tels autres ports de la république qu'elle croira à propos, et d'y établir des commissaires désignés par le gouvernement impérial, lesquels y auront pour mission d'assurer la remise entre les mains des puissances qui y ont droit, des fonds qui doivent être prélevés à leur profit, en exécution des conventions étrangères, sur le produit des douanes maritimes du Mexique, et la remise entre les mains des agents français des sommes dues à la France. »
Et il ne faut pas dire, comme tout à l'heure l'avançait M. le ministre d'État, que cet ultimatum était une pièce sans portée produite par nos agents; il avait été confié à ces agents par M. le ministre des Affaires étrangères; le chiffre des indemnités avait été laissé en blanc, et les critiques qui étaient faites à la séance d'hier par l'honorable M. Thiers étaient tellement justes qu'elles étaient en conformité complète avec l'opinion de M. le ministre des Affaires étrangères lui-même, à la date du 28 février 1862, dans une dépêche où il disait : « Le chiffre auquel le département s'était efforcé d'évaluer des réclamations n'atteignait pas celui fixé par votre article premier; mais en l'absence d'éléments suffisants d'appréciation, il vous est laissé à ce sujet une grande latitude. »
Je ne veux pas abuser des moments de la Chambre en mettant sous ses yeux d'autres parties de cette dépêche; la Chambre pourra la vérifier. 11 y est question des bons Jecker. M. le ministre des Affaires étrangères laisse à cet égard une grande latitude à l'agent français; et les bons Jecker ont été si bien l'objet d'une préoccupation constante de la part de ceux qui ont entrepris l'expédition {rumeurs), qu'à cette heure les bons Jecker sont les seuls sur lesquels de l'argent ait été versé.
Une convention a été conclue en vertu de laquelle 26 millions devaient être versés à Jecker; elle a été approuvée par le ministère français, elle porte la signature de M. de Montholon. La moitié de ces 26 millions a été versée.
Jecker a reçu 13 millions, et nos nationaux attendent encore : ils n'ont rien touché; et cette créance frauduleuse, qui ne représeute pas plus de 75,000 piastres, versées par Jecker à Miramon, pour laquelle cependant il a obtenu pour 75 millions de bons, cette créance, qui a fait le scandale de l'Europe, a été payée en partie-, 13 millions du plus pur du trésor mexicain ont été versés; cette créance a été l'objet d'une prédilection qui ne s'est jamais démentie.
Je reconnais que l'homme infiniment regrettable dont parlait tout à l'heure M. le ministre d'État, notre ancien collègue M. Langlais, — qui, en effet, est allé très-courageusement au Mexique, ne donnant pas, comme le disait tout à l'heure M. le ministre d'État, une preuve de la confiance absolue qu'il aurait eue dans les finances mexicaines, donnant au contraire la preuve que le gouvernement avait besoin d'un surveillant éclairé, d'un homme sévère pour l'administration du trésor mexicain, — je reconnais que quand il est arrivé au Mexique, il s'est opposé à la continuation de ce contrat scandaleux, il a empêché le payement de la seconde partie des 26 millions ; de sorte que 13 millions seulement ont été payés, et cela par suite de l'action bienfaisante de l'agent français envoyé par le gouvernement.
M. le ministre d'État. Voulez-vous me permettre une rectification?
M.Jules Favre. Tout ce que vous voudrez, monsieur le ministre.
M. le ministre. Comme je désire ne pas prendre la parole pour répondre à l'honorable M. Jules Favre, je le remercie de me permettre de l'interrompre, et je demande à la Chambre l'autorisation de dire immédiatement...
M. Jules Favre. Je ne demande que la vérité. (Exclamations sur quelques bancs.)
Ceux qui en doutent n'ont qu'à descendre au fond de leur conscience. (Très-bien! à la gauche de V orateur.) S'ils ont d'autres sentiments, je ne leur en fais pas mon compliment. (Rumeurs.)
M. le ministre. L'honorable M. Jules Favre commet involontairement une erreur matérielle.
lia été fait une convention au mois d'avril 1865, sur laquelle, en effet, se trouve la signature de M. de Montholon. Par cette convention, relative à l'affaire Jecker, la créance a été diminuée de 60 pour 100 de son capital primitif. Les 40 pour 100 restants ont été stipulés payables en plusieurs années, à raison d'un million par an, sans intérêt et par voie d'adjudications.
Cette convention, qui réduisait considérablement la réclamation Jecker, n'a pas été exécutée. C'est une convention nouvelle qui a été faite au mois de septembre 1865, et à propos de laquelle l'honorable ministre des Finances écrivait, le 14 octobre, la lettre suivante au ministre des Affaires étrangères :
« Les lettres que je viens de recevoir du Mexique m'entretiennent de nouvelles négociations qui étaient ouvertes pour la liquidation complète de cette créance. J'ignore les arrangements qui ont été pris, mais le gouvernement mexicain a émis pour 12,600,000 fr. de traites sur la commission des finances du Mexique à Paris, à l'ordre de M Jecker.
« Cette somme dépassait les fonds actuellement disponibles provenant du dernier emprunt...
« J'ai lieu d'être surpris que des conventions de cette nature aient été arrêtées sans l'intervention du ministre de France à Mexico; elles ont produit sur mon esprit une impression pénible, que je ne veux point cacher à Votre Excellence, car elles ont pour conséquence d'absorber des capitaux obtenus avec grand'peine, et qui, dans ma pensée, devaient recevoir une affectation plus urgente et répondant mieux aux exigences actuelles de l'empire mexicain. »
J'ai, en outre, entre les mains la lettre du ministre des Affaires étrangères à M. Dano, par laquelle nous avons protesté contre cette convention, et nous l'avons déclarée déplorable; aussi avons-nous obtenu que son exécution ne fût pas continuée.
Le gouvernement français a été absolument étranger aux derniers incidents de cette affaire, et aussitôt qu'il les a connus, il les a énergiquement blâmés, et il en a entravé l'exécution. (Très-bien! très-bien! )
M. Jules Favre. Messieurs, il est naturel que je ne veuille pas prolonger cet incident. (Ah! ah!)
Un membre. Vous n'étiez pas dans le vrai.
M. EugènevPELLETAN. Nous avons écouté en silence, et il se fait en ce moment des interruptions continuelles. (Murmures.)
M. le président Schneider. La Chambre a jusqu'ici écouté avec une grande attention. (Réclamations sur quelques bancs à la gauche du président.) La séance d'hier a été consacrée à un débat auquel chacun a prêté l'attention la plus scrupuleuse ; je demande que, dans le débat solennel qui se poursuit aujourd'hui, la même attention, le même silence, continuent, car je tiens à constater que, malgré la vivacité do certaines attaques, les orateurs qui se sont fait entendre hier ont été écoutés dans le plus grand silence.
M. Marie. Mais pas aujourd'hui.
M. le président Schneider. Je demande qu'il en soit de même aujourd'hui.
M. Jules Favre. Je ne retiens de la réponse que vient de me faire M. le ministre d'État et qu'il m'est impossible, — la Chambre le comprend, — de contrôler... (Réclamations sur plusieurs bancs.)
Il me semble que la contradiction, c'est le contrôle, et que le contrôle, c'est la contradiction. Pour raisonner sur des pièces, il faut les connaître; pour raisonner sur une situation, il faut en vérifier l'ensemble.
Je ne retiens de sa réponse que ce détail, c'est que M. le ministre d'État vous dit que le gouvernement français a voulu que ses agents demeurassent complètement étrangers à cette négociation, et que voici cependant la signature, qui n'est pas contestée, de M. le marquis de Montholon. M. le marquis de Montholon, ministre de France, est intervenu dans le règlement au bas duquel est apposée sa signature.
M. le ministre d'État. A la convenlion du mois d'avril, mais pas à la seconde convention.
M. Jules Favre. C'est au 10 avril 1865.
M. le ministre d'État. Précisément.
M. Jules Favre. Maintenant, que le gouvernement français soit revenu sur ses résolutions, c'est là ce qu'il m'est impossible d'exa miner à l'heure actuelle; mais ce qui est attesté par les documents qui m'ont été produits, c'est que Jecker a reçu une partie des sommes promises par le gouvernement mexicain en vertu du contre-seing do notre agent, et que le contrat a été exécuté jusqu'à concurrence d'une certaine somme. Dès lors, j'avais raison de dire que la stipulation contenue dans l'ultimatum tenait singulièrement au cœur de celui qui l'avait écrite, et qu'elle a été une cause des négociations qui ont eu lieu entre le Mexique et la France.
Mais ce à quoi je veux limiter la discussion, c'est que, si ces négociations avaient réussi, si le Mexique avait accepté le chiffre des réclamations de la France, si cette somme de 12 millions de piastres avait été agréée par lui, si le ministre du Mexique avait promis d'exécuter le contrat Jecker, il n'y aurait pas eu d'expédition, il n'y aurait pas eu de guerre. Le Mexique aurait remis entre les mains de la France un des ports signalés dans l'ultimatum.
Dès lors, je le demande, que devient cette grande pensée de mettre fin à l'anarchie de la république mexicaine, et ce projet d'aller à Mexico?
Il n'y avait pas, selon M. le ministre d'État, d'autres moyens d'obtenir la réparation des griefs de nos nationaux. Je vous en montre le moyen stipulé dans votre ultimatum. Mais j'ajoute qu'il y avait au fond de vos résolutions un parti pris, quel que fût le résultat de ces négociations, de marcher sur Mexico de vive force et d'établir le
gouvernement que vous aviez arrêté. En effet, — et ici je rappelle la question que tout à l'heure je prenais la liberté de poser à M. le ministre d'État, — je reconnais que dans la convention de 1861 il y avait une réserve : que si une partie de la population se montrait favorable à l'expédition, on pouvait recueillir ses votes. Mais souvenez-vous en même temps et des stipulations de cette convention et des paroles solennelles que M. le ministre d'État rappelait à cette tribune comme ayant été proférées plusieurs fois par les organes du gouvernement, que jamais nous n'emploierions la force.
Ouel est l'homme de bonne foi qui osera dire, dans l'état actuel des choses, que cette parole a été tenue, que la force n'a pas été, en réalité, le seul agent avec lequel on a essayé, cédant à une déplorable illusion, d'établir au Mexique ce fantôme d'empire qui bientôt s'est écroulé derrière vos soldats? Oui, la force a été le seul agent qui ait permis un seul instant à cette entreprise de paraître dans le monde.
Vous nous avez parlé de cinq millions de suffrages donnés à l'empire, où sont les procès-verbaux? Vous ne les avez jamais produits. (Exclamations.)
Vous n'avez pas fait, à cet égard, la moindre justification, et vous n'en ferez aucune, car ces cinq millions de suffrages sont une impossibilité matérielle; ces cinq millions de suffrages ne sont, en réalité, que les suffrages de ces deux cent quinze personnes notables du Mexique qui s'étaient réunies à Mexico à l'ombre de notre drapeau, pour donner leurs voix au malheureux archiduc Maximilien. (Nouvelles rumeurs.)
Et, en vérité, — c'est toujours là que je vous ramène, — où sont les faits qui se sont produits et vous ont autorisés à faire usage des réserves qui sont contenues dans la convention de 1861 ? Prenez bien garde qu'il s'agit ici du plus redoutable pouvoir qui soit jamais confié à un gouvernement, c'est-à-dire du pouvoir de faire la paix ou la guerre, d'aller déchaîner sur des contrées voisines le plus horrible des fléaux et d'engager la patrie dans des entreprises qui peuvent sacrifier ses trésors et son sang! Eh bien, si, en effet, on a pu croire, en vertu de cette convention de 1861, qu'il était possible de suivre le vœu et les acclamations de la population mexicaine, quand ces vœux, ces acclamations vous ont manqué, quand vous n'avez eu que le courage et les baïonnettes de vos soldats, où a été votre prétexte? où a été votre droit? C'est là ce que vous n'avez pas dit, c'est là ce que vous ne pouvez pas dire, car la convention de 1861, vous l'avez déchirée avec l'épée; vous avez déclaré que cette épée était votre seul droit, et c'est à l'aide de la force que vous avez marché sur Mexico oii personne ne vous demandait. (Très-bien! à la gauche de ï orateur.)
Cela est si vrai que, lorsqu'on a vu le gouvernement français se prononcer ainsi, ses alliés se sont retirés de lui.
Vous parliez tout à l'heure du général Prim, comte de Reuss; vous pouvez connaître, car elle a reçu une grande publicité, la lettre qu'il écrivait, le 23 mars 1802, à l'amiral Jurien de la Gravière, dans laquelle il disait : « L'acte de conduire les émigrés politiques dans L'intérieur du pays, pour qu'ils y organisent la conspiration qui un jour devra détruire le gouvernement existant, ainsi que le système politique actuel, un pareil acte, quand vous avancez en amis et quand vous attendez le jour fixé pour les conférences, n'a pas d'exemple, et je n'en reviens pas. »
Messieurs, cet acte n'est pas seulement contraire à tous les droits de l'humanité et au droit des gens; il est contraire à cette convention de 1861, derrière laquelle vous essayez de vous réfugier. (Mouvements divers.) Il n'y avait ni raison ni prétexte à votre conduite; c'étaient des émigrés seuls qui se trouvaient dans les plis de notre drapeau, et ce que vous y avez abrité, c'étaient leurs pensées pleines d'illusions, leurs conspirations d'ambition personnelle, au service de laquelle vous avez mis le trésor et le sang de la France. (Approbation à la gauche de l'orateur. — Vives rumeurs sur un grand nombre de bancs.)
Eh bien, lorsque la France a été à même de constater quelle était la véritable disposition des populations mexicaines, vous savez quel a été le douloureux étonnement qui s'est emparé de tous les cœurs. Vous rappellerai-je ces proclamations par lesquelles on promettait à nos soldats qu'ils seraient reçus au Mexique par des citoyens couronnés de fleurs?... Vous savez quelle a été la terrible désillusion qui les attendait.
Ah! on a fait, dans le cours de ces débats, avec une modération dont je remercie M. le ministre d'État, on a fait allusion à un fait douloureux, dans l'interprétation et l'appréciation duquel j'ai joué un rôle personnel, sur lequel les événements ne m'ont pas fait changer d'opinion.
Oui, en effet, en 1863, dans la discussion de l'adresse, alors que nos soldats s'étaient vaillamment heurtés contre des obstacles insurmontables qui défiaient leur courage héroïque, alors qu'ils étaient dans la nécessité de se replier, j'ai, dans cette Chambre, proposé, cela est vrai, et je le proposerais encore, non pas, à coup sûr, de déserter le Mexique, mais de se retrancher dans une position saine, et là d'interroger les dispositions de la population et de traiter avec ceux qui étaient ses chefs. (Rumeurs sur un grand nombre de bancs.)
Mon Dieu, messieurs, je le reconnais hautement, l'expression d'une pareille opinion peut être impopulaire dans mon pays; mais, au-dessus de la popularité d'un jour, il y a la vérité éternelle, qui m'est
bien plus précieuse. (Bruit.) Eh bien, la vérité éternelle est celle-ci : un peuple n'a pas le droit, sous prétexte de venger un échec, — quand cet échec, en définitive, ne peut en aucune manière nuire à sa gloire, lorsqu'il a été engagé dans une entreprise mal conçue, lorsqu'il s'est trompé, lorsqu'il a cru à des dispositions qui n'existaient pas, — un peuple, dis-je, n'a pas le droit, pour venger son honneur, de verser de nouveau le sang innocent. (Exclamations et rumeurs diverses.)
Voilà ce qui m'apparaissait au-dessus de tous nos débats, et voilà pourquoi je prenais la liberté de conseiller à la Chambre de prendre le parti qui me semblait le plus patriotique et le plus sage.
Vous dites qu'il fallait, à tout prix, marcher sur Mexico... Oui! pour avoir de nouvelles conquêtes à inscrire dans nos fastes, en ne se souvenant pas que des conquêtes injustes peuvent être suivies de funestes revers! (Mouvements divers.) Mais enfin vous êtes allés à Mexico, vous y avez installé un gouvernement qui ne pouvait avoir aucune espèce de chance de durée. Cependant nous vous l'avions constamment dit, messieurs ; nous avions apporté dans cette Chambre des avertissements sans cesse répétés. Nous avions, à cet égard, essayé de justifier notre opinion, à laquelle, malheureusement, les événements n'ont donné que trop de raison. Vous êtes-vous bornés à cela? Hélas! non; et cependant la responsabilité du gouvernement serait déjà pesante. Malheureusement, c'est en 1864 que l'archiduc Maximilien arrive à Mexico avec ses troupes, qu'il est intronisé, et que l'assemblée des notables se réunit autour de lui. Alors, messieurs, tout était dit; la France ne devait pas pousser plus loin son entreprise guerrière.
Mais quelle a été la pensée constante du gouvernement? Celle de considérer le gouvernement hostile à l'empereur Maximilien comme ennemi personnel de la France...
Quelques membres. C'était la vérité. — C'était juste!
M. Jules Favre. De le poursuivre jusque dans ses derniers retranchements, d'employer l'argent et les soldats de la France à le pourchasser jusque dans les provinces les plus septentrionales du Mexique, et de faire disparaître jusqu'à l'ombre de la résistance. C'est encore là que la responsabilité du gouvernement est profondément engagée : dépositaire de nos forces, il n'avait pas le droit de prodiguer notre sang et nos trésors pour une cause qui était, en réalité, une cause étrangère.
Si l'empereur Maximilien était, comme vous l'avez constamment dit, entouré de ses cinq million* de suffrages et de tous les notables de Mexico qui voulaient le maintenir, dans ce cas, il était inutile de l'asseoir sur notre drapeau; mais vous nous le répéliez complaisam-
ment à cette tribune en sachant à merveille que la vérité était ailleurs, vous le répétiez afin d'obtenir les subsides en hommes et en argent que vous demandiez, et c'est précisément le reproche que je vous fais.
Maintenant, qu'est-ce que vous venez de dire? L'entreprise a échoué; nous avons été dans la nécessité de nous retirer.
Je vous démontrais hier que, dès 1865, à la fin de l'année, vous voyiez cette déplorable affaire fléchir vers la ruine. J'ai là les correspondances diplomatiques qui le constatent, et il est certain que, à ce moment, il n'était plus possible de se faire d'illusions. A ce moment encore, vous pouvez interroger chacun d'eux, les numéros du Moniteur ne cessaient de répéter que l'entreprise était entourée de toutes les chances de prospérité, que le trône de l'empereur Maximilien était solidement assis, que nous ne devions concevoir aucune espèce d'inquiétude. Et quand je me plaignais qu'on ne nous communiquât aucune pièce officielle, M. le ministre répondait qu'il n'en existait pas, ou du moins qu'il n'en connaissait pas lui-même.
Je sais qu'à cette tribune il a prétendu qu'il n'avait jamais tenu le langage que je lui avais prêté. Heureusement, le Moniteur existe; et d'ailleurs, M. le ministre d'État a soin de nous faire distribuer ses discours, que nous lisons toujours avec un grand plaisir, même après les avoir entendus. (On rit.)
Eh bien, voici ce que je rencontre dans un de ses discours, qu'il a prononcé au mois d'avril 1865 :
« Vous pouvez vous reporter à tous ces événements; je n'y connais ni aucune lacune ni aucune omission, car, pour mon compte, je le déclare à la Chambre, lorsque j'ai voulu me fixer sur les événements accomplis au Mexique depuis l'année dernière, j'ai purement et simplement pris les numéros du Moniteur, »
Je ne sais pas si M. le ministre d'État est d'accord avec l'orateur de 1866; quant à moi, je le trouve en complète contradiction avec lui, et je crois que j'avais parfaitement raison de tenir le langage que j'ai tenu à la Chambre dans la séance d'hier. Au surplus, j'ai lieu de me plaindre, quelles qu'aient été les versions de M. le ministre d'État, que les pièces officielles n'aient pas été publiées, car la Chambre avait le droit de les connaître et le devoir de les demander, pour s'éclairer complètement sur cette affaire ; rien ne devait lui être étranger. Elle s'est contentée des articles du Moniteur et des déclarations pompeuses des discours ministériels : ces déclarations, je le demande aujourd'hui, est-ce qu'elles peuvent être conciliables avec la dignité de la France et du gouvernement, avec le résultat de l'expédition elle-même?
Le peuvent-elles, quand, dans le même discours, le ministre disait :
« Le but doit être atteint, la pacification doit être complète; la dignité de la France, celle de l'empereur, le veulent également; l'armée française ne doit revenir sur nos rivages que son œuvre accomplie, et triomphante des résistances qu'elle aura rencontrées. »
Je le demande, est-ce que le programme de M. le ministre d'État a été suivi? Est-ce que notre œuvre est accomplie? Est-ce que l'armée française n'est pas revenue du Mexique ? Est-ce que le trône de Maximilien a été solidement fondé?
J'ai là, et je ne les mets pas sous vos yeux, les dépêches officielles par lesquelles les différents ministres répètent le même langage, l'accentuent avec la même énergie ; il y a pour la France un devoir impérieux à ne pas abandonner son allié, à ne pas laisser son entreprise tomber en ruine. Et cependant, nous le savons, messieurs, je n'insiste pas pour le démontrer, car malheureusement, c'est l'évidence, l'insuccès a été complet.
Tout à l'heure M. le ministre d'État vous disait que le prestige de la France n'a pas été diminué. Je lui demande d'accorder la solution de ce lamentable drame du Mexique avec les paroles qu'il faisait entendre en 1866. De deux choses l'une : ou bien elles étaient une éloquence pompeuse qui ne frappait que l'air, ou bien elles avaient une portée politique ; si elles avaient une portée politique, comment aujourd'hui l'armée française a-t-elle pu revenir, abandonnant nos nationaux sans défense et livrant leurs intérêts à des légations étrangères?... (Vives et nombreuses protestations.)
Yoix diverses. Assez! Assez! — La clôture! la clôture!
Quelques membres a la gauche de l'orateur. Très-bien ! — Parlez ! parlez!
M. Jules Favre. Au point de vue politique, je disais, messieurs, que le gouvernement était au plus haut chef responsable, non-seulement de la sécurité et de l'honneur de la France, mais encore de ses ressources et de son sang : les prodiguer, c'est un crime... (exclamations bruyantes); les faire servir, je ne dirai pas à une cause vaincue, mais qui devait nécessairement être vaincue , c'est une faute qui pèse lourdement sur la responsabilité du gouvernement. (Bruit.) Avoir annoncé pompeusement toutes ces choses qui se sont évanouies, y avoir consacré nos millions et le sang de nos soldats... (ah! ah! — Encore!) ce sont là des faits graves, d'où résulte une responsabilité qui ne peut pas simplement se dégager par l'éloquence de M. le ministre d'État. Au surplus, M. le ministre d'État, qui ne veut pas que le prestige de la France soit diminué par cette déplorable expédition du Mexique, est bien dans la nécessité de reconnaître que tout ce qu'on dit, tout ce qu'on a fait espérer du développement de notre commerce extérieur, de notre prospérité intérieure, qui devaient être
la conséquence du succès de l'expédition, que tout cela n'est qu'un rêve qui s'est déplorablemcnt évanoui.
Mais ce n'est pas seulement au Mexique que vous vouliez faire la guerre : à travers son cœur, que vous transperciez, vous vouliez aussi atteindre celui de l'Amérique.
Voix nombreuses. Allons donc! allons donc! — Ce n'est pas sérieux ! — Assez ! — La clôture!
M. Belmontet. Vous dénoncez la France.
M. J ules Favre. Eh bien, le triste résultat de cette expédition a été précisément d'agrandir cette Amérique que vous vouliez atteindre. (Bruit.)
En effet, le dernier mot de votre fausse politique, — que vous glorifiez cependant, car vous déclarez que vous n'avez pas commis de fautes, vous le déclarez même sur des ruines; — le dernier mol de votre fausse politique est l'aveu que l'expédition du Mexique a eu pour résultat final de jeter ce grand pays , que vous vouliez sauver de l'anarchie, entre les bras de l'Amérique. (Ah! ah!)
Messieurs, je ne l'ai pas imaginé, c'est le gouvernement qui l'a dit dans cette dernière déclaration du Moniteur dont je signalais l'imprudence, alors que je disais que la sévérité du langage officiel ne doit jamais aller jusqu'à des épithètes blessantes pour un gouvernement qui, après tout, a la force, et contre lequel vous ne pouvez plus rien. (Réclamations nombreuses.) Non, non, contre lequel vous ne pouvez plus rien et qui peut, lui, à cette heure, nuire considérablement à nos nationaux. (Nouvelles réclamations.)
Voici ce que le gouvernement a dit au Moniteur : « Le Mexique serait trop heureux s'il pouvait disparaître du nombre des nations indépendantes et se voir absorber par de puissants voisins. »
Ainsi le résultat de votre expédition aurait été de grandir outre mesure cette Amérique dont le développement vous inquiète, ainsi que le constatent les déclarations officielles que je pourrais vous mettre sous les yeux
Et quand vous avez compromis les finances de la France, quand vous avez fait du sang de la France un usage qui doit lourdement peser sur vos consciences... (exclamations et rumeurs) j'ai le droit de dire que, dans un pays libre, vous seriez mis en accusation... (Nouvelles et bruyantes exclamations.)
Plusieurs membres. Demandez-le!
Voix diverses. A l'ordre! — Assez! — La clôture!
M. le marquis d'Havrincourt. Ce sont ceux dont les discours ont servi à Juarez qu'on devrait mettre en accusation.
M. le président Schneider. Monsieur Jules Favre, je vous rappellerai que l'exagération de la forme prouve toujours la faiblesse du fond. (Très-bien! très-bien!)
M. Jules Favre. Ce n'est qu'en France... (Le bruit couvre la parole de l'orateur.)
Pusieurs membres. On n'a rien entendu des dernières paroles de l'orateur.
M. le président Schneider. Je déclare, quant à moi, que je ne les ai pas entendues.
Voix nombreuses. Personne ne les a entendues!
M. le Président Schneider. Dès lors elles ne peuvent être et ne seront pas au Moniteur.
M. Jules Favre. Si c'est ainsi... (Nouvelles et bruyantes exclamations. — Cris: A l'ordre! à l'ordre!)
M. le président Schneider. Veuillez, messieurs, donner, par votre modération même, l'exemple de la modération à laquelle je rappelle l'orateur. (Très-bien!)
M. Jules Favre. La modération, c'est la liberté!,.. (Exclamations.) C'est la liberté! et il n'y a pas de liberté là où le Moniteur, qui doit reproduire nos débats, est mutilé parla volonté de celui qui préside. (Exclamations nouvelles. — Applaudissements sur quelques bancs à fa gauche de l'orateur.)
PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF