POLITIQUE EXTÉRIEURE
Interpellation sur la politique extérieure. Régence de Tunis, Allemagne, Italie,
île de Crète.
Messieurs,
Ce n'est pas sans une grande hésitation que je prends la parole, et j'aurais désiré qu'une personne plus autorisée que moi adressât au gouvernement les questions qu'il me paraît tout à fait nécessaire de soulever. Non pas que je pense le moment actuel bien choisi pour traiter d'une manière générale toutes celles qui intéressent notre politique extérieure. Leur gravité n'a pas besoin d'être démontrée, puisqu'elles touchent à la fois à la dignité et à la sécurité du pays, qu'elles intéressent profondément ses finances, sa population, et que, dès lors, elles sont à tous égards dignes de votre sollicitude et de vos préoccupations.
Mais, messieurs, il y a deux raisons qui, suivant moi, m'interdisent à cet égard un développement complet : l'une, dont le gouvernement me semble responsable, et dont je lui demande la permission de lui faire un reproche ; l'autre, qui lui est supérieure, et qui semble tenir à la nature même des faits.
La première de ces raisons est tirée du peu de temps qui nous reste avant la dissolution du Corps législatif. Nous sentons tous, — et il est extrêmement difficile de lutter contre un courant qui se compose de sentiments parfaitement légitimes, — nous sentons tous que nous ne pouvons pas prolonger ces débats. Non pas, messieurs, que nous manquions d'autorité; c'est une thèse que personne ne voudrait soutenir, et tant que le Corps législatif est assis sur les bancs où l'a placé
le suffrage universel, il conserve son caractère et sa puissance. Mais il est clair que nous devons beaucoup à ceux que nous avons l'honneur de représenter, que le temps qui nous sépare de leur verdict est extrêmement court, et que peut-être nous ne pouvons mieux remployer qu'en discutant les intérêts du pays dans cette enceinte ; mais c'est à cet égard que je prends la liberté de reprocher au gouvernement de nous avoir placés dans un étroit passage, et de ne l'avoir point davantage élargi en nous convoquant un peu plus tôt.
Ceci, messieurs, n'est point à titre de récrimination, mais seulement pour bien constater que si nous n'entrons pas plus avant dans une discussion aussi importante, ce n'est point par abandon ni par un sentiment d'impuissance, mais par une raison de sagesse un peu forcée.
Quant à la seconde raison, je disais qu'elle tenait à la nature même des faits, et je n'ai pas besoin, pour justifier cette proposition, d'entrer dans de longues explications.
Malheureusement la situation politique de l'Europe est actuellement mal définie; il règne, dans les complications dont cette situation se compose, des obscurités qui jusqu'ici n'ont pas été dissipées.
Est-il possible de le faire à l'heure actuelle? Ne rencontrerionsnous pas, si nous voulions entreprendre une pareille tâche, des négociations d'une nature délicate, qu'on nous opposerait et qui arrêteraient notre parole, alors qu'on nous dirait qu'une témérité peut entraîner des conséquences fâcheuses? Je ne crois pas que cette observation puisse s'appliquer à toutes les affaires qui nous préoccupent; cependant elle touche aux principales, et c'est une raison de demeurer dans une grande réserve. Et, si je ne me trompe, les affaires qui doivent surtout vous préoccuper touchent à la fois à l'Allemagne, à l'Italie et à l'Orient.
Ne concevez, messieurs, aucune espèce de crainte; les trois mots que je viens de prononcer ne sont pas un programme, et leur énonciation semble être à l'avance corrigée par les observations préliminaires que j'ai eu l'honneur de vous soumettre.
Cependant il n'est pas inutile de dire un mot, mais un mot trèsdiscret, des deux premières questions et d'insister très-brièvement encore sur la troisième. Et pour que la Chambre me permette d'accomplir ce dessein aussi rapidement que possible, je lui demande la permission de l'entretenir tout d'abord d'une affaire essentiellement spéciale, mais qui touche cependant de trop près à des intérêts français trop respectables, pour que je ne prenne pas la liberté de solliciter de M. le ministre des Affaires étrangères des explications qui nous puissent rassurer, s'il est possible; je veux parler des négociations qui sont engagées avec la régence de Tunis pour le paye-
ment des intérêts en souffrance, de l'emprunt qui a été contracté par le chef de cet Etat.
Vous vous rappelez, messieurs, que j'ai eu l'honneur, l'année dernière, de vous entretenir de ce sujet essentiellement spécial. Je ne reviendrai pas sur son exposé, vous le connaissez, et je me contente de prendre les choses au point où nous les avons tous laissées.
Vous vous rappelez que l'année dernière j'ai eu l'honneur d'adresser à M. le ministre des Affaires étrangères, au moment de la discussion du budget, une question sur les négociations avec la régence de Tunis. M. le ministre des Affaires étrangères me fit connaître à cette époque que, grâce à son intervention, le ministre du bey avait consenti à organiser une commission dans le but de reconstituer les finances du pays.
Assurément, si jamais une entreprise fut à la fois nécessaire et difficile, c'était bien celle que s'était imposée M. le ministre des Affaires étrangères.
Il serait beaucoup trop long de vous faire comprendre, même brièvement, tous les désordres, tous les vices essentiels dont est affligée l'administration de ce malheureux pays. Je pourrais dire qu'il en est encore au despotisme pur, et ceci suffirait pour justifier les condamnations les plus sévères.
Mais en ce qui concerne ses finances, il faut ajouter que le despotisme se complique du favoritisme le plus incompréhensible. Les impôts, à vrai dire, n'existent qu'à l'état patriarcal; ils se payent par les contribuables au moyen de véritables exactions. Ce sont des impôts de consommation et de monopole.
Seulement ces impôts de consommation, — je parle des impôts antérieurs, et non pas des douanes qui n'occupent, dans la régence, qu'une taxe tout à fait secondaire, — ces impôts de consommation et de monopole sont en général laissés aux mains de quelques fermiers, quelquefois d'un seul, qui se trouve ainsi absorber dans son propre patrimoine la totalité delà richesse publique, sauf à en rendre compte à son souverain. Or, ce souverain, qui est certainement un des plus puissants sur ses sujets, puisqu'il dispose de leurs existences comme de leurs fortunes, en matière de finances, si je suis bien informé, est l'un des moins exigeants. Il se contente, en effet, pour lui et sa maison, d'une somme d'un million de francs par année; tout le reste demeure dans les mains du fermier général, qui est chargé de pourvoir à toute l'administration. Or, comme il n'y a pas d'administration, vous comprenez que la situation de ce fermier général est excellente et lui permet d'absorber la totalité des revenus de l'État.
C'est là, messieurs, une constitution financière qui appelle au plus
haut degré le zèle et l'intelligence des réformateurs. Et je comprends fort bien que la tentation ait été très-forte pour M. le ministre des Affaires étrangères, d'autant plus qu'il semblait y avoir de la part de celui qui était le plus intéressé à perpétuer ces abus, comme une tendance salutaire à les supprimer.
En effet, sans vouloir revenir sur des explications complètement inutiles, la Chambre peut se rappeler, et M. le ministre le sait encore mieux, que c'est de la part du ministre tout-puissant de la régence que paraissent être venues ces idées de réformes. Elles avaient été accueillies avec une satisfaction naturelle, et elles devaient avoir pour conséquence, non pas seulement le bien-être des populations qui en auraient joui, mais encore et surtout, et c'était là, messieurs, notre véritable préoccupation, le payement des intérêts en retard. C'était une sorte de réhabilitation de la faillite à laquelle le régent de Tunis s'est résigné de bonne grâce.
Malheureusement ces excellentes dispositions du principal ministre n'ont pas porté leurs fruits, et reprenant les choses où je les avais laissées, je demande à M. le ministre ce qu'il est advenu depuis. On nous a distribué, dans la communication qui nous a été faite, différentes dépêches que je ne veux pas lire à la Chambre, ayant dit que je voulais examiner toutes les questions sommairement. Probablement que la plupart des membres de la Chambre ont parcouru ces documents. Voici ce qu'ils nous ont appris : c'est que M. le ministre ne cessait pas d'être zélé pour nos intérêts, mais que, en même temps, il me permette de le lui dire, il ne cessait pas d'être joué.
Ainsi, au mois de mai 1868, alors que les négociations nous sont connues par ces documents, l'administration française insiste pour que le projet de réformes soit mis à exécution. Et alors, démasquant sa pensée secrète, le principal ministre de S. A. le bey fait connaître que ces réformes sont absolument impossibles, se donnant un démenti à lui-même , revenant sur ses idées de civilisation et retournant paisiblement à la barbarie. Quant à nos créanciers, messieurs, ils sont dans l'impossibilité de se faire payer, puisque le système qui prévaut ainsi dans la régence les prive de toute espèce de ressources.
Il est vrai que dans le contrat d'emprunt on avait stipulé des garanties. Je ne parle pas seulement de celles que pouvait inspirer, que pouvait faire naître l'engagement d'un prince, d'un monarque, d'un souverain. On avait demandé et obtenu des garanties positives, c'est-à-dire la délégation d'une certaine nature d'impôts et notamment de ceux qui se perçoivent sur les olives et sur les céréales.
M. le ministre a donné à son agent les ordres les plus précis pour que la perception de ces impôts fut surveillée. Quelle a été la conséquence de sa sollicitude?
Hélas! il faut bien l'avouer, avec les dépèches que M. le ministre a bien voulu nous communiquer, il a abouti, comme son honorable ci regretté prédécesseur, à un complet aveu d'impuissance. Et la correspondance constate que les Tunisiens, — je ne parle, bien entendu, que de ceux qui gouvernent, — se moquent de nous avec le sangfroid le plus parfait.
Ainsi, voilà quelle est l'analyse de ces correspondances. M. le ministre écrit à son agent : « Vous devez surveiller la perception des impôts. » L'agent va auprès du ministre qu'on appelle le Kasnadar et lui dit : « H ne faut pas que ces impôts soient perçus sans que le produit en soit versé dans nos mains. — C'est incontestable », répond le Kasnadar. Et en même temps il envoie secrètement l'ordre d'anticiper les impôts par une perception prématurée. Et quand nous faisons des observations, il nous répond : « L'impôt n'est pas perçu » , alors que les malheureux propriétaires sont jetés en prison quand ils ne veulent pas l'acquitter par avance.
Tel est le triste tableau des négociations qui ont été engagées entre. le cabinet de France et le cabinet de Tunis, et qui aboutissent, ainsi que j'avais l'honneur de vous le dire, à cette déclaration qui est extrêmement pénible et qui cependant est la vérité même.
Jel'emprunteà la dernière dépêche que je rencontre dans ces documents; elle porte la date du 29 octobre 1868, et elle se termine ainsi :
« Nous sommes parfaitement édifiés sur la valeur de ces arguments, toujours les mêmes, toujours aussi peu admissibles; mais quelle que soit la persistance du gouvernement tunisien à recourir aux moyens dilatoires, nous en apporterons une plus grande encore à faire valoir nos droits et à exiger les satisfactions qui nous sont dues. Je ne disconviens pas que la tâche qui nous incombe ne soit très-ingrate ; vous ne devez pas vous laisser rebuter cependant par la nécessité de revenir sans cesse sur les mêmes arguments, et de recommencer constamment le même travail. »
Eh bien! j'en demande pardon à M. le ministre des Affaires étrangères, mais ce travail a un nom dans la langue française, et c'est l'histoire grecque qui nous le fournit : c'est le travail de Pénélope. Il est clair que l'agent de M. le ministre des Affaires étrangères est animé des mêmes sentiments que lui, du même zèle, de la même sollicitude; il fait des remontrances, elles sont écartées; on se joue de lui, comme on se joue du cabinet français.
Dès lors, je demande à M. le ministre des Affaires étrangères si l'on se contentera d'argumenter sans cesse ; si ces arguments, qui sont toujours méconnus par ceux auxquels on les adresse, ne sont pas une véritable dérision, et si l'on ne finit pas par désespérer à force d'espérer toujours. (Sourires sur quelques bancs.)
Telle est la situation à laquelle nous sommes réduits.
M. le ministre veut-il qu'il en soit ainsi ? C'est la question que je prends la liberté de lui adresser, et je la lui pose au nom des intérêts que je déclarais tout à l'heure très-respectables.
Je ne veux rien exagérer. Je reconnais que l'emprunt qui a été émis sur la place de Paris était accompagné de conditions et de promesses qui auraient dû écarter les hommes véritablement sages de la souscription. Mais je ne peux pas cependant me dissimuler, ni dissimuler à la Chambre que cet emprunt n'a été possible qu'avec l'autorisation et l'attache du gouvernement. Le gouvernement a la possibilité d'écarter de semblables opérations; il ne l'a pas fait.
J'aperçois de la part de MM. les ministres un signe de dénégation, et j'avoue qu'il me surprend. Qu'il soit impossible à MM. les ministres d'intervenir dans les contrats privés, il n'y a aucun doute à cet égard ; mais alors qu'une puissance étrangère s'adresse aux capitalistes français, qu'elle demande à ce que l'emprunt soit coté à la Bourse, le gouvernement peut opposer son veto, et il faut qu'il en soit ainsi, car il est le gardien de l'épargne française, et il pourrait se présenter des circonstances dans lesquelles il serait non-seulement imprudent, mais encore souverainement impolitique, de permettre à une puissance étrangère de venir puiser dans les capitaux français.
Ainsi le gouvernement a autorisé cette souscription. Quand je disais qu'il y avait mis son attache, peut-être allais-je trop loin; je parlais seulement de l'attache qui résulte de la permission donnée à ceux qui avaient ouvert la souscription, de faire coter les titres à la Bourse. 11 n'en est pas moins vrai que la plupart de ceux qui ont souscrit cet emprunt sont clans la position la plus humble et qu'ils y ont compromis leur patrimoine. C'est une question vitale que celle de savoir s'ils pourront rentrer dans ce qu'ils ont avancé. Le gouvernement l'a senti, et je n'ai pas mis sous vos yeux, pour ne pas abuser de vos instants, la partie de la dépêche dans laquelle il déclarait qu'il comptait faire sa propre affaire du payement des intérêts et du remboursement du capital.
C'est là, de la part du gouvernement, un langage très-louable, et je suis bien loin de le condamner, pas plus que je ne demande au gouvernement de faire la guerre au bey de Tunis pour obtenir le remboursement qu'on nous refuse ; mais entre la guerre et des remontrances inutiles, il peut y avoir des arguments qui ne soient plus seulement diplomatiques et qui peuvent être bons à employer.
Je demande à M. le ministre des Affaires étrangères, si ce n'est pas une indiscrétion, quels sont ses desseins; je le lui demande, je le répète, parce que cette interrogation répond à des intérêts légitimes,
à des intérêts qui sont en souffrance, qui sont alarmés, et qui ont confiance dans la sollicitude de M. le ministre des Affaires étrangères.
Voilà ce que je voulais dire en ce qui concerne cette question spéciale de Tunis. La Chambre me pardonnera d'avoir appelé l'attention de M. le ministre des Affaires étrangères sur l'état des négociations et de lui avoir demandé s'il est possible d'espérer, dans un délai assez bref, ou du moins dans un délai quelconque, une solution favorable, car il y a déjà environ 12 millions arriérés sur lesquels la France n'a reçu qu'une somme de 300,000 francs.
Évidemment, messieurs, les choses ne peuvent rester en cet état. M. le ministre des Affaires étrangères trouve bon d'engager le gouvernement dans une négociation; cette négociation doit aboutir, et il faut qu'en face de la résistance déloyale et des procédés de mauvaise foi du gouvernement tunisien, la France ne se laisse pas plus longtemps jouer.
Ceci expliqué, permettez-moi de dire un mot sur les deux premiers points que je touchais tout à l'heure; et si je prononce ce mot maintenant, c'est pour n'y pas revenir une autre fois.
Je disais qu'il y avait des raisons d'une nature délicate qui nous commandaient une certaine réserve ; elles ne me paraissent cependant pas de nature à expliquer l'abstention de la part du gouvernement, de toute espèce de communication relativement à l'Allemagne.
Si le gouvernement pouvait espérer que nous ne recevions aucune indication extérieure, s'il était le maître de la publicité, je comprendrais, jusqu'à un certain point, par quel excès de prudence timorée il aurait exclu de la publication du Livre jaune toute espèce de documents diplomatiques relatifs au cabinet de Berlin.
Mais, malheureusement, ou plutôt heureusement, il n'en est pas ainsi. Ces documents arrivent de tous côtés : je les ai recueillis avec soin, et si je ne veux pas les mettre sous les yeux de la Chambre, c'est par cette excellente raison que vous avez présentée, que je craindrais d'en tirer un avantage trop grand pour une solution qui peut être encore incertaine et sur laquelle il nous est difficile de nous expliquer.
L'impression que ces documents nous ont causée à tous, j'en suis sûr, c'est que, du côté du cabinet de Berlin, il n'y avait ni provocation ni menace. J'ai peut-être tort de laisser tomber ces mots de cette tribune, mais je ne veux pas parler de provocations et de menaces directes, car la France ne les supporterait pas. Si je voulais mettre sous vos yeux le langage des dépêches qui nous sont parvenues par les papiers étrangers, celui qui a été tenu par M. de Bismarck au parlement allemand, je crois qu'il me serait facile de justifier celte proposition qu'en apparence, — et les apparences, quand elles ne sont pas démenties par la réalité, peuvent seules gouverner les détermi-
nations auxquelles nous devons nous arrêter, — qu'en apparence, tout est pacifique du côté du cabinet de Berlin, et qu'on ne peut voir aucune raison de se défier de sa sincérité. Cela ne veut pas dire que le cabinet de Berlin ne poursuive pas son œuvre, que cette œuvre n'ait pas le caractère qu'on a plus dune fois qualifié à cette tribune ; mais on peut affirmer que le cabinet de Berlin ne cherche aucune querelle, et que, si une querelle venait à naître dans l'état de choses actuel, ce ne serait pas par son fait.
De là je tire cette conséquence que le cabinet français peut ne pas se contenter de vaines déclarations en matière de paix, qu'il peut aller plus loin. On nous a traités souvent d'esprits chimériques, quand nous avons demandé qu'on diminuât l'importance des armements, et j'entendais à une de vos dernières séances l'un des ministres les plus autorisés, — ils le sont tous assurément; — mais en matière de budget, il faut reconnaître que l'honneur appartient à M. le ministre des Finances,— dire que pour que des assurances de paix soient efficaces, que pour arriver à un désarmement, il faut être deux. Cela est incontestable; mais ce que je me permets de répondre respectueusement à M. le ministre des Finances, c'est que, pour être deux, il faut souvent que celui qui est seul sache amener son interlocuteur à l'opinion qu'il partage. 11 y a pour cela des moyens qui sont efficaces, et je crains que la France ne les ait pas suffisamment employés.
.le ne veux pas entrer dans la discussion de cette question, qui nous conduirait trop loin, et je me contente, par l'expression de mon opinion personnelle et de ma conviction profonde, de dire à la Chambre et au pays qui nous écoute qu'à l'heure où nous parlons il ne peut y avoir de causes sérieuses, je dirai de prétexte de guerre, si ce n'est un intérêt qui ne serait pas un intérêt véritablement national. (Approbation à gauche.)
Je n'en veux pas dire davantage en ce qui concerne l'Allemagne ; et vous voyez que j'ai tenu ma parole d'indiquer seulement les questions sans même les effleurer.
Je serai plus court encore en ce qui concerne l'Italie, et cela par cette raison que le sujet auquel je toucherais pourrait amener dans cette Chambre des discussions que, d'un commun accord, nous croyons sage de complètement écarter. Seulement, il m'est permis de regretter encore que le gouvernement, sur ce point, ait été aussi sobre de communications. Nous l'avons regretté, non pas qu'il entrât clans notre dessein de soulever cette discussion, mais parce que nous aurions été bien aises d'être éclairés par lui. Nous l'avons été par d'autres, et nous avons vu que les déclarations qui avaient été prononcées à celle tribune pouvaient se trouver atténuées par des communications diplomatiques d'une très-grande valeur, et de nature à rétablir la vérilé
des situations qui avaient été peut-être singulièrement exagérées.
Je n'en veux pas dire davantage sur ce point, si ce n'est que le gouvernement français s'est engagé à renoncer, je ne dis pas à la protection du pouvoir temporel du Pape, — je ne touche pas à cette question, — mais à l'occupation du territoire des États pontificaux, aussitôt que la sûreté du Saint-Père serait à l'abri de toute atteinte. Je prends la liberté de faire remarquer au gouvernement qu'en maintenant son occupation, il apprend à l'Europe que la sécurité du Saint- Père n'est pas encore entière. (Dénégations sur quelques bancs.)
Or, comme cette sécurité ne me paraît menacée d'aucun côté, le gouvernement, par le secours qu'il prête à Sa Sainteté, irait peut-être indirectement contre le but qu'il se propose d'atteindre.
Je me contente donc de rappeler cet engagement, de dire que son exécution intéresse au plus haut degré le repos du pays et en même temps le bon ordre de ses finances; je crois qu'il touche à des questions plus élevées encore, que le moment ne me paraît pas venu de discuter et que je réserve pour nos successeurs.
Il me sera impossible d'être aussi bref en ce qui concerne la question d'Orient. Si cependant la Chambre jugeait à propos de ne pas entendre ces explications (parlez! parlez!), je ne veux pas la prendre par surprise, j'en ai pour quelques minutes, et je lui demande la permission de lui dire tout ce qui me paraît nécessaire. (Parlez!)
Quand je parle de la question d'Orient, je veux parler exclusivement de la question de la Grèce. La question d'Orient est très-vaste ; si nous voulions, messieurs, l'aborder dans son ensemble comme dans ses détails, il faudrait interroger beaucoup de documents et faire valoir de nombreuses considérations. Mais, en ce qui touche la Grèce, le débat peut se restreindre, et c'est uniquement à la situation qui lui est faite par les derniers événements, et surtout par les dernières négociations politiques, que je veux m'attacher.
Que la Grèce soit digne, non pas seulement de nos sympathies, mais encore de notre protection diplomatique et politique, c'est ce que nul ne saurait contester. La Grèce, elle est notre œuvre, elle est née d'un enthousiasme qui a laissé une page brillante et glorieuse dans l'histoire.
11 est possible même que la génération actuelle ait peine à le comprendre ; ceux qui en ont été les témoins sentent encore au fond de leur cœur une émotion qui n'est pas complètement dissipée. La Grèce réclamait son indépendance, au nom de l'humanité d'abord, en invoquant ensuite les liens religieux qui l'attachaient à la France, en faisant valoir les services qu'elle pourrait lui rendre dans une conflagration européenne. Il y avait ainsi, à la secourir, une sorte d'interversion aux traditions séculaires qui avaient jusque-là prévalu, puisque
c'était un échec et une diminution cle puissance de la Porte ottomane. Mais, messieurs, la France y était entraînée par des sentiments généreux, à ce point que le gouvernement dut s'y associer, impuissant qu'il aurait été à y résister.
Voilà, messieurs, comment la Grèce est née. Je ne veux pas dire qu'en ce moment les traités qui ont assuré son existence politique ont manqué de prévoyance : j'en aurais cependant bien envie, car en les interrogeant et en comparant les déclarations qu'on y trouve avec l'obligation pratique de la création du royaume de la Grèce, il me semble qu'il était facile à des esprits sagaces de pressentir les difficultés auxquelles ce jeune Etat allait être exposé. Je n'en veux pas faire l'historique devant vous, cela est complètement inutile, et je me contente de rappeler que lorsque la guerre cle Crimée éclata, la France ne se départit pas des sentiments d'intérêt et de protection qu'elle a toujours conservés vis-à-vis de la Grèce, et sur ce point le langage de la diplomatie fut aussi explicite que possible.
La guerre de Crimée avait surtout pour objet d'arrêter la puissance envahissante de la Russie. Mais par cela même qu'elle concourait à affermir la domination de la Porte Ottomane, elle pouvait inspirer certaines inquiétudes à la Grèce.
Voilà comment les deux puissances alliées, l'Angleterre et la France, cherchèrent à les dissiper, par des déclarations qui ne peuvent laisser aucun doute sur nos intentions; voici, en effet, ce que disait M. Drouyn de Lhuys dans une dépêche qui porte la date du 13 janvier 1864 :
« Protéger et défendre la Turquie, sans obtenir d'elle un retour de garanties pour nos frères d'Orient, ce serait comme un abandon des traditions religieuses de l'Europe, et je comprends que les consciences s'en soient émues. »
Et lord Clarendon était encore, permettez-moi de le dire, plus explicite-, il disait, en effet, dans sa dépêche à lord Strafford : • Oue la Turquie ne peut avoir de garantie de son existence, comme Etat indépendant, qu'en se conciliant l'attachement de ses sujets chrétiens et en les intéressant à sa conservation; que quand même la Turquie surmonterait les difficultés de la crise actuelle avec l'aide de ses alliés, elle ne peut pas compter sur l'assistance étrangère comme sur une ressource permanente, mais qu'elle doit se créer une défense plus sûre dans l'affection de la partie la plus intelligente, la plus active et la plus entreprenante de ses sujets ; qu'il est impossible de supposer que la moindre sympathie puisse être ressentie par les chrétiens pour le pouvoir qui les gouverne, tant que, dans leurs affaires de chaque jour, les chrétiens feront l'épreuve de l'infériorité de leur condition, comparée à la condition de leurs cosujets musul-
mans, tant qu'ils seront convaincus que c'est en vain qu'ils demandent justice pour les torts qui leur sont laits, soit dans leurs personnes, soit dans leurs propriétés, et cela parce qu'ils sont regardés comme une race dégradée, indigne d'être mise sur le même pied que les sectateurs de Mahomet. »
Je ne crois pas qu'il y ait dans cette enceinte une seule personne qui puisse désavouer la sagesse et la fermeté de ces paroles; leur élévation est grande, car elles prouvent qu'au moment où elles étaient prononcées, les chrétiens résidant sur le territoire ottoman étaient condamnés à une sorte d'ostracisme permanent, qu'ils étaient les parias de ce gouvernement, complètement placés, à raison de la religion qu'ils professent, en dehors de toute espèce de droit commun. Et c'était là, messieurs, la vérité pure, vérité qui indignait, à bon droit, la conscience de ceux qui avaient l'honneur de diriger les intérêts de la France et de la Grande-Bretagne; vérité qui était proclamée bien haut, afin que, prenant ainsi possession des esprits, elle put les ramener à un sentiment plus équitable de la situation de ces malheureux captifs.
Aussi, messieurs, après nos triomphes en Crimée, lorsqu'à la guerre succédèrent les négociations, dans le traité de 1856, M. le comte Walewski, qui avait l'honneur de présider le congrès, fit entendre des paroles qui seront toujours utiles à rappeler dans de semblables questions, car elles prouvent et le droit incontestable de la France et le sujet d'application de ce droit; elles prouvent son éternelle sollicitude pour ces malheureux qui sont sacrifiés à une domination aveugle, fataliste, laquelle n'a perdu quelque chose de sa barbarie qu'à raison de la contagion inévitable de la douceur des mœurs et du progrès de la civilisation, mais qui n'en demeurent pas moins exposés à tous les caprices, sans que le malheureux chrétien ait aucune espèce de garantie, ainsi que le disait très-bien lord Clarendon, ni pour ses biens, ni pour sa personne.
Aussi, dans la séance du 8 avril 1856, voici comment le président du congrès s'expliquait : « II appelle l'attention de l'assemblée sur des sujets qui demandent des solutions et dont il peut être utile de s'occuper afin de prévenir de nouvelles complications et d'assurer pour l'avenir le repos du monde... Le congrès n'ignore pas que l'état dans lequel se trouve aujourd'hui la Grèce est loin d'être satisfaisant... »
Et dans une autre séance, il prenait acte de l'adhésion, au moins tacite, donnée à ces vérités par tous les autres plénipotentiaires, que personne n'avait contesté la nécessité de se préoccuper sincèrement d'améliorer la situation de la Grèce, et que les trois autres cours protectrices avaient reconnu l'importance de s'entendre entre elles à cet égard.
Voilà, messieurs, la situation qui était révélée par les hommes les plus compétents en 1856, et voilà comment la main puissante de la France, après avoir protégé la Turquie contre les envahissements delà Russie, s'étendait aussi pacifiquement sur la Grèce, pour que ses droits fussent respectés; et certes elle était bien en mesure, après les services considérables qu'elle avait rendus à la Porte Ottomane, d'exiger d'elle un traitement un peu plus humain vis-à-vis des sujets chrétiens.
Je reconnais qu'elle l'a essayé; seulement, ici encore, elle me paraît avoir à peu près complètement échoué, et je n'en veux donner d'autre preuve que les événements qui éclatent dix ans après; je veux parler de l'insurrection de Crète, qui a été, comme vous le savez, le point de départ du dernier événement auquel je vais venir.
L'insurrection de Crète a-t-elle eu pour cause les menées souterraines de quelques aventuriers, l'ambition du gouvernement grec, ou bien, au contraire, n' a-t-elle pas éclaté spontanément à la suite de vexations intolérables, de mauvais traitements que la population avait à subir et contre lesquels elle se révoltait?
C'est une question qui n'a besoin que d'être posée pour être résolue, car sa solution résulte des documents mêmes qui, l'année dernière, nous ont été distribués par le gouvernement.
Il est bien clair que les plaintes des Cretois ont reçu l'assentiment de presque toutes les puissances, et que la France a fini par reconnaître leur légitimité.
,1e ne veux pas, messieurs, mettre sous vos yeux les procès-verbaux qui consacrent ces faits, ce serait abuser de votre bienveillance; je les tiens pour constants. Seulement je rappelle ce que j'ai eu l'honneur de dire l'année dernière à cette tribune : que sur ce point important et au moment où a éclaté un événement qui, malgré son caractère restreint, pouvait arriver à troubler la paix du monde, la France a semblé hésiter, qu'elle n'a pas eu là une politique en forme, qu'elle en a eu en réalité trois successives et contradictoires.
La première a été la désapprobation formelle de l'entreprise des Cretois. Vous vous rappelez que, précisément à cette époque, M. le ministre des Affaires étrangères venait d'être appelé à ses hautes fonctions; il quittait l'ambassade de Constantinople, et, en venant à Paris, il crut devoir s'arrêter dans la capitale de la Grèce. Il eut là une entrevue avec le jeune roi: il lui fit connaître la désapprobation formelle du gouvernement français ; il lui affirma que jamais le gouvernement grec non plus que les Cretois ne seraient appuyés dans cette entreprise, et il laissa ainsi le cabinet grec dans la stupéfaction. Je dis dans la stupéfaction, car c'était une opinion, probablement énoncée, mais c'était une opinion générale en Grèce que la France avait été sympathique à la révolte de la Crète.
On était allé beaucoup plus loin. Je ne veux pas entretenir la Chambre de détails qui, n'ayant point un caractère officiel, pourraient être contredits; mais je ne crains pas d'affirmer que cette déclaration de M. le ministre causa au cabinet d'Athènes un grand chagrin et une véritable surprise.
Mais je me hâte d'ajouter que lorsqu'il fut à Paris, s'étant mis en communication avec les chanceliers d'Europe, M. le ministre modifia complètement son opinion-, à ce point que, sur les instigations du cabinet autrichien, — et M. le ministre actuel des Affaires étrangères connait toutes ces dépêches auxquelles je ne fais qu'allusion sans citer, — sur les instigations du cabinet autrichien, auquel se joignit celui de Berlin, et par une conversion à coup sûr fort étrange, M. le ministre en arriva non-seulement à faire des remontrances à la Turquie, mais encore à faire une proposition de cession de l'île de Crète au profit de la Grèce.
Toute l'Europe connaît ces choses, et dès lors vous voyez la distance qui sépare l'une de l'autre ces deux politiques : c'est un oui et un non, c'est l'affirmation et la négation; car si l'Europe était intéressée à ce que l'île de Crète ne restât pas plus longtemps entre les mains de la Porte Ottomane, il est clair que la Crète avait raison de secouer ce joug odieux, puisque l'Europe était de complicité avec elle.
Eh bien, vous savez quelle fut la réponse de la Porte Ottomane; elle fut à la fois ferme et fière : elle rappela que la Crète faisait partie de l'empire ottoman depuis les traités, qu'on pouvait la lui arracher, mais qu'elle ne la céderait pas.
En présence d'une semblable déclaration, il fallait recourir à ce qu'on peut appeler au Palais un parti subsidiaire, on ne réclama plus la cession de ce territoire, mais on demanda à intervenir dans l'administration intérieure de la Turquie, en ce qui touche, bien entendu, la Crète, et vous vous rappelez ce mémorandum que j'ai là, que je ne lis pas, qui porte la date du 29 octobre 1867, mémorandum dans lequel la Prusse, la Grande-Bretagne, l'Autriche et la France interviennent à la fois pour demander à la Porte Ottomane de traiter la Crète avec plus d'humanité et d'administrer ces malheureuses populations au lieu de les dépouiller, de sillonner cette île de routes qui permissent les communications, et, en un mot, de mettre fin à ce régime intolérable, qui serait tôt ou tard la cause d'une nouvelle insurrection.
En même temps, vous le savez encore, je rappelle ces faits trèssommairement, non-seulement le gouvernement français donnait à la Grèce ces témoignages inattendus de faveur ; non-seulement il entrait dans les négociations pour se déclarer très-nettement contre
la Parte Ottomane, mais encore il tolérait les entreprises qui se taisaient à ciel ouvert et les comités dans lesquels on levait des hommes et Ton recueillait de l'argent et des armes, et vous n'avez point oublié, messieurs, ces valeureux marins qui, à la faveur de la brume, avec des balancelles, au risque de la vie et en bravant le blocus qui enfermait l'île de Crète, allaient jeter sur ces malheureux rivages des hommes et des fusils.
Toutes ces choses étaient sues de la France. Je ne dis pas qu elle les approuvât officiellement, mais c'est alors qu'elles s'accomplissaient qu'elle tenait ce langage en complète contradiction avec celui qu'elle avait fait entendre au mois d'août 1866.
Gomment trouverez-vous étonnant que l'insurrection de Crète ait continué? Comment trouverez-vous étonnant que la Grèce ne s'en soit pas désintéressée? Je ne veux pas rechercher par quelle cause secrète la Turquie a tout à coup pris une attitude qui semblait démentir tous ses précédents. Jusque-là elle s'était épuisée en vains efforts sur ce petit morceau de terre qui avait été arrosé de tant de sang généreux. Mais bientôt elle s'en prit au gouvernement grec lui-même, et vous connaissez l'ultimatum qu'elle lui fit signifier. La Grèce résistant, ce fut alors que la France et les autres puissances intervinrent.
Ici, bien loin de blâmer le gouvernement, je suis très-prêt à le remercier. Il m'est difficile d'admettre que la conférence à laquelle il a été procédé ait eu une très-grande efficacité : elle n'a résolu aucune question, elle les a toutes ajournées. Cependant, messieurs, toutes les fois qu'il s'agit de la paix ou de la guerre, il serait bien injuste de ne pas savoir gré aux gouvernements mêmes de leurs bonnes intentions dans de pareilles questions, quand elles se débattent dans une situation semblable à îa nôtre qui pourrait amener un vaste embrasement. Au milieu de tant de questions indécises, de tant de confusions, de tant de passions qui s'ignorent elles-mêmes, bien qu'elles soient sur le point de s'entre-déchirer, quand on rencontre un gouvernement qui, par un moyen quelconque, arrive à ajourner une lutte, on doit, je le répète, accueillir sa décision avec satisfaction.
La pensée de la conférence est venue du cabinet prussien; la France avait jusque-là employé ses bons offices vis-à-vis de la Grèce pour la déterminer à rentrer dans l'exécution du droit des gens ; je ne recherche point, ne voulant pas me livrer à une discussion de détail et aller, au delà des faits connus, étudier les intentions, je ne recherche pas qu'elle a été la cause de cette inspiration du cabinet prussien, et pourquoi elle a été favorablement accueillie par le cabinet français ; je me borne à la constater avec le sentiment que tout à l'heure je prenais la liberté d'exprimer-, seulement il me semble qu'à ce
moment solennel la France, je n'hésite pas à le dire, ou tout au moins le cabinet français, a manqué de fermeté, et que peut-être vis-à-vis de la Turquie il ne s'est pas montré suffisamment exigeant.
La Turquie avait le droit, puisque c'était à elle qu'on proposait une conférence pour arrêter ses armées, prêtes à entrer en campagne, de se tenir à l'ultimatum qu'elle avait signifié ; elle avait le droit de poser ses conditions, mais on avait le droit aussi de le modifier par l'influence morale, souveraine, qui appartient à une grande nation comme la France, laquelle a rendu à la Turquie des services aussi signalés.
Malheureusement, il n'en a pas été ainsi. La Turquie a annoncé d'avance, non-seulement qu'elle n'admettait pas qu'il fût question de la cession de l'île de Crète, ce que je comprends, mais qu'elle ne voulait pas qu'on s'occupât de l'administration intérieure de cette île.
Or, messieurs, prenez-y bien garde, accepter la conférence dans de semblables conditions, c'était reculer en deçà du 25 octobre 1867, en deçà du 8 avril 1856; c'était donner aux généreux instincts de la politique française, à son besoin de sentiment, si vous le voulez, — mais le sentiment, dans les choses de ce monde, a une puissance très-grande, — c'était donner, dis-je, à cette politique, un éclatant démenti. Et c'est ainsi que chacun l'a jugé. La Grèce, elle, a été écartée de la conférence; messieurs, on l'a dit avec raison, et cette parole n'est pas de moi, elle n'y avait qu'une place : c'était la place d'une accusée, elle devait y comparaître devant ses juges; il ne lui a pas convenu d'accepter un pareil rôle, il faut en féliciter ses hommes d'État; mais, par cela même qu'elle était absente, ses intérêts ont été singulièrement sacrifiés.
Je neveux pas dire qu'on ait accueilli toutes les exigences de la Turquie; on les a cependant sanctionnées en les adoucissant ; dételle sorte, messieurs, que la Grèce est sortie de cette conférence humiliée, diminuée devant l'Europe; et la Grèce ne peut pas subir une humiliation ni une diminution, sans que cette humiliation et cette diminution atteignent la France. La France s'est trouvée alors directement engagée dans la question, elle avait un intérêt d'honneur à soutenir son alliée, et à faire triompher dans cette conférence des prétentions qui étaient légitimes.
Malheureusement, messieurs, je crains qu'elle ne Tait pas fait, el, quand je disais que la question qu'il s'agissait de résoudre dans la conférence avait été purement ajournée, je crois que j'étais dans le vrai, et je tire cette conséquence de l'attitude même du gouvernement grec. Permettez-moi, messieurs, cette dernière citation ; elle me paraît complètement justifier l'opinion que j'ai pris la liberté d'exprimer devant vous.
Voici, messieurs, comment M. Ranghabé faisait connaître à son gouvernement les impressions que lui inspirait cette solution, qu'il ne pouvait accepter sans un grand sentiment de tristesse :
« Il est d'autant plus regrettable, dit le ministre des Affaires étrangères de la Grèce, que la conférence ne se soit pas occupée de la question Cretoise qui pourrait, en se renouvelant dans un temps plus ou moins rapproché, produire les mêmes effets, que les grandes puissances, à l'exception de la Grande-Bretagne, ont cru devoir peser, en 1867, sur la Porte Ottomane pour la déterminer à consentir à un examen des vœux des Cretois..... C'est là ce qui, comme j'avais l'honneur de vous le dire, place le cabinet français en contradiction avec lui-même.
a Le gouvernement du roi, ajoute-t-il, comptant sur les dispositions des six grandes puissances signataires du traité de 1856 en faveur des chrétiens de l'empire ottoman, se flatte qu'elles voudront bien employer leur haute influence afin que le sort des Cretois, et de tous les chrétiens nos coreligionnaires, soit sérieusement amélioré. »
Eh bien, messieurs, comment ce vœu, bien modeste assurément, bien mélancolique, et tel qu'il convenait à celui qui avait été ainsi évincé de la conférence, comment a-t-il été entendu par le gouvernement?
A peine s'était-il passé quelques semaines depuis que ce vœu avait été produit, que le gouvernement français, contrairement à toutes les traditions que tout à l'heure je rappelais, a refusé d'écouter les plaintes, cependant très-légitimes, de malheureux Grecs qui avaient vu leurs anciens privilèges violés par la barbarie de la Porte Ottomane.
Vous savez, en effet, ce qui s'est passé dans les Sporades. Les Sporades sont de petites îles, sur l'Archipel, parmi lesquelles se trouve l'île de Pathmos. On m'accusera d'être un sentimentaliste, c'est possible; mais enfin, il y a de grands souvenirs qui vont droit au cœur, et il est difficile de se défendre de certaines impressions. Eh bien, dans ce groupe d'îles vivait une population fort brave, jouissant, aux termes de chartes séculaires, de privilèges qui leur assuraient la nomination de leurs magistrats, de leurs patriarches, le libre exercice de leur culte. La Turquie, très-forte par l'adhésion qu'elle avait trouvée de la part de la France , résolut d'en finir avec ces restes d'indépendance qui pouvaient être dangereux par la contagion qu'ils auraient exercée sur les autres parties du territoire grec.
Les îles ont été envahies, les privilèges ont été détruits, et les malheureux qui ont voulu se défendre, forcés de prendre la mer. Ouelqucs-uns sont venus en France. Voici ce que je lis dans une dépêche:
« Les habitants se sont enfuis dans les montagnes et ont envoyé à m. 44
6yo DISCOURS PARLEMENTAIRES.
Constantinoplc une pétition demandant le maintien de leurs privilèges. »
Si les feuilles qui ont rapporté ces faits ont été bien informées, les députés des Sporades sont venus en France ; on ne les a pas accueillis; ils n'ont pas été reçus par M. le ministre des Affaires étrangères.
Messieurs, je n'accuse pas, à coup sûr, les intentions de l'honorable administrateur qui dirige ce département. Mais je dis que les nécessités qui Tont contraint à prendre une résolution si douloureuse ont dû être bien puissantes pour qu'elles triomphassent de ses sentiments, que je me permets de deviner, en affirmant qu'ils étaient favorables à ces malheureux.
Et voilà comment s'exerce la protection que nous avons promise aux chrétiens d'Orient! Voilà comment ils sont chassés de leurs maisons et comment la barbarie vient les priver de leurs droits acquis par une longue prescription et qui n'étaient nullement à redouter, caries malheureux habitants de ces îles sont précisément, par leur petit nombre, dans l'impossibilité de causer le moindre ombragea la Turquie. Mais c'est une question de principe qu'elle a voulu vider; c'est la civilisation que la Turquie poursuit dans ces derniers débris : c'est la Croix qu'elle veut étouffer sous le Coran.
Yoilà, messieurs, ce qui s'est passé, et nous sommes restés nonseulement indifférents à ses plaintes, mais dédaigneux. Voilà ce qui me paraît intolérable, et je prends la liberté d'appeler sur ces faits l'attention bienveillante de la Chambre.
Il n'est pas possible que le gouvernement français , changeant si souvent sa politique, s'arrête ainsi, en définitive, à celle qui blesse nos sentiments les plus chers, et qu'il protège la force brutale contre la faiblesse opprimée.
J'ai lu, en effet, messieurs, des documents que je pourrais, que je devrais peut-être mettre sous vos yeux, tous officiels , authentiques, émanés des différents agents qui résidaient dans l'île de Crète, agents delà Grande-Bretagne, de l'Autriche, de la Prusse, de la France; tous rendent compte, dans les termes les plus navrants, des barbaries auxquelles se sont livrés les Turcs dans l'île de Crète; des exactions, des cruautés dont les malheureux insulaires ont été les victimes.
Et c'est alors que la France estintervenue, qu'elle a d'abord demandé que la Crète fût abandonnée, car c'était à ses yeux une question qui intéressait l'équilibre européen ; ensuite elle a réclamé pour la Crète au moins le bénéfice d'une administration régulière, ce qui paraissait tout naturel. On s'est joué d'elle comme à Tunis; seulement il ne s'agit plus ici d'une question d'argent, mais d'une question d'humanité; il s'agit de la protection que nous n'avons jamais refusée à nos malheureux frères d'Orient.
Craignons que, si nous persévérons dans une politique aussi contraire aux véritables traditions de la France, aux inspirations de l'humanité, la Grèce ne cherche ailleurs le secours moral que nous lui refusons. Ce n'est un secret pour personne qu'une grande puissance, qui ne manque ni de force ni de ressources, ni d'ambition
(mouvements divers) a quelque désir de se mêler des affaires européennes. Et M. le ministre des Affaires étrangères peut savoir qu'ayant été éconduits par la diplomatie française, les malheureux exilés de Crète ont pris la mer pour aller entretenir cette puissance de leurs légitimes doléances.
Je ne veux rien exagérer, je ne veux point apporter à cette tribune des pressentiments (bruit) que l'avenir se chargera peut-être de démentir; seulement, messieurs, sûr que je ne me trompe pas quand j'invoque les véritables sentiments de mon pays, l'intérêt qui attache tous ceux qui ont un cœur à la cause de la malheureuse Crète, je la recommande à M. le ministre des Affaires étrangères, non pas pour qu'il lui porte un intérêt stérile qui aille se perdre dans des protocoles sans efficacité, mais pour qu'il prenne en main sa défense, et la défense du droit contre la barbarie et contre l'oppression. (Très-bien! très-bien! sur les bancs à la gauche de l'orateur.)