‹ Discours parlementaires (volume 5)Chapitre 21 sur 55 · III · texte numérisé non relu

III

r.iS DISCOURS PARLEMENTAIRES.

constater qu'avant-hier, après tant d'événements consommés, qui ont été si douloureux, si inquiélauts, qui contenaient dans leurs flancs tant d'éventualités si menaçantes, M. le ministre des Affaires étrangères n'a pas changé d'avis sur le gouvernement de l'Italie, et qu'il considère son unité comme étant indispensable au maintien de la paix de l'Europe.

S'il en est ainsi, si c'est là l'intérêt français, si c'est là la considération dont vous deviez vous inspirer, et, selon moi, la considération unique, vous ne deviez pas faire votre expédition, car elle était précisément l'incident qui allait le plus directement contre cet intérêt ; non-seulement il pouvait et devait vous aliéner l'Italie, mais encore il pouvait être le signal d'une conflagration générale. Si l'Italie avait persévéré à occuper le territoire pontifical, si les deux armées s'étaient rencontrées, si dans le nord de l'Europe on avait pris parti pour l'Italie, une guerre générale était immédiatement engagée.

Est-ce que c'était là votre dessein? Est-ce à propos du pouvoir temporel, à l'égard duquel, comme je l'ai dit tout à l'heure, yous avez fait des déclarations décisives, dont vous avez dit qu'il était détestable et en opposition avec la civilisation, qu'il était une cause de désordre pour l'Europe ; est-ce pour ce gouvernement que vous voulez mettre le feu à l'Europe et jeter la France dans les conflagrations sanglantes qui pouvaient en être la conséquence? (Très-bien! à la gauche de l'orateur.)

Non! non! Et cependant vous l'avez risqué, vous avez couru cette chance, vous n'avez pas reculé devant cet effroyable danger, si disproportionné avec le but que vous poursuiviez, et encore, comment l'avez-vous fait?

Si je ne me trompe, même quand on se résolvait à ce parti dangereux, n'y avait-il pas encore des tempéraments à observer?

Vous connaissiez mieux que personne les susceptibilités de l'Italie, vous deviez les ménager, ces susceptibilités, car elles étaient naturelles, et la situation était telle qu'elles pouvaient amener une conflagration générale de l'Europe.

Eh bien, au lieu de vous entendre avec le gouvernement italien... (rires ironiques sur divers bancs) , il paraît, messieurs, que vous préfériez à tout le sang qui a été versé! (Nouvelle interruption et murmures.) (^uant à moi, je le regrette, ce sang versé, et je cherche à cette tribune s'il n'y avait pas moyen d'eu épargner l'effusion par d'autres voies conduisant au même but.

Eh bien, je le crois. Je comprendrais que si l'expédition française avait eu pour objet de dégager un gouvernement ami de difficultés passagères, ou, pour mieux exprimer ma pensée, que si l'expédition française devait avoir pour résultat, si le gouvernement pouvait avoir

cette illusion qu'elle aurait pour résultat d'amener une solution définitive, je comprendrais très-bien qu'on eût voulu la poursuivre seul et qu'on se fût passé du gouvernement italien. Mais tout à l'heure nous allons entendre, de la bouche même de M. le ministre des Affaires étrangères, cet aveu que rien n'est fini, que tout est à recommencer. Eh bien, dans ces conditions, il ine semble qu'il était intéressant de ne pas offenser l'Italie, de ne pas s'en faire une ennemie, de ne pas verser son sang et de ne pas courir, sans une nécessité absolue, les risques auxquels on s'est exposé; je dis qu'il y avait possibilité de concilier les difficultés, et que si, d'un commun accord, la France et l'Italie avaient soutenu le Saint-Siège, l'armée pontificale n'eût plus eu à craindre des forces garibaldiennes, et que la solution eût été obtenue sans coup férir ; je dis que si vous aviez agi ainsi, au lieu d'agir comme vous l'avez fait, au lieu de faire appel à ce congrès futur et problématique, dont le fantôme décevant vous a si souvent trompés , vous auriez été dans une meilleure position et que vous n'auriez pas eu les éventualités que vous avez bravées et les désastres que vous n'avez pas su éviter; car il me semble, — permettez-moi de vous le dire, — que tout était conçu, combiné de manière à compromettre ces intérêts sacrés que M. le ministre des Affaires étrangères reconnaît aujourd'hui, et qu'il proclamait avant-hier, intérêts qui se confondent avec l'honneur, la sécurité et la dignité du peuple italien. Je dis que nous avions intérêt à ménager tout cela, nul ne peut le contester.

On l'a toujours proclamé; mais quand on reconnaît que nos affaires sont embrouillées du côté du nord de l'Europe, quand on a derrière soi, à une si courte distance, la leçon de Sadowa, et qu'on peut apprécier le rôle qu'a joué l'armée d'Italie dans la guerre de l'Autriche avec la Prusse, je ne comprends pas qu'en soutenant les intérêts français, on en fasse si bon marché dans la conduite tenue visà-vis de l'Italie, et je soutiens que, sous tous les rapports, on a paru méconnaître ces intérêts.

En effet, voici nos troupes qui sont à Rome. Je n'ai pas à examiner la question de savoir si le Saint-Père aurait pu être efficacement défendu par son armée : celui qui la commandait l'affirme; il affirme qu'il aurait pu repousser et vaincre l'armée garibaldienne, et qu'il aurait pu même repousser un siège. C'est la déclaration du colouel d'Argy.

Mais j'écarte cet élément de discussion, et je vais droit aux faits.

Lorsque nous sommes arrivés à Rome, les bandes garibaldiennes avaient été vaincues par l'apparition seule de notre drapeau.

Je n'examine pas la question, qui pourrait devenir irritante, et qui, dans tous les cas, serait toujours douloureuse, de savoir si celle armée

garibaldienne se dirigeait sur la frontière italienne au moment où elle a été attaquée, et s'il n'eût pas été plus humain de la laisser se retirer sur le territoire italien... (Rires ironiques sur plusieurs bancs )

M. Glais-Bizoin. Il fallait bien essayer les fusils Chassepot.

M. Eugène Pelletan. Ces fusils Chassepot qui ont fait merveille.

M. le président Schneider. Une discussion sur une question aussi grave ne devrait pas être troublée par des interruptions de celte nature.

M. Jules Favre. Je disais, messieurs, que notre armée arrivant de Rome, les bandes garibaldiennes étaient, par cela même, réduites à Timpuissance, je ne veux pas aller plus loin. Cependant, j'ajoute que la présence de nos troupes à Rome rendant complètement libre, — c'est un fait militaire incontestable, — l'armée pontificale, si on était dans la nécessité (ce que je n'examine pas) de poursuivre et d'anéantir l'armée garibaldienne, l'armée pontificale suffisait, et au delà.

11 y avait donc, messieurs, un intérêt français de premier ordre, et je n'ai pas besoin de le développer devant cette Assemblée, de ne pas faire verser par des mains françaises le sang italien, le sang d'hommes que vous pouvez juger égarés, mais qui défendaient, en définitive, ce qu'ils considéraient comme la cause de leur pays, et qui avaient combattu à côté de nos soldats à Solférino, à Magenta, à Palestro. Ces hommes ne devaient pas être traités par nous comme des ennemis : nous devions en avoir raison autrement que par les armes; toutes les traditions de la politique française nous en faisaient un devoir.

Malheureusement le gouvernement en a pensé autrement; les troupes françaises ont été adjointes aux troupes pontificales; celles-ci ont été engagées les premières, celles-là leur sont bientôt venues en aide, et vous savez avec quel succès elles ont agi contre l'armée garibaldienne avec des armes perfectionnées! (Ah! ah!)

M. Glais-Bizoin. Il n'y avait pas de raison d'agir : c'est abominable !

M. Jules Favre. Je voudrais que la France entière fût dans cette enceinte, et qu'elle pût nous écouter...

Soyez sûrs, messieurs, que, quelle que soit votre improbation, si la forme de mon langage en peut être troublée, ma pensée restera la même, indépendante et calme. (Parlez! parlez!)

Je considère comme un malheur pour mon pays qu'on ait été dans la nécessité d'adjoindre à l'armée pontificale des soldats français qui. arrivés sur le terrain du combat, vis-à-vis d'une masse d'hommes inal armés, se sont servis de ces armes perfectionnées qui ont fait «tomber les combattants comme l'épi sous la faux du moissonneur, cl qui ont permis d'écrire dans le rapport que vous savez, cette phrase

2 DÉCEMBRE 1867. 3 i 7

(]ui a causé en Europe une impression horrible : « Nos fusils Chasse pot ont fait merveille ! » (Mouvements divers.)

M. Eugène Pelletan. C'est une indignité!

M. Granier de Cassagnac. Vous auriez mieux aimé qu'ils ratent! (Rires sur quelques bancs.)

M. Jules Favre. Je comprends et je subis les inflexibles nécessités de la guerre, bien que ma raison ait peine à les expliquer ; mais j'avoue que je suis profondément attristé lorsque je rencontre dans un rapport français cette glorification de la destruction des hommes. (Rumeurs sur plusieurs bancs. — Approbation à la gauche de l'orateur.) Comme s'il s'agissait d'une entreprise pour le jugement de laquelle les lois de l'humanité dussent nécessairement être absentes. (Mouvements divers.)

Et cette parole, messieurs, n'a pas seulement blessé les cœurs français; mais elle a été accueillie eu Italie avec un sentiment tel... (Exclamations ironiques sur un grand nombre de bancs.)

J'avoue que je ne saurais comprendre le mouvement que je vois se manifester dans cette Chambre.

S'il est vrai, et j'ai constamment placé mon opinion à l'abri de celle du gouvernement, qu'il soit de notre intérêt de ne pas blesser l'intérêt italien, comprenez-vous que, alors que la nécessité ne nous y obligeait pas, nous ayons fait usage des armes nouvelles qui venaient d'être confiées à nos soldats? (Exclamations diverses.) Comprenezvous que nous ayons mis cette affectation à en tirer gloire, et que nous ayons ainsi, par toute l'Europe et par toute l'Italie, annoncé sous cette forme que je ne veux plus qualifier, le succès de ce& armes? (Nouvelles exclamations.)

Je vous disais, messieurs, que l'émotion en Italie avait été vive : elle a été telle que, dans toutes les parties de la population, s'est fait entendre une parole de haine contre la France. (Vives dénégations sur un grand nombre de bancs.)

A Milan, à Naples, les correspondances attestent que les ouvriers français ont été chassés de tous les ateliers. (Exclamations diverses.) Ceci peut vous paraître excellent, vous vous en réjouissez : le pays vous jugera. (Vives réclamations sur un grand nombre de bancs.) Vous aimez la guerre, vous semez la zizanie; vous êtes dans votre droit, vous êtes fidèles à votre système : pour moi, je suis Français, et quand une nation pour laquelle nous avons fait tant de sacrifices... (ah! ah! voilà!) est entraînée dans ce courant d'opinion fatale, et que ce courant d'opinion est la suile de fautes qui auraient pu être évitées ; quand je vois qu'avec un peu de sagesse et de fermeté on aurait pu épargner cette funeste collision, j'ai bien le droit de m'exprimer comme je le fais. (Approbation à la gauche de l'orateur.)

Eh bien! je constate que, dans les villes que je viens de nommer, les ouvriers français ont été renvoyés des ateliers; je constate qu'à Milan, à Turin, toutes les enseignes françaises ont été brisées. ,Pai dans les mains une lettre d'un négociant de Paris qui fait connaître tous ces détails, et s'ils vous paraissent insignifiants, je vous en demande pardon, ils sont très-importants à mes yeux. Vous parlez toujours des souffrances des classes laborieuses; je suis convaincu que vous êtes sincères. Seulement, permettez-moi de vous dire que tout en parlant beaucoup, vous approuvez une politique qui les dessert et qui les anéantit.

Voici, en ce qui concerne le travail, la production de la France vis-à-vis de l'Italie, ce que je dois vous faire savoir, d'après des correspondances qui m'ont été communiquées :

« Monsieur,

« Je reçois à l'instant une lettre de Turin, dans laquelle un de mes clients me fait connaître qu'il se forme en Italie, sous le nom de Lega pacifica, une vaste association ayant pour but de refuser l'usage de tous produits français.

u Comme conséquence, je reçois ordre de hâter quelques envois, car dans peu de jours il ne serait plus temps.

« Les adhérents à cette association sont déjà fort nombreux, et leur nombre va sans cesse en augmentant.

« .J'ai pensé qu'il ne serait pas inutile, Monsieur, de vous faire connaître ce résultat imprévu de notre intervention, qui vient encore aggraver la position déjà si précaire de notre commerce extérieur. *

Voilà ce qu'écrivait un commerçant de Paris qui fait un négoce habituel avec l'Italie. Ses commandes sont suspendues.

Ainsi, la stagnation des affaires, le chômage et tous leurs effets désastreux produits par une politique mauvaise, sont aggravés par l'expédition de Rome, qui vient rompre nos relations avec l'Italie.

Les intérêts français ont donc été compromis.

Mais, messieurs, je puis ajouter que l'intérêt qui semble, je ne veux pas dire le prétexte, mais au moins, pour beaucoup d'opinions, la raison de la grave détermination prise par le gouvernement français, que cet intérêt est certainement celui qui a le plus à souffrir de cette déplorable expédition.

Quand je touche à ce sujet, je n'éprouve, messieurs, aucune espèce d'embarras à renouveler une déclaration que j'ai eu l'honneur de faire un jour, dans cette enceinte, lors d'une discussion du même genre, et qui, je l'avoue, devait à mes yeux être la dernière.

.le suis plein de respect et d'égards pour les croyances sincères de ceux qui pensent que les intérêts de la religion sont intimement unis à la conservation du pouvoir temporel. Sur ce terrain, messieurs, je comprends quels ménagements infinis on se doit les uns aux autres, précisément parce que, au-dessus de toutes les nécessités passagères qui peuvent nous préoccuper, se rencontrent des souvenirs, des espérances qui méritent les déférences de tous ; mais, messieurs, il m'est impossible, même en me plaçant dans cet ordre d'idées auxquelles sont acquises, je l'ai dit, toutes mes sympathies, de ne pas faire observer à ceux que je suis dans la nécessité de contredire, qu'ici les leçons sont tellement éclatantes et répétées, que je ne peux comprendre, je l'avoue, la persévérance de leur opinion.

On disait, dans une autre enceinte, qu'on ne discutait plus la question de savoir si le pouvoir temporel était nécessaire à la conservation du pouvoir spirituel. Eh bien! je le dis également, à un autre point de vue, et je ne comprends pas comment ceux qui tiennent par la foi, par le cœur, aux intérêts sacrés de la religion, peuvent ainsi la subordonner aux événements si changeants et souvent si affligeants de la politique; je ne comprends pas comment il leur est possible de concilier le pouvoir spirituel, devant lequel ils s'inclinent pieusement, avec les huit siècles pendant lesquels l'Église a vécu étant complètement dégagée.

En effet, messieurs, il suffit de jeter les yeux sur l'histoire pour se convaincre que cette puissance que le Saint-Père aurait acquise en devenant souverain temporel n'a été, en réalité, qu'une servitude, qu'une sorte d'entrave mise à sa main auguste, et que cette prétendue puissance l'oblige de se mêler au milieu de certaines souillures humaines que la religion condamne, et de se compromettre avec de certains hommes que les sociétés repoussent. Si je pouvais traiter ce sujet devant vous, si j'avais la force d'entrer dans tous les développements qu'il comporte, j'ai la conviction que j'arriverais au dernier degré de la démonstration.

En voulez-vous la preuve? Je la trouve dans un ordre d'idées que ne récuseront pas mes honorables contradicteurs, car je l'emprunte à l'histoire de l'Église elle-même.

Eh bien! messieurs, voici le curieux rapprochement que cette histoire nous donne. Depuis l'origine de la papauté, 257 pontifes ont occupé la chaire de Saint-Pierre; 95 jusqu'à 756, époque à laquelle Pépin donna la Romagne en récompense de la sanction que le pape Etienne avait accordée à son usurpation ; 162 de 756 jusqu'à

Savez-vous, messieurs, quel a été le nombre de ceux que TÉglise a accueillis dans la milice de ceux qu'elle a canonisés?

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