‹ Discours parlementaires (volume 5)Chapitre 35 sur 55 · LÀ QUESTION ALGÉRIENNE · texte numérisé non relu

LÀ QUESTION ALGÉRIENNE

Messieurs,

En montant à cette tribune pour répondre au discours de l'honorable M. Jérôme David, j'ai peine à me défendre d'un double sentiment que je traduis par l'embarras et la tristesse.

Quoi ! messieurs, après tant d'éclatantes leçons, après l'expression de vœux dont nous ne sommes que les échos , après des expériences qu'on devait croire décisives, après des hésitations avouées, nous en sommes encore condamnés à subir des déclarations optimistes , desquelles il résulterait qu'il n'y a rien à faire pour le salut de l'Algérie, si ce n'est d'exagérer le système contre lequel elle proteste et qui a produit les déplorables effets que vous connaissez !

M. Glais-Bizoin. Très-bien!

M. Jules Favre. Ce sont là, en effet, messieurs, les conclusions que mon honorable contradicteur a déguisées à peine, en repoussant l'amendement que nous avons pris la liberté de vous présenter. Il le repousse avec une hauteur et un dédain qui ne nous ont point échappé, en le qualifiant de fantaisie, de théorie impossible; et, suivant lui, si des fautes ont été commises, — ce qu'il reconnaît à peine, — le seul remède, c'est de fortifier le pouvoir auquel elles ont échappé, c'est d'augmenter sa puissance arbitraire, c'est de forcer la colonisation à se restreindre et à rétrograder en subissant l'ascendant'du régime militaire, qui seul peut la sauver. Et mon contradicteur ne craint pas de faire entendre que le dernier mot, je ne dirai pas de cette théorie, — je ne lui ferai pas l'honneur de lui donner

ce nom... (très-bien! à la gauche de V orateur) % — mais de ce fait violent, ce sera la destruction nécessaire de l'une des deux races qui occupent le sol qu'elles se disputent aujourd'hui. (Réclamations.)

M. le ministre d'État. 11 n'a pas dit un mot de cela.

M. Creuzet. Il a cité une brochure, mais ce n'est pas son opinion à lui.

M. .Iules Favre. Eh bien, messieurs, je ne crains pas de répondre d'un mot, que si c'est là la conséquence extrême à laquelle veut nous conduire l'orateur que je combats, je dénie à la France le droit d'accomplir ce sanglant sacrifice. (Très-bien! à la gauche de l'orateur!)

Voix diverses. Cela n'a pas été dit ! — Tout le monde proteste!

M. LE GÉNÉRAL Allard , président de section au conseil d'État, commissaire du gouvernement. Tout le monde proteste contre une pareille pensée.

M. Jules Favre. Puisque tout le monde proteste, je laisse l'orateur dans son isolement.

Voix nombreuses. Il n'a pas dit cela! il n'a pas dit cela !

M. Jules Favre. Et quant à moi, je reconnais et j'accepte à cet égard très-volontiers le reproche qui nous a été adressé par celui auquel je vais essayer de répondre : ce n'est pas la première fois que nous avons soumis à la Chambre les considérations sur lesquelles nous insistons aujourd'hui. Oui, quand il a été question de l'avenir réservé à l'Algérie , nous avons toujours demandé pour elle le bienfait du droit commun, la cessation du régime militaire et la libre représentation dans cette Assemblée où se débattent et se décident les intérêts du pays. Voilà, messieurs, quels étaient nos vœux. Libre à mon contradicteur de les traiter de fantaisie et de les repousser cavalièrement. Aujourd'hui , nous avons le droit de lui dire : Nous ne sommes plus seuls ici à les formuler, et la voix des habitants de l'Algérie, ou du moins d'un grand nombre, est venue donner à la nôtre l'autorité qui pouvait lui manquer. (Très-bien! à la gauche de V orateur.)

En effet, messieurs, vous n'avez point oublié la discussion qui s'est engagée dans cette enceinte au mois de mars dernier, à propos du secours qu'il s'agissait d'accorder à l'Algérie et qui a été voté à l'unanimité. Alors, nous avons pu jeter un regard inquiet et douloureux sur la situation déplorable qui a été faite à l'Algérie par des causes que nous aurons tout à l'heure à rechercher. Il fallait avant tout apporter un remède au mal, et vous l'avez fait. J'ai pris alors la iberté de monter à cette tribune pour dire que si les fléaux naturels pouvaient, dans une certaine mesure , avoir amené les calamités qui ont fondu sur l'Algérie, l'Algérie tout entière proclamait que l'une des causes les plus énergiques de cet état de choses, c'était le vicieux

système dans lequel on persévérait avec une obstination qu'aucune leçon ne venait éclairer.

A cette voix qui s'est fait entendre à la tribune , en ont répondu beaucoup d'autres, et lorsque dans la colonie, on a eu connaissance des débats qui se sont engagés devant vous , de toutes parts des adresses ont été envoyées aux députés de l'opposition... (rumeurs), revêtues de plusieurs milliers de signatures, et dans lesquelles ont été formulés précisément les vœux que notre amendement exprime.

Ainsi, de la province d'Alger, on nous écrivait :

« Bientôt , vous l'avez promis , vous tenterez en notre faveur un décisif effort... Puissiez-vous , malgré les nuages que l'optimisme officiel accumule autour de la question algérienne , éclairer complètement la France et les députés de la France sur la situation de la colonie, sur les causes qui ont amené cette situation et sur les remèdes qu'il convient d'y apporter.

« La situation, vous l'avez indiquée vous-même, et vous avez forcé le gouvernement à la reconnaître : propriétaire d'espaces immenses, l'Arabe du territoire militaire meurt de faim sur un sol dont il ne peut disposer, tandis que les Européens et les Arabes groupés autour de nos centres, survivent à tous les fléaux et progressent.

« Les causes de cette situation s'expliquent par le régime communautaire et féodal dans lequel un système déplorable a parqué la majorité des indigènes.

« Les remèdes enfin se ramènent tous aux suivants :

« Institutions civiles;

« Régime du droit commun ;

« Exécution des lois protectrices des individus et de la propriété ;

« Application du Code français à toutes les populations algériennes.

« Ainsi tomberont les barrières qui séparent la société arabe de la civilisation européenne-, ainsi disparaîtra ce chaos de coutumes barbares, dont le maintien est une honte pour la métropole; ainsi s'établira la propriété individuelle , assise sur la transcription hypothécaire. »

Et cette adresse, qui m'est envoyée d'Alger, est revêtue de plus de 3,000 signatures.

En voici de la province dOran, de la province de Gonstantine, de différents points du territoire arabe; j'y lis « que ces maux tiennent à la constitution vicieuse de la propriété, et que les colons regardent comme le remède le plus précieux aux maux dont souffre la colonie un changement radical d'administration pour les indigènes; la suppression des commandements arabes; la constitution immédiate de la propriété individuelle réglée, à l'avenir, par le Code civil; le droit pour les colons de nommer des représentants qui puissent, dans les

discussions du Corps législatif, faire entendre la vérité vraie, sur l'Algérie, à l'empereur et à son gouvernement, trop souvent trompés, jusqu'à ce jour, par les rapports officiels ou officieux ».

Voilà, messieurs , ce que vous disent non pas des députés contre lesquels on peut élever le reproche de pessimisme ou d'opposition, mais des hommes intéressés à la prospérité de la colonie, témoins de ses malheurs. C'est leur voix qui franchit la Méditerranée pour pénétrer dans ce palais, pour vous avertir, pour vous mettre en demeure de ne pas continuer un état de choses qui est une cause de ruine, qui multiplie les catastrophes , qui rend possible la mort de plus de 100,000 personnes... (vives réclamations) qu'on a vues succomber à la faim, après avoir traîné leur misérable existence le long des routes, et les scènes de sauvagerie à la suite desquelles des actes de cannibalisme révoltant ont été accomplis. (Exclamations.)

Le chef de l'État avait dit que de pareilles horreurs ne devaient pas se voir sous le gouvernement de la France ; elles se sont vues cependant, messieurs! Fermer les yeux serait une étrange faiblesse, et ne pas porter le remède serait un acte de complicité. (Très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur. — Rumeurs dans les autres parties de la salle.)

La question est donc de savoir quel est le remède, car le mal ne peut être contesté. Et en vérité , messieurs , je me suis étonné en même temps qu'affligé des développements dans lesquels est entré l'honorable orateur auquel je réponds, et dont la plupart étaient certainement la satire la plus sanglante que jamais on pût élever contre le gouvernement de l'Algérie , car il vous montrait , comme étant pour ainsi, dire à l'état endémique, des abus, des actes monstrueux que le premier soin du pouvoir civil eût été d'empêcher ou de proscrire.

Ils ont été possibles, ces actes ; et ces faits révoltants se sont manifestés précisément parce que le régime est vicieux.

Je n'ai pas la prétention de dire que tous les maux doivent lui être attribués ; mais il serait aussi contraire à la vérité de prétendre qu'il n'est pas responsable de la plupart d'entre eux. (Réclamations.)

Voyons donc ensemble et aussi rapidement que possible si, en effet, notre appréciation est inexacte , si nous sommes injustes ou trop sévères, si nous connaissons mal les faits, si le remède que nous proposons n'a pas l'efficacité que nous lui attribuons.

Tout d'abord il faut bien reconnaître que jusqu'ici on a grand' peine à définir le régime sous lequel l'Algérie est placée. Elle a été déclarée française. Et, en effet, son sol a été assez souvent arrosé par le sang généreux de nos concitoyens, pour que nous ayons le droit de le dire nôtre, pour le revendiquer, pour appeler à notre

aide et comme moyen de salut et de prospérité, non pas la proscription et l'extermination de la race arabe, mais au contraire sa pacification, son avancement, son assimilation; car, à mon sens, rien n'est plus monstrueux que de dire qu'il faut mettre entre la race arabe et la race européenne comme une sorte de muraille infranchissable, chacune restant armée dans son camp , et ne pouvant communiquer avec l'autre que grâce à la guerre, qui serait leur seul lien. (Approbation à la gauche de l'orateur.)

Je disais, messieurs, que jusqu'ici on était encore à se demander quelle était, à vrai dire, la constitution de l'Algérie, quel régime lui était appliqué. Si je voulais, franchissant d'un bond les temps qui se sont écoulés et m'emparant seulement de quelques chiffres qui, à mon sens, suffiraient à juger la question, je dirais que la condamnation du pouvoir militaire qui s'est attribué l'Algérie comme son patrimoine privilégié, qui a la prétention d'y régner en souverain, qui y a disputé pied à pied la souveraineté aux lois, au pouvoir civil, que sa condamnation est tout entière dans ce fait : Nous sommes propriétaires de l'Algérie, nous l'avons conquise il y a trente-huit ans, et depuis trente-huit ans nous n'avons pu y appeler que 220,000 Français. Notre constitution est si détestable, les garanties que nous avons proposées sont si inefficaces, l'État si troublé, qu'il ne s'est pas rencontré, malgré l'intérêt qui attirait sur cette terre privilégiée tant d'activité, tant d'ambitions légitimes, tant de fiévreuses existences, qu'il ne s'est pas rencontré, dis-je, plus de 220,000 Français qui, à leurs risques et périls, aient voulu consentir à accepter les bienfaits de ce régime dont vous venez vous faire les apologistes.

Messieurs, je comprends que pendant un temps on ait hésité, on ait cherché la voie. Je ne méconnais pas les difficultés extrêmes de l'entreprise dans laquelle la France s'était engagée à partir de 1830; et vous pouvez vous rappeler, vous, messieurs, dont l'expérience a parcouru plusieurs Assemblées parlementaires, qu'il s'est rencontré des hommes pleins de sens politique, des hommes éclairés et surtout calculateurs exacts, qui, mettant d'un côté les bénéfices et de l'autre les pertes, n'hésitaient pas à conclure, au nom de l'intérêt de la France, à l'abandon de l'Algérie. Ce qu'il faut également reconnaître, c'est que le sentiment public a toujours protesté contre une semblable solution, avec ce merveilleux instinct des nations qui raisonnent peutêtre moins qu'elles ne sentent. La France a toujours voulu s'attacher à l'Algérie, et elle a parfaitement compris que ces deux terres qui n'avaient que le lac français pour séparation devaient être unies; que ces deux grandes cités, Marseille et Alger, pouvaient se tendre une main fraternelle à travers l'étroit espace qui les divise, et qu'il y avait pour elles un germe, un principe de grandeur, d'éclat et de

prospérité auquel la France ne pouvait pas renoncer sans faillir à son devoir. Elle avait aussi le secret instinct que dans ce pays si riche, où la nature a été si prodigue et si féconde, et que la faute des hommes seule stérilise (exclamations), elle avait une grande mission à accomplir en y apportant non pas l'ignorance et la mort, mais au contraire, la lumière et la fraternité. (Très-bien! très-bien! à la gauche de V orateur.)

Ainsi, T Algérie est restée française en dépit de tous les systèmes, et je dis que je ne méconnais pas pour cela les difficultés vis-à-vis desquelles se sont trouvés et nos vaillants généraux et nos habiles administrateurs chargés de préparer l'œuvre qu'aujourd'hui, messieurs, il est temps de couronner. Jusqu'à ce que la guerre ait été terminée, il a fallu nécessairement laisser au pouvoir militaire une grande prépondérance; mais chacun sait que l'ère des combats véritables, ceux qui ont amené la conquête, a pu être considérée comme terminée vers 1845.

C'est à cette époque que les hommes les plus sages, qui ont pu voir l'Algérie de près, ont été frappés d'une manière tout à fait opposée au sentiment qu'exprimait tout à l'heure l'honorable contradicteur auquel je réponds : ils ont parfaitement senti que les Français devaient s'asseoir en Algérie , s'y multiplier , qu'ils devaient serrer leurs rangs, non pas sous le drapeau militaire, mais sous l'étendard du travail; que c'était là le salut de la colonie, et il fallait à tout prix qu'une population européenne pût être opposée à la population arabe pour la pénétrer et se l'assimiler.

Cependant, messieurs, vous le savez, l'Algérie avait été soumise à différentes épreuves que vous connaissez; le régime militaire avait été attaqué dès 1845 par le plus illustre représentant de notre armée, — je veux parler du maréchal Bugeaud; — en 1848, il avait été fait un essai de régime civil qui, suivant nous, a produit, quelque inconvénient qu'il ait eu, les plus heureux fruits, malgré la résistance de l'autorité militaire, car ce régime, arrêté en 1852, avait rencontré la résistance de tous les partis intéressés à continuer en Algérie ces guerres que je ne veux pas dire être des guerres factices, mais qui étaient très-souvent provoquées par nos fautes, par des excès de zèle, par des actes infiniment regrettables. L'Algérie s'est trouvée, dans tout le cours de ces années, oscillant entre des systèmes opposés, ne sachant à quel courant se rattacher et autorisant ainsi ces paroles que jerencontre dans une bouche officielle et que prononçait en 1863 un homme qui assurément ne saurait être suspect :

« Aujourd'hui, disait le général Daumas, dans la séance du 30 janvier 1863, aujourd'hui l'Algérie est en souffrance; si cette expression vous choque, je dirai qu'elle eststationnaire; tout le monde le recon-

naît. Mais comment en serait-il autrement? quand après trente-deux ans d'occupation on n'est pas mieux d'accord sur les bases fondamentales de l'édifice qu'on veut construire, quand l'opinion publique, travaillée en tous sens, mal éclairée ou plutôt abandonnée à ellemême, s'égare chaque jour de plus en plus sur son compte. »

Et en effet, tout de même que l'Algérie était le champ de bataille sur lequel notre armée semblait prendre ses exercices les plus utiles, tout de même aussi, dans le domaine de la théorie, sa constitution était livrée à toutes les disputes : chacun apportait son système pendant que le régime militaire se fortifiait, s'établissait en Algérie avec plus de force et d'obstination, et cependant je citais tout à l'heure l'honorable maréchal Bugeaud : il ne peut pas y avoir d'autorité plus compétente en pareille matière ; il n'avait pas hésité un seul instant, et avec son coup d'œil sûr, qui appartenait à son âme aussi ferme qu'élevée, il avait parfaitement deviné que l'Algérie... (Interruption.)

Son Exc. M. Rouher, ministre d'État. C'est de la justice tardive!

Un membre. Mais enfin, elle arrive!

M. Jules Favre. Je n'entends pas l'objection qui m'est faite.

M. le président Schneider. On vous approuve ; continuez.

Un membre. On vous dit que c'est de la justice tardive.

M. Jules Favre. On me dit que c'est de la justice tardive! Je ne sais pas, messieurs, quand il m'est arrivé d'attaquer le maréchal Bugeaud comme gouverneur de l'Algérie. Je crois que j'embarrasserais très-fort mes honorables interrupteurs si je les priais de citer une seule de mes paroles qui ne fut pas en harmonie avec celles que je prononce. Ce n'est donc pas moi qui suis dans mon tort, et si je n'y suis pas, il faut bien que quelqu'un s'y trouve. (Continuez! continuez!)

Eh bien, messieurs, je disais que l'honorable maréchal Bugeaud avait parfaitement aperçu que le seul moyen de conserver l'Algérie n'était pas de la soumettre au régime militaire, mais que c'était de développer dans son sein la fécondité du sol et le travail des bras. Et pour cela il voulait y appeler l'élément civil. « Ne point peupler l'Algérie, après l'avoir conquise, disait-il, tout en administrant les Arabes avec bienveillance et justice, c'est vouloir s'y préparer un échec des plus graves... »

Comme je ne veux pas abuser de votre bienveillante attention eu mettant sous vos yeux des citations trop multipliées, je vous fais grâce de celles que j'avais préparées à l'avance, et à l'aide desquelles j'aurais pu me faire une arme de l'opinion du même homme de guerre.

Mais il me suffira de vous dire ce qu'il pensait. Suivant lui, la race arabe non-seulement n'était pas une race contre laquelle nous devions éternellement nous heurter, en la refoulant, mais, au contraire, une

race susceptible des sentiments les plus généreux, des affections les plus fidèles, et il s'agissait uniquement de se montrer vis-à-vis d'elle ferme et résolu pour la conquérir, non par les armes, mais par un ascendant moral auquel elle n'aurait jamais résisté. (Très-bien! à la gauche de l'orateur.) Voilà quelle était l'opinion du maréchal Bugeaud. Elle a été partagée par un grand nombre d'esprits éminents, et je regrette amèrement, pour ma part, qu'elle n'ait pas prévalu dans les conseils du gouvernement; car, en dépit de tout ce qui pouvait être dit en ce sens, l'armée n'en a pas moins conservé en Algérie sa prépondérance absolue, l'armée n'en est pas moins restée maîtresse des destinées de la colonie, elle n'en est pas moins restée, car c'était dans la fatalité de sa situation, l'adversaire de la colonisation.

Tout à l'heure, messieurs, j'entendais mon honorable contradicteur vous dire que la colonisation avait été servie par le talent, par les efforts, par le courage et le dévouement de ce corps d'officiers d'élite auxquels on reprochait jusqu'au nom qu'on lui a donné. Il est mauvais, a dit l'honorable M. Jérôme David, comme si ce nom était le fait de l'opposition. Elle a assez de fautes à se reprocher dans la pensée de mon honorable contradicteur, sans lui imputer celles qui n'appartiennent qu'au gouvernement. C'est le gouvernement qui a donné le nom de bureaux arabes à cette institution. Je n'ai point à le critiquer, et cela me paraît être un détail bien insignifiant dans une pareille discussion. J'examine seulement, après mon honorable contradicteur, quel a été le caractère et quelle a été aussi l'influence de cette institution, lui faisant remarquer que s'il nous est arrivé de l'interrompre, au moment où il proclamait que la solidarité la plus étroite devait unir l'armée à chacun des membres des bureaux arabes, nous avons demandé de faire une exception pour ceux qui, à raison de leurs fautes non pas seulement soupçonnées, mais juridiquement démontrées, s'étaient rendus indignes. Il n'y avait là rien, à mon sens, que de parfaitement juste et qui ne pouvait en aucune manière porter atteinte à l'honneur des autres.

En ce qui concerne les bureaux arabes, je suis d'accord avec l'honorable contradicteur que je combats. Oui, cette institution a rendu des services signalés, et le plus grand, c'est de s'être plus initiée, beaucoup plus que le reste de la population civile, aux mœurs et à la langue arabes, contredisant à son insu de la façon la plus nette cette théorie que l'honorable préopinant professait avant de descendre de cette tribune, celle de la séparation absolue des Arabes et des Français.

La meilleure preuve que cette séparation n'existe pas, c'est que les bureaux arabes l'ont franchie, et c'est là ce qui a fait leur puissance et leur a permis de régner en souverains sur le pays. Ils ont accepté

cette souveraineté, et c'est précisément parce que se sont produits à la fois et cette stérilité de la colonisation et ces désastres effroyables qui sont venus fondre sur le territoire où régnent les bureaux arabes, que nous sommes en droit de les rendre, jusqu'à un certain point, responsables de ces catastrophes, et de leur dire que le détestable gouvernement qu'ils y ont introduit, qu'ils y ont maintenu, malgré les faits, malgré l'expérience, malgré les réclamations des populations, peuvent leur être imputés. (Marques d'approbation sur les bancs à la gauche de l'orateur. — Réclamations sur d'autres.)

En disant cela, messieurs, est-ce que je m'attaque aux personnes? En aucune manière. Je suis très-disposé à reconnaître, comme mon honorable contradicteur, que les bureaux arabes ont été et sont encore composés de l'élite de nos soldats, c'est-à-dire d'hommes qui sont courageux, vigilants, prêts à chaque instant à faire le généreux sacrifice de leur vie, allant plus loin encore ; car ils n'ont pas seulement les qualités du soldat, ils voudraient aussi avoir celles de l'administrateur. Mais c'est là, messieurs, une entreprise dans laquelle ils doivent nécessairement échouer : elle est au-dessus, non certes de leur bonne volonté, que je crois entière, mais de leur compétence, qui s'oppose absolument à ce qu'ils y puissent réussir. (Très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur.)

En effet, messieurs, la puissance militaire a pour privilège et pour grandeur la double supériorité de l'obéissance et du commandement. C'est pourquoi je puis dire, résumant dans un mot ma pensée et mes critiques, que jusqu'ici l'Algérie n'a pas été gouvernée, qu'elle a été toujours commandée. Or, pour se développer, un peuple a besoin d'autre chose que de commandement. J'entendais hier, à cette tribune, les paroles qui étaient prononcées par l'honorable ministre de la Guerre : toutes celles qui sortent de sa bouche sont graves et consciencieuses ; celles-ci avaient ce caractère, mais qu'il me pardonne de le lui dire, ces paroles qu'il prononçait m'ont causé une sorte de frémissement. Il nous dit : L'armée française se compose de 400,000 hommes, et dans ces 400,000 hommes, il n'y en a qu'un seul qui puisse élever la voix, c'est le ministre de la Guerre! (Cestvrai! sur plusieurs bancs. — Mouvements divers.)

Ceci, messieurs, vous donne une idée parfaitement exacte de la situation de l'armée; sa force, je le répète, elle est dans son homogénéité, dans sa docilité absolue ; quand un ordre est donné, il est exécuté par tous, et aucune réclamation ne s'élève.

M. Vast-Yimeux. Et ils se font tuer sur un seul ordre, sans réclamation.

M. Jules Favre. Le propre de la puissance militaire, c'est de ne pas supporter le contrôle : le contrôle ferait tout disparaître; tout

changerait de caractère si Ton pouvait venir discuter l'épée au côté et l'épaulelle sur l'épaule. La puissance militaire, elle n'est qu'à une condition, celle d'imposer sa volonté sans contradiction; elle n'est qu'à la condition de faire courber sous sa loi sa sagesse infaillible : l'infaillibilité, c'est là sa condition suprême. (Très-bien! à la gauche de Vorateur. — Mouvements divers.)

Eh bien, messieurs, il n'est pas possible de gouverner avec de pareils principes, ils faussent et ils corrompent, car ilsinfatuent celui qui les exerce, en même temps qu'ils abaissent celui qui est dans la nécessité de les subir. Et savez-vous quelle a été la conséquence forcée, nécessaire, de cette permanence du pouvoir militaire représenté par les bureaux arabes dont je reconnais toutes les qualités, la distinction, le zèle pour le bien public, l'amour du devoir; mais tout cela, messieurs, guidé, gouverné par la loi militaire que je viens d'essayer de définir? C'est que les bureaux arabes ont voulu tout faire à leur image.

Partout où ils ont rencontré une société militaire, ils l'ont accueillie et ils l'ont gouvernée ; partout où ils ont rencontré une société civile, ils s'en sont défiés, et ils l'ont repoussée, ils ont borné son activité. Et comme ils sentaient instinctivement que cette société civile leur était hostile , qu'il n'était pas possible qu'ils pussent coexister sans lui déclarer la guerre d'une manière ouverte , ils lui ont fait obstacle et comme la colonisation ne peut vivre que sous le régime civil, il s'ensuit nécessairement, par la loi des choses et la force de ces théories vis-à-vis desquelles M. Jérôme David montre un si superbe mépris, que les bureaux arabes sont devenus les antagonistes de la colonisation; et si la colonisation représente la civilisation dans l'Algérie, j'ai le droit de dire que le pouvoir militaire est l'ennemi de la civilisation. [Réclamations. — Très-bien! à la gauche de Vorateur.)

Nous allons le voir dans les faits :

J'ai dit, messieurs, qu'il était de l'essence du pouvoir militaire d'attirer à lui, d'absorber et d'essayer d'organiser des pouvoirs semblables.

Ah! il n'éprouva, il faut le dire, en Algérie aucune sorte d'embarras pour le développement de ses tendances. Il y avait en effet à côté de lui une société dont on a beaucoup peut-être exagéré le caractère belliqueux, mais qui n'en possédait pas moins des qualités guerrières de premier ordre, et en même temps une organisation qui servait merveilleusement à les développer.

Cette société, ce ne sont pas les Arabes pris en masse. On vous a souvent dit que les Arabes se divisent en diverses races. Les races qui sont attachées au sol, qui le cultivent, possèdent la propriété individuelle régie d'après des lois analogues aux nôtres, elles sont

sédentaires ; elles introduisent dans leur sein un ordre véritable qui ne ressemble en rien à la constitution des Arabes pasteurs ou nomades.

Quant à ceux-ci , et ce sont eux qui composent sur le territoire arabe le plus grand nombre, ils attiraient nécessairement le pouvoir militaire par leurs qualités et leur organisation militaires. Sous le règne des Turcs, ils étaient divisés en tribus ; ces tribus étaient commandées par un caïd nommé annuellement, qui avait le droit de lever l'impôt, de faire des réquisitions militaires, mais qui avait, pour le contrôler, le conseil communal, et qui, d'ailleurs, se retrempait chaque année dans l'élection et dans la nécessité de ménager ceux auxquels il devait son pouvoir.

Lorsque Abd-el-Kader fit contre nous une si rude campagne, il sentit qu'il y avait dans la division de ses tribus, la plupart hostiles les unes aux autres, et chez lesquelles les Turcs s'étaient plu à entretenir des* rivalités, une grande condition d'affaiblissement, quand il s'agissait de combattre les Français. Alors il chercha à relier ses différentes tribus par un pouvoir qui concentrait dans ses mains plusieurs d'entre elles. Pour y parvenir, il créa des agalicks, ainsi qu'il en existe en Turquie et en Asie. Les agas, ayant les caïds sous leur main, pouvaient leur donner des ordres, les mener au combat et rendre ainsi les tribus formidables. Lorsque Abd-el-Kader fut renversé par nos efforts, nous avons trouvé les agas debout, et nous les avons conservés; mais, en les conservant, nous avons défiguré leur institution.

En effet, les caïds et les agas, au lieu de relever de l'élection, n'ont plus relevé que du pouvoir militaire. On leur a laissé leur autocratie vis-à-vis de leurs subordonnés, mais on les a subordonnés aux bureaux arabes : de sorte qu'en leur laissant un pouvoir sans limite, on les a soumis à un pouvoir également sans limite.

Aussi un écrivain officiel, parlant de ces choses et répondant à ceux qui prétendaient que les tribus , que les agalicks pouvaient être considérés comme des institutions féodales, unécrivain officiel, dis-je, a-t-il pu publier ces paroles que je recommande à votre attention, et qui seront pour beaucoup d'entre vous l'explication des abus incurables dont ces communautés malsaines qu'on appelle les tribus sont dévorées, et dans lesquelles on a entretenu un esprit qu'on aurait dû détruire et remplacer par le nôtre : le changement était possible ; il fallait le vouloir; nous avons toujours voulu le contraire.

Voici, messieurs, ce qu'a dit cet écrivain officiel auquel je fais allusion :

« On parle de féodalité, et ce souvenir effarouche les naïfs, mais où est la féodalité, et la transmissibilité du pouvoir n'existe-t-elle

pas? Le moindre sous-lieutenant adjoint d'un bureau arabe est cent fois plus puissant que le chef indigène le plus illustre. C'est à lui que ce chef obéit, qu'il rend hommage, qu'il doit le respect; étranges seigneurs féodaux que ceux qui ne peuvent ni rançonner ni tyranniser leurs prétendus vassaux sans tomber sous le coup d'une justice supérieure et qu'un caprice de l'autorité politique peut, dans les vingtquatre heures, jeter sur le pavé ou dans l'exil ! »

Voilà, messieurs, en quelques mots, le régime modèle dont l'honorable M. Jérôme David vous demande la continuation; c'est l'exaltation de l'autorité souveraine en même temps que son humiliation. Nous régnons sur des esclaves qui ont d'autres esclaves; un coup de notre autorité peut les dépouiller de leur pouvoir éphémère dont nous voulons les revêtir; et quand il nous plaît, ils cessent d'être, comme ils ont été quand il nous a plu.

Voilà, messieurs, l'image des chefs arabes ; or, je vous le demande, que devient la société arabe quand elle est entre de pareilles mains? elle s'émiette de plus en plus, comme la poussière qui va sans cesse en se divisant. C'est ainsi que disparaît la dignité individuelle, l'activité humaine; et vous en êtes à vous demander comment les tribus sont vicieuses, comment elles sont inertes, comment elles dédaignent le travail ! Mais leur existence n'est pas assurée ; elles ne connaissent pas le droit, elles n'ont d'autres lois que les caprices de celui qui les commande, de même que celui qui les commande n'a d'autre existence que les caprices de nos propres chefs. (Approbation à la gauche de Vorateur.)

Eh bien, supposez que les bureaux arabes, dont on vous a fait un éloge auquel je me suis associé en partie, supposez que les [bureaux arabes, investis du pouvoir que vous savez, soient dirigés par des êtres privilégiés auxquels la faiblesse humaine n'aurait pas été départie : je mets en fait que ces êtres investis d'une si haute autorité, là où elle ne peut être que difficilement contrôlée, seraient dans l'impossibilité de ne pas commettre de fautes. Ne l'oubliez pas, ces questions délicates, difficiles, complexes, elles sont souvent laissées à la solution d'un officier, brave toujours, j'en suis convaincu, mais inexpérimenté, qui sort de l'École, qui peut être infatué de son propre pouvoir, qui voyant autour de lui tant de fronts inclinés, se méprend sur sa propre valeur, et se croyant plus sage que les plus sages, donne des ordres, dicte des lois et les fait exécuter avec la dernière rigueur.

L'honorable M. David vous disait, quand il vous parlait des calamités qui ont fondu sur la colonie, et notamment de la famine, que l'insurrection de 1864 y avait été pour quelque chose.

Oui, il a raison : je le dirai comme lui et après lui; mais cette

insurrection de 1864, et plusieurs autres, quelle en a été la cause? a-t-elle jamais été éclaircie? la vérité s'est-elle faite à cet égard? C'est là ce que l'honorable M. Jérôme David aurait peut-être quelque peine à nous dire. Il a eu raison quand, en commençant son discours, il a appelé, comme étant le meilleur auxiliaire dans une discussion pareille, la modération et la réserve ; mais ce ne serait pas vouloir connaître la vérité que de ne pas se rappeler que plusieurs de ces insurrections ont été causées par les erreurs, — je ne veux pas me servir d'une autre expression, — de ceux qui étaient revêtus de ce pouvoir absolu, toujours si dangereux, et sur la pente duquel il est si facile de glisser, et de glisser jusqu'à l'abîme.

L'honorable M. David nous disait également avec raison que le drapeau de l'insurrection a été levé en 1864 par une famille qui nous avait été profondément attachée, qui avait rendu à la France des services signalés, qui avait eu plusieurs des siens couchés sur le champ de bataille avec nos propres soldats. Cela est vrai, et cependant ce sont les chefs de cette famille qui, les premiers, ont prêché la guerre sainte et ont appelé les tribus à la révolte.

Et bien, si l'honorable M. Jérôme David veut consulter les rapports officiels, il y verra que celui qui, le premier, a trouvé la mort dans cette fatale rencontre, était précisément signalé par cette famille pour l'excès de ses cruautés dans l'exercice de son pouvoir; que ce sont des fautes de cette nature qui souvent nous ont aliéné l'esprit des populations et ont poussé à la révolte celles qui voulaient être les plus pacifiques.

Quant à moi, je réponds à l'honorable M. Jérôme David : Vous prétendez que l'insurrection de 1864 a été causée par la témérité de nos colons qui se sont trop avancés vers le Sud; entendez-les tous, et ils vous diront : Nous n'avons pas besoin de vous ; nous nous défendrons à nos périls et risques, et ce n'est pas quand nous chercherons des moissonneurs, quand nous vendrons les toisons de nos brebis, quand nous chercherons à établir des relations pacifiques, que nous soulèverons de pareils ressentiments chez les Arabes ; les maraudeurs, nous en faisons notre affaire; mais ce que vous voulez, vous, ce sont des expéditions pour vos soldats, et c'est là ce qui tue la colonie, si c'est là ce qui fait sa gloire ! (Approbation sur les bancs à la (jauche de V orateur.)

Ainsi, messieurs, les bureaux arabes se sont forcément constitués en adversaires de la colonisation. Les bureaux arabes ont conservé, perfectionné, et je puis dire qu'ils ont dégradé l'organisation de la tribu ; ils y ont introduit des chefs dont ils étaient les maîtres souverains. Par là, ils ont régné d'une manière absolue sur tout le territoire militaire; et par cela même, ils ont été très-impatiemment sup-

portés par tous ceux qui croient à l'assimilation des races et pensent que l'Évangile peut faire reculer le Coran.

.l'en ai la preuve dans un document officiel que la Chambre, assurément, me pardonnera de mettre sous ses yeux; il émane d'un homme considérable et autorisé en pareille matière, qui s'est trouvé en contradiction avec l'honorable gouverneur général de la colonie, au moment où il voulait, par l'effort de la charité la plus généreuse, attirer auprès de lui ces races arabes, non pas par esprit de prosélytisme, mais par simple charité, et parce que ces races arabes étaient frappées de mort et de famine.

Eh bien , messieurs, voici ce que dit le respectable archevêque d'Alger, dans un document dont vous connaissez certainement plusieurs passages :

« Je demande, conformément à mon droit et à mon devoir, que la liberté soit donnée à l'Église en Algérie. Je manifeste la volonté d'user de ce droit, non pas pour employer la contrainte, même indirecte, à quelque degré que ce soit, non pas même pour la prédication publique et immédiate de l'Évangile, parce que je ne crois pas le moment encore venu, mais uniquement pour l'exercice du dévouement et de la charité, espérant gagner par là l'affection et la confiance des indigènes et arriver à les éclairer peu à peu.

a Pour cela je veux fonder à mes frais des établissements charitables, maisons de secours, hospices, etc., au sein des tribus qui voudront les accepter. »

Vous croyez peut-être, messieurs, que ces vues généreuses seront secondées par le gouvernement?... Oui, elles l'auraient été si la raison et le pouvoir civil avaient dû prévaloir ; mais nous sommes en face des bureaux militaires, qui les repoussent, et voici ce que dit le respectable archevêque :

« Le gouvernement de l'Algérie ou plutôt les bureaux arabes me contestent, ou, pour parler plus exactement, me refusent absolument ce droit , comme ils l'ont du reste fait à tous mes vénérés prédécesseurs.

« Ils me le refusent, sous prétexte que la présence de religieux, de religieuses chez les Arabes amènerait des révoltes, en surexcitant le fanatisme musulman.

« Ce prétexte, toujours renouvelé depuis 1830, quiconque a habité l'Algérie et connaît la théorie des révoltes indigènes sait quelle en est la valeur. »

Ainsi, voici un homme de Dieu, un archevêque qui veut fonder des établissements charitables ; les bureaux arabes s'y opposent. Et pourquoi, messieurs? Parce que les bureaux arabes veulent se réserver le privilège de l'éducation politique et morale de la race arabe, et

veulent faire tête à la civilisation chrétienne en relevant la civilisation musulmane.

C'est là leur rêve, et ils prétendent l'accomplir. Les paroles que tout à l'heure nous rencontrions dans la bouche de l'honorable M. Jérôme David, ces images d'enfants qu'on veut conduire comme des chevaux bien bridés et bien sellés, outre qu'elles sont de nature à blesser singulièrement les susceptibilités d'une race généreuse el qui peut avoir ses impatiences, elles sont contraires à la vérité. Mais ce qui n'est pas contraire à la vérité, c'est que les bureaux arabes, pour se faire accepter par les populations indigènes, oui, les bureaux arabes se posent en véritables saint Vincent de Paul de la société musulmane; ils veulent à tout prix recueillir les enfants orphelins, les garder dans des écoles où on leur enseigne le Coran. Nous en sommes là, messieurs : par le fait du gouvernement militaire, le Coran est enseigné à la race arabe. La race arabe et la race chrétienne, il ne faut pas qu'elles se fondent ensemble, il ne faut pas qu'elles se rapprochent; le commerce arabe pourrait arriver à vaincre ces résistances, et pour ce motif, le commerce devra être repoussé.

Écoutez comment on s'exprimait dans une circulaire émanée du gouverneur général, qui rappelait ce que devaient être les bureaux arabes en 1861 :

« Le chef de l'État a consacré tous nos vœux en faisant connaître solennellement sa pensée. Nous pouvons, rassurés par cette haute et suprême approbation, accomplir l'œuvre de civilisation qu'il a confiée à notre intelligence et à notre sollicitude bien connue pour les intérêts indigènes.

« Après avoir fait la conquête du peuple arabe, l'armée est encore aujourd'hui le tuteur de ce peuple. Elle doit faire son éducation jusqu'au jour où elle pourra demander son émancipation, en le déclarant majeur et capable de gouverner lui-même ses intérêts. C'est un enfant dont l'avenir lui est confié et dont elle répondra devant l'histoire, y

Je proteste, messieurs, je proteste à un double titre contre ces paroles : elles sont insultantes pour la race à laquelle elles s'adressent; elles sont d'ailleurs une usurpation qui ne peut pas appartenir au pouvoir militaire, au pouvoir militaire qui commande souverainement, à la condition qu'il obéisse souverainement encore à la loi civile, au droit qui le domine, et sans les inspirations duquel il ne sera qu'une force aveugle. {Très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur.)

Le pouvoir militaire est incapable par lui-même d'accomplir cette mission, et c'est parce qu'il se trompe sur sa propre grandeur, c'est parce qu'il en a fait pour ainsi dire la gageure, qu'il veut que cette société soit sienne, qu'il l'a saisie entre ses mains, qu'il ne veut en

laisser la direction à aucun autre, et que nous le voyons ainsi violem ment aboutir à ces catastrophes, à ces calamités sur lesquelles il est impossible de fermer les yeux.

Et ce n'est pas seulement par les institutions politiques que les bureaux arabes repoussent la colonisation au mépris de tous nos intérêts, de notre commerce, de nos échanges, de notre richesse, du développement de notre propre force en France , c'est encore en cherchant à se dérober le plus possible aux vœux de la mère patrie en ce qui touche la constitution de la propriété.

L'honorable M. Jérôme David vous a dit un mot de ce sujet important, qui, à lui seul, pour être bien expliqué, exigerait de grands développements ; je veux, bien entendu, vous les épargner, et je ne toucherai à ce point que pour m'en occuper pendant quelques minutes.

La question de la propriété est en effet l'une des plus graves; elle est la substance même de toute colonisation.

Supposez qu'un territoire soit conquis, mais qu'il ait été antérieurement occupé. Il est incontestable que s'il est occupé par une race commerçante suffisamment dense pour que la production puisse s'y opérer, et qu'à côté d'elle il se produise le phénomène de la consommation, on verra se faire des échanges fructueux ; car c'est une erreur des premiers âges que de croire qu'il y ait dans la terre une vertu substantielle qui sera génératrice de richesse. La richesse, messieurs, elle est dans la pensée de l'homme, elle est dans son activité, dans sa prévoyance, dans sa force. Elle est surtout dans son association, dans son affection pour ses semblables, dans les liens de sympathie qui unissent les hommes. L'homme isolé n'est rien. Rapprochez-le de ses semblables : faisant corps avec eux, il apparaît dans toute sa force, car avec eux il devient quelque chose ; il devient une société, il devient puissant, et quant il s'inspire par de pareils sentiments, il peut aboutir à des entreprises utiles, (Très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur.)

Il faut donc arriver à cette conséquence quand on fonde une colonie.

Mais ici, et sans chercher en rien à vous faire l'historique de ce qu'était la société que nous avons rencontrée au moment de la conquête, je puis dire que nous avons trouvé des terres qui étaient libres, beaucoup d'autres qui n'étaient que précairement occupées.

Eh bien, depuis 1830, nous n'avons pas encore pris un parti définitif sur ce qu'il fallait faire des unes et des autres.

Les 900,000 hectares qui étaient à la disposition du gouvernement, et qu'on appelle les terres beylick, n'ont été distribuées que dans une proportion extrêmement faible à la colonie.

Quant aux autres terres, l'honorable M. Jérôme David vous exprimait avec une très-grande clarté quelle était leur double caractère, à part les terres kabyles, bien entendu, dont il n'est pas question.

Les unes sont sous le régime du communisme; les autres sous un régime qui y ressemble jusqu'à un certain point, car si les premières sont possédées par une collection d'individualités qu'on appelle la tribu, à la tête de laquelle se trouve le chef, le caïd, si celles-là sont placées sous le régime du pur communisme, que les plus intelligents efforts n'ont pu dissoudre ni changer, nous avions à côté de ces terres, des terres qui sont sous le communisme, mais un peu moins : ce sont des terres possédées non pas parla tribu, mais par des familles de la tribu. C'est encore le communisme, car l'honorable M. Lanjuinais vous l'expliquait hier avec clarté aussi, là où existe la polygamie, là où il n'y a pas d'état civil pour les familles, elles sont entourées d'obscurités et de nuages beaucoup plus épais que ceux qui enveloppent ces petites souches de princes qui, dans le moyen âge, cherchaient à se créer des titres nobiliaires, en voulant prouver qu'ils descendaient du premier homme, afin que d'autres ne pussent avoir de plus illustres prédécesseurs.

Dans cet état de choses, il est impossible de se reconnaître; de telle sorte qu'il faut arriver à une transformation de cette propriété. Et pour le dire en passant, c'est pour cela que nous avons demandé la suppression de ce droit de chefaa, qui doit être ainsi caractérisé : qu'il est toujours permis au vendeur de ressaisir entre les mains de l'acquéreur les parties de propriétés sur lesquelles il a un droit équivoque.

Eh bien, dès 1848, on s'est occupé de cette question de propriété, car elle est capitale. Les essais n'ont abouti à aucun système. En 1848, on a introduit en Algérie le régime civil pour la propriété, et, bien qu'il ait été très-peu de temps appliqué, il n'en a pas moins produit les résultats les meilleurs. La loi de 1851 est venue généraliser; seulement, ce qui n'est un mystère pour personne, ce que l'honorable M. Jérôme David reconnaîtra loyalement avec moi, j'en suis sûr, c'est que l'exécution de la loi de 1851 a été constamment entravée par les bureaux arabes, qui, fidèles *à leur esprit, — je ne leur en fais pas un reproche, j'ai suffisamment démontré que l'institution conduisait à ce résultat, et non le mauvais vouloir des hommes, — ont empêché que le cantonnement décrété ait amené quoi que ce soit d'utile. C'est alors que le sénatus-consulte de 1863 a été rendu. Ce sénatus-consulte a eu surtout pour conséquence de consacrer entre les mains des Arabes une propriété jusque-là précaire. 11 était pour eux un mince bienfait; mais il ouvrait une porte à un meilleur avenir. Beaucoup d'esprits jugèrent qu'elle n'était pas assez large.

Je ne veux pas, messieurs, à l'heure avancée où nous sommes, vous lire tout entière une citation, bien qu'elle ait un très-grand intérêt; je vous rappellerai seulement en quelques mots l'opinion de m. 36

la minorité du Sénat, qui disait, dans les termes les plus énergiques, que le sénatus-consultc de 1803 pourrait perdre l'Algérie, car il conserve la tribu repoussée par la minorité de la commission; qu'elle estimait que sa suppression était le seul moyen politique, colonisateur; que la tribu était opposée à toute espèce de progrès; qu'il fallait la désagréger, l'entamer, non pas la dissoudre par la force, mais en venir à bout par des changements, par d'autres institutions.

Voilà ce que disait la minorité de la commission du Sénat; elle voyait fort juste, les événements l'ont bien prouvé.

Qu'est-ii arrivé? Au lieu de rester dans les termes du sénatusconsulte de 1863, de l'appliquer loyalement, on a complètement reculé, et deux ans après, par un revirement que rien ne pouvait prévoir, on a déclaré la guerre à la société française en Algérie.

M. le ministre d'État. Mais non!

M. Jules Favre. Non? Permettez.

Quand on a proclamé un royaume arabe, un camp français, une colonisation européenne, on a sapé le pied de l'édifice qu'on, avait si laborieusement élevé jusque-là. Les Arabes ne s'y sont pas trompés, et vous voyez, messieurs, l'opposition qui existe entre les paroles du gouvernement, à deux ans de distance.

En 1863, voilà ce que disait le maréchal Pélissier :

« Tout nous commande de fixer en Algérie une population européenne nombreuse et forte : d'abord pour transformer le sol, ensuite pour le conserver; et comme il y a place pour tout le monde, sans sacrifier absolument aucun intérêt à un autre, il faut, de toutes les exigences qui se produisent, faire une cote mal taillée; donner la terre à celui qui est à même d'en tirer parti, en assurer la propriété incommutable à celui qui a su la mettre en valeur. »

Voilà les paroles du maréchal au 7 juillet 1863. Je retourne la page, je trouve la lettre impériale de 1865, et je vois :

« Respecter l'organisation des tribus », c'est-à-dire, messieurs, ce qui, la veille, était déclaré délétère, destructeur de toute espèce de civilisation, il le faut respecter « et ne procéder à la création de la propriété individuelle que par exception, là où elle est réclamée par les intéressés. »

Ainsi la propriété individuelle sera l'exception; le régime commun, ce sera la tribu. Tout est bouleversé ; et alors, messieurs, la colonisation s'arrête, son essor est paralysé. De toutes parts, les plaintes arrivent, et l'on comprend à merveille, à l'orgueil des Arabes, à leur surexcitation, qu'un État nouveau a été créé.

Il a été créé, par une erreur consciencieuse, je le veux, mais une erreur fatale, qui, venant de si haut, fait voir tous les vices de ce gouvernement personnel... (Interruptions et rumeurs.)

M. Ernest Picard. C'est là le mal!

M. Paul Bethmont. Et il est toujours et partout.

M. Jules Favre. Dans le Tell, au lieu d'appliquer le sénatus-consulte de 1863, on a cherché, autant que possible, à le limiter. On vous a parlé de délimitation des tribus. Savez-vous à quoi cela se réduit? Il y a 1,200 tribus dans le Tell; on en a délimité 253! On a formé 250 douars; il y en a plus de 6,000! De sorte que, si on continue ainsi, ce n'est pas en vingt-cinq ans, c'est en cent ans, qu'on verrait peut-être s'accomplir un semblable travail.

Et voilà comment on veut encourager la propriété indigène, et l'on publie avec grand fracas, dans le journal officiel de la colonie, l'état des acquisitions qui ont été faites depuis 1863. Permettez-moi de vous dire qu'il n'y a pas de pièce plus écrasante pour vous, c'est la condamnation de votre système, et la France, qui nous entend, sera de l'avis de la colonie; avec elle, elle criera : « C'est le droit commun qui seul peut nous sauver; le régime militaire nous tue, il faut absolument qu'il ait un terme. »

A la gauche de l'orateur. Très-bien ! très-bien!

M. Jules Favre. Car voici l'état de ces ventes, c'est dans le journal officiel que je puise ce renseignement, et je vois qu'il le publie avec complaisance et avec orgueil. Assurément il devrait être plus modeste.

« Il résulte de ce relevé décennal :

« 1° Que depuis 1863, année de la promulgation du sénatus-consulte sur la constitution de la propriété chez les indigènes, le nombre des ventes immobilières a suivi une progression rapide et croissante ;

« 2° Que tandis que les cinq années antérieures au sénatus-consulte donnent seulement: ventes, 246, embrassant une superficie de 3,517 hectares 70 ares 66 centiares et présentant une valeur de 256,883 fr. 70 centimes, les cinq années postérieures au sénatus-consulte comptent : ventes, 535, embrassant une superficie de 7,621 hectares 65 ares 73 centiares et présentant une valeur de 492,017 fr. 08 c. »

Quoi! nous en sommes là? Nous nous enorgueillissons de ce qu'en cinq années, il y a eu cent ventes par année et pour 100,000 francs par an ; en cinq années, on a acheté pour 492,000 francs d'immeubtes, et nous sommes fiers ! Ah ! nous serions le dernier des peuples pour coloniser et nous devrions à l'instant abandonner l'Algérie, si c'était là notre dernier mot et si nous n'avions pas, dans les leçons du passé, le moyen de remédier aux fautes de l'avenir !

Il est reconnu par là que le sénatus-consulte n'a pas été exécuté, qu'il n'a produit que des résultats inefficaces, qu'il faut, à tout prix, changer de système, qu'il faut donner des terrains aux colons ; qu'il faut non-seulement délimiter les tribus, mais y établir les instituée.

r,64 DISCOURS PARLEMENTAIRES.

tions civiles qui permettront la constitution de la propriété civile. Il faut, vous avez prononcé cette parole dans une précédente discussion, il faut que la lumière puisse rayonner librement sur ce pays où tant de fautes ont été commises, où elles deviendraient si funestes si elles pouvaient se répéter encore.

Eh bien, à cet égard, messieurs, est-ce que je ne suis pas en droit d'interroger le gouvernement? La lumière, qui la fait? Ce n'est pas, à coup sûr, celui qui gouverne, quelle que soit l'excellence de ses intentions; il a trop de soins, trop de soucis, il a trop de scrupules, trop le désir de se défendre. Ce qui fait la lumière, c'est l'opinion, c'est la voix de tous, c'est la poitrine de la nation qui s'ouvre, c'est son cœur qui bat.

A la gauche de l'orateur. Oui ! oui ! — Très-bien !

M. Jules Favre. Or, qu'avez-vous fait en Algérie? Vous avez maintenu le système de la presse autorisée, vous n'avez pas voulu appliquer à cette malheureuse colonie le bienfait de cette loi dont vous avez fait tant de bruit et que vous êtes venus apporter à cette tribune comme une conquête libérale qui devait régénérer les destinées de la France.

Je vous le demande, quelle est votre raison, quelle est-elle? La presse aurait-elle en Algérie des résultats qui pourraient inquiéter le gouvernement? Assurément, la Chambre n'attend pas de moi une discussion quelconque à cet égard; seulement il m'est permis de m'emparer de ce dont je suis témoin à chaque heure de nos débats, et du souvenir de l'un de ces derniers jours dans lequel j'ai vu M. le ministre apprenant à gouverner par la lecture d'un journal de l'opposition, qui lui révélait ses propres fautes, en lui montrant les livres indignes que par erreur il a autorisés à circuler dans les campagnes.

11 est vrai, messieurs, qu'après s'être instruit à la lecture de ce journal, M. le ministre l'a supprimé, sans doute par reconnaissance et pour montrer au pays combien il est l'ami des lumières. (Rires approbatifs à la gauche de l'orateur.)

Mais enfin, c'est là une vérité banale, qu'on ne peut connaître ce qu'est un pays qu'à la condition de la libre discussion de ses intérêts, de la libre expression de ses plaintes, même exagérées; et quand bien même il y aurait des excitations violentes, où donc serait le mal? (Réclamations.)

Est-ce que nous ne sommes pas assez forts pour les supporter? Est-ce que la vérité ne doit pas s'acheter au prix de quelques sacrifices? Est-ce que nous devons toujours nous endormir dans cette éternelle quiétude qui a pu nous faire illusion, mais qui n'a pas empêché, l'année dernière, 100,000 Arabes, qui sont des hommes

comme nous, d'avoir trouvé la mort dans d'horribles souffrances? (Très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur.)

Cette quiétude, messieurs, il importe quelquefois d'en sortir; il faut que les plaintes de ceux qui souffrent puissent arriver librement à ceux qui exercent l'autorité et qui peuvent trouver le remède. Nous ne l'avons pas trouvé assurément, et je vous l'ai dit, nous n'avions été que les échos des vœux de personnes intéressées, je vous l'ai prouvé tout à l'heure en mettant sous vos yeux les nombreuses adresses qui nous étaient arrivées d'Afrique. Mais est-ce qu'il y a quelque chose d'extraordinaire et d'excessif à réclamer ce que nous avons demandé? est-ce que c'est là, comme l'a dit l'honorable M. Jérôme David, une théorie fantaisiste, d'une application impossible, qui choque la constitution, qui est bonne pour bercer les loisirs des enfants, mais ne peut pas occuper des hommes sérieux?

Je voudrais bien que l'honorable M. Jérôme David fût au milieu de ces populations qui souffrent, qui travaillent, qui supportent les épreuves auxquelles nous échappons nous-mêmes; il verrait si le droit de se faire entendre dans cette enceinte, d'y avoir des organes, de faire connaître la vérité, mérite d'être traité avec le dédain qu'il a montré à cette tribune. (Très-bien! à la gauche de l'orateur.)

Je me demande, quand je pèse ces raisons, quand j'examine ce qu'elles peuvent valoir, et quand bien même l'honorable M. Jérôme David aurait pu m'opposer un texte, même celui de la constitution, mais est-ce qu'il n'y a pas des droits supérieurs à tous les droits, est-ce qu'il n'y a pas des vérités éternelles, des principes qui sont au-dessus de tous les caprices des gouvernements absolus? (Très-bien! très-bien! à la gauche de l'orateur.)

Est-ce qu'alors que nos concitoyens cherchent avec courage à réaliser au delà de la Méditerranée l'œuvre si difficile de la colonisation, nous avons le droit de dire : « Nous regardons notre constitution, nous ne vous connaissons pas; nous nous enfermons dans notre constitution, et nous ne voulons pas vous entendre »? Ceci me paraît singulièrement contraire aux devoirs de l'humanité auxquels nous sommes tous jaloux de ne pas manquer.

Mais ce n'est pas seulement l'humanité que blesse un pareil langage, c'est le droit et la nationalité. Est-ce que ces hommes-là ne sont pas Français? est-ce qu'ils n'ont pas des droits égaux aux nôtres? est-ce qu'ils n'accomplissent pas une œuvre plus difficile? est-ce qu'ils n'ont pas concouru à l'édification du pouvoir que vous défendez?

En vérité, messieurs, dans cette question on procède d'une façon singulière. On a bien accepté les votes de l'Algérie quand il s'agissait de constituer l'empire; mais, quand elle demande à émettre ces mêmes votes pour faire connaître la vérité sur son sort, on la

repousse, on lui dit : Qu'étes-vous? Une minorité, une fraction misérable. Nous ne connaissons de citoyens qu'autant qu'ils sont 35,000 ; quand ils sont en nombre inférieur, ils ne sont plus que des obéissances. Voilà ce qu'on lui dit.

Je n'ai besoin que de ces simples réflexions pour repousser, au nom du droit, ces arguments de texte qui ne peuvent avoir aucune valeur pour le législateur, pour le philosophe et pour le citoyen. (Vive approbation à la gauche de l'orateur.)

Mais ces arguments de texte, est-ce qu'ils peuvent , même un instant, supporter le regard? Évidemment non.

Et d'abord, messieurs, je reviens sur cette réflexion qu'il est un peu lard pour se souvenir de cet ostracisme dont vous voulez frapper nos compatriotes de l'Algérie. En 1848, est-ce qu'on s'est trouvé mal d'avoir ouvert les rangs de la représentation nationale à leurs députés? Est-ce que leur présence a été inutile? Est-ce que leur zèle, leur connaissance des affaires, leur particulière autorité, n'ont pas puissamment concouru à cette loi de 1851 qui aurait fondé la colonisation sur les assises les plus solides, si elle avait été exécutée? Est-ce que ce n'est pas seulement parce que vous avez peur de la vérité, que vous ne voulez pas que des députés de l'Algérie puissent siéger au milieu de vous? (Murmures et réclamations en face et à droite de l'orateur?)

Ainsi, en 1848 et 1849, ils sont venus au milieu de vous; puis après le coup d'État, celui que l'événement investit de la dictature les a appelés à accepter et à contrôler son pouvoir. J'ai dans les mains un extrait du décret du 2 décembre 1851 dans lequel je lis, — je le rappelle à l'attention de l'honorable M. Jérôme David qui me paraît l'avoir singulièrement oublié en opposant des chiffres et des textes à des idées, à des principes, à des règles de morale et de souveraineté...

Un membre. De morale?

M. Jules Favre. Oui de morale, car il ne peut y avoir de pouvoir moral qu'à la condition que ce pouvoir sera accepté et contrôlé ; tout pouvoir qui est imposé, qui ne subit pas de contrôle, est un pouvoir tyrannique contre lequel on a le droit de réagir. (Très-bien! à la gauche de l'orateur. — Mouvements divers.)

Voici comment, le 5 décembre 1851, on s'exprimait dans le décret qui porte cette date :

* Considérant que la souveraineté réside dans l'universalité des concitoyens, et qu'aucune fraction du peuple ne peut s'en attribuer l'exercice. »

On soumet au peuple français la formule suivante :

« Le peuple français veut le maintien de l'autorité de Louis Bonaparte, et lui délègue les pouvoirs nécessaires pour faire une consti-

tution sur les bases proposées dans sa proclamation du 2 décembre.» Or, dans la proclamation du 2 décembre, au nombre des conditions qui formaient l'élément du contrat qui s'établissait entre la nation et le prince, se rencontre celle-ci : « Il y aura un Corps législatif nommé parle suffrage universel. » Et dans cet acte solennel aucune restriction, aucune modification à la législation existante !

Le peuple dont on convoquait ainsi les comices, dont on allait accepter la volonté et qu'on proclamait souverain, c'était cet ensemble qui forme la nation française dans sa brillante et forte collectivité, non-seulement sur notre vieux sol où notre autonomie existe avec tant de grandeur, mais sur ce sol adjacent que notre main guerrière a annexé, qui forme une partie intégrante de nous-mêmes, sur l'Algérie; et la meilleure preuve, c'est que l'Algérie a été convoquée à ces comices, elle votait dans le plébiscite du 14 décembre.

Voici le pouvoir du prince Napoléon Bonaparte établi; il se modifie à la fin de 1852; à la république qui avait duré si peu, après le coup d'État, succède l'invocation à l'Empire.

Est-ce que vous croyez que l'Algérie va être écartée? Ce texte que M. Jérôme David invoquait tout à l'heure et qui n'est vraiment en face de la grandeur de ces idées et de cette discussion qu'un misérable obstacle, et qui ne peut faire hésiter un instant la pensée d'un citoyen, ce décret du mois de février 1852 existait. Est-ce que vous croyez qu'il a arrêté le souverain? En aucune façon, et, par le décret du 10 octobre 1852, le peuple français, dans sa généralité , les Algériens comme nous-mêmes, a été appelé à faire connaître sa volonté. Le décret qui a été publié, le 28 novembre 1852, dans la colonie par les soins du gouverneur général, porte que le 21 et le 22 novembre de cette année, les Français et les citoyens naturalisés de l'Algérie se sont réunis autour de cette urne que votre caprice renverse aujourd'hui , et qui subsiste d'après les principes éternels de la vérité humaine. (Approbation à la gauche de V orateur.) Ils y ont déposé l'expression de leur volonté de faire Louis Napoléon empereur. Et vous croyez que leur souveraineté s'est épuisée par là, et qu'après avoir porté le souverain sur le pavois, ils devront courber leur front devant lui, en reconnaissant qu'ils ne sont pas citoyens! (Nouvelles marques d'approbation de l'orateur.) Est-ce juste? Est-il possible de leur infliger une pareille situation?

J'ai les chiffres et je reconnais que l'honorable M. Jérôme David a eu raison de dire qu'ils n'étaient pas 35,000: ils n'étaient que 14,402. Mais 14,402, vous ne les avez pas dédaignés, vous avez compté leurs voix, avec raison, dans les 7 millions de suffrages dont vous avez parlé si souvent.

L'Algérie a contribué comme la France à constituer cette société ;

comme la France elle est française, car elle est son sang, elle est sa substance, sa personne morale; elle a son pouvoir moral. Comme la France, elle a le droit d'être représentée, et vous ne pouvez pas la chasser de cette enceinte sans une usurpation d'autorité.

Que devient, après cela, la force du texte que vous nous opposez?

Vous nous dites que la constitution a rendu le suffrage proportionnel à la population, et au nombre des électeurs inscrits. Que m'importent ces choses! messieurs, c'est la constitution que j'invoque. L'Algérie ne méconnaît pas, sous ce rapport, les lois de la métropole. C'est le Sénat qui est chargé de mettre la situation de l'Algérie en harmonie avec la législation générale, voici ce que dit l'article 27; et en me plaçant dans cette région humiliée, — je demande pardon du mot à la Chambre, c'est mon sentiment, — dans cette région humiliée des textes, en consentant à violenter ma conscience pour la soumettre à ces règles , voici l'argument par lequel je réponds à l'honorable M. Jérôme David :

Art. 27 : « Le Sénat règle par un sénatus-consulte : 1° la constitution des colonies et de l'Algérie. »

Eh bien, qu'y aurait-il d'extraordinaire à ce que le Sénat, usant du pouvoir qui lui est garanti par la Constitution, réglementât l'élection algérienne pour la représentation nationale , comme on l'a réglementée pour la nomination impériale? Qu'on m'oppose, si l'on peut, une raison sérieuse, politique , civique; quant à moi, messieurs, je n'en aperçois pas. Les Algériens ont un droit égal au nôtre, ils ont des intérêts qui ne sont pas moins sacrés, intérêts de propriété, intérêts de famille, de dignité; ils n'ont pas d'autre sauvegarde que l'opinion publique, ils n'ont pas d'autres moyens de les faire respecter que les arrêts de votre propre sagesse ; leur place est marquée ici, il y a longtemps qu'ils la réclament, nous la réclamons aujourd'hui avec le sentiment profond du droit qu'ils ont à la remplir, et nous sommes convaincus que cette réclamation sera entendue par vous. Quant à toutes les autres questions, il est aujourd'hui très-tard, et j'ai beaucoup trop abusé de votre patience pour que je les examine avec détail. {Parlez.)

Nous avons cette conviction profonde que le droit civil, que l'application de la loi, que le régime du droit commun peuvent seuls sauver la colonie des malheurs qui sont venus fondre sur elle. 11 est temps d'aviser, messieurs; on vous a longuement parlé des causes qui ont pu amener la famine, et on vous a dit que les bureaux arabes ne pouvaient être responsables ni de la sécheresse qui brûle la récolte sur pied, ni de ces essaims d'animaux destructeurs qui la ravagent. Cela est vrai; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que la vicieuse constitution de la propriété a rendu sur le territoire militaire ces

maux incurables, alors qu'en territoire civil, ils ont pu recevoir des remèdes efficaces.

Et quandj'entendais l'honorable M. Jérôme David répondre à cette objection qu'il traitait de banale : Mais les territoires civils sont les plus avantagés , il ne prenait pas garde qu'il condamnait ainsi son propre système, car pourquoi sont-ils plus avantagés? c'est parce qu'ils ont des institutions qui les protègent, et à l'abri desquelles les propriétés peuvent se fonder et se développer.

Le territoire de l'Algérie se compose de 6 millions d'hectares. Savez-vous quelle est la proportion entre le territoire civil et le territoire militaire?

Le territoire civil est de 1,532,000 hectares; le territoire militaire est de 5,469,770 hectares.

C'est avec cette égalité que le partage a été fait . tout pour la domimination militaire, et presque rien pour la domination civile!

Eh bien, cependant, sur ce petit coin de terre qui est fécondé par des institutions civiles, par des garanties, par la liberté, l'homme a pu accumuler des ressources avec lesquelles, dans une certaine mesure, il est venu au secours de ceux qui tombaient victimes de ces fléaux destructeurs. Je pourrais mettre sous vos yeux des chiffres qui vous prouveraient que l'Algérie a traversé des épreuves tout aussi douloureuses, qu'elle a eu à subir des sécheresses, des invasions de sauterelles qui ont considérablement atteint ses ressources; cependant, elle a résisté.

Elle n'a pas résisté cette fois, on a raison de vous le dire, parce que les silos avaient été détruits; ils ont été détruits surtout à la suite de l'insurrection de 1864, et l'on sait très-bien que nos colonnes mobiles ont tout ravagé, coupé les oliviers au pied et dispersé les silos. (Réclamations.) Et quand nous jetons les yeux sur la proportion des terres ensemencées, il est difficile que nous n'éprouvions pas une vive inquiétude, et que nous n'appelions pas la sollicitude du gouvernement sur des faits qui la méritent aussi fort.

Ainsi, les ensemencements ont été constamment en diminuant depuis quelques années : en 1863, 2,451,000 hectares; en 1864, 2,276,000; en 1865, 1,713,000; en 1867, 1,255,000.

Voilà quel est le recul de la culture sur nos possessions algériennes. La diminution du bétail est dans une proportion plus forte encore : de 11 millions, les têtes de bétail sont descendues au-dessous de 6 millions dans les tribus. Et c'est dans cette situation que nous ne demanderions pas avec instance la modification de la propriété; que nous ne verrions pas dans cette réforme réclamée par la colonie tout entière un remède à ce mal qui n'est pas seulement celui du passé, mais celui de l'avenir, et qui nous menace encore, car la récolte

actuelle consommée, nous pouvons tomber dans les mêmes embarras, nous sommes en face de difficultés énormes.

On nous disait dans la discussion du mois de mars 1868 que 40,000 Arabes avaient été appelés aux travaux des champs. J'ai là les chiffres officiels : dans la province d'Alger 1,250; un peu moins de 1,200 dans la province d'Oran; en sorte que le gouvernement a été trompé quand il a présenté ses chiffres-, malheureusement ils sont inexacts. Nous sommes en face, je le répète, de difficultés qui peuvent être considérables et auxquelles il faut virilement opposer un remède efficace. Pour nous, messieurs, le remède est dans l'application du droit commun, dans les institutions civiles et la législation de la métropole. Nous croyons que sur cette question comme sur toutes les autres, la philosophie et la science ont démontré l'impuissance de la force ; qu'il ne peut y avoir pour les sociétés humaines d'autres conditions de prospérité, de grandeur et d'éclat que dans la dignité individuelle et dans l'essor de l'âme, favorisé par la liberté. Ce sont là, messieurs, les idées qui doivent être appliquées à l'Algérie. Il est temps de le faire, car souffrir plus longtemps un régime qui a été condamné par les faits, c'est en accepter la complicité et la responsabilité, et je les repousse de toutes mes forces. (Vive approbation à la gauche de l'orateur,)

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