‹ Discours parlementaires (volume 5)Chapitre 19 sur 55 · SUR LA SECONDE EXPEDITION DE ROME · texte numérisé non relu

SUR LA SECONDE EXPEDITION DE ROME

Messieurs,

La détermination prise par l'empereur de renvoyer à Rome l'armée qu'il en avait retirée, a causé en France et en Europe une émotion trop profonde pour que notre premier souci ne fût pas d'exprimer notre opinion sur cet incident considérable et d'avertir le pays de la situation nouvelle qu'elle lui impose.

Aussi nul ne s'est étonna que des demandes d'interpellations partissent de divers côtés de la Chambre, émanant de députés qui estiment, les uns qu'on a trop fait, les autres qu'on n'a point fait assez, mais s'accordant dans un sentiment d'inquiétude en présence d'un avenir incertain et menaçant. Je viens défendre l'opinion de ceux qui blâment la deuxième expédition de Rome.

Je ne me dissimule aucune des difficultés de cette tâche; pour l'accomplir, j'ai surtout besoin de votre patience; malheureusement je ne puis être court; j'ai en effet, pour justifier mon opinion, à mettre sous vos yeux de nombreux documents, cherchant moins à satisfaire mes amis qu'à convaincre mes adversaires. Je n'ai certes pas, messieurs, l'indiscrète ambition de changer vos votes ; mais je voudrais (et je tiendrais mon devoir pour rempli si j'y parvenais), je voudrais asseoir mon argumentation sur des bases solides, et la conduire avec vous par les voies de la logique jusqu'à cette conséquence qui me parait irréfutable, à savoir au dilemme fatal qui se pose devant le gouvernement et que je résume ainsi : ou bien l'abandon de l'Italie et de la papauté à elles-mêmes, ou bien le maintien efficace du pouvoir temporel du Pape, et cela, messieurs, non plus par

des demi-mesures, par des expédients, par des phrases vides de sens, par des actes contradictoires, mais par une politique virile et digne de la France.

Ce sont là, messieurs, si je ne me trompe, des conditions auxquelles il est impossible de ne pas aboutir, et je ne crois pas être téméraire en affirmant qu'elles sont dans les vues de tous ceux qui me font l'honneur de m'entendre. {Très-bien! sur quelques bancs.)

Il est temps de quitter les voies de l'indécision et de l'équivoque, de savoir ce qu'on veut et où l'on va, de le dire nettement, sans faiblesse comme sans déguisement, et c'est pour tâcher d'éclairer cette question que je demande la permission de parler devant vous avec une entière franchise. (Parlez! parlez!)

Or, messieurs, dans mon sentiment, la seconde expédition de Rome ne peut pas recevoir notre approbation, par les quatre raisons que voici : en premier lieu, parce qu'elle est contraire aux principes du droit; en second lieu, parce qu'elle compromet les intérêts de la France; en troisième lieu, parce qu'elle est funeste surtout à la cause qu'on a la prétention de servir ; et enfin, en quatrième lieu, parce quelle nous place dans une série de complications et d'embarras dont nous ne pouvons sortir que par une faute provoquant de légitimes mécontentements.

Pour établir ces quatre propositions, j'ai besoin, messieurs, d'entrer avec vous, sans les épuiser, bien entendu, dans l'étude des faits qui dominent et qui gouvernent cette question. Et cependant il m'est impossible, au seuil même de la discussion, de ne pas faire cette observation de conscience que, fidèle à ses antécédents, le gouvernement ne vous a pas consultés, qu'il a pris sur lui seul la responsabilité de sa décision. Rien ne lui était plus facile que d'agir autrement ; il pouvait vous convoquer en septembre; mais sans aller jusque-là, la distribution des documents diplomatiques que vous connaissez nous apprend que dès le mois de février le gouvernement avait l'œil ouvert sur les dangers que la papauté pouvait courir, qu'il a vu s'amonceler les nuages et grossir l'orage, qu'il a signalé dans le courant des mois de mai et de juin.

Vous n'avez pas oublié, messieurs, l'interpellation que j'ai pris la liberté d'adresser, au nom des droits du Corps législatif, à M. le ministre d'État, pour l'adjurer, après ces tentatives si malheureuses du pouvoir personnel, après ces désastres sur lesquels nous gémissons tous, impuissants que nous sommes à les réparer complètement, de ne s'engager dans aucune nouvelle entreprise sérieuse sans consulter le Corps législatif. La promesse a été faite; elle a été stérile, elle a subi le sort de tant d'autres qui ont été oubliées.

Ce que je liens à constater, c'est que votre pouvoir a été complé-

tement écarté, comme si, jaloux de son autorité, le pouvoir exécutif tendait à ne jamais se prononcer que seul quand il s'agit de la politique extérieure de la France.

Je le regrette profondément, car si vous aviez été consultés, de deux choses l'une : ou bien vous auriez déconseillé l'entreprise, et elle n'aurait pas eu lieu, ou bien vous l'auriez approuvée, et vous lui auriez donné l'immense autorité qui émane de vous, et très-probablement, je n'ose pas dire certainement, devant l'expression de la volonté de cette Assemblée, les agitateurs se seraient arrêtés, et on aurait évité de si grands désastres. (Rires dubitatifs et dénégations.)

Messieurs, vous pouvez penser le contraire, vous pouvez faire bon marché des droits de cette Assemblée. Je sais parfaitement qu'il y a parmi vous des députés dont telle est l'opinion : je ne la discute pas, je la constate seulement; mais il m'est bien permis à moi, en présence de l'oubli de vos droits, de dire ce qui les aurait fait respecter.

M. le marquis de Pire. Les agitateurs ne s'arrêtent jamais; ils mourront dans l'impénitence finale.

M. Jules Favre. L'honorable M. de Pire vient de dire qu'on n'arrête jamais les agitateurs. Je demande la permission de lui répliquer avec déférence que lorsqu'on n'arrête jamais les agitateurs, on se condamne soi-même, car je ne sache pas d'agitation qui ne puisse être désarmée par le droit et la justice. (Très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur. — Bruits divers.)

Je devais, messieurs, faire cette réserve et exprimer ce regret. Nous avons à nous occuper ensemble, non plus de ce qu'il y avait à faire, mais de ce qui a été fait.

Conformément à ses habitudes, le pouvoir ne nous soumet que des faits accomplis. Seulement, ces faits peuvent et doivent en engendrer d'autres. Ce n'est clone pas pour le vain plaisir d'exercer notre critique que nous les examinons, nous en aurions le droit, mais c'est afin de préserver, s'il est possible, notre pays des dangers et des embarras auxquels on l'a imprudemment exposé.

Eh bien, je disais, il y a un instant, que pour juger la seconde expédition de Rome, il fallait étudier les faits qui l'ont précédée, et nul ue pourra me contredire quand j'affirmerai que l'expédition' de 1867 se lie intimement à celle de 1849, qu'elle y est solidairement unie par la logique, par les faits militaires, politiques et diplomatiques, avec cette différence cependant que si l'expédition de 1849 a été une faute, celle de 1867 a élé une faute plus considérable encore; que si la situation créée à la France par l'expédition de 1849 était difficile, celle créée par l'expédition de 1867 est inexplicable.

Et, en ce qui concerne cette expédition de 1849, il n'est pas hors

de propos de rappeler, pour la moralité générale de la discussion,

qu'elle a été le résultat d'une surprise et d'une violence à la constitution d'alors.

En effet, c'est une opinion qu'on entend souvent défendre que celle qui consiste à affirmer qu'en 1849 l'unanimité ou la presque unanimité de la France désirait qu'on vînt au secours de la papauté.

Sans entrer dans aucune discussion à cet égard, il faut répondre que la France était alors officiellement représentée par une Assemblée à laquelle on a donné l'assurance qu'on n'attaquerait pas la République romaine , quand déjà on avait confié aux chefs de corps des instructions contradictoires qui leur donnaient l'ordre de l'attaquer. Il faut encore rappeler que lorsque l'assemblée , ayant eu connaissance de ces faits, après une discussion solennelle, a intimé au chef du pouvoir exécutif l'ordre de suspendre la marche de nos troupes, cet ordre a été violé. C'est par une désobéissance formelle à la constitution dont il était le gardien que le président a répondu au vœu souverain de la nation représentée par l'Assemblée.

Je sais, et je me hâte de le dire, qu'il a obtenu un bill d'indemnité devant l'Assemblée qui a succédé à celle dont je parle; seulement je fais remarquer à votre impartiale attention que, lorsque cette seconde Assemblée a été appelée à se prononcer, les faits étaient" accomplis, et que, d'ailleurs, à la revendication de la tribune se mêlait l'agitation de l'émeute, qui ne fut peut-être pas sans quelque influence sur le résultat du vote.

Quoi qu'il en soit, il n'était pas hors de propos de vous rappeler ces origines : elles sont précieuses dans cette discussion, et ce qui ne me paraît pas moins important, pour dissiper dès l'abord une erreur fondamentale qui, par sa nature délicate et respectable, obscurcit sans cesse les raisonnements les mieux intentionnés.

Rien n'est moins exact que de répéter qu'en 1849 la préoccupation exclusive de ceux qui dirigeaient les affaires fut une préoccupation des intérêts religieux.

Je ne veux pas dire, messieurs, que cette préoccupation fût étrangère à leur détermination; mais j'affirme qu'elle ne fut que secondaire, et que, si elle s'était présentée en première ligne, ils auraient été déterminés à s'abstenir. Je n'en veux pas de preuve plus considérable que celle que je rencontre dans un document qui a récemment et fort à propos été remis au jour par la presse. C'est une lettre du président, qui était alors représentant du peuple, le prince Louis- Napoléon, qui, le 2 décembre, — il y a aujourd'hui précisément dix-neuf ans, — faisait connaître son opinion sur l'expédition de Civita-Vecchia, dans les termes que voici :

2 decembre 1867. 307

(» Monsieur le Rédacteur ,

« Apprenant qn'on a remarqué mon abstention dans le vote relatif à l'expédition de Civita-Vecchia, je crois devoir déclarer que, tout en étant décidé à appuyer toutes les mesures propres à garantir efficacement la liberté et l'autorité du souverain pontife, je n'ai pas pu approuver par mon vote une démonstration militaire qui me semble dangereuse, même pour les intérêts sacrés qu'on voulait protéger, et de nature à compromettre la paix de l'Europe. »

Si j'avais à discuter cette opinion, messieurs, je n'aurais qu'à la fortifier par ma faible adhésion et par la démonstration puissante qu'ont fournie les événements qui se sont succédé.

Mais je constate que lorsque, en 1849, le prince Louis Bonaparte, devenu président, changea d'avis sur la question principale, — ce que je ne critique en aucune manière, — il y fut déterminé par des motifs qui étaient principalement politiques.

Ainsi, ce qu'il voulait, c'était contenir l'Autriche victorieuse, c'était protéger l'Italie abattue, et en même temps, ce qui domine cette question, comme vous allez le voir, améliorer le gouvernement temporel du Pape.

Ce sont là, messieurs, les trois principales préoccupations qui se sont présentées à son esprit, à l'esprit de ceux qui ont appuyé sa politique. Je n'en veux d'autre preuve que ce document justement célèbre, dont on a très-souvent parlé, qu'on ne saurait trop rappeler, car il est la pierre angulaire de la conduite que le gouvernement français va suivre dans cette négociation ; car il est, permettez-moi de le dire, le point de partage éternel entre le gouvernement français et la papauté, le problème insoluble devant lequel échoueront tous les respects, toutes les déférences, toutes les bonnes intentions, tous les patriotismes, en face de l'inflexibilité de la conscience et de la foi.

Nos troupes étaient rentrées à Rome; elles y exerçaient un ascendant souverain; et cependant, messieurs, elles n'y rencontraient point le but de l'expédition. L'expédition, en effet, n'avait pas eu pour objet seulement de ramener le Pape à Rome, mais encore et surtout d'établir, dans ce grand centre de population, un gouvernement qui fût d'accord avec les gouvernements des États qui l'avoisinaient. Or, non-seulement nous ne rencontrions pas sur ce point délicat, mais décisif, l'assentiment du Saint-Père, mais encore le Saint-Père manifestait à cet égard la résistance la plus vive; et voici dans quels termes le président s'en plaignait, le 16 août 1849, dans la

lettre qu'il adressait à M. Edgar Ney, et dont je vous demande la permission de mettre sous vos yeux quelques lignes :

« Mon cher Ney,

« La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais au contraire pour la régler en la préservant contre ses propres excès et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le prince qui, le premier, s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles.

« J'apprends avec peine que les intentions bienveillantes du Saint- Père comme notre propre action restent stériles en présence de passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention.

« Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape : amnistie générale, sécularisation de l'administration, Code Napoléon et gouvernement libéral.

« J'ai été personnellement blessé, en lisant la proclamation des trois cardinaux, de voir qu'il n'était même pas fait mention du nom de la France, ni des souffrances de nos braves soldats. »

Cet étonnement et ce chagrin, messieurs, le gouvernement a pu l'éprouver plusieurs fois dans le cours des expéditions et des négociations qui ont suivi, et, si souvent des reproches légitimes ont pu être adressés à l'Italie, vous voyez que le Pape était bien Italien à cet égard, et que le président avait parfaitement raison de lui reprocher l'oubli qu'il faisait des services rendus.

Mais le point sur lequel j'appelle spécialement votre attention, car vous allez voir qu'il est capital, c'est qu'en intervenant en Italie, à Rome, le gouvernement français ne prétend pas se mettre au service du Saint-Père, c'est qu'il veut, au contraire, non pas lui imposer, mais lui dicter des conditions ; et c'est précisément ce qui me faisait vous dire que le but de l'expédition était surtout un but politique; que la première pensée du gouvernement était de tenir tête à l'Autriche, non pas seulement par une occupation matérielle, mais encore par une influence morale.

En effet, après la bataille de Nôvare, rien ne pouvait entraver l'action de l'Autriche : le Piémont était abattu; elle pouvait en quelques marches gagner les Romagnes et entrer au Capitole. C'est là ce que le gouvernement français n'a pas voulu. Si l'Autriche avait

ainsi secouru le Pape, elle l'aurait secouru sans condition; car le caractère de l'intervention autrichienne, c'est la soumission, et le caractère de l'intervention française, c'est le conseil. Or, le conseil adressé au pouvoir du Pape, c'est l'impiété ; et ne l'oubliez pas, — lorsque j'arriverai au dernier terme de cette question, je vous ferai toucher du doigt cette proposition, — ceux-là ne sont pas moins impies et révolutionnaires, qui enveloppent leurs pensées dans le respect, mais qui, fermes dans leurs convictions, proposent au Pape des avis, que ceux qui, violents, sincères dans leurs convictions, veulent imposer par la force un gouvernement que le Pape repousse.

Eh bien, vous le voyez, en 1849, au moment où l'expédition commençait, le président posait d'une main nette et ferme les conditions de cette intervention.

Je vous disais que ces conditions avaient été un point de séparation entre la France et le Saint-Siège. Qui en pourrait douter? Je n'ai pas à le démontrer, les faits sont trop éclatants pour que je vous, impose cette fatigue ; et il est clair que pendant les dix années qui se sont écoulées de 1849 à 1859, le gouvernement français a épuisé toutes les négociations sans arriver à aucun résultat. Ah! MM. les ministres me feront cette concession, que de 1852 à 1859, au moins le gouvernement n'a pas été gêné par les écarts de cette tribune. Je ne veux, sur mes honorables prédécesseurs, prononcer que des paroles obligeantes. Mais cependant l'histoire est là pour nous apprendre qu'ils n'ont été ni des séditieux, ni des indiscrets; qu'ils ont laissé le gouvernement parfaitement libre dans son action ; et je ne crois pas que, jusqu'à la date que je viens d'indiquer, le nom de Rome ait jamais été prononcé dans l'enceinte du Corps législatif.

Un membre. Jamais, c'est beaucoup dire.

M. Jules Favre. Eh bien, maître de lui, sans aucune espèce d'entraves, qu'a fait le gouvernement vis-à-vis du Pape? Rien! absolument rien! Et il était impossible en effet qu'il pût faire quelque chose, par la raison excellente qu'on était vis-à-vis de deux propositions qui s'excluent, vis-à-vis de deux vérités s'affirmant par ellesmêmes, et croyant chacune être la vérité : l'une, avec la toute-puissance de la raison et de la civilisation moderne; l'autre, avec l'autorité auguste et imposante de la conscience et de la foi.

Prétendre les concilier était une chimère. Et vraiment, messieurs, il me semble qu'il ne fallait pas une très-grande clairvoyance pour le deviner.

Le gouvernement cependant n'a pas cessé d'espérer, même alors qu'il avait toutes raisons de n'espérer plus. Il a persisté dans sa confiance, il a été, vis-à-vis du Saint-Père, le fils le plus soumis, tout en se montrant ferme, je le reconnais, car il n'a jamais abandonné

la thèse qu'il avait posée : il a cherché au moins à obtenir les concessions les plus simples, à obtenir quelque chose. Il a échoué complètement; et en 1859, les choses en étaient au point où elles se trouvaient en 1849, sauf que la parole du président avait été tournée en dérision, et que nous avions dépensé plus de cent millions qui n'étaient plus dans notre trésor. (Très-bien! à la gauche de l'orateur.

— Rumeurs sur plusieurs bancs.)

Voilà le résumé de la première partie de cette expédition, et je ne crois pas qu'il soit possible de me reprendre en un seul point du récit que je viens de faire.

Les choses changent en 1859, et il était impossible qu'il en fût autrement. Quand, en effet, l'Autriche menace le Piémont, quand celui-ci, portant au cœur cette vieille et incurable blessure de Novare, veut reconquérir son indépendance et se précipiter de . nouveau sur les champs de bataille pour en courir tous les généreux hasards, la France sent à merveille que son intérêt est engagé, qu'il ne peut pas lui être indifférent que l'Autriche vienne camper au pied des Alpes; et ce n'est pas en vain que, depuis que la France est constituée, elle a défendu les intérêts de l'Italie contre les intérêts de l'empire de Charles-Quint et de tous les autres potentats qui sont assis sur le trône impérial de l'Allemagne.

La France avait donc un intérêt, en 1859 ; elle le fait prévaloir par un secours armé. Il ne fallait pas être doué d'une grande sagacité pour prévoir que, quand le drapeau tricolore paraîtrait de l'autre côté des Alpes, il serait accueilli comme une espérance d'émancipation et de liberté.

Aussi, dans cette enceinte, un orateur prit-il la liberté d'adresser au gouvernement cette simple question : Vous entrez en campagne, vous voulez sans doute que la victoire couronne vos efforts, et après avoir donné la liberté et l'indépendance à l'Italie, vous aurez la sagesse et le bon sens de ne pas vouloir la refuser à Rome. Mais les événements viendront bientôt vous commander des résolutions imprévues, et vous ne pouvez pas savoir ce que sera l'ébranlement du territoire pontifical, lorsque nos armées viendront sur la frontière faire prévaloir les principes de 89. Si dans ce mouvement le pouvoir vermoulu des cardinaux vient à s'écrouler, que ferez-vous?

A ce moment, messieurs, le gouvernement répondit par le silence; il était éloquent ; car ne pas parler, c'était se réserver sa liberté d'action, et quand le pouvoir du Pape était si ouvertement menacé, c'était ne pas le soutenir.

Le gouvernement a été fidèle, je ne dirai pas à cet engagement,

— je ne veux ni rien dénaturer, ni rien exagérer, — mais, au moins, à ce sous-entendu qui a dû frapper les esprits attentifs.

En effet, je n'ai pas besoin de vous rappeler que le cours de cette année 1859 fut signalé par des publications semi- officielles dans lesquelles, pour la première fois, le pouvoir temporel du Pape fut discuté avec une grande franchise, au nom de la civilisation, au nom des principes modernes, mis en question, et discrètement condamné. Je n'ai pas besoin non plus de vous rappeler les paroles auxquelles tout à l'heure je faisais allusion, qui ont été plus tard prononcées dans l'enceinte législative et qui toutes ont le même sens ; mais un fait plus significatif se manifeste, il est présent à toutes vos mémoires.

Ce qu'on avait prévu devait se réaliser, c'est-à-dire que lorsque notre armée parut sur la crête des Alpes, l'Autriche tressailit; elle sentit la nécessité de concentrer ses forces et de rappeler vers le Nord les troupes qui occupaient les Romagnes.

Immédiatement les populations se déclarèrent indépendantes, et ce n'était pas le faible pouvoir des cardinaux qui pouvait arrêter leur essor.

Un peu plus tard, que fit le Saint-Père? Il chercha à reconquérir son pouvoir par la force.

Ici, messieurs, je reproche au gouvernement d'avoir manqué de netteté et de franchise. Sa politique me paraît, comme elle va l'être dans les circonstances suivantes, marquée au coin de l'équivoque. Il favorise les entreprises du Saint-Père, il va jusqu'à autoriser un illustre et malheureux général à commander son armée. Il n'avait qu'un mot à dire pour que les provinces pontificales fussent respectées. Ce mot, il est certain qu'il l'a dit en sens inverse et que, si l'armée pontificale a été écrasée, je ne dirai pas que c'est par le fait, mais que c'est sans l'opposition de la France. {Rumeurs sur quelques bancs.)

Or, vous le comprenez, la situation est changée. Quand il était question de l'impuissance du gouvernement français vis-à-vis du Saint-Père, nous étions en présence d'un système indestructible, c'est-à-dire l'inertie calculée et réfléchie.

Si M. le ministre des Affaires étrangères sentait le besoin d'ouvrir le portefeuille qu'il a dans les mains et de consulter les archives, il verrait que les réponses du Saint-Père de 1849 à 1859 n'ont pas été autres : il a constamment éludé; il n'a voulu donner aucune satisfaction. Mais, en 1859, son attitude change complètement : il venait d'être dépouillé de ses provinces, il les revendique, et cette revendication sera la condition préalable, la base indispensable de toute négociation; toutes les fois qu'un de nos ambassadeurs parlera des Affaires étrangères au Saint-Père lui-même, on lui répondra : « Nous ne parlons pas le même langage, nous n'avons pas la même doctrine,

nous ne pouvons nous entendre ; réintégrez-nous dans notre position, et puis nous discuterons. » Et comme la France ne voulait pas de cette diplomatie, tout se passait en actes de courtoisie qui pouvaient satisfaire quelques-uns de nos ambassadeurs, mais qui ne satisfaisaient pas les autres, comme le sait parfaitement M. le ministre des Affaires étrangères, et qui étaient complètement stériles pour la solution de la question.

Donc, à partir de 1859, le gouvernement du Saint-Siège ne cesse de réclamer la restitution de ses provinces, et le gouvernement français ne cesse de les lui refuser.

Dès le commencement de 1860, le Pape prononce une allocution et publie une encyclique dans laquelle il dénonce, avec une extrême véhémence de style, les spoliateurs de son patrimoine.

11 était impossible que le gouvernement français entendît sans s'émouvoir un pareil langage. M. le ministre des Affaires étrangères d'alors, le regretté M. Thouvenel, prit la plume, et voici ce que j extrais de sa circulaire qui porte la date du 8 février 1860 :

« Je ne m'arrêterai pas pour le moment à relever les reproches plus ou moins articulés qui sont dirigés par l'encyclique contre la ligne de conduite suivie par l'empereur à l'égard du Saint-Siège dans les difficiles conjonctures de ces derniers temps. L'histoire, dans son impartialité, dira un jour à qui doit appartenir la responsabilité des événements, ou du souverain dont les efforts ont constamment tendu à les prévenir, ou de ceux qui, se refusant à toute concession et à toute réforme et se renfermant dans une inexplicable inaction, ont laissé empirer l'état des choses jusqu'à ce point où le mal devient souvent irrémédiable. »

Messieurs, je n'accuserai pas ce langage de manquer de franchise, mais je prends M. le ministre des Affaires étrangères lui-même à témoin : pouvait-il être plus agréable au Saint-Siège? et n'est-ce pas la plus étrange, la plus fausse et la plus illogique des situations que celle d'un gouvernement qui en protège un autre en le blâmant devant l'Europe entière, en lui faisant entendre ses vérités, en l'accusant d'obstination, en lui disant qu'il est la seule cause d'une situation devenue irrémédiable? Et ce n'est pas seulement M. le ministre des Affaires étrangères qui s'exprimait ainsi. Je vous ai dit que je ne pouvais être court, et si j'ai fait quelques citations, j'en pourrais faire un beaucoup plus grand nombre, et les documents abondent : ils aboutissent tous à la même conclusion, et c'est pour cela que, tout en abusant de votre attention, je la ménage; je cherche ce qui précise davantage la pensée de MM. les ministres.

Mais quelle citation pourrais-je faire qui allât plus droit à la question que j'examine, que de rappeler la réponse si nette de M. Bil-

lault à notre collègue M. Relier, dans la séance du 31 mars 1861 : « Il a fallu qu'une force étrangère ne cessât pas un instant de comprimer les populations pour les soumettre à un joug qu'elles ne voulaient pas supporter... L'histoire est là, et elle vous donne la démonstration complète.

« Que fallait-il faire? ajoutait-il; dites-le-nous! Fallait-il restituer son ancienne action à l'Autriche, ou fallait-il l'exercer à sa place? Fallait-il, pesant sur les populations, nous faire les exécuteurs des volontés du gouvernement que nous condamnions, les gendarmes d'une politique que nous trouvions odieuse, et prendre la responsabilité des faits que l'Europe entière condamnait? Je vous le demande, fallait-il le faire? »

Et, de toutes parts, messieurs, dans cette assemblée, on s'écriait : « Non! non! » Je dis de toutes parts moins quelques voix isolées, et le ministre était couvert d'applaudissements, et vous avez ratifié par là ses déclarations. Or, ces déclarations, quelles étaient-elles? Que nous ne devions pas nous mettre au service des prétentions que nous trouvions odieuses; que nous ne devions pas soutenir et imposer par la force un gouvernement que nous ne pouvions pas moralement accepter; que nous ne devions pas, pour lui, verser le sang de la France, en nous jetant dans de nouvelles entreprises. Et cependant, quelquefois, l'honorable et éloquent ministre faisait entendre des expressions d'espérance, qui, à coup sûr, étaient très-légitimes de sa part, mais que l'avenir a cruellement démenties, quand, dans la session suivante, en 1862, il prononçait ces paroles non moins significatives :

« Quand nous aurons démontré d'une façon aussi claire que le jour qu'il n'y avait aucune raison sérieuse pour que le gouvernement pontifical se cantonne dans cette immobilité absolue qu'on nous oppose ; quand il sera devenu évident que ce fameux non possamus est à la fois faux et dangereux ; quand il sera certain pour tous que ce n'est pas avec l'immobilité qu'on pourra remédier à la situation, conjurer les orages, faire la part des difficultés; quand on aura bien fait comprendre qu'une obstination aussi entière, aussi absolue, compromet tous les intérêts religieux et temporels; quand nous aurons amené à le croire et la France et l'Europe... » Écoutez ceci : « Quand nous aurons fait une trouée dans les aveuglements mêmes de la cour de Rome, pour arriver jusqu'à l'esprit du Saint-Père, est-ce que la question n'aura pas fait un grand pas? »

Nous sommes en 1867 : où est la trouée? Je dirai tout à l'heure ce qui a été fait, et je le dirai, messieurs, avec une tristesse qui sera partagée par un grand nombre de ceux qui me font l'honneur de jnentendre, quelle que soit d'ailleurs leur opinion.

Ce que voulait M. Billault, ce n'était pas assurément le triomphe de la force, c'était le triomphe de la persuasion et de la raison. Il a échoué comme ses prédécesseurs, comme ceux quil'ont suivi, et il était impossible, messieurs, qu'il en fût autrement; car, encore une fois, on prétendait concilier deux choses tout à fait inconciliables. Et j'ai là la circulaire de M. le ministre des Affaires étrangères en date du 11 janvier 1862, dans laquelle, fatigué de toutes les résistances, il pose enfin nettement la question, il la pose, permettez-moi de le dire, sur le véritable terrain politique. Nous avions rendu un service considérable au Saint-Père , mais ce n'était que le prince temporel que nous avions assisté; nous n'entendions pas faire aux intérêts religieux cette injure qu'ils eussent besoin de nos armes pour triompher. Le prince temporel nous devait donc quelques égards, quelques concessions. Autour de lui s'était établi un grand empire que la France n'avait pas voulu créer, je dis la France, je devrais dire le gouvernement de l'empereur; il avait pensé d'abord à créer en Italie un système fédératif comme étant le meilleur; mais quand le système unitaire a été accepté par la nation, il n'y a mis ni obstination, ni hostilité, il l'a accepté de bonne foi, j'en suis convaincu. Eh bien! après l'avoir accepté, quel était son devoir? C'était de le faire respecter, car, s'il le respectait lui-même, il devait le faire respecter surtout par ceux qui devaient tant au sang et aux trésors de la France.

Eh bien, vous le savez, messieurs, le gouvernement du Saint-Père s'obstinait à ne pas reconnaître l'Italie, et toutes les fois que dans les documents diplomatiques il en parlait, c'était toujours le gouvernement subalpin, le gouvernement piémontais.

Je ne m'occupe pas du gouvernement subalpin ni du gouvernement piémontais, mais de la France, et quand on injurie un allié de la France, c'est la France qu'on injurie... (approbation sur quelques bancs. — Murmures sur d'autres)... et la France a le droit de parler haut et ferme.

Vous allez voir, messieurs, que c'est contre un ministre, que c'est contre sa circulaire que vous murmurez, ce qui est imprudent et bien contraire à vos habitudes. (Bruits et rumeurs.)

Écoutez, en effet, voici ce que dit M. le ministre :

« En reconnaissant le royaume d'Italie, le gouvernement de l'empereur a agi dans la conviction que l'hypothèse d'une restauration du passé n'était plus réalisable; et, sans parler des puissances qui ont cessé de rattacher au Saint-Siège le symbole de leur foi, les résolutions successives du Portugal, de la Belgique et du Brésil ont assurément la même signification. Parmi les monarchies catholiques, il n'en est ainsi que trois qui se soient abstenues de renouer des relations

officielles avec la cour de Turin : ce sont l'Autriche, l'Espagne et la Bavière, et il est permis de supposer que la position particulière de ces puissances à l'égard des souverains dépossédés de Naples, de Parme, de Toscane et de Modène, n'a pas été sans exercer une grande influence sur leur ligne de conduite. Aucun cabinet, d'ailleurs, ne songe à réagir par la force contre l'ordre de choses inauguré dans la Péninsule. Ouvertement proclamé ou tacitement admis, le principe de non-intervention est devenu la sauvegarde de la paix européenne, et la cour de Rome n'attend certainement pas d'un secours étranger les moyens de reconquérir les provinces qu'elle a perdues. Je vais plus loin : je me refuse à croire qu'elle consentît jamais à provoquer elle-même, dans un intérêt dont le succès serait au moins douteux, l'une des conflagrations les plus redoutables qu'eût encore enregistrées l'histoire. »

En donnant ces instructions à son ambassadeur, M. le ministre des Affaires étrangères a le chagrin de recevoir une dépêche qui porte la date du 18 janvier 1862 et qui ne laisse que fort peu d'espoir, si elle en laisse aucun. Après avoir rappelé que, mis en présence de S. Exe. M. le secrétaire d'État aux affaires étrangères du gouvernement pontifical, il n'a pas pu en recevoir d'autre réponse que celle que je signalais tout à l'heure, c'est-à-dire « antea restituendum : nos provinces, rien que nos provinces, et nous verrons après », M. l'ambassadeur termine sa dépêche ainsi :

« En résumé, Monsieur le ministre, Votre Excellence posait cette question dont je reproduis les termes mêmes : — Devons-nous nourrir l'espoir de voir le Saint-Siège se prêter, en tenant compte des faits accomplis, à l'étude d'une combinaison qui assurerait au Souverain Pontife des conditions permanentes de dignité, de sécurité et d'indépendance nécessaires à l'exercice de son pouvoir? — C'est avec un profond regret que je me vois obligé de répondre négativement; mais je croirais manquer à mon devoir en vous laissant une espérance que je n'ai pas moi-même. »

Ceci , messieurs, ne laisse pas de place à l'équivoque, et je m'explique à merveille comment l'honorable ministre qui avait signé cette dépêche n'a pas voulu rester dans le cabinet qui la déchirait par la seconde expédition de Rome. Il a, par là même, messieurs, donné un exemple toujours précieux, rare dans notre temps, d'indépendance et de dignité de caractère. Il ne m'appartient pas ici d'apporter visà-vis de lui des paroles qui pourraient sembler être celles d'un courtisan. Nous savons tous que , dans son passage au ministère de l'Intérieur, il s'est fait apprécier par des qualités personnelles que tous nous avons reconnues. (Interruptions diverses.) Mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'en déposant son portefeuille, en ne voulant pas

consentir à accepler la désertion de la dépèche qu'il avait signée en 1862, il a montré que l'autorité morale vaut mieux que l'autorité officielle, qui peut, elle, rester debout, malgré les plus éclatants démentis. Il n'a pas voulu accepler une pareille situation; il s'est retiré précisément parce qu'il avait été à même mieux que personne de voir quelle était l'étendue du mal et quelle était la force de la résistance.

Elle était telle, cette résistance, qu'il a fallu, quelques mois après, que l'empereur intervint lui-même, et que, dans une lettre restée célèbre, qui porte la date du 20 mai 1862, il fit connaître à l'Europe entière qu'il avait atteint le terme de la patience, et qu'il était temps d'en finir.

Je regrette, messieurs, de ne pouvoir mettre ce document tout entier sous vos yeux,' tant il est important, tant il contient de raisons de décision dans la question qui nous occupe, tant je serai heureux de l'invoquer quand je serai arrivé à formuler le jugement que ma conscience vous doit. Je ne vous en lirai que des fragments, mais j'espère que ces fragments suffiront à ma démonstration.

L'empereur dit, dans cette lettre :

« Mes efforts, je l'avoue, sont venus jusqu'à présent se briser contre des résistances de toutes sortes, en présence de deux partis diamétralement opposés , absolus dans leurs haines , comme dans leur1 convictions, sourds aux conseils inspirés par le seul désir du bien. Est-ce une raison pour ne plus persévérer et abandonner une cause grande aux yeux de tous et qui doit être féconde en bienfaits pour l'humanité?

« Il y a urgence à ce que la question romaine reçoive une solution définitive, car ce n'est pas seulement en Italie qu'elle trouble les esprits; partout elle produit le même désordre moral, parce qu'elle touche à ce que l'homme a le plus à cœur, la foi religieuse et la foi politique.»

Et un peu plus loin :

« Le Saint-Siège a un intérêt égal, sinon plus fort, à celte réconciliation, car si le Saint-Siège a des soutiens zélés parmi tous les catholiques fervents... » Écoutez ceci, messieurs! — « il a contre lui tout ce qui est libéral en Europe, il passe pour être en politique le représentant des préjugés de l'ancien régime, et aux yeux de l'Italie pour être l'ennemi de son indépendance, le partisan le plus dévoué de la réaction. Aussi est-il entouré des adhérents les plus exaltés des dynasties déchues, et cet entourage n'est point fait pour augmenter en sa faveur les sympathies des peuples qui ont renversé ces dynasties. Cependant cet état de choses nuit moins encore au souverain qu'au chef de la religion. Dans les pays catholiques où les idées nouvelles ont un grand empire, les hommes, même les plus sincèrement attachés à leurs croyances, sentent leur conscience se troubler et le

doute entrer dans leur esprit, incertains qu'ils sont de pouvoir allier leurs convictions politiques avec des principes religieux qui sembleraient condamner la civilisation moderne. Si cette situation pleine de périls devait se prolonger, les dissentiments politiques risqueraient d'amener des dissidences fâcheuses dans les croyances mêmes.

« L'intérêt du Saint-Siège, celui de la religion, exigent donc que le pape se réconcilie avec l'Italie, car ce sera se réconcilier avec les idées modernes, retenir dans le giron de l'Église 200 millions de catholiques et donner à la religion un lustre nouveau en montrant la fui secondant les progrès de l'humanité. »

Je vous supplie , messieurs, de vouloir bien retenir ces réflexions ; elles sont, à mon sens, la sagesse même. Oui, la résistance de la papauté était la cause du désordre moral de l'Italie et, jusqu'à un certain point, de l'Europe ; oui, elle jetait dans les esprits une incertitude déplorable; oui, elle éloignait les consciences de principes qui n'étaient point en harmonie avec la civilisation de l'Europe.

Voilà ce que dit l'empereur, et il ajoute que la religion a encore plus à souffrir que le pouvoir temporel du Saint-Siège.

C'est pour cela qu'il ordonne à son ministre des A ffaires étrangères, qui était encore M. Thouvenel, de donner à son ambassadeur à Rome les instructions les plus positives.

Je ne mets pas sous vos yeux, messieurs, — je ne veux pas fatiguer votre bienveillante patience, — le texte de ces instructions, non plus que de celles qui suivent, car ces ministres changent, mais la pensée reste la même.

A M. Thouvenel succède l'honorable M. Drouyn de Lhuys, qui dit, le 31 octobre 1862 :

« Notre occupation prolongée des États romains est d'autre part, ou ne l'ignore pas, vivement, sinon justement attaquée en France au nom de principes et d'intérêts qui sont les nôtres, et le gouvernement de l'empereur se croit en droit de demander au Saint-Siège de lui faciliter sa tâche, en désarmant, par l'usage éclairé et libéral de son pouvoir, les adversaires de sa souveraineté. »

Vous n'ignorez pas, messieurs, que l'honorable ambassadeur qui se trouvait à Rome répond par une seconde dépêche qui est non moins positive que la première , qui est même beaucoup plus explicite, qui entre dansdes détails que j'écarte, mais qui arrive à la même conclusion.

Ainsi l'impuissance démontrée du gouvernement français de faire entrer quoi que ce soit de ses idées dans la chancellerie romaine; une fin de non-recevoir inflexible, absolue; ce nonpossumus que l'honorable M. Billault croyait pouvoir vaincre, il est victorieux.

Dans cette situation, la France pouvait-elle, sans nuire à sa propre dignité, sans avouer, comme on l'a fait dans celle enceinte, qu'il y

avait une violation des principes mômes de son gouvernement, pouvait-elle continuer une occupation qui commençait à inquiéter l'Europe ? Et d'ailleurs, sans tenir compte de cette occupation, descendant au fond de leur conscience, les hommes qui gouvernaient la France sentaient à merveille qu'il n'était pas possible de rester plus longtemps en désaccord avec les principes que , volontairement ou involontairement, ils foulaient aux pieds.

Alors, en 1864, intervient entre la France et l'Italie la convention du 15 septembre, qui est précédée d'une dépêche de M. le ministre des Affaires érrangères, fort explicite et dans laquelle il rend compte des motifs qui forcent le gouvernement français à abandonner enfin le gouvernement du Saint-Père, en lui maintenant, je le reconnais, sa protection morale.

Dans cette dépêche, en date du 12 septembre 1864, je lis ces quelques lignes :

« Combien de raisons , en effet , n'avons-nous point de souhaiter que l'occupation ne se prolonge pas indéfiniment? Elle constitue un acte d'intervention contraire à l'un des principes fondamentaux de notre droit public, et d'autant plus difficile à justifier pour nous, que notre but, en portant au Piémont l'appui de nos armées, a été d'affranchir l'Italie de l'intervention étrangère. »

Voilà pour le principe de l'intervention en Italie.

Maintenant, quant à la cour de Rome, le ministre se sert de ces expressions, dont je n'ai pas besoin de faire ressortir devant vous la gravité :

« Notre conscience nous oblige trop souvent à donner des conseils que trop souvent aussi celle de la cour de Rome croit devoir décliner. Si notre insistance prenait un caractère trop marqué , nous semblerions abuser de la force de notre position, et, dans ce cas, le gouvernement pontifical perdrait devant l'opinion publique le mérite des résolutions les plus sages. D'autre part, en assistant à des actes en désaccord avec notre état social et avec les maximes de notre législation, nous échappons difficilement à la responsabilité d'une politique que nous ne saurions approuver. »

Ainsi, le droit est violé, il est violé sans résultat; les sacrifices qu'on a faits pendant dix-sept années sont demeurés sans aucune espèce de fruit. La France retire son action; elle s'entend avec l'Italie, avec l'Italie seule; et, placée vis-à-vis de cette puissance, elle signe la convention qui porte la date du 15 septembre.

Permettez-moi, messieurs, de m'arrêter un instant à celle convention, car elle est certainement l'objection la plus redoutable que puissent rencontrer ceux qui adoptent l'opinion que j'ai l'honneur de défendre devant vous.

La convention conclue le 15* septembre 1864 entre la France et l'Italie, elle était libre, — nul n'en peut douter, — de la part de la France, une déclaration d'impuissance résignée : la France s'était épuisée en vains efforts, elle ne voulait pas continuer davantage.

J'ai dit que, cependant, la France n'entendait pas retirer son appui moral au Saint-Père , et elle le prouve en imposant à Fltalie deux engagements : le premier, de transporter sa capitale à Florence ; le second, de surveiller les frontières du gouvernement pontifical, c'est-à-dire non-seulement de ne pas les franchir, mais encore d'empêcher, même par la force, qu'elles ne soient franchies.

En effet, l'articleler de la convention du 15 septembre est ainsi conçu :

« L'Italie s'engage à ne pas attaquer le territoire actuel du Saint - Père et à empêcher, même par la force, toute attaque venant de l'extérieur contre ledit territoire. »

Puis, l'article 2 porte :

« La France retirera ses troupes des États pontificaux graduellement et à mesure que l'armée du Saint-Père sera organisée. L'évacuation devra néanmoins être accomplie dans le délai de deux ans. r

Enfin, dans l'article 3, il est dit :

« Le gouvernement italien s'interdit toute réclamation contre l'organisation d'une armée papale composée même de volontaires catholiques étrangers1, suffisante pour maintenir l'autorité du Saint- Père et la tranquillité tant à l'intérieur que sur la frontière de ses États, pourvu que cette force ne puisse dégénérer en moyen d'attaque contre le gouvernement italien. »

Voilà la convention, messieurs, convention, je le répète, passée entre la France et l'Italie, et à laquelle le Saint-Père est resté étranger, à laquelle il a entendu rester toujours étranger. Il a pu la connaître; mais elle lui est demeurée sans application, et il n'en a jamais pu réclamer le bénéfice.

Je disais tout à l'heure que cette convention était, de la part du gouvernement français, une déclaration d'impuissance résignée; que le gouvernement français avait été dans la nécessité de reconnaître qu'il ne pouvait avoir raison de la résistance du Saint-Père; mais il espérait, — c'est ce qui résulte de l'étude de tous les documents qui accompagnent ce grand acte diplomatique, — que, laissé à lui-même vis-à-vis du gouvernement italien , ne portant plus le poids de cette occupation étrangère dont souvent il avait fait le reproche même à ceux qui croyaient le secourir, le Pape s'accorderait plus facilement avec le gouvernement d'Italie. Le gouvernement français n'abandonnait pas, sans doute, l'idée d'une conciliation; mais il comprenait qu'elle était impossible avec l'occupation, il espérait qu'elle sérail plus facile quand cette occupation aurait cessé.

Cependant, si la France, tout en abandonnant la politique d'occupation, n'abandonnait pas l'idée d'une conciliation, plus facile même, elle espérait, après la cessation de cette occupation, entre Rome et l'Italie, elle n'entendait, je le reconnais, aliéner en aucune façon sa liberté d'action : aussi se L'était-elle réservée complètement sans s'expliquer. Mais, de son côté, l'Italie n'abandonnait pas ses aspirations et ses votes, elle ne renonçait pas à cette prétention, — que j'énonce sans la juger, le moment n'est pas opportun, — que Home lui était nécessaire pour la consolidation de son établissement unitaire.

C'est ce qui me permet de dire que la convention du 15 septembre 1864, qui a été conclue dans des intentions excellentes, je n'eu doute pas, avec les espérances les plus légitimes, était réellement, que les partis le voulussent ou ne le voulussent pas, une sorte de déception réciproque; car chacun s'était réservé un en cas mystérieux qui devait nécessairement aboutir à une rupture.

Vous savez, messieurs, quelles ont été les explications qui ont suivi cette convention; vous savez comment l'Italie s'est émue des expressions peu claires qu'elle contenait; vous savez comment le chargé d'affaires a été dans la nécessité de provoquer de nouvelles négociations, et comment de ces négociations il est ressorti que chacun conservait ses droits, que l'Italie pouvait aller à Rome, pourvu qu'elle n'employât que des moyens moraux... (Exclamations et rires.)

J'accepte, messieurs, très-volontiers vos murmures...

M. le marquis de Pire. Nous ne murmurons pas, monsieur Favre, nous sourions. (Bruit.)

M. le président Schneider. Si vous ne murmurez pas, vous parlez, et c'est trop. Laissez continuer l'orateur.

M. le marquis de Pire. Pour ma part, je n'ai pas murmuré; j'ai souri de ces moyens moraux qui me rappellent la morale indépendante.

M. Jules Favre. J'accepte très- volontiers vos mouvements; si vous voulez, je crois qu'il n'y a pas de mot plus inoffensif, pourvu que, me permettant de me servir dune expression de mon métier, ces mouvements soient synallagmatiques, c'est-à-dire qu'après avoir ainsi manifesté votre sentiment vis-à-vis de l'Italie, vous daigniez le manifester également vis-à-vis de la France. (Chuchotements.)

Un membre. Qu'est-ce que cela veut dire?

M. Jules Favre. Vous allez voir :

Ainsi il est parfaitement vrai, — et j'ai rappelé à dessein ce qui s'était passé après la conclusion de la convention du 15 septembre, — que l'Italie ne s'était réservé que l'emploi de moyens moraux ; mais j'ajoute que la France ne s'en était pas réservé d'autres. Cela est-il vrai? (Rumeurs diverses.)

Un membre. Qui a commencé à se servir d'autres moyens que de moyens moraux?

M. Jules Favre. Quand la France prenait rengagement de faire cesser son occupation, elle entendait qu'il n'y aurait plus à Rome de soldats émanant du gouvernement français. (Mouvements divers.)

Voilà l'engagement qui avait été pris par la France. Et tout à l'heure j'ajouterai , pour tâcher d'être aussi exact que mes forces me le permettent, que la France s'était réservé sa complète liberté d'action. Mais quand on se réserve sa liberté d'action, ce n'est pas pour des faits qui sont gouvernés par une convention, c'est pour des faits éventuels qui peuvent se produire en dehors de cette convention. Je crois donc pouvoir maintenir ce que je disais tout à l'heure sur le caractère de cette convention du 15 septembre 1865, qu'elle renfermait en elle-même de graves difficultés, de funestes équivoques; que l'Italie, peut-être, aurait mieux fait de ne pas l'accepter, car l'Italie était dans une situation qu'on a proclamée intéressante en plus d'une circonstance. (Rires et bruit.)

Messieurs, je n'ai qu'à jeter tes yeux sur le discours que prononçait avant-hier M. le ministre des Affaires étrangères devant le Sénat, pour voir que, dans son esprit d'une juste impartialité, il a tenu compte de toutes ces difficultés.

Un membre. 11 a eu tort! (Rires.)

M. Jules Favre. J'entends un de mes honorables interrupteurs qui me dit : Il a eu tort! J'avoue que je suis surpris qu'une semblable interruption puisse arriver jusqu'à mon oreille. (Nouveaux rires.) Je suis très-accoutumé pour moi-même aux interruptions, et j'y suis à l'avance résigné; mais j'avoue que j'ai le droit d'y être moins résigné, quand je me place derrière M. le ministre des Affaires étrangères. (Mouvements divers.)

Pour reprendre ma discussion, dont ces incidents m'ont éloigné malgré moi, et je vous en demande pardon, je crois pouvoir affirmer, revenant sur ce que je disais il n'y a qu'un instant, que la convention du 15 septembre présentait au moins des éventualités équivoques et très-menaçantes.

J'ai cherché à la résumer, et j'ai dit que la France l'avait conclue dans une pensée d'espérance, qu'elle avait cru que la conciliation pourrait s'opérer sans elle, mieux que lorsqu'elle était sur le territoire même du Saint-Siège. D'où je suis en droit de conclure qu'elle devait attendre, de la part du Saint-Sicge, non pas de la soumission, à coup sûr, ni rien qui pût y ressembler, mais au moins de la déférence et des égards.

Quelle a été la réponse du Saint-Siège à la convention du 16 septembre 1804? Vous le savez : la déclaration la plus fière et la moins

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