SUR LES AFFAIRES D 'ALLEMAGNE
Messieurs,
Je croyais entrer dans les vues qui ont été exprimées précédemment par M. le ministre d'État en lui cédant le périlleux honneur de monter à cette tribune. Vous vous souvenez en effet des paroles qu'il a fait entendre dans celte enceinte au moment où, les communications y étant faites, nous avons réclamé les pièces et les documents qui pouvaient nous éclairer : M. le ministre d'État nous a dit, d'une part, que les négociations étant pendantes, le moment n'était pas venu d'ouvrir la discussion, mais que, ce moment venu, il saisirait avec empressement l'occasion de donner des explications à la Chambre.
Je ne voulais pas, messieurs, retarder l'empressement de M. le ministre d'État, et c'est uniquement pour me conformer au désir nouveau qu'il vient de manifester que je vous demande la permission de vous adresser quelques brèves observations.
Ces observations, messieurs, ont pour but de déterminer, s'il est possible, le sens véritable de la politique du cabinet impérial, de l'étudier au moyen des faits qui viennent de s'accomplir et qui doivent jeter un jour précieux sur ceux dont le cabinet impérial a la responsabilité.
Certes, messieurs, une pareille discussion est à la fois bien placée au ministère de la Guerre et au ministère des Affaires étrangères; elle touche à ces deux départements, car l'un est chargé de défendre la France et de faire respecter son honneur; l'autre, de négocier pour que sa sécurité et sa dignité ne soient jamais compromises.
Mais il faut dire, messieurs, que cette discussion se rattache plus
intimement encore, s'il est possible, à l'examen de nos finances. En effet, et je ne fais qu'expliquer un lieu commun qui est présent à toutes les pensées, le ministère de la Guerre est le plus dispendieux, celui sur lequel vos commissions jettent toujours un regard inquiet, dont elles surveillent le développement, il faut le dire, avec plus de zèle que de bonheur, puisqu'il leur est impossible d'arrêter ses progrès.
Quant au ministère des Affaires étrangères, je conviens, messieurs, que dans sa constitution intérieure, il est beaucoup plus modeste et que nous n'avons rien à y reprendre. Il n'entre dans la pensée de personne de critiquer, je ne dirai pas la constitution même de ce département, mais au moins les dépenses qui y sont afférentes. Toutefois, si au budget le département des Affaires étrangères est une partie prenante qu'il est impossible de critiquer, il faut convenir que par ses actes, il peut singulièrement venir au secours des exagérations des dépenses de la guerre. Et nous en avons, messieurs, permettez-moi de le dire, sous les yeux un exemple si frappant, qu'il est impossible, et qu'il serait téméraire de notre part de n'en pas tirer l'enseignement qu'il contient.
Il résulte des pièces officielles qui nous ont été distribuées que, pour de simples inquiétudes, pour des soupçons, pour un murmure qui est sorti du département des Affaires étrangères, la France a été dans la nécessité de supporter une surtaxe guerrière et maritime de 158 millions.
Ce sont là, messieurs, les explications qui nous sont données par le gouvernement lui-même, et les termes en sont si nets, qu'ils ont avec eux leur démonstration.
« Les incertitudes qui se sont produites dans les premiers mois de cette année, est-il dit dans l'exposé des motifs du projet de loi sur les nouveaux crédits extraordinaires, relativement à la situation politique de l'Europe, ont nécessité de la part des départements de la Guerre et de la Marine certaines mesures de précaution qui obligent aujourd'hui le gouvernement à vous demander l'ouverture de nouveaux crédits sur l'exercice 1867. En ce qui touche le ministère de la guerre, les dépenses occasionnées par les événements extérieurs s'élèvent à la somme de 117,005,871 francs. »
Ces événements, M. le ministre d'État voudra bien en convenir avec moi, ont été exclusivement diplomatiques. C'est parce qu'on a négocié, me dira M. le ministre d'État, avec la plus grande sagesse et la prudence la plus consommée, que la France a été dans la nécessité d'ajouter à son budget ce chiffre de précaution assez inquiétant, de 117 millions pour le ministère de la guerre.
Vous voyez donc, messieurs, qu'il n'est pas indifférent de surveiller
les procédés, la méthode, le système du département de la Guerre et des négociations dont ils sont le résultat, puisque ces négociations peuvent imposer à la France d'aussi lourds sacrifices.
Toutes les fois que nous critiquons la marche du gouvernement, que nous nous permettons de dire qu'il a conduit la France à une situation pleine de périls et d'anxiétés, et que notamment, dans la discussion des finances, nous nous montrons peu satisfaits des charges incessantes qui sont imposées au Trésor, que nous répond-on des bancs ministériels? Non-seulement que nous sommes des pessimistes, des esprits mal faits, mais encore, ce qui est plus grave, que nous n'entendons rien aux finances, qu'elles n'ont jamais été plus prospères, que le gouvernement peut jeter sur elles, comme sur lui, un regard complètement satisfait.
Cela, messieurs, peut être vrai, si le gouvernement ne parle que des sacrifices qu'il a demandés à la France et qu'elle ne lui a pas jusqu'ici refusés.
Le gouvernement impérial, depuis qu'il est établi en France, a ajouté à la dette consolidée un chiffre de 111 millions de rentes: c'est, en capital, une somme de 3 milliards que la France lui a confiée.
J'ai entendu, à cette tribune, faire la glorification des dépenses qui représentent une somme aussi énorme. Il est vrai que, cette année, cette justification est mêlée d'aveux amers : on est dans la nécessité de reconnaître qu'une partie de ces trésors ont été follement gaspillés. (Murmures sur un grand nombre de bancs. — Approbation sur quelques autres à la gauche de l'orateur.)
Ah! messieurs, si ces ressources étaient encore entre ses mains, à combien de besoins impérieux vis-à-vis desquels vous êtes dans la nécessité, par suite de votre situation financière, d'opposer des refus, à combien de besoins impérieux serait-il facile de pourvoir !
Hier encore, on discutait à cette tribune sur la situation des vieux serviteurs de l'État, et c'est à grand'peine qu'on obtenait, contre l'avis de la Commission, la prise en considération d'un amendement qui fera tomber entre leurs mains une faible obole.
Il n'est pas contesté que des hommes qui ont blanchi au service de l'instruction publique sont condamnés à recevoir, lorsqu'on vient à la liquider, une pension qui peut ne pas dépasser une somme de soixante francs.
Si je voulais jeter les yeux sur l'administration générale de mon pays, si je voulais me demander combien il y a de nécessités urgentes qui ne peuvent recevoir satisfaction, je vous ferais comprendre à quel point sont téméraires les gouvernements qui jettent ainsi dans de folles et stériles entreprises les fonds qui devraient être employés dans de tout autres voies.
Nous avons donc le droit, en présence de ces constatations, d'examiner ce qu'est la politique du gouvernement; nous savons, à n'en pas douter, qu'elle est dispendieuse; mais est-elle sage? doitelle nous conduire à d'heureux résultats? n'avons-nous rien à faire en présence de l'attitude qu'elle a prise dans les récents événements qui viennent de s'accomplir?
Vous savez que différentes critiques ont été adressées à la conduite du gouvernement : on l'a accusé de n'apporter dans ses vues que l'équivoque et la confusion. Le gouvernement n'a pas jugé à propos de répondre à ces reproches; nous attendons encore les explications qu'il lui plaira de donner.
Dans les observations que je vous prie de vouloir bien entendre sur la politique extérieure, je me demanderai, et c'est une question que je me suis bien des fois posée sans avoir pu la résoudre, quel peut être le principe de la conduite politique du gouvernement.
On a beaucoup disserté, dans des occasions plus solennelles que celle dans laquelle je monte à la tribune, sur la politique des nationalités, sur la politique des traités.
Permettez-moi, messieurs, cette simple observation qui me parait élre de bon sens et de pratique. En matière de politique extérieure, les programmes qui ne reposent que sur une théorie absolue ne peuvent être nécessairement vrais.
La politique des nationalités peut être grande, mais elle peut être injuste; la politique des traités peut séduire d'excellents esprits, mais, comme il y a des traités qui sont imposés par la force et qui consacrent l'iniquité, il y a des jours, et ces jours ne sont pas les moins glorieux dans la vie des peuples, où les traités sont brisés et tombent en poussière, d'abord devant la conscience publique et ensuite devant la force qui vient la consacrer.
Il ne peut donc pas y avoir d'une manière absolue une politique des nationalités ; il ne peut pas y avoir davantage une politique des traités.
La politique, elle s'inspire tout d'abord du droit; c'est là son grand flambeau; mais à côté du droit, il faut placer l'inspiration qui naît de l'intérêt national. Se faire le chevalier errant des principes, les défendre sur tous les points du globe, ce peut être, au premier aspect, un rôle qui serait glorieux, mais en réalité il serait compromettant et désastreux, et le gouvernement qui voudrait l'imposera son pays le ferait marcher à sa ruine.
11 faut donc s'inspirer de ce qui est possible, de ce qui est utile à la nation, ce doit être la première préoccupation de ceux qui ont l'honneur de la gouverner.
Mais ce qui ne leur est jamais permis de faire, c'est dç chasser de
leur politique la morale et le droit (rumeurs), et j'ai peur que le gouvernement, surtout depuis quelques années, ait pris pour principe de la sienne, non pas les nationalités ou les traités, mais uniquement la force. C'est à la force seule qu'il a demandé ses inspirations. Or, la force, elle est perpétuellement condamnée au succès, et, le jour où elle rencontre devant elle un échec, elle va brusquement jusqu'à l'abaissement. Vous allez voir, en interrogeant quelques-uns des faits qui nous sont les plus connus, que, faute d'avoir en main cette boussole que je réclamais, tout à l'heure comme étant indispensable entre les mains de l'homme d'État, je veux parler du droit et de la morale, le gouvernement impérial a été conduit à cette situation infiniment regrettable dans ses relations extérieures, que, je ne dirai pas toujours, mais trop souvent, ceux qu'il a soutenus, il les a compromis et perdus ; ceux qu'il a attaqués, il les a grandis par les fautes de sa politique. (Mouvements divers.)
Cela, messieurs, est bien facile à justifier; il me suffit, je le répète, de vous rappeler quelques faits de notre histoire contemporaine, faits auxquels nous avons tous plus ou moins participé.
N'est-il pas vrai, messieurs, qu'en 1863 le gouvernement a proclamé que le droit était du côté de l'insurrection polonaise? Je ne veux pas mettre sous vos yeux les dépêches diplomatiques qui sont à cet égard si claires et si positives, non plus que les fragments des discours de la couronne qui viennent encore consacrer cette grande vérité que lorsque la Pologne se levait, elle avait le droit pour elle, qu'elle était en face d'une insupportable tyrannie et qu'elle pouvait la renverser, non-seulement en invoquant les règles de la morale éternelle, mais encore en invoquant les traités qu'on avait violés à son préjudice.
M. Eugène Pelletan et quelques autres membres. Très-bien!
M. Jules Favre. J'ai là, messieurs, toutes les pièces qui constatent cette attitude prise par le gouvernement français. A Dieu ne plaise que je veuille faire l'historique de la négociation qui en a été l'objet ! Je me contente de vous en rappeler les bases, les déclarations solennelles du cabinet et l'engagement qu'il avait pris, au moins vis-à-vis de lui-même et de la moralité publique.
Comment a-t-il été tenu? Vous vous rappelez tous, messieurs, la dépêche du 26 septembre 1863 émanée du prince Gortchakoff; vous savez en quels termes pleins de hauteur il a signifié aux diplomates étrangers, français, anglais, autrichiens, qu'ils eussent à se mêler de leurs affaires; que quant à la Russie, elle savait comment elle devait se conduire vis-à-vis de la Pologne. Vous savez aussi qu'à son grand regret , je n'endoutepas,le cabinet impériala étédans la nécessité de déserter le terrain diplomatique et d'avouer son impuissance. (Interruption.)
Messieurs, j'ai des dépêches qui le constatent, sans que, bien entendu, on y vienne soutenir le contraire de ce qu'on avait avancé quelques semaines auparavant, et dire que la Pologne n'avait pas le droit pour elle.
Que disions-nous à cette époque, nous qui soutenions la politique du gouvernement en ce qu'elle avait de favorable à la Pologne? On nous demandait : Voulez-vous donc engager la France dans une guerre qui pourrait être fatale et compromettrait d'une manière irrémédiable ses intérêts les plus chers? Non, répondions-nous, la France dans son isolement ne peut pas se condamner à une pareille entreprise; mais au moins, que sa fière attitude vienne protester de la persévérance de ses bonnes intentions; qu'elle dise nettement au souverain qui gouverne la Russie que, s'il lui est impossible d'apporter sa puissante épée au secours du droit qui succombe, ce droit est vivant dans son cœur et y sera constamment respecté. (Très-bien! à la gauche de l'orateur.)
Est-ce là l'attitude qui a été prise par le cabinet?
Nous conseillions, — c'était peut-être de notre part une grande témérité, car nous n'avons rien à conseiller, puisque nous n'avons pas de responsabilité; nous examinons les affaires de notre pays, nous signalons à votre attention les événements qui s'accomplissent; c'est à vous d'en tirer les enseignements qu'ils contiennent, — nous disions tout au moins: Est-ce qu'il n'y a rien [à faire diplomatiquement auprès du vainqueur qui écrase cette Pologne sanglante pour laquelle vous avez manifesté vos sympathies?
Est-ce que ce n'était rien que le cœur de la France jeté dans des dépêches diplomatiques et diplomatiquement retiré ensuite? Comme si la France, après avoir annoncé que le droit était pour la Pologne, avait tout fait !
Nous disions qu'il y avait encore un acte qui pouvait, vis-à-vis de la Russie, témoigner de la réprobation de la France. Cet acte n'a pas été accompli.
On est allé plus loin, et nous avons été témoins, il y a quelques jours seulement, de faits qui ont semblé annoncer, de la part du cabinet impérial, un complet revirement politique.
Ah! messieurs, plus que personne, — et il faudrait que le sentiment national ne vibrât pas dans mon cœur pour qu'il en fut autrement, — je suis sensible à la gloire de mon pays, aux merveilles de l'Exposition universelle ; je comprends qu'elle soit le rendez-vous du monde entier, et je ne suis point assez exclusif pour désirer que les monarques ne prennent pas part à cette fête. (On rit.)
Mais enfin, j'en conviens, très-peu fait, par ma nature, pour grossir leur cortège, ne portant qu'une médiocre envie à ceux qui y trouvent
leur satisfaction et leur gloire, je demanderai à ceux-ci, quand ils représentent la France, de choisir parmi les personnages auxquels ils portent leurs ovations officielles. (Assentiment à la gauche de l'orateur.)
Or, n'est-il pas vrai que le czar de toutes les Russies a été reçu en France avec des honneurs particuliers? IN'est-il pas vrai qu'il a pu remporter et exploiter dans son pays cette impression que la France tout entière lui avait rendu un public hommage, alors, vous le savez, les journaux officiels l'ont annoncé, qu'il a fait transporter plus de deux cent mille familles polonaises en Sibérie?
J'ai là le récit lamentable des abominables persécutions qui ont été dirigées contre le clergé catholique de Pologne ; vous savez tous que le gouvernement russe a fait envahir des couvents de femmes en Pologne, et que, notamment, deux cents religieuses de Vilna (interruption) ont été dans la nécessité de partir nuitamment, et je pourrais citer les congrégations dans lesquelles elles ont reçu les premiers secours qui leur manquaient complètement. Et quand toutes les lois divines et humaines ont été ainsi foulées aux pieds, quand le sang généreux de cette malheureuse nation a coulé au profit d'une insatiable ambition, combler celle-ci d'honneurs, courber devant elle jusqu'à un certain point le front de la France (exclamations et murmures), c'est, en vérité, messieurs, un spectacle qui remplit de tristesse le cœur d'un homme qui aime son pays. (Très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur.)
Ce qu'il y a de certain', c'est que dans cet exemple se trouve la justification de la formule par laquelle tout à l'heure je définissais la politique du cabinet. La Pologne, qu'il a secourue, a été plus écrasée après avoir reçu l'expression de ses sympathies, et quant à son vainqueur, il a reçu les fêtes officielles du gouvernement.
Est-ce qu'il y a là, messieurs, une satisfaction pour la morale? Est-ce que le droit n'en a pas souffert? Est-ce qu'il n'y a pas, dans ce parallèle, dans ce brusque changement d'attitude, quelque chose qui fait soupçonner que c'est bien plus la fortune que la morale devant laquelle on se prosterne aujourd'hui?
J'interroge un autre fait, et de celui-là je ne dirai qu'un mot, mais ce mot me paraît nécessaire, ne fût-ce que pour posera l'honorable ministre d'État une question qui me semble si naturellement naître des faits que la question déroule, que je me reprocherais, messieurs, de ne pas l'avoir fait. Nous avons discuté, ou plutôt nous avons commencé à discuter les conséquences de notre lamentable expédition du Mexique. (Ah! ah!)
M. Bourlon. Ah! nous y voilà!
M. Jules Favre. Mais n'est-il pas vrai que, là encore, la politique
impériale a été marquée du même sceau , et qu'elle a eu le même malheur? N'est-il pas certain que ceux-là que nous allions attaquer pour les détruire, ils ont grandi, et grandi exclusivement par nos fautes? (Mouvements divers.) Un membre. Ceux-là , ce sont vos amis.
M. Jules Favre. Mais, messieurs, ce que je voudrais au moins, ce que nous voudrions tous, car nous sommes unis, à cet égard, dans un sentiment commun, c'est que le gouvernement ne continuât pas cette politique. La situation est assurément affligeante à l'excès, mais au moins ne faut-il pas l'aggraver.
J'ai parlé à une de nos dernières séances du ton qui avait été pris par le gouvernement français vis-à-vis du gouvernement mexicain ou de ceux qui ont triomphé au Mexique; et tout en m'associant au sentiment légitime de réprobation que peut inspirer l'acte qui était condamné par le gouvernement, je me permettais humblement, mais en satisfaisant ici à mes devoirs de conscience, de dire au gouvernement que son langage passionné, en dehors de toutes les formes officielles et diplomatiques, pouvait avoir le danger d'irriter des ennemis contre lesquels nous ne pouvons rien (rumeurs sur plusieurs bancs), et que lorsqu'une parole peut ressembler à une bravade, elle est toujours une témérité. (Nouvelles rumeurs sur les mêmes bancs.)
M. du Miral. Ce n'est pas le moment de revenir sur le Mexique.
M. Jules Favre. C'est ici que viennent mes questions.
J'ai lu dans les journaux, — et ce fait n'a point été démenti, — qu'un officier générai autrichien a été chargé par son gouvernement d'une mission pieuse.
11 n'est personne qui ne puisse être plein de sympathie pour ce qui va être fait de l'autre côté de l'Atlantique à cet égard; mais ce qui m'inquiète et qui est de nature à éveiller en vous une légitime susceptibilité, c'est qu'il a été dit que cet officier général, mandataire de l'empereur d'Autriche , allant au Mexique pour y revendiquer de chères dépouilles, doit être accompagné d'un général français.
Eh bien, je me demande quelle pourra être l'attitude d'un officier français dans une pareille mission. Si cette attitude est celle que je viens d'expliquer tout à l'heure, purement pacifique, peut-être pourra-t-elle être contrariée; mais, dans tous les cas, je ne pense pas qu'il puisse entrer dans l'esprit du gouvernement d'adresser à ceux qui gouvernent le Mexique des sommations pouvant entraîner une nouvelle entreprise. (Mouvements divers.)
Il a été dit également, — et cette fois la révélation a plus de
gravité, puisque c'est dans l'enceinte d'une assemblée d'un pays
voisin qu'elle a été faite, - il a été dit, — et il est tout simple que
nous nous en soyons vivement inquiétés, — que notre résident à
Mexico était retenu, et qu'on imposait, pour le rendre à la liberté, la condition de la livraison d'un émigré mexicain. 11 n'est pas nécessaire, messieurs, d'examiner une pareille question, je ne dirai pas à la tribune française, mais à une tribune quelconque : il est certain que toutes les fois qu'on réclamera de la France la livraison d'un homme qui a reçu l'hospitalité sur son sol, la France dût-elle périr, c'est par un refus qu'elle doit répondre. [Très-bien! très-bien!)
Mais, messieurs, il y a là une situation délicate , et cette situation délicate , nous espérons que le gouvernement la résoudra avec prudence. 11 rencontrera pour cela, j'en suis sûr, le concours de l'unanimité de la Chambre; et, quand il s'agira de faire respecter, même dans les pays lointains, l'honneur de notre pavillon et de notre diplomatie, il n'y aura sur les bancs de la Chambre aucune sorte d'opposition. (Très-bien!)
Après avoir posé cette question, j'arrive à ce qui doit plus particulièrement me préoccuper, c'est-à-dire à la situation de la France vis-à-vis de l'Allemagne.
Vous connaissez, et je me borne à le rappeler uniquement pour justifier le jugement que j'ai pris la liberté de formuler, vous connaissez tous l'origine des graves événements qui se sont accomplis en Allemagne et de la transformation subite qui a grandi la Prusse. Vous savez que, en 1863, le Danemark a été menacé par les forces de la Confédération, dont la Prusse et l'Autriche tenaient l'épée.
Ce n'est pas, vous le comprenez à merveille, par un stérile et mesquin mouvement d'amour-propre que je tiens à constater que, dans cette enceinte, c'est des bancs de l'opposition que sont partis les protestations et les avertissements. Nous vous avons demandé de soutenir notre ancien allié le Danemark; nous pensions que le droit était pour lui, et nous voyions, dans le vague encore, — mais cependant nous l'avons signalée, — l'ambition croissante de la Prusse, qui pouvait peser un jour sur l'Allemagne et la réunir en faisceau contre nous.
Nous n'avons point été écoutés ; le Danemark n'a point été soutenu , si ce n'est par une diplomatie qui malheureusement a échoué.
A la suite de l'abandon du Danemark, dans l'intérêt duquel cependant nous nous étions prononcés, nous avons protesté, je le reconnais, messieurs, contre la convention de Gastein, qui ne s'en est pas moins exécutée malgré les expressions énergiques de la dépêche de notre ministre des Affaires étrangères. Puis est venue la querelle entre l'Autriche et la Prusse : la guerre qui a éclaté , vous vous en souvenez, à ce moment était solennelle.
Quel a été à cette époque le langage du gouvernement?
Il a réclamé pour lui seul la responsabilité de tout ce qui allait
être fait; il a demandé comme un sacrifice patriotique le silence de cette grande Assemblée, qui cependant représente le pays, et qui, ce me semble, avait bien le droit de dire son avis. Eh bien, que le gouvernement qui l'a revendiquée l'accepte; il a voulu la responsabilité, que la responsabilité pèse sur lui. Cependant j'en cherche, messieurs, vainement la sanction, puisque, après les plus grands revers, le gouvernement ne s'est adressé à lui-même que des félicitalions sur ses succès. Quoi qu'il en soit, le gouvernement a voulu pour lui seul la diction des affaires , vous y avez été étrangers ; on vous a annoncé que les traités de 1815 allaient être brisés au profil de la France, que la Prusse pourrait être transformée, mais que l'Autriche deviendrait plus puissante et plus forte... Et qu'est-ïl arrivé? Le coup de tonnerre de Sadowa, après lequel nous avons couvert l'Autriche comme de notre bouclier; mais en même temps que nous la couvrions, nous nous inclinions devant le vainqueur. (Protestations sur un grand nombre de bancs.)
Messieurs, les dépêches sont là pour l'attester. Je me borne à vous rappeler la circulaire du 16 septembre, par laquelle il est dit que tout est pour le mieux ; que si la Prusse s'est agrandie, après tout la France peut être satisfaite, car la Confédération, qui venait d'être brisée par l'épée de la Prusse, était principalement organisée contre nous.
Je ne résiste pas au désir de mettre sous vos yeux quelques lignes de cette circulaire, parce qu'il les faut rapprocher des résolutions qui ont été prises quelque temps après par le cabinet impérial.
La bataille de Sadowa venait de trancher par l'épée toutes les questions ; la diplomatie était intervenue ; une paix avantageuse à la Prusse avait été signée avec la précipitation qu'on pouvait imposer à l'Autriche vaincue ; c'est alors que la France, émue de ces événements auxquels elle n'avait pas participé, résistarçt assurément à ses sentiments guerriers, à sa nature impétueuse et pleine de générosité qui devaient lui faire supporter impatiemment de n'y avoir pas pris part, mais comprenant qu'en partie au moins, cette paix était dirigée contre elle, et pouvait compromettre sa sécurité, c'est alors-, dis-je, que le ministre des Affaires étrangères prend la plume pour la rassurer, et il dit :
« L'opinion publique en France est émue, elle flotte incertaine entre la joie de voir les traités de 1815 détruits et la crainte que la puissance de la Prusse ne prenne des proportions excessives, entre le désir du maintien de la paix et l'espérance d'obtenir par la guerre un agrandissement territorial. »
Et après avoir jeté un coup d'œil d'ensemble sur la carte de l'Europe, après avoir pesé les intérêts divers des peuples qui y sont gouvernés, le ministre ajoute :
« La Prusse agrandie, libre désormais de toute solidarité, assure l'indépendance de l'Allemagne. La France n'en doit prendre aucun ombrage. »
Et il termine par ces lignes :
« Une paix qui reposera sur de pareilles bases sera une paix durable. Quant à la France, de quelque côlé quelle porte ses regards, elle n'aperçoit rien qui puisse entraver sa marche ou troubler sa prospérité. »
Pesez ces lignes, messieurs ; tout à l'heure je vous les rappellerai :
« De quelque côté que la France porte ses regards, elle n'aperçoit rien qui puisse entraver sa marche ou troubler sa prospérité. »
Ce langage a été formellement consacré par celui de l'empereur, quand il a ouvert notre session ; et à côté de ce dernier langage que j'ai eu déjà occasion de vous rappeler, il faut immédiatement placer les paroles de son ministre, celles du personnage éminent qui, dans cette enceinte, a l'honneur de se faire entendre au nom de l'empereur, qui est le confident de ses pensées, qui vous les apporte, qui vous les traduit à cette tribune ; l'éloquence lui appartient sans doute, mais le fond, il le prend ailleurs. (Mouvements divers.)
Eh bien, messieurs, qu'est-il venu vous dire clans cette discussion à laquelle je fais allusion? Je ne rappelle pas seulement, messieurs, cette parole qui a été légitimement célèbre, car, je ne crains pas de le dire, elle a offensé bien des consciences : « Il n'y a pas eu une seule faute commise » ; mais je rappelle que, revenant sur la satisfaction officielle exprimée dans les dépêches diplomatiques et dans le discours de la couronne, M. le ministre a développé, avec son talent ordinaire, ce thème que la France n'avait rien à redouter des entreprises de ses voisins ; qu'elle était plus sûre chez elle depuis que la Prusse exerçait en Allemagne cette influence à peu près souveraine ; et ces paroles, ces déclarations, elles ont été couvertes des applaudissements de la majorité.
Eh bien, messieurs, en même temps que ces paroles étaient prononcées, il se passait dans l'intimité diplomatique des faits qui leur donnaient le plus complet démenti : pendant qu'on nous disait à cette tribune qu'il n'y avait rien à craindre, ce qu'on redoutait, en réalité, et ce qu'on vous cachait, c'était une guerre éventuelle qui pouvait sortir des négociations engagées. (Mouvements divers.)
Je sais bien que, quand cette question du Luxembourg a vu le jour, que quand il a été donné à la presse française, qui est ordinairement en retard de beaucoup d'heures sur la presse du reste de l'Europe, par des raisons qui vous ont été souvent signalées par mes honorables et éloquents amis, je sais bien, dis-je, que quand il a été donné à la presse française de s'occuper de la question du Luxembourg, on a
appris avec étonnernent que tandis que M. le minisire des Affaires étrangères témoignait de sa quiétude, il avait toute espèce de raisons d'être inquiet; que tandis que M. le ministre d'État, — et je ne veux pas compléter cette argumentation : mon sous-entendu, vous le comprenez à merveille, — que tandis que M. le ministre d'État vous déclarait à cette tribune que la France n'avait rien à craindre, il craignait pour elle, car il savait qu'il y avait une négociation très-délicate engagée, et que cette négociation pouvait avoir pour conséquence nécessaire des précautions, comme on appelle cela par un euphémisme qui, assurément, honore l'imagination de MM. les financiers, des précautions se traduisant par une dépense de 158 millions. Mais ce pouvait être aussi le désastre et le fléau de la guerre.
En effet, messieurs, lorsque M. le ministre, dans sa circulaire du 16 septembre 1866, disait que la France avait beau jeter les yeux au dehors, qu'elle n'apercevait rien qui put troubler sa sécurité, il paraît cependant que les regards de M. le ministre s'étaient dirigés du côté du Luxembourg, et que là une ombre lui était apparue. Lui était-elle bien apparue? Quant à moi, messieurs, il m'est permis d'en douter, et vous comprenez que mon doute est fort excusable, puisque j'ai, pour le fortifier, la parole de M. le ministre ; et ayant à choisir entre sa parole et les faits qui la démentent, j'éprouve un grand embarras, et naturellement je vais tout d'abord à la parole. Eh bien, la parole,, la voici : c'est qu'alors que tout était consommé, je ne dirai pas seulement par la victoire, mais par la diplomatie, quand le traité de Prague était signé, quand la situation de l'Europe était de nouveau réglée, M. le ministre entrait au nom delà France dans cette région de sereine béatitude qui ne lui faisait apercevoir au dehors que des sujets de complète satisfaction.
Je ne pense pas, messieurs, qu'au 16 septembre 1866, M. le ministre des Affaires étrangères ait éprouvé une défaillance géographique subite qui lui ait fait perdre de vue le Luxembourg ; cela n'est pas possible ; j'en conclus, et cette conséquence est victorieuse, que lorsque le ministre écrivait ces lignes, et que l'empereur tenait ce langage, et que ce langage était répété par M. le ministre d'État, il n'était pas sérieusement question du Luxembourg.
Car, s'il en avait été sérieusement question, je serais dans la nécessité de redire que, cette fois encore, la Chambre avait été mal éclairée, et qu'on lui avait caché la vérité que cependant on devait lui manifester.
Mais, messieurs, qui ne sait que cette question du Luxembourg, introduite dans la diplomatie si brusquement, avec une si déplorable étourderie, qui a failli avoir des conséquences si funestes pour notre pays, et qui ne lui promettait en retour que des avantages ridicules,
sans aucune espèce de conséquences, ni au point de vue militaire ni au point de vue diplomatique ; qui ne sait que la question du Luxembourg n'a clé, clans la pensée des hommes d'État qui nous gouvernent, qu'une sorte de réaction née de la connaissance qu'ils ont acquise des inquiétudes de l'opinion et de la nécessité d'opposer à cette opinion une sorte de compensation qui pût satisfaire?
Voilà, messieurs, en réalité, comment on a joué le sort de la France sur cette triste question du Luxembourg. On a dit, lorsqu'il en a été question devant nous, que ce n'était pas la France qui s'en était occupée, qu'elle n'avait fait que suivre, et vous vous rappelez parfaitement la déclaration qui a été faite à cet égard, lorsqu'une première communication vous a été faite à la date du 8 avril 1867.
M. le ministre des Affaires étrangères, qui seul a eu la parole ce jour-là, si je ne me trompe, — M. le ministre d'État ne l'a eue un instant que pour nous dire qu'il n'avait reçu aucune espèce de dépêche ; il n'y en avait encore que vingt et une (sourires), mais probablement que ces dépêches ne lui étaient pas connues, — eh bien, M. le ministre des Affaires étrangères disait : « Le gouvernement français, dominé par la conviction profonde que les intérêts véritables et permanents de la France sont dans la conservation de la paix de l'Europe, n'apporte dans les relations internationales que des pensées d'apaisement ; aussi n'a-t-il pas soulevé spontanément la question du grand-duché. » Ce qui a valu, très-peu de jours après, une déclaration peu obligeante, je suis dans la nécessité de le reconnaître, du premier ministre néerlandais à la Chambre de la Haye. Je lis en effet, à la fin du discours qui a été recueilli par les feuilles publiques :
« Quant à la question luxembourgeoise, M. Schimmelpenninck, après avoir déclaré que la Hollande doit rester étrangère à la question, a prononcé des paroles en opposition avec cette déclaration. C'est à tort qu'il voudrait amener le ministre à lancer une protestation contre ce qui a été fait. Mais il y a un point important à éclaircir : il s'agit de ce qui a été dit par M. Van Swinderen, que c'est le gouvernement hollandais qui aurait soulevé le premier cette question vis-à-vis d'une puissance étrangère. Je dois donner le démenti le plus formel à cette allégation. »
Ce n'est pas nous qui recevons le démenti; c'est à ceux qui le reçoivent à en être offensés et à le relever; mais, comme Français, il nous est désagréable que notre gouvernement soit placé dans cette nécessité.
Ce qu'il y a de vrai, messieurs, et ce qui résulte des pièces qui maintenant nous sont connues, puisqu'elles ont été communiquées, c'est que c'est le gouvernement français qui a pris l'initiative, c'est
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de lui qu'est venue la pensée; et pour cela, messieurs, il suffit de jeter un simple regard sur les pièces mêmes auxquelles je fais allusion, et de rappeler la date des dépêches.
Dans le livre jaune, qui est relatif à la question du Luxembourg, nous rencontrons, à la date du 23 juin et du 2 juillet, deux dépêches qui émanent de M. le baron Tornaco, qui est ministre d'État dans le gouvernement du Luxembourg, car ce petit gouvernement se donne aussi les honneurs d'un ministre d'État (rires et bruit); eh bien, M. Tornaco, qui est ministre d'État du gouvernement du Luxembourg, écrit au ministre de Prusse à la Haye, et lui fait des réclamations sur la garnison qui occupe la forteresse de Luxembourg. Il ne dit pas que le Luxembourg doit être cédé à telle ou telle puissance, mais il trouve que « quand la Confédération a été mise en pièces par le fait de la Prusse, il est complètement inopportun que cette puissance pèse encore sur ce petit État du Luxembourg, et que la forteresse soit occupée par les forces prussiennes ».
Ce sont là, messieurs, les deux dépêches par lesquelles s'ouvre la publication ministérielle qui nous a été remise; après quoi nous voyons le ministre de France entrer en scène. Il discute les éventualités d'un péril qui peut être couru par le gouvernement de la Hollande. Il dit que ce péril lui paraît imaginaire ; cependant il propose des moyens de venir au secours de toutes les éventualités, et c'est dans la dépêche du 28 février 1867 que va se trouver le premier mot, la première pensée relative à la cession du Luxembourg. Ce premier mot est prononcé par le ministre français, cette première pensée lui appartient.
Jugez-en, messieurs :
« Le Limbourg n'est plus autre chose qu'une province hollandaise, et le grand-duché doit être considéré comme un État parfaitement indépendant, gouverné par un grand-duc, qui se trouve en même temps être roi des Pays-Bas. »
Mais nous tournons la page, et nous rencontrons, sous la forme de l'insinuation la plus gracieuse, je le reconnais, cette prétention qui va s'introduire dans le cours de la discussion pour aller toucher l'État du Luxembourg :
« Vous écouterez donc avec attention, dit M. le ministre, tout ce que vous dira le cabinet de la Haye, et vous établirez un échange d'idées sur les moyens les plus propres à nous conduire au but que nous devons nous proposer en commun. Ce but, c'est d'obtenir l'abandon de toute prétention allemande sur le Limbourg, et l'évacuation de la forteresse du Luxembourg par la garnison prussienne qui l'occupe. »
Puis, la pensée va prendre un peu plus de consistance. Ceci n'est
qu'une précaution oratoire; elle ne coûte pas encore 158 millions, mais elle en viendra là. Voici qu'elle va se formuler :
« Je vais plus loin encore, et à mon sens, il est permis d'admettre qu'en acceptant avec bonne grâce le fait d'une réunion du grandduché à la France, le cabinet de Berlin croirait faire acte d'habile politique et aimerait à nous ménager une satisfaction morale et matérielle qui, en donnant aux relations des deux pays un degré plus marqué d'intimité, offrirait de nouveaux gages à la paix de l'Europe. »
Tout ceci était empreint assurément d'une très-grande estime vis-à-vis de l'honorable ministre qui dirige les destinées de la Prusse ; mais je crois que cette estime n'était pas tout à fait à la hauteur de la connaissance qu'on pouvait avoir de son véritable caractère. C'était une illusion que de supposer qu'agrandir la France, c'était être agréable à la Prusse, et qu'il n'y avait rien de mieux pour l'apaiser que de faire passer par ses mains un pouce de cette terre allemande que la nation enfiévrée revendiquait avec éclat.
Cependant, c'est là la conception qui se présente à la pensée de M. le ministre, et vous voyez comment il la formule. Et il y revient encore en disant dans sa dépêche du 21 mars :
« Chaque jour nous recevons de nouveaux témoignages du désir des habitants de se voir réunis à la France. Nous ne doutons pas que leur vote presque unanime ne vînt sanctionner les arrangements que le roi grand-duc est disposé à prendre avec nous. »
Eh bien! j'aurai l'indiscrétion de demander à M. le ministre quels sont les documents, les dépêches, qui l'autorisaient à tenir un pareil langage, comment il pouvait être sûr que le vote des populations nous aurait été favorable.
M. le baron de Reinach. Oui! oui! C'est certain!
M. Jules Favre. L'autre jour, M. le ministre nous disait qu'au Mexique il y avait eu 5,500,000 suffrages sur une population de 18 millions d'habitants, y compris les femmes, qui sont la moitié de la population, les enfants et tous les incapables. (Rumeurs.)
Eh bien ! on aurait fait voter ces braves Luxembourgeois, et on était sûr de leur vote unanime.
Cependant on avait diplomatiquement raison de douter, et je ne vais pas au delà de ce qui est officiel et communiqué.
Je rencontre dans la même publication une dépêche émanée d'un homme qui devait être bien informé : c'est notre chargé d'affaires près de la cour de la Haye. 11 disait, à la date du 4 novembre 1866 :
« Votre Excellence remarquera que la France déclare : premièrement, que les traités de 1815 sont abrogés; deuxièmement, que le grand-duché désire conserver son indépendance. *
Je le trouve très-bien avisé : conserver son indépendance quand on l'a, la reconquérir quand on l'a perdue, c'est toujours un acte (rès-louable et très-sensé, et se douner un maître, quelque puissant qu'il soit, quel que soit le prestige de gloire qui l'environne, c'est toujours une témérité, quand ce n'est pas un crime national. A la gauche de V orateur. Très-bien ! très-bien ! M. Jules Favre. Eh bien, il paraît que le Luxembourg n'était point animé des sentiments dont on trouve l'expression dans la dépêche du 21 mars 1867; il voulait conserver son indépendance. M. le ministre, voyant les choses au travers de ses espérances, croit que les Luxembourgeois vont lui tendre les bras : seulement il veut que ces marques d'affection se donnent avec la discrétion la plus entière, et la proposition d'une telle affaire pourrait gravement la compromettre; il dit notamment à S. M. le roi de Hollande : « Gardez-vous bien d'en parler à la Prusse ! Elle peut avoir mauvaise tête. Toutefois, il ne faut pas se méfier d'elle. Nous sommes sûrs que, lorsque nous serons cœur à cœur, nous la ramènerons. » Et on lui impose de se taire; et il arrive que le secret n'est pas bien gardé. Les rois eux-mêmes peuvent être sujets à ces faiblesses; car c'est le ministre des Affaires étrangères qui s'en plaint dans une dépêche à la date du 1er mai 1867, et qui a vraiment son côté piquant. Permettez-moi de vous en lire quelques passages.
« Je vous envoie également, dit M. le ministre des Affaires étrangères au ministre de France à la Haye, je vous envoie ci-annexée une copie de ma réponse à M. l'ambassadeur d'Angleterre.
« Ayant reçu aujourd'hui un télégramme par lequel vous m'annoncez vous-même qu'après s'être concerté avec le gouvernement britannique, le roi grand-duc a proposé de réunir la conférence à Londres le 7 de ce mois, je fais préparer les pleins pouvoirs qui sont nécessaires à l'ambassadeur de l'empereur à Londres, pour prendre part aux délibérations, et ils vont lui être incessamment expédiés. Je vous prie de vouloir bien faire savoir à M. le comte de Zuylen que j'ai reçu communication de la dépêche télégraphique que M. Lightenvelt a été chargé de me remettre, et porter en même temps à la connaissance de M. le ministre d'État du grand-duché la résolution du gouvernement de l'empereur. »
Tout cela me paraît prématuré et regrettable. Il en résulte qu'une négociation délicate, dont nous devions avec raison garder tous les fils entre les mains, et à laquelle nous devions conserver, tant que nous le jugerions nécessaire, un caractère confidentiel, a été entamée sans nous et en dehors de nous. Aussi, vous vous le rappelez, et vous pourriez, si cela était nécessaire, en trouver l'expression dans un document qui suit ceux que je viens de mettre sous vos yeux , en
Prusse ce fut une explosion de colère : il s'agissait de vendre le Luxembourg à la France, le sol germanique allait passer entre les mains de la race latine; c'était une sorte d'opprobre qui était infligé à la race germanique; et le pays tout entier était soulevé. Si bien que les paroles de M. de Bismarck qui sont rapportées dans ces documents et qui paraissent sévères, ne sont que L'écho affaibli de l'indignation qu'avait fait naître la négociation ainsi révélée.
C'est ainsi, messieurs, que cette indignation prit un caractère véritablement inquiétant; que, des deux côtés du Rhin, s'échangèrent des provocations qui pouvaient irriter les amours-propres et amener les résultats les plus funestes.
Cependant, messieurs, je le crois, le gouvernement n'a jamais voulu faire, même de cette négociation telle qu'elle était engagée, un cas de guerre ; quand je jette les yeux sur toutes ces dépêches, elles m'inspirent cette conviction, et je pense, messieurs, que vous la partagerez, qu'à aucune époque le gouvernement français n'a voulu engager la guerre avec la Prusse. Ce n'est pas moi, messieurs, qui lui en ferai un reproche. Seulement, ce que je lui demande, c'est d'apporter dans ses relations avec ce gouvernement de la sincérité et du sérieux; ce que je lui demande, c'est de ne pas compromettre les intérêts graves qui sont placés entre ses mains.
Je ne dirai pas qu'il soit responsable de la paix, puisque je ne trouve nulle part sa responsabilité, bien que devant l'histoire elle puisse être effective ; mais je dirai au moins qu'il a failli la compromettre sans le vouloir et sans le savoir. Dans les dépêches que j'ai étudiées, je rencontre en effet cette pensée , qu'en réalité il ne pouvait être question de guerre. La dépêche de M. le ministre des Affaires étrangères, en date du 18 avril, se termine ainsi :
« Nul ne sait mieux que M. de Bismarck combien de pareilles imputations... » ce sont les imputations qu'on rencontrait dans la bouche de tous les diplomates étrangers, qui affirmaient que la guerre allait éclater entre la France et la Prusse, par suite de l'ambition et des prétentions de la France. — « Nul ne sait mieux que M. de Bismarck combien de pareilles imputations sont dénuées de fondement. En suivant avec la Prusse des pourparlers confidentiels, dont son langage antérieur nous autorisait à espérer un meilleur résultat, nous n'avions au contraire d'autre but que de consolider pour de longues années la paix de l'Europe, en lui donnant pour base des rapports de confiance et d'amitié entre la France et l'Allemagne. Toute notre conduite proteste contre le soupçon d'arrière-pensées belliqueuses de notre part, et vous ne sauriez trop vous élever contre de pareilles allégations, si elles se produisaient à Saint-Pétersbourg. »
Ainsi, messieurs, et je tiens à constater ce fait, le gouvernement a
négocié avec une pensée de paix, et il a soulevé les orages de la guerre; il nous a contraints à ajouter à notre budget, à titre de précaution militaire, le chiffre énorme de 158 millions; il a jeté dans le pays une terreur assurément bien légitime. (Réclamations et exclamations sur un grand nombre de bancs.)
Messieurs, je me sers peut-être d'une expression qui rend mal ma pensée; je suis prêt, s'il le faut, à la modifier.
Personne n'est plus respectueux que moi envers le sentiment national que j'éprouve tout le premier.
Une voix. Il y paraît!
M. Jules Favre. Quand je parle de terreur, je ne parle pas de la crainte que peuvent faire éprouver les dangers de la guerre , mais je parle de cette crainte patriotique qui anime les âmes, toutes les fois qu'un grand ébranlement peut précipiter deux peuples l'un contre l'autre, et assurément les cœurs les plus vaillants, les esprits les plus généreux éprouvent de pareilles craintes. (Très-bien! à la gauche de l'orateur.)
Ces craintes sont venues à la suite de ces démarches et de ces négociations du cabinet français, qui, je le répète, n'avait pas le moindre prétexte pour amener un semblable résultat.
11 ne m'appartient pas de discuter ici la question de savoir s'il était bon, s'il était opportun, s'il était politique de réclamer l'évacuation de la forteresse du Luxembourg. (Ah! ah!)
Je dis que cela ne m'appartient pas, et voici quelle en est la raison, et très-certainement M. le ministre d'État ne la trouvera pas mauvaise : c'est qu'au mois de septembre 1866, M. le ministre des Affaires étrangères trouvait que la paix de la France était parfaitement compatible avec l'existence de la forteresse de Luxembourg et son occupation par l'armée prussienne, à moins qu'on ne dise qu'on a trompé la France, et on ne le dira pas; car, très-certainement, le 16 septembre 1866, la question n'était pas née. On a cependant tout examiné; on a jeté les regards sur la carte de l'Europe ; on n'a vu aucun danger à ce que les Prussiens occupassent la forteresse du Luxembourg; on n'a pas trouvé cette occupation incompatible avec la paix et avec la dignité de la France.
Je pourrais examiner cette question, mais cela est inutile. Je reconnais que, sur ce point, le gouvernement a obtenu une victoire diplomatique. Je ne suis pas assurément de ceux qui dédaignent ces victoires; elles me paraissent les plus précieuses, et celles qui doivent être le plus encouragées; car, au moins, elles ne sont jamais accompagnées d'effusion de sang.
Seulement, à côté de cette reconnaissance de la victoire diplomatique remportée par le gouvernement, il est juste de mettre en parai-
lèle ce que cette victoire lui a coûté. Je ne parle plus, messieurs, des 158 millions de dépenses de précaution qui cependant sont bien quelque chose pour ceux qui les payent; mais ce dont je parle, c'est la consolidation définitive de l'état de l'Europe vis-à-vis de toutes les puissances. Vous avez voulu d'un congrès, vous l'avez appelé, il s'est réuni, et c'est dans cette assemblée solennelle que la Prusse est apparue couverte des dépouilles de l'Autriche, qu'elle y a été admise telle, et que l'humiliation de cette dernière puissance a été solennellement consacrée.
Et aujourd'hui, ce n'est plus seulement une question prussienne; c'est une question européenne. C'est vis-à-vis de tous les cabinets que vous vous trouvez, c'est avec eux que vous auriez à compter.
Je sais bien qu'on a discuté, et qu'il me soit permis de le dire avec tout le respect que je porte aux hommes d'État de l'Angleterre, je sais bien qu'on a discuté peut-être avec plus d'habileté que de sincérité la question de savoir ce qu'étaient la solidarité et la garantie. Ces questions peuvent prêter à des équivoques, à des réponses douteuses, quand elles sont agitées dans des assemblées délibérantes; mais lorsqu'elles sont résolues sur le terrain et en face d'armées qui vont s'enlre-choquer, les traités engagent tous ceux qui les ont signés. Soyez sûrs que nous sommes aujourd'hui en face des puissances, et que la diplomatie du cabinet a eu cette conséquence qu'aujourd'hui ce n'est pas avec la Prusse que nous avons à traiter, mais avec tous les cabinets réunis.
Quant à moi, je suis loin de m'en affliger, mais je demande encore, avant de terminer, à constater quelle est, sur ce point, la disposition intérieure du cabinet français , qui contraste singulièrement avec les inquiétudes que sa politique a fait naître et avec les conséquences ruineuses qui en sont découlées.
Dans la communication dernière qui nous a été faite à la date du 13 mai, quel est le langage qu'on tient vis-à-vis de la Prusse? 11 n'est pas téméraire, il ne pèche pas par un excès de fierté. Vous allez en juger :
= Nous étions autorisés à espérer que nos relations amicales avec le cabinet de Berlin prépareraient une solution favorable , car notre intention a toujours été de ménager les justes susceptibilités de la Prusse et d'admettre dans une question qui avait à nos yeux un caractère européen, l'examen loyal des traités et de l'intérêt des grandes puissances.
« Nous ne saurions dire trop haut combien les puissances ont montré, dans la tâche qu'elles s'étaient imposée, d'esprit d'impartialité et de désir sincère d'arriver, par un équitable et honorable arrangement, au but de leurs efforts.
« Le gouvernement de l'empereur, — c'est ainsi que se termine ce document, — pense qu'il doit se féliciter d'avoir obtenu ces résultats, et d'avoir pu, en même temps, constater combien les sentiments des puissances à notre égard se sont montrés équitables et amicaux.
« 11 croit enfin utile de faire ressortir ce fait que, pour la première fois peut-être, la réunion d'une conférence, au lieu de suivre la guerre et de se borner à en sanctionner les résultats, a réussi à la prévenir et à conserver à l'Europe les bienfaits de la paix. Il y a là un indice précieux des tendances nouvelles qui prévalent de plus en plus dans le monde, et dont tous les amis du progrès pacifique et de la civilisation doivent se réjouir. »
Oui, messieurs, tous les amis du progrès pacifique et de la civilisation se réjouissent toutes les fois qu'une guerre est évitée ; mais tous les politiques sages et prudents doivent adresser de sévères critiques au gouvernement, toutes les fois qu'une guerre a été risquée sans utilité et sans raison valable.
Or, c'est précisément, messieurs, ce que nous avons à reprocher au cabinet. J'ai dit qu'il avait joué les destinées de la France sur une prétention à laquelle la France n'avait aucune espèce d'intérêt, je ne dirai pas sérieux, mais considérable, d'intérêt qui pût expliquer les résolutions extrêmes auxquelles le gouvernement pouvait être entraîné malgré lui.
Je faisais tout à l'heure allusion à ce sentiment d'irritation réciproque qui, à un instant fatal, s'est emparé des deux nations. Est-ce que j'ai perdu le souvenir, messieurs, de l'anxiété causée par cette irritation réciproque? Il ne m'en coûtait rien de rendre hommage au succès diplomatique obtenu par le gouvernement; je le félicitais d'avoir empêché ce déplorable fléau de la guerre. Mais ce qu'il faut dire pour être jusle, c'est qu'à côté du gouvernement, au-dessus du gouvernement, il faut encore tenir compte de l'émotion considérable qui s'est produite dans l'opinion publique, et cela d'un bout à l'autre de l'Europe. Oui, rendons-en grâces à ces progrès de la civilisation qui sont invoqués dans le document que je viens de lire; à mesure que l'éducation publique se perfectionne, chacun comprend mieux, comme le disait mon honorable ami M. Garnier-Pagès, que les peuples sont faits pour vivre en paix, et non pour s'entre-déchirer; que le temps des guerres, des conquêtes et des ambitions est passé, et que si des âmes perverses, malintentionnées ou téméraires, voulaient se jeter au milieu de ce mouvement pacifique, les peuples doivent les rejeter de leur sein.
Voilà ce qui a été compris d'un bout de l'Europe à l'autre ; cl je pourrais vous citer des faits éloquents qui prouveraient que ces sentiments étaient puissamment interprétés et avaient un écho en Angle-
gleterre et jusque dans les rangs les plus élevés, puisque cette femme, qui n'a pas été seulement un modèle de vertus privées dans la vie domestique, mais qui a été, je ne crains pas de le dire, l'honneur des souverains modernes, et qui s'est assuré une gloire impérissable parce qu'elle a toujours respecté les droits de la nation, elle a écrit de sa main royale au roi de Prusse, pour lui dire qu'il devait trouver dans son cœur des raisons d'étouffer les germes empoisonnés de la guerre. Elle a fait une noble action, elle a donné un grand exemple; cet exemple doit être compris par vous. Seulement ce n'est pas à des vœux stériles que nous devons nous borner!
Sans doute, quant à la question de la guerre, nous sommes tous d'accord : c'est un horrible fléau ; elle vous apparaît comme un fantôme. La guerre est quelquefois une nécessité; quand l'honneur est engagé, il ne faut marchander ni son sang ni ses trésors. Seulement, il n'est permis de risquer ces biens précieux que pour des causes qui peuvent réellement ou les compromettre ou les perdre; et c'est pour cela qu'il importe qu'une nation, quand elle veut éviter ces funestes résultats, ait le courage viril de surveiller elle-même et de gouverner ses propres affaires.
On vous parle sans cesse de confiance, on vous dit qu'il faut vous jeter dans les bras du gouvernement, que la moindre pensée de critique et d'opposition peut être sérieuse. De la confiance, messieurs ! alors que nous avons traversé toutes ces ruines et que nous marchons d'insuccès en insuccès ! De la confiance ! quand on a laissé consommer en Allemagne, pour ne pas sortir de l'Europe, cet état de choses qui peut être si menaçant contre la France et auquel elle ne peut opposer que sa générosité! Ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime. Vous êtes la nation, et c'est à la nation, forte de son caractère relevé, de son indépendance restituée, qu'il appartient de prendre la véritable direction de ses affaires. Sans cela, vous êtes menacés d'une autre expédition du Mexique en Europe, et peut-être que le jour où l'on se repentira de n'avoir pas su la prévenir, il sera trop tard. (Très-bien! très-bien! — Bravos et applaudissements sur plusieurs bancs à la gauche de l'orateur.)
PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF