DISCOURS PA RLE M E1S TA1U E S
Sur les 95 papes qui ont régné jusqu'en 756, 69 ont été canonisés, c'est-à-dire les sept dixièmes; sur les 162 papes qui ont régné de 756 jusqu'en 1867, 10 seulement ont mérité les honneurs de la canonisation, c'est-à-dire le seizième. (On rit.)
Voilà donc l'Église qui se juge elle-même : si ce n'est pas la domination temporelle qu'elle poursuit, si c'est le pouvoir spirituel dans sa pureté et dans son auguste exercice, c'est elle qui, dans ses saintes archives, nous a montré ce que valaient cette théorie et ce système de la nécessité de la souveraineté temporelle.
J'ajoute que l'histoire est là pour confirmer complètement ces résultats; car, encore une fois, le jour où ils se sont assis sur un trône temporel, les papes ont souvent oublié leur caractère sacré. Dans un grand nombre de circonstances, ils ont pactisé avec toutes sortes d'iniquités. Si je voulais fouiller cette histoire, je n'aurais pas de peine à prouver devant vous que certains règnes ont été certainement les plus sanglants et les plus souillés de tous ceux des monarchies humaines.
Mais , au surplus, messieurs, la question du pouvoir temporel, en ce qui concerne le souverain pontife actuel, a été, permettez-moi de le dire, tranchée souverainement par lui, et je ne puis pas invoquer d'exemples plus récents, plus illustres et plus concluants pour établir ces incompatibilités profondes, radicales, que la raison actuelle, que la civilisation, ont mises en lumière, qui ont existé de tous les temps, surtout alors que les sociétés sont sorties, par l'émancipation, des liens dans lesquels le moyen âge les avait longtemps retenues.
Eh bien! le pape actuel a eu l'occasion de se prononcer comme prince temporel, et quelle fut jamais, messieurs, plus éclatante et plus magnifique occasion? Vous vous souvenez qu'après le règne de Grégoire XVI, qui avait si fort affligé l'Italie, quand le pape nouveau apparut tout couronné de douceur et de mansuétude, il laissa tomber de ses lèvres des paroles qu'on n'avait jamais entendues tomber du Vatican, paroles d'espérance et de liberté :
« Lève-toi, ô peuple italien, dit-il à sa chère patrie; debout pour conquérir ton indépendance! toutes les libertés t'appartiennent. » Et alors, d'un bout à l'autre de la Péninsule, c'est un frémissement généreux; les événements se précipitent, les trônes s'écroulent : à ce moment, le Saint-Père chancelle dans sa foi...
M. le marquis de Pire. Oui, dans le sang de Rossi. (Bruit.)
M. Jules Favre. Dans sa foi politique; je n'ai pas voulu dire autre chose, et je ne comprends pas que je n'aie pas été compris. Je crois que mes honorables collègues l'ont ainsi entendu. (Oui! oui!) C'est alors, dis-je, que le Saint-Père chancelle dans sa foi politique; on lui fait comprendre les dangers de sa situation. Écoutez ces paroles
significatives qui lui sont adressées par ses ministres, et qui, rapprochées de la réponse qu'il y fit, vont juger la question.
La question peut être résolue de trois manières, c'est un mémorandum qui porte la date du 28 avril 1848 , — la question peut être résolue de trois manières :
« Ou Votre Sainteté consent à ce que vos sujets fassent la guerre;
« Ou elle déclare absolument qu'elle ne veut pas que la guerre se fasse ;
« Ou enfin elle déclare que, tout en voulant la paix, elle ne peul empêcher la guerre.
« La première de ces décisions est celle que le ministère estime être réclamée par la nécessité des temps et par l'esprit public ; il pense qu'elle relèvera l'autorité matérielle et morale du gouvernement qui, par l'importance d'une telle résolution dans le présent, s'assurera pour l'avenir la plus grande puissance d'action. Quoique le ministère, même au point de vue temporel, considère la guerre comme un mal, toutefois, dans le cas actuel, il la regarde comme le inoindre des maux; bien plus, il voit en elle le seul moyen de rétablir promptementdans l'Italie bouleversée cette paix naturelle et durable que pourra seule pro luire la légitime acquisition de sa nationalité.
« Au contraire, le ministère est fermement convaincu que la seconde solution , — le refus de faire la guerre , — produirait tous les maux contraires aux avantages ci-dessus énoncés, et compromettrait gravement la domination temporelle du Saint-Siège. Il ne peut sans frémir imaginer quelles réactions , quels désordres pourraient résulter, sinon dans la capitale, certainement dans les provinces, d'une décision qui serait en opposition directe avec l'enthousiasme qui entraîne aujourd'hui les peuples. »
Et ce qu'il y a de plus significatif, c'est que la première signature que je rencontre au bas de ce mémorandum est celle du cardinal Antonelli. Il voulait la guerre et il disait : 0 Saint Père, c'est vous qui l'avez déchaînée, vous devez céder au torrent qui entraîne l'Italie entière.
Et le Saint-Père répondait : « Attendu que quelques-uns désirent que nous nous unissions aux autres princes et peuples de l'Italie dans la guerre contre l'Autriche, nous avons jugé convenable de déclarer hautement et ouvertement dans cette assemblée solennelle u'une telle décision est bien loin de nos conseils à nous, qui, si indigne que nous soyons, occupons sur cette terre la place de Celui qui commande la paix et enseigne la charité; à nous qui, selon l'office de notre suprême apostolat, appelons et embrassons toutes les nations, tous les peuples et toutes les races dans un égal et paternel amour. »
Voix diverses. C'est sublime ! - C'est très-vrai !
M. Jules Favre. Ces paroles sont sublimes; elles sont la déchéance temporelle du Pape (exclamations)-, elles sont inconciliables avec sa principauté; car s'il était prince italien et père spirituel des âmes, ce jour-là il a déposé sa couronne pour conserver sa tiare ; et penser à la reprendre, c'est anéantir, c'est dégrader le pouvoir temporel, sans lui rendre la force nécessaire , il ne faut pas se faire illusion, pour subsister. Et quant à moi, je suis bien convaincu que le Pape eut été plus puissant à Gaëte que restauré à Rome par les armes de la France. Et quand je me mets en face des éventualités possibles qui auraient pu être le résultat de la non-intervention de la France, si en effet Rome avait succombé, le Pape , la quittant avec le bâton de l'exil, eût été cent fois plus puissant sur les âmes que lorsqu'il règne en vertu de cette victoire qui a coûté le sang de 600 Italiens. (Rumeurs diverses.)
Voilà, dis-je, ce que peuvent rappeler les souvenirs auxquels je suis d'autant plus en droit de faire allusion qu'ils sont exactement à leur place dans une question de celle nature. Et, en vérité, je m'étonne qu'on se souvienne si peu des leçons du divin Maître, dont le Saint- Père est le représentant sur la terre. Qu'est-ce qu'il a écrit? Qu'estce qu'il a dit? Quand il a envoyé ses apôtres pour prêcher sa loi, est-ce qu'il leur a ordonné de commander des armées, de ceindre le baudrier, d'avoir le casque en tête ? 11 leur a dit : Souffrez la persécution , et quand on vous frappera , résignez-vous ! Et quand luimême était menacé dans sa sécurité et dans sa personne, il a prononcé ces paroles qu'on a trop oubliées : Celui qui se servira de l'épée périra par l'épée. Et s'il a été grand dans le monde , s'il a forcé les générations à s'incliner devant lui, c'est par son sacrifice, par sa douceur, par son esprit de renoncement; et c'est par cet esprit de renoncement qu'il a été digne de commander à toutes les générations qui l'ont suivi. Et bien! ce sont ces vérités qu'on oublie; ce souvenir du divin Supplicié, il est probablement inopportun, il le faut remplacer par celui d'un prince revêtu de pourpre. Eh bien! savez-vous quel a été le résultat de votre victoire? Oui, en effet, vous avez arraché cette divine image de la tiare, et vous l'avez remplacée par celle de l'instrument meurtrier que vous avez glorifié! (Exclamations et rires. — Très-bien! à la gauche de l'orateur.)
Voilà ce qui restera dans le souvenir de l'Italie, et voilà ce qui a été, — je ne crains pas de le dire, — la journée la plus néfaste que la papauté ait pu traverser; je n'en sache pas, messieurs, qui lui ait été plus funeste, qui ait plus profondément ébranlé son pouvoir temporelle ne veux m'occuper que de celui-là. Eh! messieurs, croyezvous que les tempéraments qui sont aujourd'hui conseillés par le gouvernement soient de nature à le consolider? Mais je ne sache pas
qu'on ait imaginé une combinaison qui soit pour lui plus humiliante. On en est à discuter sur la question de savoir si la conférence se réunira ou si elle ne se réunira pas. M. le minisire nous dira à cet égard ce qu'il pourra nous dire ; nous ne lui demandons pas l'impossible; nous serons fort modestes.
Quant à moi, je l'avoue, la question m'a paru complètement indifférente , quant à son résultat final ; mais elle me semble capitale quant à la dignité du vieillard qui règne au Vatican. S'il a quelque grandeur , c'est sa faiblesse , c'est sa persistance , son unité dans la résistance; c'est cette inflexibilité, qu'on peut trouver hautaine, mais qui n'en est pas moins conséquente avec elle-même. Pour lui, apparaître dans la conférence, mais c'est être placé dans cette alternative ou d'abdiquer ou d'être déposé; car admettre que la conférence, telle qu'elle sera composée, veuille résoudre dans un sens opposé aux lumières de la civilisation la question qui lui sera soumise, ce serait substituer une chimère à une chimère et condamner la France à une nouvelle déception. La conférence, elle, serait donc une nouvelle humiliation pour le Pape.
Et nous, messieurs, nous, qui devons, en définitive, résoudre toutes ces questions ou essayer de les résoudre d'après les intérêts français, quelle est notre situation? Je dis qu'elle serait cent fois pire, cent fois plus embarrassante, cent fois plus dangereuse qu'avant la convention du mois de septembre 1864 ; et en effet la convention de 1864, elle, paraissait une solution ; la convention de 1864 , elle a été comprise par beaucoup de gens, comme une évacuation définitive.
En effet, le gouvernement français avait démontré avec une telle autorité que nous étions à Rome contre le droit, qu'y retourner paraissait impossible, à moins qu'on ne veuille avouer que le droit est une matière flexible dont on abuse à volonté, qu'on prend et qu'on retire suivant les besoins de sa politique.
Le gouvernement français ayant démontré qu'il ne pouvait rester à Rome parce qu'il violerait le droit , il ne pouvait plus y retourner, car y retourner, c'est le violer deux fois, c'est revenir sur une première décision, et se condamner à ne pouvoir plus changer. Donc, la convention, qui n'a pu protéger le gouvernement français contre cette éventualité, a aggravé sa situation.
Voilà le gouvernement à Rome, ou à Civita-Vecchia, ce qui est exactement la même chose, que va-t-il faire? c'est là ce que je lui demande.
Si j'interroge le langage de M. le ministre des Affaires étrangères, dans le discours dont j'ai déjà plusieurs fois parlé, j'avoue que je ne rencontre pas de très-grands éclaircissements. M. le ministre des Affaires étrangères, après avoir parlé de la nécessité de conserver
l'unité de l'Italie, parce que l'intérêt italien est une question de premier ordre, fait appel à la bonne volonté du gouvernement italien, et l'engage à se tirer d'embarras : « Nous espérons que le gouvernement italien comprendra la nécessité de mettre fin à cet antagonisme, et qu'il nous fournira les moyens de faire cesser un état de choses fâcheux pour tous les intérêts. »
Car, j'oubliais de le dire, M. le ministre, dans le discours qu'il a prononcé, a fait au Sénat une révélation inattendue; ce qui lui est apparu, après tous ces événements, c'est qu'il existait un antagonisme entre le pouvoir temporel et le gouvernement italien; voilà ce que M. le ministre est parvenu à voir, c'est cet antagonisme qui l'embarrasse, et il espère que la conférence pourra le faire cesser. 11 fait appel au gouvernement italien, et ce n'est pas seulement M. le ministre qui fait cet appel, un des orateurs les plus éminents, les plus autorisés du Sénat, Mgr de Paris, disait dans son discours... (Interruption et rires.) M. de Paris, j'en demande pardon au Corps législatif, je parle comme Saint-Simon, puisqu'on nous ramène à son régime et je suis bien aise de rappeler que ceux qui disent : Mgr de Paris, oublient les bonnes traditions; du temps de notre prédécesseur Louis XIV, on disait : M. de Paris; mais qu'importe? puisque le Corps législatif le préfère , je dirai très-volontiers : Mgr de Paris.
Monseigneur de Paris disait : « La France a tenu ses engagements, mais cette intervention elle-même n'est qu'un acte temporaire; elle ne peut être considérée que comme un remède, un expédient; c'est plus, j'ose le dire, une complication qu'une solution.
« Nous nous trouvons aujourd'hui dans une situation plus difficile que précédemment en face de l'Italie , qui pourrait se croire humiliée. » — C'est un défenseur de la politique du gouvernement qui parle. — « La France, de son côté, est plus engagée encore elle semble ne pouvoir guère ni avancer ni reculer. » (Rires à la gauche de l'orateur.)
Il faut sortir de cette impasse, il le faut à tout prix; et pour sortir de cette impasse, il n'y a que deux voies, je n'en connais pas une troisième.
En revenant à la déclaration de 1862 et de 1864, il faut reconnaître que le gouvernement temporel du Pape est inflexible, que, par des raisons que je n'ai pas à examiner, le gouvernement du Pape ne fera aucune espèce de concession, qu'il réclamera sans cesse ses provinces, qu'il se refusera à toute espèce de réformes, et alors abandonner le gouvernement temporel du Pape et l'Italie, qui s'arrangeront ensemble au mieux de leurs intérêts. (Exclamations.)
Vous ne voulez pas de ce parti? Alors, inévitablement, voilà la
politique que vous demandez et que vous conseillez au Pape et à la France; il ne peut pas y en avoir d'autres : j'ai dit en commençant que le temps des demi-mesures, des expédients était passé; que nous aurions besoin d'une pensée ferme, d'une politique nette et bien définie. Celle que je vous proposais a ce caractère, vous la repoussez ; il faut alors efficacement soutenir et maintenir le pouvoir temporel du Pape...
Voix nombreuses. Oui! oui! C'est évident.
M. Jules Favre. Vous dites oui!
De plusieurs bancs. Oui! oui!
M. Jules Favre. Je vais vous dire à quelles conditions cela sera possible et quelles en seront les conséquences.
A quelles conditions? Le voici. Je ne pense pas qu'aucun de mes honorables auditeurs consente à ce que la France entretienne ce service intermittent pour aller constamment au secours du.Pape, toutes les fois qu'il est menacé. (Mouvements divers.) Ceci est contraire à la dignité du pays, contraire à la sécurité du gouvernement du Pape, qui pourrait être victime d'une surprise. Si on veut soutenir le pouvoir temporel, il faut le soutenir sérieusement et efficacement. (Oui! oui!)
M. Eugène Pelletan. Vous voulez payer cela, alors!
M. Jules Favre. D'ailleurs, j'ajoute qu'entretenir constamment une (lotte et une armée serait les immobiliser, au grand détriment des intérêts français. (Interruption.)
Si donc ce parti est inacceptable, il faut aviser à un autre, et il n'y en a pas d'autre, à mon sens au moins, que celui-ci qui puisse être adopté : restaurer la puissance du Pape telle qu'elle existait avant 1859; car le domaine actuel, trop restreint pour garantir son indépendance temporelle, ne suffit pas à cette nécessité. 11 faut donc indispensablement que vous demandiez au gouvernement de faire le contraire de ce qu'il voulait en 1862, alors que vous accueilliez ses déclarations avec applaudissements : il faut qu'il détruise de ses mains l'œuvre qu'il a élevée en 1859, il faut qu'il arrache à l'Italie les provinces que le Pape possédait avant 1859.
Plusieurs membres. Non! non!
M.Jules Favre. Mais, messieurs, permettez-moi de vous faire cette observation. Les provinces que le gouvernement pontifical qualifie de propriétés — suivant la doctrine du moyen âge, hommes et âmes, tout appartient au maître, qui en dispose suivant son libro arbitre souverain (réclamations) — ces provinces ne sont pas une propriété ordinaire; on peut les contenir par la force, mais les faits sont là qui prouvent que quand la force se relire, les provinces s'insurgent. (Dénégations et bruit.)
M. Eugène Pelletan. Et les Romaines!
M. Jules Favre. Messieurs, je m'étonne que vous puissiez contester cette vérité, alors que la convention de septembre a dit positivement que Rome serait occupée par une armée que le Pape recruterait dans tous les Étals catholiques, et qu'il est avéré aujourd'hui que le principal noyau de cette armée est sous les ordres du maréchal ministre de la guerre. Dire que le Pape n'est pas armé pour contenir ses sujets, c'est méconnaître la vérité. (Mouvements divers.)
Dans tous les cas, la situation ne s'est pas, à coup sûr, améliorée depuis 1859. Or, en 1859, les Autrichiens étaient dans les Romaines. Ouel était leur effectif? 35,000 hommes. Il vous faudra donc entretenir 35,000 hommes dans les Romaines. (Dénégations.)
Comme les mécontentements seront plus vifs, comme vous serez plus détestés que les Autrichiens,,, (Interruption et bruit.) 11 est facile de murmurer; qu'on veuille bien me répondre par une bonne raison à ce que j'ai l'honneur de dire. Est-ce que vous croyez que les Italiens soient moins attachés à leur indépendance aujourd'hui qu'ils ne l'étaient en 1859? Est-ce que vous croyez que les Français, venant imposer par la force un gouvernement qui a été chassé, ne seront pas dans la nécessité de le maintenir par la force? Si bien que vous voilà inévitablement condamnés à avoir à Rome et dans les Romagnes une armée de 40 à 50,000 hommes... (interruption), c'est-à-dire que vous immobilisez cette force au profit du gouvernement du Pape, c'est-à-dire que vous condamnerez la France à dépenser cent millions par an pour cet objet, alors qu'elle manque de chemins vicinaux, alors qu'il n'y a pas assez d'écoles, que le service de l'instruction publique y est en souffrance. (Exclamations sur plusieurs bancs.) Vous lui direz : Acceptez ce sacrifice de cent millions par an. Au moins faut-il que l'on sache pourquoi et pour qui on le fait.
Il a été jusqu'ici question des résistances de la cour de Rome à tous les avis, à toutes les suggessions du pouvoir français. Je ne me suis pas expliqué sur les causes de cette résistance, je me suis contenté de les indiquer d'une manière générale et vague; voici, messieurs, la charte du pouvoir temporel telle qu'elle a été proclamée après mûre délibération; voici les principes sur lesquels ce pouvoir temporel repose, les principes pour lesquels vous dépensez l'argent de la France, pour lesquels vous faites couler le sang de nos soldats et celui des soldats italiens. (Ah! ah!) Vous allez les entendre, non pas tous, mais quelques-uns seulement, car je ne veux pas fatiguer votre altention, et quand je les aurai mis sous vos yeux, s'il y a dans cette enceinte une seule personne qui consente à venir les défendre, j'avoue que je consens à abandonner mon opinion.
Voici ces propositions. Dans l'encyclique de 1864, après le préam-
bule dont j'ai détaché un fragment, le Saint-Père fait connaître un nombre considérable d'erreurs qu'il déclare être fondamentales, qui peuvent exposer ceux qui les professent à des peines éternelles dans l'autre monde, et aux censures ecclésiastiques dans celui-ci; et, au nombre de ces erreurs, en voici quelques-unes que je recommande à votre attention.
Il s'agit de l'indépendance civile des princes et des nations, et cela en vaut la peine , puisque c'est le pouvoir civil que vous mettez au service du pouvoir temporel du Pape.
C'est la 54e erreur. (Rires à la gauche de l'orateur.) Vous voyez que je vous fais grâce d'un grand nombre d'autres qui sont toutes de la même force, et que la société moderne n'est pas traitée avec indulgence et miséricorde par le père de toutes les miséricordes. (Bruit.)
« Les rois et les princes... » c'est là l'erreur, dis-je, et pour connaître la vérité, il faut prendre le contre-pied de ce que je vais dire, et le prendre sous peine de damnation dans l'autre monde et de la censure ecclésiastique dans celui-ci. « Les rois et les princes nonseulement sont exempts de la juridiction de l'Église, mais même ils sont supérieurs à l'Église quand il s'agit de trancher les questions de juridiction. »
Ainsi, voilà nos magistrats qui doivent aller prendre leur investiture à Home, sans quoi ils sont séditieux et condamnés aux peines éternelles. (Rumeurs à la droite de l'orateur.)
C'est là la vérité, et vous n'y pourrez rien changer. Il faut que la France sache en face de quelles difficultés nous nous trouvons.
Voulez-vous que je détache du chapitre relatif à la science, l'erreur fondamentale que condamne le Saint-Siège? La voici :
« La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l'autorité divine et ecclésiastique. » (Rires à la gauche de l'orateur.)
Cela est clair, et le Pape assurément ne cache pas son autorité. Il vous prend tout et il vous laisse le reste... (Rires et mouvements divers.)
Il vous prend la science, la loi civile, la liberté de conscience ; tout cela est confisqué; et de la hauteur de l'autorité suprême où il se place, il fait main basse sur toutes ces choses qui sont des erreurs, et des erreurs qui vous exposent au feu et à la censure.
Voulez-vous que nous prenions, pour en finir et ne pas vous faliguer davantage, car tout le reste est de la même force, le chapitre qui termine et qui est intitulé : « Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne », et ce mot me reporte involontairement à la lettre de l'empereur qui dit, le 20 mai 1862 : « Le gouvernement temporel du Pape parait eu hostilité avec tous les principes libéraux de l'Europe. »
Nous pouvons bien changer la conjecture en une affirmation; car c'est le Saint-Père qui va parler, et voici dans quels termes: « A notre époque, — c'est une erreur, je m'empresse de le dire, c'est la 87'", — à notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes. »
88e erreur : « Aussi c'est avec raison que dans quelques pays catholiques la loi a pourvu à ce que les étrangers qui viennent s'y établir y jouissent de l'exercice public de leur culte particulier. »
Avis à nos honorables collègues qui font remonter leur foi jusqu'à la religion auguste de Moïse ou appartiennent à des familles qui, à l'époque de la réformation, ont suivi la foi indépendante de Luther. (Rumeurs diverses.)
Tous ceux-là méritent la condamnation, et non-seulement la condamnation, mais encore ils doivent être exclus de la société civile ; car c'est une erreur de croire que ces étrangers puissent s'y établir et jouir de l'exercice public de leur culte particulier.
89e erreur : « Il est faux que la liberté civile de tous les cultes (t que le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions jette plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et de l'esprit, et propage la secte de l'indifférentisme. »
Ainsi la liberté de conscience, la profession de tous les cultes est, de toutes les erreurs, la plus condamnable, et l'Église ne doit pas la souffrir.
Enfin, c'est la dernière, mais c'est assurément celle qui souffre le moins de réplique, et je crois qu'elle satisfera les plus impatients.
« Le pontife romain peut et doit se réconcilier, se mettre d'accord avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. »
Voilà le divorce ouvertement prononcé. D'un côté, la société civile avec toute sa puissance qui vient d'éclore, jeune par ses forces, jeune par ses aspirations; et de l'autre côté, le pontife qui veut la ramener en arrière, au moyen âge et à l'oubli de toutes les conquêtes qu'elle a pu amasser. Voilà le divorce proclamé; et quand l'empereur déclarait, dans sa lettre du 20 mai, que les résistances du Saint-Père étaient la cause principale du désordre moral qui éclate en Europe, combien, messieurs, ses paroles étaient empreintes de sagesse et de profondeur!
Nous entendons souvent dénoncer dans les grandes assemblées où les hommes réunis manifestent le plus franchement leurs sentiments intimes, les dangers que peuvent faire courir à la société les doctrines du matérialisme et de la négation de Dieu. Ah! je suis d'accord avec ceux qui les combattent ; je suis l'ennemi de la religion
du salaire, du culte des voluptés grossières, de ces spéculations qui permettent à quelques aventuriers audacieux de s'enrichir au détriment des dupes qui suivent leur char menteur; mais je suis aussi l'ennemi de ceux qui nient la raison humaine, qui veulent humilier ma liberté, car en humiliant ma liberté, et en la niant, ils se proclament les premiers contempteurs et les plus audacieux négateurs de Dieu qui me Ta donnée.
Et quand ils mettent à l'appui de leur doctrine la force matérielle, quand ils invoquent les instruments de destruction, quand ils se réjouissent des meurtres, quand ils disent: Le sang a coulé; c'est bien! notre pouvoir a été sauvé! alors, messieurs, je les considère comme étant les plus dangereux matérialistes et les vrais ennemis de la société moderne et de la paix publique... (très-bien! à la gauche de Torateur) et du progrès qui doit s'accomplir en ce monde, et jeter sur nous et sur nos enfants les rayons de la gloire et de la prospérité matérielle.
Eh bien, c'est cette doctrine que vous voulez faire triompher par les armes.
Je le sais, le gouvernement, par un miracle de sa logique, miracle auquel il nous a du reste accoutumés, a fait déchirer cette charte de l'obscurantisme par les mains du conseil d'État ; mais il en a recueilli les lambeaux pour en faire des bourres à des fusils Chasscpot... (vivesacclamations) et imposer celte charte aux malheureuses populations de l'Italie, en mêlant le sang italien au sang innocent et précieux de nos enfants. (Bruit et agitation.)
(L'orateur, en descendant de la tribune, est entouré de ses amis qui lui adressent leurs félicitations.)