III
qui débordent dans les champs cultivés, non plus que des maladies. Seulement, sur ce point, je prends la liberté de le faire observer à M. le ministre des Finances, ces faits, qui suivant lui doivent être considérés comme exceptionnels dans l'histoire des nations, sont des faits normaux et inévitables. Sans doute, quand on prend le cercle d'une année, ces fléaux qui peuvent atteindre l'humanité ont un caractère exceptionnel; mais ajoutez les années aux années; divisezles en périodes et vous verrez, messieurs, que par une loi mystérieuse, sans doute inévitable, que nous voyons éclater sans la pouvoir comprendre, ces fléaux atteignent l'homme d'une manière pour ainsi dire périodique. Ce fait est aussi vieux que Pharaon, je veux dire aussi vieux que l'humanité, et partout où il y aura des hommes réunis en société, la sagesse conseillera de pourvoir à de semblables éventualités (très-bien!) ; autrement, messieurs, on ressemblerait à un père de famille qui, ayant un revenu suffisant pour le faire vivre honorablement lui et les siens, le dépenserait en totalité, sans jamais rien mettre de côté, soit pour les maladies, soit pour les accidents.
Messieurs, il y a longtemps qu'on l'a dit : l'imprévu, s'il ne gouverne pas le monde, le domine trop souvent, et c'est une pratique de la sagesse la plus vulgaire que de lui faire sa part. Le gouvernement qui y manque est un gouvernement imprévoyant, qui dès lors, consacrant ses ressources ordinaires tout entières à ce qu'il a prévu, sans avoir fait le chapitre de ce qu'il ne peut pas prévoir, s'expose à subir des mécomptes et à demander à des ressources extraordinaires ce qu'il devrait trouver dans les ressources ordinaires de son budget; d'autant plus qu'en interrogeant l'histoire des gouvernements qui nous ont précédés, nous y rencontrons des faits analogues à ceux que M. le ministre déclarait exceptionnels et quelquefois se repro duisant avec une gravité beaucoup plus grande et exigeant des sacri fices bien plus considérables.
Messieurs, quelle que soit mon insuffisance, que je n'ai aucun espèce d'embarras à reconnaître, en matière de finances, je trouve que le budget n'est pas un arcane, et qu'il n'est pas nécessaire d'être un génie pour en comprendre les rouages. Le budget, c'est une affaire de ménage, une affaire de bon sens. Or, le bon sens nous enseigne qu'il est prudent de pourvoir aux nécessités exceptionnelles qui sont la loi de l'humanité et auxquelles elle ne peut se soustraire. Il est donc sage, messieurs, non-seulement de ne pas laisser empiéter les dépenses sur les recettes, mais encore de conserver sur ces recettes ce qui est indispensable pour faire face à ces dépenses, exceptionnelles en apparence, mais qui en réalité, quand on prend un certain cycle d'années, doivent être considérées comme des dépenses nécessaires.
M. le marquis d'Andelarre. Parfaitement!
M. Jules Favre. Il en est tout autrement, je le reconnais, de ces autres faits que je rencontre dans l'argumentation de M. le ministre des Finances, et que je lui demande la permission de distinguer ; je veux parler des guerres.
Ici, messieurs, nous ne sommes pas en face de la force majeure, de cette divinité devant laquelle nous devons nous incliner. C'est l'homme qui doit être déclaré responsable, et dans notre système de gouvernement, c'est un seul homme, car c'est à un seul qu'appartient le droit de retenir ou de déchaîner ces terribles nécessités.
Les guerres peuvent être absolument indispensables, à la condition quelles soient justes et qu'il n'y ait aucun autre moyen, si ce n'est la force, de faire prévaloir le droit, dont elles doivent toujours être l'expression [Approbation à la gauche de lorateur.)
Lorsque les guerres sont justes, elles sont imposées aux nations, et le patriotisme commande de ne reculer devant aucun sacrifice pour faire triompher le droit. Alors les charges extraordinaires qu'elles entraînent sont acceptées. Mais s'il y avait des guerres qui manquassent de ce caractère, et qui, après avoir blessé l'équité, vinssent tenir en échec les intérêts nationaux et compromettre notre rang en Europe, oh! alors la responsabilité en pèserait sur celui qui seul les aurait décidées, et nous puiserions dans les faits douloureux dont elles seraient l'occasion, le droit d'être sévères et le devoir d'empêcher le retour de semblables événements.
Il est incontestable, et j'ai dit que je voulais le moins possible entrer dans ces allusions qui pourraient m'écarter de mon sujet il est incontestable que, dans cet ordre d'idées, nous avons des leçons pénibles à recueillir; et la leçon tirée de ces événements si graves parle ministre qui occupait hier cette tribune aura certainement du faire sur l'esprit de l'Assemblée une impression profonde. (Mouvements divers.)
Ainsi, les nécessités exceptionnelles de la guerre peuvent entraîner des sacrifices exceptionnels, je le reconnais; ces sacrifices sont acceptes et légitimes quand la guerre est juste, mais ils pèsent lourdement sur les populations, qu'elles blessent, lorsque la guerre n'a pas ce caractère.
Voilà ce qu'il faut retenir des observations qui ont été faites par 1 honorable ministre des Finances.
Mais, je l'ai dit, nous n'avons pas à récriminer sur le passé- nous avons à envisager d'un œil ferme l'état présent, et à nous demander Si nous sommes condamnés pour toujours à subir le retour inflexible de ces dépenses exceptionnelles qui nous épuisent, qui finiraient par mettre la France dans un état dont elle ne pourrait sortir qu'au prix
des plus grands efforts, et auquel certes elle ne peut se résoudre. (Approbation sur les bancs à la gauche de l'orateur. — Vives rumeurs sur un grand nombre d'autres.)
Sur ce point, messieurs, je reconnais qu'à l'exception de l'honorable rapporteur, la Chambre a paru être sous l'empire d'une opinion unanime ; et j'ajoute qu'avec une loyauté dont, pour ma part, je lui suis profondément reconnaissant, M. le ministre m'a paru se ranger à cette impression. (Mouvements divers.)
Le mal existe, et ce mal vous a été signalé, avec une précision et une force auxquelles je ne saurais atteindre, par les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune. Cette fois, messieurs, les honorables membres du gouvernement ne pourront pas accuser l'expression de cette opinion d'un pessimisme séditieux, — cela serait fort commode, mais un peu banal; — aujourd'hui l'argumentation se présente avec l'autorité d'hommes dont il est impossible de suspecter les opinions. Ces hommes, ils appartiennent à la majorité; ils vous ont parlé avec leur conscience, et ils vous ont dit que nous ne pouvons pas rester dans l'état où nous sommes. En effet, cet état se caractérise d'un mot, — je prie la Chambre de me le permettre, en attendant l'explication que j'en vais donner, — et ce mot est celui-ci : Nous empruntons pour vivre. Et ce n'est que trop vrai : nos recettes ordinaires ne nous suffisent pas, les emprunts seuls viennent combler les déficits; de telle sorte que si c'est là une nécessité inflexible, et si nous persévérons, nous sommes conduits à une catastrophe. (Mouvements divers.)
Voilà ce qui vous était dit avec une autorité, je le répète, à laquelle je ne saurais prétendre, mais derrière laquelle je m'abrite, car l'un des défenseurs du budget, déclarant qu'il le voterait, s'est écrié en même temps qu'il ne voterait que cette fois un budget qu'il qualifiait d'insensé. (Rires et réclamations.)
Voilà le langage de vos défenseurs; vos adversaires osent à peine le rappeler.
Sans me préoccuper de la forme, je m'attache au fond, et je dis, suivant à cet égard l'exemple donné par mon redoutable contradicteur, M. le ministre des Finances; me tenant dans la discussion des budgets qui nous sont soumis, je dis : Les budgets de 1867, 1868, 1869, sont des budgets soldés en déficit.
.le n'ai plus, je le pense, à reprendre les objections de détail qui avaient, dans la bouche autorisée de M. le ministre des Finances, une particulière gravité; je n'ai pas à occuper la Chambre de la décomposition et de la multiplication de ces budgets. Dans le langage de M. le ministre des Finances, il y a plusieurs budgets qui sont en équilibre. A mon sens, il n'y a qu'un budget de l'État : de même que,
dans une famille, dans une administration commerciale, il ne peut y avoir qu'un inventaire, qu'un bilan, une situation qui se solde en équilibre ou en déficit; de même, dans un État, il ne peut y avoir qu'un budget, quelles qu'en soient les divisions, se soldant en équilibre ou en déficit. (Assentiment à la gauche de l'orateur.)
Voilà la vérité; et par cette excellente et décisive raison qu'un emprunt ne peut être considéré comme une recette, c'est une dépense. Je n'ai pas besoin de justifier devant la Chambre une proposition aussi simple. Ainsi, vos budgets de 1867, 1868, 1869, ne sont soldés que par des excédants de dépenses, et vous aggravez votre état financier, afin de pouvoir faire honneur à vos affaires. C'est là une situation intolérable, à laquelle il faut mettre fin à tout prix.
Nul ne le conteste, seulement on prétend que la situation est tout à fait exceptionnelle. C'est là, je ne dirai pas le prétexte, mais au moins l'excuse que nous avons rencontrée toutes les fois qu'il s'est agi de faire appel au crédit de la nation. On nous avait dit aussi en 1863 que le livre de la dette publique serait à jamais fermé. La parole ministérielle avait été engagée; vous savez quel vent l'a emportée dans l'oubli. Pourquoi aurions-nous plus de confiance aujourd'hui dans des prévisions qui, pour être loyales, ne s'appuient pas sur des errements passés de nature à nous rassurer sur les errements de l'avenir?
Les budgets se soldent donc en déficit et par une aggravation de dépenses ; j'examinerai dans un instant ce qu'il y a de fondé dans la qualification d'exceptionnelle , donnée à certaines dépenses, et dans la nécessité prétendue de la création de ressources exceptionnelles; j'ai bien peur, pour me servir encore d'un exemple familier, que le gouvernement ne soit dans la situation d'un père de famille qui aurait employé ses ressources ordinaires à des dépenses de vain luxe et qui ensuite dirait : Vous le voyez, pour nourrir ma famille, je suis dans la nécessité de contracter un emprunt : il est irréprochable.
Quant à moi, je crois que ces dépenses qu'on a dégagées de l'ensemble des budgets, en leur prêtant un caractère exceptionnel, —je veux parler de dépenses concernant les travaux publics, la guerre et la marine, — je crois que ces dépenses n'ont d'exceptionnel que l'apparence; qu'elles sont, en réalité, des dépenses normales; que vous vous êtes engagés à les subir, qu'elles pèseront sur nos budgets futurs comme elles ont pesé sur nos budgets passés ; enfin que vous êtes condamnés, si vous voulez sorlir de celte situation, à attaquer l'arbre dans la racine, c'est-à-dire le système même qui a engendré de semblables abus.
H ne peut en effet y avoir, dans la situation où nous sommes, que deux moyens d'en sorlir : ou bien augmenter les recettes, ou
bien diminuer les dépenses. Augmenter les recettes, ce ne peut être par l'emprunt; car, ainsi que je l'ai dit tout à l'heure, et nous sommes tous d'accord sur ce poiut, l'emprunt est une dépense, et une dépense qui pèse lourdement sur le pays, plus lourdement, à mon sens, qu'un impôt créé pour une nécessité quelconque. Si ce ne peut être par l'emprunt, ce ne peut donc être que par l'impôt?... Que la Chambre prononce sa décision ; assurément la nation s'y soumettra; mais je ne crois pas qu'une semblable proposition puisse réunir la majorité des opinions de ceux qui me font l'honneur de m'écouter. Et en effet, non-seulement les impôts sont impopulaires et frappent quelquefois au cœur les gouvernements qui sont dans la nécessité de les décréter, mais, dans l'état actuel de la production française , sans vouloir dire que la France n'est pas capable de faire encore de grands sacrifices, il est incontestable qu'aller plus loin dans la voie des impôts, ce serait attaquer la production dans son essence , en tarir la source, bouleverser des relations respectables, faire germer dans l'âme des populations des mécontentements qui se traduiront par des désordres et des agitations bien plus dangereux qu'on ne peut le supposer. (Rumeurs.) Nul, messieurs, ne peut se résigner, à moins que la nécessité n'en soit incontestablement démontrée, à une pareille extrémité. Il est donc certain que nul ne peut s'arrêter à une création d'impôts. Eh bien, si l'on ne peut sortir de la situation actuelle, ni par le moyen de l'emprunt, ni par le moyen de l'impôt, il faut prendre l'autre voie, et cela avec une nécessité rigoureuse, à laquelle il est impossible que nous puissions échapper, c'est-à-dire qu'il faut réduire les dépenses.
Votre honorable rapporteur, messieurs, est à peu près de cet avis. Et quand il parle de la nécessité de faire subir un temps d'arrêt à la progression des dépenses, il est incontestable, et il le déclare, qu'il faut entrer dans la voie indiquée par le bon sens et la raison, et nul assurément ne peut se targuer d'un mérite quelconque en l'indiquant. Seulement, messieurs, la difficulté est desavoir si ces réductions sont possibles. C'est là précisément que nous allons toucher les objections capitales qui ont été, dans le cours de cette discussion, adressées à ceux qui réclament des réductions de dépenses par les membres du gouvernement.
Sur quel chapitre ces réductions de dépenses peuvent-elles être exercées?
J'entendais, messieurs , à l'une de vos dernières séances , notre honorable collègue M. Emile Ollivier, vous dire qu'il était absolument impossible de toucher aux services, que les services généraux sont représentés par une somme , en chiffres ronds , de 800 millions environ, et qu'il n'est pas possible d'y mettre la main. J'ai été heu-
reux,je l'avoue, d'entendre votre honorable rapporteur exprimer une opinion qui n'a pas un caractère tout à fait aussi absolu. Le moment n'est pas veau de nous appesantir sur les détails ; quant à moi, j'estime que, sans désorganiser en rien l'administration, mais, au contraire, en la fortifiant, on peut réaliser de véritables économies-, non pas, et je serais très-opposé à celles qui revêtiraient ce caractère, qu'il s'agisse de diminuer le traitement des employés, surtout des employés inférieurs : si je jette les yeux sur ceux qui, investis dune puissance particulière, habitent les régions souveraines où les traitements peuvent facilement se donner la main sans se soucier des anciens scrupules bien oubliés qui agitaient nos pères sur la question du cumul (rires et approbation à la gauche de l'orateur), je trouverais des retranchements à faire, et je suis convaincu qu'ils profiteraient au bien public, et que ceux qui les subiraient auraient le patriotisme de s'y résigner, se consolant d'ailleurs par des services assez chèrement payés pour qu'ils n'aient pas des regrets légitimes. (Nouvelle approbation à la gauche de l'orateur.)
Toutefois, messieurs, il ne faut pas se faire illusion; si c'est là un principe dont nous désirons l'application, et que nous demanderons en toutes circonstances, il ne donnerait, en face du déficit qui se produit , que des ressources relativement bien minimes. Il en serait autrement d'une réorganisation vigoureuse de l'administration. Je crois qu'on voudrait, en augmentant le traitement des employés, en diminuer le nombre, de telle sorte que le budget en serait un peu soulagé. Mais, je l'avoue, ce n'est pas sur ce chapitre principalement que l'attention du pays est fixée, car l'attention du pays précède la vôtre; cette attention, elle est enchaînée par vos débats; on attend de vous la révélation de la vérité, non pas d'une vérité enveloppée dans le vague des déclarations de confiance tant de fois trompées, mais une vérité positive, nette, qui ait autant que possible le caractère mathématique. Eh bien , en ce qui touche les autres services, nous en rencontrons, et des meilleurs, des plus élevés, c'est la dette publique et la dotation, c'est l'armée et la marine.
Sans doute, quand on touche à ces chiffres, il semble qu'on tombe dans la banalité ; c'est qu'il devient extrêmement banal, en effet, de nous prendre notre argent sous prétexte d'une guerre qui ne se fait jamais. Nous ne voulons pas, s'il est possible, être entraînés jusquelà, et c'est pourquoi, bien qu'il soit dans l'esprit de tout le monde d'attaquer la dotation des ministères de la Guerre et de la Marine, vous me permettrez de justifier en quelques mots cette proposition.
Je ne veux pas cependant laisser passer, sans en dire un mot, le chapitre de la dotation. Nous avons entendu, messieurs, les déclarations de M. le ministre des Finances, qui nous ont comblés de satis-
50ï DISCOURS PARLEMENTAIRES.
faction; il nous a dit qu'il était le partisan obstiné de l'amortissement. Nous le sommes aussi, et nous croyons que le jeu de l'amortissement n'est point assez bien doté.
Nous voudrions que des ressources plus considérables y fussent consacrées, et nous estimerions que les sacrifices qui seraient à cet égard imposés au pays, seraient des sacrifices à la fois moraux et utiles, qu'ils empêcheraient la nation de s'endormir dans cette illusion énervante qu'il est possible à un pays d'emprunter à fonds perdus, comme un prodigue ou comme un homme qui veut se perdre. (Trèsbien à la gauche de V orateur.)
Ainsi, nous désirons que la loi sur la dotation de l'amortissement soit exécutée; nous désirons que, dans le budget qui nous est présenté, les ressources de l'amortissement soient augmentées.
Voilà, messieurs, quel est le vœu pour lequel nous nous trouvons tout à fait d'accord avec l'honorable organe du gouvernement; nous ajoutons qu'il serait possible, sur ce chapitre de la dotation, de faire quelques réductions qui ne seraient pas sans importance, que je ne veux pas indiquer; mais enfin j'ai pris la liberté de présenter cette observation afin de ne pas laisser croire que sur ce point il est impossible de faire quelque chose d'utile.
Quant à la guerre étala marine, la dotation est en chiffres ronds de 600 millions. Un peu moins, peut-être un peu plus; il y a à cet égard des divergences : grammatici certant. Quant aux contribuables, il est probable qu'ils payeront 600 millions. Quant aux budgets de la guerre et de la marine, nous les réunissons, cela est indispensable, puisque ce sont des ministères qui obéissent aux mêmes nécessités, nécessités de dévouement et d'honneur pour le pays ; ces ministères dévorent dans le budget une somme de 700 millions, qui, joints aux 600 millions de la dotation, forment 1,300 millions, c'est-à-dire plus de la moitié du budget.
Yroilà donc, messieurs, des dépenses auxquelles il est difficile de toucher, si ce n'est par le jeu insuffisant, suivant nous, de l'amortissement. Ces dépenses, qui sont déclarées nécessaires par le gouvernement, absorbent la moitié du budget. Certes, s'il est indispensable de subir de semblables conditions, il faudra se résigner; seulement, il faudra que la France soit bien avertie et qu'elle sache quel sort lui est réservé.
Ces 1,300 millions joints aux 800 millions en chiffres ronds, portent le budget officiel, tout compris, de 2 milliards 100 millions à 2 milliards 200 ou 250 millions.
Ce budget, s'il est nécessaire, se soldera élcrnellemcntendéficitpar une aggravation dedépenses, c'est-à-dire par des emprunts qui viendront le solder comme pour les trois exercices que nous soldons aujourd'hui.
Voila ce qu'il faut que la France sache, et si elle ne veut point accepter une pareille solution, il est indispensable d'examiner s'il n'y a pas de dépenses susceptibles d'être retranchées dans cette seule partie du budget qui est assez élastique pour admettre des réductions importantes.
Je suis intervenu à la dernière heure dans le débat, et la Chambre en comprendra la raison : c'est ma profonde incompétence ; mais enfin j'obéis à un devoir de conscience, et je dois dire que j'attendais soit de la part du gouvernement, soit de la part de la commission, sur ce fait si considérable des armements exceptionnels , de la paix armée, des explications qui puissent être discutées et faire impression sur les consciences et les esprits.
Ces explications ne sont pas venues. Il faut même le dire, si le langage de M. le rapporteur peut offrir des adoucissements à nos craintes, le silence du gouvernement n'est pas de nature à les calmer. Je ne lui en fais pas un très-gros reproche. Quelle que soit la parole de MM. les ministres, cette parole est une autorité assez considérable pour qu'il soit bon de l'entendre et désirable qu'elle se produise. Or, avec la prudence que je caractérisais il y a un instant, M. le ministre des Finances s'est enveloppé dans ses chiffres, il en a tiré de merveilleuses clartés; mais plus ces clartés étaient resplendissantes, plus elles laissaient dans l'ombre cette question qui, à mon sens, est la question vitale : Est-il nécessaire que la France se ruine pour ne pas faire la guerre et pour attendre qu'on ne la lui fasse jamais, puisqu'elle ne menace personne et qu'elle n'est menacée par personne? Voilà, messieurs, la question. (Très-bien! très-bien! à la gauche de V orateur.)
Permettez-moi d'un mot de prendre les devants et de dire qu'à mou tour, sur ce point, je suis en parfaite conformité d'opinion avec plusieurs de mes honorables collègues. Il est impossible de ne pas se rendre à cette évidence que la guerre n'éclatera pas, à moins que celui-là seul qui peut la décréter ne l'ait résolue et ne la veuille; la France ne la veut pas ; les nations qui l'entourent ne la veulent pas; il n'y a, je ne dirai pas aucune cause, mais aucun prétexte de guerre, et si la volonté nationale, si la volonté de nos voisins se réunissent pour empêcher la guerre, nous ne pouvons pas, à coup sûr, désarmer le pouvoir, et il n'appartient à personne de porter la main sur la constitution; mais il nous appartient, c'est notre devoir rigoureux, de veiller aux deniers des contribuables; par là, nous pouvons saisir ce frein que nous cherchions tout à l'heure, et nos mains patriotiques ne reculeront pas devant l'accomplissement de ce devoir. (Approbation à la gauche de la tribune.)
Snffil-il donc, quand trois budgets successifs se terminent par des découverts de 183,134,143 francs, de prêcher la confiance, de
déclarer que ce sont là des circonstances exceptionnelles, une sorte de trombe qui est venue assaillir l'Europe ; mais que maintenant le beau temps est revenu, qu'il n'y a plus rien à craindre, qu'on a devant soi un avenir calme et prospère? Seulement on veut s'armer jusqu'aux dents, parce que les nations voisines sont armées de même : on veut demander à la France que ses enfants, c'est-à-dire sa production même, ce qui fertilise le sol, — et je ne parle pas ici au nom des sentiments de famille qui vibrent si fort en nous, je cherche à m'élever au-dessus de ces considérations qui cependant pénètrent mon Ame, — on veut demander à la France que tous ses enfants soient envoyés dans les casernes, quand ils seraient si bien aux champs et dans les ateliers (Nouvelle approbation à la gauche de l'orateur.)
On lui demande encore des sacrifices d'argent considérables; ils s'élèvent à 1,600 millions pour la guerre et la marine, car cette progression de dépenses que tout à l'heure je constatais lorsque j'envisageais les faits généraux , elle est vérifiée par tous les services spéciaux; c'est là ce que vous a dit M. le rapporteur avec une honorable franchise ; mais quand on jette les yeux sur les chapitres de la guerre et de la marine, il est impossible de ne pas être épouvanté. En effet, on vous demande au budget ordinaire de la guerre pour 1869, 381,694,552 francs, avec une augmentation sur 1867., qui assurément mérite d'être remarquée, de 33,563,515 francs, sans parler du budget rectificatif, lequel est de 50,738,822 francs, sans parler encore du budget de l'Algérie, qui est de 14 millions et quelques cent mille francs, ce qui porte ainsi à une somme de 501,949,472 francs les sacrifices imposés aux populations, d'après votre loi de finances, par la guerre qui ne se fait pas, par la guerre qu'on promène comme un épouvantail sur l'Europe, qui pèse sur toutes les transactions de la France, l'appauvrit et la condamne à une mort lente, ou tout au moins à de rudes souffrances.
Le ministère de la Marine est exactement dans la même situation. Son budget ordinaire est de 163,688,255 francs. Il y a, comme toujours, un budget extraordinaire de 10,500,000 francs. Il y a, en outre, 6,644,698 francs pour le budget rectificatif, ce qui fait pour la marine 180,832,953 francs, et au total 684 millions.
Voilà, messieurs, les sacrifices qu'on demande aux populations pour ces deux grands services, dont je suis loin de méconnaître l'importance. (Interruptions et rumeurs.) Ce n'est pas moi qui chercherai à les déprécier.
Messieurs, vous avez peut-être raison de murmurer, car il y a eu dans mes paroles une contradiction involontaire, ou plutôt je me suis servi d'une expression qui n'a pas bien rendu ma pensée. J'ai dit que je ne voulais en aucune manière porter atteinte à la grandeur des
services qui peuvent être rendus par les deux départements que je viens de nommer. Seulement, les sacrifices que l'on demande au pays ne doivent être qu'en proportion exacte des nécessités publiques. Or, ce sont ces nécessités que je recherche; je demande comment elles peuvent être justifiées.
Lors de la discussion de la loi du contingent, ou plutôt des observations qui ont été très-rapidement échangées, à l'occasion de cette loi, entre les membres du cabinet et nous, les droits de la Chambre ont été complètement réservés. Il a été entendu que si la Chambre avait voté la loi sur l'armement militaire, elle n'en était pas moins constamment maîtresse des hommes et de l'argent; qu'il lui appartenait dès lors, en jetant les yeux sur la carte de l'Europe, de savoir si les dépenses qu'on venait lui réclamer comme nécessaires étaient rigoureusement indispensables, et de lui refuser les hommes et l'argent, si la nécessité ne lui était pas démontrée.
Voilà le droit, et je ne pense pas que nul ici puisse le contester. Il est clair que, dans la discussion du budget, nous avons le droit rigoureux d'examiner si, en effet, un armement militaire aussi considérable est nécessaire, s'il est indispensable, s'il peut être justifié, je ne dis pas par une cause, mais, je répète le mot, parce qu'il est l'expression de ma conviction profonde, par un prétexte.
Qu'est-ce que je lis dans les documents officiels? Qu'est-ce que nous avons entendu dire à cette tribune? Les événements qui se sont accomplis ont amené dans le monde entier une perturbation profonde : l'équilibre de l'Europe est rompu, les forces se sont déplacées; à côté de nous se sont formées de grandes améliorations militaires et civiles qui n'existaient pas auparavant. Il faut que la France soit armée comme ses voisins ; sa sécurité est attachée à ce qu'elle soit embastionnée, cuirassée, qu'elle ait dans ses magasins des monceaux de poudre et de mitraille ; sans cela, elle est exposée à périr.
J'avoue que ma conscience proteste contre de semblables assertions, qui cependant doivent être rigoureusement justifiées, pour que le budget le soit également; et quand j'entends un pareil langage, je distingue deux catégories de personnes qui peuvent en effet n'être pas inspirées par les mêmes intentions : les unes sincères, les autres qui ne le sont pas.
Les personnes sincères appartiennent à cette école qui voudrait, à l'heure où nous sommes, appliquer l'œuvre de feu le cardinal de Richelieu : elles s'en sont fait une idole ; ce qui est écrit dans son testament doit être encore notre règle. Il semble que rien ne soit change, que le grand roi dicte encore ses volontés à l'Europe entière. Le sublime de la politique est de nous ramener à celle de Louis XIV, et il faut que tout ce qu'il a voulu établir soit respecté. C'est-à-dire
que, pour ces personnes, l'Europe est un échiquier; chacune des pièces est fixée, arrêtée par la diplomatie ; et cette diplomatie est là qui, avec un art plus ou moins consommé, joue sa partie. Mais voilà que le vent de la tempête vient à souffler; non-seulement les pièces, mais l'échiquier lui-même sont renversés. Et vous voulez tout reconstruire, vous voulez remettre les choses en l'état où elles étaient. Mais vous ne songez pas aux décrets de la Providence et aux volontés de Celui qui est plus fort que nous. Si l'on veut dire que l'état de l'Europe n'est pas le même, je reconnais qu'en effet de grands faits s'y sont manifestés, et tout à l'heure je dirai lesquels. Seulement, messieurs, ce que je nie, c'est que les perturbations profondes qui se sont produites aient servi aux idées guerrières. De cette transformation est née, au contraire, une grande opinion qui, de plus en plus, fait son chemin dans le monde, qui conquiert les intelligences, qui les discipline; et cette opinion, c'est le culte de la paix, c'est l'amour du travail, c'est le besoin de l'ordre ! (Très-bien! à la gauche de Vornteur.)
Voilà ce qui est né de cette Europe transformée qui, j'en conviens, ne ressemble ni à celle de Richelieu , ni à celle de Vauban, ni à celle du maréchal de Catinat. Ce sont de glorieux ancêtres assurément : nous sommes fiers de leurs exploits; mais nous ne tenons pas à leur ressembler. (Très-bien ! très-bien! à la gauche de V orateur.)
Quant aux autres personnages dont je ne dirai qu'un mot, ceux-là, je leur refuse la sincérité ; ils ont surtout pour but d'affirmer que la démocratie doit prévaloir; ils se mettent à son service pour la dominer (assentiment à la gauche de l'orateur), et pour la dominer, ils excitent ses passions, ses rivalités; ils lui montrent de l'autre côté de nos frontières des voisins qui sont exaltés , dit-on , qui rêvent de chimériques envahissements; on fait appel à ce qu'il y a de plus noble dans les susceptibilités de l'honneur français, et l'on dit : « Voilà l'ennemi, voilà celui contre lequel un jour il faudra marcher. Croyez-vous que de l'autre côté de ces frontières il n'y ait pas des personnages, inspirés par les mêmes pensées et tout aussi peu sincères, qui tiennent le même langage à nos voisins? « Ces Français, leur disent-ils, ce sont des aventuriers, ce sont des brouillons; ils sont couverts de gloire; ils ont visité tous les champs de bataille; ils y ont laissé de leur sang, ce sang a été recueilli par l'histoire; ils n'en ont pas encore assez, ils veulent de nouveaux exploits, et c'est notre sol qu'ils rêvent. « Et c'est ainsi qu'en excitant les populations les unes contre les autres, on les domine, on les asservit.
Dans cet équilibre de forces armées, de bastions dans lesquels sont des canons qui ne partent pas, des fusils à aiguille plus ou moins perfectionnés, qui restent dans les arsenaux, je vois une sorte de
conspiration contre la liberté des peuples (vive approbation à la gauche de l'orateur. — Exclamations sur un grand nombre de bancs), et je voudrais avoir une parole assez puissante pour leur dire : Il faut que les peuples se tendent une main fraternelle. (Interruption.) Ces armes, il faut les rejeter; ce fer, il faut le transformer en socs de charrue, en machines à vapeur. C'est le travail, c'est l'industrie, c'est la paix qui sont vos maîtres ; détrompez ceux qui vous prêtent des intentions guerrières. (Mouvements divers.)
L'état de l'Europe dément-il ces considérations? Oh ! soyez sans crainte; j'ai peut-être abusé de votre bienveillance (parlez!), mais ce n'est qu'un mot, car il est convenu avec M. le ministre des Finances que nous avons le droit d'être sincères. Eh bien! au lieu de nous égarer dans des observations qui pourraient être longues, mais qui seraient inutiles, nous pouvons aller droit au fantôme. Il n'est pas en Orient, il n'est pas du côté du midi de l'Europe : il est au nord. C'est la Prusse qui, suivant beaucoup d'esprits excellents, pourrait, je ne dirai pas faire courir quelques dangers , mais au moins occasionner quelque inquiétude à la France. Et pourquoi? Parce qu'en effet, et je le reconnais, la situation de la Prusse a considérablement changé; elle s'est agrandie. S'est-elle agrandie outre mesure? C'est là un mot que je n'oserais pas prononcer ici, bien que cependant j'en eusse peut-être le droit; car il m'est permis de rappeler que dès 1864 j'ai élevé la voix dans cette enceinte pour supplier le pays de ne pas perdre de vue l'ambition de ce puissant voisin qui, prenant prétexte, car ce n'était qu'un prétexte, de la querelle du Sleswig, menaçait en réalité l'Allemagne tout entière du poids de sa prépondérance.
En 1866, cela est vrai, nous aurions pu parler à l'Europe, et nous avons conseillé de le faire. Malheureusement on ne lui a parlé que pour la menacer et rentrer ensuite dans une inaction quia tout rendu possible. De là, de grands événements, cela est incontestable, mais il me sera permis de dire à ceux qui en exagèrent la portée , que peutêtre ils se trompent.
J'appartiens, messieurs, à une école qui compte, j'en suis convaincu, beaucoup de partisans dans cette Assemblée. (Mouvements divers.) Je crois que l'homme, dans son effort, est toujours dominé par une puissance mystérieuse et souveraine, dont il lui est impossible de comprendre les desseins, et que souvent la prudence la plus consommée, le courage le plus viril, les résolutions les mieux combinées conduisent la faible créature, que nous sommes, à des résultats qu'elle n'avait pas prévus, et que souvent aussi le bien nait de ce qui paraissait devoir consacrer à jamais le mal contre lequel elle protestait. Eh bien, ces réflexions, que vous me pardonnez, me paraissent l'appliquer très-exactement aux événements qui se sont accomplis
en 1866. Il est certain qu'en 1866 l'influence de la Prusse a considérablement grandi , et que la nôtre n'a pas subi la même progression.
Mais est-ce qu'il n'y avait pas une sorte de fatalité dans ce résultat? Je parlais tout à l'heure du Sleswig, et vous vous rappelez la parole célèbre de lord Palmerston : « On n'enflamme que ce qui est inflammable. »
Il y avait dans l'Allemagne un mécontentement sourd, une volonté Irès-arrêtée de se reconstituer, et il est clair, messieurs, que cette vieille organisation caduque et à demi vermoulue qu'on appelle la Confédération germanique, et qui, en ce temps de chemins de fer, se mouvait avec une vitesse d'une demi-lieue tout au plus à l'heure, la Confédération germanique ne pouvait plus suffire aux besoins modernes ; elle était condamnée, oui condamnée, — et je ne rappellerai pas ici tous les faits qui justifient cette opinion, — elle était condamnée, et deux grandes puissances étaient en présence. Or, l'Allemagne, elle, est allée dans ce conflit, à l'esprit nouveau: non que j'aie la simplicité de faire de M. de Bismarck un libéral; et cependant M. de Bismarck l'était certainement plus que le cabinet autrichien au mois de mai 1S66. L'Autriche, depuis, a eu le bon sens d'entrer dans les voies de la liberté, de secouer le joug que l'Eglise voulait lui imposer. Tous les hommes qui sont amis du progrès l'en ont félicitée; mais il lui a fallu pour cela l'expérience du malheur, et lorsqu'elle a engagé le combat, soyez sûrs, messieurs, que la victoire était à l'avance acquise à celui qui représentait les idées les plus fécondes, celles de l'avenir.
De telle sorte que, si je recueille en moi-même les résultats de ces grands événements, voici à quelles conclusions j'arrive : si, en effet, l'Allemagne était travaillée par un besoin impérieux, elle doit être apaisée; si l'Autriche était mal organisée, instruite par la rude leçon du malheur, elle en est venue à une meilleure organisation. Et, messieurs, nous avons pu nous en convaincre dans une circonstance solennelle : notre souverain est allé à Saltzbourg, il a cherché à s'entendre avec l'empereur d'Autriche. Je sais bien que M. le ministre des Affaires étrangères a écrit une circulaire pour démontrer à l'Europe qu'il ne s'agissait que d'une visite de simple convenance et d'épanchement de famille : personne plus que moi n'est respectueux pour de pareilles considérations et ne comprend mieux que lorsqu'il s'agit des princes, elles doivent avoir leur place comme s'il s'agissait du dernier des citoyens; mais M. le ministre des Affaires étrangères reconnaîtra avec moi qu'heureusement il a pour privilège, je dirais presque pour devoir, de ne pas dire toujours toute la vérité, d'en laisser une partie dans l'ombre, et nul assurément ne voudra croire
JL'ILLKT 1868. 511
que l'empereur des Français se soit abouché avec l'empereur d'Autriche pour une sentimentale communication.
U y avait autre chose. Je n'exerce ici aucune espèce de critique, je constate des faits : c'est que la France a cherché auprès d'un souverain étranger un appui guerrier, on ne peut pas le méconnaître; c'est que l'Autriche, préoccupée de la réorganisation de son empire, n'a pas voulu entrer en lice, c'est encore incontestable, et qu'ainsi une garantie considérable était conquise à la paix. Aussi la guerre ne peut pas venir du côté de l'Autriche, qui ne veut pas s'associera nous; la Prusse commettrait-elle l'étourderie de nous menacer? Ah! oui, il y aurait un moyen de la pousser à cette extrémité, qui serait aussi périlleuse qu'insensée. Ce serait de lui montrer l'épée de la France ; l'épée de la France ne menacerait pas seulement la Prusse, elle irait au cœur de l'Allemagne. C'est au cœur de l'Allemagne que je veux aller aussi, mais par la liberté (ah! ah!), par la souveraineté nationale, parla participation de cette Chambre aux affaires de notre pays, pour la plus grande expansion de cette loi salutaire qui fait que le principe du droit et du pouvoir est dans l'ensemble des citoyens qui composent une nation. (Approbation à la gauche de l'orateur.)
On vous l'a dit avec raison : depuis que la France est entrée dans cette voie, il est certain que les ressentiments qui paraissent exister de l'autre côté du Rhin ont considérablement diminué. D'ailleurs, alors même que ces ressentiments existeraient, serait-ce une raison pour nous de repousser la politique qui nous paraîtrait la plus sage? J'entendais dire par un des honorables orateurs qui m'ont précédé à cette tribune, que le désarmement n'était possible qu'à la condition de le faire de concert avec tous les autres peuples. Ah ! messieurs, si vous jetez en Europe une semblable maxime, c'est à la famine que vous la condamnez par cette loi perpétuelle des armements. Non, non; il faut qu'une puissance ait le courage de se prononcer, et cette puissance, ce sera la plus forte, la plus sage, la plus glorieuse, celle qui n'a plus besoin de faire ses preuves, et qui, mettant ainsi l'épée au fourreau, apprendra au monde qu'il est temps d'entrer dans l'ère de la paix. (Nouvelle approbation du même côté.) Voilà ce que je conseillerais à la France.
J'ajoute, messieurs, que la science me parait conspirer pour un pareil résultat. Et, en effet, quelle est aujourd'hui la conquête privilégiée de la science? Sa conquête, c'est la destruction avec un raffinement qui ne s'était jamais vu : on ne songe qu'à immoler les hommes, à en immoler le plus grand nombre possible dans le moindre temps possible. J'ai éprouvé un sentiment douloureux quand, dam Tune de vos dernières séances, l'honorable et illustre maréchal ministre de la Guerre nous disait qu'il avait reçu plus de six cents pro-
positions de perfectionnement pour le fusil Chasscpot ; on trouve que tuer quatorze hommes dans une minute, ce n'est point assez, on veut aller jusqu'à en immoler trente! Eh bien, je dis que c'est la fin de la guerre... (oui! oui!), la fin de la gloire, la fin de ces sacrifices, la fin des glorieux entraînements, la fin de ce caractère des amoureuses et romanesques aventures qui poussaient nos anciennes populations gauloises sur le champ de bataille. Quand la guerre sera réduite à cette précision mathématique où elle tend à arriver, elle ne sera plus qu'une boucherie , et la conscience publique s'en éloignera avec dégoût. [Très-bien! à la gauche de V orateur.)
Mais, en même temps, la science nous provoque à la paix par toutes ses inventions, par tous ses miracles. Vous dites qu'il est nécessaire que nous conservions ces fortifications dont nous entourons la moindre de nos bourgades, dès qu'elle touche à la frontière; qu'il nous faut cette ceinture de villes fortifiées. Tout cela, permettez-moi de le dire, c'est là de l'ancienne politique, c'est de la politique de haine; ce n'est pas de la politique d'épanchement et d'abandon... (rumeurs ironiques), et j'ose dire que ceux qui enseignent et pratiquent cette politique ne comprennent pas leur temps; ils ne le comprennent pas, car le temps actuel, on a eu raison de le proclamer souvent, le temps actuel appartient à la démocratie.
Vous parlez de frontières, mais elles ont été renversées, les frontières! Les potentats ont cherché à arriver à ce résultat, et nous lisons dans l'histoire que le grand roi se félicitait d'avoir abaissé les Pyrénées. Plus tard, un grand capitaine a aussi essayé de les écraser sous le talon de sa botte victorieuse; elles se sont relevées. Savez-vous ce qui les a abaissées? C'est la main de nos ingénieurs, c'est le ruban de 1er qui circule autour de ses vallées, c'est la civilisation. La civilisation, c'est la haine de la guerre. (Très-bien! sur plusieurs bancs.)
Eh bien, messieurs, si c'est là le mot de l'avenir, si nul ne peut le contester, est-ce que nous nous cantonnerons dans cette politique insensée, — j'ai le droit de dire ce mot avec un membre de la majorité, qui l'a appliqué au budget, — dans cette politique qui consiste, sans faire la guerre, sans la redouter, à se tenir emprisonnés dans des dépenses qui épuisent le pays, et le condamnent à des sacrifices perpétuels.
11 est temps de revenir à de meilleurs errements. Pour cela, je demandais si le gouvernement ferait entendre une parole consolante, et je cherchais quelles pourraient être les raisons qui lui faisaient garderie silence. Ces raisons, messieurs, tout le monde les comprend. Nous sommes respectueux vis-à-vis de la constitution. (Rires ironiques sur plusieurs bancs.) (Ju'est-ce qu'elle veut de nous dans cette question? Rien, moins que rien; car nous avons le droit d'émettre une opinion
et une volonté, et cette opinion et cette volonté seraient foulées aux pieds le jour où le conseil de celui qni seul décide tout, nous précipitera dans des événements que nous aurons condamnés.
Le ministère n'est pas dans une situation meilleure ; de telle sorte que nous sommes en droit de tenir à la Chambre ce langage, et si j'ai eu la bonne fortune de toucher juste dans les considérations que j'ai eu l'honneur de développer devant elle, la conséquence serait celleci, qu'il n'y a qu'un seul qui puisse décharger la situation de cet inconnu qui la domine et la dévore, rendre l'activité à la production, la confiance aux esprits, le repos à l'Europe. Qu'il vienne dire, il le peut, il le peut par son Sénat; qu'il vienne dire que désormais il ne fera pas la guerre sans votre concours, et alors vosbudgets ne seront plus soldés en déficit... (allons donc!), alors la France pourra prendre son rang dans le monde et ne sera plus condamnée à des sacrifices Stériles, (Approbation à la gauche de l'orateur. — Réclamations à sa droite et en face.)
Voilà le dernier mot de la question : c'est la nécessité du moment. Nous l'avons demandé au nom de la liberté ; nous vous le demandons aujourd'hui au nom du salut de nos finances. Car enfin vous répétez sans cesse, et c'est là le sens de la plupart des discours ministériels qui ont le privilège très-légitime de vos applaudissements, que si des dépenses considérables ont été faites, des résultats magnifiques ont été obtenus.
Je ne veux pas mêler la critique à l'éloge, je l'accepte par hypothèse; seulement je vous dis que si vous êtes des bienfaiteurs, vous êtes des bienfaiteurs très-dispendieux. Si la France a été assez riche pour payer sa gloire, elle n'est pas assez riche pour payer l'Empire dans de semblables conditions. Il est temps qu'elle avise. (Vives réclamations et murmures. — Approbation à la gauche de l'orateur.)
PRONONCÉ AU CORPS LÉGISLATIF
Discussion du projet de loi relatif aux suppléments de crédits de l'exercice 1867
Messieurs,
Les observations de l'honorable ministre des Finances me paraissent renfermer une assertion qui semble contradictoire et que je voudrais relever.
Les chiffres que tout à l'heure il mettait sous vos yeux établissent que, depuis 1852, les recettes et les dépenses auraient subi une progression constante, mais inégale. Celle des recettes est supérieure et, en chiffres ronds, cette supériorité atteindrait 200 millions.
S'il en est ainsi, on s'explique très-difficilement comment un gouvernement ayant des recettes qui sont constamment supérieures aux dépenses en est réduit à emprunter constamment.
Je dis, messieurs, emprunter constamment, car les chiffres qui ont été réciproquement examinés dans le cours de cette solennelle discussion établissent que depuis 1852, avec des recettes qui ont toujours été en croissant, avec des dépenses qui ne les ont jamais atteintes, le gouvernement a été dans la nécessité de recourir, pour une somme de près de 5 milliards, aux ressources extraordinaires. (Réclamations et murmures.)
Comment, messieurs, est-il possible de concilier des résultats qui semblent aussi contradictoires?
Vous avez entendu la distinction qui a été faite récemment par MM. les ministres et à laquelle, suivant moi, l'honorable M. Buffet vient de répondre d'une manière victorieuse. La distinction entre les budgets sert merveilleusement, je ne dirai pas l'équivoque, mais l'illusion dans laquelle on semble se complaire. Il y a des budgets qui sont en excédant, mais à côté de ces budgets en excédant qu'on pré-
sente au pays, il y a des budgets qui sont en déficit, et les budgets qui sont en déficit dévorent les excédants des budgets qui présentent ces ressources.
Il est donc clair que quand on examine la situation dans son ensemble, on est dans la nécessité de reconnaître que les budgets se sont soldés en déficit dans ces dernières années. Seulement on explique ce résultat par les dépenses exceptionnelles auxquelles le gouvernement a été obligé de faire face, et dès lors nous en sommes réduits à cette explication, qui est assurément très-peu rassurante, qu'avec les recettes qui ont été constamment en croissant, qu'avec les ressources extraordinaires qui ont atteint le chiffre que tout à l'heure j'avais l'honneur d'énoncer à la Chambre, le gouvernement est cependant perpétuellement en face de nécessités exceptionnelles qui le forcent à recourir à des emprunts.
Et quelles sont ces dépenses exceptionnelles? A Dieu ne plaise que je veuille rentrer dans la discussion. (Interruptions et rumeurs.) Mais l'observation que je prie la Chambre d'entendre a uniquement pour but d'opposer à ce que je regarde comme un système, un système qui le combat.
Tout à l'heure M. le ministre vous disait que quand des nécessités exceptionnelles se présentent, au lieu de surcharger le présent par le fardeau d'impôts qui seraient assurément insupportables aux populations, il est plus sage de recourir à l'emprunt, vie le veux comme lui, mais à quelle condition? A la condition que ces emprunts, dans la pensée même de ceux qui les votent, puissent faire face aux nécessités exceptionnelles qui sont prévues. Mais quand, au contraire, les emprunts viennent solder des dépenses consommées ; quand, au contraire, comme dans la loi actuelle, nous sommes en face de trois budgets qui présentent, en chiffres ronds, un déficit de 400 millions, il est incontestable que rien n'est plus facile que de faire illusion et de faire miroiter, dans un budget dont nous ne connaissons pas les détails, les chiffres que vous avez à voter ; de sorte que la parole que M. le ministre faisait entendre était inexacte. Ce ne sont pas des dépenses exceptionnelles que nous soldons, c'est le déficit des ressources ordinaires. (Réclamations. — Très-bien! très-bien! autour de V orateur.)
Et je n'en citerai qu'un exemple en terminant, car je ne veux pas vous retenir davantage. Je ne parle pas des nécessités exceptionnelles de la guerre, que cependant nous pourrions, que nous devrions utilement discuter, et si nous entrions dans le détail, nous montrerions que les armements extraordinaires dont on vous a tant parlé ne sont pas la seule cause des ressources extraordinaires auxquelles on a été obligé de recourir, mais que les déficits considérables qui
ont été occasionnés dans noire matériel par la fatale expédition du
Mexique (Oh! oh! — Interruption prolongée.)
Vous avez approuvé, messieurs, celte fatale expédition; elle pèse sur vos votes, et je comprends parfaitement que toutes les fois qu'on en parle, vous interrompiez l'orateur par des murmures; mais ces murmures ne détruisent pas l'histoire. (Nouvelle interruption.)
Eh bien, je dis que si nous avons à discuter les dépenses militaires, il nous serait extrêmement facile de démontrer que ce ne sont pas des nécessités extraordinaires qui font peser sur le budget des charges écrasantes, qui le font si fort différer des budgets antérieurs.
Mais je prends les travaux publics, non pas pour présenter des détails, mais pour répondre à ce qui a été constamment dit par MM. les ministres.
Les travaux publics, suivant eux, sont des dépenses exceptionnelles, et, pour cette raison, j'ai entendu de la bouche de l'honorable ministre d'État que les dépenses exceptionnelles s'appliquent, non pas à des travaux d'entretien, mais à des travaux neufs; de telle façon, messieurs, que nous en serions réduits, — ce serait là la sagesse de nos budgets et la prudence financière que la Chambre consacrerait à ses votes, — nous en serions réduits à recourir à des emprunts pour les travaux neufs qui devront être exécutés. (Interruption.) Je m'élève contre une pareille doctrine , qui me parait à la fois une innovation et une erreur.
Je vous parlais, dans la dernière séance, de l'opinion de toutes les commissions du budget qui ont précédé celle-ci, et je vous disais qu'on avait toujours entendu les rapporteurs parler avec la même quiétude pour l'avenir, qu'on les avait vus sévères pour le passé et prodigues d'espérance pour les exercices qui n'étaient point encore clos. Mais, en ce qui concerne les travaux publics, jusqu'à ces dernières années, il a toujours été parfaitement entendu que les grands travaux publics étaient une charge ordinaire de l'État... [interruption) , car supposer qu'un État comme la France puisse laisser aller les travaux publics à des nécessités exceptionnelles et à l'emprunt, ce serait faire une injure singulière à la force financière de la France comme à la prudence de son gouvernement. Permettez-moi, à ce sujet, de vous lire quelques lignes du rapport de l'honorable M. Busson-Bilault en 1863. (Interruption.) Si vous ne voulez pas l'entendre, je suis tout prêt à m' asseoir pour ne pas fatiguer la Chambre; mais, quand je cite les rapports de vos commissions de finances, je crois être dans mon droit. Or, voici ce que disait l'honorable M. Busson-Billault : « Il faut de grands travaux publics, surtout ceux qui ont pour but de rendre les communications plus rapides, plus faciles et plus écono miques; c'est là un des besoins les plus évidents du pays... Pour y
arriver, pour obtenir les ressources nécessaires à d'aussi utiles créations, il importe de modérer, de contenir les dépenses moins immédiatement productives... »
Dans le rapport de 1865, l'honorable M. Busson-Billault professe encore cette doctrine financière à laquelle, pour ma part, je m'associe complètement, que c'est sur les excédants des budgets que la dotation des travaux publics doit être prise , mais que cette dotation entre dans les dépenses ordinaires, et il est impossible, en effet, sans affaiblir singulièrement la force du pays , de supposer que pour exécuter les grands travaux publics qui sont des nécessités de premier ordre , il faudra recourir à des emprunts. II y a donc là une illusion, car les dépenses des travaux publics, je le répète, sont des dépenses ordinaires, et si, au lieu de la multiplicité de ces budgets, nous avions la sagesse de concentrer nos recettes et nos dépenses dans un seul et même chapitre , alors , nous n'aurions plus de ces illusions involontaires; nous serions placés en face de dépenses nécessaires. C'est à ces dépenses nécessaires que vous n'avez pas pu faire face , malgré l'accroissement successif des recettes; vous n'avez pas pu y faire face, malgré vos 4 milliards 598 millions de ressources extraordinaires. Ainsi, le passé nous répond de l'avenir, et si nous ne prenons pas des mesures énergiques, si nous ne puisons pas dans notre sagesse, dans notre courage . dans notre patriotisme , les moyens d'arrêter le gouvernement, soyez sûrs qu'il précipitera la France à sa ruine. (Réclamations bruyantes sur les bancs de la majorité. — Approbation autour de l'orateur.)