PAROLES
Deux propositions : la première, d'armer tous les Français valides; la seconde de nommer un comité exécutif de gouvernement.
Nous nous préoccupons tous du salut et de la défense de la patrie, et c'est précisément pourquoi, sans discours, j'ai l'honneur de proposer à la Chambre deux résolutions :
La première relative à l'armement de Paris et à l'organisation de la garde nationale ;
La seconde relative à la défense même du sol de la France.
« Considérant que l'ennemi a envahi le sol de la France ;
« Que si notre armée debout et toujours dévouée est prête à le repousser , il est du devoir de chaque citoyen de s'unir à ses efforts ;
« Qu'il est en droit de réclamer une arme pour l'accomplissement de ce devoir ;
« Considérant que , de l'aveu même du ministre de la Guerre, l'étranger marche sur Paris ;
« Qu'en présence d'un tel péril, ce serait un crime de refuser à chaque habitant de la capitale le fusil qui lui est nécessaire pour la défense de son foyer [interruption);
vc Que la population tout entière demande à être armée et organisée en garde nationale, élisant ses chefs ,
c< La Chambre arrête :
« Il sera immédiatement distribué aux mairies de chaque arrondissement de la ville de Paris des fusils à tous les citoyens valides inscrits sur les listes électorales ;
« La garde nationale sera réorganisée en France dans les termes de la loi de 1851. » (Cette proposition était signée par 35 membres.)
J'ai dit que je ne voulais pas discuter; c'est une proposition qui touche au salut de celte grande capitale, et quand tout à l'heure on parlait de patriotisme, on savait bien que tous jusqu'au dernier étaient
9 AOUT 1870. 83t
prêts à mourir pour repousser la honte de l'invasion étrangère. ( Très-bien ! très-bien !)
M. Guillaumain. Et les départements?
M. Jules Favre. Je demande aussi l'armement de la garde nationale des départements.
On nous a dit que l'heure des discours était passée ; l'heure est passée aussi des ménagements qui perdent les Assemblées et les Empires. {Très-bien! à gauche.)
Nous devons éviter toute récrimination, mais nous devons virilement envisager la vérité. La vérité est que le salut de la patrie est compromis, qu'elle ne peut être sauvée que par un effort héroïque, et que cette compromission est le résultat des fautes de ceux qui dirigeaient les opérations militaires.
Je suis d'autant plus en droit de le dire que j'aperçois des collègues qui peuvent se rappeler qu'après avoir ici exprimé une opinion que je n'ai pas à rappeler, parlant dans l'intérieur du bureau avec plus de liberté, je n'ai pas caché quelles étaient mes craintes sur l'issue d'une pareille opération, et j'ai dit que ces craintes étaient justifiées par l'insuffisance absolue du commandement en chef. (Très-bien! à gauche. — Rumeurs sur d'autres bancs.)
Voilà ce que j'ai dit.
Malheureusement, messieurs, nous sommes en face d'événements qui exigent de notre part, non-seulement cet effort dont je parlais, mais encore la sagesse qui doit l'inspirer et le rendre salutaire. Or', pour cela, il est indispensable que les forces militaires soient concentrées entre les mains d'un seul homme qui ne soit pas l'empereur (Très-bien! très-bien! à gauche. )
Il faut que l'empereur abandonne le quartier général. L'empereur ne doit pas commander en chef, il a été malheureux, il doit revenir. (Très-bien! à gauche. — Nouvelles rumeurs à droite et au centre.)
Ce n'est pas tout, messieurs, il faut, si la Chambre veut sauver le pays, qu'elle prenne en main le pouvoir. (Assentiment à gauche. — Vives exclamations en face et à droite.)
Quand l'impéritie de ceux qui le gouvernent l'a conduit à cet état qu'il ne peut envisager qu'avec rage et colère, et que rien ne pouvait
lui faire présager, il faut qu'il se confie à ses représentants
(Interruptions sur plusieurs bancs. — Approbation à gauche), et c'est pour cela que je dépose sur le bureau la résolution suivante :
« Considérant que, malgré l'héroïsme de notre armée, le sol de la patrie est envahi ; que le salut de la France, le devoir de la défendre jusqu'à la dernière extrémité, commandent au Corps législatif de
prendre la direction des affaires » (Nombreuses interruptions en
sens divers.)
Oui, messieurs, il n'y a que nous qui puissions nous sauver. Si nous laissons dix minutes de plus le pouvoir entre les mains ineptes qui le possèdent, alors nous sommes perdus. (Exclamations et bruit.)
Faites ce que vous voudrez. Quant à moi, je dégage ma responsabilité; j'ai dit ce que ma conscience me dictait.
Il ne s'agit pas de récriminations, d'attaques contre les personnes : elles nous sont étrangères; je vois l'avenir, et pour moi l'avenir est celui-ci : si vous continuez une minute de plus le déplorable système qui a perdu la France, nous sommes exposés aux plus grands malheurs. (Violente interruption.)
C'est pourquoi je dépose en mon nom et au nom de MM. Tassin, Ordinaire, Gambetta, Crémieux, Garnier-Pagès, Larrieu, Arago, Ferry, Steenakers, de Kératry, Malézieux, Barthélemy-Saint-Hilaire, Wilson, Glais-Bizoin, Pelletan, Bethmont, Dorian, Esquiros> Le Cesne, Hampont, Jules Simon, Marion, Tachard, Picard, de Marmier, Magnin, Girault, Desseaux, de Choiseul, Guyot-Montpayroux, Grévy, d'Hésecques, la proposition suivante :
« La Chambre arrête qu'un comité exécutif [de quinze membres, choisi dans son sein, sera investi des pleins pouvoirs de gouvernement pour repousser l'invasion étrangère. »
Elle ne le serait pas convenablement par les hommes qui sont sur ces bancs (l'orateur désigne les bancs des ministres) , qui ont perdu déjà deux provinces, et qui, par leur ineptie, perdront le reste! [Vive approbation et applaudissements à gauche.)
L'urgence fut déclarée sur la première des propositions de M. Jules Favre, et repoussée pour la seconde par 190 voix contre 58.
M. Gambetta (après le scrutin).. Vous y viendrez !
M. Jules Favre. Et quand vous y viendrez, ce sera trop tard.