‹ Discours parlementaires (volume 5)Chapitre 34 sur 55 · AFFAIRES EXTÉRIEURES · texte numérisé non relu

AFFAIRES EXTÉRIEURES

Messieurs,

Si je prends la liberté de demander à la Chambre, à l'occasion du budget de 1869, quelques instants de sa bienveillante attention, ce n'est pas pour toucher à la discussion générale à laquelle elle a accordé une attention soutenue et qui, je l'espère, aura produit d'utiles enseignements.

Le budget de 1869, comme ses deux aînés de 1867 et de 1868, se solde par un déficit dont vous connaissez le chiffre : il est de 314 millions. L'origine vous en a été également expliquée, et nous n'avons pas oublié les développements dans lesquels sont entrés à cet égard les membres du gouvernement. Ils sont résumés dans trois lignes du rapport de la commission ainsi conçues : « Il est juste de reconnaître avec M. le ministre des Finances que l'insuffisance des recettes pour 1868 et 1869 est motivée par l'inscription des dépenses extraordinaires de transformation de notre matériel militaire et naval, et de création de travaux publics. » Et vous savez également, par le même rapport, que le chiffre des dépenses du budget ordinaire de 1869 offre, sur le chiffre des dépenses de 1867, un accroissement de 78 millions, ramené, il est vrai, par la commission à 50 millions. Mais la commission est en droit de se préoccuper d'un semblable accroissement, et elle vient de vous en faire connaître les causes.

Négligeant complètement ce qui touche aux travaux publics, sur lesquels j'ai eu l'honneur de m' expliquer à la Chambre dans une précédente discussion, je m'attache exclusivement à cette partie, à coup sûr la plus onéreuse des dépenses signalées par la commission :

je veux parler des armements et des transformations qu'a dû subir le matériel militaire et naval; car cette source de dépenses ne peut s'expliquer que par la politique, par la conduite des affaires publiques.

Je ne veux pas dire, messieurs, que ceux qui ont l'honneur de les diriger puissent échapper à la nécessité de dépenses improductives; cette nécessité leur est imposée par des exigences impérieuses auxquelles ils ne peuvent complètement se soustraire. Mais tout le monde sera d'accord avec moi pour reconnaître que la sagesse consiste à faire à ces dépenses la part la plus petite possible, en les réduisant à ce qui est complètement indispensable.

C'est pourquoi je ne puis accepter, du moins avec son caractère absolu, la théorie professée à cette tribune par l'honorable ministre d'État, lequel voulait bien reconnaître avec moi que le perfectionnement des instruments de destruction était un symptôme significatif de la fin du système des guerres, ajoutant toutefois qu'afin de pouvoir atteindre un semblable avenir avec sécurité, il fallait avoir le plus possible de ces instruments pour ne pas s'en servir.

C'est là, messieurs, un mot qui peut paraître juste; s'il était généralisé, il ne serait que spécieux. Et, quant à moi, je trouve qu'il éveille dans l'esprit des craintes qui se sont peut-être présentées à d'autres intelligences que la mienne. Accumuler dans nos arsenaux ces armes savantes avec lesquelles on peut se croire les maîtres du monde, faire venir dans nos casernes la fleur de la jeunesse, et réunir ainsi sous les drapeaux une troupe vigoureuse, vaillante, amoureuse des aventures, c'est peut-être s'exposer à une tentation terrible et irrésistible, quand d'ailleurs sur ce point on est investi d'un pouvoir souverain et sans contrôle.

Ici je demande à M. le ministre des Finances la permission de faire l'application de ce qu'il disait avec tant de justesse dans l'une de vos dernières séances, à propos de la dotation trop riche de l'amortissement : Cette dotation, vous disait-il, pourrait séduire ceux qui sont chargés de diriger les affaires, par la commodité où ils se trouvent d'y mettre la main. J'en dis autant des forces militaires; elles sollicitent perpétuellement le génie guerrier de la nation ; elles sont sous la main du pouvoir, et il semble tout naturel qu'il désire ne pas les laisser inactives.

Aussi, messieurs, comprend-on parfaitement ce mot qui a été prêté à l'honorable maréchal ministre de la Guerre, et qui peut-être n'est pas vrai; mais ce sont ceux-là souvent qui ont le plus de forlune, et quant à moi je désire que sa fortune soit en proportion inverse de son exactitude; le mot n'en a pas moins couru l'Europe, il a été répété dans un grand nombre de feuilles : M. le maréchal, justement orgueilleux des forces qu'il a organisées avec tant d'habilelé,

aurait dit que « quand on les avait dans les mains, ce n'était pas pour ne pas s'en servir ».

(M. le ministre de la Guerre fait de la tête et de la main un signe de dénégation.)

Certes, je suis heureux de rencontrer de la part de M. le maréchal cette dénégation que j'avais à l'avance prévue.

Une voix : Eh bien, alors?

M. Jules Favre. Mais elle ne sert qu'à réfuter ce qu'il y a suivant moi de trop absolu dans l'opinion de M. le ministre d'État, qui pense qu'une nation n'est aujourd'hui véritablement forte qu'à la condition de se cuirasser, de se bastionner, de se fortifier, de se garnir d'instruments meurtriers à l'aide desquels elle pourra repousser les agressions voisines. (Interruptions diverses.)

Je crois que la véritable sagesse consiste à rendre ces agressions impossibles, et si je voulais caractériser d'un mot la politique qui serait la mienne et que je voudrais voir adopter par le gouvernement, ce serait de détourner les nations voisines de la funeste voie dans laquelle elles sont engagées, au lieu de les y suivre, et pour parler plus clairement, de décourager la guerre, d'en détruire complètement les chances et les éventualités. C'est là, messieurs, ce que je voudrais que le gouvernement entreprît vis-à-vis de toutes les autres puissances de l'Europe, je voudrais qu'il parlât haut et ferme avec l'autorité qui lui appartient; et certes, si ce langage était suivi des actes dont je viens de parler, je suis convaincu qu'il aurait les plus utiles résultats.

Mais, messieurs, le langage de cette tribune, bien qu'il émane de MM. les ministres et qu'il puisse de ce chef avoir une valeur que je ne méconnais pas, ce langage, à mon sens, ne suffit pas. Et pourquoi? Certes, je ne veux pas accuser les membres du gouvernement d'avoir manqué de franchise. Ils ont subi l'ascendant impérieux d'une situation qu'ils n'ont pas faite et qu'ils n'ont pas pu faire ; ils ont toujours, toutes les fois que nous avons pris la liberté de les interpeller, protesté de leur désir de la paix; mais il y avait dans ces protestations des réserves qui, suivant moi, sont utiles et dangereuses.

A quoi bon, messieurs, en effet, parler constamment des nécessités possibles de notre dignité et de notre honneur? Est-ce que ce n'est pas là un sous-entendu que chacun conserve dans sa conscience et dans son cœur? Si la sécurité est absolue, comme vous le prétendez, n'accompagnez pas vos déclarations de ces déclarations contraires qui jettent les esprits dans les incertitudes de la crainte. Laissez-moi vous dire qu'à cet égard il y a quelque chose de si vrai dans le sentiment que j'exprime, qu'il a été traduit, d'une façon familière peutêtre, dans un journal satirique qui nous vient d'Angleterre, et où

l'on reproduit la conversation de deux ministres, l'un français, l'autre prussien. Le ministre prussien abordait le ministre français et lui disait : « Vous savez à merveille queje veux la paix. — Je la veux plus fortement que vous, disait le ministre français. Sur quoi le ministre prussien répondait : — Mais tous nos armements sont pour notre sécurité nationale et non pas dans une vue d'agression. — Je n'ai pas d'autre intention, lui disait le ministre français. Sur quoi le ministre prussien s'écriait : — Je ne crois pas un mot de ce que vous me dites. Et le ministre français lui répondait : — Ni moi non plus !, » (On rit.)

Ceci, messieurs, est certainement une boutade; mais reconnaissez avec moi que cette boutade cache beaucoup de vérité. Nous nous épuisons les uns et les autres en désirs pacifiques. Les nôtres n'ont que la valeur de vœux consciencieux; les désirs pacifiques de MM. les ministres en ont une plus grande, je le sais, mais cette valeur ne saurait être cependant décisive. Ce qui lui donnerait ce caractère, ce seraient les actes dont ces déclarations seraient accompagnées, et ces actes, messieurs, ne sont pas impossibles; ils sont désirables, et je crois que dans l'état actuel de l'Europe, avec un peu de bonne volonté, ils sont faciles.

Quels sont les actes que je viens demander au gouvernement, et qui, suivant moi, feraient complètement disparaître ces nuages pesants qui obscurcissent l'horizon, qui paralysent jusqu'à un certain point l'activité sociale, qui produisent ce malaise que chacun reconnaît au moins dans une très-notable mesure, cet embarras mortel dont nous sommes à la fois les témoins et les victimes. Ce serait vis-à-vis des puissances étrangères, un langage ferme et net, et une provocation respectueuse, mais résolue à un désarmement général. Et, prenez garde, messieurs, que si la France se faisait l'avocat d'une pareille cause, elle pourrait y mettre tout son cœur, toute sa générosité, en même temps que toute sa force.

On nous disait qu'elle est armée de manière à ne rien craindre. J'en suis convaincu : nous devons avoir à cet égard toute espèce de confiance dans l'activité et la vigilance de M. le ministre de la Guerre, et je suis sûr qu'en ceci je traduis fidèlement sa pensée, il est également plein de confiance dans le patriotisme, dans le courage et l'esprit des populations, si jamais la patrie venait à être menacée.

C'est là le meilleur des remparts ; il vaut mieux que ceux que vous pouvez puiser dans les armes offensives et défensives, et quand on vient vous demander des millions pour perfectionner tel ou tel engin de guerre, lorsque les hommes de guerre qui viennent vous faire ces réclamations vous disent que vos économies sont déplacées, qu'elles tendent à affaiblir l'armée , certes, ils ne se trompent pas, ils en

savent, à cet égard, plus que nous; mais jusqu'à un certain point ils sont de mauvais juges, car ils sacrifient tout à un point de vue spécial, et ils oublient trop par quelle force supérieure la France serait défendue, si jamais elle était au moment du danger.

Je ne puis appliquer ces réflexions, — pardonnez-le-moi, ceci n'est qu'un incident, — aux demandes perpétuelles de crédits pour les fortifications. Je me garderai bien de toucher d'une manière spéciale à un semblable sujet ; je craindrais de commettre de regrettables erreurs. Je reconnais, messieurs, que si on veut pousser le système de défense par les fortifications jusqu'à la plus grande perfection possible, nous avons tort de refuser les crédits, et M. le ministre de la Guerre a raison de nous les demander. Mais voyez si, à cet égard, comme en ce qui concerne les armes perfectionnées, nous ne serions pas condamnés, dans le cas où la théorie serait juste, à nous épuiser perpétuellement à la suite de la science, dont le champ est infini, qui travaille toujours et ne s'arrête jamais, dans des dépenses éternellement stériles, qui iraient toujours en grossissant, sans jamais recevoir une application utile. Notre honorable collègue M. Emile Ollivier nous faisait, à l'une de nos dernières séances, cette observation qui me paraît pleine de justesse, mais elle s'applique surtout aux fortifications ; et pourquoi? Précisément parce que le système de fortifications change nécessairement avec la portée des armes de tir, et quand cette portée devient considérable, il faut faire avancer les fortifications, il faut, si je puis me servir de cette expression, aller au-devant de l'ennemi, et ce ne serait plus à 2 ou 3 kilomètres seulement, mais à 12, 15, 18 kilomètres du centre de la place qu'il faudrait reporter les ouvrages de défense, et comme, en définitive, la circonférence dans son développement s'augmente avec le prolongement du rayon du tir, vous voyez que de proche en proche nous arriverions, si on veut pousser la théorie jusqu'à sa perfection, à fortifier la France tout entière et à creuser un nombre considérable de fossés dans lesquels nous engloutirions beaucoup plus de millions que d'ennemis. (Exclamations en sens divers.) Messieurs, je proteste contre une telle exagération, et c'est pour ne point y tomber que je demande à la Chambre de prendre en considération ces simples réflexions et d'examiner avec moi, — je serai à cet égard aussi bref que possible, — si l'état actuel de l'Europe permet à la France de tenir le langage que tout à l'heure je mettais par hypothèse sur les lèvres de MM. les ministres. Ces paroles alors auraient une puissance considérable, car vous auriez pour auxiliaires tous les peuples qui sentent la nécessité d'en finir avec un pareil système; tous vous viendraient en aide, et quand vous auriez pour vous la publicité, soyez sûrs que vous triompheriez. (Approbation à la gauche de l'orateur.)

Eh bien, est-il téméraire, dans l'état actuel de l'Europe, d'espérer qu'il sera possible d'arriver à un semblable résultat? Permettez-moi de dire que je ne suis pas le premier à le désirer, et ce n'est pas pour ma part une innovation, une témérité, un acte de sentimentalisme, que de faire appel à ces forces vives que je tire de la nature humaine et qui doivent réagir contre la force brutale sous laquelle on voudrait les écraser.

Mais, si je me reporte à 1863, je me rappelle les termes du discours de la couronne où, dans un langage très-élevé, on exprimait des idées fort justes qui ne sont autres que celles que j'essaye d'interpréter; et le rapporteur de votre budget, M. O'Quin, leur donnait son autorité lorsque dans son rapport il écrivait, à propos du budget de 1864, ces lignes que je demande la permission de mettre sous vos yeux :

« Tous les États de l'Europe s'épuisent pour entreprendre des armements exagérés ; les services de la guerre et de la marine imposent chaque année à leurs budgets près de quatre milliards de dépenses. Sans doute, il existe entre les développements des forces militaires des diverses nations des corrélations forcées qu'on ne saurait nier. La solution par un congrès européen des difficultés qui les divisent aurait pu seule amener la réduction simultanée et immédiate de leurs armées. Mais, en dehors de cette réforme radicale dont le moment ne paraît pas encore venu, on entrevoit la possibilité d'économies sérieuses quoique plus modestes, et s'il est un peuple pour lequel elles n'offrent aucun danger, c'est assurément celui dont les enfants deviennent tous, au premier appel du pays, d'irrésistibles soldats. >-

Cette dernière partie de la citation, que je mets sous les yeux de la Chambre, s'applique tout particulièrement à l'opinion que j'ai pris la liberté d'émettre tout récemment et sur laquelle je ne reviens pas. Mais quant à la proposition d'un désarmement généra!, elle était dans les nécessités de cette année 1863 qui s'ouvrait par le grave document diplomatique que je rappelais tout à l'heure, et qui s'est fermée par cette déclaration non moins solennelle, non moins positive, du rapporteur de vos lois de finances.

Si le moment n'était pas venu en 1863, est-ce que rien n'a changé depuis? Est-ce que les questions inquiétantes n'ont pas été résolues? Est-ce que le trouble apparent de l'Europe ne cache pas en réalité une reconstitution dont notre sagesse doit profiter pour faire prévaloir les doctrines pacifiques qui sont notre foi et qui seront aussi notre force?

.l'interroge l'horizon, et je me demande quels peuvent être les sujets sérieux d'inquiétude.

J aurais bien voulu trouver l'historique des négociations diploma-

tiques qui se sont suivies depuis Tannée dernière. J'ai pris la liberté de nïadresser à MM. les ministres et de leur faire observer que, à cet égard, nous n'étions pas fort riches en documents. Nous vivons sur le passé, et ce passé, il est encore insuffisant. Ainsi, en ce qui concerne l'Allemagne, sur son état général, nous n'avons pas d'autre publication que la circulaire de M. de la Valette du 16 ou 17 septembre 1866. Je ne parle pas de l'incident du Luxembourg, qui s'est terminé diplomatiquement en mai 1867. Vous voyez où nous en sommes.

Ce silence veut-il dire que c'est un ferme accord qui règne entre les puissances, et faudra-t-il appliquer aux nations ce qu'on dit des ménages, que les meilleurs n'ont pas d'histoire ni de correspondance?

Je voudrais le croire, messieurs, mais j'avoue que, pour le mieux croire, j'aurais été enchanté d'avoir sous les yeux des pièces qui auraient justifié ma confiance. (Très-bien! à la gauche de V orateur.)

Si cela n'est pas possible, je n'élèverai à cet égard aucune récrimination, je me bornerai à constater le fait.

J'ai rencontré, — et cela ne surprendra personne parmi vous, — de la part de M. le ministre des Affaires étrangères, la plus parfaite courtoisie. Il a eu la bonté de me faire une communication dont je le remercie, celle qui est relative à l'incident de Tunis ; car à défaut d'autres, nous avons eu, cette année, l'incident de Tunis. Il est arrivé un jour où, sur la Méditerranée, il s'est formé un orage qui aurait pu bouleverser l'Europe, et, si la Chambre me le permette dirai un mot sur cet incident de Tunis, non pas que j'y attache une grande importance politique, mais parce que M. le ministre des Affaires étrangères me permettra, au nom des intéressés dans cet incident, de lui adresser quelques observations. En dehors de cet incident, je le répète, sur la politique générale, nous n'avons obtenu aucune communication : nous vivons sur le passé, le rideau est tombé sur la scène diplomatique, à partir du mois de décembre 1866 ; et, s'il ne nous avait pas été possible de l'écarter, grâce aux communications des feuilles étrangères, nous aurions pu croire que, nouveaux Épiménides, nous avions dormi jusque-là pour nous réveiller aujourd'hui.

Eh bien, messieurs, je me demande, grâce à ces communications, qui ne nous viennent pas de M. le ministre des Affaires étrangères, si nous ne pouvons pas nous faire une idée très-juste de notre situation actuelle à l'égard de l'Allemagne et à l'égard des autres puissances, et, si vous le permettez, en quelques mots je résumerai ce qui, à mon sens, caractérise les relations diplomatiques à l'égard de l'Allemagne et à l'égard de l'Orient, c'est-à-dire l'insurrection Cretoise. Je dirai un mot très-bref et très-réservé de notre situation à l'égard de l'Italie ; et lorsque je me serai livré avec vous à cet exa-

men, si vous voulez bien me le permettre, je crois que je serai parfaitement en état de conclure.

J'ai dit que je voulais tout d'abord vous occuper de Tunis. Je saisirai cet incident avec d'autant plus d'empressement, que je prendrai la liberté d'adresser à cet égard quelques éloges mêlés de certaines réserves à M. le ministre des Affaires étrangères. (Ah! ah! — Trèsbien !)

Voici, en effet, messieurs, à quelle occasion la paix a failli être troublée entre nous et la régence de Tunis.

Jusqu'en 1867, la régence de Tunis était administrée patriarcalement et barbaresquement, c'est-à-dire que le bey de Tunis décrétait les impôts; il en confiait la perception à ses officiers généraux, lesquels lui remettaient ce qui restait dans leurs caisses; quant aux besoins de la trésorerie, on y faisait face au moyen de l'émission de bons du Trésor, qu'on appelle des téskérés. Mais, jusqu'en 1863 , le bey était fort en arrière de la civilisation européenne , et c'était là un reproche que lui faisaient de très-grands et très-respectables financiers qui entendaient beaucoup mieux les affaires que lui.

Or, en 1863, on lui persuada que rien ne serait plus salutaire pour lui que de contracter un emprunt; et il fit un emprunt de 23 millions.

Cet emprunt fut couvert surtout par des souscriptions françaises, et cet emprunt réussit à un tel degré que, deux ans après, le montant de cet emprunt, dont je suis loin de chercher quel a été l'emploi, était dévoré, et que le bey était dans la nécessité d'en contracter un second. Ce nouvel emprunt était de 36 millions, ce qui porte au chiffre rond de 75 millions le montant des deux emprunts.

Je ne veux pas m'occuper, bien entendu, des finances du bey : je ne le pourrais pas, ce serait une haute indiscrétion, et d'ailleurs ceci nous mènerait trop loin; mais ce que je constate, c'est qu'après avoir contracté ce double emprunt vis-à-vis surtout des souscripteurs français, le bey, au mois de juillet 1867, a été réduit à la triste nécessité de suspendre ses payements , car il n'a pas fait honneur à ses coupons. Ici, messieurs, je rends justice à M. le ministre des Affaires étrangères ; il a fait entendre un langage ferme et en tous points digne de la France. Il eût été, à coup sûr, extrêmement pénible pour nous d'entreprendre une seconde guerre de liquidation de créances, mais je crois qu'instruits par les fautes de la première, nous aurions agi plus sagement. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à l'instant le bey demanda à entrer en pourparlers, et il offrit spontanément le parti auquel M. le ministre s'est arrêté et que je prends la liberté de ne pas approuver tout à fait, je lui en demande pardon. Voici, en effet, le tempérament qui fut offert : c'est du premier ministre du bey

qu'est venue la proposition. On a dit au gouvernement français : Rien ne sera plus facile, grâce à voire expérience, qu'une reconstitution complète du système financier de la régence; nous nous mettons à cet égard complètement à votre disposition. Le gouvernement français a accepté. Il a été convenu qu'on enverrait un inspecteur des finances; puis, lorsque le projet devait être misa exécution, le premier ministre du bey s'est ravisé; il a parlé d'oppositions qui venaient de la part du gouvernement anglais et du gouvernement italien. Ici encore je rends hommage à la fermeté de M. le ministre.

M. le ministre a envoyé à son agent, consul général à Tunis, des instructions en suite desquelles il a amené son pavillon , faisant entendre au bey que lorsque la France avait reçu une parole , il ne pouvait y avoir ni tempérament ni transaction , et que cette parole devait être tenue. Seulement, après cette victoire (je reconnais que sur ce point les intérêts français ont été proclamés), après cette victoire, dis-je, dans quelle situation se trouve M. le ministre des Affaires étrangères? Si j'en crois les informations qui me sont parvenues d'un grand nombre de côtés, cette proposition qui aurait été faite par le bey ne serait qu'un leurre.

M. le ministre des Affaires étrangères connaît bien mieux que moi les qualités et les défauts des Orientaux; il sait qu'à une extrême finesse ils joignent l'art raffiné des lenteurs, des atermoiements, et qu'ils sont passés maîtres à cet égard; ils inventent des expédients, des artifices, ils les colorent par toutes sortes de prétextes, afin d'empêcher ceux avec qui ils traitent d'aboutir jamais.

Je voudrais, pour ma part, en ce qui concerne la France, une politique tout aussi résolue que celle de M. le ministre; mais qu'il me permette de le lui dire, je voudrais qu'elle fût plus brève et plus pratique ; et si les renseignements que j'ai obtenus sont exacts, les Anglais et les Italiens ont été payés exactement de leurs intérêts, par une excellente raison, c'est qu'ils avaient dans la main un gage et qu'ils s'en sont servis.

Nous aurions pu agir comme eux, et ce gage ne nous manquait pas; car, dans les contrats , on nous a donné en nantissement certains impôts que nous aurions pu recouvrer à la place du bey. Mais que voulez-vous? il semble que, poussée par son instinct généreux, qui parfois peut avoir des inconvénients , la France mette son orgueil à devenir l'instituteur de tous les peuples de l'univers; et ce n'est pas assez des embarras que nous pouvons avoir chez nous, voilà que nous allons enseigner au bey de Tunis l'art de recomposer ses finances. Si je ne me trompe, nous trouvons quelques embarras chez nous, mais nous pensons qu'après avoir traversé la Méditerranée et nous être placés à la tête de cet État qui est neuf, et dont nous pouvons dis-

poser, nous allons réaliser des merveilles et arriver à des budgets qui ne présenteront aucun déficit.

Je crains, messieurs, que ce ne soit une illusion, un rêve, une peine perdue ; je crains que cette ingérence dans les affaires du bey de Tunis ne nous conduise à rien d'utile, et si les conseils qui sont donnés par certaines parties intéressées pouvaient prévaloir, ce serait l'action qu'il faudrait faire succéder à la délibération; ce serait la prise de possession de certaines sources de revenus que le bey ne pourrait refuser au gouvernement français , et qui trancherait cette question, laquelle ne doit pas rester plus longtemps en litige. (Mouvements divers.)

Je demande pardon à la Chambre de l'en avoir entretenue ; vous voyez qu'elle intéresse un grand nombre de souscripteurs français, et là, messieurs, est mon excuse ; mais je reconnais avec elle, quelle que soit l'importance de la régence de Tunis , qu'il ne lui est pas donné, au moins je l'espère, de troubler la paix du monde. Il en est autrement quand je tourne mes regards du côté du Nord...

S. Exe. le marquis de Mousîier, ministre des Affaires étrangères. Si M. Jules Favre , avant de passer à une autre question, voulait bien me permettre, je lui répondrais immédiatement sur les affaires de Tunis, qui sont d'une nature tout à fait spéciale; mais s'il désire continuer, j'attendrai.

M. Jules Favre. Je ferai ce que vous voudrez, monsieur le ministre.

S. Exe. le marquis de Moustier , ministre des Affaires étrangères. Messieurs, tout en rendant justice à la conduite du gouvernement français dans l'affaire des créances tunisiennes, l'honorable M. Jules Favre a témoigné quelques craintes sur la valeur et la portée des arrangements que le gouvernement français voulait prendre ou avait pris avec le bey de Tunis.

Il y a ici une erreur.

D'abord l'honorable M. Jules Favre semble croire que le gouvernement français veut se faire l'instituteur du gouvernement tunisien, veut s'établir chez lui, prendre ses finances en main, et les organiser lui-même. Cela n'est point du tout exact. Le gouvernement français ne désire pas faire plus en Tunisie qu'il n'a fait en Grèce et en Turquie, où il lui est arrivé de fournir aux gouvernements qui le lui demandaient, des hommes éclairés, spéciaux, pour aider ces gouvernements à mettre leurs finances en bon état.

Le bey de Tunis a rendu un décret par lequel il a constitué une commission financière, non pas française , mais tunisienne ; il a seulement exprimé le désir que nous voulussions bien mettre à sa disposition un homme pratique qui fût apte à en diriger les travaux, au

titre tunisien et non au titre français. Il a demandé en même temps que les intérêts français et étrangers fussent représentés.

Voilà ce qui a été fait, et je ne vois pas pour quelle raison nous eussions repoussé la proposition du bey , quand cette proposition avait pour but de garantir le bon ordre qui avait fait défaut jusqu'alors à l'administration tunisienne.

Nous avons dans la régence deux intérêts, l'intérêt politique et l'intérêt des créanciers français, qui sont nombreux à cause du commerce que nous faisons avec ce pays.

En ce qui regarde l'intérêt politique, il est évident que nous ne pouvons pas, sans un grand détriment pour la France, laisser tomber la Tunisie dans un certain état d'anarchie qui compromettrait son existence. Or, le moment était précisément arrivé où la situation se dessinait d'une manière extrêmement inquiétante. C'était pour nous un devoir de nous en préoccuper. Je le répète, si nous laissions la Tunisie tomber dans un certain état d'anarchie, il en résulterait des nécessités d'intervention que nous redoutons plus que qui que ce soit, et peut-être même des difficultés avec les autres puissances. Nous avons donc raison de ne rien négliger pour arriver à ce résultat que la régence soit administrée, sinon de la meilleure façon possible, au moins d'une façon suffisante pour ne pas compromettre les intérêts politiques de la France.

Ouant aux intérêts des particuliers, nous n'entendons pas les négliger davantage. Je n'ai pas à m'occuper de l'origine des emprunts et de la manière dont ils ont été employés. Je prends la situation dans l'état où elle se trouve.

Deux emprunts ont eu lieu successivement, dont les titres sont presque tous entre des mains françaises. Depuis un an, les arrérages de ces emprunts ne sont pas payés. Le gouvernement français poursuit deux buts : le premier, c'est d'arriver à ce que le bey trouve les moyens d'acquitter les semestres arriérés; le second, c'est de réaliser une combinaison donnant des garanties pour l'avenir.

Nous n'apercevons ces garanties que dans la formation d'une commission financière.

Cette institution pourra, je l'espère, en permettant de surveiller le bon emploi des revenus de la régence, prévenir de nouvelles interruptions dans le service de la dette tunisienne. Voilà le double but que poursuit le gouvernement français.

Nous n'avons pas le choix des moyens; si le bey n'était pas véritablement dans l'embarras, si nous nous trouvions en face d'une mauvaise volonté caractérisée; en un mot, si le gouvernement de la régence, ayant suffisamment d'argent en caisse, refusait de payer, nous devrions certainement agir sur lui par intimidation. Mais il n'en

est pas ainsi; la situation du bey est véritablement embarrassée. Que ce soit par sa faute, cela ne change rien à la question. Nous devons donc l'aider à rétablir sa situation, comme un créancier aide son débiteur à sortir d'une position mauvaise, mû par cette considération qu'en le traitant trop sévèrement, il risque de hâter sa ruine et de tout perdre lui-même.

Quant à l'interruption des rapports diplomatiques et à la tension momentanée qui en a été la suite, l'honorable M. Jules Favre a eu parfaitement raison de ne point s'en inquiéter. Le bey de Tunis n'est pas à deux de jeu avec nous, et quand la France a vraiment la volonté de faire prévaloir ce qui est juste et raisonnable , elle peut être sûre qu'avec un certain degré de fermeté elle obtient ce qu'elle désire. Le seul côté délicat de la question était la nécessité de tenir un compte équitable des intérêts étrangers, et de ne pas leur inspirer d'inquiétudes légitimes.

Le gouvernement anglais et le gouvernement italien ont pu supposer un instant que nous voudrions peut-être faire prévaloir nos intérêts d'une manière un peu trop égoïste et au détriment des leurs ; de franches et loyales explications ont suffi pour éclaircirla situation, et aujourd'hui, au lieu de trouver, du côté de l'Italie et de l'Angleterre, des difficultés, nous rencontrons, de la part du gouvernement de ces pays, un point d'appui pour agir dans l'intérêt de tous. Voilà quelle est la situation, et je crois que cet exposé, inattaquable en fait, sera de nature à satisfaire la Chambre. (Très-bien! très-bien!)

M. Jules Favre. Je ne le contredis pas en fait; mais voici ma seule réponse, ce n'est qu'une simple observation. Je crains que M. le ministre, dont je ne conteste en aucune manière les excellentes intentions, ne prenne une voie trop longue pour arriver au but qu'il se propose, et qu'il ne traite trop politiquement une affaire qui, suivanl moi, devrait conserver un caractère exclusivement commercial. Nous pouvons, à cet égard, prendre des leçons de nos voisins; nous savons qu'ils sont très-entendus en affaires et non moins expéditifs, je veux parler des Anglais et des Américains.

Supposez que les Anglais ou les Américains soient dans une pareille situation; ils prendraient les douanes de la régence de Tunis et ils se feraient payer. Eh bien! soyez sûrs que si le gouvernement français faisait un pareil acte de force, à l'instant même le bey entendrait raison, car ce que disait M. le ministre est parfaitement vrai. Si le bey n'avait aucunes ressources, on ne pourrait le faire payer. Mais ce ne sont pas les ressources qui manquent; seulement elles sonl employées à d'autres dépenses. Si donc la France suivait ce parti que j'ai pris la liberté d'indiquer, peut-être arriverait-elle à un résultat meilleur.

in. 34

M. le ministre des Affaires étrangères. Je vous répondrai tout à l'heure.

M. Jules Favre. La Chambre a entendu les explications de M. le ministre, elle a bien voulu me permettre d'y opposer une réponse qui n'est que l'opinion de personnes compétentes dont je tiens ces informations. Je m'en rapporte à la sagesse de M. le ministre et à sa vigilance pour donner à l'affaire toute la portée qu'elle peut avoir, et je reviens à ce que j'avais l'honneur de dire au moment où M. le ministre a bien voulu me donner les explications que vous avez entendues.

C'est véritablement du côté de l'Allemagne que sont, je ne dirai pas nos principales, mais je ne crois pas être trop affirmatif en ajoutant, nos seules inquiétudes; c'est du côté de l'Allemagne que se sont opérés les plus grands déplacements de forces, les reconstitutions territoriales, les transformations d'influences, et par conséquent il est tout simple que la France ait considéré tous ces grands événements d'un œil attentif. Mais il importe de savoir comment elle cherchera à résoudre les difficultés qui pourraient être la conséquence de cet ordre de faits nouveaux. Ce que je demande au gouvernement, c'est d'avoir une politique, c'est de la suivre résolument, c'est de l'accentuer avec la force et la netteté qui doivent caractériser un gouvernement comme celui de la France.

Or, quelle doit être cette politique, messieurs?

En ce qui concerne les affaires extérieures, j'ai entendu souvent professer cette maxime , que les gouvernements pouvaient se passer de principes et n'obéir qu'à la loi de leur intérêt. C'est là, messieurs, une maxime qui me paraît radicalement fausse et dangereuse. (Marques d'approbation à la gauche de l'orateur.)

L'intérêt, à coup sûr, ne doit jamais être dédaigné; mais la sagesse et les efforts des hommes d'État doivent tendre toujours à le concilier avec le sentiment du juste. Et ce n'est point assez du sentiment du juste : une grande nation n'est pas seulement une collection de forces militaires; elle est, avant tout, une âme, elle se résume dans une idée, et quelque glorieux que soit son drapeau qui flotte dans le monde, ce drapeau abrite toujours dans ses plis une pensée que comprennent tous les peuples, et autour de laquelle ils se rangent. (Nouvelle approbation à la gauche de l'orateur.)

Cela est plus particulièrement applicable à la France, et à la France constituée telle qu'elle est ; car, pour définir et déterminer le caractère de sa politique, je n'ai pas besoin de me lancer dans les hypothèses, je n'ai pas à appeler à mon secours des sentimentalités; c'est l'état de la France que j'interroge et qui va me répondre.

Cet état, messieurs, quel est-il? C'est la nation tout entière repré-

sentée par son chef qui sort d'elle, par ses mandataires qui sont également tirés de ses entrailles. Le dogme politique qui a prévalu ; depuis 1848, qui, après avoir été le ciment avec lequel l'édifice social de la France s'est constitué, déborde sur l'Europe, et qui rayonnera, je l'espère, sur le monde entier, c'est le principe de la souveraineté nationale. (Assentiment à la gauche de l'orateur.)

De ce principe, quelle conclusion doit-on tirer, en ce qui concerne la politique étrangère?

Ici, messieurs, il faut se garantir de dangereuses illusions : le principe de la souveraineté nationale serait périlleux et funeste, s'il devait avoir pour conséquence de favoriser ce système auquel on a donné le nom de système des nationalités, système qui consisterait à permettre à certains groupes humains de conquérir par la ruse et par la force d'autres groupes, sous prétexte que ces derniers leur sont associés par la langue et par la race. Le système qui conduirait à de telles conséquences, si fausses et si injustes, ne recevrait jamais notre approbation. Mais le système de la souveraineté nationale, combiné avec celui des nationalités , enseigne à respecter et à faire respecter la volonté des peuples librement consultés ; car c'est du consentement que naît le pouvoir ; quand ce consentement est pur de toute espèce de violence, il est la source légitime de l'autorité; et c'est le système, le principe que la France doit chercher à faire prévaloir dans toutes ses relations avec les nations voisines. (Très-bien! à la gauche de l'orateur.)

Cela étant, est-ce que nous pouvons dire que les grands événements qui se sont accomplis en Allemagne, et qui participent à la fois, et du principe de la souveraineté nationale, et de ce système dangereux et funeste auquel je donnais le nom de système des nationalités, pris dans le mauvais sens, bien entendu, est-ce que nous pouvons dire que ces grands événements se sont accomplis sans notre participation? Il y a quelques jours, messieurs, je vous disais qu'ils se présentaient à nous avec une telle force et une telle autorité, qu'il fallait les accepter. C'est la raison du fait; mais il y en a une autre supérieure, c'est celle du droit. Nous pouvons dire que nous avons fait l'indépendance de l'Italie, mais nous pouvons dire avec la même justesse que nous avons contribué, et dans une notable mesure, à l'unité de l'Allemagne. Non-seulement, quand elle n'était point encore faite, son éventualité ne nous a pas alarmés; mais nous l'avons provoquée, désirée, appelée de tous nos vœux. Et au nom de quel principe? précisément au nom de ce principe de la souveraineté nationale qui s'affirme par le libre consentement des populations, se cherchant, s'unissant, non pas dans le sang et les armes de la guerre, mais dans le libre échange d'un commerce pacifique, de négociations

qui doivent conduire à se faire réciproquement entendre, et à appeler le commun accord qui peut les transformer. Voilà quelle était, en 1859, c'est-à-dire à une époque où les événements qui se sont accomplis depuis étaient certainement en dehors de toutes les prévisions humaines, voilà quelle était la politique de la France, nettement accentuée dans des documents officiels.

Je pourrais étaler un grand nombre de ces documents à cette tribune; j'abuserais de votre patience, mais ils ne nuiraient pas à la force de ma démonstration, qui m'apparaît avec la clarté de l'évidence. Cependant, pour n'en citer que quelques-uns, laissez-moi vous lire un article du Moniteur, c'est-à-dire la voix de l'empereur môme, carie Moniteur est l'expression du pouvoir personnel, un article publié en 1859 sur cette question, alors que nous étions agités par cette grande éventualité de la guerre d'Italie, qui se présentait à nous comme une nécessité patriotique à laquelle nous avons glorieusement satisfait.

Voici, en ce qui concerne l'Allemagne, comment s'exprimait le gouvernement; vous allez voir que son langage était parfaitement net :

« Quand on ne veut que la justice, on ne craint pas la lumière. Le gouvernement français n'a rien à cacher, parce qu'il est sûr de n'avoir rien à désavouer. L'attitude qu'il a prise dans la question italienne, loin d'autoriser les défiances de l'esprit germanique, doit au contraire lui inspirer la plus grande sécurité. La France ne saurait attaquer en Allemagne ce qu'elle voudrait sauvegarder en Italie. Sa politique, qui désavoue toutes les ambitions de conquête, ne poursuit que les satisfactions et les garanties réclamées par le droit des gens, le bonheur des peuples et l'intérêt de l'Europe. En Allemagne comme en Italie, elle veut que les nationalités reconnues par les traités puissent se maintenir et même se fortifier, parce qu'elle les considère comme une des bases essentielles de l'ordre européen.

« Représenter la France comme hostile à la nationalité allemande n'est donc pas seulement une erreur, c'est un contre-sens.

« La politique de la France ne saurait avoir deux poids et deux mesures-, elle pèse avec la même équité les intérêts de tous les peuples. Ce qu'elle veut faire respecter en Italie, elle saura le respecter ellemême en Allemagne. »

Voilà un langage dont la netteté est parfaite; il ne laisse aucune ambiguïté sur les desseins du gouvernement; et le 12 janvier 1863, dans son discours d'ouverture de la session législative, l'empereur disait : « On se plaît ordinairement à chercher dans les actes des souverains des mobiles cachés et de mystérieuses combinaisons, et cependant ma politique a été bien simple : accroître la prospérité de

la France et son ascendant moral, sans abus, comme sans affaiblissement du pouvoir réuni entre mes mains; à l'extérieur, favoriser dans la mesure du droit et des traités les aspirations légitimes des peuples vers un meilleur avenir. »

Je sais que ma discussion ne serait pas loyale, si je n'avertissais pas la Chambre à cet égard, que l'empereur, en tenant ce langage, parle des traités. Mais n'a-t-il pas été le premier à reconnaître leur insuffisance, et ne les a-t-il pas déchirés lui-même, et de son épée et de sa parole? N'est-il pas évident que lorsqu'on parle de la nécessité de l'unification de l'Allemagne, ce respect dû aux traités ne peut tromper personne? Il s'agit de l'expansion d'une grande pensée nationale à laquelle jamais la France ne fera obstacle.

Je pourrais encore mettre, messieurs, sous vos yeux l'extrait d'une dépêche du 28 janvier 1864, c'est-à-dire postérieure aux hostilités en Danemark, dans laquelle lord John Russell rend compte d'une conversation qu'il a eue avec l'ambassadeur de France et où ces principes sont reconnus avec la même netteté.

Mais ils éclatent plus nettement encore dans une lettre qui nous est fournie par la presse anglaise, dans une lettre qui a fait le tour du monde, et qui jamais n'a été démentie, je veux parler de la lettre de l'empereur à notre ambassadeur M. de la Valette, dans laquelle je lis :

« Il résulte de ma conversation avec M. Benedetti, que nous aurions toute l'Allemagne contre nous pour un très-petit bénéfice.

« Il est important de ne pas laisser l'opinion publique s'égarer sur ce point. Faites contredire très-énergiquement ces rumeurs dans les journaux. J'ai écrit dans ce sens à M. Drouyn de Lhuys. Il m'envoie aujourd'hui la Correspondance Havas ci-incluse. Le véritable intérêt de la France n'est pas d'obtenir un agrandissement de territoire insignifiant, mais d'aider l'Allemagne à se constituer de la façon la plus favorable à nos intérêts et à ceux de l'Europe. »

J'ai rois sous vos yeux, messieurs, des documents antérieurs et des documents postérieurs aux événements du mois de juin et du mois de juillet 1866. Ils contiennent tous le même enseignement. Cet enseignement a une force irrésistible : c'est que s'opposer aux desseins et aux destinées de l'Allemagne, ce serait une folie coupable, ce serait mettre contre nous toute la race germanique ; ce serait, comme le dit bien M. le comte de la Tour d'Auvergne à lord John Russell, entreprendre une guerre qui serait le fléau de l'Europe, qui la couvrirait de ruines et de sang. Par conséquent nous ne pouvons songer à une pareille politique. C'est vers de tout autres desseins que nous devons nous tourner.

Si ce sont, messieurs, d'autres desseins qui doivent nous inspirer,

à bien plus forte raison devons-nous les suivre lorsque les faits ont parlé.

Certes, messieurs, je ne veux pas dire qu'il y ait tout à approuver dans les procédés de M. de Bismarck; j'ai protesté énergiquement contre eux à cette tribune ; j'ai rappelé à la Chambre comment il avait courbé la volonté des populations sous la tyrannie de son joug ; mais ce qu'il y a de certain cependant, c'est que l'œuvre se perpétue et se consolide...

M. Emile Ollivier. C'est cela !

M. Jules Favre... Qu'y toucher serait non-seulement une imprudence, mais encore un acte d'ingérence contraire à notre droit, tant que cette œuvre n'est pas menaçante, ou pour notre nationalité, ou pour notre honneur. (Assentiment à la gauche de l'orateur.)

Eh bien, messieurs, de là je tire cette conséquence, qui peut-être va vous paraître exorbitante , et qui cependant est le dernier mot de mon opinion sur ce point : c'est que, au lieu de chercher à semer des divisions en Allemagne, nous devons partout y prêcher la pacification. (Nouvel assentiment sur les mêmes bancs.) La pacification, non pas seulement en ce qui touche la Confédération du Nord, mais la pacification en ce qui touche la Confédération du Sud, car nous n'avons aucun intérêt à ce que les rivalités se continuent entre ces deux parties de l'Allemagne.

Il faut bien, en effet, que l'Europe le sache : aujourd'hui, c'est là seulement ce qui est juste et raisonnable; car il n'est pas possible que deux rivaux se déchirent sans que les neutres en soient, jusqu'à un certain point, victimes. C'est là, permettez-moi de le dire, l'aurore d'un système nouveau qui doit laisser de côté les vieilles théories d'équilibre européen, de nécessité de possession de tel ou tel territoire par telle ou telle puissance. (Assentiment sur divers bancs.) Les sentiments ont aussi leur grandeur ; il ne doit plus y avoir désormais entre les nations de l'Europe qu'un lien qui les unisse étroitement : ce lien, c'est celui de la paix, de la solidarité entre tous les intérêts ; empêcher ce lien de se former, ou vouloir le rompre en fomentant des guerres, ce serait créer non-seulement des calamités privées, mais peut-être, pour les nations, la nécessité de descendre sur le champ de bataille et d'y lutter entre elles. (Approbation à la gauche de l'orateur.)

Ainsi, messieurs, à mon sens, la politique de la France doit être celle-ci : pacification de tous les États d'Allemagne. Elle n'a pas à protester contre ce qui se fait en Prusse, car elle a tout approuvé, tout ratifié. L'ambassadeur de Prusse n'existe plus ; il est remplacé par l'ambassadeur de la Confédération du Nord, qui a été accepté. En conséquence, s'insurger contre ces faits accomplis, y rencontrer

des souvenirs, de vifs ressentiments, des prétextes de défiance et de haine, c'est là une erreur capitale qui a fait peser sur la nation le malaise qui lui est si funeste et qu'il faut à tout prix dissiper. (Approbation à la gauche de V orateur.)

Mais, messieurs, on ne le dissipera pas avec des paroles. MM. les ministres se succéderont à cette tribune : il y aura toujours derrière eux cet interlocuteur caché qui est la conscience publique, et qui, en présence des armements que vous accumulez, dira : MM. les ministres sont animés des intentions les meilleures, mais elles ne suffisent pas, et tant que nous ne verrons pas les faits, nous ne pourrons pas y croire.

De telle sorte, messieurs, que s'il était impossible, ce que je ne crois pas, que la France donnât l'exemple et qu'elle eût la sagesse, dans son indépendance, dans sa force, et je peux dire dans son inviolabilité, de désarmer aux yeux de l'Europe, de lui montrer la voie et de lui apprendre ainsi qu'elle n'a aucune espèce de crainte et qu'elle a assez de foi dans le patriotisme de ses enfants pour soulager leurs poitrines des armes qui les étreignent... (rumeurs sur un grand nombre de bancs. — Vive approbation à la gauche de l 'orateur) , si, dis-je, la France avait cette sagesse, elle ferait un grand acte, et sa parole ne rencontrerait plus les résistances de l'hésitation et du doute.

Mais, sî on ne veut pas aller jusque-là, quelle peut être, je le demande à MM, les ministres, la raison qui leur ferait repousser la campagne diplomatique que je leur propose? (Ah! ah!) Pourquoi, au lieu de se tenir dans les sous-entendus , de négliger d'aborder cette grande et vitale question, n'en feraient-ils pas dès demain le sujet, je ne dirai pas de leur correspondance, mais de leurs intimations diplomatiques? (Mouvement.) Pourquoi n'appelleraient-ils pas à leur aide la publicité ?

Je condamnais tout à l'heure, au nom des faits accomplis, une politique qui ne peut plus se reproduire. Quant à moi, je pense qu'il y aurait un grand intérêt pour le gouvernement à ce que la lumière pénétrât dans les chancelleries. Ce n'est pas par le secret, c'est par l'opinion publique qu'on gouverne les peuples. (Très-bien! à la gauche de V orateur.)

Si vous les mettez avec nous, s'il est entendu que vous prêchez le désarmement, si vous le demandez aux puissances étrangères, si vous les sommez d'avoir à faire connaître quelles sont les raisons qui les engagent à maintenir cet état sauvage, barbare, qui est indigne de la civilisation... (très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur. — Exclamations sur plusieurs bancs), qui est la honte du temps où nous vivons, il faudra bien qu'elles vous répondent.

Un membre. C'est la guerre, cela !

M. Jules Favre. Et, en effet, dût-on m'accuser d'une vaine sentimentalité, je dirai que, pour un homme de cœur, il y a quelque chose d'humiliant à la fois et de douloureux dans cet état qui se prolonge en Europe par la faute de quelques-uns et par la complicité de tous.

Quelques voix a gauche. Très-bien! très-bien! (Exclamations et tires ironiques sur plusieurs bancs.)

M. Jules Favre. Comment! nous en sommes encore à ce point de doule et d'hésitation vis-à-vis de la morale, qu'elle ne nous suffit pas ! Le sentiment du juste ne nous protège pas, et ce qui s'appelle la probité, la modération dans les relations privées n'existe plus dans les régions politiques ! Là on n'est fort, on n'est véritablement défendu qu'à la condition d'èlre entouré de fer et de feu, comme si les sociétés humaines ne se composaient que d'animaux prêts à fondre les uns sur les autres. [Exclamations sur un grand nombre de bancs. — Trèsbien ! à la gauche de l'orateur.)

M. Eugène Pelletan. C'est parce que c'est la politique des gouvernements, et non celle des peuples. (Oh! oh!)

M. Jules Favre. Eh bien, c'est contre cette politique que je vous propose de réagir hautement, résolument, en plantant fièrement sur le terrain des puissances étrangères le drapeau de la paix, en y appelant toutes les populations, et en leur disant que ce qui fait surtout l'excellence et la force de cet étendard, c'est qu'il ne peut être tenu que par la main de la liberté. (Interruptions .) Alors vous aurez pour vous les sympathies nationales, alors vous n'aurez plus à redouter les coalitions guerrières ; elles seraient sans intérêt et sans appui. Mais tant que vous n'entrerez pas dans cette voie, sachez-le bien, votre état financier restera le même, vous serez condamnés à des dépenses excessives qui iront sans cesse en grossissant ; car ces défiances que vous entretenez en vous-mêmes par ce système équivoque dont vous ne voulez pas sortir, les nations voisines les éprouveront également; elles chercheront dans les prodiges de la science les moyens de vous surpasser, et dans cette concurrence inhumaine et impie, les trésors des peuples s'épuiseront, jusqu'à ce que leur mécontentement les pousse à des commotions fatales.

Voilà ce que je demande, et je crois qu'une semblable proposition n'a rien qui ne soit parfaitement pratique et complètement sage. (Interruption sur divers bancs.)

Et ce que je dis me parait avoir un tel degré d'évidence, que j'avoue que je ne comprends pas une objection valable. (Oh! oh!)

J'entendais un de mes honorables interrupteurs (et si c'était une objection, je voudrais essayer au moins de ne pas la laisser sans réponse), je l'entendais dire qu'une pareille proposition, c'était la guerre.

J'aurais été bien mal compris si telle pouvait être la conséquence de mon opinion. Je n'ai jamais dit que la France proposât comme un ultimatum suivi d'une défense armée l'expression de sa volonté.

Quelques membres. Eh bien, alors?

M. Jules Favre. J'ai dit seulement qu'à mon sens, la France, prenant l'attitude que je lui conseille, la défendant par la publicité, sommant ses adversaires de dire en face du monde civilisé les raisons qui les déterminent à conserver ainsi ces armes dont ils n'ont que faire , disent-ils, — car c'est là le langage hypocrite que tiennent les chefs des gouvernements, tandis qu'ils ont une arrière-pensée, — on arriverait forcément à une modification d'un état de choses que nous ne pouvons plus supporter.

Voilà ma démonstration; je n'y ajoute rien, ayant encore à vous parler, si vous me le permettez, car je comprends que ces observations ont été bien longues et vous imposent une fatigue... (parlez! parlez!), désirant dire un mot, avant de descendre de la tribune, des affaires de Crète.

Ici, messieurs, je ne rencontre plus les mêmes appréhensions, non pas que la question à laquelle touche cet incident ne soit infiniment grave, — j'en comprends toute l'immensité, et ce serait pour moi une raison d'en détourner les regards; — mais si je l'aborde, c'est parce que, à mon sens, il n'existe aucune espèce de raison sérieuse, à l'heure où j'ai l'honneur de parler, de redouter un conflit.

Je désavoue d'avance tout ce qui paraîtrait, pour les malheureux auxquels toutes mes sympathies sont acquises, une excitation quelconque à reprendre les armes qu'ils ont déposées. Toutefois, il est impossible que nous puissions fermer nos cœurs à leurs souffrances : nous leur tenons par trop de liens ; notre politique traditionnelle, nos croyances nous y rattachent trop intimement.

Ce sont nos frères qui, sous le joug d'une oppression infâme, d'une oppression terrible, ont été dans la nécessité, ne tenant compte que de leur désespoir, de faire appel aux armes pour essayer de reconquérir leur indépendance.

Quelle a été, dans cet incident, la conduite du gouvernement? Ici, je suis fâché de le dire, je rencontre encore la même équivoque et la même hésitation, et je suis dans la nécessité de faire au cabinet le reproche, suivant moi considérable, de n'avoir pas su, dès le début, ce qu'il voulait faire, et d'être arrivé à un résultat, je ne dirai pas complètement, mais à peu près opposé à l'altitude qu'il avait d'abord montrée.

Vous savez que c'est en 1866 qu'a éclaté l'insurrection de Crète, et vous savez également, — ceci est indispensable à dire, — que par les traités de 1830, de 1840 et de 1856, les puissances occidentales

chrétiennes se sont engagées à garantir à la Crète, qui en 1830 a été arrachée à la Grèce, tout en ayant de justes droits de compter y être annexée, à garantir à la Crète une bonne administration, une bonne justice et la conservation de sa langue nationale.

Voilà ce que nous pourrions lire dans les traités de 1830, si nous les interrogions, et j'ajoute que ces traités ont une force plus grande par suite des services que nous avons rendus à la Turquie.

Je ne veux pas, à l'heure qu'il est, et dans une telle question, examiner cette grande thèse de la nécessité de maintenir l'intégrité de l'empire ottoman, je l'admets par hypothèse, — je dis par hypothèse, car je la trouve contestable, mais je ne veux pas la contester ici; — ce que j'ai seulement le droit d'affirmer, en vertu même des traités, c'est que nous devons la protection à certains sujets de la Porte, et notamment à ceux qui professent la religion chrétienne.

Eh bien, l'administration de la Porte vis-à-vis de la Crète a toujours été dure et tyrannique, personne ne le peut nier; les séditions qui successivement ont éclaté le prouvent ; mais celle de 1864 a un autre caractère, elle a duré plus longtemps, elle a fait verser des flots d'un sang généreux. Que s'est-il passé à ce moment? Le gouvernement était dans la nécessité, lié qu'il est par les traités de 1830, de prendre un parti.

Vous avez pu, comme moi, jeter les yeux sur les dépêches de notre consul général à la Canée ; elles sont empreintes d'un grand esprit de modération et de fermeté; il se décide, sans réserves, en faveur de ceux qui se plaignent sans jamais pouvoir obtenir satisfaction ; il fait connaître l'étendue et la légitimité de leurs doléances; il annonce au gouvernement français que ces doléances étant méprisées, les chrétiens se réunissent, que les rassemblements deviennent inquiétants. Que fait M. l'ambassadeur près du gouvernement de la Porte, qui est aujourd'hui M. le ministre des Affaires étrangères? alors que le ministre qui était à Paris témoignait ouvertement de ses sympathies en faveur des Cretois en disant, dans une dépêche qui porte la date du 12 août 1866, qui était de très-peu antérieure aux événements insurrectionnels qui ont éclaté, ceci :

« J'ai prié à cette occasion M. le marquis de Moustier de rappeler la part que la France, l'Angleterre et la Russie ont prise, en 1830, aux actes qui ont fait rentrer l'île de Candie sous l'obéissance de la Porte, et je l'ai invité à s'entendre, s'il était possible, avec ses deux collègues pour obtenir du gouvernement ottoman le redressement des griefs dont la réalité serait contestée.

Lorsque M. le ministre traçait très-nettement cette voie d'ingérence et de protection, M. l'ambassadeur près du gouvernement de la Porte tenait un tout autre langage, car l'insurrection ayant éclaté,

notre consul général lui en ayant donné avis par une dépêche qui porte la date du mois de décembre 1866, M. l'ambassadeur, qui venait d'être nommé ministre, quittait Constantinople et traversait Athènes; mais avant de quitter son poste d'ambassadeur, il avait écrit une dépêche dans laquelle, contrairement à l'opinion de son agent, il disait que l'insurrection ne pouvait être causée que par des excitations étrangères :

« Monsieur le ministre, la Porte, préoccupée de l'attitude prise par la population grecque de Candie, a expédié dans cette île environ 8,000 hommes de troupes. Elle espère qu'une simple démonstration militaire suffira pour arrêter un mouvement qu'elle attribue à des excitations étrangères. »

Et M. le ministre ne le contredisait pas; il le contredisait si peu, que dans ce voyage qui ramène M. l'ambassadeur de Constantinople à Paris, où il venait occuper le poste de ministre des Affaires étrangères, il va de sa personne rendre visite au roi de Grèce ; il lui fait entendre des paroles qui pouvaient être parfaitement sages, mais qui n'en étaient pas moins en complète contradiction avec l'opinion de son ministre. L'insurrection était ouvertement blâmée ; on avertissait la Grèce qu'on ne lui donnerait aucune espèce d'appui, pas même un appui moral.

Et, messieurs, fidèle à cette parole, M. le ministre faisait retirer des eaux de la Crète un vaisseau de guerre qui y était de conserve avec des vaisseaux américains, anglais et russes, et qui n'avait en définitive d'autre mission que de recueillir les malheureuses familles qui étaient mitraillées, et qui tombaient sous le feu des Turcs.

Voilà, messieurs, ce qui a été fait.

M. le ministre des Affaires étrangères. L'insurrection n'était pas encore commencée. Voulez-vous me permettre une explication?

M. Jules Favre. Il ne m'est pas possible d'autoriser ces interruptions; vous me répondrez, monsieur le ministre, et assurément la Chambre vous entendra ; elle vous entendra, comme toujours, avec une vive satisfaction ; mais je vous demande la permission de continuer.

Le 7 décembre, messieurs, M. le ministre, résidant à Paris, ayant pris possession de son poste, écrit une dépêche dans laquelle il n'a pas dissimulé ses sympathies pour la cause turque ; car il dit ce qui suit :

« La Porte doit constamment regretter de n'avoir pu prévenir, par des résolutions plus promptes, le soulèvement du mois de septembre ; mais ce qui est inouï, c'est qu'elle n'ait point réussi à empêcher les débarquements d'hommes et de munitions qui ont lieu chaque jour sans difficultés sur le littoral de la Crète. Bien qu'elle ait fait depuis

quelques années pour sa marine des dépenses considérables, elle se trouve aujourd'hui dépourvue de tout moyen d'exercer une surveillance effective sur les côtes de l'ile et d'en défendre les approches. Nous ne pouvons que lui signaler toute la portée que peut avoir la constatation d'une telle impuissance. Le gouvernement ottoman doit donc se bien pénétrer des dangers de laisser s'aggraver le mal jusqu'au point où la situation de l'empire turc finirait par exiger l'emploi de remèdes héroïques. Nous croyons donner une nouvelle preuve de notre intérêt à la Turquie en appelant sur cette question toute sa sollicitude et toutes ses réflexions. *>

Ainsi, une population s'était soulevée parce qu'elle ne pouvait plus supporter une situation intolérable. Je pourrais mettre sous vos yeux la pétition de ces malheureux chrétiens, qui constate qu'on porte atteinte à leur liberté individuelle, que l'administration est tellement impuissante qu'il n'y a pas de routes, que les torrents dévastent les propriétés, que les voyageurs y perdent la vie, que les écoles sont fermées, que la justice leur est refusée. Voilà l'état des Cretois.

Eh bien, c'est en faveur de la Turquie que le ministre prend la plume ; c'est la Turquie qui a toute sa sollicitude et tout son intérêt. La dépêche que j'ai mise sous vos yeux est du 7 décembre, et le mois de décembre n'était pas fini que le langage du ministre était complètement changé, et au lieu de la Turquie, c'était, je ne dirai pas la Grèce, mais c'était la Crète qu'il considérait avec intérêt, et il est allé jusqu'à dire qu'une solution seule était possible, l'annexion de l'île de Crète à la Grèce.

Voilà ce que nous rencontrons, non pas dans les documents qui ne nous ont pas été communiqués, mais dans ceux qui ont été communiqués aux gouvernements étrangers.

Ainsi, dans une conversation que rapporte l'ambassadeur d'Angleterre, à la date du 21 décembre 1866, et qui est dans le livre bleu en Angleterre, voici ce que je lis :

« La Crète est un pays perdu pour la Turquie ; le sultan ferait mieux d'accepter franchement ce résultat que d'accorder des concessions et des privilèges qui ne réussiraient point à réconcilier les Cretois avec la domination ottomane, mais qui formeraient un précédent dont pourraient se prévaloir toutes les provinces de l'empire turc pour réclamer une quasi-indépendance. »

M. Fano discute; son interlocuteur insiste et va jusqu'à dire que « s'il était le sultan, il n'hésiterait point à abandonner aussi la Théssalie ».

On demande à M. de Moustier si la Crète doit être annexée à h Grèce. M. de Moustier répond « que, dans sa pensée, c'est le seul plan à adopter ».

Et à la date du 13 mars 1868, M. de Moustier écrit la lettre que voici à lord Stanley •

« La séparation de la Crète, aux yeux du gouvernement français, est inévitable; ce que la Porte aurait de mieux à faire, ce serait de consulter loyalement la population pour savoir si elle désire l'annexion à la Grèce. »

Qu'a de commun une semblable communication avec celle que je viens d'avoir l'honneur de mettre sous vos yeux? N'est-il pas évident, ainsi que le dit très-bien, dans une dépêche que je pourrais mettre sous vos yeux, le conseiller d'Autriche M. de Beust, qu'il y a eu dans la politique française un complet revirement?

Je n'en veux pas rechercher les raisons; je le pourrais peut-être, mais je m'en abstiens ; il me suffit de le constater, il n'a échappé à aucun homme d'État d'Europe, surtout aux hommes intéressés à la question. L'Angleterre a résisté à cette campagne que M. le ministre voulait entreprendre contre la Turquie au profit de la Crète, après avoir gourmande la paresse de la Turquie qui n'en finissait pas suffisamment vite avec la question Cretoise.

Alors M. le ministre adresse, non pas avec l'Angleterre, mais avec l'Italie, la Prusse et la Russie, un premier mémorandum à la Turquie, afin qu'on délibère sur la question de savoir si les populations seront consultées; c'est ce que la Russie avait demandé. Fuad-Pacha a repoussé cette proposition avec hauteur, et je pourrais mettre sous vos yeux quelques-unes des expressions énergiques que je rencontre dans les dépêches.

Alors on en vient à un subsidiaire, et l'intérêt pour la Crète est devenu tellement la préoccupation de M. le ministre des Affaires étrangères qu'après avoir été repoussé sur sa première proposition, il en fait une seconde : il propose une enquête européenne ; cette proposition n'a pas plus de succès que la première, et alors, à la date du mois d'octobre 1867, le gouvernement français déclare qu'il se désintéresse complètement de tout ce que la Turquie n'a pas voulu faire; et il faut lire les paroles résignées par lesquelles il apprend cette résolution à ces malheureux qu'on n'a pas pu secourir, et auxquels on a même refusé les secours, quand, dans l'intérieur de l'île, on s'entr'égorgeait, quand les combats les plus sanglants étaient livrés : l'Europe a frémi en apprenant qu'un couvent entier, dans lequel se trouvaient des femmes et des enfants, défendu par des soldats malheureux qui n'ont pas voulu se rendre, a sauté par l'explosion de quelques barils de poudre, alors que ces malheureux rendaient ainsi leur âme à Dieu, plutôt que de rendre les armes à la Turquie. C'est à ce moment qu'a eu lieu ce revirement dans la politique de la France; je ne le blâme pas, je le constate. Ce que je

blâme, c'est le sentiment que je rencontre dans les dépêches de M. le ministre des Affaires étrangères; et pour terminer et arriver au dénoûment de ces négociations , voici comment M. le ministre s'exprime dans un mémorandum qu'il a envoyé à la Porte de concert avec les puissances que je viens de nommer, la Prusse, l'Italie et la Russie, car l'Angleterre et l'Autriche avaient refusé leur concours :

« Dans ces conjonctures, les puissances qui ont offert leurs conseils à la Porte, ont la conscience d'avoir accompli ce que leur dictaient leurs sentiments d'humanité et leur sympathie, non pas seulement pour les intérêts généraux des races chrétiennes, mais encore pour l'avenir de la Turquie elle-même, car il est indissolublement lié au bien-être et à la tranquillité des populations placées sous le sceptre du sultan.

« Les cabinets appréhendent que la prolongation de ce sanglant conflit et la résistance obstinée de la Porte à d'amicales exhortations ne dissipent chez ces populations, au moment même où elles s'y rattachaient le plus fortement, l'espoir d'une amélioration véritable de leur sort, précipitant ainsi en Orient la crise qu'ils ont à cœur d'éviter.

« Dès lors, sans renoncer à la mission généreuse que leur conscience leur impose, il ne leur reste plus qu'à dégager leur responsabilité en abandonnant la Porte aux conséquences possibles de ses actes.

« Dans la voie qu'il a choisie, et dans laquelle il persévère, le gouvernement ottoman ne pouvait certainement pas compter sur une assistance matérielle de la part des puissances chrétiennes. »

Je le crois bien : « Mais les cabinets, après avoir vainement tenté de l'éclairer, croient de leur devoir de lui déclarer que, désormais, il réclamerait en vain leur appui moral, au milieu des embarras qu'aurait préparés à la Turquie son peu de déférence pour leurs conseils. »

Si j'ai accusé la politique du gouvernement français d'avoir été hésitante et contradictoire, je l'accuse ici d'être encore trop partiale pour la Turquie qu'elle abandonne ; elle ne veut plus s'occuper de ses différends; mais elle ne dissimule pas au monde ses préférences pour le maître qui tient la Crète sous son étreinte. C'est là ce que je ne voudrais pas. Je ne demande pas à mon pays de renouveler l'expérience de 1829; il y a là pour nous de glorieux souvenirs; il est impossible que vous soyez insensibles à ces hauts faits qui ont illustré nos pères; mais ici je reconnais que le sentiment du juste ne nous commande pas de pareils sacrifices. Ce n'est pas ce que je réclame du gouvernement. Ce que je demande, c'est un langage net et décidé en faveur des populations chrétiennes; ce que je demande, c'est un

appel à la publicité en leur faveur, c'est la prise en main par la France de leurs intérêts; quand, en définitive, on saura que le gouvernement français est le patron de ceux qui souffrent ainsi, loin de lui, pour une cause qui leur est commune, j'en suis sûr, la Porte finira par ouvrir les yeux, et la France, au lieu de se tenir dans des sentiers détournés, aura accompli la mission qui lui est imposée par la politique et par la générosité de son caractère.

Voilà ce que j'avais à dire en ce qui concerne la Crète. J'ai trop abusé des moments de la Chambre pour lui parler d'autre chose; et certes, si j'avais un mot à dire de l'Italie, je n'entrerais pas dans une discussion qui pourrait soulever dans cette Chambre une inutile irritation. Il me convient cependant, et j'obéis ici à ma conscience, de rappeler à M. le ministre des Affaires étrangères que lorsque nos armées ont quitté le littoral de la France, il a été solennellement promis qu'elles rentreraient en France aussitôt que la sécurité du Saint-Père serait rétablie ; et j'ajoute que les dépêches que je pourrais mettre sous vos yeux, et auxquelles je me contente de faire allusion, donnent de la question, à laquelle la France avait touché par son épée aussi bien que par sa diplomatie, une idée qui en faisait suffisamment comprendre la grandeur.

Ce n'est pas, dit M. le ministre des Affaires étrangères, un simple combat entre l'Italie et la France, c'est une querelle européenne, touchant aux intérêts du monde entier; nous ne pouvons la trancher qu'avec la participation de toutes les puissances. Vous vous souvenez, messieurs, des termes énergiques dans lesquels la diplomatie française faisait appel à leur vigilance. Au moment où nous discutions à cette tribune, on nous promettait la réunion de la conférence. Qu'est-elle devenue? Elle s'est évanouie comme tant de rêves qui ont été formés et qui n'ont jamais reçu de réalisation. Et si je voulais mettre sous vos yeux les correspondances diplomatiques que j'ai étudiées, je vous montrerais les représentants des grandes puissances se retirer un à un de ce banquet auquel on les conviait et auquel cependant, sous différents prétextes, ils ne voulaient pas prendre part. Il n'y a qu'un seul de ces représentants qui ait consenti à s'y asseoir, et vous devinez quel il est, c'est le cardinal Antonelli, qui a dit avec franchise : « Quant à moi J'accepte la conférence, parce que je sais d'avance que cela ne m'engage à rien. » Avec de semblables conditions, messieurs, il est facile de s'entendre. (On rit.) La France est restée ainsi dans son isolement vis-à-vis de la papauté; je ne veux pas, messieurs, tirer de ce grand fait l'enseignement qu'il comporte, .leslime que, s'il a encore une gravité considérable en ce moment, il rencontre la logique inflexible de faits contradictoires qui, sans avoir besoin de faire appel à de nouveaux coups de force, fera tôt ou tard

triompher les véritables principes et la véritable politique dans le inonde.

Quand je ne devrais, messieurs, tenir ce langage qu'afin de dégager ma responsabilité, quelque humble qu'elle soit, — et je ne me fais à cet égard aucune illusion , — des événements qui s'accomplissent et auxquels je ne puis donner mon approbation, avant de descendre de cette tribune, ce que je puis dire au gouvernement, c'est que rien ne m'est plus cher que la conviction que j'ai pris la liberté d'exprimer tout à l'heure : Oui, il a dans le monde, à l'heure solennelle où nous sommes, un grand rôle à remplir ; mais pour cela, il faut qu'il renonce a toute espèce d'incertitude et d'équivoque dans la conduite des affaires publiques; il faut, avant tout, qu'il sache bien ce qu'il entend faire chez lui, et dans le mouvement des affaires intérieures, que nous n'assistions pas à cette perpétuelle oscillation qui nous fait ressembler à un pendule allant d'un pôle à l'autre sans jamais trouver le repos. La lettre impériale du 19 janvier 1867 nous a annoncé l'avènement d'un régime libéral ; vous avez apporté des lois qui, suivant vous, le devaient inaugurer, vous les avez accompagnées de commentaires qui sont empreints d'une sage modération. Comment sont-elles exécutées? Les procès de presse se multiplient, les amendes pleuvent comme une manne bienfaisante destinée sans doute à venir au secours des déficits du Trésor. (Réclamations.)

C'est-à-dire que partout l'agitation est semée dans les populations; le gouvernement n'entend rien relâcher de ses anciennes pratiques, il conserve toujours la main mise sur les candidatures officielles. (Nouvelles réclamations.)

Il déclare que quiconque se présente comme un candidat indépendant est son ennemi. (Bruit.)

Eh bien, je le dis avec une conviction profonde, ce n'est pas dans de telles conditions que le gouvernement pourra avoir la seule force qui lui permettrait de dominer et d'apaiser les affaires publiques. Il faut qu'à l'extérieur il soit l'apôtre de la paix; mais pour avoir la puissance suffisante, il faut qu'à l'intérieur il pratique résolument le régime de la liberté. (Vive approbation à gauche de l'orateur.)

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